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Rimbaud | Une Amérique secrète
« C’est un peuple pour qui se sont montés ces Alleghanys et ces Libans de rêve ! »
jeudi 12 mars 2026

Une illumination après l’autre, voilà qu’une rose des vents recompose le monde. C’est peut-être le geste absent, et premier, de ce mince livre — qu’on réduit à tort à cette seule puissance de déflagration à même de renverser les assises de la pensée occidentale, mais non : c’est si peu dire. Comme sur le capot d’une voiture on déploie la carte du monde, et qu’on déciderait, parce que c’est ainsi, que l’ouest n’est plus à l’ouest, et le sud, et le nord, ni l’est : et qu’il n’y a plus ni carte ni territoire, mais pur désir de les voir tel que le désir les exige.
Aimantée par la brutalité d’affects qui gouvernent désormais les pensées, la rose des vents dessine les trajectoires : au nord s’épaississent les brouillards de l’abjection, lourds d’une noirceur compacte, hostile — d’une hostilité même qui pourrait presque paraître désirable : Bruxelles, Londres ; au sud se tend d’évidence la ligne du désir étoilé d’or, la soif qu’attise la chaleur, et la chaleur qui appelle l’inépuisable soif ; à l’est se dresse l’éblouissement, fascination presque intouchable où miroite Java, soleils levés, aubes sans cesses naissantes de la réalité maudite — mais à l’ouest ? On se penche. Le dessin ici s’estompe à mesure qu’il dévore le couchant. C’est le pôle quasi silencieux, presque secret, qui incline la pensée vers un horizon qu’elle pressent sans rien désigner — silencieux ? Non pas muet. Il suffit alors d’un seul mot murmuré pour soulever, comme on le ferait d’un caillou d’une tonne posé lourdement sur la fourmilière cachée, les cités grouillantes du Grand Ouest. Celui, par exemple, et au hasard (non) : d’Alleghanys.
Alleghanys ?
On se souvient de la page cornée : du poème ancien et pourtant plus jeune que le monde qui portait ce mot. Alleghany.
Devant de tels mots, sidérants et sûrs d’eux, on ne sait vraiment que faire — souvent même, on ne fait rien ; on passe ; on ne sait faire que cela : que passer. Voilà un autre mot impossible, et alors ? On est embarrassé, oui, mais il y en a tant, de ces mots qu’on mâche comme des cailloux et tout le poème, toute cette langue et ce monde sont peut-être de cet acabit ; il suffit de passer. On enjambe même et l’acabit et l’embarras. Et puis, c’est commode : on a tant dit de tout ce fatras qu’il était envoutant, autant se livrer à l’envoûtement : Alleghanys, moins un nom qu’un mot, et moins un mot qu’un sort, une formule. Et voici le Rimbaud vaporeux des maîtres d’école qui tiennent là réservoir d’explication de textes où le mystère tiendra lieu de problématique. Tentant, oui, de voir partout ce rêve sans attaches, vapeur, dérive purement verbale et théâtre de signes qui se regardent jouer.
Alleghanys.
Sauf que ce sort n’est pas seulement un mot, c’est surtout un nom : pas même : un lieu du monde que l’orthographe a peu à peu déformé jusqu’à nous – et qui s’écrit de toutes les façons possible, Alleghanie tout aussi bien qu’Allegheny. Oui, voici que se dresse Cobb Hill, dans le comté de Potter, en Pennsylvanie, plus qu’un nom : un mince filet d’eau qui va depuis le lac Érié pour se jeter infiniment dans l’Ohio, nom qui prend corps dans le cours du temps et d’un fleuve, errant dans Pittsburg pour nommer comté, parc, bouche de métro et salle de conférence.
Il faut ouvrir de nouveau le livre et revenir à la page cornée, et plonger dans la page sidérante, s’y perdre pour voir lentement le monde s’organiser autrement, plus douloureusement, plus brutalement.
