au lendemain de revenir
19 octobre 2015





À la veille de ne jamais partir
du moins n’est-il besoin de faire sa valise
ou de jeter des plans sur le papier,
avec tout le cortège involontaire des oublis
pour le départ encore disponible du lendemain.

F. Pessoa, Poésies d’Alvaro de Campos,
Traduit du portuguais par Armand Guibert


Partir. Dix jours loin, très loin. Le jour et la nuit renversés, la chaleur, les visages, les langues qui se crient, les rêves endormis, et la fatigue qui emporte, des villes inouïes, le sentiment d’avoir tout laissé derrière. Le Vietnam de toutes les saisons : y voir le soleil brûlant et la pluie des dernières moussons ; Hanoï folle et les montagnes du nord ; les rizières en crue dans l’odeur des pailles fumantes battues par les femmes ; la mer, Halong, les temples flottant dans l’eau secouée par les buffles ; tâcher de partir encore, même au loin, de retenir un peu du temps qui passe pour mieux s’en laisser traverser ; le partager surtout, si la beauté existe.

Escale à Hong-Kong, trois jours au milieu de la ville haute, délirante.

Revenir : on ne revient pas. Il y a le corps qui ne comprend rien aux heures qu’on lui inflige ; décalage horaire de chaque instant. Puis, Paris, c’est l’automne déjà qui assaille. Marseille le lendemain baigne encore dans son printemps sage, doux. Hong Kong est loin. Soi-même aussi. Le courrier s’est accumulé, l’ordinateur soigneusement dispose ses plis, il faut classer, ranger, répondre. Pas tout de suite. D’abord, il faut attendre un peu, le temps reprendra bien tout seul, attendre.

Ce journal. Avant de partir, volonté d’arrêter de le tenir. Trop irrégulier, trop intempestif. À quoi bon écrire le contretemps dans le contretemps ? Puis, dans ce qui a précédé le départ, ces envies de tout reprendre à zéro, et tout à vif recommencer. De retour, comme si la pensée du renouement insistait.

Le jour le jour, l’écrire pour repousser le temps et le produire — à Hong Kong, cette pensée : qu’on est contemporain de mille temps à la fois. Vers Lao Cai, cette vieille femme qui frappe la paille brûlée, et dans Central HK, ce jeune banquier en costume qui passe devant une affiche du Parti Démocrate Chinois ; dans Hanoï, ces milliers en motos qui s’échappent dans cinq heures du matin vers où, et dans quelles pensées ?

Ces prochains jours, il faudra bien en faire quelque chose, de toutes ces beautés impossibles. Sur la table, les feuillets d’une vie sont un double tombeau. L’ouvrir encore ? Remuer sa poussière, ma propre cendre mêlée ? Ou reprendre une route qui s’enfonce dans les dernières moussons de cette année, les premières pour moi.

Les pluies là-bas ont noyé mon téléphone portable et toutes les images que j’avais prises. Une allégorie, évidemment. (Heureusement, le Reflex a survécu). Allégorie, comme ce typhon qui nous laissa, passagers en transit, dix heures dans l’aéroport devenu une ville d’attente. Une allégorie aussi. Mais de pure énigme encore.

Ces images perdues, les écrire pour mieux garder leur secret ; en disperser la folie — traverser leur perte, et aller.

Image : autoportrait sur le départ, à l’arrivée, et peu importe dans quel ordre, et lequel, du voyageur ou de l’avion, est le reflet de l’autre.



arnaud maïsetti - 19 octobre 2015

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