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	<title>arnaud ma&#239;setti | carnets</title>
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	<description>Carnets d'&#233;critures et de lectures, journal, images, textes &amp; fictions web. (Depuis octobre 2005)</description>
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		<title>Danielle Br&#233; | Jouer avec le feu</title>
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		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>


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		<dc:subject>_Anton Tchekhov</dc:subject>
		<dc:subject>_Danielle Br&#233;</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les Trois s&#339;urs&lt;/i&gt; d'Anton Tchekov, mise en sc&#232;ne par Danielle Br&#233; [Aix, Bois de l'Aune] &#8211; mai 2018&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/arton2119.jpg?1526634382' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='117' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;
&lt;br /&gt;&#8212; Traduction, adaptation et mise en sc&#232;ne : Danielle Br&#233; &lt;br /&gt;&#8212; D'apr&#232;s Anton Tchekhov &lt;br /&gt;&#8212; Assistanat &#224; la Mise en sc&#232;ne : Romane Pineau
&lt;br /&gt;&#8212; Avec : H&#233;l&#232;ne Force, Stina Soliva, Laur&#232;ne Fardeau, Mathieu Cipriani &lt;br /&gt;&#8212; Construction et coop&#233;ration &#224; la sc&#233;nographie : Christophe Shave &lt;br /&gt;&#8212; Cr&#233;ation Lumi&#232;res : Manon Deplaix &lt;br /&gt;&#8212; Cr&#233;ation Son et r&#233;gie g&#233;n&#233;rale : Vivien Berthaud&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Ce que peut le th&#233;&#226;tre ? La saisie d'une certaine qualit&#233; du temps, peut-&#234;tre. Un arr&#234;t sur la vie qui la d&#233;place. Et plus s&#251;rement une fa&#231;on terrible de jouer avec les vies possibles, avec la vie si elle &#233;tait possible. Ne pas &#234;tre dupe de ce &lt;i&gt;si&lt;/i&gt;, bien s&#251;r, mais tout de m&#234;me. Le &lt;i&gt;tout de m&#234;me&lt;/i&gt; d'enfants qui joueraient &#224; ce qu'ils ne sont pas &#8212; et tu seras la princesse, et je serais le loup &#8212;, o&#249; le faux ne serait pas seulement l'autre &lt;i&gt;moment du vrai&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Dans le monde r&#233;ellement renvers&#233;, le vrai est un moment du faux. &#187; La (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, mais son possible. Des enfants qui joueraient terriblement (&#224;) d'autres qu'eux-m&#234;mes sans jamais cesser d'&#234;tre ce qu'ils sont, endossant pour un temps bref et fragile des vies qui d&#233;figureraient la vie en rendant leur vie possible. Ce que peut le th&#233;&#226;tre : rendre possible cette vie impossible, peut-&#234;tre, avec toute la fragilit&#233; de ce peut-&#234;tre, son incertitude affirm&#233;e, d'autant plus affirm&#233;e et incertaine que cela se joue devant d'autres assis ici pour assister aux possibles, aux terreurs : d'autres pour qui ces terreurs sont lev&#233;es &lt;i&gt;&#224;&lt;/i&gt; qui et &lt;i&gt;pour&lt;/i&gt; qui la vie est l&#224; dress&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est tout ce que peut le th&#233;&#226;tre, s'il &#233;tait encore possible. Souvent, il renonce. Souvent, il ne fait m&#234;me plus semblant de faire semblant : il jette sur nous toute la certitude des paroles qu'on ne peut plus entendre, sculpt&#233;e dans la langue de bois des &lt;i&gt;personnages&lt;/i&gt; ou des &lt;i&gt;r&#244;les&lt;/i&gt; ; il y a des gestes qu'on voit, des histoires qui se racontent, mais qui ne remuent rien, ou alors seulement comme des cendres le lendemain du feu et sur lesquels on souffle en croyant faire rena&#238;tre le brasier du bois mort. On ne croit plus en rien, ni aux paroles ni aux histoires jou&#233;es pour qu'on y croie. C'est devant nous, ce pourrait &#234;tre ailleurs, c'est souvent ailleurs, et c'est toujours tant pis pour le monde