Tribune | « Emmanuel Macron : Une politique de mort »
Sur Diacritik
3 janvier 2022



Je relaie ici, et pour ouvrir l’année, une tribune dont je suis signataire [1], publiée ce jour parDiacritik — elle porte sur ces morts qui affluent presque chaque jour sur nos côtes et dont il faudra bien que ceux qui en sont responsables en répondent : et nous répondent. Pourquoi ces morts ?


Vous vous appelez Emmanuel Macron. Vous êtes le Président de la République française. En 2017, vous avez été élu avec 66% des voix. Ce pourcentage n’a jamais signifié une adhésion à vos idées, à votre programme. Vous avez été élu avec un tel pourcentage car vous vous présentiez contre Le Pen et que la majorité des français.e.s rejette Le Pen. Dans ces conditions, le vote important en votre faveur, les raisons de ce vote vous obligeaient à un devoir moral. La politique que vous menez depuis bientôt cinq ans crache quotidiennement sur ce devoir moral.

Depuis 2014, plus de 20.000 personnes migrantes sont mortes en Méditerranée. Depuis votre élection, vous n’avez rien fait pour empêcher la mort par noyade, la mort de faim et de soif, la mort par l’action délibérément meurtrière de garde-côtes, de milliers de migrants et migrantes supplémentaires, la mort de milliers d’enfants, de femmes et d’hommes en Méditerranée – ou dans l’océan Atlantique : depuis le 1er décembre, 140 personnes y sont mortes ; en 2021, au moins 99 enfants y ont disparu. La Méditerranée, l’Atlantique, la Manche, la mer Égée sont devenus des charniers.

Non seulement vous n’avez rien fait pour éviter ces morts mais ces morts sont l’effet principal, direct, de votre politique. Le refus d’ouvrir les frontières, de secourir les embarcations en détresse, d’aider celles et ceux qui les secourent a comme conséquence la mort de milliers de personnes migrantes en Méditerranée. Nous considérons que vous êtes responsable de ces morts.

Sur le territoire français, vous menez délibérément une politique qui consiste à « gérer » policièrement l’existence des migrant.e.s sans papiers et pauvres. Ceci revient à les considérer comme des hors-la-loi, des criminels, des individus dangereux – et à nier leurs droits. Ce qui revient à « justifier » le traitement violent qui leur est infligé. Ce qui les condamne à la précarité, à la souffrance physique et psychique.

Votre politique produit des situations par lesquelles des milliers d’individus, sur le territoire français, souffrent, perdent jusqu’à l’espoir de vivre – et qui, de fait, parfois, meurent. Leur mort, leur souffrance sont le résultat direct de la politique que vous menez depuis 2017.

Comment imaginez-vous que les personnes sans papiers que votre politique persécute et harcèle sans cesse puissent vivre, survivre ? A Calais, chaque jour, leurs tentes sont détruites, confisquées, lacérées. Leurs affaires personnelles, leurs habits, leurs documents sont confisqués. Chaque jour, ils et elles sont expulsé.e.s des zones dans lesquelles ils et elles se réfugient. Chaque jour, ils et elles doivent fuir la police pour ne pas être arrêté.e.s, déplacé.e.s, enfermé.e.s, expulsé.e.s. Chaque jour, la même violence les frappe, les services policiers de l’Etat français font obstacle à la distribution de nourriture, d’eau, de vêtements. L’aide aux migrants est réprimée, la solidarité est sanctionnée. Leurs abris sont détruits. La violence policière se donne libre cours, arbitrairement.

Ces faits et pratiques sont documentés, photographiés, filmés, chacun les connait. Comment pensez-vous que des individus puissent vivre, survivre, alors qu’on les harcèle quotidiennement, qu’on les prive de nourriture et d’eau, qu’on les force à demeurer dehors, sous la pluie, dans le froid, durant des semaines et des semaines et des mois, qu’on les soumet à des pressions psychiques, à des violences physiques, que l’on détruit systématiquement leurs protections, qu’on leur vole leurs papiers, leurs photos de famille, tout ce qui les rattache à une histoire individuelle, personnelle, affective, intime ?

