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La Passion Rabelais | Nuits Magnétiques

Une émission de François Bon et Christine Robert — décembre 1988

jeudi 5 février 2026


Comment entendre et faire entendre pour aujourd’hui la langue de Rabelais, sa violence et sa joie, qui sauraient terrasser la bêtise sale de l’époque ? L’automne 1988, Christine Robert et François Bon proposent une série d’émissions pour France Culture — quatre moments de 52 minutes, diffusé les 6 et 8 décembre.

France Culture avait alors cette tradition d’expérimentations radiophoniques — ainsi de ces Nuits Magnétiques, pour lesquelles est proposé ce voyage dans Rabelais : au vif des voix à l’instant où elles se risquent, trois comédiennes — Claude Degliame, Roséliane Goldstein et Laurence Mayor — vont explorant à même ce langage, et avec les compagnons écrivains, Michel Chaillou et Valère Novarina, et le chercheur Michael Screech, traversent ensemble la langue de Rabelais et ce qui en elle charrie notre monde. Autour, on peut voir (il suffit de fermer les yeux) la Devinière elle-même.

Deux ans plus tard, François Bon écrira cette si nécessaire Folie Rabelais — et voir aussi sur son Tiers-Livre pour les traces de cette émission, l’aventure qu’elle fut en elle-même.

Je dépose ici les émissions et leur retranscription, à l’occasion de la création du spectacle inouï de Malte Schwind Rien plus qu’un peu de moelle d’après Rabelais — quelques jours après la disparition de Valère Novarina.

Oui, voix d’hier, pour maintenant, qui nous aident à réentendre, dans la langue de Rabelais, ce qui aujourd’hui encore nous traverse, nous secoue et nous relève.


Nuits magnétiques - La passion Rabelais : -1 : Pantagruel, -4 : Le Tiers-Livre (1ère diffusion : 06 et 08/12/1988)
Christine Robert & François Bon

Le présentateur, habituellement, entre sans détour dans le vif du sujet. Je devrais donc vous annoncer immédiatement, puisque c’est le sujet, une série sur Rabelais. Mais est-ce vraiment le sujet ? Et un sujet se laisse-t-il prendre, sans autre forme de procès, dans les rais de son énoncé ? Poser une question, c’est déjà y répondre. Inutile par conséquent de vouloir vous rassurer en vous déconseillant de vous munir de feuilles de papier et de plume Sergent-Major.

Ce n’est pas un cours d’histoire littéraire ni des exercices d’explication de textes que nous allons vous infliger cette semaine. Le mot qui annoncera le mieux la couleur, ce sera le mot « passion ». Sans lui d’ailleurs, y a-t-il une communication possible ? Encore faut-il savoir qui est habité par une passion au point de donner vie à un sujet.

Et c’est là que, m’autorisant un détour, je dois vous présenter François Bon. Vous le connaissez comme écrivain depuis quelques années. Vous avez lu de lui, aux éditions de Minuit, Sorties d’usine, Limite, Le crime de Buzon et tout récemment Décor ciment. Des livres très différents, mais où toujours des exclus — ceux à qui notre société ne donne pas le beau rôle, ceux à qui le monde n’a pas laissé de destin — ont la parole, comme si l’écrivain, en nous mettant à l’écoute de leur langue, tentait de faire cracher sa vérité au réel. Cela ne vous rappelle rien, cette démarche ? Nous y avons vu une telle analogie avec la nôtre que nous avons proposé à François Bon de s’intéresser aux moyens d’expression radiophonique.

Il a commencé par produire une série dans Nuits Magnétiques — c’était en 1985 — et cette première série s’intitulait De l’autre côté de la Défense. Voici aujourd’hui une nouvelle expérience — « expérience » est d’ailleurs le mot qui convient. Pas question en effet d’appliquer les recettes apprises il y a trois ans : toutes les habitudes sont mauvaises à la radio. La Passion Rabelais, ce sera un journal, un journal parlé qui vous donnera des nouvelles de la langue, comme si, sur fond de violence — toute la violence du monde —, cette langue, la langue de Rabelais, n’avait pas fini de dire son actualité. L’actualité, bien sûr, exige le direct et ses contraintes spécifiques : pas de reportage, pas de montage, le vif du sujet uniquement. Et le vif du sujet, ce sera le vif des voix à l’instant même où elles se risquent. Voix de comédiennes : Claude Degliame, Roséliane Goldstein et Laurence Mayor. Voix d’écrivains : Michel Chaillou, Valère Novarina. Également des habitants de ce village de Touraine où naquit Rabelais. Et toutes ces voix nous aideront à entendre l’étonnante lisibilité d’une œuvre qui a été, il faut bien le dire, d’une certaine manière tenue à distance, à l’écart, exclue, marginalisée.

Une œuvre vieille comme le monde, c’est vrai, mais peut-être finalement moins usée que lui.

Nuits magnétiques, François Bon, Christine Robert : La Passion Rabelais.

Oh, plus outre, oh, créateur de nouvelles formes comme est le feu parmi les brandes, infatigable et strident, à grand renfort de baisicle, pratiquant l’art dont on peut lire lettre non affarante. Si ne le croyez, je ne m’en soucis, mais un homme de bien, un homme de bon sens, croit toujours ce qu’on lui dit et qu’il trouve par écrit. Car le temps est dangereux, ce ne sont pas faribolles et je m’en donne à cent mille panneries de beaux diables corps et âmes tripes et boyaux en cas que j’en mente en toute l’histoire d’un seul mot.

Ce soir : Pantagruel.

Et le premier fut Charles Brott, qui engendra Sarah Brott, qui engendra Faribrott, qui engendra Hurtali, qui fût beau mangeurs de soupe et régna autant du déluge, qui engendra Fracassus, lequel premier de ce monde joua au dé avec ses Bésicles, dont naqui Eragus, qui engendra Apemouche, qui premier inventa de fumer les langues de boeuf à la cheminée car auparavant le monde les salait comme ont fait les jambons, qui engendra gaïoff, lequel avait les couillons de peuple et le vie de cormier, qui engendra mâche-foin, qui engendra brûle-fer, qui engendra Galafre, qui engendra Falourdin, qui engendra Roboastre, qui engendra Foutanon, qui engendra Akelbach, qui engendra vie de grain, qui engendra grand gosier, qui engendra gargantua, qui engendra le noble Pantagruel mon maître. J’entends bien que, lisant ce passage, vous faites en vous-même un doute bien raisonnable et demandez comment est-il possible que, ainsi soit, vu que, au temps du déluge, tout le monde périt, fors Noé et sept personnes avec lui dedans l’arche, au nombre desquels n’est point mys ledict Hurtali ? Aussi n’y eut-il pu entrer, car il était trop grand. Mais il était dessus à cheval, jambes de ça, jambes de là, comme sont les petits enfants sur les chevaux de bois. On y s’est le façon sauva à très Dieu la dite arche de Perrier, car il lui baillait le branle avec les jambes, et du pied la tournait où il voulait, comme on fait du gouvernail d’un navire. Ceux qui dedans étaient lui envoyaient vivre par une cheminée insuffisante, comme Jean reconnaissant le bien qu’il leur faisait, et quelquefois parlementaient ensemble.

FRANÇOIS BON : Voilà donc un livre qui commence comme la création du monde. Un livre gigogne, qui s’emboîte sur lui-même comme le fait sa lignée de géants. Mais un livre qui ne supporte pas de se savoir caché sous le papier. L’anonyme qui signe d’un anagramme — Alcofribas — semble crever soudain les pages, émerger d’un seul coup au travers, comme dans une machinerie de théâtre on voit le bonimenteur apparaître. Voilà l’art, le grand art de Rabelais. Ce n’est pas le délire de cette liste, ni l’accumulation, mais bien l’apparition, tout au milieu du premier chapitre du livre, d’Alcofribas lui-même.

En acceptant cette objection — Hurtali qui n’était pas dans l’arche de Noé —, nous acceptons qu’on y fasse boniment du reste. Nous acceptons et la liste et le bonimenteur ; le délire passe et s’impose. Et comment résister quand on nous met sous la dent, avec Hurtali, une image tout de suite d’un pur plastique, toute venue de l’émerveillement d’enfance : « comme les enfants sur les chevaux de bois, jambes de çà, jambes de là » ? Le tour est joué, et cette expérience inouïe de la langue ouverte. Comment des mots si simples vous restent-ils dans la tête, à pleines architectures et symétries ? Comment cela vous reste-t-il dans le rêve, jusqu’à l’hypnose ?

Quand Pantagruel fut né, qui fut bien esbahy et perplex ce fut Gargantua son pere : car voyant d’ung cousté sa femme Badebec morte & de l’aultre son fils Pantagruel né, tant beau & grand, Il ne sçavoit que dire ny que faire. Et le doubte qui troubloit son entendement estoit, assavoir mon s’il debvoit pleurer pour le deuil de sa femme, ou rire pour la ioye de son fils ? D’ung costé & d’aultre il avoit d’argumens sophisticques qui le suffocquoient : car il les faisoit tresbien in modo et figura, mais il ne les pouvoit souldre. Et par ce moyen demouroit empestré comme ung Millan prins au lasset. Peureray ie, disoit il ? Ouy : car pourquoy ? Ma tant bonne femme est morte, qui estoit la plus cecy & cela qui fut au monde. Jamais ie ne la verray, iamais ie n’en recouvreray une telle : ce m’est une perte inestimable. O mon dieu, que te avoys ie faict pour ainsi me punir ? que ne m’envoyas tu la mort à moy premier qu’à elle ? car vivre sans elle ne m’est que languir ? Ha Badebec ma mignonne, ma mye, mon petit con (toutefois elle en avoyt bien trois arpens & deux sexterées) ma tendrette, ma braguette, ma savatte, ma pantoufle iamais ie ne te verray. Ha faulce mort tant tu me es malivole, tant tu me es oultrageuse de me tollir celle a laquelle immortalité appartenoit de droict. Et ce disant pleuroit comme une vache : mais tout soubdain ryoit comme ung veau, quand Pantagruel luy venoit en memoire. Ho mon petit fils, disoit il : mon couillon, mon peton, que tu es ioly : & tant ie ie suis tenu à dieu de ce qu’il me a donné ung si beau fils tant ioyeux, tant ryant, tant ioly. Hohohoho que ie suis ayse, beuvons ho laissons toute melancholie, apporte du meilleur, rince les verres, boutte la nappe, chasse les chiens, souffle ce feu, allume ceste chandelle, ferme ceste porte, envoyez ces pauvres, tiens ma robbe, que ie me mette en pourpoint pour mieulx festoyer les comeres.

MICHAEL SCREECH : Ce que j’ai trouvé dans Rabelais, c’était le rire, la comédie. Et tous les travaux que j’ai faits sur Rabelais ont eu pour objet de montrer la profondeur et la largeur de sa vision comique. Seulement, il y a une tendance à croire qu’un auteur comique est moins profond qu’un auteur tragique. Mais expliquer une plaisanterie vieille de plusieurs siècles, cela peut représenter un travail austère, situé dans les grandes bibliothèques du monde. Je n’ai cependant jamais oublié que nous sommes en face non seulement d’un grand auteur comique, mais du plus grand auteur comique du monde moderne.

Je me suis voué à expliquer cette comédie que je considère comme un aspect de ce qu’on appelait à l’époque « la folie de l’Évangile ». C’est un rire profondément chrétien, comme le rire chrétien l’était au XVIe siècle, c’est-à-dire — grâce surtout à l’influence d’Érasme — un rire pénétré des influences de Lucien, où Platon jouait un grand rôle, où toute la littérature classique gréco-latine contribuait non seulement comme source mais comme enrichissement à la conception même. Mais si vous lisez L’Éloge de la folie d’Érasme comme une simple œuvre littéraire, vous tombez dans le vide. Cela fait partie de toute une théologie à laquelle Érasme avait dévoué sa vie. Et c’est un fait important, il me semble, que l’une des rares lettres que nous avons écrites par Rabelais est celle qu’il avait écrite à Érasme lorsque lui, Rabelais, avait quitté ses ordres illégitimement et était nommé professeur de médecine et chef de la section médecine à l’Hôtel-Dieu de Lyon. Il a écrit à Érasme pour lui dire : « Vous n’êtes pas seulement mon père spirituel, mais vous êtes aussi ma mère ; je vous dois tout. » Et je crois que ce qu’il rappelait, c’est qu’il devait à Érasme — comprenez-le bien — une certaine conception du rire. Ce n’est pas un rire identique, la façon de s’exprimer est bien différente, mais la structure, l’arrière-pensée, la théologie, la philosophie du rire présentent des analogies étroites chez les deux auteurs.

Michael Screech est né le 26 mai 1926 à Plymouth, une nuit de grève générale, précise-t-il. Mobilisé à 18 ans pendant les bombardements de Londres, il est envoyé au Japon. Le premier soldat japonais qu’il aura interrogé lisait Rabelais dans la grande traduction de Kazuo Watanabe. Démobilisé en 1948, il se consacre au XVIe siècle dont il est l’un des meilleurs spécialistes. Son édition de Rabelais chez Droz à Genève fait référence aujourd’hui. Chercheur au prestigieux College d’Oxford, il publie en 1972, chez Gerald Duckworth, un Rabelais en anglais qui est sans doute, parmi les livres consacrés à l’œuvre dans son ensemble, l’un des plus essentiels. Il a fallu quinze ans pour qu’une maison d’édition française entreprenne la traduction du livre de Michael Screech. Rabelais… en France, on le connaît si bien.

MICHAEL SCREECH : Il est probable que Rabelais avait vers cinquante ans lorsqu’il a commencé à publier son Pantagruel. Sinon cinquante ans, au moins quarante ans. Ce n’était pas un homme jeune. Évidemment, au XVIe siècle, quarante ans équivalait presque à cinquante ans maintenant. Si Rabelais avait écrit Pantagruel à cinquante ans, c’était déjà un homme assez âgé pour l’époque. Mais en tout cas, il n’a pas publié cela jeune.