Ce sont des villes ! C’est un peuple pour qui se sont montés ces Alleghanys et ces Libans de rêve ! Des chalets de cristal et de bois qui se meuvent sur des rails et des poulies invisibles. Les vieux cratères ceints de colosses et de palmiers de cuivre rugissent mélodieusement dans les feux. Des fêtes amoureuses sonnent sur les canaux pendus derrière les chalets. La chasse des carillons crie dans les gorges. Des corporations de chanteurs géants accourent dans des vêtements et des oriflammes éclatants comme la lumière des cimes. Sur les plates-formes au milieu des gouffres les Rolands sonnent leur bravoure. Sur les passerelles de l’abîme et les toits des auberges l’ardeur du ciel pavoise les mâts. L’écroulement des apothéoses rejoint les champs des hauteurs où les centauresses séraphiques évoluent parmi les avalanches. Au-dessus du niveau des plus hautes crêtes une mer troublée par la naissance éternelle de Vénus, chargée de flottes orphéoniques et de la rumeur des perles et des conques précieuses, — la mer s’assombrit parfois avec des éclats mortels. Sur les versants des moissons de fleurs grandes comme nos armes et nos coupes, mugissent. Des cortèges de Mabs en robes rousses, opalines, montent des ravines. Là-haut, les pieds dans la cascade et les ronces, les cerfs tètent Diane. Les Bacchantes des banlieues sanglotent et la lune brûle et hurle. Vénus entre dans les cavernes des forgerons et des ermites. Des groupes de beffrois chantent les idées des peuples. Des châteaux bâtis en os sort la musique inconnue. Toutes les légendes évoluent et les élans se ruent dans les bourgs. Le paradis des orages s’effondre. Les sauvages dansent sans cesse la fête de la nuit. Et une heure je suis descendu dans le mouvement d’un boulevard de Bagdad où des compagnies ont chanté la joie du travail nouveau, sous une brise épaisse, circulant sans pouvoir éluder les fabuleux fantômes des monts où l’on a dû se retrouver.
Quels bons bras, quelle belle heure me rendront cette région d’où viennent mes sommeils et mes moindres mouvements ?
On comprend que la critique parle de brume : tout y est – théâtre et machinerie, métal et mythologie, beffrois, gouffres, rails et avalanches ; on comprend aussi que cette brume soit un charme, et son piège, une capture — parce qu’elle a la densité d’une matière et qu’elle arrime au rêve. Piège pourtant : oui, il suffit de relire. Non, le mystère n’est pas un écran posé sur le monde, mais cette seule façon de le rendre plus proche, ou exact, et plus violent, douloureux et nécessaire, qui le force à passer par l’allusion afin qu’on puisse en traverser les atours.
« Confusion de rêves ». C’est ainsi que la critique parle du Poème, sidérée peut-être, embarrassée plutôt : sont-ce des villes ces montagnes ? Puis pourquoi cette exaltation lyrique pour une telle confusion ? Présence effarante du monde ainsi levé ou son retrait à force de mots ?
Antoine Adam – dans sa vénérable Pléiade millésime 1972 – évoque, incertain, le grouillement indistinct, l’image d’une image : celle, donc, d’une confusion intime (intime ?) ; André Guyaux, dans l’Autre Pléiade, plus récente, déplaçait ailleurs le décor vers l’intériorité, faisant des « Alleghanys » et des « Libans » tels reliefs psychiques ; Antoine Raybaud préfère discerner un tohu-bohu babélien livré aux aimantations du signifiant ; John E. Jackson assume l’autotélie d’un « opéra fabuleux » ; Marie-Claire Bancquart parle tout de go d’un théâtre conscient de sa machinerie ; Pierre Brunel d’une parade mythologique où l’enthousiasme, porté à l’excès, frôle le dérisoire. Tous semblent faire du rêve et du langage l’objet et le sujet du poème. Personne, jamais, ne parle de Far West, des canyons ocres au fond desquels serpentent des Cow-Boys poursuivis par les Indiens, du soleil qui se couche devant la solitude du hors-la-loi ivre d’un mauvais tort-boyaux de saloon et couvert de poussière.
Personne ou presque : en 2004, Bruno Claysse – après avoir proposé une première étude, en 1990, où il voyait là le plus magnifique rêve d’âge d’or de Rimbaud, renverse la perspective : non pas un rêve, mais la parodie d’un rêve : lequel ? Claysse dépose, au détour de son article, l’hypothèse : le Mont Liban du poème ne renverrait pas au Liban — ce serait trop simple — mais à un Mount Lebanon de Pennsylvanie, au pied duquel coule la rivière Allegheny.
