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	<title>arnaud ma&#239;setti | carnets</title>
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	<description>Carnets d'&#233;critures et de lectures, journal, images, textes &amp; fictions web. (Depuis octobre 2005)</description>
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		<title>arnaud ma&#239;setti | carnets</title>
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		<title>Claudine Galea | Images du Dernier Tango &#224; Paris dans Tango</title>
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		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Ce que nous font les images et qu'en faire ?&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/recherches-articles-communications/" rel="directory"&gt;RECHERCHES | ARTICLES &amp; COMMUNICATIONS&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/img_2966.jpg?1773955555' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='93' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Dans le cadre du colloque &#171; Claudine Galea : gestes d'&#233;criture &#187;, qui a lieu &#224; Albi du 17 au 19 mars, je d&#233;pose ici ma proposition de courte intervention &#8220;Remix&#034; autour de la notion d'image dans l'&#339;uvre de Gal&#233;a &#8212; ici, autour de celles qui fondent son dernier texte, &lt;i&gt;Tango&lt;/i&gt;, paru en mars 2026 aux &#233;ditions Espace 34.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai pas vu &lt;i&gt;Dernier tango &#224; Paris&lt;/i&gt;. Je ne poss&#232;de aucune de ces images en moi &#8212; le corps de Marlon Brando sous le pont, ni le cri de Maria Schneider pris pour celui de Jeanne, les chairs d&#233;figur&#233;es de Francis Bacon au g&#233;n&#233;rique &#8212; corps d&#233;j&#224; tordus qui annoncent ce que le film fera plier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai pas vu ce film mais je vis dans le monde qui l'a rendu possible, que le film autorise et prolonge et prouve, et nomme et donne &#224; voir et par elle se confirme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai pas vu &lt;i&gt;DerniertTango &#224; Paris&lt;/i&gt; de Bernardo Bertolucci, mais j'ai lu Tango (MariaMarlon restes d'un film) de Claudine Gal&#233;a, et lu par l&#224; le regard d'une femme qui l'a vu &#224; dix-huit ans et qui des ann&#233;es plus tard, aujourd'hui, &#233;crit depuis le coup re&#231;u, et la faille ouverte par l'&#233;poque qui nous permet de voir autrement les images d&#233;j&#224; vues. Si l'art est l'endroit o&#249; l'on respire, il est aussi celui o&#249; l'on suffoque &#8211; l'air rance de l'&#233;poque aussi qu'on inspire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai pas vu &lt;i&gt;DerniertTango &#224; Paris&lt;/i&gt; et pourtant je sais ce qu'il montre. Au-del&#224; de ses plans ou au-dedans d'eux, je sais la lumi&#232;re de Vittorio Storaro sur la peau nue &#8212; je sais leurs effets, car je sais le monde qui rend possible que soit possible un tel film, et qu'on l'&#233;prouve comme un film qui fait &#233;cran au monde qui donne spectacle &#224; sa violence. Je les sais non comme un souvenir, mais comme une loi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Celle d'un monde o&#249; la violence circule sous l'&#233;conomie morale de l'image, o&#249; le spectacle tient lieu de preuve, o&#249; la preuve reconduit ce qu'elle pr&#233;tend r&#233;v&#233;ler. Images qui accumulent ces preuves qui ne prouvent rien sinon la stabilit&#233; de l'ordre. Corps dominants &#224; leur place, corps domin&#233;s &#224; la leur. Les images montent la garde &#8212; sentinelles, forces de l'ordre du visible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne poss&#232;de pas les images du film et je n'en ai pas besoin. Le monde les poss&#232;de pour moi. Le monde en est satur&#233; &#8212; pas de celles-l&#224; pr&#233;cis&#233;ment peut-&#234;tre, mais de leur puissance et de leur loi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car la violence ne r&#233;side pas tant dans l'image : elle s'exerce par l'image, dans le r&#233;gime de circulation et le commerce des regards qui fait qu'une image s'impose, sid&#232;re, cloue. L'image violente ne montre pas la violences &#8212; elle l'est quand elle reproduit dans le regard la structure m&#234;me de la domination. Des images qui s'imposent comme s'impose sa violence : distribuant les r&#244;les, les gestes. Quelqu'un montre. Quelqu'un est montr&#233;. Quelqu'un regarde&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que la violence fait aux corps, l'image l'impose aux yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle capture le regard et le maintient captif. Elle reproduit dans le voir la structure m&#234;me du for&#231;age &#8212; et nomme cela la preuve. Preuve que le monde est ainsi. Preuve de la brutalit&#233;, de sa jouissance. Le pouvoir n'existe que s'iil s'exerce alors il le fait : parce qu'il le peut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Preuve sur preuve, image sur image, le visible tout entier enr&#244;l&#233; comme t&#233;moin de l'ordre &#8212; et l'ordre tient, car l'accumulation des preuves n'a jamais lib&#233;r&#233; personne, elle accoutume et anesth&#233;sie, confirme pour reconduire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors de quelles images s'armer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas celles qui prouvent, les preuves tapissent les murs et les &#233;crans et les m&#233;moires, les salles d'audience o&#249; l'on s'appr&#234;te &#224; prononcer les non-lieu. Pas celles qui montrent &#8212; montrer la violence serait encore la cadrer, et d&#232;s lors fatalement reconduir la position de celui qui choisit ce qu'on voit de la douleur des autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plut&#244;t des images qui conjurent. Des images autres et conjuratoires qui ouvrent dans le visible une place pour ce qui n'a pas encore de forme &#8212; pas encore de corps &#8212; pas encore d'image &#8212; et qui vient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puisque conjurer c'est aussi fabriquer des images oppos&#233;es &#224; d'autres images, lever des images qui brisent le r&#233;gime m&#234;me de la preuve. Des images qui ne sid&#232;rent pas, n'assigne personne &#224; la position du vu ou du montr&#233;, de l'exhib&#233;. Des images qui restituent au regard sa mobilit&#233; et son trouble &#8212; qui ne capturent pas les yeux mais les arment et les vengent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Armer le regard c'est moins le durcir que de lui rendre la possibilit&#233; de ne pas &#234;tre pris, de fuir. De voir autrement que depuis la place assign&#233;e. De d&#233;faire dans le visible la r&#233;p&#233;tition du vu &#8212; la domination reconduite plan apr&#232;s plan, cadre apr&#232;s cadre, si&#232;cle apr&#232;s si&#232;cle, viol apr&#232;s viol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai pas vu ce film, mais j'ai lu un texte compos&#233; du regard qui le conjure par la langue &#8212; et la conjuration est d&#233;j&#224; l'arme, la langue appelant d&#233;j&#224; l'image d'apr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'une image est double : c'est ce que nous rappelait ce matin l'autrice. Qu'elle est par nature bris&#233;e &#8212; elle sid&#232;re et montre, cloue et ouvre, violente et porte en elle le mouvement insurg&#233; qui permet de la d&#233;faire. Un mot traverse Tango le texte qui ne cesse de le hanter, mot qui semble sa frappe, sa pliure : le mot de pourtant. Tango le film est un r&#233;cit d'homme, de domination, et de mort &#8212; pourtant. Ce que Galea aime pourtant de Tango c'est le pourtant lui-m&#234;me. Que le film tienne dans la m&#234;me image, et le m&#234;me corps, la domination et ce que la domination porte de mort en elle.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;La mort au travail dans la domination&lt;br&gt;
les hommes ne l'ont pas vue&lt;br&gt;
les femmes l'ont vue lentement elles se sont mises &#224; la voir et leur regard en a &#233;t&#233; chang&#233;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Dans le m&#234;me plan : la violence masculine, son &#339;uvre de mort et son agonie &#224; venir. L'image de domination qui montre, malgr&#233; elle, l'&#233;tendue de son d&#233;sespoir, sa mort en devenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pourtant ne conc&#232;de pas, ne renie ni ne pardonne rien, ne n&#233;gocie rien. Il voit dans l'image ce que l'image ne voulait pas montrer. Il en creuse la duplicit&#233;, refuse de choisir entre s'y soumettre et la refuser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors s'armer, non contre les images, mais par elles. et celles qui d&#233;font la cl&#244;ture du monde sur sa propre violence &#8212; images d'apr&#232;s la sid&#233;ration, la preuve, et la capture pourtant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des images qui conjurent &#8212; pour que viennent d'autres images.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
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		<title>Claudine Gal&#233;a &amp; Mathieu Amalric | Du manque &#224; l'image</title>
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		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Devenirs de &lt;i&gt;Je reviens de loin&lt;/i&gt; de Claudine Gal&#233;a &#224; &lt;i&gt;Serre moi fort&lt;/i&gt; de Mathieu Amalric&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/recherches-articles-communications/" rel="directory"&gt;RECHERCHES | ARTICLES &amp; COMMUNICATIONS&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/capture_d_e_cran_2026-03-18_a_09.51_50.jpg?1773824174' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='106' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Dans le cadre du &lt;a href=&#034;https://blogs.univ-jfc.fr/bec/2026/01/15/claudine-galea-gestes-decriture/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;colloque &#171; Claudine Galea : gestes d'&#233;criture &#187;&lt;/a&gt;, qui a lieu &#224; Albi du 17 au 19 mars, je d&#233;pose ici ma communication autour et &#224; partir de la pi&#232;ce Je reviens de loin et sa version cin&#233;matographique de Mathieu Amalric, Serre moi fort.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div class='spip_document_16752 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_2937.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_2937.jpg?1773823992' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;R&#233;sum&#233;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Cette communication se propose d'&#233;tudier la pi&#232;ce &lt;i&gt;Je reviens de loin&lt;/i&gt; (2011) et sa r&#233;invention cin&#233;matographique dans &lt;i&gt;Serre moi fort&lt;/i&gt; (2021), adaptation r&#233;alis&#233;e par Mathieu Amalric. L'enjeu est de penser la circulation d'un m&#234;me geste d'&#233;criture entre sc&#232;ne et &#233;cran, et la mani&#232;re dont cette travers&#233;e &#233;claire une po&#233;tique du manque et de la dislocation, centrale chez Galea &#8211; po&#233;tique qui innerve singuli&#232;rement le texte dramatique et que le cin&#233;ma r&#233;v&#232;le et amplifie de son &#233;nergie affective et fragmentaire. Le passage du th&#233;&#226;tre au cin&#233;ma n'est donc pas simple adaptation, mais geste de r&#233;&#233;criture en &#233;cho, qui donne &#224; voir la puissance performative du manque, et la mani&#232;re dont l'&#233;criture galeaienne suscite de nouvelles formes de pr&#233;sence.