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	<title>arnaud ma&#239;setti | carnets</title>
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	<description>Carnets d'&#233;critures et de lectures, journal, images, textes &amp; fictions web. (Depuis octobre 2005)</description>
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		<title>arnaud ma&#239;setti | carnets</title>
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		<title>Les Extases | un r&#233;cit #1</title>
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		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Il Bernini&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/fictions-du-monde-recits/les-extases/" rel="directory"&gt;Les Extases&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/arton2230.jpg?1620028297' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='109' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;center&gt;&lt;small&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Texte en cours | projet collectif d'&#233;criture &#224; partir des trois extases du Bernin &#224; Rome. &lt;br class='autobr' /&gt;
R&#233;cit lu au &lt;a href=&#034;http://theatre-vitez.com/2018/06/lectures-contemporaines-3/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;th&#233;&#226;tre Antoine-Vitez &#224; Aix-en-Provence le 21 novembre&lt;/a&gt;, &lt;br/&gt;lors de la soir&#233;e consacr&#233;e aux &#034;lectures contemporaines&#034;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;/center&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;J'ai cru longtemps, Monsieur &#8212; car moi aussi, j'ai connu la folie &#8212;, j'ai cru, enfant, dans le froid du Nord et sous la pluie, j'ai cru au monde comme un ciel plein qu'une d&#233;chirure pourrait arracher, et accomplir, et ensevelir, et que je le regarderai tomber, enfant &#8211; &#244; monde, que la terre te soit l&#233;g&#232;re : c'est ce que je me disais, en rentrant de l'&#233;cole, et qu'il faisait froid, et que le temps manquait d&#233;j&#224;, et qu'il fallait &#234;tre ailleurs, et que les corps tombaient autour de moi dans les r&#234;ves, le monde comme un ciel empli, cela longtemps je l'ai cru, Monsieur, je m'en souviens comme d'un serment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, que la terre soit l&#233;g&#232;re aussi &#224; cet enfant qui s'&#233;loigne, tandis que le monde qui n'est qu'un ciel, perdu et manquant, ne cesse de s'effondrer encore et encore, de s'effondrer sur lui-m&#234;me, et sur nous qui le regardons tomber, qui sommes la poussi&#232;re sous lui, qui sommes la l&#233;g&#232;ret&#233; sur la terre emport&#233;e chaque jour que dieu fait, et il en fait un par jour, la nuit quand nous r&#234;vons ce que nous oublierons le lendemain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai cru &#8212; je crois encore, Monsieur &#8212; qu'il suffisait de cela : de croire au monde pour le maintenir en moi, comme possible, comme envisageable, comme ce crachat qui frappe le sol pour venger les insultes, comme ce qui insulte en retour, comme ce visage crach&#233; et sur lequel on crache, au retour de l'&#233;cole sous la pluie froide qui tombe d'un ciel plein, lourd pourtant, de toute une folie qui le peuple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que le monde soit ce qui cesse toujours d'avoir lieu quand on se pose devant lui et qu'on lui demande de r&#233;pondre de tout cela, et qu'il garde le silence : c'&#233;tait ce que je refusais de voir alors, pr&#233;f&#233;rant croire que le silence &#233;tait le mien, et le refus. Que le monde soit ce qui cesse toujours d'avoir lieu quand on le regarde, et qu'on en vienne &#224; le plaindre, et &#224; en avoir honte, et avoir honte de le plaindre : c'&#233;tait la seule &#233;vidence qu'il m'aura fallu comprendre, et qui nomme peut-&#234;tre ce que vous avez nomm&#233;, Monsieur, la fin de l'enfance, qui est d&#233;j&#224; la mort, dans laquelle infiniment d&#233;sormais je m'engage de toutes mes forces.