Accueil > RECHERCHES | ARTICLES & COMMUNICATIONS > Claudine Galea | Images du Dernier Tango à Paris dans Tango
Claudine Galea | Images du Dernier Tango à Paris dans Tango
Ce que nous font les images et qu’en faire ?
jeudi 19 mars 2026

Je n’ai pas vu Dernier tango à Paris. Je ne possède aucune de ces images en moi — le corps de Marlon Brando sous le pont, ni le cri de Maria Schneider pris pour celui de Jeanne, les chairs défigurées de Francis Bacon au générique — corps déjà tordus qui annoncent ce que le film fera plier.
Je n’ai pas vu ce film mais je vis dans le monde qui l’a rendu possible, que le film autorise et prolonge et prouve, et nomme et donne à voir et par elle se confirme.
Je n’ai pas vu DerniertTango à Paris de Bernardo Bertolucci, mais j’ai lu Tango (MariaMarlon restes d’un film) de Claudine Galéa, et lu par là le regard d’une femme qui l’a vu à dix-huit ans et qui des années plus tard, aujourd’hui, écrit depuis le coup reçu, et la faille ouverte par l’époque qui nous permet de voir autrement les images déjà vues. Si l’art est l’endroit où l’on respire, il est aussi celui où l’on suffoque – l’air rance de l’époque aussi qu’on inspire.
Je n’ai pas vu DerniertTango à Paris et pourtant je sais ce qu’il montre. Au-delà de ses plans ou au-dedans d’eux, je sais la lumière de Vittorio Storaro sur la peau nue — je sais leurs effets, car je sais le monde qui rend possible que soit possible un tel film, et qu’on l’éprouve comme un film qui fait écran au monde qui donne spectacle à sa violence. Je les sais non comme un souvenir, mais comme une loi.
Celle d’un monde où la violence circule sous l’économie morale de l’image, où le spectacle tient lieu de preuve, où la preuve reconduit ce qu’elle prétend révéler. Images qui accumulent ces preuves qui ne prouvent rien sinon la stabilité de l’ordre. Corps dominants à leur place, corps dominés à la leur. Les images montent la garde — sentinelles, forces de l’ordre du visible.
Je ne possède pas les images du film et je n’en ai pas besoin. Le monde les possède pour moi. Le monde en est saturé — pas de celles-là précisément peut-être, mais de leur puissance et de leur loi.
Car la violence ne réside pas tant dans l’image : elle s’exerce par l’image, dans le régime de circulation et le commerce des regards qui fait qu’une image s’impose, sidère, cloue. L’image violente ne montre pas la violences — elle l’est quand elle reproduit dans le regard la structure même de la domination. Des images qui s’imposent comme s’impose sa violence : distribuant les rôles, les gestes. Quelqu’un montre. Quelqu’un est montré. Quelqu’un regarde
Ce que la violence fait aux corps, l’image l’impose aux yeux.
Elle capture le regard et le maintient captif. Elle reproduit dans le voir la structure même du forçage — et nomme cela la preuve. Preuve que le monde est ainsi. Preuve de la brutalité, de sa jouissance. Le pouvoir n’existe que s’iil s’exerce alors il le fait : parce qu’il le peut.
Preuve sur preuve, image sur image, le visible tout entier enrôlé comme témoin de l’ordre — et l’ordre tient, car l’accumulation des preuves n’a jamais libéré personne, elle accoutume et anesthésie, confirme pour reconduire.
Alors de quelles images s’armer.
Pas celles qui prouvent, les preuves tapissent les murs et les écrans et les mémoires, les salles d’audience où l’on s’apprête à prononcer les non-lieu. Pas celles qui montrent — montrer la violence serait encore la cadrer, et dès lors fatalement reconduir la position de celui qui choisit ce qu’on voit de la douleur des autres.
Non.
Plutôt des images qui conjurent. Des images autres et conjuratoires qui ouvrent dans le visible une place pour ce qui n’a pas encore de forme — pas encore de corps — pas encore d’image — et qui vient.
Puisque conjurer c’est aussi fabriquer des images opposées à d’autres images, lever des images qui brisent le régime même de la preuve. Des images qui ne sidèrent pas, n’assigne personne à la position du vu ou du montré, de l’exhibé. Des images qui restituent au regard sa mobilité et son trouble — qui ne capturent pas les yeux mais les arment et les vengent.
Armer le regard c’est moins le durcir que de lui rendre la possibilité de ne pas être pris, de fuir. De voir autrement que depuis la place assignée. De défaire dans le visible la répétition du vu — la domination reconduite plan après plan, cadre après cadre, siècle après siècle, viol après viol.
Je n’ai pas vu ce film, mais j’ai lu un texte composé du regard qui le conjure par la langue — et la conjuration est déjà l’arme, la langue appelant déjà l’image d’après.
Qu’une image est double : c’est ce que nous rappelait ce matin l’autrice. Qu’elle est par nature brisée — elle sidère et montre, cloue et ouvre, violente et porte en elle le mouvement insurgé qui permet de la défaire. Un mot traverse Tango le texte qui ne cesse de le hanter, mot qui semble sa frappe, sa pliure : le mot de pourtant. Tango le film est un récit d’homme, de domination, et de mort — pourtant. Ce que Galea aime pourtant de Tango c’est le pourtant lui-même. Que le film tienne dans la même image, et le même corps, la domination et ce que la domination porte de mort en elle.
La mort au travail dans la domination
les hommes ne l’ont pas vue
les femmes l’ont vue lentement elles se sont mises à la voir et leur regard en a été changé
Dans le même plan : la violence masculine, son œuvre de mort et son agonie à venir. L’image de domination qui montre, malgré elle, l’étendue de son désespoir, sa mort en devenir.
Le pourtant ne concède pas, ne renie ni ne pardonne rien, ne négocie rien. Il voit dans l’image ce que l’image ne voulait pas montrer. Il en creuse la duplicité, refuse de choisir entre s’y soumettre et la refuser.
Alors s’armer, non contre les images, mais par elles. et celles qui défont la clôture du monde sur sa propre violence — images d’après la sidération, la preuve, et la capture pourtant.
Des images qui conjurent — pour que viennent d’autres images.
