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Bruissements | Léa Bismuth, curatrice : « construire un poème assez libre »

dimanche 7 juillet 2013


Je reprends ici un article paru dans Télérama, et plus précisément les propos de Léa Bismuth, curatrice de l’exposition Bruissements - dont les mots disent si justement à la fois le projet de cette exposition, et combien celui-ci porte un regard sur l’art qui en renouvelle l’approche, je crois.

— Le lien de l’article
— la page bruissements dans le site de télérama


ARTS ET SCÈNES | Nouvelle tendance dans l’art contemporain, ce métier de “super” commissaire d’exposition se définit lui-même selon dix critères. Revue de détail avec cinq d’entre eux.

Le 06/07/2013 à 14h30
Frédérique Chapuis

L’exposition Bruissements à la galerie Isabelle Gounod dont Léa Bismuth est la curatrice..

Qu’est-ce qu’un curateur ? Profitant de la manifestation Nouvelles Vagues qui les met à l’honneur, nous avons posé la question aux principaux intéressés. Nicolas Trezzi, Julie Boukobza et Simon Castets, les trois curateurs de l’exposition Champs-Elysées au Palais de Tokyo ; Gallien Déjean, curateur de l’exposition Le Club des sous l’eau (également au Palais de Tokyo), Léa Bismuth, curatrice de Bruissements à la galerie Isabelle Gounod, nous aident à définir les contours de ce « super » commissaire d’exposition.

1 - Le curateur n’est pas un nouveau venu

Nicolas Trezzi : « Les curateurs ont toujours existé, on ne les appelait simplement pas ainsi auparavant. En remontant à la Renaissance, période où la condition d’artiste change, passant d’artisan à auteur, on trouve trace d’une forme primitive de curateur. Giorgio Vasari, l’homme qui a amené ce statut d’auteur à l’artiste, peut être considéré comme le premier conseiller artistique. Son livre Lives of the Artists représente presque un point de départ à ce que sera le métier de curateur. La meilleure façon d’appréhender ce mot étrange, c’est de connecter cette pratique aux concepts d’appropriation et de ready-made. C’est admirer dans sa globalité une église gothique, dont toutes les pièces qui la composent ont été confectionnées par un artisan inconnu. Au fond, tout ceci nous renvoie à une question plus fondamentale : qu’est-ce qu’une création artistique ? »

2 - Le curateur est multitâche

Gallien Déjean : « La caractéristique du curateur est la multiplication de ses compétences. Il est touche-à-tout : critique d’art, théoricien, professeur... Si d’après l’étymologie de son nom (to cure, en anglais : soigner), il doit d’une certain façon prendre soin des artistes, il doit également avoir le don d’ubiquité, pour visiter le plus grand nombre d’expositions à travers le monde. Le curateur a donc par conséquent une très mauvaise empreinte carbone ! »

3 - Le curateur n’est pas qu’un commissaire

Léa Bismuth  : « La différence entre curateur et commissaire n’est pas simplement une question de vocabulaire. On ironise souvent en disant que le mot « commissaire » appartient au vocabulaire de la police. C’est évidemment excessif, mais il y a là quelque chose de vrai : le commissaire d’exposition penserait peut être l’exposition comme un tout idéal (en cela, il serait plus proche du conservateur...) alors que le curateur penserait l’exposition comme un geste. L’activité de commissaire d’exposition n’est qu’une facette du métier de curateur. »

4 - Le curateur n’est pas un artiste

L.B. : « Même s’il existe une certaine dimension créative, le curateur est avant tout un regard sur les œuvres et le monde qui l’entoure. Il crée les conditions d’une mise en scène dans l’espace : en cela il est aussi assez proche du metteur en scène de théâtre. A la manière d’un écrivain, il a aussi ses obsessions, ses thèmes de prédilection, et sa subjectivité. La pire chose qui puisse arriver à une expo, c’est d’avoir ses œuvres instrumentalisées au service d’une démonstration... »

5 - Le curateur est un metteur en scène.

L.B. : « Le nom de la manifestation, Nouvelles Vagues, n’est pas choisi par hasard : il fait référence au 7e art... Aux critiques comme Godard ou Truffaut qui ont commencé dans les années 60 à écrire dans les Cahiers du Cinéma avant de faire leurs propres films. C’est par l’écriture et l’exercice de la critique d’art que j’ai commencé à ressentir le besoin de monter des expositions. »

6 - Le curateur n’est ni un galeriste ni un conservateur

Simon Castets : « Bien au contraire, ce sont des acteurs complémentaires de l’environnement artistique. Par exemple, les conservateurs du musée Rodin ont cru en notre projet curatorial et nous ont permis d’inclure une magnifique œuvre dans notre exposition au Palais de Tokyo, ce qui aurait été impossible sans leur immense expertise du travail de l’artiste et des conditions nécessaires à sa présentation, dont aucun d’entre nous ne dispose. »

7 - Le curateur intègre son expérience personnelle

L.B.  : « Pour l’exposition Bruissements, j’ai essayé de construire quelque chose qui s’apparenterait à un poème assez libre, dont les vers, les images et les métaphores seraient produits par les œuvres présentes : le poème murmurerait à nos oreilles et nous donnerait envie de vivre une certaine expérience du monde... »

« Les méthodes employées pour valoriser une œuvre sont aussi
personnelles et variées que, par exemple, celles d’un masseur à l’autre : la main est différente, les techniques nous viennent du monde entier et on doit s’adapter à la personne allongée sur la table. Le curateur ne doit jamais oublier qu’il est libre de réinventer sa pratique chaque jour. »

8 - Le curateur n’a pas (encore) besoin de diplôme.

S.C. : « Certains n’ont pas eu de formation spécifique, et cela n’a pas été un frein à leur succès. La curiosité et la proximité des artistes restent les fondamentaux du métier. Ceci étant, les programmes curatoriaux apportent un corpus théorique et un environnement propre qui ne peut qu’être bénéfique. »

L.B.  : « J’ai fait des études de philosophie et d’histoire de l’art et je n’ai jamais ressenti le besoin de faire une formation de curateur. »

9 - Le curateur est rarement bien payé.

Julie Boukobza : « L’art contemporain est habitué aux grands écarts financiers. La rémunération varie donc considérablement, d’une institution à l’autre. Il est assez rare que le curateur acquiert une voiture de sport avec son premier salaire... il y a encore du chemin à parcourir pour que nous soyons payés en tenant réellement compte de la somme de travail que requiert cette pratique. »

G.D : « Le curateur indépendant est très mal rémunéré : on part du principe qu’il fait ça pour le plaisir. J’ai parfois l’impression paranoïaque qu’il s’agit d’un complot : le capitalisme utilisant le monde de l’art comme un laboratoire pour tester le prototype du nouvel esclave consentant : le curateur ! »

10 - Curateur n’est pas un métier d’avenir...

G.D. : « Auparavant le critique d’art et le conservateur donnaient une légitimité critique et institutionnelle. Cela permettait au galeriste de valoriser un artiste. Aujourd’hui, le système a changé : curateurs et conservateurs sont désormais sur la touche. Ils ont perdu leurs prérogatives au profit d’une nouvelle figure toute puissante : l’advisor (conseiller artistique) qui conseille directement le collectionneur. »