C’est dans un sens un roman à tiroirs. Si vous écrivez un livre avec des épisodes et que vous faites venir des lettres, ou que vous faites faire une prière à un moment donné, vous créez un moment où vous pouvez dire ce que vous voulez. Lorsque vous avez la lettre de Gargantua à son fils, vous avez un chapitre très dense où vous parlez de l’éducation — d’ailleurs dans le contexte des idées des légistes sur l’éducation de l’époque —, et vous pouvez quitter complètement le fil de l’histoire. Une lettre qui arrive change tout.

Mais j’attirerai l’attention sur un autre fait. Si vous regardez la page de titre du Pantagruel, vous verrez que la page de titre même fait allusion à L’Utopie de Thomas More. Eh bien, ce livre, à l’époque, premièrement, n’existait qu’en latin. Ce n’était pas un livre écrit en français. Un livre adressé par un grand humaniste anglais à un public européen — imprimé, écrit en latin, mais imprimé à Paris et à Bâle. Et Rabelais, dans un livre qu’on s’obstine à considérer comme un livre populaire, fait allusion, à la page de titre même, à l’un des livres les plus difficiles et les plus à la mode, écrits en latin, de son époque.

Pour parler un peu de cette page de titre du Pantagruel, nous n’avons qu’un seul exemplaire de ce que nous croyons être la première édition. Évidemment, il a pu y avoir des éditions antérieures complètement perdues. Mais la première édition de Pantagruel se présente comme une œuvre de droit. Il y a un encadrement en bois. Et cet encadrement, on peut en trouver d’autres exemplaires dans mon collège à Oxford. Il y a quatre livres qui datent de la même époque et qui ont non seulement un encadrement semblable, mais le même encadrement. Et cet encadrement donnait à toute une série de livres une sorte de marque : c’était la marque des livres de droit.

Et Rabelais — il n’est pas très facile de savoir comment il a mis la main dessus, ou son éditeur a mis la main dessus — a pu avoir entre ses mains cet encadrement. Il s’en est servi pour Pantagruel, de sorte que Pantagruel se présentait au public, premièrement, comme une satire des œuvres de droit, et deuxièmement, comme une sorte d’analogue comique à L’Utopie de Thomas More. Thomas More, dont tout le monde parlait à l’époque — n’oublions pas que c’était au moment où il allait trouver le supplice en Angleterre. L’ami d’Érasme, peut-être le seul Anglais vraiment connu par ses écrits sur le continent à ce moment-là. Rabelais attache son livre, apparemment populaire, à des tendances de la haute culture de son époque.

Pantagruel existait avant Rabelais. C’était un petit nain, probablement breton, dont le devoir était de visiter les gens qui avaient trop bu le soir et de jeter dans leur gorge du sel pour leur donner — qu’est-ce que vous tenez d’en faire ? — une gueule de bois. Eh bien, Rabelais prend ce nain et il en fait un géant : déjà amusant. Puis, au lieu de lui donner le nom traditionnel « Penthaguel » (P-E-N-T-H-A-G-R-U-E-L), il a donné « Pantagruel » (P-A-N-T-A-G-R-U-E-L).

Or, « Penthaguel » est breton, parce que c’est par le préfixe pen qu’on reconnaît les noms bretons. Et en anglais, on dit : par Pol, Tre et Pen ont reconnu les hommes de Cornouailles. « Pantagruel », métamorphosé en « Pantagruel », c’est autre chose. Il rappelait, dans une explication amusante, amusée, en disant que Panta vient du grec et gruel de l’Agarène, de l’arabe. Et cela aurait plu aux gens de l’époque, parce que justement Érasme avait attaqué l’un des grands savants de l’époque parce qu’il avait confondu dans l’étymologie des noms de langues. Et Érasme avait insisté pour dire qu’on cherchait dans une seule langue l’étymologie des mots. Donc ce « Pantagruel » qui a l’allure grecque est une plaisanterie pour les gens qui s’instruisent les « Pantagruel ».

Mon amy dont viens tu à ceste heure ? De l’alme inclyte & celebre academie, que l’on vocite Lutece. Qu’est-ce à dire ? C’est de Paris. Tu viens doncques de Paris ? Et à quoy passez vous le temps vous aultres messieurs estudians audict Paris ?
Nous transfetons la Sequane au dilucule & crepuscule, nous deambulons par les compites & quadriviez de l’urbe, nous despumons la verbocination latiale & comme verisimiles amorabunds captons la benevolence de l’omniiuge omniforme & omnigene sexe feminin. Certaines diecules nous invisons les lupanares, et en ecstase Venereicque inculcons nos veretres es penitissimes recesses des pudendes de ces meretricules amicabilissimes.
Et bren bren qu’est-ce que veult dire ce fol. Ie croy qu’il nous forge icy quelque langaige diabolicque, & qu’il nous cherme comme enchanteur.
Seigneur, mon genie n’est point apte nate à ce que dit ce flagitiose nebulon, pour escorier la cuticule de nostre Vernacule Gallicque, mais vicecersement ie gnave opere & par veles & rames ie me enite de le locupleter de la redundance latinicome.
Par dieu ie vous apprendray à parler. Mais devant responds moy, dont es tu.
L’origine primeve de mes aves & ataves fut indigene des regions lemovicques.
Ientends bien. Tu es Lymousin pour tout potaige. Et tu veulx icy contrefaire le Parisien. Or viens ça que ie te donne ung tour de peigne. Tu escorches le latin, par sainct Iehan ie te feray escorcher le renard : car ie te escorcheray tout vif.
Vée dicou gentilastre. Ho sainct Marsault adiouda mi, hau hau laissas aquau au nom de dious, et ne me touquas grou.
Sainct Alipentin corne my de bas, quelle cyvette. Au diable soit le mascherabe tant il put.
A ceste heure parles tu naturellement.

FRANÇOIS BON : On est au chapitre 6 de Pantagruel, tout près encore de l’ouverture, et d’un coup la langue s’est brouillée, comme une distorsion sous la langue qu’on reconnaît encore. Comique, de toute façon : chez Rabelais, tout est toujours lisible tel quel et obéit strictement à son projet. Rien de plus qu’un ridicule étudiant latinisant, mais aussi bien plus. Soudain, le fouillis d’une langue à la surface de la peau, où l’on cherche la sienne contre la langue imposée. Bruissement sonore du monde qu’on entend, qui résonne de partout à la fois ; bruit faux du monde du dehors ; bruits et paroles qu’on repousse parce qu’ils font mal.

Pourtant Rabelais parle de sa vie même : on en trouve la trace dans ses universités où il fait passer Pantagruel. Mais ce fouillis de langue ne donne pas de prise. N’a-t-on, au bord d’écrire pareille œuvre, que cette misère dans la tête ? Et Pantagruel, le petit démon qui assoiffe la gorge — l’organe vif de la voix —, est celui qui prend, dès ce moment, dans une incroyable tautologie, la fausse langue à la gorge. Une boucle se ferme qui contient tout le livre. « Parler naturellement » : du livre de foire, on a brisé la première coquille. En secouant l’étudiant limousin, en lui cassant sa langue empruntée, c’est le chemin, pour n’importe qui, de l’accès à sa propre langue qui s’écrit.

 : Bigua salutis, Bragueta iuris, Pantoufla decretorum, Malogranatum viciorum, Le Peloton de theologie, Le Vistempenard des prescheurs, composé par Pepin, La Couillebarine des preux, Les Hanebanes des evesques, L’apparition de saincte Gertrude à une nonain de Poissy estant en mal d’enfant, Ars honeste petandi in societate per M. Ortuinum, Le moustardier de penitence, Le Culot de discipline, La savate de humilité, Le Tripiez de bon pensement, Le Chaudron de magnanimité, Les Hanicrochemens des confesseurs, Les Lunettes des romipetes, Maioris de modio faciendi boudinos, La cornemuse des prelatz, Cacatorium medicorum, Le Ramonneur d’astrologie, Le tyrepet des apotycaires, le Baisecul de chirurgie, Antidotarium anime. M. Coccaius de patria diabolorum.

« Rabelais est lumineusement incompréhensible », dit Valère Novarina, « un chaos très nécessaire aujourd’hui où il y a un mystère de la langue qu’on voudrait nous enlever ». Par son travail dans l’intérieur des mots, ses cadences prises brutes à la Bible, la richesse plastique de sa langue, Valère Novarina est sans doute celui qui, aujourd’hui, s’avance le plus loin dans la vieille mine rabelaisienne.

VALÈRE NOVARINA : Lire Rabelais, c’est une navigation très épuisante, très fatigante. C’est redécouvrir sous la langue française toute une profondeur respirée qu’on voulait nous faire oublier, tout un orchestre intérieur et des muscles chanteurs qui ne travaillaient plus. Il y a une espèce de dégringolade de la parole et de retour de la parole au chaos des consonnes. C’est-à-dire que parler est catastrophique — ça veut dire que parler, c’est animal d’abord. Il y a de vraies paroles qui sont ancrées dans quelque chose d’animal et de terriblement physique, et qui viennent d’un chaos, d’un chaos de la langue incompréhensible. Sous les mots, sous les mots qu’on s’échange, il y a un boucan incompréhensible. Et dans Rabelais, on sent ce boucan affleurer, ce magma de la langue qui est notre chair en même temps ; on sent ça tout près.

Et parler est catastrophique parce que parler est dangereux — et aussi tout notre malheur. Notre salut vient du fait qu’on soit les animaux qui parlent. Si on ne parlait pas, on brouterait seulement et tout irait bien. C’est pour ça que parler, c’est une catastrophe. Une catastrophe qui nous entraîne à parler, et on se tire de ça en parlant.

Oui, on a l’impression que la langue est complètement atomique, qu’il y a une espèce de noyau à partir duquel, tout d’un coup, ça peut exploser dans un sens ou dans l’autre. Une espèce de quelque chose de lucrécien, une espèce de matérialisme spirituel en même temps. C’est-à-dire qu’il y a des blocs — comme des blocs d’antimatière — dans Rabelais. Il y a des blocs de non-communicabilité, il y a des grands blocs incompréhensibles, et il y a au contraire des énumérations très claires et des récits très simples. Et puis, tout d’un coup, il y a des espèces de caillots de langue qui apparaissent.

C’est comme un corps, avec des moments, des endroits où ça circule, où il y a le flux du récit, puis des moments où il y a flux de choses, des blocs charriés, des choses très mystérieuses qui sont difficiles pour nous quand on le lit — parce qu’une grande partie du vocabulaire nous échappe. Mais c’était très difficile aussi pour les gens de son époque. Il fait appel sans arrêt à de l’italien francisé, du latin ; il puise dans toutes les langues de l’Europe, toutes les langues de la Méditerranée : l’hébreu, le grec, etc. C’est Ezra Pound et Joyce au XVIe siècle. Moi, je pense qu’il était très difficile à lire vraiment, aussi, pour les gens de l’époque. Ça demande un affrontement physique, une sorte de petite partie de boxe, parfois, de le lire.

Il faut se lancer et ne pas avoir peur du noir, ne pas avoir peur de la descente dans les mots, parce qu’il y a quelque chose d’incompréhensible dans la parole. Si la parole est réduite simplement à l’échange des idées et à la communication, c’est la fin de tout. On réapprend qu’il y a plusieurs langues, qu’on est traversé par plusieurs langues. Il n’y a pas simplement la langue du Quai d’Orsay ou la langue d’Amyot. Peut-être que c’est particulier au français aussi : il y a quand même ce courant de voyage en langues dans la littérature française. Je ne sais pas, par exemple, si ça existe chez les Allemands.

Ce courant existe, ce courant de revendication d’une langue française plurielle — pas la langue de Paris enfermée dans le dictionnaire, mais le français comme une immense machine à fabriquer du français, aussi un immense réservoir germinatif, un creuset alchimique, un endroit d’où recuire, d’où faire refleurir du français sans arrêt. Parce que c’est sans arrêt du français, ce que fait Rabelais, mais c’est du français nourri d’anglais, d’italien, d’allemand, etc. Et les langues — moi, c’est ça qui m’intéresse dans la littérature —, c’est la force germinative d’une langue. Qu’une langue puisse sans arrêt renaître de ses cendres, renaître d’elle-même, et que chacun doive la recréer sans cesse.

Lettre de Gargantua. Ientends & veulx que tu aprenes les langues parfaictement. Premierement la Grecque comme le veult Quintilian. Secondement la latine. Et puis l’Hebraicque pour les sainctes lettres, & la Chaldeicque & Arabicque pareillement : & que tu formes ton stille, quant à la Grecque, à l’imitation de Platon, quant à la Latine, à Ciceron. Qu’il n’y ait histoire que tu ne tiengne en memoire presente, à quoy te aydera la Cosmographie de ceulx qui en ont escript. Les ars liberaulx, Geometrie, Arismetique, & Musicque, Ie t’en donnay quelque goust quand tu estoys encores petit en l’aage de cinq à six ans : poursuys le reste, & de Astronomie saches en tous les canons, laisse moy l’Astrologie divinatrice, et art de Lucius comme abuz et vanitez. Du droit Civil ie veulx que tu saches par cueur les beaulx textes, et me les confere avecques la philosophie. Et quant à la congnoissance des faitz de nature, Ie veulx que tu t’y adonne curieusement, qu’il n’y ait mer, ryviere, ny fontaine, dont tu ne congnoisse les poissons, tous les oyseaulx de l’air, tous les arbres arbustes & fructices des forestz, toutes les herbes de la terre, tous les metaulx cachez au ventre des abysmes, les pierreries de tout orient & midy, riens ne te soit incongneu. Puis songneusement revisite les livres des medecins, Grecs, Arabes, & Latins, sans contemner les Thalmudistes & Cabalistes, & par frequentes anatomyes acquiers toy parfaicte congnoissance de l’aultre monde, qui est l’homme.

MICHAEL SCREECH : Pour l’athéisme de Rabelais, je crois que c’est une affaire du passé. On devrait peut-être étudier en détail comment c’était quand « Rabelais athée », entre guillemets, était le Rabelais qu’on préférait trouver. Évidemment, une fois que Rabelais a été mis à l’index du concile de Trente, il était mal vu par les catholiques romains, du moins en théorie. Mais premièrement, les décrets du concile de Trente n’étaient pas enregistrés en France, ce qui n’est pas très connu. On a préféré publier Rabelais avant cette date, d’ailleurs, et toujours après cette date, soit à l’étranger, soit par des éditeurs anonymes ou pseudonymes. Mais dans d’autres pays, surtout en Angleterre, en Allemagne, on adorait Rabelais parce qu’on avait justement un catholique anti-papiste.

Même dans cette idée de l’immortalité perpétuée par le nom et la semence — ça, c’est tout à fait dans l’esprit d’Érasme. Si vous mettez ça dans le contexte théologique — et Rabelais cite justement la Bible, on ne l’a pas remarqué dans les éditions —, juste avant de parler de cette « immortalité », Rabelais commence, si vous vous rappelez, par l’éloge du mariage, le mariage légitime. Il met l’accent sur « légitime ». Et par le mariage légitime, vous avez la semence de l’homme qui assure l’immortalité, entre guillemets, de l’homme — c’est-à-dire de l’espèce humaine —, jusqu’au moment où le Christ aura donné à Dieu son Père son royaume pacifique. Ça, c’est une citation simple.

Des langues étrangères . Junker Gotte geb euch glück unnd hail. Zuvor lieber iuncker ich las euch wissen das da ir mich von fragt, ist ein arm unnd erbarmglich ding, unnd wer vil darvon zu sagen, welches euch verdrustlich zuhoeren, unnd mir zu erzelenwer.
A quoy respondit Pantagruel. Mon amy ie n’entends point ce barragouyn, & pourtant si voulez qu’on vous entende parlez aultre langaige.
Lors dist le compaignon. Adoni scholom lecha : im ischar harob habdeca bemeherah thithen li kikar lehem, cham cathub laal al adonai cho nen ral.
A quoy respondit Epistemon. Autant de l’ung comme de l’aultre.
Adoncques le compaignon luy respondit : Al barildim gotfano dech min brin alabo dordin falbroth ringuam albras. Nin porth zadilrim almucathin milko prim al elmim enthoth dal heben enfouim : kuth im aldim alkatim nim broth dechoth porth min michas im endoth, pruch dal marsouim hol moth dansrikim lupaldar im holdemoth. Nin hur diavolth mnarbothim dal goulch pal frapin duch im scoth pruch galeth dal chinon, mir foultrich al conin butbathen doth dal prim.
Ie croy que c’est langaige des Antipodes.
Compere, ie ne sçais si les murailles vous entendront, mais de nous nul n’y entends note.
Ientends ce me semble, dist Pantagruel : car ou c’est langaige de mon pays de Utopie, ou bien luy ressemble quant au son.
Dea mon amy, ne sçavez vous parler françoys ?
Si fois tresbien seigneur, respondit le compaignon, Dieu mercy : c’est ma langue naturelle et maternelle, car ie suis né et ay esté nourry ieune au iardin de France, cette Touraine.
Seigneur, mon vray et propre nom de baptesme, est Panurge, et voulentiers vous racompteroys mes fortunes qui sont plus merveilleuses, que celles de Ulysses. Mais pour ceste heure iay necessité bien urgente de repaistre, dentz agues, ventre vuyde, gorge seiche, appetit strident, tout y est deliberé si me voulez mettre en oeuvre, ce sera basme de me veoir briber, pour Dieu donnez y ordre.

FRANÇOIS BON : Il n’y a sans doute pas d’énonciations raisonnables qui puissent rendre compte de cette marche forcée qu’a le Pantagruel en ses premiers chapitres. Mais il est précisément question de géants, et Rabelais ne marche pas comme nous. Il marche plutôt comme on déchire et laisse en cours de route tout ce qui n’est pas exactement au point central, d’où il triture, malaxe, arrache. Reste la langue, comme on tombe.

Si Pantagruel est un monstrueux désordre, ce désordre a une rigueur, une logique, mais rétrospective. On regarde ce qui s’est passé, ce qui vient de naître. On en reprend un éclat, et cela repart pour une boucle qui repousse les bords de la première, du dedans. On avance à reculons, mais dans une immensité donnée ainsi à découvrir toute entière. Chaque page en est le témoignage précis : manière de cogner et voir ce qui se passe, faire récit des éclats du choc en plein centre.

Ainsi Rabelais, pas à pas, se hisse comme hors de son propre livre pour faire déferler sur nous ses blocs organisés de paroles. Après la liste des livres fous de la librairie Saint-Victor — chacun s’autorisant pourtant un titre réel du temps —, voici dans le livre même encore une forme écrite : lettre envoyée à Pantagruel pour son éducation, une langue grave, limpide, lettre du père. Puis, soudain, Panurge. Un coup de poing dans le livre : Rabelais a ouvert son gouffre. Non plus la langue chosifiée de l’étudiant, non plus les livres sur les étagères, et non plus la lettre qu’on tient dans les mains, mais la parole en tant que telle entre dans l’œuvre, et les deux ne se dissocieront plus.

La plupart des bavards — parce qu’il ne manque pas les livres tristes sur Rabelais — dénombrent treize langues ainsi utilisées par Panurge, dont quatre d’invention. Ils font simplement l’erreur d’exclure la dernière, pourtant strictement identique quant au texte quatorze fois répété. C’est du fond de l’éclatement, langue des antipodes, langue de l’utopie, parler du cul, qu’on a rejoint la langue française — étrangère. Et quelle ampleur elle prend alors !

Est-ce le seul hasard si c’est ici qu’est prononcé, quant à la langue, le mot « maternelle » ? Un grand livre s’est toujours reconnu à la conscience qu’il a partout de lui-même, et Rabelais le tout premier. Et quelle mise en scène : aux franges de la ville, de loin, par le chemin du pont de Charenton, l’apparition à Pantagruel — comme à Rabelais lui-même, peut-être — son personnage de Panurge.

Rencontre de Panurge. Se pourmenant hors de la ville, devisant et philosophant, rencontra ung homme beau de stature & elegant en tous lineamans du corps, mais pitoyablement navré en divers lieux, & tant mal en ordre… qu’il sembloit ung cueilleur de pommes du pays du Perche.

Un homme comme la langue, telle que Rabelais la prend.

VALÈRE NOVARINA : Ce sont des moments toniques quand même de la langue française, des moments où elle sort un peu de ses gonds, où elle est en état d’incandescence, de consumation. De consumation par le souffle qu’on y met, parce que c’est ça : ces textes de Rabelais ne peuvent vivre que si on leur donne notre souffle à nous, si on se lance dedans, si on les fait vivre en soufflant dedans. Sinon, c’est lettre mort, ce n’est rien.

C’est épuisant à lire, c’est très difficile. Ça demande de tomber complètement dedans, d’y aller carrément. On ne peut pas lire ça en diagonale, du bout des lèvres ou comme le journal : ce n’est pas possible. Mais je pense que c’est le cas de la plupart des œuvres littéraires… C’est ça qui m’intéresse : cette chose très violente quand même qu’est la lecture, qui est proche du théâtre.

C’est-à-dire que le lecteur est un acteur. Même s’il ne lit pas à haute voix, il est obligé d’entrer complètement dans le texte qu’il lit. Il doit tout apporter complètement : son souffle, tomber dans les pièges, dans les trous, dans les embuscades rythmiques. C’est en y allant carrément qu’il va pouvoir faire le parcours. Il ne faut pas avoir le vertige, rester au bord et ne pas oser y aller.

Pour lire Rabelais, il faut se lancer dedans et traverser des moments difficiles, des blocs de choses incompréhensibles. Mais l’oralité, elle est dans notre cerveau. L’oralité, ce n’est pas forcément... il n’est pas nécessaire de le lire vraiment à haute voix. Je pense qu’on peut faire une espèce de mâchage des sons, mental. Quand on lit vraiment, il y a des bouches dans le cerveau qui appréhendent les voyelles ; il y a une sensation musicale très physique.

Oralité, ça ne veut pas dire forcément qu’on entend parler à haute voix sur un théâtre. Il y a une oralité intérieure à l’esprit, une oralité même dans notre pensée, c’est-à-dire un rapport au corps et au déroulement des choses dans le temps. C’est une grande composition musicale, Rabelais, quand même…

FRANÇOIS BON : Panurge, paradoxe : à peine inventé par un chemin si précis, si cher payé, disparaît. Incohérence du Pantagruel, naïveté de récits à tiroirs ? Plutôt, dans cet éclatement conquis de la langue, le besoin maintenant d’aller y voir, d’ouvrir tout grand des fenêtres, ne pas laisser à la promesse le temps de s’évanouir, à la folie le temps de se retirer. Quelque chose que jamais peut-être la langue française ne redécouvrira, tant elle va être marquée là de l’émotion de ce premier moment où l’on foule le nouveau, et l’émerveillement infini de Rabelais lui-même, avancée dans la folie, la langue folle de ses plaidoiries de Baisecul et Humevesne. Le récit saura bien après rattraper Panurge.

Début de la plaidoirie. Or en ceste propre saison estoit ung proces pendant en la court entre deux gros seigneurs, desquelz l’ung estoit monsieur de Baisecul demandeur d’une part, l’aultre monsieur de Humevesne defendeur de l’autre. Desquelz la controverse estoit si haulte & difficile en droict, que la court de Parlement n’y entendoit que le hault Allemant.
Messeigneurs, les deux seigneurs qui ont ce proces entre eulx, sont ilz encore vivans ? De quoy diable donc servent tant de fatrasseries de papiers ? Ne vault il pas beaucoup mieulx les ouyr de leur vive voix que lire ces babouyneries icy ?
A quoy aulcun d’entre eulx contredisoit, comme vous sçavez qu’en toute compaignie il n’y a plus de folz que de sages, et la plus grande partie surmonte tousjours la meilleure.
Somme tous les papiers furent bruslez, & les deux gentilzhommes personnellement convoquez.
Estes vous qui avez ce grand different entre vous deux ?
Ouy monsieur.
Lequel de vous est demandeur ?
C’est moy.
Or mon amy, comptez moy de poinct en poinct vostre affaire.
Donc commença en la maniere que s’ensuyt. Monsieur il est vray que une bonne femme de ma maison portoit vendre des oeufz au marché.
Couvrez vous Baisecul.
Grand mercy monsieur.
Mais a propos passoit entre les tropicques vers le zenith diametralement opposé es Troglodytes, par autant que les mons Rhiphées avoient eu celle année grande sterilité de happelourdes, moyennant une sedition meue entre les Barragouyns & les Accoursiers pour la rebellion des Souisses, qui s’estoient assemblez iusques au nombre de troys, six, neuf, dix, pour aller à l’aguillanneuf, le premier trou de l’an, que l’on donne la souppe aux boeufz, & la clef du charbon aux filles, pour donner l’avoine aux chiens. Car les marroufles avoient ià bon commencement à danser l’estrindore au diapason ung pied au feu & la teste au meillieu comme disoit le bon Ragot.
Ha messieurs Dieu modere tout à son plaisir, & contre fortune la diverse ung chartier rompit son fouet.
Car la memoire souvent se pert quand on se chausse au rebours sa dieu guard de mal.
Tout beau mon amy, tout beau, parlez à traict & sans cholere, ientends le cas poursuyvez.

[…]

Or monsieur, c’est bien ce que l’on dit, qu’il faict bon adviser aulcunesfoys les gens. Or ladicte bonne femme, au plus pres du lieu ou l’on vent les vieulx drapeaux, dont usent les painctres de Flandres, quand ilz veullent bien à droict ferrer les cigalles, & m’esbahys bien fort comment le monde ne pont veu qu’il faict si beau couver.
Icy voulut interpeller & dire quelque chose le seigneur de Humevesne.
Et ventre sainct Antoine, t’appartient il de parler sans commandement ? Ie sue icy de ahan, pour entendre la procedure de vostre different, & tu me viens encore tabuster. Poursuyvez Baisecul, & ne vous hastez point.

Plaidoirie de Humeven. Lors commença le seigneur de Humevesne ainsi que s’ensuyt. Monsieur & messieurs, si l’iniquité des hommes estoit aussi facilement veue en iugement categoricque comme on congnoit mousches en laict, le monde ne seroit pas tant mangé de ratz, & y auroit des aureilles maintes sur terre, qui en ont esté rongées trop laschement. Car doibs ie endurer que à l’heure que ie mange ma souppe sans mal penser ny mal dire l’on me vieigne ratisser & tabuster le cerveau & me sonner l’antiquaille, disant, qui boit en mangeant sa souppe, quand il est mort il ne voit goutte.
Mais maintenant le monde est tout detravé de louschetz des balles de lucestre : l’ung se desbauche, l’aultre se cache le muzeau pour les froidures hyvernales.
Et quand le soleil est couché, toutes bestes sont à l’umbre.

[…]

Messieurs ne croyez pas que au temps que ladicte bonne femme englua la pochecuilliere pour le record du sergeant mieulx apanaiger & que la fressure boudinalle tergiversa par les bourses des usuriers, il y eust rien meilleur à soy garder des Caniballes, que prendre une liasse d’oignons liée de troys cens avez mariatz, & quelque peu d’une fraize de veau, du meilleur alloy que ayent les alkymistes et bien luter & calciner les pantoufles mouflin mouflart avecques belle saulce de raballe et soy mucer en quelque petit trou de taulpe, saulvant tousiours les lardons. Concluant comme dessus avecques despens, dommaiges, et interetz.

Jugement de Pantagruel. Comment Pantagruel equitablement iugea d’une controverse merveilleusement obscure et difficile si iustement que son iugement fut dit plus admirable que celluy de Salomon.
Veu que le soleil decline bravement de son solstice estivale, pour mugoter les bilvesées qui ont eu mat du pion par les malvexations des lucifuges nicticorraces qui sont au mesocome du climat diasome d’ung crucificque à cheval bandant une arbaleste au rein, le demandeur eut iuste cause de calfater le gallion que la bonne femme boursouffloit, ung pied chaussé & l’aultre nu, le remboursant bas & roit en sa conscience d’autant de baguenaudes, comme il y a de poil en dix huict vaches, & autant pour le brodeur.
Mais en ce qu’il met sus au defendeur, qu’il feust saccacrappateur, fromager, & caqueneur de mornie, qui n’a esté trouvé vray, comme bien l’a deduict le dict defendeur, la court le condemne en troys verres de caillebotte asimentee, preloritantee, godes de pisser, comme est la coustume du pays, envers le dict defendeur, payable à la my aoust en may.
Mais le dict defendeur sera tenu de fournir de foin & d’estouppe à l’embouchement des chaussetrappes guturales embrelicoquées de gueuleveaux bien linez à poyvre pertuy. Et amys comme devant, sans despens, & pour cause.

