on peut désagréger le monde
[Journal • 04.01.22]
4 janvier 2022



On peut désagréger le monde par le regard le plus intense. Face à des yeux faibles, il se solidifie, face à des yeux plus faibles, il devient menaçant, face à des yeux plus faibles encore il devient pudique et fracasse celui qui ose le regarder.

Kafka, fragments posthumes Liasse de 1920

Faire face — j’entends cela toujours comme du fatalisme, avec fierté arrogante et viril d’endosser la posture héroïque, et sous la posture, le sentiment de la défaite, l’acquiescement à ce qui écrase : décidément, faire face, l’injonction morale de faire face, tiendrait lieu, ces temps-ci, de programme — enfant aussi, on aimait jouer à cela : devant la vague, dans l’eau jusqu’à la hanche, on faisait face : on voyait la vague monter, on devinait sa hauteur rien qu’à sa naissance, et elle venait s’écraser au moment où elle nous rejoignait ; on avait beau faire face, la joie de la vague était plus forte, la nôtre revenait à se laisser abattre par elle et à rouler sous la mer — nous n’avons rien appris, et quand la vague monte, on a désormais le sentiment de pouvoir la dominer rien qu’en haussant la voix.

Il n’y a pas à faire face ; au théâtre, si je me place sur le côté, loin, c’est pour cela : intercepter la frontalité ; chercher les lignes courbes, les croisements ; préférer le biais, comme une sorte d’oblique par quoi le monde nous parvient par éclats brisés : non, faire face n’est pas affaire de courage (de lâcheté), mais de fascination pour la catastrophe que le monde fabrique à mesure de sa Création — et on a encore moins besoin de fascination que de ce monde.

Devant la ville (ou suis-je plutôt, derrière elle ? De côté à elle, dans le mouvement que fait le rivage devant Marseille comme pour l’éviter ?), je regarde tomber le soir et c’est comme si la ville se levait tandis que la chute se faisait, peu à peu, puis rapidement, jusqu’à la brutalité du soir comme le désir quand il cède, et je ne faisais face à rien, la mer elle-même refusait, bête féroce devant le torero de pacotille, préférait ces rochers où échouer mieux, et j’étais au spectacle, j’en interceptais les forces songeant comment les détourner et rêvant déjà où les déposer, dans quel texte définitif les faire entrer tandis que j’aurai jeté la clé, quelque part, ici.


arnaud maïsetti - 4 janvier 2022

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets