La Ville écrite | mors
5 juillet 2021



La mort n’y mord

Devise de Clément Marot

Le mot mord ne mord pas ; ni mors aux lèvres d’aucune sorte : le mot mors est-il l’ancienne trace qui dans l’ancienne langue disait les cadavres enterrés sous dix pieds de terre meuble, mors d’avoir été vivants emportant avec eux regrets, source de consolation, lettre perdue ? Le mot mors enfoui avec ses pluriels anciens, ne resterait qu’une consonne comme béquille pour nous appuyer au-dessus du grand trou, béant comme la bouche des crânes, des villes par où on jette tout ce qui reste d’elle ?


Hélas, c’était le bon feu maître André le Voust
Jadis Alençonnais, ores pâture, et goût
De terrestre vermine : et ores revêtu
De cercueil, et de tombe, et jadis de vertu. [1]

Mors : et immédiatement me vient l’image affolée d’un cheval au galop, emportant le cavalier qui pensait emporter sa monture ; le mors aux dents laisse toujours au coin des lèvres de la bête ce sourire de terreur, et pourquoi ? Image pour moi seule ?

Quant de la chair que trop avons nourrie,
El est pieça devoree et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et pouldre.
De nostre mal personne ne s’en rie, [2]

Alors quand sur le mur de la ville, ce mot se dresse, c’est tous les autres qu’il porte aussi, ensemble : le vieux mot de Marot, les pluriels de Ronsard, et les chevaux frappés par la peur, ou dans la bataille, qui préfèrent se jeter au-devant d’eux dans les fosses communes où les attendent d’autres qu’eux, plus pressés. Le mot mors comme cette fuite, oui, à cheval, très loin dans cette ville qui est la bataille, et le trou, et la morsure, et la langue même.


arnaud maïsetti - 5 juillet 2021

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