FRANÇOIS BON : « Interminable série de coq-à-l’âne », dit la Pléiade. « Salade de locutions », dit Droz. Et pourtant, l’incroyable marche en avant d’une invention, de la langue qui se fabrique elle-même, une montée en pression. Mais cela se distend à coups de proverbes, et dessous la langue, ses suites d’ombres : les mots « sédition », « rébellion », « nuit » — un glissement s’est fait. Au cours des trois plaidoiries, la plastique et le rythme ont commandé au sens. Dans la première, quand il le domine, elle cesse. Humevesne, quand il répondra, partira lui de cet état à l’envers de la langue, et cela ne marche plus à coups de disjonctions : cela se ronge. D’autres fantômes surgissent au travers des mots : débauche, matière fécale, usurier avec cannibale, alchimiste et astrologue, des expressions comme « vivez en souffrance », et dangereuses.

Rabelais vient d’inventer ses caves. La liberté prise avec le sens a fait surgir tout un grouillement, et la réponse de Pantagruel peut basculer dans une organisation de rythme et de plastique qui peut, un temps, s’explorer elle-même sans se préoccuper d’aucun sens. C’est même le comique revendiqué du chapitre, et tout retombe sur ses pieds. Mais dans ce que Rabelais aura arraché au non-sens par ses trois plaidoiries dans leur ordre serré, il puisera à pleine main. Des trappes, désormais ouvertes au fond des mots : il suffit de se pencher et d’ouvrir. Ainsi va Pantagruel dans ses farces, escalier géant où tout compte.

Vous aultres gens de l’aulte monde tenez pour chose admirable. Representez vous un monde haut, donnez y allegorie & intelligence tant grave que vouldrez, & y ravasser vous & tout le monde, ainsi que vouldrez. N’en fault à plaisir, ô chose grande, chose admirable. Le monde ne faict plus que resver. Il approche de sa fin. Or tenez. Des nopces, des nopces, des nopces. Car voyez le pont aux asnes de logicque. Voyez le trebuchet. Voyez la difficulté de pouvoir exprimer pour les abismes erigez au dessus des nus.

Portrait de Panurge. Panurge estoit de stature moyenne nu trop grand ny trop petit, et avoit le nez ung peu aquillin faict à manche de rasouer. Et pour lors estoit de l’aage de trente & cinq ans ou environ, fin à dorer comme une dague de plomb, bien galand homme de sa personne, sinon qu’il estoit quelque peu paillard, & subiect de nature à une maladie qu’on appeloit en ce temps là, faulte d’argent, c’est douleur non pareille : toutesfois il avoit soixante & troys manieres d’en trouver tousiours à son besoing, dont la plus honnorable & la plus commune estoit par façon de larrecin furtivement faict, malfaisant, bateur de pavez, ribleur s’il y en avoit en Paris.

Bougettes de Panurge. Et en son saye y avoit plus de vingt & six petites bougettes & fasques tousiours pleines, l’une d’ung petit deaul de plomb, & d’ung petit cousteau affilé comme une aiguille de peletier, dont il couppoit les bourses. En l’aultre ung tas de cornetz tous plains de pusses & de poux, qu’il empruntoit des guenaulx de sainct Innocent & les gettoit à tout belles petites cannes ou plumes dont on escript, sur les colletz des plus sucrées damoiselles qu’il trouvoit. En l’aultre deux ou troys mirouers ardens, dont il faisoit enrager aulcunesfois les hommes et les femmes, & leur faisoit perdre contenance à l’esglise, car il disoit qu’il n’y avoit qu’ung antistrophe entre femme folle à la messe, & femme molle à la fesse.

[…]

En l’aultre avoit tout plain de forme pulverisée bien subtilement, & là dedans mettoit ung mouchenet beau & bien ouvré, qu’il avoit desrobé à la belle lingiére du Palays, en luy ostant ung poulx dessus son sein, lequel toutesfoys il y avoit mis. Et quand il se trouvoit en compaignie de quelques bonnes dames, il leur mettoit sur le propous de lingerie, & leur mettoit la main au sein, demandant, Et cest ouvraige, est il de Flandres ou de Haynault ? Et puis tiroit son mouchenet, disant, Tenez, tenez, voyez cy de l’ouvraige, elle est de Foutignan ou de Foutaraby. Et le secouoit bien fort à leurs nez, & les faisoit esternuer quatre heures sans repos. Cependant il pettoit comme ung roussin, & les femmes rioient & luy disoient, Comment, vous pettez Panurge ? Non foy, disoit il, madame, mais ie me accorde au contrepoinct de la musicque que vous sonnez du nez.

FRANÇOIS BON : Il y a quelque chose de difficile dans l’accès à Pantagruel, en ce qu’il va ainsi d’une marche inégale. Pourtant, dans les pires farces de Panurge, c’est avec les plumes dont on écrit que Rabelais jette puce et poux, ce qui gratte et démange, sur son public. Et pour faire perdre contenance à l’ordre en représentation, il le représente simplement dans l’église : des miroirs ardents. Le livre toujours se disant lui-même, jusque dans son rapport à ses lecteurs, charriant donc, comme de la lave sur son magma de langue neuve, les croûtes arrachées à la vieille terre féodale, soulevées, emportées.
Rabelais ne reviendra plus à ce premier degré de la farce, et la maniera depuis cette zone du magma, dessous. Mais Pantagruel, plus fragile, maladroit, n’est pas à prendre avec des pincettes, morceau par morceau. Comme aux sculptures des cathédrales, aux supplices en place publique du Moyen Âge, quelque chose nous reste inacceptable ou simplement inaccessible. Et ce Moyen Âge-là, tout fantastique, survit aussi dans Rabelais.

VALÈRE NOVARINA : Je n’ai pas lu tout Rabelais, j’en garde pour plus tard, mais de temps en temps je vais y regarder. Je crois qu’il ne faut pas lire forcément les livres toujours intégralement. Il y a des livres qu’on se met en réserve et on va mettre trente ans à les lire, d’autres qu’on lira ligne à ligne. Je ne l’ai pas lu, je ne l’ai jamais lu d’un trait. Devant des textes comme Rabelais, je me sens quand même en sympathie, en terrain un peu... en terrain un peu... je ne sais pas. Parce que moi aussi, quand j’écris, ça part souvent... Enfin au début, c’est quand même le rythme, ce sont des choses pas claires.

Alors des choses s’éclaircissent, deviennent lisibles, mais il y a parfois une espèce de battement : tout se présente d’une manière un peu obligatoire. Il faut que... Je ne peux pas... Je suis obligé de passer par des tunnels, par des tentatives de travail dans le noir, complètement avec les mains, complètement manuelles, sans savoir, dans l’angoisse, et sans penser du tout faire un livre. Je suis obligé de repasser là-dedans et je ne peux pas choisir de brûler les étapes ni de passer tout de suite à quelque chose de plus... Je ne sais pas, il y a une sorte de passage obligé par certaines choses.

— Quand tu écris, est-ce que tu es conscient que ça va faire rire ?

VALÈRE NOVARINA : Eh bien, pas du tout. Je suis même très surpris au théâtre — on voit ça — parce que les gens rient parfois. Non, je ne me rends pas compte. Mais les gens rient parce qu’à un moment il y a des concentrations : c’est une manière de... c’est une décharge nerveuse. Ça peut se traduire en rire ou en larmes, ce n’est pas le problème. Mais j’ai assez peu l’impression que tel moment est comme... Au contraire, c’est plutôt constamment douloureux, constamment la description de choses très douloureuses. Et puis, une fois expulsé, pris en relais par d’autres lecteurs, acteurs, etc., alors on peut en rire et ça soulage.

Moi, je suis tout à fait partisan de la catharsis par la littérature. Il y a une purification des choses par le rire. Bon, le rire, le comique se fabrique avec des choses proches de la folie quand même, souvent. C’est une sorte de mime de choses vraiment de la folie quand même, dans l’écriture et dans le... et peut-être particulièrement dans le comique. Des choses qui pourraient être l’enfermement complet et qui ne le sont pas finalement, parce que les gens parcourent ça, ils viennent dénouer ça. Mais l’œuvre pourrait être complètement refermée sur elle-même comme un tombeau définitif.

MICHAEL SCREECH : Mais il est très difficile de savoir combien de gens lisaient Rabelais quand même. On sait que Rabelais était lu à la Cour. On sait que lorsque François Ier a entendu dire que Rabelais était hérétique, il a fait lire ses livres par le meilleur anagnoste — le meilleur lecteur du royaume —, qui était l’évêque de Sens. Il me semble qu’on doit se souvenir, lorsqu’on parle de Rabelais comme d’un livre grivois, que son texte ne contient aucun mot qu’un évêque ne puisse lire en public devant son roi, qui était entouré de toutes les dames de la cour, en même temps évidemment.

À la Cour, est-il lu ? J’ai publié très récemment une bibliographie de tous les exemplaires de toutes les éditions de Rabelais qu’on puisse retrouver dans le monde entier, et on est frappé par le fait que ces livres appartiennent assez souvent aux gens de cour : au roi d’Angleterre, au roi de France, à Gabriel d’Estrées. D’autres appartenaient aux grandes bibliothèques des jésuites, etc. Rabelais était très lu dans la haute société.

Est-ce qu’il était aussi lu par le grand public ? Ou est-ce que, dans des soirées, celui qui savait lire lisait Rabelais à ceux qui ne savaient pas lire ou n’avaient pas entièrement ? C’est une idée romantique qui est très tentante. Mais imaginez-vous, à un moment donné, un homme qui n’a pas une éducation très développée essayant de lire — seulement de prononcer — l’épisode de Bridoye dans le Tiers Livre ? Est-ce qu’il saurait comment résoudre ces abréviations latines ? Ou si vous prenez la liste des livres satirisés dans Pantagruel, les livres satirisés sont des livres écrits en latin. L’un des premiers, c’est Bragheta Juris. Eh bien, le mot « Bragheta » aurait fait rire, mais est-ce que les gens auraient connu le livre Parcardia casuum juristarum  ?

Combat contre Loupgarou. Ce faict voyant Pantagruel que Loupgarou approchoit la gueulle ouverte, vint contre luy hardiment & s’escrya "A mort ribault à mort". Puis luy getta de sa barque, qu’il portoit à sa ceincture, plus de dix & huit cacques de sel, dont il luy emplit & gorge & gouzier. Quoy voyant Pantagruel desploya ses bras & comme est l’art de la hasche, luy donna du gros bout de son mast, en estoc au dessus de la mamelle. Ce que voyant Pantagruel, luy court sus, & luy vouloit avaler la teste tout net. Disant, Meschant à ceste heure te hascheray ie comme chair à patez, luy frappa du pied ung grand coup contre le ventre, qu’il le getta en arriere à iambes redindaines, & vous le trainoit ainsi à l’escorche cul plus d’ung trait d’arc. Et Pantagruel print Loupgarou par les deux pieds, & du corps de Loupgarou armé d’enclumes frappoit parmy ces geans armez de pierre de taille, & les abattoit comme ung maçon faict de couppeaulx, que nul n’arrestoit devant luy qu’il ne ruast contre terre. Finablement voyant que tous estoient mors, getta le corps de Loupgarou tant qu’il peut contre la ville, & en tombant du coup tua ung chat bruslé, une chatte mouillée, une canne petiere, & ung oyson bridé.

MICHAEL SCREECH : Le plus marquant, il me semble, c’est la prière de Pantagruel avant la guerre contre Loupgarou, où vous avez une densité théologique frappante. Vous êtes dans le contexte de l’histoire — un peu grivois et en tout cas pas très profond. Et puis vous avez une prière ancrée non seulement dans des textes bibliques, mais dans une interprétation de ces textes qu’on pouvait lire en latin dans d’immenses tomes, si on voulait, publiés par Lefèvre d’Étaples ou par Érasme. Ce qui représente, je suppose, déjà une volonté de propagande. Et je crois que Rabelais était en effet un auteur qui faisait de la propagande, mais il ne faisait pafs que cela !

Prière de Pantagruel. Seigneur dieu qui tousiours a esté mon protecteur & mon servateur, tu voys la destresse en laquelle ie suis maintenant. Riens icy ne me amene, sinon zele naturel comme tu as concedé es humains de garder & defendre soy, leurs femmes, enfans, pays, & famille. Car tu es le tout puissant, qui en ton affaire propre, & où ta cause propre est tirée en action, te peulx defendre trop plus qu’on ne sçauroit estimer : toy qui as milliers de centaines de millions de legions d’anges, duquel le moindre peut occire tous les humains, & tourner le ciel & la terre à son plaisir, comme bien appareut en l’armée de Sennacherib. Doncques s’il te plaist à ceste heure me estre en ayde comme en toy seul est ma totalle confiance & espoir, Ie te fays veu que par toutes contrées tant de ce pays de Utopie que d’ailleurs où ie auray puissance & auctorité, Ie feray prescher ton sainct Evangile, purement, simplement, & entierement, si que les abuz d’ung tas de papelars & faulx prophetes, qui ont par constitutions humaines & inventions depravées envenimé tout le monde, seront d’entour moy exterminées.

MICHAEL SCREECH : Ah oui, « exterminer » veut dire à l’époque — n’oubliez pas — chasser hors des frontières. Exterminare, c’est le latin. Et je crois que vous avez là justement l’influence de Luther. Luther ne croyait pas que les théologiens avaient le droit de tuer qui que ce soit. Si vous n’étiez pas d’accord avec quelqu’un, vous ne vous tourniez pas vers le bourreau pour décider la question. Mais on peut, dans certains cas, exterminer les gens, c’est-à-dire les chasser hors des frontières. Et je crois que vous avez là — et pour d’autres raisons aussi — une théologie nettement luthérienne dans cette lettre, dans cette prière.