Quelle est la finalité de ces pratiques de l’Etat français sinon empêcher de vivre, de survivre ? Quelle est la finalité de ces pratiques sinon déshumaniser, réduire les individus à une économie désespérée du seul besoin, les priver de l’espoir même de la survie, les rendre fous, les condamner à fuir, leur refuser les droits minimaux de tout être humain, leur refuser le droit minimal de pouvoir survivre ? Cette souffrance, ce désespoir, cette déshumanisation, ces morts sont le résultat direct de la politique qui est la vôtre depuis 2017.

Ce qui se passe à Calais se passe ailleurs en France, aux frontières, dans les villes : violences, harcèlement, déshumanisation, morts. Cela se passe dans les institutions judiciaires et policières françaises, dans les actes et discours des responsables et acteurs de l’Etat français : criminalisation des migrant.e.s sans papiers, racialisation des migrant.e.s sans papiers dans une perspective raciste, déni des droits, expulsions, enfermement dans les CRA, destruction des moyens minimaux d’une survie déjà précaire, etc.

Par votre politique, vous justifiez des discours et pratiques qui reposent sur l’idée que la situation des migrant.e.s sans papiers implique leur expulsion hors des droits humains fondamentaux, hors des conditions de la vie humaine reconnue comme telle. Vous justifiez les discours qui, dans les partis politiques français, dans les médias français, refusent cette humanité à certains êtres humains. Vous ne faites rien pour protéger les migrant.e.s sans papiers contre l’extrême-droite française et rappeler le droit, au contraire : vous appliquez ce qu’affirme dans ses discours cette extrême-droite, laquelle est plus large que les partis politiques et mouvements reconnus comme appartenant en France à l’extrême-droite.

Vous décidez d’une politique qui repose sur l’idée que la vie et la mort de milliers de femmes, d’hommes, d’enfants dépendent de la possession de papiers ou non : leur vie n’est pas, pour vous, pensée à partir du droit absolu de vivre mais comme une possibilité relative à la possession ou non de papiers officiels. Par votre politique, vous affirmez que la valeur de la vie humaine est relative. Vous affirmez que certaines vies humaines valent moins que d’autres, qu’elles ne valent rien. Comment, Emmanuel Macron, appeler cette politique qui est la vôtre ?

Ce qui se passe sur le territoire français se passe également en dehors, au sein de l’Union européenne, aux frontières extérieures de l’Europe, et ce qui s’y passe est le résultat délibéré, décidé, des politiques européennes contre lesquelles vous ne vous êtes jamais élevé, auxquelles, au contraire, vous participez activement. Partout, pour des milliers et des milliers d’hommes, de femmes, d’enfants : mort, souffrance, déshumanisation, persécution, violence, déni du droit, déni de l’humanité, affirmation que leurs vies ne valent rien. Partout, pour des milliers et des milliers d’individus, une même politique de mort, une stratégie politique raciste et classiste qui consciemment, délibérément, froidement inclut la déshumanisation et la mort d’êtres humains. Comment, Emmanuel Macron, appeler cette politique ?

L’Europe construit des camps d’enfermement, des camps d’internement, des camps de rétention. L’Europe ne construit pas des camps où l’on assassine, la France ne construit pas des camps dont la fonction serait de tuer en masse les individus qui y sont enfermés. L’Europe et la France, aujourd’hui, font autre chose : elles mènent à l’encontre des migrant.e.s pauvres sans papiers des politiques racistes qui incluent la négation de la valeur de leurs vies, qui incluent leur mort non par assassinat direct mais par l’instauration de situations qui précarisent des vies déjà précaires, qui sapent les conditions minimales de la survie, qui refusent et empêchent l’aide à la survie et à la vie, qui affirment la mort d’êtres humains comme une possibilité acceptable, pour ne pas dire souhaitable puisque l’Europe préfère que les gens meurent en Méditerranée, qu’ils meurent aux frontières de la Pologne, qu’ils meurent et soient torturés dans les prisons libyennes plutôt que de les accueillir.