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;I. Ouverture &#8212; grammaire du deuil de la double fable&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il y a un temps o&#249; la mort est un &#233;v&#233;nement, et &#224; ce titre, mobilise, int&#233;resse, tend, active, t&#233;tanise. Et puis un jour, ce n'est plus un &#233;v&#233;nement, c'est une autre dur&#233;e, tass&#233;e, insignifiante, non narr&#233;e, morne, sans recours : vrai deuil insusceptible d'aucune dialectique narrative. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trois semaines apr&#232;s la mort de sa m&#232;re, Roland Barthes note dans la s&#233;cheresse d'une fiche l'irr&#233;ductible r&#233;sistance du deuil au langage, et combien il &#233;chappe douloureusement au r&#233;cit. Violemment indicible, la perte bascule dans une dur&#233;e informe qui ne conna&#238;t plus d&#233;veloppement ni r&#233;solution. Dans ce basculement, autre chose s'effondre : non pas seulement la pr&#233;sence de l'autre, mais l'adresse qu'on lui portait. Car le plus terrible dans le deuil tient &#224; ce que ce n'est pas tant l'autre qui nous manque &#8212; l'autre nous manque, oui, immens&#233;ment &#8212; mais c'est de savoir qu'on ne manque plus &#224; l'autre disparu. Qu'il n'y a plus personne &#224; qui dire, comme Barthes l'&#233;crira le 11 novembre 1977 : voil&#224;, je suis rentr&#233; (&#171; Solitude = n'avoir personne chez soi &#224; qui pouvoir dire : je rentrerai &#224; telle heure &#187;). Plus personne devant qui revenir. Le mot m&#234;me de retour perd son destinataire &#8211; ou en acquiert un autre plus obscur, plus lointain : je reviens de loin. D'o&#249; ce lointain du monde et par quel retour revenir ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette question n'est pas seulement celle du sujet endeuill&#233; &#8212; c'est aussi, structurellement, celle du th&#233;&#226;tre. Il n'y a de th&#233;&#226;tre peut-&#234;tre qu'endeuill&#233;, o&#249; le deuil serait son principe actif, le lieu et la formule dramaturgique de son processus. Pour le dire avec Enzo Cormann : Th&#233;&#226;tre, lieu o&#249; les morts font retour sur la sc&#232;ne des vivants. De cette intuition, la pi&#232;ce de Claudine Gal&#233;a ferait th&#233;or&#232;me : ce sera ici mon hypoth&#232;se.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est depuis ce point aveugle de l'adresse &#8212; et depuis cette impossibilit&#233; d'une dialectique narrative du deuil &#8212; que je voudrais lire Je reviens de loin de Claudine Gal&#233;a et son devenir cin&#233;matographique dans &lt;i&gt;Serre moi fort &lt;/i&gt; de Mathieu Amalric. Car ce texte, il me semble, ne tente pas de restaurer le r&#233;cit l&#224; o&#249; Barthes constate qu'il s'est effondr&#233;, mais fait tout autre chose : il met en sc&#232;ne &#8212; au sens le plus fort et nu, c'est-&#224;-dire le plus dramaturgique &#8212; le geste par lequel un sujet endeuill&#233; invente, depuis l'int&#233;rieur de la perte, sa fable de substitution, d&#233;ni du r&#233;el et sa doublure : r&#233;cit qui tiendrait lieu de monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je d&#233;voile d'embl&#233;e le principe structurant de Je reviens de loin, parce que ce principe est la condition m&#234;me de la pens&#233;e qu'elle engage. La pi&#232;ce repose sur un dispositif de double fable. D'abord, et pendant la quasi-totalit&#233; du texte, on croit lire le r&#233;cit d'un d&#233;part : une femme, Camille, quitte un matin d'hiver sa maison, son compagnon Marc, ses deux enfants Lucie et Paul. Un geste de d&#233;gagement &#8212; et il faut beaucoup de courage pour faire preuve de cette l&#226;chet&#233;. -Elle s'en va vers l'oc&#233;an tandis que les sc&#232;nes familiales se succ&#232;dent &#8212; petits d&#233;jeuners, dialogues tendres, le jeune Paul qui r&#233;clame sa m&#232;re, la plus &#226;g&#233;e Lucie se r&#233;fugie dans ses gammes de piano. Tout tient, donn&#233; avec la force de l'&#233;vidence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis, tr&#232;s tard dans la pi&#232;ce, au Deuxi&#232;me impromptu, tout bascule. Des voix chorales livrent les faits dans une langue s&#232;che et factuelle, terrible de sobri&#233;t&#233; : Marc, Lucie et Paul ont disparu en montagne. Un dimanche matin, le p&#232;re et les enfants sont sortis. &#171; Ils ont disparu tous les trois / leurs v&#234;tements et leurs affaires &#233;taient rest&#233;s dans le chalet / On a averti la police / [...] on n'a pas retrouv&#233; leur trace / On a attendu le d&#233;gel / Les corps enfouis sous la neige dans une crevasse. &#187; Et l'on comprend alors que la premi&#232;re fable n'&#233;tait qu'une fable de substitution : le th&#233;&#226;tre mental d'une m&#232;re endeuill&#233;e qui, pour ne pas affronter la mort des siens, s'invente le sc&#233;nario o&#249; c'est elle qui serait partie, o&#249; les siens seraient vivants quelque part derri&#232;re elle, o&#249; le manque aurait encore deux bords. Car partir, c'est encore &#234;tre attendue ; mais non pas mourir.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;II. Le geste de la pi&#232;ce &#8212; composition musicale et voix du deuil&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#192; la dialectique narrative du r&#233;cit (dialectique qui transforme l'exp&#233;rience en langage), le deuil substitue une pulsion de la n&#233;gativit&#233; qui vient habiter le creux de l'existence et du langage. Une vie en creux, voil&#224; ce que proposerait le deuil &#224; la vie &#8212; d&#233;compos&#233;e, d&#233;li&#233;e d'elle-m&#234;me : disloqu&#233;e. Le deuil nous expose &#224; une autre grammaire spatiale de l'existence, fond&#233;e sur l'espacement, le remplacement, la dislocation : Quelle forme pour cette d&#233;composition ? Quand le langage articul&#233; est d&#233;fait, un autre type de composition : une composition musicale. &#171; Il n'y a de composition que musicale &#187; proposait Duras dans &#201;crire &#8212; et il s'agirait, toujours, de &#171; s'accorder au livre &#187; : de s'accorder musicalement. Ici, cette proposition tend &#224; se radicaliser : la composition musicale n'est pas une forme appliqu&#233;e &#224; un contenu &#8212; elle est le geste m&#234;me du deuil. Car que fait le deuil, sinon reprendre ? Les m&#234;mes sc&#232;nes et les m&#234;mes mots, dans des variations infimes qui mesurent &#224; chaque fois l'&#233;cart entre ce qui &#233;tait et ce qui n'est plus. La compulsion de r&#233;p&#233;tition freudienne trouve ici sa forme dramaturgique : th&#232;me et variations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je reviens de loin s'organise en Pr&#233;lude, trois Mouvements, deux Impromptus, Finale &#8212; avec des s&#233;quences r&#233;currentes qui fonctionnent comme des motifs. -&#171; Ma maison &#187; ouvre le Pr&#233;lude et referme la Finale, presque mot pour mot, avec des d&#233;placements infimes : dans la Finale, les plantes de la v&#233;randa ont crev&#233;, le futur est devenu un pass&#233; qui n'a pas tenu ses promesses. &#171; D&#233;part &#187; revient dans chaque mouvement. &#171; Petit d&#233;jeuner &#187; revient trois fois. &#171; Piano &#187; creuse &#224; chaque retour un peu plus profond. Les &#171; Chansons &#187; ponctuent les mouvements comme des arias. La note liminaire de Gal&#233;a l'&#233;nonce avec pr&#233;cision : les s&#233;quences &#171; se distribuent dans une structure non chronologique &#187; selon &#171; une progression qui tient plus de l'inconscient et de l'imaginaire que de la raison cart&#233;sienne &#187;. Le texte avance comme avance une pens&#233;e de deuil &#8212; par ressassement, et &#233;clats, brusques retours &#224; des sc&#232;nes qu'on croyait avoir quitt&#233;es. Barthes notait : M'effraie absolument le caract&#232;re discontinu du deuil. Gal&#233;a fait de cette discontinuit&#233; effrayante un principe formel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;gime de la pi&#232;ce est bien celui de la voix : une voix fragment&#233;e, vacillante, tenue &#224; l'os, dont les silences et les r&#233;surgences po&#233;tiques deviennent autant d'actes performatifs, performant le manque. Le th&#233;&#226;tre mental de Camille se construit dans les blancs de la parole, les ellipses, et ce que les italiques laissent affleurer sans le dire. C'est un r&#233;gime du langage &#8212; monologique, parcimonieux, d&#233;pens&#233; avec la prudence de qui craint de r&#233;veiller les morts en les nommant. Et c'est par ce retrait m&#234;me que la pi&#232;ce se donne comme pleinement th&#233;&#226;tre : elle fait du manque une mati&#232;re sc&#233;nique, de l'absence une pr&#233;sence vocale, du silence un espace habit&#233;. -Le deuil y trouve une forme proprement dramaturgique &#8212; non pas parce que le th&#233;&#226;tre repr&#233;senterait le deuil, mais parce que le th&#233;&#226;tre, comme le deuil, est cet art de faire revenir ce qui n'est plus, dans une voix qui porte les disparus puisqu'on les porte en soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Devant une telle pi&#232;ce, on comprend pourquoi le cin&#233;ma est &#224; la fois appel&#233; et mis devant une certaine impasse &#8212; appel&#233; parce que le fant&#244;me est aussi sa mati&#232;re ; mais cette mati&#232;re, le th&#233;&#226;tre la travaille par la voix, le retrait, le silence, et ces moyens-l&#224; ne sauraient se transposer dans la grammaire de l'image. Il faudra au cin&#233;ma inventer son propre r&#233;gime pour prolonger le geste. Ce n'est que par ses moyens propres qu'un film saurait lire ce th&#233;&#226;tre : le deuil jouant ici comme l&#224; le r&#244;le d'une solution chimique &#8212; celle qui r&#233;v&#232;le, dans chaque art, ce qu'il peut, et ce qu'il fait.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;III. Le film comme prolif&#233;ration du dispositif&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Et de fait, le dispositif de la pi&#232;ce, Mathieu Amalric ne l'adapte pas &#8212; il le prend en charge. Serre moi fort &#8212; &#233;crit sans tiret, peut-&#234;tre pour insister, en creux, sur ce principe m&#234;me de manque et de d&#233;liaison &#8212; n'est pas un film qui reproduirait la fable de la pi&#232;ce en repassant sur ses pas. Dans un entretien, Amalric confie que le film avait dans un premier temps conserv&#233; la structure de la pi&#232;ce &#8212; un rebondissement final, &#171; &#224; la Sixi&#232;me Sens &#187;. Mais en cours de montage, cette construction lui &#233;tait devenue &#171; insupportable &#187; : ce qui fonctionnait dans la pi&#232;ce ne le pouvait au cin&#233;ma, parce que le secret dissimulait pr&#233;cis&#233;ment ce qui le bouleversait et qu'il voulait mettre en avant : &#171; le geste d'imagination dans cette femme &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En cachant au spectateur que Clarisse invente, il l'emp&#234;chait de voir ce qu'elle fait &#8212; c'est-&#224;-dire l'essentiel. Amalric a donc choisi d'&#233;venter le myst&#232;re d&#232;s le premier tiers du film, et donc de le d&#233;placer : non plus un r&#233;cit construit sur la surprise de ce que le personnage a perdu, mais un film qui donne &#224; voir le principe m&#234;me d'invention d'une vie &#224; rebours, ou &#224; l'envers de la vie &#8212; &#224; son revers m&#234;me. Le spectateur accompagne d&#232;s lors ce processus plut&#244;t qu'il n'en est dupe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce d&#233;pliement ne dissipe pour