Mais ce qui aurait frappé les gens de l’époque, je crois, c’est la notion qu’on doit aider Dieu et ne pas l’aider dans certaines circonstances. Et lorsque Pantagruel, dans ses prières, insiste pour dire que Dieu ne veut nulle coadjutorie dans certaines circonstances, cela aussi est luthérien. Plus tard, Rabelais met l’accent sur le devoir, en effet, d’aider Dieu. Mais la notion d’aider Dieu est une idée complexe, parce que si Dieu est tout-puissant, en quel sens peut-il avoir besoin ou désirer même l’aide de l’homme ? Et plus tard, Rabelais préfère — avec Lefèvre d’Étaples d’ailleurs — remplacer le mot « aider » par « coopérer ». On peut coopérer avec Dieu ; l’aider, c’est un peu plus ambigu.

FRANÇOIS BON : Prières, détresse, « tourner le ciel et la terre à son plaisir », menaces, dépravées, prophètes. Voilà à quoi nous a menés, au terme de Pantagruel, la farce. Rabelais a constitué son orgue : en voilà l’ultime registre. Désormais, il lui faut rejouer, et rejouer plus fort. Construction délibérée, rigoureuse et la plus simple : repartir du même endroit, en creusant plus fort.

Écoutez le texte qui vient. Il est l’un des plus magiques, des plus secrets, sous sa simplicité même, de toute notre langue. Dernière marche du Pantagruel, mais comme une élévation où le fantastique trouve son évidence par ce fonctionnement où le plus simple vient imposer le plus étrange. Raison d’être de l’escalier géant que nous avons descendu tout au long du livre. On entre dans le monde du dedans, l’autre moitié du monde, dans la bouche même du géant, pays oublié dont Rabelais nous dit avoir oublié le nom. Mais nous, nous le reconnaissons : c’est le pays de Gargantua.

On a fait un livre pour créer le corps d’un géant et, comme un peintre entre dans sa toile, voilà que dans le corps du géant on découvre ce que le monde réel aurait interdit si le livre n’y avait fait place : le pays de l’enfance. Chercher dans les grands livres, il n’en est pas qui ne marche ainsi à reculons, comme on va dans le sommeil. Écluse qui s’ouvre lentement de Rabelais à lui-même. Et dans la bouche du géant, dans l’exploration de la voix après qu’elle a repoussé le monde : le pays d’enfance, tout le livre à venir de Gargantua. Écoutez l’un des textes les plus magiques et secrets de notre langue.

Comment Pantagruel de sa langue couvrit toute une armée, & de ce que l’auteur veit dedans sa bouche.

Adoncq tous se mirent en ordre comme deliberez de donner l’assault. Mais au chemin passans une grande campaigne, furent saisys d’une grosse houzée de pluye. A quoy ilz commencerent à se tremousser & se serrer l’ung l’aultre. Ce que voyant Pantagruel leur fist dire par les capitaines que ce n’estoit riens, & qu’il voyait bien au dessus des nues que ce ne seroit qu’une petite venue : mais à toutes fins qu’ilz se missent en ordre & qu’il les vouloit couvrir. Lors se mirent en bon ordre & bien serrez. Adoncques Pantagruel tira la langue seulement à demy, & les en couvrit comme une gelline faict ses poulletz.
Ce pendant ie qui vous fays ces tant veritables contes, m’estoys caché dessoubz une feuille de Bardane, qui n’estoit point moins large que l’arche du pont de Monstrible : mais quand ie les veiz ainsi bien couverts ie m’en allay à eulx rendre à l’abrit : ce que ie ne peuz tant ilz estoient comme l’on dit, au bout de l’aulne fault le drap. Doncques le mieux que ie peu ie montay dessus & cheminay bien deux lieues sus sa langue, tant que ie entray dedans sa bouche.

[…]

Mais o dieux & desses, que veiz ie là ? Iuppiter me confonde de la fouldre trisulque si ien mens. Ie y cheminois comme l’on faict en Sophie à Constantinople, & y veiz de grans rochiers, comme les monts des Dannoys, ie croy que c’estoient les dentz : & de grans prez, de grans foretz, & de fortes & grosses villes non moins grandes que Lyon ou Poictiers. Et le premier que y trouvay, ce fut ung bon homme qui plantoit des choulx. Dont tout esbahy luy demanday. Mon amy que fays tu icy ?
Ie plante, dist il, des choux.
Et à quoy ny comment ? dys ie.
Ha monsieur, dist il, chascun ne peut avoir les couillons aussi pesans qu’ung mortier, ilz ne povent pas estre tous riches. Ie gaigne ainsi ma vie : & les porte vendre au marché en la cité qui est icy derriere.
Iesus (dys ie) il y a icy ung nouveau monde.
Certes (dist il) il n’est mie nouveau : mais l’on dit bien que hors d’icy il y a une terre neufve où ilz ont et soleil et lune et tout plain de belles besoingnes, mais cestuy cy est plus ancien.
Voire mais (dis ie) mon amy, dont vous viennent ces pigeons icy ?
Sire (dist il) ilz viennent de l’aultre monde.

[…]

Lors, je pensais que, quand Pantagruel baillait, les pigeons à pleine volée entraîdaient dans sa gorge, pensant que fut un Colombier. De là partant, passer entre les rochers qui étaient ses dents, et fi que je montais sur une, et là trouver les plus beaux lieux du monde, beaux grands jeux de paumes, belles galeries, belles prairies, force vignes et une infinité de cassines à la mode italique par les champs pleins de délices, et là de mourir bien quatre mois, et ne fions que telle chair pour l’or. Puis trouver une petite bourgade à la dévalée, j’ai oublié son nom. où je fis encore meilleur cher que jamais et gagner quelques peu d’argent pour vivre. Savez-vous comment ? A dormir ! Car l’on loue les gens à journée pour dormir et gagner cinq et six sols par jour, mais ceux qui ronflent bien, fort, gagnent bien sept sols et demi. Là, commencez à penser qu’il est bien vrai ce que l’on dit, que la moitié du monde ne sait comment l’autre vit.

Avec la participation de Valère Novarina, est venu spécialement d’Oxford à Paris Michael Screech. Les textes étaient dits par Claude Degliame, Roséliane Goldstein et Laurence Mayor. À la régie : Myron Nerson, assisté de Claude Niort. La Passion Rabelais, une émission proposée par Christine Robert et François Bon.


Nuits magnétiques. La Passion Rabelais, une émission de Christine Robert et François Bon. Le Tiers Livre.

Pantagrueline Prognostication. Ce que nous voyons encores de iour en iour par France, où le premier propos qu’on tient à gens fraischement arrivez sont. Quelles nouvelles ? sçavez vous rien de nouveau ? Qui dict ? qui bruyt par le monde ? Et tant y sont attentifz, que souvent se courroussent contre ceulx qui viennent de pays estranges sans apporter pleines bougettes de nouvelles, les appellant veaulx & idiotz.
Voulant doncques satisfaire à la curiosité de tous bons compaignons, iay revolvé toutes les Pantarches des cieulx, calculé les quadratz de la Lune, crocheté tout ce que iamais penserent tous les astrophiles, hypernephelistes, Anemophylaces, Uranopetes, & Ombrophores. Tout le tu autem ay icy en peu de chapitres redigé, vous asseurant que ie n’en dis sinon ce que ien pense, & n’en pense sinon ce que en est, & n’en est aultre chose pour toute verité que ce qu’en lirez à ceste heure.
Dun cas vous advertys. Que si ne croyez le tout vous me faictes un maulvais tour, pour lequel ycy ou ailleurs serez tres griefvement puniz.
Or mouchez voz nez petitz enfans : & vous aultres vieux resveurs affutez voz bezicles & pesez ces motz au pois du Sanctuaire.

La Passion Rabelais : le Tiers Livre des faits et dits héroïques du bon Pantagruel. En direct avec Claude Degliame, Roséliane Goldstein et Laurence Mayor.

Pronostic.Ceste année seront tant d’ecclipses du Soleil & de la Lune que iay peur (& non à tort) que noz bourses en patiront inanition & nos sens perturbation. Saturne sera retrograde. Venus directe. Mercure insconstant. Et un tas d’aultres planetes ne iront pas à vostre commendement.
Dont pour ceste année les chancres iront de cousté, & les cordiers à reculons, les pusses seront noires pour la plus grande part, le ventre ira devant, le cul se assoira le premier.
Ceste année les aveugles ne verront que bien peu, les sourdz oyront assez mal : les muetz ne parleront guieres : les riches se porteront un peu mieulx que les pauvres, & les sains mieulx que les malades.
Plusieurs moutons, boeufz, pourceaulx, oysons, pouletz & canars, mourront & ne sera sy cruelle mortalité entre les cinges & dromadaires.
Vieillesse sera incurable ceste année à cause des années passées.

[…]

La plus grande folie du monde est de penser qu’il y a des astres pour les Roys, Papes, & gros seigneurs, plustost que pour les pauvres & souffreteux, comme si nouvelles estoilles avoient esté créez depuis le temps du deluge.
Tenant doncques pour certain que les astres se soucient aussi peu des Roys comme gueux, & des riches comme des maraux, ie laisseray es aultres folz pronosticqueurs à parler des Roys & riches, & parleray des gens de bas estat.
Et premierement des gens soubmis à Saturne, comme gens despourveuz d’argent, ialoux, resveurs, mal pensans, soubsonneux, preneurs de taulpes, usuriers, tanneurs de cuirs, fondeurs de cloches, rataconneurs de bobelins, gens melancholicques, n’auront en ceste année tout ce qu’ilz voudroient bien.

[…]

A Iupiter comme cagotz, caffars, botineurs, porteurs de rogatons, abbreviateurs, scripteurs, copistes, bulistes, chatemittes, torticollis, barbouilleurs de papiers, esperrucquetz, maminotiers, patenostriers, notaires, promoteurs, se porteront selon leur argent.

A Mars comme bourreaux, meurtriers, adventuriers, sergeans, arracheurs de dens, bouchiers, faulx monnoieurs, medicins de trinquenique, ramonneurs de cheminée, alchimistes, coquassiers, seront fort subiectz à recepvoir quelque coup de baston à l’emblée.
A Sol comme beuveurs, enlumineurs de museaulx, ventres à poulaine, brasseurs de biere, boteleurs de foing, portefaix, faulcheurs, recouvreurs, degresseurs de bonnetz, emboureurs de batz, generalement tous portans la chemise nouée sur le dos : seront sains & alaigres & n’auront la goutte es dentz quand ilz seront de nopces.

[…] A Venus comme putains, maquerelles, marioletz, bougrins, bragars, napleux, eschancrez, ribleurs, chamberieres dhostelerie, nomina mulierum desinentia in iere, ut lingiere, advocatiere, taverniere, buandiere, frippiere seront ceste année en reputation. Les nonnains à poine concepvront sans penetration virile.
Mais allez vous pendre, ia ne sera aultre lune que celle laquelle dieu crea au commencement du monde.
En toute ceste année ne sera qu’une Lune, encores ne sera elle poinct nouvelle.

FRANÇOIS BON : Souvenez-vous : la fin de Pantagruel. Alcofribas, les lettres en désordre du nom de l’auteur, entre dans le corps même de son géant. Il se découvre dans ce pays d’un autre monde, le pays intérieur, une suite de possibilités quasi initiatiques du récit. Pantagruel, maladroit, inégal, mais avec, sur son paysage de farce, un escalier dans la langue. Un escalier qui donne sur rien et qui reste là, au milieu, comme si Rabelais lui-même était étonné de cette magie neuve du Verbe.

Gargantua reprend la donne : livre d’une seule venue et âpre, secret, avec des vertiges de construction qui empêchent de le réduire à une quelconque des directions qu’il indique dans les conflits du temps ou leur symbole. Les éditions françaises courantes, dans un touchant ensemble et par le bon sens de ces hommes savants, prétendent faire lire Gargantua avant Pantagruel, l’achever avant le tremplin, sous prétexte qu’il s’agit de l’histoire du père. Pourtant, Gargantua cite Pantagruel, s’y réfère. Surtout, on n’y comprend plus rien.

MADAME CHEMIN (musée Rabelais) : Fin novembre, La Devinière, maison natale et musée Rabelais. C’est là qu’on a entreposé aussi les traductions étrangères ; vous les avez vues. Alors il y en a peut-être trois qui sont un petit peu plus — je ne dirais pas exceptionnelles — peut-être un peu plus rares, qu’on a un peu plus de mal à trouver, qui sont sous le plan de Paris. Il y a une traduction en japonais, une traduction en hébreu, et puis une traduction en ukrainien qui est relativement rare parce qu’elle a été imprimée en Ukraine. Comme il y a pas mal d’années qu’on n’imprime plus en Ukraine, elle est relativement rare.

Pour la beauté du livre, il y a de très belles éditions. Les éditions Michel de L’Orme-Moret qui sont magnifiques. Il y a les éditions... qui édite en Suisse. Je ne me souviens plus de son nom. Droz ? Non, ce n’est pas... Je ne me souviens plus de son nom.

Enfin, en édition d’art — ce qu’on peut appeler une édition d’art —, ou des éditeurs qui diffusent uniquement par bibliophilie, on en trouve pas mal de très belles éditions. Après, on reçoit les éditions classiques : la Pléiade, Garnier... Actuellement — c’est une opinion tout à fait personnelle —, celle que je trouve la plus pratique, mais vraiment pratique, pour un prix raisonnable pour un livre, ce sont les éditions intégrales du Seuil, qui sont moitié français ancien, moitié français moderne. Parce qu’elles sont pratiques, je dis bien, c’est un point de vue pratique.

Si on veut une traduction en français moderne, disons que c’est la meilleure. Mais bon, c’est certain que ça enlève le style, ça enlève la saveur du texte, ça enlève... C’est normal. S’il faut être logique, il y a des expressions qui n’existent plus ou des mots qui n’existent plus qu’il a fallu remplacer par des expressions entières : ça casse le rythme, c’est normal. Bon, puis ce sont les images en plus... rien n’est pareil. Mais ça donne peut-être une possibilité aux gens de le lire d’abord en français moderne et d’y revenir en français ancien. C’est peut-être un palier pour que les gens lisent Rabelais ensuite dans le texte.

Parce que le premier mot des gens, c’est : « le langage utilisé par Rabelais, la langue du XVIe siècle, ça leur paraît être un barrage insurmontable ». Ça offre peut-être une étape. La première fois que je l’ai lu, je l’ai lu dans le texte. Bon, j’ai eu des problèmes comme tout le monde, c’est indéniable. J’ai fait de nombreux retours aux références, aux lexiques. Et puis, à force de le lire, on s’habitue à ce vocabulaire et on finit par... Même si on n’est pas toujours capable de donner une définition très exacte des mots, on a une idée de ce qu’ils veulent dire et on finit par comprendre le texte. Mais ça peut être un palier, une édition mixte comme celle-ci.