L’Europe et la France ne donnent pas l’ordre de tuer mais mettent en place des situations qui laissent la possibilité d’assassiner, de violer, de torturer, des situations qui font mourir, qui laissent mourir des milliers d’êtres humains, alors que l’Europe et la France ont le pouvoir de les sauver. Comment appeler cela, sinon des homicides ?

Comment appeler une politique qui repose sur des milliers d’homicides ?

Cette politique nous dégoûte, cette politique nous est insupportable. Nous refusons que cette politique soit menée en notre nom. Nous la condamnons et nous refusons que cette politique soit menée au nom de notre prétendue protection contre un danger qui n’existe pas. Nous refusons l’idée que notre liberté devrait soi-disant se payer du prix de milliers de vies humaines. Vous prétendez mener cette politique contre les migrant.e.s sans papiers au nom de l’intérêt du peuple français : nous faisons partie du peuple français et nous refusons cette politique ; nous faisons partie du peuple français et nous constatons que, depuis 2017, l’ensemble de votre politique est mené contre le peuple français ; nous affirmons que lorsque vous invoquez le peuple français, vous mentez.

Nous refusons que cette politique de mort soit menée en notre nom.

Nous soutenons les revendications des mouvements de sans-papiers et sommes solidaires de celles et ceux qui militent pour ces revendications : liberté de circuler et de manifester ; suppression des mesures de répression contre les migrant·e·s (OQTF, IRTF, etc.) ; égalité des droits ; accès réel à la santé, à l’éducation, à des revenus décents, au logement ; arrêt des expulsions dans les foyers de travailleurs et travailleuses migrant.e.s ; régularisation des sans-papiers.

Signataires : Judith Abitbol (cinéaste) – Jean-Baptiste Del Amo (écrivain) – Fanny Ardant (actrice) – Swann Arlaud (comédien) – Philippe Bazin (photographe) – Annette Becker (historienne, Université Paris-Nanterre) – Gisèle Berkman (écrivaine) – Arno Bertina (écrivain) – Véronique Bergen (écrivaine) – Laurent Blain (étudiant) – Caroline Blémont – Ronan Boudier (directeur de la Photographie) – Brigitte Bouillaguet – Thomas Boulard (auteur, compositeur, interprète) – Fabrice Bourlez (auteur, psychanalyste) – Anne Bourette – Elsa Boyer (écrivaine, traductrice, enseignante) – Paul de Brancion (écrivain) – Vincent Brown (MSF) – Anne-Lise Broyer (plasticienne, photographe) – Mathieu Brunet (enseignant-chercheur) – Luc Brunschwig (scénariste) – Dominique Bry (critique, rédaction Diacritik) – Olivier Cadiot (écrivain) – Marie-Claire Caloz-Tschopp – Laurent Cassagnau (maître de conférences, traducteur) – Laurent Cauwet (éditeur) – Jean-Philippe Cazier (écrivain, rédaction Diacritik) – Dominique Cerf (artiste) – Marianne Chaud (réalisatrice) – Christiane Chaulet Achour (universitaire) – Pierre Chopinaud (écrivain) – Valérie Cibot (autrice) – Jean-Paul Civeyrac (cinéaste) – Fabien Clouette (écrivain, cinéaste) – Daniel Coche (réalisateur) – Marie Cosnay (écrivaine) – Frédérique Cosnier (écrivaine) – Simona Crippa (chercheuse et enseignante) – Maxime Decout (auteur, Professeur des universités) – Jean-Arnault Dérens (journaliste, auteur) – Alain Desblancs – Louise Desbrusses (écrivaine, performeuse) – Martine Devries (médecin, Calais) – Alain Dobigny – Manon Duboc (étudiante) – Dominique Dupart (universitaire, écrivaine) – Jean-Pierre Duwat – Jean-Michel Espitallier (écrivain) – Johan Faerber (auteur, critique, rédaction Diacritik) – Camille Fallen (philosophe) – Gwen Fauchois (activiste lesbienne) – Claude Favre (poète) – Jean-Pierre Ferrini (écrivain) – Franck Fischbach (Professeur de philosophie Paris 1) – Simone Fluhr (réalisatrice) – Dominique Fouchard (historienne) – Gilles 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arnaud maïsetti - 3 janvier 2022

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