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai cru longtemps que l'Histoire n'existait que dans les fables, et que les hommes en armes ne hurlaient pas en se tenant les entrailles d&#233;chir&#233;es devant les citadelles prises par d&#233;s&#339;uvrement et pour la Gloire de Dieu, que les hommes en armes ne faisaient qu'entre deux messes que dormir &#224; c&#244;t&#233; de leur &#233;p&#233;e, et qu'ils r&#234;vaient souvent &#224; nous puisque chaque &#233;poque r&#234;ve la suivante. Je sais maintenant que nous sommes sans h&#233;ritiers, que notre testament est trop ratur&#233; pour &#234;tre lisible, que nous n'avons plus d'armes, et que les citadelles sont en nous d'abord, celles qu'il faut prendre, et raser, et qu'il n'en reste rien, n'est-ce pas ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la terreur qui commence le ciel vide, et qui nous en lib&#232;re, lib&#232;re en nous les forces de ne jamais c&#233;der &#224; la tentation de remplir ce vide, j'avance d&#233;sormais, dans cette terreur et en elle, et dans sa pr&#233;cision nette. Et c'est comme marcher dans la chaleur, l'envers du froid de l'enfance, du Nord, la br&#251;lure tout au sud des mondes, l'essoufflement de mai qui ressemble aux morsures d'ao&#251;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est marcher dans Rome, par exemple, si Rome &#233;tait possible, s'il n'&#233;tait pas ce ciel ouvert par l'Histoire, cette fable que racontent les fables, la l&#233;gende du monde, oui : la l&#233;gende que les peintres apposent &#224; leurs tableaux, sous l'image, pour en expliquer le sens : vous voyez un homme mourant sur la toile, et la l&#233;gende &#233;crit la Joie du Fils de l'Homme, et vous penchez la t&#234;te longtemps, jusqu'&#224; toucher le sol, baiser les pieds, adorer le sacrifice. Vous vous en souvenez, Monsieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rome est partout o&#249; vous tournez les yeux, partout elle vous cerne, partout elle a lieu aussi, sur chaque pierre elle pr&#233;tend exister, chaque mur est une relique, l'histoire faite chair, l'histoire lev&#233;e en sa pr&#233;sence r&#233;elle, le sang des hommes, cimeti&#232;re de toutes les histoires perdues, source o&#249; tout converge peut-&#234;tre, mais d'o&#249; tout prend racine comme un bois mort encore debout par la puissance de son corps souterrain, plus immense encore sous la terre qu'au ciel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La sc&#232;ne est &#224; Rome, comme toujours quand la sc&#232;ne est l'Histoire et que l'histoire pourrait &#234;tre la n&#244;tre si on osait : et cette fois on ose, on est &#224; Rome en se croyant comme toujours &#234;tre au centre de l'Histoire, et cette fois on y est, puisque les fascistes sont au pouvoir et puisque le pouvoir leur est d&#251;, alors on marche dans cette ville qui est la leur, pleurant de honte d'&#234;tre parmi la ville une part d'elle, esp&#233;rant sans y croire trouver en elle son lieu le moins insult&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contre le monde, contre sa propre enfance, contre ce que l'Histoire nous a fait, contre ce qu'elle ne cesse de faire de nous, et d'abord, contre ce qu'elle fait &#224; elle-m&#234;me : produire son effondrement, on cherche &#233;perdument des contre-poisons, des sortil&#232;ges, des conjurations communes et d&#233;cisives, et qui briserait en mille nos solitudes, quelque chose enfin qui nous sauveraient. Non.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous avez raison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous &lt;i&gt;sauveraient&lt;/i&gt; ? &#201;videmment le mot pi&#232;ge : tout ici est un pi&#232;ge, un d&#233;sespoir. Le salut est d'une autre vie : et nous n'avons pas d'autres vies que celle qui dans le corps bat comme un d&#233;sir ; nous n'avons pas d'autres mondes et c'est contre la pens&#233;e des arri&#232;res-mondes que nous d&#233;sirons encore, dans la m&#233;lancolie, et il faut d&#233;sirer puissamment contre notre d&#233;sir de fuir : c'est ainsi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; pour le pi&#232;ge et voil&#224; pour le d&#233;sespoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et quant &#224; la m&#233;lancolie, elle est notre seule joie qui nous sauve des fascistes et des pluies d'enfance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On se perd longtemps dans ces pens&#233;es, il fait si chaud, et dans tout ce th&#233;&#226;tre des corps immobiles, des sc&#232;nes &#233;crites depuis toujours, des pi&#232;ges qui sont des r&#244;les comme des cadavres pos&#233;s sur nous-m&#234;mes, on chercherait bien plut&#244;t &#224; en finir avec la ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est au c&#339;ur de Trastevere, de l'autre c&#244;t&#233; du fleuve quand vous tournez le dos &#224; la Rome &#233;ternelle, que vous vous dirigez plut&#244;t vers ce qui pr&#233;f&#232;re mourir infiniment, le sud de la ville, le soleil en plein visage, l'ombre &#224; la verticale de votre corps : -et comme cinq livres que vous n'ouvrirez jamais et que vous emporterez en toute h&#226;te dans le plus beau sourire qui soit &#224; l'Alcazar la veille du jour-dit, vous empruntez des rues, vous les empruntez les unes apr&#232;s les autres, via di San Crisogno, puis via dei Tabacchi, puis la longue et belle via Anicia, vous passez devant la Police d'&#201;tat, vous remarquez la tr&#232;s belle fa&#231;ade qui la suit, mais vous ne restez pas longtemps apr&#232;s voir lu que sur la plaque, le b&#226;timent accueille le Comando carabinieri, Tutela Patrimonio Culturale : quartier g&#233;n&#233;ral des Carabiniers pour la protection de l'h&#233;ritage culturel, un programme, vraiment, et qu'il fonde ce monde plus s&#251;rement que nos pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chiesa San Francesco a Ripa &#8212; comme un corps de pierre pos&#233; au bord du fleuve l&#224; o&#249; il amorce ce l&#233;ger virage, cette chute de rein imperceptible ici, o&#249; se blottit l'&#233;glise. Vous entrez, Monsieur, puisqu'il fait chaud, que vous ne parvenez plus &#224; penser dans la m&#233;lancolie et le d&#233;sir d'autres vies impossibles, et que l'&#233;glise est faite pour cela, et pour vous, qu'elle rappelle un serment, qu'elle se dresse maintenant comme un d&#233;sir entre soi et la ville comme un ciel vide, et que l'&#233;glise est vide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ludovica est n&#233;e Albertoni, des puissants Albertoni de Rome quand Rome &#233;tait peu puissante, et que Florence m&#234;me la dominait, qui &#233;tait domin&#233;e par Venise, que rien ne pouvait dominer alors. -Quand le p&#232;re de Ludovica, le patricien Stefano, meurt dans le quinzi&#232;me si&#232;cle agonisant, elle est abandonn&#233;e par sa m&#232;re, sans doute : &#233;lev&#233;e par ses tantes dans la soumission des p&#232;res et l'adoration de Dieu. On ne sait rien d'elle. Seulement qu'on la marie de force deux fois : &#224; un homme d'abord, un vieillard qui la laissera veuve &#224; l'&#226;ge des d&#233;sirs, &#224; Dieu ensuite, un plus que vieillard auquel elle vouera donc ses d&#233;sirs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous avancez dans l'&#233;glise, peu remarquable, ou comme on en voit cent dans notre pays, mille dans cette ville : une &#233;glise qui joue le mauvais r&#244;le, et qui le joue mal, qui semble imiter seulement ce que pourrait &#234;tre une &#233;glise si elle &#233;tait belle, si elle croyait encore qu'on pouvait croire en Dieu. Vous avancez dans le d&#233;s&#339;uvrement et sans rien de la Gloire qui sur les murs est de seconde main. Au transept, vous tournez vos regards vers le Nord, vers l'enfance, pensez-vous, et vous avez peut-&#234;tre raison. Peut-&#234;tre la voyez-vous un peu, &#224; travers la pluie qui ne tombe plus. Mais vous voyez plus s&#251;rement Ludovica telle que l'&#233;ternit&#233; ne la peindra jamais, et que Le Bernin a sculpt&#233;, saisi pour toujours, c'est-&#224;-dire pour vous de ce c&#244;t&#233; des si&#232;cles et du d&#233;sespoir, de la m&#233;lancolie crach&#233;e et du d&#233;sir des conjurations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ludovica le corps &#233;cart&#233; par le d&#233;sir encore et les yeux ferm&#233;s de d&#233;sirer mieux voir ce que le jour d&#233;robe et que la nuit fait &#233;clater en elle, de morsure donc et sur la peau, le drap&#233; des voiles qui est la forme informe que prend le plaisir quand pos&#233; sur le corps il d&#233;joue les formes donn&#233;es du corps et l'invente posant sur elle un corps alt&#233;r&#233; de d&#233;sir qui n'en peut plus de d&#233;sirer, et la main sur le ventre l'autre sur le sein gauche comme pour d&#233;signer le lieu o&#249; passe le d&#233;sir premier qui ex&#233;cute l'&#339;uvre et le plaisir, et le corps et la lumi&#232;re que Le Bernin aussi a sculpt&#233;s et ne cesse de sculpter par l'ouverture qu'il a faite, vers l'Est, et l'Ouest, et qui complote pour se poser sur le visage et les drap&#233;s, comme un d&#233;sir qui ne laisse jamais tranquille l'extase ahurissante de Ludovica la Bienheureuse Luisa Albertoni.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_6604 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/cappella_palluzzi-albertoni_di_giacomo_mola__1622-25__con_beata_ludovica_alberoni_di_bernini__1671-75__e_pala_del_baciccio__s._anna_e_la_vergine__05.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/cappella_palluzzi-albertoni_di_giacomo_mola__1622-25__con_beata_ludovica_alberoni_di_bernini__1671-75__e_pala_del_baciccio__s._anna_e_la_vergine__05.jpg?1542903161' width='500' height='363' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Vous sortez de l'&#233;glise comme de son corps &#224; elle, comme du v&#244;tre, comme du ventre dernier du monde, crach&#233; par lui pour mieux cracher ce qu'il reste du monde apr&#232;s le dernier souffle du d&#233;sir, Monsieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et vous ne comprenez pas, mais vous vous mettez &#224; chercher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous savez que Giovan Lorenzo Bernini, Il Cavaliere Bernini, que dans votre langue vous nommez parfois Le Bernin, le second Michel-Ange, qui traversa le dix-septi&#232;me si&#232;cle d'un souffle, a commis cette Ludovica quand il &#233;tait vieillard : que cette jeunesse jet&#233;e dans le monde &#233;tait aussi comme une insulte &#224; ce qui le ravageait, la vie enti&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, ainsi d&#233;vast&#233;, vous marchez dans Rome, avec la seule pens&#233;e : qu'il faut se retenir de pleurer, pas maintenant, pas ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le type &#224; l'entr&#233;e de l'&#233;glise, l&#224; depuis toujours vous a dit : Il Bernini a sculpt&#233; trois extases &#233;parpill&#233;es dans Rome. Vous marchez et vous ne poss&#233;dez rien que cette pens&#233;e de voir les deux autres, de voir aupr&#232;s d'elles ce qui ach&#232;vera la premi&#232;re, qui &#233;tait la derni&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous plongez au c&#339;ur de Rome cette fois, dans le centre nerveux de la ville d&#233;sormais close par ces p&#233;ages qui ne laissent plus passer que les touristes : dans cette Rome livr&#233;e au pillage des appareils photos, vous marchez sans rien voir, et m&#234;me vous h&#226;tez le pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; midi, enfin &#224; la Chiesa di Santa Maria della Vittoria, vous trouvez porte close &#233;videmment. Entre soi et le d&#233;sir, il y aura toujours la police et les horaires de d&#233;jeuner ; entre soi et le monde, toujours ce qui nous en &#233;loigne dans l'espace et le temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors vous attendrez, vous t&#226;cherez d'attendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous serez les premiers &#224; entrer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Longtemps vous serez seul &#224; nouveau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que vous verrez d'abord, ce sont les &#233;chafaudages autour de l'Extase. Que ce r&#233;el rende indistincte sa destruction de sa construction, c'&#233;tait d&#233;cid&#233;ment une loi g&#233;n&#233;rale : qu'il soit en perp&#233;tuelle r&#233;novation, c'&#233;tait comme une fatalit&#233; qu'on ne regardait plus. Il fallait traverser cela, et c'&#233;tait sans doute juste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Estasi di Santa Teresa est dit-on l'absolu de l'art baroque. Je ne sais rien du baroque, du Bernin, de l'absolu : je sais seulement ce face &#224; quoi je suis, dans Santa Maria Della Vittoria ce jour de mai qui tombe sur moi soudain de plus haut que la jeune fille que Le Bernin a prise pour mod&#232;le autrefois, hier, maintenant encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce que c'est le miracle de l'extase : l'art du Bernin n'est pas dans la pierre taill&#233;e, mais dans la lumi&#232;re creus&#233;e autour, qui vient de l'ouest, et qui va frapper la paroi derri&#232;re l'extase pos&#233;e comme Ludovica &#224; l'est, et revenir vers nous, en frappant de nouveau le visage de Teresa. L'art du Bernin est de fabriquer chaque jour du jour, et &#224; chaque moment, de travailler la lumi&#232;re, o&#249; qu'elle soit, pour la jeter malgr&#233; elle sur la pierre, l&#224;-bas, lev&#233; &#224; cinq m&#232;tres de hauteur. C'est une le&#231;on aussi pour nos jours, pour nos nuits surtout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Teresa n'est pas seule : il y a l'angelot ridicule des fables, il y a la direction d'acteurs grotesque des Anciens : il faudrait ne pas voir cela. Il faudrait tourner les regards, et vous verriez, sur les coursives sup&#233;rieures, sculpt&#233;s par Le Bernin, les visages d'hommes regardant l'Extase. Et tout ce jeu de regard que vous regardez vous d&#233;signe comme regard, Monsieur, ne dites pas non. Vous &#234;tes ici &#224; la t&#226;che, Monsieur : vous &#234;tes condamn&#233; &#224; &#234;tre celui qui regarde, regardant ce que vous ne saurez voir, une jeune fille soupirant de d&#233;sir p&#233;n&#233;tr&#233;e par Dieu lui-m&#234;me souriant sous les traits d'un Angelot beau comme un diable.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_6605 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/o_xcstqjkveynnnslr04miwh7fi.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/o_xcstqjkveynnnslr04miwh7fi.jpg?1542903161' width='500' height='731' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Vous regardez longtemps parce que c'est impossible de ne pas le faire. Voil&#224; ce que fait Le Bernin, bien plus que le visage d'une jeune fille, bien plus qu'un corps tordu de plaisir, bien plus qu'une extase mystique comme les guides le racontent pour vous aveugler. Mais c'est impossible d'&#234;tre aveugle quand tout le Bernin s'acharne sur vous et sculpte en vous (c'est l&#224; l'&#339;uvre du Bernin, ultimement secr&#232;te) sculpte sur vous un regard qui exhausse le v&#244;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la vie, on vous dit d'agir, de ne pas rester spectateur : d'&#234;tre acteur de votre vie : et chaque instant de chaque seconde, on vous en d&#233;poss&#232;de pourtant les forces ; vous &#234;tes acteur de ce que vous ne parvenez ni &#224; voir ni &#224; vivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis, ici, l&#224;, devant Santa Teresa di Bernini vous &#234;tes soudain Spectateur enfin d'un corps arrach&#233; &#224; ce pour quoi le corps &#233;tait li&#233;, la soumission au Dieu, ici dress&#233; de d&#233;sir contre pourtant la Loi m&#234;me des hommes ; oui, spectateur de cela qui &#233;tait &#224; la fois le blasph&#232;me et l'expression de la foi, de la pure Loi que jamais Homme ait faite : spectateur de ce qui lie l'impouvoir &#224; l'invention d'un corps. Monsieur, vous savez bien de quoi je parle, je parle aussi des fascistes et aussi de cette ville, et de toutes les villes o&#249; vous marchez, dans ce bas monde qui s'effondre, ne faites pas l'innocent Monsieur, vous &#234;tes aussi coupable que le reste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Vous regardez donc tout cela qui tombe des cintres, et les r&#244;les qui s'effacent en s'ex&#233;cutant, et les regards qui soudain sont les v&#244;tres et qui vous enseignent l'art de regarder pour mieux voir, ce qui nous arrache aux Lois, les blasph&#232;mes ; et comment cela passe par le corps, comment cela passe d'un corps l'autre, comment le d&#233;sir est premier dans l'ordre des affranchissements, qu'il est une initiation &#224; ce qui brise tout &#224; la fois le d&#233;sespoir et la solitude, qu'il est somme toute toujours ce contre quoi le fascisme se l&#232;ve &#8211; que c'est pourquoi les fascistes s'abattent d'abord contre le corps, et le dressent, et lui disent quoi d&#233;sirer, et comment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous restez longtemps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pr&#234;tre vous a vu jeter quelques mots dans votre carnet noir, et voudrait vous parler ; il vous dit la lumi&#232;re de onze heures est la plus belle. Vous l'&#233;coutez gravement, pensant &#224; la lumi&#232;re de minuit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand il s'est &#233;puis&#233;, que vous avez, vous, &#233;puis&#233; tout votre italien de pacotille, que le cours de la pacotille s'est tari entre vous, qu'il ne reste que de la poussi&#232;re et du temps perdu, vous le remerciez. Il vous dit : vous &#233;crirez sur Santa T&#233;r&#233;sa, n'est-ce pas. Vous ne lui dites pas, Monsieur, que c'est aussi pour cracher sur le monde et le d&#233;sespoir, que c'est aussi pour dire le Nord, le serment, et la honte, que c'est pour raconter la qu&#234;te des conjurations que vous &#233;crirez peut-&#234;tre, plus tard, si le temps le permet, et si le d&#233;sir ne vous terrasse pas avant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Vous &#234;tes d&#233;j&#224; loin, oublieux des promesses que vous romprez, vous marchez le long de Roma Termini, la gare Centrale &#8212; vous longez les rails et vous pensez &#224; la verri&#232;re de Saint-Jean, aux escaliers de Saint-Charles, et vous marchez, dans le jour qui pourrait tomber de fatigue avant vous : vous savez que ce n'est pas loin d'ici, la derni&#232;re extase du Bernin, qui est aussi la premi&#232;re qu'il a arrach&#233;e &#224; la pierre , jeune homme malhabile et fougueux, d&#233;sireux de tout changer du monde, sans savoir qu'il le ferait vraiment, la preuve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous passez devant une &#233;glise abandonn&#233;e, et vous continuez : plus loin encore, des squats, des hangars, pourquoi pas des docks ? La ville s'enfonce ici dans ce qui n'est pas la ville, mais son mauvais r&#234;ve &#8212; plus loin encore, c'est sans doute le bord du monde, un gouffre si grand que tout Rome pourrait s'y pr&#233;cipiter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marche arri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Devant l'&#233;glise abandonn&#233;e, vous doutez &#8212; c'est d&#233;j&#224; un premier pas dans la voie obscure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous poussez la mauvaise grille, un coup d'&#233;paule dans la lourde porte de bois : &lt;i&gt;miracle&lt;/i&gt;, elle s'ouvre. Un homme endormi se r&#233;veille sur un banc poussi&#233;reux du fond, qui est aussi un banc des premiers rangs, dans cette &#233;glise minuscule. C'est le pr&#234;tre. Il a mille ans. Il pourrait s'&#233;crouler devant vous. Il va le faire. Mais avant, il tient &#224; vous accueillir dans l'&#233;glise Santa Bibiana qui est sa vie enti&#232;re, et sa mort sans doute, demain, tout &#224; l'heure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je r&#233;ponds peu, et mal. J'avance. Je sais me rep&#233;rer, je vais droit au transept Nord : rien. Au sud : rien non plus. Des mauvais tableaux, des petits ma&#238;tres obscurs qui n'ont su peindre que des toiles noires, pas m&#234;me na&#239;ves, &#233;videntes et pleines comme le ciel d'alors.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je regarde partout. O&#249; est l'extase ? O&#249; Bernini ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je dis juste ce mot au vieillard : Bernini ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me sourit, ne r&#233;pond pas &#8212; tend un doigt tremblant vers moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je souris aussi, incr&#233;dule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je comprends soudain que c'est quelque chose au-dessus de moi qu'il d&#233;signe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me retourne.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_6606 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/d5f87e6b86b3e366cb8789152240051a.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/d5f87e6b86b3e366cb8789152240051a.jpg?1542903161' width='500' height='667' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Comment ne pas l'avoir vue ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La statue tr&#244;ne seule au-dessus de l'autel, il n'y a qu'elle, dans l'&#233;glise, rien d'autre &#224; voir qu'elle : comme l'avoir manqu&#233;e ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Santa Bibiana en chair et en os : en drap&#233;, en extase. Mais debout. Mais &#224; peine fr&#244;l&#233;e par le Dieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle est soutenue par une colonne. Une extase ? Non. Un martyr. La sc&#232;ne du Bernin est celle de la mort de Bibiana, martyr des premiers si&#232;cles, ici fouett&#233;e, insult&#233;e, frapp&#233;e &#224; mort, bient&#244;t ex&#233;cut&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une extase pourtant : dans le d&#233;lire de la mort, on raconte qu'elle &#233;prouva Dieu dans sa chair, qu'elle mourut ainsi, dans l'illumination autant que transperc&#233;e de coups.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le jeune Bernin nous donne le&#231;on, tout aussi bien &#8212; et m&#234;me plus encore &#8212; que le vieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mort n'est pas le contraire de la vie : mais du d&#233;sir. Ce qu'affronte Bibiana, ce contre quoi lutte le jeune Bernin, c'est la puissance de la mort &#224; l'&#339;uvre partout, et que la pierre se dresse pour dire ce moment juste avant la mort, et la voil&#224; repouss&#233;e pour toujours dans l'au-del&#224; du temps, dans l'arri&#232;re-monde des dieux, dans la foi des enfants qui croient au Ciel en raison de l'Enfer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ici, ni enfer ni ciel : simplement le corps pos&#233; entre les coups et la mort, dans le pr&#233;sent absolu d'un d&#233;sir d&#233;lirant la vie qui reste, et qui est toute enti&#232;re l&#224; : conjurant follement la folie de cette encore de la vie et du d&#233;sir. Encore, oui, encore est le mot des hommes et des femmes acharn&#233;es l'un vers l'autre, quand ils disent que le ciel est vide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et d'un crachat &#224; l'autre, des coups donn&#233;s par le monde aux coups rendus finalement, le cercle se ferme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous demandez, quelle le&#231;on, Monsieur ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Celle que le corps offre quand il passe de l'autre c&#244;t&#233; de la chose, quand il &#233;chappe aux mains des P&#232;res et des Hommes, qu'il n'est pas ce que l'on croit, donn&#233; au regard, mais plut&#244;t qu'il rend impossible sa vision : quand de ce versant de l'Histoire arrach&#233;e &#224; Dieu le d&#233;sir s'&#233;tablit aussi contre Dieu, comme une force terrassant la ma&#238;trise par le d&#233;bordement du corps. &lt;br class='autobr' /&gt;
Quand vous n'&#234;tes face &#224; cela plus ma&#238;tre de votre regard : que le corps vous arme d'un regard que vous ignoriez savoir poss&#233;der.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand vous &#234;tes jet&#233;s de nouveau au monde, s&#251;r que la lumi&#232;re est un instrument pour fabriquer du temps, que le temps n'est donc pas cette chose faite pour vous mettre en retard, et bonne &#224; perdre, &#224; gagner comme des pi&#232;ces de m&#233;tal : que le temps invente sa loi, comme il invente les corps &#8212; que le d&#233;sir est ce qui nous lie &#224; ce que nous d&#233;sirons choisir encore comme forces capables de nous arracher &#224; ce monde pour mieux l'inventer &#224; son tour, Monsieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous disiez la fin de l'enfance, Monsieur ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous disiez : l'Histoire est une insulte ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous cherchiez des histoires capables de l'insulter ? Vous cherchiez des images qui sauraient la nommer et pour mieux dire, la traverser ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous cherchiez une histoire, un chemin dans l'histoire, un lieu o&#249; l'histoire aurait lieu ? Monsieur ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On dit de Rome qu'elle est une image. Une image de quoi ? A-t-on besoin de miroir quand on dispose de la lumi&#232;re du Bernin, &#224; minuit ? A-t-on besoin d'une image quand face aux Extases vous voyez ce que vous ne pourrez jamais voir, et qui cependant vous regarde ? A-t-on besoin de Rome quand &#224; deux m&#232;tres, le d&#233;sir sous sa forme la plus insoutenable vous appelle, vous implore, vous demande, le plus naturellement du monde, ce que vous faites l&#224; ? Ce que vous allez en faire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous, vous partez, que faire d'autre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous partez, mais juste avant, vous regardez encore, encore, encore, encore, vous regardez longtemps, pour vous souvenir, Monsieur, pour oublier, et surtout, ce d&#233;sir, pour l'emporter.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_8203 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/arton2230.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/arton2230.jpg?1620028642' width='500' height='351' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		
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