Un endroit que j’aime le mieux... J’aime bien une phrase, mais j’ai sûrement écorché parce que je n’arrive pas à la mettre de tête. Une phrase de Rabelais quand il dit qu’il ne bâtit que sur des pierres vives : les hommes. J’aime beaucoup cette phrase, entre autres. Ce sont plus des petites choses comme ça, par-ci par-là, que des passages entiers. Mais j’aime en particulier cette phrase.

FRANÇOIS BON : Qui ne procède pas soi-même à la mise en ordre, lire Gargantua après Pantagruel, se bloque dans Rabelais, ne va pas plus loin. C’est d’un assassinat en douceur qu’il s’agit, pareil à ces braves éditions traduites en français moderne, comme si Rabelais n’était pas encore en avant de nous-mêmes. On ne peut lire les Dipsodes après Picrochole ; et le Tiers Livre, le Quart Livre restent des massifs méconnus, voire ignorés. Quand l’œuvre de Rabelais est d’une seule venue, un seul mouvement vers ce que Rabelais appelait le « grand peut-être » : remettez les livres dans l’ordre.

Thélème, la fin ouverte et comme figée de Gargantua, devient tout naturellement le centre géographique de l’œuvre, et il n’y a plus qu’à tourner la page pour ouvrir le gouffre tout neuf, le prochain livre. Ce soir : le Tiers Livre.

Gargantua, en finissant sur Thélème, inscrivait l’utopie dans le monde, mais une utopie close, emmurée. Panurge n’y avait pas sa place ; c’est chez lui qu’on se retrouve. Thélème figeait le monde à l’envers. Le Salmigondin de Panurge : l’utopie devient le rêve d’un instant, quelque chose d’entrevu au passage. On se retrouve du bon côté de la vie, là où ça grouille, où ça mange. Et démarre la nouvelle boucle.

Ce qui s’écrit dans le Tiers Livre, c’est encore la même percussion. Mais cette fois, comme Gargantua, mais mental. Une guerre non plus en Touraine, mais dans la tête. Comme Gargantua, mais mental ; une guerre non plus en Touraine, mais dans la tête ; un travail de dissociation où le géant garde taille humaine, mais peu à peu incarnera un géant besoin de savoir.

Tiers Livre, encore un escalier dans un paysage immobile, et quatre cercles décrits entre les mondes et les signes pour explorer du dedans l’espace cette fois dénudé de la parole. Moins connu, le Tiers Livre en tire l’avantage d’être moins faussement connu. Plaisir plus corrosif, acide, où les figures de la mort commencent à affleurer sous les mots et appellent la hantise.

Panurge dilapide. Donnant Pantagruel ordre au gouvernement de toute Dipsodie, assigna la chastellenie de Salmiguondin à Panurge, valent par chascun an 6789106789. Royaulx en deniers certains, non comprins l’incertain revenu des Hanetons, & Cacquerolles, montant bon an mal an de 2345768. à 2435769. moutons à la grande laine. Quelques foys revenoit à 1234554321. Seraphz : quand estoit bonne année de Cacquerolles, & Hanetons de requeste. Mais ce n’estoit tous les ans. Et se gouverna si bien & prudentement monsieur le nouveau chastellain, qu’en moins de quatorze iours il dilapida le revenu certain & incertain de sa Chastellenie pour troys ans. Non proprement dilapida, comme vous pourriez dire en fondations de monastères, erections de temples, bastimens de collieges & hospitaulx, ou iectant son lard aux chiens. Mais despendit en mille petitz banquetz & festins ioyeulx, ouvers à tous venens, mesmement bons compaignons, ieunes fillettes, & mignonnes gualoises. Abastant boys, bruslant les grosses souches pour la vente des cendres, prenent argent d’avance, achaptant cher, vendent à bon marché, & mangeant son bled en herbe.

FRANÇOIS BON : Rabelais a mis dix ans pour publier son Tiers Livre. Il a donc près de soixante ans maintenant, dix ans de voyages en Italie, dix ans de diplomatie à suivre les frères Du Bellay et à partager leurs fortunes politiques. Ils sont les conseillers les plus éclairés de François Ier, lequel n’a pas toujours envie d’être éclairé, et Jean Du Bellay est le premier responsable de sa politique extérieure. Il portera même la charge de négociations secrètes avec les Turcs pour contenir Charles Quint. On lui confiera aussi — et Rabelais est toujours dans l’affaire — la fortification de Paris quand la ville sera menacée. Dix ans comme médecin personnel de Guillaume Du Bellay, rédacteur de ses mémoires ou de livres techniques aujourd’hui disparus. Pour nous, dix ans de silence de l’abstracteur de quintessence.

Ces dix ans, on les sent dessous chaque ligne du Tiers Livre, dans les luminosités, les audaces d’écriture. Ce sont dix ans d’une expérience dure de la vie, comme la mort de son fils Théodule, ou la disparition de son patron, Guillaume Du Bellay. Dix ans à dépendre des autres, et au bout du compte, la possibilité pour la première fois de signer de son nom son livre — Pantagruel et Gargantua étaient restés anonymes. Quand Rabelais publie son Tiers Livre, il est trop hasardeux de prétendre que la suite de l’œuvre est déjà, sinon écrite, du moins ébauchée. Pourtant, cette idée d’un voyage qui ne finit pas, d’une traversée du monde et des mers vers un oracle symbolique, une utopie qu’on n’atteindrait pas pour ne pas la figer comme Thélème, est présente.

On a l’impression, au moment où ce voyage pourrait être entrepris, que Rabelais d’un geste suspend tout. Une immobilité où il faudrait d’abord débrouiller ce que veut dire parler. Et dans cette immobilité, quatre cercles, avant que tous ne s’ébranlent. Premier cercle : la parole pure, la rhétorique. Discours de Panurge, le discours à la louange des prêteurs et des emprunteurs. Et ce mouvement, qui était déjà celui de Gargantua, devient incessant, chose qu’on pousse à bout et qui se fige. Mais ce qui s’y met à nu, de façon neuve, c’est la seule question : le défi de la question faite à la vie, et qui lui refuse toute réponse.

Éloge des bâtisseurs : Je ne bâtis que pierres vives, ce sont hommes ! Représentez-vous un monde autre ! Je me perds en cette contemplation. Aux mondes heureux, aux gens de cestuy-mondes heureux ! Et les beaux bâtisseurs nouveaux de pierres mortes ne sont écrits en mon livre de vie !

FRANÇOIS BON : Tiers Livre, dernier cercle : l’oreille percée à la judaïque, et y attacha un petit anneau d’or à ouvrage de tauche, au chaton duquel était une puce enchâssée — et était la puce noire, afin que nul n’en doutât. C’est belle chose, être en tout cas bien informé.

Panurge en philosophe. Print quatre aulnes de bureau : s’en acoustra comme d’une robbe longue à simple cousture : desista porter le hault de ses chausses : & attacha des lunettes à son bonnet. En tel estat se presenta davant Pantagruel : lequel trouva le desguisement estrange, mesmement ne voyant plus la belle & magnificque braguette, en laquelle il souloit comme en l’ancre sacre constituer son dernier refuge contre to’ naufraiges d’adversité.

Comment Panurge se conseille à Pantagruel pour sçavoir s’il se doibt marier.

Seigneur vous avez ma deliberation entendue, qui est me marier, si de malencontre n’estoient tous les trouz fermez, clous, & bouclez. Ie vous supply par l’amour, que si longtemps m’avez porté, dictez m’en vostre advis.
Puis (respondit Pantagruel) qu’une foys en avez iecté le dez, & ainsi l’avez decreté, & prins en ferme deliberation, plus parler n’en fault, reste seulement la mettre à execution.
Voyre mais (dist Panurge) ie ne la vouldrois executer sans vostre conseil & bon advis.
I’en suis (respondit Pantagruel) d’advis, & vous le conseille.
Mais (dist Panurge) si vous congnoissiez, que mon meilleur feust tel que ie suys demeurer, sans entreprendre cas de nouvelleté, i’aymerois mieulx ne me marier poinct.
Point doncques ne vous mariez, respondit Pantagruel.
Voire mais (dist Panurge) vouldriez vo’ qu’ainsi seulet ie demeurasse toute ma vie sans compaignie coniugale ? Vous savez qu’il est escript, Veh soli. L’homme seul n’a iamais tel soulas qu’on veoyd entre gens mariez.
Mariez vous doncq de par Dieu, respondit Pantagruel.

[…] 

Mais si (dist Panurge) ma femme me faisoit coqu, comme vous sçavez qu’il en est grande année, ce seroit assez pour me faire trespasser hors les gonds de patience. I’ayme bien les coquz, & me semblent gens de bien, & les hante voluntiers : mais pour mourir ie n’en vouldroys estre. C’est un poinct qui trop me poingt.
Poinct doncques ne vous mariez : (respondit Pantagruel) Car la sentence de Senecque est veritable hors toute exception. Ce qu’à aultruy tu auras faict, soys certain qu’aultruy te fera.
Dictez vous, demanda Panurge, cela sans exception ?
Sans exception il le dict, respondit Pantagruel.
Ho ho (dist Panurge) de par le petit diable. Il entend en ce monde, ou en l’aultre. Voyre mais puis que de femme ne me peuz passer en plus qu’un aveugle de baston (Car il faut que le virolet trote, aultrement vivre ne sçauroys) n’est ce le mieulx que ie me associe quelque honneste & preude femme, qu’ainsi changer de iour en iour avecques continuel dangier de quelque coup de baston, ou de la verolle pour le pire ? Car femme de bien oncques ne me feut rien. Et n’en desplaise à leurs mariz.
Mariez vous doncq de par Dieu, respondit Pantagruel.

[…]

Mais si (dist Panurge) Dieu le vouloit, & advint que i’esposasse quelque femme de bien, & elle me bastist, ie seroys plus que tiercelet de Iob, si ie n’enrageois tout vif. Car l’on m’a dict, que ces tant femmes de bien ont communement maulvaise teste, ausi ont elles bon vinaigre en leur mesnaige. Ie l’auroys encore pire, & luy batteroys tant & trestant la petite oye, ce sont braz, iambes, teste, poulmon, foye, & ratelle : tant luy deschicqueterois ses habillemens à bastons rompuz, que le grand Diole en attendroit l’ame damnée à la porte. De ces tabus ie me passerois bien pour ceste année, & content serois n’y entrer poinct.
Point doncques ne vous mariez, respondit Pantagruel.

[…]

Voire mais, dist Panurge, estant en estat tel que ie suis, quitte, & non marié. Notez que ie diz quitte en la male heure. Car estant bien fort endebté, mes crediteurs ne seroient que trop soigneux de ma paternité. Mais quitte, & non marié, ie n’ay personne qui tant de moy se souciast, & amour tel me portast, qu’on dist estre amour coniugal. Et si par cas tombois en maladie, traicté ne serois qu’au rebours. Le saige dict. Là où n’est femme, i’entends merefamiles, & en mariage legitime, le malade est en grand estrif. I’en ay veu claire experience en papes, legatz, cardinaulx, evesques, abbez, prieurs, prebstres, & moines. Or là iamais ne m’auriez.
Mariez vous doncq de par Dieu, respondit Pantagruel.

[…] Mais si, dist Panurge, estant malade & impotent au debvoir de mariage, ma femme impatiente de ma langueur, à aultruy se abandonnoit, & non seulement ne me secourust au besoing, mais aussi se mocquast de ma calamité, & (que pis est) me desrobast, comme i’ay veu souvent advenir : ce seroit pour m’achever de paindre, & courir les champs en pourpoinct.
Poinct doncques ne vous mariez, respondit Pantagruel.
Voire mais, dist Panurge, ie n’aurois iamais aultrement filz ne filles legitimes, es quelz i’eusse espoir mon nom & armes perpetuer : es quelz ie puisse laisser mes heritaiges & acquetz, (i’en feray de beaulx un de ces matins, n’en doubtez, & d’abondant seray grand retireur de rantes) avecques les quelz ie me puisse esbaudir, quand d’ailleurs serois meshaigné, comme ie voys iournellement vostre tant bening & debonnaire père faire avecques vous, & font tout gens de bien en leur serail & privé. Car quite estant, marié non estant, estant par accident fasché, en lieu de me consoler, advis m’est que de mon mal riez.
Mariez vous doncq de par Dieu, respondit Pantagruel.

FRANÇOIS BON : Tiers Livre, premier cercle. La parole poussée à son terme et la rhétorique à sa limite. Du coup, une première fragilité reconquise. Panurge, au terme du "mariez-vous donc", a fini d’être seulement le verbe. De son assurance et sa débrouillardise, rien n’a survécu. Il n’a plus d’assurance et de débrouillardise qu’en parole. Pour le reste, maintenant, on a son portrait : foireux, pleurard, englué dans la contemplation complaisante de lui-même. Panurge s’est soudain — au terme du "mariez-vous, point donc ne vous mariez" — toute la faiblesse de l’homme dans le monde. La force, la réflexion, le doute sont pour Pantagruel. Mais le monde, on n’est pas prêt à le rejoindre. On est encore en Salmigondinois, pays d’utopie. Il a fallu traverser la mer dans Pantagruel pour y atteindre.

On va partir vers le monde. D’abord on va explorer ces signes. Fantastique cohérence de Rabelais. Les premiers signes dont disposera Panurge viendront du rapport même de cette phrase dite à ce qu’elle est phrase matérielle, phrase du livre. Chez Rabelais, le livre toujours se raconte lui-même en train de se faire. On ouvrira un livre, on confie sa vie à l’arbitraire d’une page, au mot des autres, alors incapables de sens univoque. Cohérence de Rabelais, qu’on traite ensuite du hasard et des nombres, et que hasard et nombre, pour signifier, doivent se renvoyer encore au livre. Troisième essai d’interprétation, au bout des rhétoriques du Tiers Livre, comme encore à rares pages tout près du livre, on fera rêver Panurge, on parlera des songes.