autant pas l'ambigu&#239;t&#233; fondamentale. Deux films cohabitent ainsi sur un m&#234;me &#233;cran : un film de fugue, un film de deuil &#8212; et si Amalric choisit d'&#233;venter le myst&#232;re plus t&#244;t, il le fait en maintenant les deux r&#233;cits en regard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224; o&#249; la pi&#232;ce s'ouvre sur un &#171; Non &#187; qui la place d'embl&#233;e sous le r&#233;gime de la r&#233;futation &#8212; du d&#233;ni &#8212;, le film s'ouvre sur une premi&#232;re r&#233;plique d'une tout autre nature : &#171; On recommence. &#187; Devant le jeu de memory, les polaro&#239;ds retourn&#233;s sur la table, Clarisse &#8212; c'est le nom que prend Camille sous les traits de Vicky Krieps &#8212; relance la partie. Ce &#171; On recommence &#187; ne dit pas le memory : il dit le dispositif m&#234;me dans lequel Clarisse s'est jet&#233;e pour faire son travail de deuil. Un jeu psychotique &#224; la lettre, o&#249; elle double la r&#233;alit&#233; d'une autre fable, comme la doublure d'un manteau. Les polaro&#239;ds ne sont pas le support d'un travail de m&#233;moire mais d'un travail de composition : Clarisse ne se souvient pas &#8212; elle compose, elle monte, elle fait son cin&#233;ma int&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Amalric choisit d'envelopper ce cin&#233;ma dans une structure plus pleine et sutur&#233; que la pi&#232;ce : l&#224; o&#249; Gal&#233;a maintient la narration dans l'ellipse, le film compose une di&#233;g&#232;se coh&#233;rente qu'il prend soin de d&#233;plier : Clarisse accomplit son road-movie vers la mer et les Pyr&#233;n&#233;es. Tout ce que la pi&#232;ce contenait dans le hors-champ de la voix, le film le d&#233;plie en images &#8212; et parfois les amplifie jusqu'&#224; leur explicitation. L'action s'y d&#233;roule entre deux rep&#232;res : environ deux mois apr&#232;s l'accident, et le d&#233;but du printemps, le moment de la fonte des neiges, quand les corps ensevelis par l'avalanche r&#233;appara&#238;tront. Entre-temps, il faut tuer le temps. -Et Clarisse le tue en se faisant des films, au sens le plus litt&#233;ral : elle se fabrique des sc&#233;narios qu'elle reprend, arrange, infl&#233;chit, accentue, corrige. Elle dispose des situations, des corps, souffle les r&#233;pliques. Les morts y font ici retour, mais comme vivants ; les fables s'y construisent et se d&#233;font dans le mouvement m&#234;me qui les ex&#233;cute &#8212; ainsi qu'on ex&#233;cute une partition, en l'achevant quand on la r&#233;alise. Le synopsis de base est bien celui de la fable de substitution : elle quitte la maison et laisse sa famille seule, ses enfants grandissent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le dispositif prolif&#232;re parce qu'il est travaill&#233; de l'int&#233;rieur, r&#233;vis&#233; comme un sc&#233;nario en cours d'&#233;criture. Clarisse id&#233;alise d'abord ses enfants, les imagine &#171; comme des biches &#187;, alors m&#234;me qu'elle avait parfois envie &#171; de les jeter par la fen&#234;tre &#187;, et que son mari &#171; est un meuble &#187;. Puis elle corrige : le fils devient plus cruel, br&#251;le les journaux intimes de sa s&#339;ur ; la fille se fait plus &#233;gocentrique, tourn&#233;e vers elle-m&#234;me et son piano. La fable n'est pas un souvenir fig&#233; &#8212; c'est un mat&#233;riau plastique que le deuil p&#233;trit sans rel&#226;che.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ici que le film est le plus radicalement cin&#233;matographique &#8212; dans une logique d'engendrement des images par m&#233;tonymie de signifiants contigus : l'avalanche &#233;voqu&#233;e conduit au bain d&#233;bordant de mousse dans lequel plonge (s'ensevelit) le jeune Paul, qui conduit &#224; l'image de Clarisse enfouissant son visage dans la glace d'une poissonnerie. Image qui consonne avec une autre, o&#249; l'on voit Clarisse d&#233;blayer le pare-brise recouvert de neige de sa voiture, essayant de voir &#224; travers : geste qui est celui du deuil m&#234;me, cherchant &#224; distinguer ce qui est l&#224; de ce qui n'est plus. Le film pense ainsi par images l&#224; o&#249; la pi&#232;ce pensait par voix &#8212; et c'est cette pens&#233;e visuelle qui constitue sa mani&#232;re propre de prolonger le dispositif. L&#224; o&#249; la pi&#232;ce de Gal&#233;a laissait la voix fragmentaire de Camille construire son th&#233;&#226;tre mental dans les blancs de la parole, le cin&#233;ma donne &#224; cette construction une puissance d'incarnation qui la rend visible, c'est-&#224;-dire plus cruellement encore pr&#233;sente dans son absence m&#234;me. On pense &#224; cette image, vers la fin du film : Clarisse prenant en photo, au polaro&#239;d, une pi&#232;ce vide &#8212; et s'imprime sur la pellicule cette m&#234;me pi&#232;ce occup&#233;e par ses enfants : l'impression photographique de la m&#233;moire tient lieu de r&#233;alit&#233;, dans une image qui fait image de son processus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parfois, Clarisse voudrait que la r&#233;alit&#233; prenne le relais de la fable de substitution. L&#224; o&#249; la pi&#232;ce inventait &#224; Lucie un avenir r&#234;v&#233; de pianiste, le film pousse la projection plus loin &#8212; Clarisse d&#233;guise mentalement sa fille en r&#233;incarnation de Martha Argerich. Puis elle croit reconna&#238;tre ce destin dans le r&#233;el : elle suit une autre jeune fille, autre pianiste talentueuse, qu'elle prend pour la sienne. Grave m&#233;prise, qui confond la vie et son cin&#233;ma, la proie et l'ombre. Car la jeune fille se d&#233;fend d'&#234;tre cette figure de projection &#8212; elle n'est pas sa fille, elle r&#233;siste, et le charme se brise. C'est alors que Clarisse l&#226;che : &#171; Il faut tout faire tout seul ! &#187; &#8212; r&#233;plique qui dit la solitude du d&#233;miurge : il faut repartir dans l'imaginaire, cesser d'aller chercher dans le r&#233;el les acteurs de son film mental. Le cin&#233;ma int&#233;rieur ne tient qu'&#224; condition de rester ce refuge loin du r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce passage du monologue int&#233;rieur de Camille &#224; la fabrication visuelle de Clarisse, le film d&#233;place la question de la projection. Dans le texte, celle-ci est de part en part psychique &#8212; Camille projette un th&#233;&#226;tre mental. Dans le film, cette projection rencontre la projection lumineuse qui est le propre du cin&#233;ma, cet art de fant&#244;mes o&#249; les corps qui apparaissent sur l'&#233;cran sont des corps absents rendus pr&#233;sents par la lumi&#232;re. Clarisse devient ainsi la &#171; projectionniste de son propre film int&#233;rieur &#187;. Seule une image peut lutter contre une image, &#233;crivait Fr&#233;d&#233;ric Worms. Les images de l'absence peuvent &#234;tre harcelantes, paralysantes, revenantes quand elles se figent sur des clich&#233;s &#8212; ces images du pass&#233; sans devenir ; elles ne peuvent &#234;tre contr&#233;es que par d'autres images, celles-l&#224; cr&#233;&#233;es, prolif&#233;rantes, cr&#233;atrices d'autres mondes et d'autres vies : non pas des clich&#233;s, mais leur envers : des champs de forces. Le geste de Clarisse &#8212; et celui d'Amalric avec elle : Clarisse semblant &#234;tre la metteuse en sc&#232;ne du film que met en sc&#232;ne Amalric &#8212; consiste &#224; opposer aux images manquantes (les polaro&#239;ds lacunaires, la table familiale vide) des images invent&#233;es qui viennent occuper le creux de la perte. Du manque &#224; l'image &#8212;le titre que je propose ici &#8211; voudrait nommer ce mouvement : non pas du d&#233;faut &#224; sa r&#233;paration, mais la d&#233;couverte que l'image, comme la voix, comme la fable, est la forme que rev&#234;t le manque, et non son contraire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Amalric et sa productrice ont eu, en lisant le texte de Gal&#233;a, ce qu'ils d&#233;crivent comme &#171; la sensation de lire une partition &#187;, et le cin&#233;aste a pouss&#233; cette logique jusqu'au montage, en structurant le film autour des gavottes et doubles de Rameau : une ritournelle, un th&#232;me ent&#234;tant qui revient, comme si la compulsion de r&#233;p&#233;tition trouvait ici sa forme sonore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le montage fonctionne comme une sorte de chor&#233;graphie imag&#233;e et le film avance ainsi par mouvements d&#233;s&#233;quilibr&#233;s, o&#249; chaque sc&#232;ne contrecarre la pr&#233;c&#233;dente : fragments qui r&#233;sistent &#224; la synth&#232;se, dont le d&#233;s&#233;quilibre m&#234;me produit un mouvement &#224; la fois assur&#233; et stagnant : &#224; l'image du deuil lui-m&#234;me, sans cesse recommen&#231;ant, prenant appui sur tout signe pour le d&#233;vorer et le d&#233;ployer sous d'autres formes. Ce que Winnicott, cit&#233; par Barthes, formulait ainsi : J'ai peur d'une catastrophe qui a d&#233;j&#224; eu lieu. Je la recommence sans cesse en moi-m&#234;me sous mille substituts. Recommencer sous mille substituts : tel est le geste de cette pi&#232;ce, et le film le reprend &#8212; un leitmotiv y revient, qui livre la cl&#233; : &#171; C'est pas moi qui suis partie ; j'ai invent&#233;. &#187; Phrase qui dit le dispositif tout en le relan&#231;ant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le dernier plan, lui, brise la reprise. Clarisse prend la voiture et part &#8212; le m&#234;me geste que dans la fable de substitution, le m&#234;me d&#233;part en voiture vers ailleurs. Sauf que cette fois, la maison est vendue. Ce n'est plus le sc&#233;nario qu'elle se jouait : c'est la r&#233;alit&#233; qui a rejoint sa fiction, ou plut&#244;t l'image qui s'est enfin ajust&#233;e &#224; la v&#233;rit&#233;. -Quelque chose se d&#233;noue de son film int&#233;rieur &#8212; et le film d'Amalric peut s'achever, puisqu'il ne tenait que sur le film que se faisait Clarisse. Quand la fable de substitution et le r&#233;el co&#239;ncident, il n'y a plus d'&#233;cart &#224; combler, plus de substitut &#224; inventer : le deuil a fait son travail, et le dispositif peut se clore.