docile et la vie indiff&#233;rente &#224; ce qu'on lui fait, &#224; ce qu'on ne lui fait plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le th&#233;&#226;tre fait rarement tout ce qu'il peut. Il fait trop souvent le contraire. Par exemple &lt;i&gt;Les Trois S&#339;urs&lt;/i&gt; d'Anton Tchekhov. Le th&#233;&#226;tre dit que c'est une pi&#232;ce de th&#233;&#226;tre, une vieille pi&#232;ce de th&#233;&#226;tre r&#234;v&#233;e et &#233;crite et autrefois jou&#233;e par des hommes et des femmes morts depuis si longtemps. Le th&#233;&#226;tre prend les mots et les fait dire ; il faudrait y croire, &#233;couter l'histoire et les mots, voir les gestes l&#224;-bas qui sont faits comme s'il pouvait faire autre chose que remuer des cendres froides sur lesquelles le th&#233;&#226;tre souffle et qu'il ne fait que disperser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parfois, et c'est si rare, il se passe autre chose que le vent et l'indiff&#233;rence docile, les applaudissements devant la reconstitution du pass&#233; fig&#233; en pass&#233; pour toujours et pour qu'on l'admire, il se passe autre chose que le th&#233;&#226;tre seulement renvoy&#233; &#224; son impuissance admirable. Par exemple &lt;i&gt;Les Trois S&#339;urs&lt;/i&gt;, mise en sc&#232;ne par Danielle Br&#233;. Soudain, et lentement, il n'y a plus la certitude des paroles &#233;crites &#224; jamais, il n'y a plus d'un c&#244;t&#233; le pass&#233; et de l'autre le monde, d'un c&#244;t&#233; le th&#233;&#226;tre et de l'autre sa croyance ; il y a plut&#244;t ce qu'on ne sait pas dire avant de le dire et qu'on va t&#226;cher de rejoindre : il y a rendre possible l'impossible de la vie, non pas pour en acqu&#233;rir imm&#233;diatement et d&#233;finitivement la certitude morne &#8212; mais pour le contraire, avoir &#233;prouv&#233; cette terreur des vies possibles qui, une fois touch&#233;es, conserveraient comme sur la peau la marque bleut&#233;e des blessures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reconstituer le pass&#233; saurait seulement rendre le temps &lt;i&gt;admirable&lt;/i&gt; &#8212; oui, quelle l&#226;chet&#233;. Que ferait-on d'un temps qu'on admirerait ? De la culture, voil&#224; tout ; et c'est avec cela qu'il faudrait en finir aussi, en finir d'abord. Il faudrait plut&#244;t se saisir du pass&#233; comme une t&#226;che pour le pr&#233;sent, son usage, son regard. On mettrait la main sur le th&#233;&#226;tre ancien pour cela, surtout pas le jouer donc, mais jouer avec lui maintenant : les forces qui sont encore en elles, les activer en regard de ce monde-ci, et si on l'ose, en percevoir ce qui le trouble encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jouer &lt;i&gt;Les Trois S&#339;urs&lt;/i&gt;, jouer aux &lt;i&gt;Trois S&#339;urs&lt;/i&gt;. C'est le projet de ce spectacle qui n'en est pas un, plut&#244;t une exp&#233;rience, et m&#234;me un travail qu'on nous confierait, comme un pr&#233;sent : g&#233;n&#233;rosit&#233; terrible et douce de ce th&#233;&#226;tre. Spectateur au travail, travail qui lib&#232;re du temps ali&#233;n&#233; du labeur salari&#233; et ouvre &#224; cette t&#226;che de transformer du temps en r&#234;ves, en possibles, en dur&#233;e &#339;uvrant au contraire du temps : dur&#233;e qui ne d&#233;truit pas, plut&#244;t patiemment construit de l'exp&#233;rience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les Trois S&#339;urs&lt;/i&gt;, ce sont trois s&#339;urs : Irina, Macha, Olga. La sc&#232;ne est &#8212; comme toujours quand le th&#233;&#226;tre se saisit de lui-m&#234;me pour l'ouvrir &#224; son possible &#8212; un souvenir vivant : on dresse la table en m&#233;moire d'un d&#233;funt, le p&#232;re &#8212; le P&#232;re &#8212;, mort un an auparavant. L'origine irr&#233;m&#233;diablement perdue, son autorit&#233; d'ordre et de fin, comment faire d&#233;sormais pour aller dans le temps &#233;perdu de la vie ouverte ? C'est impossible &#233;videmment, et c'est pourquoi on va, &#233;perdument, dans cette vie qui est celle du deuil joyeux issu de la mort de tous les P&#232;res. C'est peut-&#234;tre le d&#233;but d'une nouvelle vie. Il faudrait y croire : qu'apr&#232;s la fin commence le d&#233;but. Il n'y a pas de vie possible sans cette pens&#233;e f&#233;roce que la mort n'est pas ce qui nous attend, plut&#244;t ce qui nous pr&#233;c&#232;de. On est loin, ici, du monde : Moscou est une ville autant qu'un r&#234;ve qu'on ne rejoint qu'en pens&#233;e, qu'en d&#233;sir. Des soldats arrivent dans la ville de province. Les s&#339;urs Prozorov vivent au rythme des visites d'officiers qui brisent l'ennui des jours tranquilles &#8211; sans voir que ces visitent sont l'ennui m&#234;me. On tombe amoureuses. On parle du pass&#233; et de l'avenir, le pr&#233;sent est une chim&#232;re. On se dispute pour donner le change. On se ment pour dire la v&#233;rit&#233;. On se fait quitter. Un fianc&#233;, puis toute la soldatesque, le r&#233;giment part, les s&#339;urs restent. Moscou restera loin. La vie qui recommence &#224; la fin est celle du d&#233;but, celle de toujours. Que s'est-il pass&#233; ? Rien, tout peut-&#234;tre. La vie est pass&#233;e comme une couleur, ou le contraire d'un songe. C'est la vie si elle &#233;tait impossible, c'est le possible de vies r&#234;v&#233;es en d&#233;pit de soi-m&#234;me, c'est le temps perdu &#224; l'esp&#233;rer venir, c'est les &lt;i&gt;Trois S&#339;urs&lt;/i&gt; d'Anton Tchekhov.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'en faire ? Que faire pour sortir de l'ennui prodigieux de cette Russie fin de si&#232;cle &#8212; qui semble de notre pr&#233;sent la &lt;i&gt;repr&#233;sentation&lt;/i&gt; (comme une copie us&#233;e d'avoir &#233;t&#233; imprim&#233;e mille fois, ou comme dans le fils, on sait deviner les traits du p&#232;re) ? Que faire pour dire l'ennui et s'en arracher ? Jouer les &lt;i&gt;Trois S&#339;urs&lt;/i&gt; est une id&#233;e qui vient comme un recours dans la mesure seulement o&#249; ce ne sera pas un refuge, mais un dialogue. Dignit&#233; du travail de Danielle Br&#233; de renoncer rapidement &#224; la puissance du th&#233;&#226;tre &#8212; sa force de reconstitution achev&#233;e, morte, vou&#233;e &#224; l'admirable &#8212; pour se livrer tout enti&#232;re &#224; sa fragilit&#233; en faisant du spectacle son travail. Ces &lt;i&gt;Trois S&#339;urs&lt;/i&gt; sont d&#232;s lors ce jeu de l'enfance o&#249; l'on jouerait aux &lt;i&gt;Trois S&#339;urs&lt;/i&gt; non pour en att&#233;nuer les drames, mais bien au contraire pour les vivre davantage &#8211; les traverser pleinement. Le th&#233;&#226;tre n'y est pas l'alibi o&#249; on d&#233;poserait l&#224; les paroles pour ne pas avoir &#224; les entendre. Plut&#244;t ce jeu avec le jeu, qui met en jeu la vie, la mort m&#234;me. &#171; Le jeu v&#233;ritable est celui qui pose la question de la vie et de la mort &#187; [&#8230;] le jeu et la souverainet&#233; sont ins&#233;parables &#187; (Georges Bataille). Le jeu y est ici le contraire du plaisir d&#233;sint&#233;ress&#233;, du divertissement qui fait oublier, le temps d'une soir&#233;e, le temps r&#233;el du monde. &lt;i&gt;Souverainet&#233;&lt;/i&gt; du spectacle de mettre en jeu tout ce qui ne se joue pas : le pass&#233; quand on l'appelle &#224; nous, le futur quand il se d&#233;robe, le corps quand il se lie &#224; la pens&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trois s&#339;urs sont l&#224; qui sont trois actrices. Sur la fable de Tchekhov se pose d&#233;licatement, imperceptiblement, une autre fable qui se joue au pr&#233;sent et semble le contraire d'une fable : l'histoire de trois actrices endossant ces r&#244;les. Trois actrices qui joueraient aux trois s&#339;urs, avec les trois s&#339;urs, ces &lt;i&gt;Trois S&#339;urs&lt;/i&gt; anciennes qui remuent encore dans la cendre, et que vienne bient&#244;t le feu &#8211; et