vivre en libre cours
Journal • 30.12.21
30 décembre 2021



J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources […]. De tels lieux n’existent pas, et c’est parce qu’ils n’existent pas que l’espace devient question, cesse d’être évidence, cesse d’être incorporé, cesse d’être approprié. L’espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n’est jamais à moi, il ne m’est jamais donné, il faut que j’en fasse la conquête.

George Perec, Espèces d’espaces

La voix de Perec, un an avant sa mort : déjà dans les poumons, le souffle court qui se cherche quand il rit, quand la phrase est trop longue — la voix de Perec ce midi pendant que déjà le soleil tombe épuisé de la matinée ou de l’année entière, d’une vie de soleil qui sait que c’est bientôt la fin, qu’il n’en a plus que pour quelques milliards d’années, alors qui garde encore des forces pour les derniers instants à venir quand il faudra donner ses derniers feux ; la voix de Perec qui n’a rien de cette flamboyance vaine et orgueilleuse, qui ne sait pas qu’elle va mourir, qui sait seulement ce qu’elle désire encore et encore, et encore — qui parle, dans cette émission qui a mon âge, des Cinquante choses qu’il faut faire avant de mourir, mais heureusement, c’est Perec, alors il déjoue la bêtise de la proposition, son injonction morale à vivre davantage, et va plutôt raconter une vie depuis ses désirs et ses perspectives, une vie qui n’aura jamais lieu, mais dit la vie mieux que les faits véridiques qui lui seraient attachés (comme à une corde le pendu), récit d’une vie à venir par ses désirs, depuis l’anecdote joyeuse et frivole jusqu’au désir ultime et impossible (rencontrer Nabokov disparu quelques années avant).

Parmi les désirs et les perspectives, il dépose un rêve en passant, sans s’y attarder : vivre quelque temps (il ne dit pas combien) dans un lieu désarrimé du monde, il ne le dit pas comme cela, Perec, lui il dit : « vivre en libre cours », sans point de repère du temps — et sans montre ; il dit cela avec le sourire tandis que son interlocuteur voudrait préciser : « dans une grotte, sans lumière », Perec répond simplement, non, pas nécessairement ; et il poursuit — ses rêves de vivre à Londres ou de faire la traverser du Maroc à Tombouctou en cinquante-deux jours à dos de chameau — il faudrait aujourd’hui plusieurs mois de marche embedded avec des forces spéciales armées jusqu’aux dents pour éviter les pickups avant de rejoindre le sanctuaire sacré de Sankoré –, d’apprendre l’Italien pour lire Dante.

Vivre en libre cours : je ne sais à quoi ressemblent ces lieux rêvés baignés de lumière, mais sans horloge ; ces lieux existent peut-être, dans le rêve, et peut-être est-ce une définition possible du rêve (cette lumière sur la nuit fermée des yeux) ; il faudrait fabriquer le monde qui soit un tel espace à l’échelle de tout, sans montre, oui, mais non pas sans passé ni devenir, pur devenir plutôt, sans retard ni avance, sans rien qui démange au poignet, la trotteuse fatale, les deadlines qui nous laissent plutôt morts que vifs, le libre cours de la vie, oui, si la vie était possible — il y a cet autre rêve de Perec, peut-être en écho, ou comme une rime d’espace sur le temps : passer la ligne de changement de date ; elle zigzague, m’apprend le net à l’instant, le long de différentes îles, on peut s’y tenir, une jambe hier, une autre demain, et le corps quelque part suspendu dans un présent qui n’aura jamais lieu qu’en soi : dans l’année qui s’achève, j’adresse mes pensées aux lieux de vie en libre cours où le temps passe en dépit de nous, et aux espaces de bascule des jours par quoi nous sommes à la fois le passant et le passage.


arnaud maïsetti - 30 décembre 2021

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