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;IV. Relire la pi&#232;ce depuis le film &#8212; le geste traversant&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le clore, et l'ouvrir &#224; une autre lecture de la pi&#232;ce. C'est que le trajet de Clarisse nous permet peut &#234;tre de revenir (de loin) &#224; Camille. Cette travers&#233;e vaut ici comme contre-&#233;preuve : si le geste peut passer du th&#233;&#226;tre au film sans se perdre, c'est que la pi&#232;ce exposait non un contenu transposable (celui d'un simple motif endeuill&#233;) mais une op&#233;ration &#8212; projection, r&#233;p&#233;tition, hantise &#8212; dont le cin&#233;ma poss&#232;de son propre r&#233;gime. Le deuil n'&#233;tait pas le th&#232;me de l'&#233;criture gal&#233;enne mais sa force motrice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On entend d&#233;sormais autrement la composition musicale de la pi&#232;ce depuis ce que le film a montr&#233;. Les s&#233;quences r&#233;currentes ne sont pas seulement un principe formel &#8212; elles sont l'&#233;quivalent textuel de ce que Clarisse fait avec ses polaro&#239;ds : un travail de montage, de reprise et de variation, une &#233;criture qui compose au lieu de se souvenir. La compulsion de r&#233;p&#233;tition trouvait dans la pi&#232;ce sa forme dramaturgique &#8212; th&#232;me et variations &#8212;, mais le film en r&#233;v&#232;le la dimension cin&#233;matographique : ce n'est pas de la m&#233;moire, c'est du montage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me pour la grammaire des modes. Robbe-Grillet posait &#8212; dans une intuition prolong&#233;e par Deleuze &#8212; que l'image cin&#233;matographique est toujours &#224; l'indicatif : tout ce qui appara&#238;t &#224; l'&#233;cran est, et au m&#234;me titre. Or c'est pr&#233;cis&#233;ment ce que l'&#233;criture de Gal&#233;a faisait d&#233;j&#224;, au sein m&#234;me de l'&#233;criture dramatique &#8212; une sorte d'aplat des modes qui conf&#232;re &#224; tout un m&#234;me degr&#233; de r&#233;alit&#233;, et donc d'irr&#233;alit&#233;. Les sc&#232;nes de petit d&#233;jeuner, les duos, les s&#233;quences &#171; Piano &#187; &#8212; tout est donn&#233; au m&#234;me r&#233;gime d'existence, sans conditionnel du doute, sans subjonctif de l'irr&#233;el. Rien ne signale que certaines sc&#232;nes pourraient &#234;tre des souvenirs, des fantasmes, des reconstructions. Le film r&#233;v&#232;le r&#233;troactivement que la pi&#232;ce n'&#233;tait pas &#171; litt&#233;raire &#187; au sens o&#249; elle aurait dispos&#233; de modes grammaticaux pour distinguer le r&#233;el du fantasme &#8212; elle &#233;tait d&#233;j&#224; en puissance cin&#233;matographique dans son r&#233;gime de croyance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est cette indistinction des modes qui fonde la puissance de la fable de substitution. Ce que construit Camille n'est pas simplement un r&#233;cit alternatif &#8212; c'est un dispositif psychique o&#249; le sujet endeuill&#233; se r&#233;invente en sujet de l'abandon. Les morts n'attendent plus, on ne leur manque plus. Mais la fable que Camille se raconte reconstruit un monde o&#249; le manque est r&#233;ciproque, o&#249; celle qui est partie peut encore &#234;tre attendue. La fable fait parler les morts de leur propre disparition &#8212; sans qu'ils le sachent, et sans que nous le sachions. -Quand Lucie dit qu'en jouant de toutes ses forces elle fait dispara&#238;tre sa m&#232;re, ce n'est pas, dans la lecture savante, la fille vivante qui conjure l'absence : c'est la m&#232;re qui fait parler sa fille morte, et lui invente un avenir de pianiste qu'elle n'aura jamais. La Chanson de Paul : on parle de toi / on parle au pass&#233; / on t'a enterr&#233;e un matin de f&#233;vrier / on t'a invent&#233;e. Dans la lecture ignorante, c'est la parole cruelle d'enfants qui se vengent de l'abandon. Dans la lecture savante, c'est l'aveu du fantasme lui-m&#234;me : je vous ai invent&#233;s. &#8212; phrase que dira explicitement le film pour se r&#233;aliser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est par cette ventriloquie des morts que le th&#233;&#226;tre plus terriblement encore fait retour. Le jeu de memory &#8212; ces polaro&#239;ds que Clarisse cherche &#224; apparier dans le film &#8212; est la figure cin&#233;matographique de cette relecture que je nommerais parano&#239;aque, au sens fort : les signes vides se r&#233;v&#232;lent pleins, gorg&#233;s de la catastrophe qu'ils dissimulaient. Le jardin &#224; l'abandon &#8212; la pelouse que personne ne tond, le cheval &#224; bascule rouill&#233; enfonc&#233; dans la terre &#8212; ce n'est plus le d&#233;cor d'une maison qu'on a quitt&#233;e : c'est celui d'une maison o&#249; plus personne ne vit. Et la voix off de Clarisse, flottante entre les plans, adress&#233;e &#224; ses fant&#244;mes, est le devenir-cin&#233;ma de la voix fragment&#233;e de Camille &#8212; de ces italiques qui per&#231;aient le tissu du fantasme pour laisser affleurer le r&#233;el de la catastrophe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La note liminaire de Gal&#233;a &#8212; permutations et reprises partielles &#233;taient sugg&#233;r&#233;es comme possibles &#8212; est une d&#233;claration de po&#233;tique. L'&#233;criture s'y donne comme partition : ce qui appelle la reprise, la travers&#233;e, n'existe pleinement que dans le passage d'un corps &#224; un autre, d'un dispositif &#224; un autre. &#201;criture de la hantise : hanter, avant de signifier obs&#233;der, signifiait d'abord fr&#233;quenter un lieu, y demeurer. Camille est habit&#233;e par ses morts, et c'est parce qu'ils l'habitent qu'elle peut les faire habiter ailleurs &#8212; dans la maison d&#233;sert&#233;e de la fable, sur la sc&#232;ne du th&#233;&#226;tre, sur l'&#233;cran du cin&#233;ma. La hantise circule : du vivant &#224; la sc&#232;ne, de la sc&#232;ne &#224; l'&#233;cran, et de l'&#233;cran au spectateur qui, &#224; son tour, se d&#233;couvre habit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;***&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Barthes &#8212; et ce sera la derni&#232;re fois, pour finir. Le 24 juillet 1978, depuis le Maroc : &#171; Dans tout voyage, finalement, ce cri &#8212; chaque fois que je pense &#224; elle : je veux revenir ! &#8212; bien que je sache qu'elle n'est pas l&#224; pour m'attendre. &#187; Revenir &#8212; mais o&#249; ? Rentrer &#8212; mais vers qui ? C'est la question que pose le titre de Gal&#233;a, et que la travers&#233;e de la sc&#232;ne &#224; l'&#233;cran ne cesse de relancer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui circule de Gal&#233;a &#224; Amalric, c'est la performativit&#233; du manque &#8212; cette puissance qui contraint &#224; produire des formes pr&#233;cis&#233;ment parce qu'il n'y a plus rien. Le th&#233;&#226;tre mental de Camille rencontre dans le cin&#233;ma un autre dispositif de hantise, et cette rencontre ne produit pas une &#339;uvre d&#233;riv&#233;e mais une continuation du geste. Le film ne traduit pas la pi&#232;ce : il la recommence &#8212; sous d'autres substituts. Et cette travers&#233;e r&#233;v&#232;le r&#233;troactivement la po&#233;tique de cette dramaturgie : si le geste peut traverser sans se perdre, c'est que l'&#233;criture gal&#233;enne n'est pas une forme close mais une force mobile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Je reviens de loin &lt;/i&gt; &#8212; le titre &#8212; s'entend comme une promesse et un aveu. Ce n'est pas un retour au m&#234;me &#8212; c'est un retour qui a travers&#233; l'absence, pour en porter la blessure. Entre th&#233;&#226;tre et cin&#233;ma, entre la voix de Camille et l'image de Clarisse, un geste traversant fait de l'absence non un d&#233;faut &#224; combler mais un moteur po&#233;tique &#8212; la puissance fictionnelle d'une &#233;criture qui, parce qu'elle a tout perdu, peut tout inventer.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Prendre le politique au mot | &#171; R&#233;volutions en langage &#187;</title>
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		<dc:date>2025-12-03T17:46:13Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Colloque &#224; Sciences Po &#8226; 4-5 d&#233;cembre 2025&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/recherches-articles-communications/" rel="directory"&gt;RECHERCHES | ARTICLES &amp; COMMUNICATIONS&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/131125_a16f2148f86123d527cf0ae79f486036.png?1764783967' class='spip_logo spip_logo_right' width='105' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Demain, jeudi 4 d&#233;cembre, et vendredi 5 d&#233;cembre se tient sur le campus de Saint-Thomas de Sciences Po Paris le colloque &#171; Prendre le politique au mot &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'y propose une communication &#224; partir de deux spectacles qui rouvrent la R&#233;volution fran&#231;aise par la langue : &lt;i&gt;&#199;a ira (1) Fin de Louis&lt;/i&gt; de Jo&#235;l Pommerat et &lt;i&gt;Notre terreur&lt;/i&gt; de Sylvain Creuzevault. Il y est question de la fa&#231;on dont ces deux &#339;uvres arrachent 1789 et 1794 au mus&#233;e des images pour les ramener &#224; hauteur de voix, de d&#233;bats, de gestes communs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je d&#233;pose ici la version longue de cette intervention.&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;R&#233;volutions en langage&lt;br&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Pommerat et Creuzevault, ou la parole politique &#224; hauteur d'&#233;paules de l'&#233;v&#233;nement&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Prendre le politique au mot : l'expression ouvre imm&#233;diatement une question simple et dangereuse &#224; la fois : revenir vers ce que la parole publique nous avait promis &#8212; mais &#224; quoi s'&#233;tait-elle engag&#233;e au juste ? &#192; ouvrir un horizon &#233;mancip&#233; des possibles, peut-&#234;tre. &#192; faire advenir une langue qui ne soit pas seulement l'habillage du pouvoir mais son &#233;preuve &#8212; une langue effective, pour reprendre le terme de Machiavel, qui s'affronte &#224; la verit&#224; effettuale du politique plut&#244;t qu'elle ne la recouvre d'id&#233;alisations consolatrices. De ces engagements, que reste-t-il ? Des mots, oui, words, words, words &#8212; &#224; peine lisibles, tant ils se sont us&#233;s d'eux-m&#234;mes ; des paroles, seulement des paroles recouvertes par le bavardage continu des discours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car la mati&#232;re premi&#232;re du politique tient, on le sait, enti&#232;rement dans l'usage des mots. Si le politique n'est pas un domaine mais un litige &#8212; la sc&#232;ne o&#249; se disputent les fa&#231;ons de nommer le monde &#8212; alors prendre le politique au mot consiste &#224; rouvrir cette conflictualit&#233; l&#224; o&#249; elle s'est fig&#233;e en vocabulaire : &#171; libert&#233; &#187;, &#171; vivre-ensemble &#187;, &#171; repr&#233;sentation nationale &#187;. Autant de termes qui ont cess&#233; d'&#234;tre effectifs, dirait Machiavel, puisqu'ils ne d&#233;signent plus rien de la r&#233;alit&#233; qu'ils pr&#233;tendent nommer ; ils ne se d&#233;signent plus qu'eux-m&#234;mes. Neutralis&#233;s, circulant comme des &#233;vidences, ils n'engagent plus rien, ni &#224; rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prendre le politique au mot, ce serait refuser cette neutralisation et ramener ces mots &#224; leur condition d'&#233;nonc&#233;s risqu&#233;s, expos&#233;s, sans cesse &#224; r&#233;inventer. Les restituer au conflit qui leur donne consistance : les replacer dans ce qui, en eux, travaille le politique : usage, friction, charge. La politique commence quand les mots cessent d'&#234;tre abstraits pour devenir des gestes, des actes dans le r&#233;el. Mais o&#249; trouver ces gestes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s lors, la vieille question &#171; que peut la litt&#233;rature ? &#187; change de nature : non plus ce qu'elle peut, mais ce qu'on peut encore faire d'elle. Et que faire de ce qu'elle fait aux mots du politique &#8212; comment les rouvrir, les troubler, les remettre en circulation sensible ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce d&#233;placement qui m'int&#233;resse. Car la &#171; litt&#233;rature &#187; qui va m'int&#233;resser ici n'est pas celle qui s'&#233;crit dans les livres, mais celle qui s'invente en sc&#232;ne : une litt&#233;rature qui surgit des corps, des voix, des frottements et des improvisations &#8212; une litt&#233;rature du plateau. Le th&#233;&#226;tre de cr&#233;ation &#8212; celui de Jo&#235;l Pommerat et de Sylvain Creuzevault notamment &#8212; appartient &#224; ce champ &#233;largi de la litt&#233;rature contemporaine : une litt&#233;rature non du livre, mais du plateau, o&#249; le politique circule &#224; travers des formes sensibles, des cadres de jeu, des dramaturgies collectives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce d&#233;placement disciplinaire d&#233;place aussi la question du colloque : il s'agit de comprendre ce que deviennent les formes et les lexiques du politique lorsqu'ils sont arrach&#233;s &#224; leurs cadres d'origine et r&#233;agenc&#233;s ailleurs &#8212; dans un r&#233;cit, une fiction, un texte&#8230; ou un plateau. Car sur sc&#232;ne, le politique ne se transpose pas seulement : il se refait. Il se cherche dans l'instant de sa prof&#233;ration, dans l'&#233;cart entre archive et improvisation, dans cette zone instable o&#249; la parole n'a pas encore trouv&#233; sa forme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans cet interstice que se situent les deux spectacles que j'aborde. Rien ne lie Pommerat et Creuzevault, ni leurs esth&#233;tiques, ni leurs d&#233;marches. Et pourtant, en quelques ann&#233;es, deux spectacles surgissent &#8212; Notre terreur en 2009, &#199;a ira (1) Fin de Louis en 2015 &#8212; dans une s&#233;quence historique marqu&#233;e par la crise d&#233;mocratique, les attentats de 2015, les mouvements de place, la r&#233;activation diffuse d'une interrogation sur la repr&#233;sentation politique. Sans concertation, sans m&#234;me se r&#233;pondre, ces deux &#339;uvres se tournent vers la R&#233;volution non pour la repr&#233;senter mais pour la remettre en langue : pour en &#233;prouver la mati&#232;re vive, la d&#233;placer dans une trivialit&#233; contemporaine qui, loin de la banaliser, en intensifie la charge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette trivialit&#233; est leur paradoxe commun : ils ram&#232;nent un &#233;v&#233;nement monumental &#8212; 1789 ou 1794 &#8212; &#224; hauteur d'&#233;paules, dans la fatigue des assembl&#233;es, les maladresses des d&#233;lib&#233;rations, les empoignades, les approximations, les silences, les mots manquants. Cette op&#233;ration n'en r&#233;duit pas la port&#233;e : elle en r&#233;active la puissance. Elle restitue la R&#233;volution &#224; ce qu'elle fut aussi &#8212; un moment de langue en train de s'inventer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;flexion de Benjamin, dans les pages finales de L'&#338;uvre d'art &#224; l'&#232;re de sa reproductibilit&#233; technique, &#233;claire en creux ce geste : &#224; l'&#226;ge des masses, disait-il, l'humanit&#233; &#171; s'offre &#224; elle-m&#234;me en spectacle &#187; et vit parfois sa propre destruction comme une jouissance esth&#233;tique. Contre cette esth&#233;tisation du politique, il appelait &#224; une politisation de l'art. Pommerat et Creuzevault, chacun &#224; leur mani&#232;re, r&#233;pondent &#224; cet appel : ils ne montrent pas la R&#233;volution comme un spectacle, ils en font l'espace d'une exp&#233;rience politique recompos&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est cette reconfiguration sc&#233;nique de la langue politique que je me propose d'examiner : non la R&#233;volution repr&#233;sent&#233;e, mais la R&#233;volution r&#233;invent&#233;e dans une parole vivante, instable, qui rouvre un champ de possibles &#224; m&#234;me le plateau. Le politique n'y appara&#238;t plus comme un objet &#224; commenter : il devient une mati&#232;re &#224; &#233;prouver, &#224; travailler, &#224; risquer.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Pommerat : d&#233;faire la patrimonialisation, r&#233;activer les forces&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;On entre dans une salle de th&#233;&#226;tre. L'espace qu'on d&#233;couvre d&#233;fait aussit&#244;t toute certitude sur ce qu'on est venu voir. Le plateau, vaste, s'&#233;tend nu, d&#233;pouill&#233; de tout d&#233;cor historique. Trois grands panneaux mobiles glissent lat&#233;ralement &#8212; ils d&#233;limitent vaguement jardin et cour, pour dessiner des seuils flottants. Au fond, une petite porte s'ouvre parfois sur le noir : de la lumi&#232;re en surgit, de la fum&#233;e. &#201;ric Soyer, le sc&#233;nographe, y voit &#171; le lieu de tout ce qui n'est pas vu &#187; &#8212; une bouche obscure o&#249; s'engouffrent les d&#233;cisions, les disparitions, les forces qui travaillent hors champ.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les com&#233;diens portent des costumes contemporains : vestes sombres, tailleurs, cravates, chemises neutres. Rien qui &#233;voque les tricornes ou les perruques poudr&#233;es. La lumi&#232;re bilat&#233;rale derri&#232;re le cadre de sc&#232;ne surexpose l'avant-sc&#232;ne. Soyer parle d'une &#171; impression de th&#233;&#226;tre de Guignol &#187; &#8212; mais un Guignol politique, o&#249; les coups port&#233;s et re&#231;us deviennent ceux de l'invention d&#233;mocratique elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis les acteurs surgissent. Ils ne se pr&#233;sentent pas en procession depuis un ailleurs th&#233;&#226;tral &#8212; ils sont d&#233;j&#224; l&#224;, parmi nous. Quatorze com&#233;diens, quinze figurants (les &#171; forces vives &#187;, comme les nomme Pommerat), qui vont investir le plateau et la salle enti&#232;re pendant quatre heures trente. Pas de frontalit&#233; rassurante. Les d&#233;bats fusent de partout. Ambiance d'assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale, parfois cacophonique, souvent explosive. Le dispositif sonore amplifie cette sensation de bain collectif : les voix circulent, se superposent, cr&#233;ent un espace-chaudron o&#249; acteurs et spectateurs partagent la m&#234;me aire de conflit. On n'assiste pas &#224; la R&#233;volution &#8212; on y est.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;1. Histoires au pr&#233;sent&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Septembre 2015. &lt;i&gt;&#199;a ira (1) Fin de Louis&lt;/i&gt; de Jo&#235;l Pommerat est cr&#233;&#233; au Man&#232;ge de Mons. Quelque chose se joue l&#224; qui exc&#232;de la repr&#233;sentation : une mani&#232;re de reprendre prise sur un imaginaire d&#233;mocratique que l'on croyait &#233;teint, fossilis&#233; dans les comm&#233;morations. Dans un contexte de crise de la d&#233;mocratie repr&#233;sentative, de d&#233;fiance envers les corps interm&#233;diaires, de d&#233;politisation orchestr&#233;e du d&#233;bat public, le spectacle op&#232;re comme une reconqu&#234;te : non pas celle d'un pass&#233; glorieux &#224; c&#233;l&#233;brer, mais celle d'un pr&#233;sent politique &#224; r&#233;activer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car ce geste ne surgit pas dans un vide historique : Pommerat commence &#224; &#233;crire en janvier 2015, alors que les attentats contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher trouent le paysage commun. Quelques jours apr&#232;s la premi&#232;re fran&#231;aise, les attaques du 13 novembre frappent Paris. Puis, au printemps 2016, Nuit Debout occupe les places, rejoue le geste d'assembl&#233;e. Et, &#224; partir de novembre 2018, les reprises croisent les &#171; gilets jaunes &#187; : leur col&#232;re fiscale fait &#233;cho aux d&#233;bats de 1789 que le spectacle r&#233;active.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On cesse tr&#232;s vite d'avoir l'impression d'&#171; assister &#187; &#224; la R&#233;volution ; on a le sentiment de se tenir &#224; l'int&#233;rieur de sa fabrique. Et pourtant, le rep&#232;re historique se d&#233;robe. Aucune figure h&#233;ro&#239;que ne se d&#233;tache. Robespierre devient Monsieur Dupont, Danton et Marat se dissolvent dans des compositions anonymes. Seuls Louis XVI et Marie-Antoinette apparaissent comme tels, et encore : d&#233;pouill&#233;s de toute image d'&#201;pinal. Autour d'eux, une constellation d'inconnus d&#233;bat, s'affronte, h&#233;site. Leur langue ne reprend pas la rh&#233;torique des discours consacr&#233;s : on entend &#171; comp&#233;tences &#187;, &#171; &#234;tre force de proposition &#187;, &#171; efficacit&#233; &#187; &#8212; vocabulaire manag&#233;rial qui fait se heurter brutalement 1789 et la langue technocratique contemporaine. L'anachronisme ne produit pas un clin d'&#339;il : il installe un trouble temporel, un &#171; pass&#233;-pr&#233;sent &#187; qui met en friction le XVIII&#7497; si&#232;cle et le XXI&#7497; jusqu'&#224; l'&#233;tincelle critique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;2. R&#233;sonances&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce dispositif &#8212; spatial, temporel, linguistique &#8212; concentre l'op&#233;ration par laquelle Pommerat prend litt&#233;ralement le politique au mot. Non en citant 1789, mais en pla&#231;ant la sc&#232;ne au point o&#249; les mots politiques surgissent encore dans leur tension premi&#232;re, &#224; l'&#233;tat de d&#233;cision, d'affrontement, d'essai. Et c'est &#224; partir de cette prise &#8212; une prise de parole, une prise sur la langue &#8212; que le spectacle s'est mis &#224; r&#233;sonner avec l'actualit&#233; imm&#233;diate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien n'est jamais signal&#233;, aucun clin d'&#339;il : la r&#233;sonance ne na&#238;t pas de l'intention, mais de cette zone o&#249; une &#339;uvre, en travaillant le politique dans sa langue m&#234;me, se trouve prise &#224; son tour dans l'enveloppe historique qui la porte. Prendre le politique au mot consiste autant &#224; saisir la puissance pr&#233;caire des mots de 1789 qu'&#224; laisser affleurer les mots de notre pr&#233;sent : la sc&#232;ne devient chambre d'&#233;chos o&#249; les strates du temps se r&#233;pondent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est depuis cette r&#233;sonance que Pommerat peut d&#233;faire la patrimonialisation de la R&#233;volution et en rouvrir les forces. Il l'a formul&#233; sans d&#233;tour : le Bicentenaire de 1989, en privil&#233;giant les costumes, les d&#233;fil&#233;s, l'anecdotique, avait &#171; d&#233;politis&#233; totalement la r&#233;volution &#187;. La R&#233;volution, transform&#233;e en folklore, se r&#233;sumait &#224; des images d'&#201;pinal, &#224; des slogans consensuels. &#199;a ira (1) entreprend de d&#233;faire ce mus&#233;e, non pour d&#233;mythifier, mais pour rouvrir les forces vives &#8212; celles qui font qu'un &#233;v&#233;nement politique surgit, bifurque, ouvre du possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ces forces, Pommerat ne pouvait les extraire qu'en travaillant depuis ce qui fait la sp&#233;cificit&#233; du th&#233;&#226;tre : l'art de faire pr&#233;sent. Le th&#233;&#226;tre n'est pas seulement le lieu de la repr&#233;sentation d'actions pass&#233;es &#8212; c'est le lieu o&#249; quelque chose advient au pr&#233;sent du pr&#233;sent. Les r&#233;p&#233;titions, prolong&#233;es sur plusieurs mois, s'appuient sur un mat&#233;riau d'archives rassembl&#233; par Marion Boudier et accompagn&#233; par l'historien Guillaume Mazeau ; les com&#233;diens improvisent &#224; partir de textes parlementaires, de pamphlets, de discours oubli&#233;s. Cette mati&#232;re n'appara&#238;t jamais &#224; l'&#233;tat brut : elle se consume comme un combustible dans l'&#233;criture de plateau &#8212; ce travail de forge o&#249; le metteur en sc&#232;ne r&#233;agence archives et improvisations pour extraire une parole vivante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette temporalit&#233; propre au plateau d&#233;sorganise la t&#233;l&#233;ologie historique. L'&#233;v&#233;nement r&#233;volutionnaire ne revient pas sous la forme d'une suite de tableaux dont on conna&#238;trait la fin ; il se red&#233;ploie comme une s&#233;rie de points de bascule. Devant les spectateurs, les &#201;tats g&#233;n&#233;raux restent longtemps pris dans un blocage que le spectacle d&#233;roule patiemment ; l'Assembl&#233;e nationale se construit comme une conqu&#234;te fragile plut&#244;t que comme un acquis. Le politique retrouve son statut de champ de possibles, travers&#233; de bifurcations, de d&#233;cisions pr&#233;cipit&#233;es, de compromis arrach&#233;s sous la pression des circonstances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;3. De l'incertitude &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette restitution du pr&#233;sent de l'action politique passe par une dramaturgie de l'incertitude. Les personnages ne disposent jamais d'un programme d&#233;j&#224; &#233;crit. Ils avancent &#224; t&#226;tons. Leurs prises de parole demeurent h&#233;sitantes, polyphoniques, travers&#233;es de doutes. Cette &#171; parole &#224; t&#226;tons &#187; indique que quelque chose se constitue, que la langue politique cherche &#224; nommer des r&#233;alit&#233;s qui n'ont pas encore de nom. Le spectacle montre l'instant o&#249; les mots ne sont pas des devises grav&#233;es, mais des tentatives risqu&#233;es, disput&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour r&#233;entendre v&#233;ritablement les discours r&#233;volutionnaires, Pommerat affirme qu'il fallait &#171; se d&#233;barrasser de la rh&#233;torique et de l'apparence des r&#233;volutionnaires, retrouver une certaine innocence du regard &#187;. Cette innocence organise une suspension strat&#233;gique du jugement historique. Avant d'&#234;tre des citations admir&#233;es, les mots de la R&#233;volution ont &#233;t&#233; cherch&#233;s, contest&#233;s, forg&#233;s dans la chaleur des assembl&#233;es. Libert&#233;, &#233;galit&#233;, souverainet&#233; ne se pr&#233;sentent pas ici comme des slogans stabilis&#233;s, mais comme des hypoth&#232;ses, des &#233;lans de pens&#233;e. Pommerat &#233;vite de reproduire les formules consacr&#233;es pour retrouver le moment de leur balbutiement &#8212; le point o&#249; elles se construisent encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les anachronismes lexicaux de Pommerat font surgir une inqui&#233;tante continuit&#233;. Lorsque les r&#233;volutionnaires de 1789 d&#233;battent en termes de &#171; gouvernance &#187; ou de &#171; r&#233;formes structurelles &#187;, ce n'est pas seulement le pass&#233; qui se trouve d&#233;sacralis&#233; : c'est le pr&#233;sent qui r&#233;v&#232;le sa filiation avec les strat&#233;gies de neutralisation du conflit politique. Hier comme aujourd'hui, le pouvoir se l&#233;gitime en opposant sa pr&#233;tendue position &#171; raisonnable &#187; aux &#171; utopies &#187; de ceux qui contestent l'ordre &#233;tabli. L'anachronisme agit comme un r&#233;v&#233;lateur : il exhibe la permanence des proc&#233;d&#233;s par lesquels une langue apparemment neutre, technique, gestionnaire, sert en r&#233;alit&#233; &#224; d&#233;politiser les antagonismes. Mais Pommerat ne s'arr&#234;te pas &#224; ce constat. En faisant circuler ce vocabulaire technocratique dans la bouche des r&#233;volutionnaires eux-m&#234;mes, il taille dans la langue de bois du langage politique pour en faire une arme par destination : ce qui servait &#224; neutraliser le conflit devient l'instrument m&#234;me qui en d&#233;voile les m&#233;canismes. Le d&#233;tournement lexical met au jour la tension constitutive de toute parole politique : sa capacit&#233; &#224; porter un d&#233;sir d'&#233;mancipation autant que sa propension &#224; reconduire les rapports de domination qu'elle pr&#233;tend contester.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette complexit&#233; irrigue aussi le traitement des formes politico-juridiques : d&#233;bat d'assembl&#233;e, tribunal, d&#233;lib&#233;ration. Ces formes ne reviennent jamais comme des cadres fig&#233;s ; elles se donnent dans la fatigue des s&#233;ances, dans les blocages de proc&#233;dure. Le spectacle consacre un temps pr&#233;cieux au &#171; blocage &#187; des &#201;tats g&#233;n&#233;raux avant l'invention de l'Assembl&#233;e nationale. Ce choix r&#233;v&#232;le que les institutions d&#233;mocratiques &#233;mergent d'un travail d'essai et d'erreur. Elles apparaissent comme des processus, non comme des monuments : fragiles, r&#233;versibles, toujours &#224; reprendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le refus de la monumentalisation commande enfin un geste d&#233;cisif : l'abstention de toute grande citation r&#233;volutionnaire. Reprendre les discours c&#233;l&#232;bres reviendrait &#224; r&#233;installer une distance. Pommerat pr&#233;f&#232;re rejouer la R&#233;volution plut&#244;t que la citer. En rendant la R&#233;volution m&#233;connaissable par l'anonymat des personnages, par les costumes contemporains, par la langue anachronique, le spectacle lui restitue une autre forme de lisibilit&#233; : celle d'une exp&#233;rience &#224; nouveau disponible, susceptible de se rejouer dans notre horizon politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que Pommerat &#171; prend au mot &#187;, finalement, ce n'est pas le lexique fig&#233; de la R&#233;volution &#8212; c'est son geste. Le geste de faire surgir du nouveau, de bifurquer, de rendre possible ce qui semblait impossible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette op&#233;ration trouve son point d'intensit&#233; maximale dans la r&#233;plique qui cl&#244;t le spectacle. Le roi, seul face au chef du protocole, expose la strat&#233;gie qui sous-tend son apparente passivit&#233; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;
&lt;br /&gt;&#8212; ROI. Je n'en doutais pas, mais vous savez, je vais peut-&#234;tre vous surprendre, je suis assez confiant dans ce qui nous attend &#224; moyenne &#233;ch&#233;ance.
&lt;br /&gt;&#8212; CHEF DU PROTOCOLE. Ah bon ?
&lt;br /&gt;&#8212; ROI. Oui&#8230; Je sais que personne autour de moi ne comprend mon attitude, mais tout est absolument r&#233;fl&#233;chi de ma part&#8230; Mon soutien aux r&#233;formes les plus d&#233;lirantes qui me sont pr&#233;sent&#233;es ne signifie pas une perte de ma lucidit&#233;. Chacune d'elles nous rapproche un peu plus du but que je cherche &#224; atteindre, car plus on bousculera la France et les Fran&#231;ais dans leurs habitudes et leurs rep&#232;res, plus on favorisera le besoin d'un retour &#224; une autorit&#233; paisible et &#224; une stabilit&#233; rassurante. Cet &#233;pisode tragique que nous vivons actuellement peut durer encore quelques semaines, quelques mois, mais vous verrez il prendra bient&#244;t fin. Et &#231;a ira, vous verrez &#231;a ira. Bient&#244;t les gens en g&#233;n&#233;ral qui aiment le changement mais jusqu'&#224; un certain point reviendront dans ma direction&#8230; C'est assez simple, les gens dans la vie, en tr&#232;s grande majorit&#233;, veulent &#234;tre rassur&#233;s, r&#233;confort&#233;s, apais&#233;s, et non boulevers&#233;s jusqu'&#224; ne plus savoir qui ils sont et ce qu'ils vont devenir&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; CHEF DU PROTOCOLE. Absolument.
&lt;br /&gt;&#8212; ROI. Vous verrez &#231;a ira. Juste un peu de patience et de sang-froid, et &#231;a ira&#8230;&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;L'ironie est double. D'abord parce que le &#171; &#231;a ira &#187; qui donne son titre au spectacle se retourne ici en formule apaisante dans la bouche de celui qui va perdre la t&#234;te &#8212; le refrain r&#233;volutionnaire devient la rengaine d'un pouvoir qui se croit encore aux commandes. Ensuite parce que le roi ne se trompe pas enti&#232;rement : &#231;a ira effectivement, mais sans lui, et contre lui. La phrase r&#233;v&#232;le la na&#239;vet&#233; politique de qui croit pouvoir instrumentaliser le bouleversement r&#233;volutionnaire pour mieux restaurer l'ordre ancien. Pommerat d&#233;poussi&#232;re ainsi le signifiant le plus c&#233;l&#232;bre de la R&#233;volution &#8212; cette chanson qu'on ne peut plus entendre tant elle s'est fossilis&#233;e en hymne comm&#233;moratif &#8212; pour en soulever une charge in&#233;dite. &#171; &#199;a ira &#187; n'appara&#238;t plus comme slogan triomphal mais comme formule creuse, mantra d'un pouvoir qui ne comprend rien &#224; ce qui lui arrive. L'anachronisme du vocabulaire manag&#233;rial (&#171; strat&#233;gie &#187;, &#171; but &#224; atteindre &#187;) ach&#232;ve le geste : le roi parle comme un communicant contemporain persuad&#233; de ma&#238;triser la &#171; gestion de crise &#187;. La trivialit&#233; fait ici office de r&#233;v&#233;lateur : plus la parole royale se veut rassurante, plus elle expose son impuissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le geste de surgissement du possible ne peut donc &#234;tre r&#233;activ&#233; qu'en renon&#231;ant &#224; la solennit&#233;, &#224; la r&#233;v&#233;rence. Il faut d&#233;placer la parole r&#233;volutionnaire dans une quotidiennet&#233; triviale &#8212; non pour la rabaisser, mais pour en rehausser la charge. Les figures qui occupent le plateau ne sont pas des h&#233;ros ; elles ressemblent &#224; celles qu'on croise dans les administrations, les mairies, les syndicats. C'est cette ordinarit&#233; qui rend le geste r&#233;volutionnaire mobilisable : ce qui a &#233;t&#233; possible pour des individus sans qualit&#233;s exemplaires peut se rejouer ailleurs, autrement. En soustrayant la R&#233;volution au mus&#233;e pour la restituer au pr&#233;sent de l'action &#8212; c'est l&#224; tout le paradoxe de cette &#171; fiction vraie &#187; &#8212; Pommerat ne cherche pas &#224; la d&#233;mythifier pour la d&#233;valoriser. Il cherche &#224; la d&#233;faire pour la refaire. Car ce qui importe, ce n'est pas ce que la R&#233;volution a &#233;t&#233; &#8212; c'est ce qu'elle peut encore.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Creuzevault : arracher l'&#233;crit-peau, m&#233;taboliser la violence&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Quatre ans avant &#199;a ira (1) Fin de Louis, Notre terreur de Sylvain Creuzevault investissait le Th&#233;&#226;tre de la Colline (septembre 2009). On y trouvait d&#233;j&#224; le plateau comme d&#233;barrass&#233; du d&#233;corum r&#233;volutionnaire : une longue table faisait office de centre de gravit&#233;, entour&#233;e de chaises d&#233;pareill&#233;es ; quelques objets contemporains &#8212; gobelets en plastique, paquets de cigarettes, bouteilles de vin &#8212; comme restes, non pas r&#233;volutionnaires, mais d'une r&#233;union militante qui n'en finit pas. Les acteurs portent des costumes actuels, et le dispositif bifrontal place les spectateurs face &#224; face, pris de part et d'autre de ce champ de forces. Au c&#339;ur de ce dispositif, les proc&#232;s-verbaux du Comit&#233; de salut public et les grands r&#233;cits historiographiques servent de mat&#233;riaux bruts : l'&#233;criture de plateau en absorbe et redistribue les fragments, au pr&#233;sent de l'improvisation, jusqu'&#224; les faire dispara&#238;tre comme textes identifiables dans un geste de digestion sc&#233;nique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les deux spectacles partagent le refus de la R&#233;volution-mus&#233;e. Tous deux visent &#224; &#171; faire pr&#233;sent &#187; plut&#244;t qu'&#224; repr&#233;senter. Mais l&#224; o&#249; Pommerat travaille sur ce qui rend possible le politique &#8212; le surgissement t&#226;tonnant de la parole d&#233;mocratique &#8212;, Creuzevault s'avance dans un terrain d&#233;j&#224; satur&#233; : celui d'un mot &#8212; &#171; terreur &#187; &#8212; lest&#233; de deux si&#232;cles de r&#233;cits contre-r&#233;volutionnaires. Son spectacle se tient au point o&#249; le politique n'est plus seulement ce qu'on met en sc&#232;ne, mais ce qui a fa&#231;onn&#233; jusqu'&#224; la fa&#231;on dont on pense la sc&#232;ne elle-m&#234;me. Entre ces deux gestes se dessinent ainsi deux mani&#232;res d'&#171; entendre &#187; le politique : l'une depuis l'instant de sa formation h&#233;sitante, l'autre depuis le point o&#249; son nom m&#234;me &#8212; &#171; terreur &#187; &#8212; a &#233;t&#233; confisqu&#233;, retourn&#233;, us&#233; comme arme de disqualification.