Il faut décidément se pencher sur la carte ainsi retournée, suivre du doigt où conduit cette Allegheny américaine, de sa naissance sur Cobb Hill, Potter County, au nord de la Pennsylvanie et descendant des forêts sombres du Allegheny Plateau pour frôler Coudersport, longeant Port Allegany et franchissant la ligne de New York State avant de traverser Olean, Salamanca, terres de la Seneca Nation, puis de s’élargir dans les eaux du Allegheny Reservoir, retenue par le Kinzua Dam et de reprendre vers le sud-ouest, coupant la Allegheny National Forest, Warren, la Conewango Creek et Tidioute, Tionesta, Franklin, puis recevant la French Creek à Oil City, mémoire du pétrole, et Emlenton, Parker, Kittanning, Ford City, Freeport, entrant dans la vallée industrielle, Tarentum, New Kensington, Oakmont et enfin les faubourgs de Pittsburgh – Highland Park, Lawrenceville, Strip District –, avant la pointe exacte du Golden Triangle, Point State Park, rejoignant alors la Monongahela River, d’où surgit soudain l’Ohio River — Pittsburgh Downtown, à l’ombre du Mount Lebanon, les « Monts Liban » du poème — qui sent moins le cèdre que le fer, montagne creusée de mines que gravie en effet un chemin de fer en colimaçon.
Autant dire l’Amérique. Et pour la voir naître sous la main du Poète, il faut aller plus amont encore que Cobb Hill et suivre Claysse dans une autre de ses hypothèses.
Mars 1871. Rimb. entre dans la librairie du bon imprimeur Lemerre — j’ai vue quelques nouveautés chez Lemerre —, écrit-il presque aussitôt à Demeny. Mais pas seulement. Il ne dit pas ce qu’il fait, quand il sort du 47 Passage Choiseul et débouche rue des Petits Champs alors il faut inventer. Mais est-ce qu’on invente, quand on sait, que trois cents mètres séparent la librairie Lemerre de la librairie Dentu, et qu’un garçon de 16 ans qui fait le tour des libraires du passage Choiseul au Palais-Royal ne saute pas une vitrine. Il suffit de fermer les yeux et on le voit, regarder la vitrine Dentu, l’éditeur de récits de voyage : voilà, il est entré. Il observe les couvertures, pose les mains sur l’une d’entre elles, regarde le titre. À travers l’Atlantique et dans le Nouveau Monde, tableau d’une Amérique en fusion – c’est signé César Pascal, il l’emporte évidemment, un titre pareil, vous n’y pensez pas.
Il rentre on ne sait où. On sait seulement que le garçon a vendu sa montre en argent pour payer le train jusqu’à Paris, les combats faisaient encore rage — ces premiers jours de mars, les troupes prussiennes ont défilé sur les Champs-Élysées. Vraiment, on ne sait pas, ces quelques jours de mars, ce qu’il fait, où il dort — certainement pas chez le caricaturiste Gill, chez qui il s’est rendu d’abord, et qu’il a effrayé. Rimb ne dira rien de ces quelques jours, et ne rapportera qu’une liste de livres — Le Sacre de Paris de Leconte de Lisle, Le Soir d’une bataille du même, la Lettre d’un Mobile breton de Coppée, Colère d’un Franc tireur de Mendès, L’Invasion de Theuriet, Vae victoribus de Lacaussade, un Siège de Paris de Claretie qu’il dit « fort volume », des poèmes de Félix Franck, d’Émile Bergerat, et chez un autre libraire le Fer rouge de Glatigny, Nouveaux châtiments. Rien que de la circonstance : des vers de Parnassiens sur la guerre, des récits de siège — « que chaque libraire ait son Siège, son Journal de Siège — le Siège de Sarcey en est à sa 14e édition — que j’aie vu des ruissellements fastidieux de photographies et de dessins relatifs au Siège, vous ne douterez jamais ». Seize ans, sans feu ni lieu et moins encore d’argent, le voilà qu’il ricane devant les vitrines patriotiques. Mais du livre de César Pascal, pas un mot. Bien sûr : est-ce qu’il devait signaler à l’ami poète qu’il a feuilleté un récit de voyage américain qui n’a rien de circonstance, qui semble plutôt même l’envers de la circonstance ?
Il attend d’être dans sa chambre pour ouvrir le livre et voir se lever la fournaise. De César Pascal, un nom qui sonne comme une invention de Balzac, on ne sait là encore presque rien – inutile de faire l’effort d’inventer. Deux livres chez Dentu — celui-ci, et quinze ans plus tard une étude sur la révocation de l’édit de Nantes. Un lettré qui voyage ; un patriote qui se souvient.
