au bord des quais
30 janvier 2015





On rêve aux quais. On pourrait toucher ce qui de l’autre côté nous sépare de la mer. On se tient au bord, davantage encore. On tend alors la main, on ne touche que des murs. On se retourne, il y a seulement de la ville, qui s’étend plus loin. On rentre, on couche son corps contre son propre corps épuisé. On ferme les yeux sur un jour perdu dans la bataille qu’on n’a pas assez défendu.

Ces cris posés sur les murs sauvent, parfois ; ils disent tout n’est pas perdu, tant qu’il y aura ces cris, il y aura la force de résister à ce sur quoi s’élèvent les murs, les hommes enfermés dans Marseille à ciel ouvert, avec ces immeubles dressés comme autant d’angles morts. Ces cris qui disent nous avons encore des majuscules à cracher, et cela avec douceur, et cela dans la tendresse d’une langue qui sait être digne et ne pas renoncer, et ne pas être seuls.

Pour trouver la force d’aller, j’ai cette image d’Andréï Roublev de Tarkovski, comme un signe si juste, ou comme la parabole intérieure de ce qu’il faut pour avancer dans le noir un mot après l’autre une vie qui saurait s’écrire contre elle, puisque c’est ainsi qu’elle s’est vécue. Déposée sur l’écran, à côté du texte qui s’est écrit, cet après-midi, cette image : et tirer à elle vingt pages soufflées à mesure que la lumière tombait ; alors maintenant, je n’ai plus rien dans le corps pour continuer d’aller. La fatigue, c’est ne plus rien pouvoir sortir du corps, disait, je crois, Deleuze.

Il y a des terres qu’on voudrait conquérir, qui sont en soi. Des quais qui ne sont adossés à aucune ville, et qui dans les tempêtes toujours disparaissent avant la terre. Des manières de dire non, qui sont mille façons de dire oui. Des élégances dans les crachats. Sur les visages de ceux qui sont du bon côté de la cravate, rien qui ressemble au savoir du vent et du sel sur les plaies, rien qui paraît appris contre la douleur de voir les Indes devenir les Amériques.

C’est nager, et mot après mot, avancer un mètre après l’autre dans une mer qui fait battre toujours à soi la même vague, et toujours la même goutte qui est mille et mille sur soi entièrement recouvert de l’océan dans lequel on avance le corps à force de lever la main sur elle, puis l’autre, et les pieds tout en même temps. C’est soudain s’arrêter, et voir que la ville est loin et que la mer semblable. Que l’horizon est toujours posé, avec la même force, et le lointain à même distance de soi. Mais c’est, on ne sait pas pourquoi, soudain la force de plonger le visage de nouveau dans toutes ses larmes dont on ne sait pas l’origine, seulement la fin : et puisqu’on les reçoit, on accepte d’être celui à qui elles sont toutes destinées. C’est recommencer à battre des bras et des jambes. C’est vouloir être l’horizon. C’est être l’horizon qui soudain commence à partir de mes doigts. C’est penser : je suis ma propre fin, et disparaître dans l’eau de tous ces jours écrits à la fois.


arnaud maïsetti - 30 janvier 2015

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