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette diff&#233;rence engage deux rapports distincts &#224; ce que signifie &#171; prendre le politique au mot &#187; : Pommerat s'installe au plus pr&#232;s de la naissance de la langue d&#233;mocratique, Creuzevault attaque l'&#233;piderme historiographique qui recouvre le mot &#171; terreur &#187; pour en arracher ce qu'il appelle un &#171; &#233;crit-peau &#187;, un &#171; poison sur notre peau &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Une s&#233;ance du Comit&#233; : &#171; chaudron de camaraderie surchauff&#233;e &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On entre donc dans une salle configur&#233;e en bifrontal : deux gradins se font face, s&#233;par&#233;s par l'aire de jeu o&#249; tr&#244;ne la table. Neuf com&#233;diens sont d&#233;j&#224; l&#224;, comme si la r&#233;union avait commenc&#233; avant nous et se poursuivait malgr&#233; nous. D&#232;s les premiers instants, Saint-Just prononce la d&#233;fense de Robespierre, arr&#234;t&#233; la veille. Puis remont&#233;e : le spectacle nous ram&#232;ne aux r&#233;unions du Comit&#233; entre l'ex&#233;cution de Danton (5 avril 1794) et la chute de Robespierre (27 juillet 1794).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La sc&#233;nographie de Julia Kravtsova maintient une nudit&#233; volontaire : rien qui &#233;voque les costumes d'&#233;poque, si ce n'est &#8212; d&#233;tail d&#233;risoire et terrible &#8212; une guillotine miniature qui fait office de taille-crayon. Le dispositif bifrontal instaure une proximit&#233; vertigineuse : les spectateurs ne sont pas seulement t&#233;moins, ils deviennent &#171; complices de l'histoire &#187;. Leur regard circule autant d'un gradin &#224; l'autre que vers la sc&#232;ne, de sorte que l'espace d'urgence d&#233;lib&#233;rative se d&#233;ploie entre eux autant que devant eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autour de la table : sandwichs, cigarettes, vin. Ambiance de r&#233;union militante interminable. &#171; Chaudron de camaraderie surchauff&#233;e &#187;, &#171; tambouille d'egos ordinaires plac&#233;s dans des circonstances extraordinaires &#187;. On parle strat&#233;gie, arrestations, pomme de terre, montgolfi&#232;re. Les voix s'&#233;l&#232;vent, les corps s'empoignent &#8212; jusqu'&#224; cette chevauch&#233;e hallucinante autour de la table men&#233;e par Carnot. La Terreur se donne alors moins comme un r&#233;gime abstrait que comme la surchauffe tr&#232;s concr&#232;te d'un collectif au bord de la rupture, et qui se maintient, justement, sur ce bord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;1. &#171; Notre terreur &#187; : s'approprier le signifiant maudit&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le titre fait scandale avant m&#234;me que le rideau se l&#232;ve. &#171; Notre terreur &#187; : le pronom possessif op&#232;re une appropriation frontale du signifiant le plus honni de l'historiographie r&#233;publicaine. L&#224; o&#249; Pommerat &#233;vitait toute r&#233;f&#233;rence explicite &#224; la Terreur dans son titre (&#199;a ira), se tenant prudemment en amont de la s&#233;quence sanglante, Creuzevault l'exhibe, la revendique, la ram&#232;ne &#224; soi. Et la minuscule ach&#232;ve le geste : plus de majuscule intimidante, plus de grandeur historique &#8212; une terreur qui pourrait &#234;tre la n&#244;tre, aujourd'hui, au pr&#233;sent du conflit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il ne s'agit pas de l&#233;gitimer les proc&#232;s exp&#233;ditifs ou les ex&#233;cutions sommaires. L'enjeu est ailleurs, et il est d'abord linguistique : d&#233;faire l'op&#233;ration par laquelle &#171; la Terreur &#187; a &#233;t&#233; constitu&#233;e en paradigme originel de toute violence politique, et plus r&#233;cemment en matrice implicite du &#171; terrorisme &#187;. Dans sa note d'intention, il &#233;crit : &#171; L'&#201;tat fran&#231;ais thermidorien se devait de cr&#233;er une figure qui deviendrait LA violence r&#233;volutionnaire inaugurale, LA terreur, LE terroriste. Il devait se couvrir des forfaits que l'histoire lui attribuerait. Il fit mieux, il fit l'Histoire. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette fabrication r&#233;trospective a produit ce que Creuzevault nomme un &#171; &#233;crit-peau &#187; : un r&#233;cit coll&#233; &#224; m&#234;me le corps social, une sorte de seconde peau discursive qui naturalise l'&#233;quivalence entre Terreur r&#233;volutionnaire et terrorisme contemporain. &#171; Traiter Robespierre de terroriste est un non-sens historique, et l'efficacit&#233; de la censure contre-r&#233;volutionnaire &#187;. Le travail de l'historienne Sophie Wahnich, mobilis&#233;e explicitement dans les d&#233;bats organis&#233;s autour du spectacle, vise pr&#233;cis&#233;ment &#224; &#171; distinguer &#187; plut&#244;t qu'&#224; &#171; confondre &#187; : &#224; restituer la Terreur comme s&#233;quence politique sp&#233;cifique, irr&#233;ductible, plut&#244;t que comme matrice anhistorique de toute violence politique. Prendre le mot &#171; terreur &#187; au mot consiste donc d'abord &#224; le soustraire &#224; la confusion entretenue par deux si&#232;cles d'historiographie r&#233;actionnaire &#8212; d&#233;samorcer cette superposition, c'est arracher la peau id&#233;ologique pour r&#233;entendre un mot devenu inaudible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette r&#233;appropriation s'inscrit dans un contexte pr&#233;cis. En 2009, l'affaire dite &#171; de Tarnac &#187; voit des militants poursuivis pour &#171; entreprise terroriste &#187; &#224; partir de d&#233;gradations de cat&#233;naires : Notre terreur r&#233;sonne avec ce pr&#233;sent, non pour en faire la chronique, mais pour rappeler combien l'accusation de &#171; terrorisme &#187; fonctionne comme op&#233;rateur de rabattement du conflit politique sur la gestion polici&#232;re des ennemis d&#233;sign&#233;s. L&#224; encore, c'est une question de langage : le spectacle montre que ce qu'on nomme &#171; terrorisme &#187; ne d&#233;signe pas seulement des pratiques, mais un mode d'&#233;criture du r&#233;el par l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette inscription du spectacle dans la conjoncture permet de restituer ce que Creuzevault lui-m&#234;me appelle la &#171; na&#239;vet&#233; &#187; du collectif d'ores et d&#233;j&#224; : non pas na&#239;vet&#233; politique, mais une mani&#232;re de se laisser aimanter par les secousses du monde plut&#244;t que par un programme esth&#233;tique. Il situe clairement Notre terreur dans un continuum de conflits qui pr&#233;c&#232;de 2009 : &#171; c'est apr&#232;s Seattle, apr&#232;s G&#234;nes, apr&#232;s les tours jumelles, apr&#232;s la loi sur le port du voile &#224; l'&#233;cole, apr&#232;s l'Appel&#8230; &#187; Autrement dit : la d&#233;cision de travailler sur 1794 ne proc&#232;de pas d'un int&#233;r&#234;t pour l'histoire en soi, mais d'une pression ext&#233;rieure &#8212; les violences polici&#232;res contre les mouvements altermondialistes, la mont&#233;e s&#233;curitaire post-11 septembre, les d&#233;bats identitaires &#8212; qui constitue le v&#233;ritable soubassement du geste. Creuzevault l'exprime sans d&#233;tour : ce n'est pas un geste situ&#233;, c'est une impulsion venue du dehors, que l'&#233;criture de plateau va absorber et redistribuer.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Entretien avec Olivier Neveux, S&#233;rieux &#8212; pas s&#233;rieux, p. 64&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette r&#233;appropriation du signifiant &#171; terreur &#187; n'implique pas le retour des grandes harangues r&#233;volutionnaires. Contrairement &#224; ce que laisse croire le programme &#8212; satur&#233; de Robespierre, Marx, Foucault &#8212;, le spectacle ne donne jamais &#224; entendre les grands discours dans leur continuit&#233;. La presse a not&#233; que &#171; Notre terreur ne s'appuie pas sur les morceaux de bravoure dont les pi&#232;ces historiques sont friandes &#187; ; certains critiques ont m&#234;me d&#233;plor&#233; la &#171; faiblesse g&#233;n&#233;rale du texte &#187; au regard de l'&#233;loquence des figures de 1793-1794.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est pr&#233;cis&#233;ment l&#224; que se joue le geste de Creuzevault : la langue du spectacle n'est pas la langue de Robespierre, c'est celle d'une cellule militante contemporaine. Comparaisons r&#233;currentes avec les r&#233;unions du NPA, engueulades, interruptions, autod&#233;rision : concentr&#233; de militantisme contemporain greff&#233; sur le Comit&#233; de salut public. &#171; Les r&#233;volutionnaires de 1794 sont des militants d'aujourd'hui, dop&#233;s &#224; l'enthousiasme et &#224; la fatigue &#187;, &#233;crivait un critique. L'anachronisme linguistique fonctionne &#224; rebours de celui de Pommerat : non pas injecter du vocabulaire technocratique dans les d&#233;bats de 1789, mais laisser 1794 parler avec les mots de 2009.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce choix engage un rapport inverse &#224; celui de Pommerat quant &#224; la restitution de la parole r&#233;volutionnaire. L&#224; o&#249; Pommerat cherche &#224; retrouver le balbutiement des mots (&#171; libert&#233; &#187;, &#171; souverainet&#233; &#187;) dans leur &#233;tat d'hypoth&#232;se, Creuzevault assume une continuit&#233; : les probl&#232;mes du Comit&#233; sont nos probl&#232;mes, et nous les pensons avec notre lexique. L'&#171; innocence du regard &#187; pommeratienne laisse place &#224; un parti pris : mettre en crise le mot &#171; terreur &#187; &#224; partir de notre pr&#233;sent, quitte &#224; ce que la langue r&#233;volutionnaire elle-m&#234;me se trouve en partie absorb&#233;e dans ce pr&#233;sent. Cette op&#233;ration linguistique permet &#224; Creuzevault de court-circuiter toute distance historique &#8212; mais elle soul&#232;ve une question que le spectacle laisse en suspens : en parlant de la Terreur avec nos mots, ne passe-t-on pas &#224; c&#244;t&#233; de ce qui, dans la langue r&#233;volutionnaire elle-m&#234;me, inventait un rapport au politique que notre &#233;poque a peut-&#234;tre perdu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;2. M&#233;taboliser l'histoire : l'analogie structurante&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'op&#233;ration que Creuzevault nomme &#171; m&#233;taboliser &#187; engage un rapport sp&#233;cifique &#224; la parole r&#233;volutionnaire. Il s'agit de la faire passer par les corps, de l'incorporer comme exp&#233;rience collective. Les com&#233;diens travaillent sur &#171; le mouvement physiologique, neurologique de la terreur &#187;. La Terreur devient un affect circulant, une &#233;nergie &#224; &#233;prouver plut&#244;t qu'un objet &#224; contempler. Le politique devient combustible : ce qui br&#251;le pour alimenter l'exp&#233;rience du plateau.