Tiers Livre, premier cercle : incapacité des signes, s’ils n’ont pas été trempés dans le monde, s’ils ont été laissés cantonnés aux livres, au hasard, aux rêves. Et fantastique incohérence de Rabelais. On lève la tête, on décide d’aller consulter la Sibylle voisine, et du Salmigondinois, à l’autre bout du monde, nous voilà en Touraine. L’utopie de Panurge n’était qu’une distraction, une absence. À chercher les signes réels, on a l’obligation du monde, même si on retrouve cette vallée imaginaire de Gargantua, le pays protégé de l’enfance. À preuve qu’il s’agit encore d’un rêve et du rêve du pays d’enfance : de Chinon à Panzoust, il y a six kilomètres et leur chemin fut de trois journées.

Critique des conseils. "Vostre conseil (dist Panurge) semble à la chanson de Ricochet : Ce ne sont que sarcasmes, mocqueries, & redictes contradictoires. Les unes destruisent les aultres. Ie ne sçay es quelles me tenir.
Aussi (respondit Pantagruel) en vos propositions tant y a de Si, & de Mais, que ie n’y sçaurois rien fonder ne rien resouldre. N’estez vous asceuré de vostre vouloir ? Le poinct principal y gist : tout le reste est fortuit & dependent des fatales dispositions du Ciel. Il se y convient mettre à l’adventure, les oeilz bandez, baissant la teste.
Or voyez cy que vous ferez, si bon vous semble. Aportez moy les oeuvres de Virgile, & par troys foys avecques l’ongle les ouvrant, explorerons par les vers du nombre entre nous convenus, le sort futur de vostre mariage.

[…] 

Ie vous grupperay au cruc. Et sçavez que luy feray ? Cor bien ce que feist Saturne au Ciel son père. Ie vous luy coupperay les couillons tout rasibus du cul. Il ne s’en fauldra un pelet.
Tout beau fillol (dist Pantagruel) tout beau. Ouvrez pour la seconde foys.
Il denote (dist Pantagruel) qu’elle vous battera dos & ventre.
Au rebours (repondist Panurge) C’est de moy qu’il prognosticque, & dict, que ie la batteray en Tigre si elle me fasche. Martin baston en fera l’office. En faulte de baston, le Diable me mange, si ie ne la mangeroys toute vive.
Il denote (dist Pantagruel) qu’elle vous desrobera.
Vous voit bien en poinct. Vous serez coqu, vous serez battu, vous serez desrobé.

[…]
Prenons par autre voie de divination. Quelle ? Bonne, antique et authentique. C’est par songe. Je le veux. Faudra-t-il peu ou beaucoup souper ce soir ? Je ne le demande sans cause, car si bien et largement je ne soupe, je ne dors rien qui vaille, la nuit ne fait que ravasser, et autant songe creux que pour l’or était mon ventre. Point souper serait le meilleur, mais ne useront de temps extrême et rigoureuse diète. Vous mangerez bonne paume, croustimanie et bergamote.

Comment Pantagruel conseille à Panurge de conferer avecques une Sibylle de Panzoust.

Vous soubvieigne que Alexandre le grand : ayant obtenu victoire du roy Darie en Arbelles, praesens les Satrapes quelque foys refusa audience à un compaignon, puys en vain mille & mille foys s’en repentit. Que luy eust cousté ouyr & entendre ce que l’homme avoit inventé. Nature me semble non sans cause nous avoir formé aureilles ouvertes, n’y appousant porte ne clousture aulcune, comme a faict es oeilz, langue, & aultres issues du corps. La cause ie cuide estre, affin que tousiours toutes nuyctz, continuellement, puissions ouyr : & par ouye perpetuellement aprendre : car c’est le sens sus tous aultres plus apte es disciplines.
Leur chemin feut de troys iournées. La troizième à la crouppe de une montaigne soubs un grand & ample Chastaignier leurs feut monstrée la maison de la vaticinatrice.

[…]

Sans difficulté ilz entrèrent en la case chaumine, mal bastie, mal meublée, toute enfumée. Au coing de la chemminée trouvèrent la vieille. La vieille estoit mal en poinct, mal vestue, mal nourrie, edentée, chassieuse courbassée, roupieuse, languoureuse, & faisoit un potaige de choux verds, avecques une couane de lard iausne, & un vieil savorados.
La vieille resta quelque temps en silence pensifve & richinante des dens, puys s’assit sus le cul d’un boisseau, print en ses mains troys vieulx fuseaulx, les tourna & vira entre ses doigtz en diverses manières : puys esprouva leurs poinctes, le plus poinctu retint en main, les deux aultres iecta soubs une pille à mil. Après print ses devidouères, & par neuf foys les tourna, au neufvième tour consydera sans plus toucher le mouvement des devidouères, & attendit leur repous perfaict.

[…] 

Depuys ie veidz qu’elle deschaussa un de ses esclos, (nous les nommons Sabotz) mist son davantau sus sa teste, comme les prebstres mettent leur amict quand ilz voulent messe chanter : puys avecques un antique tissu riolé, piolé, le lia soubs la guorge. Ainsi affeublée tira un grand traict du bourrabaquin, print de la couille belinière trois carolus, les mist en trois coques de noix, & les posa sus le cul d’un pot à plume, feist trois tours de balay par la cheminée, iecta on feu demy fagot de bruière, & un rameau de laurier sec. Le consydera brusler en silence, & veid que bruslant ne faisoit grislement ne bruyt aulcun. Adoncques s’escria espovantablement, sonnant entre les dens quelques motz barbares & d’estrange termination.

[…] 

De mode que Panurge dit à Epistemon.
Par la vertus Dieu ie tremble, ie croy que ie suys charmé, elle ne parle poinct Christian. Voyez comment elle me semble de quatre empans plus grande, que n’estoit lors qu’elle se capitonna de son davantau. Que signifie ce remuement de badiguoinces ? Que pretend ceste iectigation des espaulles ? A quelle fin fredonne elle des babines, comme un Cinge demembrant escrevisses ? Les aureilles me cornent, il m’est advis que ie oy Proserpine bruyante : les Diables bien toust en place sortiront. O les laydes bestes. Fuyons. Serpe Dieu ie meurs de paour. Ie n’ayme poinct les Diables. Ilz me faschent & sont mal plaisans. Fuyons. Adieu ma Dame, grand mercy de vos biens. Ie ne me marieray poinct, non. Ie y renonce des à prasens comme allors.

[…] 

Ainsi commençoit escamper de la chambre, mais la vieille anticipa, tenente le fuseau en sa main : & sortis en un courtil près sa maison. Là estoit un Sycomore antique : elle l’escroulla par troys fois, & sus huyct feueilles qui en tombèrent, sommairement avecques le fuseau escrivit quelques briefz vers. Puys les iecta au vent, & leurs dist.
Allez les chercher si voulez, trouvez les si povez, le sort fatal de vostre mariage y est descript.
Ces parolles dictes, se retira en sa tesnière, & sus le perron de la porte se recoursa robe, cotte, & chemise iusques aux escelles, & leurs monstroit son cul.

FRANÇOIS BON : Reste que la question chaque fois réitérée n’a pas de réponse, ou plutôt reçoit toujours la même double réponse. Comment disposer de son propre sort, et comment outrepasser la réponse de prime abord donnée par Pantagruel : « Soyez assuré de votre propre vouloir, et vous y tenez » ? Le livre sur Rabelais, les notes des éditions courantes, nous rebattent les oreilles de cette fameuse querelle des femmes. Et alors ? N’est-ce pas la manière même de Rabelais, depuis ses premières lignes, d’attraper les vieux démons, les dossiers en poussière et de secouer ça d’un bon coup de rire ? Que ses maîtres, ses amis, quelqu’un qu’il estime comme le fontaineblien Tiraqueau, soient intervenus, doctes, dissertateurs, grands connaisseurs dans cette très sérieuse querelle des femmes, ne devait que l’aider à entrer dans son vieil habit du buveur des prologues, qui chausse lunettes pour apercevoir ses lecteurs.

La vie de Rabelais dans la querelle des femmes, cherchez-la si vous voulez, trouvez-la si vous pouvez. Il y a à la fin de Gargantua, le bon Gargantua, qui sort de son livre, soudain, pour venir dans celui-ci donner son avis. Mais quand Rabelais, tout en attrapant, en pleine farce, lâche : « Et si le signe vous fâche, ô combien vous fâcheront les choses signifiées ! » Ou encore : « Tout vrai à tout vrai consonne. » Ou plus loin dans le même passage, écrivant soudain : « Rien de moins, c’est abus de dire que nous ayons langage naturel. Les langages sont par institution arbitraire et convenance des peuples. Les voix ne signifient naturellement mais à plaisir. »

Et qu’on insiste : « Je ne vous dis ce propos sans cause », et que ce registre s’écrit sur toute la surface du Tiers Livre. Voilà le seul thème, le thème permanent sous la farce de ce mariage de Panurge l’immariable. Et quand la sorcière de Panzoust s’écriera, épouvantablement sonnant entre les dents mots barbares et d’étranges terminations, nous ne les entendrons pas ces mots. Nous ne les entendrons qu’au Quart Livre. Ici, on nous les montre seulement. On nous montre les mots du monde, et c’est Panurge qui prend peur. C’est lui, par la sorcière, qu’on réentend.

Et de la Sibylle, suite du cercle. Signes du monde quand la parole y interroge. Le langage des muets, l’as des cabres. Signes contre paroles et pas d’interpénétration. Au contraire, des coups. Et le livre glisse. On croit que Rabelais joue, et soudain on ne sait plus. La satire et la farce sont là, toujours, au premier plan, sur toute la surface du tableau. Mais la mort aussi est là, et le secret. Et ce sont symboles d’un autre culte, des coques, des bijoux bizarres. C’est d’une pure aventure mentale qu’il s’agit. Et avec Raminagrobis, vieux poète français, le troisième cercle du Tiers Livre. Ceux dont la parole s’ouvre aux signes et les communique, même si cette communication reste marquée de son mystère.

MICHEL CHAILLOU : Les fanatiques de Rabelais ne sont pas si nombreux. C’est là où on voit — c’est Pantagruel qui parle — où on voit justement cette espèce d’évidence du secret du monde qui parle par la bouche de Pantagruel. C’est ça, regardez : « Je ne pensais, dit Pantagruel, jamais rencontrer homme tant obstiné en sa préhension, comme je vous vois. » Ce « comme je vous vois » est d’une naïveté extraordinaire. Il a la naïveté des plus grands, parce que c’est là où se trouve le génie. « Comme je vous vois. Pour toutefois votre doute éclaircir... » Le « toutefois », la délicatesse de Pantagruel dans le « toutefois ». « Pour toutefois votre doute éclaircir, suis d’avis... » C’est merveilleux, c’est une allégresse, une suavité, une douceur. On a l’impression qu’il joint les mains et qu’il ne veut surtout pas heurter son interlocuteur. « Suis d’avis que remuons toutes pierres. » C’est-à-dire qu’il n’y a rien qui reste, que vous ne compreniez pas. « Entendez ma conception », et faites-moi le plaisir de m’écouter. « Les cygnes » — on sent qu’il étend déjà les ailes de sa pensée, comme les cygnes peuvent les étendre en prenant leur vol — « qui sont oiseaux sacrés à Apollon, ne chantent jamais sinon quand ils approchent de leur mort. » C’est pourtant une phrase très simple, elle n’est pas finie. Puis alors Rabelais va faire cette espèce d’allusion érudite : « Mêmement au Méandre (fleuve de Phrygie) » — « Mêmement au Méandre », ça méandre beaucoup — « (fleuve de Phrygie) ». Alors j’aime beaucoup la parenthèse. Il emploie beaucoup de parenthèses parce que la parenthèse pour moi c’est l’art du roman, c’est la digression, c’est tout ce qu’on veut. C’est la phrase dans la phrase, celle qui lutte pour arriver à la surface et qui est englobée par les autres. Et peut-être que toute la vie est en parenthèse. Mais je veux dire, la phrase en parenthèse, c’est l’aparté, c’est... Toutes les réussites, même quand il n’y a pas de parenthèses, sont en parenthèse. Pantagruel est en parenthèse dans le monde, puisqu’il n’est pas un homme, il est plus qu’un homme, il est une sorte de dieu bénéfique. Alors, il dit — la parenthèse : « Pour ce qu’Aelianus et Alexandre écrivent en avoir ailleurs vu plusieurs mourir, mais nul chanter mourant. » Ce « nul chanter mourant » est magnifique, ce n’est pas « chanter mourir », c’est « chanter mourant » : il chante en mourant et la mort devient presque un chant. On ne peut pas imaginer la mort de Pantagruel à cause de ça, parce que la mort n’ose même pas s’en approcher. Ce n’est pas possible. C’est pour ça qu’il n’est pas humain en fait. C’est autre chose.

« De mode que chant de cygne est présage certain de sa mort prochaine. » Il donne des explications mais qui sont presque indignes, il s’en passerait. On sent qu’il dit : « Bon, d’accord, vous savez que de mode que chant de Signe est présage certain de sa mort prochaine. Et ne meurt que préalablement n’ait chanté. » Il nous rappelle à nous que c’est ça. On dit que le cygne ne meurt qu’une fois qu’il a chanté. Mais c’est tout. Mais lui, ça ne l’intéresse pas tellement, ça. Parce qu’on devrait le savoir, il n’a même pas besoin de le dire, mais il le précise parce qu’il est gentil. À ce moment-là, il vient à ce qui l’intéresse plus : « Semblablement, les poètes qui sont en protection d’Apollon, approchant de leur mort, ordinairement deviennent prophètes et chantent par apolline inspiration, vaticinant des choses futures. » Poésie, prophétie.

Pantagruel sur les signes Ie ne pensoys (dist Pantagruel) iamais rencontrer homme tant obstiné à ses apprehensions comme ie vous voy. Pour toutesfoys vostre doubte esclarcir, suys d’advis que mouvons toute pierre. Entendez ma conception. Les cycnes, qui sont oyseaulx sacrez à Apollo, ne chantent iamais, si non quand ilz approchent de leur mort : mesmement en Meander fleuve de Phrygie, de mode que chant de Cycne est praesaige certain de sa mort prochaine, & ne meurt que praealablement n’ayt chanté. Semblablement les poëtes qui sont en protection de Apollo, approchans de leur mort ordinairement deviennent prophètes, & chantent par Apolline inspiration vaticinans des choses futures.