Écrire À travers l’Atlantique et dans le Nouveau Monde suffit sans doute à justifier une vie — Hugo possédait ce livre de voyage dans sa bibliothèque de Guernesey. Un in-18, petit format qu’on peut emporter sur la route, et ça tombe bien, c’est là qu’il fut écrit. L’homme a traversé l’océan en 1869, et plus que l’Atlantique tout le pays qui vient en travers de la route et déchire les océans en deux — il le raconte dans la langue des voyageurs du Second Empire encombrée de comparaisons rassurantes, précises et inutiles. Le livre s’ouvre sur la mer et se referme sur le retour ; entre les deux : New York, les chemins de fer et les plaines. Un désert après l’autre interrompu par des bourgades de poussières, le Grand Ouest qui s’étend devant soi, la Destinée Manifeste d’un monde neuf qui se baptise dans le sang, le fer des chemins et la croix de toutes les sectes chrétiennes.
Les noms des chapitres s’égrènent de noms propres inconnus — au chapitre XIII par exemple — « les Alleghanys ». Les voilà.
Suffit de se pencher et de ramasser un tel mot. Dans ce chapitre, le voyageur prend halte dans la ville au nom difficilement prononçable de Pittsburgh — sous le regard et la phrase du voyageur Cesar Pascal, la ville y respire sous un nuage de charbon que ni vent ni soleil ne percent ; il essaie d’approcher la ville en cherchant des comparaisons : cet enfer industriel lui semble une sorte de « Saint-Étienne ou Birmingham de l’Amérique ».
Les Allegheny Mountains, portion des Appalaches, forment la barrière des colons, la muraille à franchir pour gagner l’Ouest ; chaînes parallèles, vallées longitudinales, gorges transversales — des gaps — que traverse le rail. Voilà aussi le mot « gorges » qui va résonner dans le poème et qu’il suffisait aussi de ramasser, de le jeter dans ce paysage : « La chasse des carillons crie dans les gorges. »
Allegheny. Soulevons ce mot je vous prie, et secouons le lentement pour en dégager l’ombre : nom qui désigne cette rivière de plus de cinq cents kilomètres qui, à la confluence avec la Monongahela, engendre l’Ohio, la « Belle Rivière » dont Thomas Jefferson vante tant la splendeur. Nom qui vient de l’unami des Lenapes – peut-être signifie-t-il « belle rivière » justement, ou peut-être conserve-t-il la mémoire des Allegewi, l’ancien peuple de ces terres chassé vers le sud. Mot-monde et mot-mémoire : montagne et fleuve ensemble, et territoire et peuple effacé sous les massacres. On ne passe pas à côté d’un nom qui porte tant.
À la confluence de la rivière et du fleuve qui naît sous lui, les Français avaient bâti le fort Duquesne dès 1754 ; l’année suivante, le général Braddock, accompagné d’un jeune officier nommé George Washington, échoue à s’en emparer – mais les Français l’abandonnent après l’avoir tant défendu. En 1758, les Anglais reconstruisent sur les ruines le fort Pitt. La ville naît de la cendre et du combat. Au XIXᵉ siècle, fer, acier, charbon font de la région une matrice ardente : hauts fourneaux, ruisseaux incandescents, colonnes de fumée – le minerai tombe de la mine dans la fonderie et le feu retourne au ciel en panache noir. En 1907, Pittsburgh annexera Allegheny City et l’absorbe ; la ville dévore la ville qu’elle a enfantée, le nom disparaît pour ne baptiser que pâtés de maisons, square, un General Hospital et une High School délabrée.
