Henri Michaux | dix ans de peinture, et décisive, étaient là
22 juin 2019



en pensant au phénomène de la peinture (1946)

J’ai fait un rêve, il y a trois ans, vers les 6 heures du matin. J’y rencontrai un ami d’enfance. Il se montra très surpris que j’eusse fait, à ce qu’il avait appris, une exposition de gouaches, alors que la peinture autrefois ne m’intéressait pas, me gênait et que , comme il me le rappela, j’en détournais les yeux.

Pour le moment, il se trouve dans ma chambre, étendu nonchalamment sur un divan quand, sans beaucoup de conviction, il me demande à voir de mes peintures.

C’est un ami d’enfance. Il n’est plus grand-chose pour moi. Son indifférence m’agace peut-être légèrement.

Sans me presser, je prends un carton. J’y trouve seulement des feuilles de papier blanc. Un autre : rien. Un troisième plus petit : toujours rien que des feuilles intactes. Enfin, j’en tire à moi un grand qui contient quelques aquarelles.

Je les lui montre rapidement… Elles rappelaient d’anciens dessins à moi, en mieux du reste. Elles m’étaient inconnues… Je les observais rapidement et les montrais de même. Il ne disait rien.

Je pris un autre carton, et à ma surprise, je découvris de grandes gouaches, éclatantes et fouillées, assurément de mon genre, mais que j’eusse été complètement incapable de composer. Je les regardai béant, mon ex-ami aussi. Beaucoup de détails et plusieurs architecturaux. De la construction, d’admirables couleurs. Des sujets absolument nouveaux pour moi. Une richesse inconnue chez moi qui travaille plutôt en pauvre. Un épanouissement inattendu.

Je les admirai vite et les lui passais, n’ayant que le temps de parcourir une partie de cet extraordinaire amoncellement et mon cœur battait pleinement (pas follement, non, mais royalement bien dans ma poitrine et dans mon être satisfait).

Enfin, je voyais, non plus l’esquisse fuyante, mais le monde comme je le conçois dans son étalement prolifique. Ils avaient enfin atterri sur ma feuille. J’étais donc un peintre !

Ma main tombée sur le cendrier d’une table basse me réveilla comme j’achevais de montrer cette série et que je m’apprêtais avec triomphe, émerveillé d’avance, à ouvrir un nouveau carton.

Dix ans de peinture, et décisive, étaient là, j’en suis sûr, j’en garde encore l’impression.


arnaud maïsetti - 22 juin 2019

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