[…] 

I’ay d’adventaige ouy dire que tout homme vieulx, decrepit, & près de sa fin, facilement divine des cas advenir. Et me souvient que Aristophanes en quelque comedie appelle les gens vieulx Sibylles. Car comme nous estans sur le moule, & de loing voyans les mariniers & voyagiers dedans leurs naufz en haulte mer, seulement en silence les considerons, & bien prions pour leur prospère abourdement : mais lors qu’ilz approchent du havre, & par parolles & par gestes les saluons, & congratulons de ce que à port de saulveté sont arrivez : aussi les Anges, les Heroes, les bons Daemons (scelon la doctrine des Platonicques) voyans les humains prochains de mort, comme de port tresceur & salutaire : port de repous, & de tranquillité, hors les troubles & sollicitudes terrienes, les saluent, les consolent, parlent avecques eulx, & ià commencent leurs communicquer art de divination.

[…] 

Ie le veulx (respondit Panurge). Allons y Epistemon de ce pas : de paour que mort ne le praevieigne. Veulx tu venir frère Ian ?
Ie le veulx (respondit frère Ian) bien voluntiers, pour l’amour de toy couillette. Car ie t’ayme du bon du foye.
Sus l’heure feut par eulx chemin prins, & arrivans au logis poëticque trouvèrent le bon vieillart en agonie, avecques maintient ioyeulx, face ouverte, & reguard lumineux. Panurge le saluant luy mist on doigt Medical de la main gausche en pur don un anneau d’or, en la palle duquel estoit un sapphyr oriental, beau & ample : Puys à l’imitation de Socrates luy offrit un beau coq blanc, lequel incontinent posé sus son lict la teste elevée en grande alaigresse secoua son pennaige, puys chanta en bien hault ton. Cela faict Panurge requist courtoisement dire & exposer son iugement sus le doubte du mariage praetendu.

[…] 

Adoncques escrivit ce que s’ensuyt.
Prenez là, ne la prenez pas. Si vous la prenez, c’est bien faict. Si ne la prenez en effect, Ce sera oeuvré par compas.
Puys leurs bailla en main, & leurs dist.
Allez enfans en la guarde du grand Dieu des cieulx, & plus de cestuy affaire ne de aultre que soit, ne me inquietez. I’ay ce iourd’huy, qui est le dernier & de May & de moy, hors ma maison à grande fatigue & difficulté chassé un tas de villaines, immondes, & pestilentes bestes, noires, guarres, fauves, blanches, cendrées, grivolées : les quelles laisser ne me vouloient à mon aise mourir : & par fraudulentes poinctures, gruppemens harpyacques, importunitez freslonnicques, toutes forgées en l’officine de ne sçay quelle insatiabilité, me evocquoient du doulx pensement on quel ie acquiesçois contemplant, & voyans & ià touchant & guoustant le bien, & felicité, que le bon Dieu a praeparé à ses fidèles & esleuz en l’aultre vie : & estat de immortalité. Declinez de leur voye, ne soyez à elles semblables : plus ne me molestez, & me laissez en silence, ie vous supply.

[…] 

Ie croy par la vertus Dieu, qu’il est Hereticque, ou ie me donne au Diable. Il mesdict des bons pères mendians Cordeliers, & Iacobins, qui sont les deux hemisphères de la Christianté, & par la gyrognomonique circumbilivagination desquelz comme par deux filopendoles coelivages, tout l’Antonomatic matagrobolisme de l’eclise Romaine, soy snetente emburelucoquée d’aulcun baraguouinage d’erreur ou de haeresie, homocentricalement se tremousse. Mais que tous les Diables luy ont faict, les paouvres Diables de Capussins, & Minimes ? Ne sont ilz assez maigres les paouvres Diables ? Ne sont ilz assez enfumez & perfumez de misère & calamité les paouvres couillons extraictz de Ichthyophagie ? Est il, frère Ian, par ta foy, en estat de salvation ? Il s’en va par Dieu damné comme une serpe à trente mille hottées de Diables. Mesdire de ces bons & vaillans piliers d’eclise ? Appellez vous cela fureur poëticque ? Ie ne m’en peuz contenter : il pèche villainement, il blasphème contre la religion. I’en suys fort scandalisé.

[…] 

Son ame s’en va à trente mille charretées de Diables. Sçavez vous où ? Cor Bieu mon amy droict dessoubs la scelle persée de Proserpine, dedans le propre bassin infernal, on quel elle rend l’operation fecale de ses clystères, à cousté guausche de la grande chauldière, à trois toises près les gryphes de Lucifer, tirant vers la chambre noire de Demiourgon. Ho le villain.
Ho, ho, ie me abuse, & me esguare en mes discours. Le Diable me emport si ie y voys. Vertus Dieu, la chambre est desià pleine de Diables. Ie les oy desià soy pelaudans & entrebattans en Diable, à qui humera l’ame Raminagrobidicque, & qui premier de broc en bouc la portera à messer Lucifer. Houstez vous de là. Ie ne y vois pas. Le Diable me emport si ie ny voys. Qui sçait s’ilz useroient de qui pro quo, & en lieu de Raminagrobis grupperoient le paouvre Panurge quitte ? Ilz y ont maintes foys failly estant safrané & endebté. Houstez vous de là. Ie ne y vois pas. Ie meurs par Dieu de male raige de paour. Soy trouver entre Diables affamez ? entre Diables de faction ? entre Diables negocians ? Houstez vous de là. Le Diable me emport si ie y voys. S’il est damné, à son dam. Pour quoy mesdisoit il des bons pères de religion ? Pour quoy les avoit il chassé hors sa chambre, sus l’heure que il avoit plus de besoing de leur ayde, de leurs devotes prières, de leurs sainctes admonitions ? Pour quoy par testament ne leurs ordonnoit il au moins quelques bribes, quelque bouffaige, quelque carreleure de ventre, aux paouvres gens qui n’ont que leur vie en ce monde ? Y aille qui vouldra aller. Le Diable me emport si ie y voys. Si ie y allois, le Diable me emporteroit. Cancre. Houstez vous de là.

[…] 

Tu as la metaposcopie & physionomie d’un coqu. Ie diz coqu scandalé & diffamé.
Ce faulx traict que ie voy icy au dessus du mons Iovis, oncques ne feut qu’en la main d’un coqu.
Plus vray n’est verité qu’il est certain que seras coqu bien tost après que seras marié.
Icy i’en ay d’abondant asceurance nouvelle. Et te afferme que tu seras coqu. D’adventaige seras de ta femme battu, & d’elle seras desrobbé. Car ie trouve la septiesme maison en aspectz tous malings, & en batterie de tous signes portans cornes.
Ie seray (respondit Panurge) tes fortes fiebvres quartaines, vieulx fol : sot : mal plaisant que tu es. Quand tous coquz s’assembleront, tu porteras la banière.

[…] 

Voulez vous (dist Her Trippa) en sçavoir plus amplement la verité par Pyromantie, par Aëromantie, par Hydromantie ? Dedans un bassin plein d’eau ie te montreray ta femme future brimballant avecques deux rustres.
Quand (dist Panurge) tu mettras ton nez en mon cul, soys recors de deschausser tes lunettes.
Par Catoptromantie il ne te fauldra poinct de lunettes. Tu la voyras en un mirouoir brisgoutant aussi apertement que si ie te la monstroys en la fontaine du temple. Par Coscinomantie. Ayons un crible & des forcettes, tu voyras Diables. Par Alphitomantie & par Alevromantie meslant du froment avecques de la farine. Par Astragalomantie. I’ay ceans les proiectz tous pretz. Par Tyromantie. I’ay un fromaige de Brehemont à propous. Par Gyromantie ie te feray icy tournoyer force cercles, les quelz tous tomberont à gausche ie t’en asceure. Par Sternomantie. Par Libanomantie. Il ne fault qu’un peu d’encent. Par Ceromantie. Là par cire fondue en eaue tu voiras la figure de ta femme & de ses taboureurs. Par Capnomantie. Sus des charbons ardens nous mettrons de la semence de Pavot & de Sisame. O chose gualante ! Par Tephramantie. Tu voiras la cendre en l’aër figurante ta femme en bel estat. Par Stichomantie. Par Onomatomantie. Comment as tu nom ? (Maschemerde respondit Panurge) ou bien par Alectryomantie, par l’art de Aruspiscine, par Extispicine, ou bien par Necromantie ? Ie vous feray soubdain resusciter quelqu’un peu cy devant mort, lequel nous en dira le totage. Ou si avez paour des mors, comme ont naturellement tous coquz, ie useray seulement de Sciomantie.

[…] 

 : Va (respondit Panurge) fol enraigé au Diable : & te faiz lanterner à quelque Albanoys, si auras un chapeau poinctu. Diable que ne me conseillez tu aussi bien tenir une Esmeraulde, ou la pierre de Hyène soubs la langue ? ou me munir de langues de Puputz, & de coeurs de Ranes verdes ? A trente Diables soit le coqu, cornu, marrane, sorcier au Diable, enchanteur de l’Antichrist. Allons. Laissons icy ce fol enraigé, mat de cathène, ravasser tout son saoul avecques ses diables privez. Tien moy un peu ioyeulx mon bedon. Ie me sens tout matagrabolisé en mon esprit, des propous de ce fol endiablé.

[…] 

Escoute couillon mignon.
Couillon moignon, c. de renom, couillon paillart, guallart, palpable, batable, Arabesque, c. d’algamala, vernissé, lyripipié, tonnant, absolu, sigillatif, baltoquet, desiré, farcy, iolly, c. oval, c. claustral, c. convulsif, repercussif, de haulte lisse, secourable, redoubtable, martelé, c. effrené, c. entassé, c. bouffy, c. poudrebif, c. gigantal, magistral, goulu, membru, laicté, madré, troussé, entrelardé, c. d’audace, c. lascif, c. forcené, resolu, courtoys, sifflant, urgent, brusquet, fallot, c. belutant, c. poupin, c. dallidalot, c. roussinant, c. fulminant, c. aromatisant, c. pimpant, c. farfouillant, c. culbutant, frère Ian mon amy, me doibs ie marier ou non ?
Marie toy de par le Diable, marie toy, & carillonne à doubles carrillons de couillons. Ie diz & entends le plus toust que faire pourras. Dès huy au soir faiz en crier les bancs & le challit. Sçaiz tu pas bien, que la fin du monde approche ? Nous en sommes huy plus près de deux trabutz & demie toise, que n’estions avant hier. Vouldrois tu bien qu’on te trouvast les couillons pleins au iour du iugement ?

[…] 

Escoute (dist frère Ian) l’oracle des cloches de Varenes. Que disent elles ?
Ie les entends, (respondit Panurge). Escoute. Marie toy, marie toy : marie, marie. Si tu te marie, marie, marie, tresbien t’en trouveras, veras, veras. Marie, marie. Ie te asceure que ie me marieray : tous les elemens me y invitent. Ce mot te soit comme une muraille de bronze.
Quant au second poinct, tu me semblez aulcunement doubter, voyre deffier, de ma paternité : comme ayant peu favorable le roydde Dieu des iardins. Ie te supply me faire ce bien de croire, que ie l’ay à commandement, docile, benevole, attentif, obeissant en tout & par tout. Il ne luy fault que lascher les longes, ie diz l’aiguillette, luy monstrer de près la proye : & dire, hale compaignon. Et quand ma femme future seroit aussi gloute du plaisir Venerien, que fut oncques Messalina, ou la marquise de Oinsestre en Angleterre, ie te prie croire, que ie l’ay encores plus copieux au contentement.

[…] 

Ie t’entends (dist frère Ian) mais le temps matte toutes choses. Il n’est le marbre ne le Porphyre, qui n’ayt sa vieillesse & decadence. Desià voy ie ton poil grisonner en teste. Ta barbe par les distinctions du gris, du blanc, du tanné, & du noir, me semble une Mappemonde. Reguarde icy. Voy là Asie. Icy sont Tigris & Euphrates. Voy là Afrique ? Icy est la montaigne de la Lune. Voydz tu les paluz du Nil ? Deça est Europe. Voydz tu Thelème ? Ce touppet icy tout blanc, sont les monts Hyperborées. Par ma soif mon amy, quand les neiges sont es montaignes : ie diz la teste & le menton, il n’y a pas grand chaleur par les valées de la braguette.

[…] 

Tes males mules (respondit Panurge). Tu n’entends pas les Topiques. Quand la neige est sus les montaignes : la fouldre, l’esclair, les lanciz, le mau lubec, le rouge grenat, le tonnoirre, la tempeste, tous les Diables, sont par les vallées. Tu me reproches mon poil grisonnant, & ne consydère poinct comment il est de la nature des pourreaux, es quelz nous voyons la teste blanche, & la queue verde droicte & vigoureuse.

[…] 

Il n’est qu’aulcune qui vueille (dist frère Ian). Diz Couillon flatry. C. moisy. c. rouy. c. poitry d’eaue froyde. c. transy. c. avallé. c. fené. c. esrené. c. hallebrené. c. prosterné. c. engroué. c. ecremé. c. supprimé. c. retif. c. moulu. c. dissolu. c. chaumeny. c. pendillant. c. appellant. c. guavasche. c. esgrené. c. incongru. c. forbeu. c. lanterné. c. embrené. c. amadoué. c. exprimé. c. chetif. c. putatif. c. vermoulu. c. courbatu. c. morfondu. c. dyscrasié. c. disgratié. c. esgoutté. c. demanché. c. vesneux. c. malandré. c. farineux. c. gangreneux. c. croustelevé. c. guoguelu. c. nieblé. c. gersé. c. de Ratepenade.

[…]

Viens ça, couillot hault, escoute, que me disent les cloches à ceste heure que sommes plus vrais. Marie, poinct, Marie, poinct, poinct, poinct, poinct. Si tu te marie, Marie, poinct, Marie, poinct, Marie, poinct, tu t’en repentiras, pentiras, pentiras, coquerasseras.

Ces émissions ont été diffusées pour la première fois le 6 et le 8 décembre 1988.

Arnaud Maïsetti