Relisons ? « C’est un peuple pour qui se sont montés ces Alleghanys et ces Libans de rêve ! » L’attaque appelle la machinerie et l’édifice, l’architecture d’une scène – épouse à merveille cette région industrielle, spectacle et dispositif à la fois. Quant aux « chalets de cristal et de bois qui se meuvent sur des rails et des poulies invisibles », ils dessinent sans doute les funiculaires — la Monongahela Incline, inaugurée en 1870, qui hisse les ouvriers des vallées vers les crêtes de Coal Hill : l’invisibilité du mécanisme et la transmutation du verre en cristal donnait à la technique (et aux yeux de César Pascal) l’aura d’une féerie scientifique sans pareil dans la Vieille Europe. Et les « vieux cratères ceints de colosses et de palmiers de cuivre » convoquent, supposent Breuil, le vocabulaire métaphorique de l’époque — cratères, cheminées colossales, candélabres moulés — tandis que l’oxymore « rugissent mélodieusement » accuse froidement la friction entre la violence réelle et l’enchantement rhétorique. Puis, il y a ces « fêtes amoureuses » sur les « canaux pendus », qui rappellent peut-être les voies ferrées et les canaux qui quadrillent les Alleghanys : les steamers embarquent des musiciens quand la modernité danse au-dessus des gouffres. Les « carillons » ? Les trembleurs électriques des chemins de fer dont parlent les ouvrages techniques de 1869 — et le train de crier sa présence dans les gorges conquises. Les « Rolands » qui « sonnent leur bravoure » renvoient (hypothèse du toujours précieux Abardel) alors à la cloche légendaire de Gand — Roelandt — qui appelait au soulèvement — autant qu’au Roland de Roncevaux ? – et la constellation nordique des carillons et des corporations, avec force oriflammes et beffrois installe en filigrane la mémoire communarde des brumes d’Europe, Moyen Âge réinventé par la révolution industrielle qui s’étend jusque dans les faubourgs de ce Western. Lorsque « l’écroulement des apothéoses » rejoint les hauteurs où évoluent des « centauresses séraphiques », la mythologie hugolienne de la locomotive se voit brutalement déplacée vers une sorte de syncrétisme ironique — Vénus entre dans les cavernes des forgerons et croise Vulcain et la République invoquée par Edgar Quinet ; les cerfs têtent Diane pour figurer l’âge d’or inversé, adunaton qui mime la prophétie d’Isaïe — et les « châteaux bâtis en os » réactivent l’imaginaire civilisateur du Paris-Guide de Victor Hugo où les « groupes de beffrois » chantent les idées des peuples, tandis que « des compagnies » célèbrent la joie d’un travail nouveau dont l’éclat garde sa pointe d’ironie mauvaise.
On oublie trop que Rimbaud est le frère aîné de cinq ans de Billy The Kid, qui meurt dix ans avant lui : qu’il en est aussi un frère d’arme, et de tous ces cavaliers maigres des plaines, silhouettes au chapeau large tirant derrière elles la poussière des pistes, gardiens de troupeaux sur les routes du bétail, hommes de selle et de colt rôdant entre les gares neuves, les rails encore chauds, les saloons de planches et les villes surgies du désert, où les rails traversent les plaines, où les premières nations résistent une dernières fois avant d’être exécutées à Sand Creek, Wounded Knee ou Little Bighorn — mots qui s’impriment immédiatement sans distinguer l’histoire de la légende dans l’imaginaire d’un adolescent ardennais. L’Amérique industrielle de l’Ouest lui apparaît alors fatalement comme un Orient moderne, Bagdad d’acier et de cuivre où la « magie bourgeoise » étend sa maîtrise sur toutes choses, bêtes et jungles et déserts. Les Alleghanys et les Libans de rêve :ne peuvent être que des territoires de fiction auxquels l’écriture fait conquête « pour un peuple » à venir, théâtre d’un affrontement entre le temps mythique et les âges industriels.
Confuses, ces images ? Elles documentent pourtant avec force détail l’imaginaire réel du Grand Ouest qui s’allonge derrière l’Atlantique et qui est alors encore une promesse, son horizon. Si c’est un rêve, il ne peut être issu que du réel le plus tangible, celui qu’on forge en soi rien qu’en levant, d’un mot, le mot d’Amérique quand on crève d’ennui à Charleville, qui est peut-être, sur terre alors, le contraire absolu de Pittsburgh. Un seul nom suffit, oui, à lever ce paysage américain halluciné par l’écriture, mais dont l’hallucinant est documentaire. Mot qui dans le même mouvement, exhibe et infléchit la rhétorique du Progrès cherchant à magnifier sa propre violence. « Quels bons bras, quelle belle heure me rendront cette région d’où viennent mes sommeils et mes moindres mouvements ? » installe peut-être cette nostalgie paradoxale, désir d’un lieu qui n’a pas encore eu lieu pour lui, Amérique rêvée dont la promesse s’effondre déjà comme le fort Duquesne.
Oui, il suffisait d’entendre le mot : Alleghanys. Dans sa syllabe résonnaient montagne, fleuve, peuple disparu, fournaise industrielle, conquête et ruine. Et non, le poème ne flotte pas dans sa brume psychique, il s’adosse à une géographie précise que l’écriture vient travailler au feu – qui fait entrer Vénus chez les forgerons pour faire sonner Roland au-dessus des rails.
L’Amérique secrète de Rimbaud : ce qui de Bagdad, est l’enjambement de Paris pour poser pied sur l’Ohio, et déjà le regard perdu dans la route de l’Ouest, au couchant, dans la solitude.