la br&#251;lure. Que chaque mot soit le moment d'un mouvement qui viserait tout &#224; la fois &#224; rejoindre et &#224; d&#233;signer ce qui nous en s&#233;pare. Que chaque geste t&#233;moigne de ce qui lie et d&#233;chire. La pi&#232;ce est pour les actrices comme le Moscou des trois s&#339;urs : cet ailleurs vers lequel on tourne nos pens&#233;es et nos r&#234;ves, dressant l'ailleurs comme gouffre et comme d&#233;sir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'il y a de terrible dans ce jeu avec le th&#233;&#226;tre, c'est que, lanc&#233; dans ce jeu, il ne peut jamais triompher du pass&#233; &#8212; c'est ce qu'il y a de digne aussi. On est toujours renvoy&#233; au pr&#233;sent, &#224; sa responsabilit&#233;. Il s'agit de mettre en jeu, pour maintenant, ce qui s'est dit autrefois et ne peut avoir lieu que d&#233;sormais. Trois actrices qui rev&#234;tent le r&#244;le et s'en d&#233;lestent pour mieux le regarder, l'approchent, s'en &#233;loignent, le d&#233;visagent, le contournent, le parlent dans la bouche pour s'adresser &#224; lui et l'apprivoiser, l'attirer, le repousser. C'est pourquoi les trois actrices sont seules : pas de soldats qui viendraient jouer d'autres r&#244;les. Ces r&#244;les aussi seront endoss&#233;s par les actrices. Elles s'approchent des costumes en fond de sc&#232;ne, s'y enveloppent &#8212; ces costumes sont trop grands, les casquettes d'officiers couvrent la t&#234;te, tombent sur les yeux &#8212;, disent les mots, les essaient &#224; leurs corps comme on essaie ces costumes : les mots aussi sont trop grands, sont trop vastes, ce sont des mots d'hommes, des mots de soldats de th&#233;&#226;tre ; on les abandonne sans regret. On pleure sur eux quand m&#234;me, parce que ces mots auraient pu dire l'amour et l'&#233;ternit&#233;, ou simplement le d&#233;sir ; ils ne disent que des mots d'emprunts et les d&#233;parts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout le spectacle se joue dans cette approche et ces distances. Une danse autour et avec le texte de Tchekhov, un rapport amoureux, tiss&#233; donc d'hostilit&#233; et de reproches, de secrets. Dans le drame de Tchekhov, il y a par exemple ce non-dit de la naissance d'une des s&#339;urs, peut-&#234;tre fille adult&#233;rine. Rien ne le dit, bien des implicites le sugg&#232;rent. Spectacle qui affronte ces secrets non pour les &#233;venter, plut&#244;t les dresser aussi en tant que tels, d&#233;chiffrer ses effets possibles. Dignit&#233;, et f&#233;rocit&#233; encore, et tendresse tout &#224; la fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trois s&#339;urs &#224; trois &#226;ges de la vie : trois parques, ou une seule femme saisie &#224; trois moments d'un devenir. Chacune pourrait &#234;tre l'autre, aura &#233;t&#233; ou sera l'autre. Trois jeux avec le jeu aussi : la tenue hi&#233;ratique de la parole, presque tragique (Olga) ; la certitude affirm&#233;e de la maturit&#233;, quasiment dramatique (Macha) ; la vitalit&#233; incertaine de la jeunesse, possiblement lyrique (Irina). Trois vues sur une th&#233;&#226;tralit&#233; qui redistribue les cartes, parcourent des possibles, frottent l'une &#224; l'autre des vies qui sont autant de mani&#232;res d'habiter un th&#233;&#226;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas vrai qu'elles sont seules ici, l&#226;ch&#233;es dans la solitude de vies trop vastes. Il y a un homme, Andre&#239; Sergue&#239;evitch Prozorov, le fr&#232;re, d'abord choy&#233; par les s&#339;urs qui lui font porter tous les espoirs &#8212; il pourrait &#234;tre musicien, professeur, un homme en somme &#8212;, finira m&#233;pris&#233; parce qu'il choisira d'aimer Natacha, vulgaire, immorale m&#234;me, cribl&#233;e de dettes (elle joue, elles, mais aux cartes), ce qui conduira Andr&#233;&#239; &#224; hypoth&#233;quer la propri&#233;t&#233;. Andr&#233;&#239; est parmi les s&#339;urs, mais &#224; c&#244;t&#233; d'elles : il est leur premier spectateur, le t&#233;moin du drame minuscule de leur vie. Durant tout le spectacle, l'acteur (Matthieu Cipriani, dense de pr&#233;sence, terriblement pr&#233;cis) est assis &#224; Cour, parfois &#224; peine &#233;clair&#233;e, il regardera. Il assistera au drame comme on assiste un mourant ou un accouchement. Parfois, il dira les mots de Michel Houellebecq : &#171; Si nous ne pouvons radicalement pas nous adapter &#224; cet univers de transactions g&#233;n&#233;ralis&#233;es&#8230; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le po&#232;me en entier pourrait &#234;tre la l&#233;gende du spectacle : &#171; Et si nous (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Ce monde des relations est le n&#244;tre o&#249; il s'agit de miser sur l'autre comme on le ferait d'une valeur sujette aux fluctuations des cours d'un myst&#233;rieux march&#233; des sentiments : &#224; la baisse, &#224; la hausse. Tel pourrait valoir davantage dans quelques ann&#233;es, alors on parierait sur lui ; tel n'a aucun avenir, pourquoi s'y attacher. Si l'&#339;uvre de Houellebecq jette des lumi&#232;res si crues sur la pi&#232;ce, c'est parce qu'elle nomme la contemporan&#233;it&#233; de Tchekhov. L'organisation du r&#233;el sur le mod&#232;le de l'entreprise, ses gestions de crise ; les dettes qu'on contracte envers les uns et les autres, les gains qu'on esp&#232;re, les d&#233;ceptions et les espoirs qu'on re&#231;oit comme des dividendes, la vie comme une start-up, un guichet unique. Puis, toute cette vie empes&#233;e de pass&#233; et obs&#233;d&#233;e par le futur : les nostalgies auxquelles on voue des cultes, l'histoire comme une m&#233;lancolie, et l'avenir un &lt;i&gt;projet&lt;/i&gt; qui sonne comme un slogan hurl&#233; par des communicants politiques. Et contre tout cela, on disposerait d'un peu de force conc&#233;d&#233;e par le d&#233;sespoir, arrach&#233; pour chacun autant qu'il le peut. C'est dans ce pouvoir que r&#233;siderait ce th&#233;&#226;tre, un pouvoir qui serait davantage qu'une puissance : plus simplement un possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a ce moment terrible et d&#233;chirant, &#224; la fin, o&#249; l'une des s&#339;urs exige de son fr&#232;re qu'il lui dise la v&#233;rit&#233;, qu'il lui r&#233;v&#232;le enfin ce qu'il en est. Face &#224; elle, on ne peut ni refuser ni accepter : simplement garder le silence. &#171; Tu sais bien que le texte ne le dit pas &#187;, finit par l&#226;cher, &lt;i&gt;en d&#233;sespoir de cause&lt;/i&gt;, le fr&#232;re, ou l'acteur qui en endosse la charge. Th&#233;&#226;tre de ce dialogue avec la pi&#232;ce, qui la prendrait au s&#233;rieux dans la mesure o&#249; elle jouerait tout par elle ; dialogue avec nous-m&#234;mes, devant quoi la pi&#232;ce et son drame sont jou&#233;s ; dialogue avec tous ces silences dans lesquels le monde se joue, avec lesquels il se joue de nous. Il faudrait hurler dans ces silences-l&#224;, ou les laisser &#224; leur t&#226;che ? On est devant cette question comme devant notre vie qui se l&#232;ve &#224; bout portant, l&#224;, tout pr&#232;s, si loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce pr&#232;s et ce loin se dressent aussi sur la toile en fond de sc&#232;ne qui fait jouer une adaptation cin&#233;ma de la pi&#232;ce &#8212; par l&#224;, on nous donne les bribes de la fable qui nous manque, on nous donne &#224; voir aussi un fant&#244;me de vie, que les acteurs sur le plateau rejouent : sont-ce d'autres fant&#244;mes ? Ou les fant&#244;mes des corps de cin&#233;ma ? La pi&#232;ce revient par &#224; coups, dans le noir et blanc, par les corps : revenant comme un spectre, elle raconte aussi l'histoire d'une obsession. Jouer &lt;i&gt;Les Trois S&#339;urs&lt;/i&gt; inlassablement est peut-&#234;tre l'&#339;uvre de ce monde-ci. Alors on n'aurait rien appris ? Au contraire peut-&#234;tre, il faudrait faire les m&#234;mes erreurs de ces trois femmes-l&#224; pour &#233;crire en nous les le&#231;ons pour le si&#232;cle &#224; venir. Se dire qu'il n'y a rien attendre du monde, de son avenir : se persuader que les autres sont en nous-m&#234;mes ; se r&#233;clamer du pr&#233;sent ; refuser de faire de l'autre un capital. Autre mani&#232;re de voir le film : dans la frontalit&#233; &#233;trange de la reconstitution acad&#233;mique, on mesure tout ce que le plateau d&#233;cape, renouvelle. Finalement, ce qui est incompr&#233;hensible, c'est la vieille foi dans la fid&#233;lit&#233; r&#233;aliste des corps et des paroles que l&#232;ve le film, et l'&#233;vidence, elle serait plut&#244;t sur la sc&#232;ne dans ce trembl&#233; des fictions et de la pr&#233;sence, l&#224; o&#249; seule peut &#234;tre possible l'&#233;coute de ces forces encloses l&#224;, sous la dorure des mots, sous la poussi&#232;re ancienne de la sc&#232;ne &#233;crite. Oui, le th&#233;&#226;tre n'a peut-&#234;tre fait qu'interpr&#233;ter ses classiques, et il faut d&#233;sormais les transformer en pr&#233;sent br&#251;lant d'urgence dans la cendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Un dernier mot comme une derni&#232;re parole : d'o&#249; vient cette pens&#233;e, juste apr&#232;s la fin, que le sentiment de l'urgence parcourue ici patiemment t&#233;moigne d'un regard sur le th&#233;&#226;tre tout entier ? D'o&#249; vient que ce jeu au pr&#233;sent avec le texte ancien vibre d'une singularit&#233; si pr&#233;cise ? D'o&#249; vient que sous ce travail dense, singulier, au mot &#224; mot de l'&#339;uvre, fraie la qu&#234;te d'un universel ? Et que cet universel soit &#224; l'oppos&#233; d'un vague sentiment arrach&#233; de notre &#233;poque, mais puis&#233; au vif de ce temps ? Que l'&#233;motion et la pens&#233;e soient li&#233;es l'une &#224; l'autre sans qu'on puisse s&#233;parer ici l'une de l'autre n'est pas la seule force du spectacle : c'est sa gr&#226;ce, comme un miracle. Cela tient peut-&#234;tre au myst&#232;re attach&#233; aux derni&#232;res paroles, celles qui inaugurent ce qu'on ignore encore.)&lt;/p&gt;
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		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Dans le monde &lt;i&gt;r&#233;ellement renvers&#233;&lt;/i&gt;, le vrai est un moment du faux. &#187; &lt;i&gt;La Soci&#233;t&#233; du spectacle&lt;/i&gt; (1967), Guy Debord (th&#232;se 9).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le po&#232;me en entier pourrait &#234;tre la &lt;i&gt;l&#233;gende&lt;/i&gt; du spectacle : &#171; Et si nous avons besoin de tant d'amour, &#224; qui la faute ? / Si nous ne pouvons radicalement pas nous adapter/A cet univers de transactions g&#233;n&#233;ralis&#233;es/Que voudraient tant voir adopter/Les psychologues, et tous les autres ? / Et si nous avons besoin de tant de r&#234;ves, &#224; qui la faute ? / Si une fraction non encore d&#233;termin&#233;e de notre psych&#233;/Ne peut d&#233;finitivement pas se contenter/D'une harmonieuse gestion de nos pulsions r&#233;pertori&#233;es/Quatre ou cinq, au maximum ? / Et si nous avons besoin de croire &#224; quelque chose/Qui nous d&#233;passe, nous tire en avant, et dans lequel en m&#234;me temps on se repose,/Si nous avons besoin d'un bonheur absolument pas quantifiable/D'une force int&#233;rieure qui germe en nous et se joue des impond&#233;rables/Qui se d&#233;veloppe en nous et donne &#224; notre existence une valeur, une utilit&#233; et un sens inali&#233;nables,/Si nous avons besoin aussi et en m&#234;me temps de nous sentir coupables/De nous sentir humili&#233;s et malheureux de ne pas &#234;tre plus que nous sommes/Si vraiment nous avons besoin de tout cela pour nous sentir des hommes,/Qu'allons-nous faire ? / Il est temps de l&#226;cher prise. &#187; &lt;br/&gt;M. Houellebecq, &lt;i&gt;La Poursuite du bonheur&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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