&lt;br class='autobr' /&gt; Ce geste de m&#233;tabolisation ne se limite pas &#224; l'affect ou &#224; l'&#233;nergie : il d&#233;signe une mani&#232;re m&#234;me d'&#233;crire. Creuzevault le formule avec une nettet&#233; d&#233;cisive : &#171; on n'&#233;crit pas sur le papier, c'est &#233;crit autrement, Val&#233;rie Dr&#233;ville dirait &#8220;par les pieds&#8221; &#187;. L'&#233;criture n'est pas pr&#233;alable au plateau, elle en est la retomb&#233;e, le pr&#233;cipit&#233;. Elle n'a de validit&#233; qu'agie : &#171; je ne cherche pas &#224; mettre en sc&#232;ne des variations, ce sont les &#233;tudes ; on avance comme &#231;a &#187;. D'o&#249; le refus constant de penser Notre terreur comme une &#339;uvre publiable, comme un texte qui pourrait se d&#233;tacher du collectif qui l'a produit. &#201;crire, ici, c'est laisser la troupe creuser son propre sol, exposer son &#171; parole-et-pens&#233;e &#187; dans le champ po&#233;tique du plateau. La dramaturgie ne vise ni la langue ni le texte comme f&#233;tiches, mais une inscription dans le monde, une &#171; politique de l'auteur &#187; qui ne passe que par les corps. Cette position radicale explique que la langue de Notre terreur ne cherche ni la litt&#233;rarit&#233; ni la restitution historique : elle est le r&#233;sidu d'un processus, une langue en combustion autant que de combustion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette m&#233;tabolisation repose sur une analogie entre le collectif th&#233;&#226;tral et le Comit&#233;. &#171; Notre terreur est un conflit &#233;man&#233; d'une exp&#233;rience collective politique plut&#244;t que la repr&#233;sentation d'une domination. &#187; &#171; Nous agissons en petit comme ils ont agi en grand. &#187; Cr&#233;ation collective, &#233;criture au plateau, improvisations, refus de hi&#233;rarchie : une &#171; ac&#233;phalocratie &#187;, forme de d&#233;mocratie sans t&#234;te o&#249; la hi&#233;rarchie se masque dans le jeu collectif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Neuf commissaires, neuf com&#233;diens : table de d&#233;lib&#233;ration, table de r&#233;p&#233;tition. L'analogie traverse la r&#233;ception critique : &#171; jeu de r&#244;les &#187; plus que fresque historique, ambiance de cellule syndicale, d&#233;j&#224;-vu des assembl&#233;es g&#233;n&#233;rales interminables. Le Comit&#233; devient le miroir agrandi du collectif d'ores et d&#233;j&#224;, et r&#233;ciproquement : en m&#233;tabolisant la Terreur, la troupe s'expose comme micro-laboratoire de politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette analogie produit un double effet linguistique. D'un c&#244;t&#233;, elle autorise la transposition directe : puisque l'exp&#233;rience de la troupe fait &#233;cho &#224; celle du Comit&#233;, les com&#233;diens peuvent parler comme des militants actuels sans trahir l'&#233;poque &#8212; l'anachronisme se veut assum&#233;, revendiqu&#233; comme m&#233;thode. De l'autre, elle fait de la pratique th&#233;&#226;trale elle-m&#234;me un mod&#232;le d'action politique : ce n'est plus seulement la politique qui est repr&#233;sent&#233;e sur sc&#232;ne, c'est le th&#233;&#226;tre qui se pense comme forme politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette d&#233;sacralisation n'est pas sans risque. Plusieurs critiques se sont interrog&#233;s : &#171; Peut-on ramener l'activit&#233; du Comit&#233; de salut public &#224; cet exercice de la politique ? &#187; Si les membres du Comit&#233; n'&#233;taient pas &#171; n'importe qui &#187;, c'est aussi parce qu'ils &#233;taient pris dans une situation limite o&#249;, comme le rappelle la brochure (guerre ext&#233;rieure, guerre civile, famine), l'erreur se payait de la guillotine. L'analogie, en ramenant la Terreur &#224; l'&#233;chelle d'une cellule militante, fait gagner en familiarit&#233; ce qu'elle risque de faire perdre en &#233;tranget&#233; historique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait dire que la m&#233;tabolisation chez Creuzevault fonctionne comme une op&#233;ration &#224; double tranchant : en rendant la Terreur &#171; digestible &#187;, donc partageable, elle court toujours le danger de la dig&#233;rer enti&#232;rement, de neutraliser ce qui, en elle, r&#233;siste &#224; nos cat&#233;gories politiques actuelles. Le spectacle tient volontairement dans cet entre-deux : il rappelle que l'histoire ne nous constitue qu'&#224; condition, parfois, de nous rester impropre, difficile &#224; avaler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;3. La col&#232;re exhib&#233;e : de la violence verbale &#224; la th&#233;&#226;tralit&#233; explosive&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arracher l'&#233;crit-peau, m&#233;taboliser l'histoire dans les corps : ces op&#233;rations ne suffisent pas encore. Car le signifiant &#171; terreur &#187; charrie une puissance d'image qui menace sans cesse de refaire surface &#8212; le pathos sanglant, la fascination morbide que deux si&#232;cles d'historiographie thermidorienne ont cristallis&#233;e. Comment emp&#234;cher que le mot, une fois r&#233;appropri&#233;, ne se fige &#224; nouveau en spectacle sid&#233;rant ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;ponse de Creuzevault tient dans une strat&#233;gie de saturation qui joue d'abord sur le refus de l'identification. Les &#171; neuf hommes en col&#232;re &#187; d&#233;ploient une langue qui ne cherche pas ses mots &#8212; contrairement aux personnages de Pommerat &#8212;, mais qui les jette &#224; la figure. &#201;changes hach&#233;s, invectives, sarcasmes. La violence se concentre dans la capacit&#233; &#224; nommer brutalement : d&#233;signer l'adversaire, le tra&#238;tre, presser la d&#233;cision. Langue de l'action imm&#233;diate, plus que de l'&#233;laboration doctrinale. Mais cette langue reste celle d'une cellule militante contemporaine : le r&#233;alisme est celui de 2009, pas celui de 1794. Le public demeure dans l'inconfort : il ne reconna&#238;t pas le Comit&#233; de salut public. L'intensit&#233; monte jusqu'&#224; la chevauch&#233;e hallucinante men&#233;e par Carnot. La col&#232;re devient le moteur de l'action politique, ce qui fait surgir la d&#233;cision dans l'urgence. Creuzevault : &#171; Notre terreur, ce sont nos voix discordantes et violentes, si belles qu'on ne peut les voir sans rougir. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis, au bout d'une heure, rupture. Le r&#233;alisme craque. Le spectacle bascule dans un autre r&#233;gime : marionnettes, apparitions spectrales, visages blanchis &#224; la peinture. &#171; Th&#233;&#226;tralit&#233; excessive &#187; : multiplication des signes, surcharge d'un code th&#233;&#226;tral qui exhibe sa propre artificialit&#233;. &#171; On ne montre jamais une s&#233;quence historique en toute distance ou en toute &#8212; souvent douteuse &#8212; proximit&#233; &#187;, explique Creuzevault. &#171; On montre, on fait comme si c'&#233;tait pareil qu'aujourd'hui. Et puis, on va s'arr&#234;ter sur quelque chose d'autre, pour indiquer une distance. C'est un jeu, encore. &#187; Creuzevault : &#171; Nous sommes burlesques, pas les statues. &#187; La vitesse compte autant que la surcharge : le spectacle joue sur la d&#233;portation de l'attention, refuse de laisser le regard se fixer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est alors, tout au bout, que survient l'acm&#233; de l'identification possible. &#201;ric Charon enfile le traditionnel costume bleu clair de Robespierre. Enfin, croit-on. Enfin une figure identifiable, l'arch&#233;type incarn&#233; tel qu'on se le repr&#233;sente. Le public pousse un soupir d'aise : il va enfin reconna&#238;tre. Charon dit quelques lignes du discours du 8 thermidor, se tire peut-&#234;tre une balle dans la m&#226;choire &#8212; et apr&#232;s le coup, simplement : &#171; A&#239;e ! &#187; Le pathos attendu s'effondre dans cette interjection d&#233;risoire. Juste au moment o&#249; l'identification pourrait se cristalliser (&#171; il a l'image de la figure telle qu'il se la repr&#233;sente &#187;), le dispositif la d&#233;joue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette oscillation ne rel&#232;ve pas du simple effet : elle constitue le geste m&#234;me par lequel le spectacle refuse que &#171; terreur &#187; redevienne image. En diff&#233;rant l'identification durant tout le spectacle, puis en semblant l'offrir pour mieux la faire &#233;clater dans un &#171; A&#239;e ! &#187; presque d&#233;sinvolte, Creuzevault d&#233;samorce la fascination avant qu'elle n'ait le temps de se constituer. Le pathos ne peut pas se fixer : il se brise contre le burlesque de son &#233;nonciation, contre la vitesse qui emp&#234;che toute contemplation. La surcharge interdit la sid&#233;ration. L&#224; o&#249; l'&#233;crit-peau thermidorien avait fig&#233; &#171; terreur &#187; en &#233;pouvantail mythologique, cette strat&#233;gie de d&#233;ception syst&#233;matique emp&#234;che que le signifiant r&#233;appropri&#233; ne se recristallise en ic&#244;ne &#8212; f&#251;t-elle invers&#233;e, h&#233;ro&#239;s&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est cette instabilit&#233; qui maintient &#171; terreur &#187; dans le champ de la langue politique plut&#244;t que de le laisser se p&#233;trifier en image. La difficult&#233; de &#171; prendre au mot &#187; le mot &#171; terreur &#187; tient pr&#233;cis&#233;ment &#224; cela : il faut sans cesse le soustraire &#224; sa puissance de sid&#233;ration, le tenir &#224; distance de sa propre charge iconique. Le th&#233;&#226;tre, lieu par excellence de cette exposition, ne peut faire l'&#233;conomie de ce risque. En oscillant entre r&#233;alisme contemporain qui refuse la reconnaissance, surcharge burlesque qui d&#233;porte l'attention, et identification finale imm&#233;diatement d&#233;jou&#233;e, Notre terreur exhibe la fragilit&#233; de cette conqu&#234;te langagi&#232;re : montrer qu'on ne peut r&#233;approprier un signifiant si lourdement satur&#233; d'images qu'en maintenant visible le dispositif m&#234;me qui emp&#234;che ces images de se reformer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce glissement du r&#233;alisme militant vers la th&#233;&#226;tralit&#233; excessive marque une mutation de la langue. On passe d'une violence verbale &#8212; celle des empoignades, des strat&#233;gies, des r&#232;glements de comptes &#8212; &#224; une violence de l'image : corps d&#233;compos&#233;s, signes satur&#233;s, iconographie de la d&#233;figuration. La parole c&#232;de le pas aux apparitions, aux motifs plastiques de la putr&#233;faction. La question se renverse : jusqu'o&#249; intensifier la violence sans qu'elle bascule dans la pure sid&#233;ration spectaculaire ? &#192; quel moment la col&#232;re cesse-t-elle d'&#234;tre politique pour ne plus &#234;tre qu'un effet de sc&#232;ne ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le spectacle met ainsi au jour une tension constitutive. D'un c&#244;t&#233;, volont&#233; de rendre la Terreur &#171; disponible &#187; comme exp&#233;rience, rejouable dans nos collectifs &#8212; d'o&#249; l'ancrage militant, la familiarit&#233; des situations. De l'autre, conscience aigu&#235; du risque de fascination : la violence r&#233;volutionnaire, si on la montre de trop pr&#232;s, peut aussi s&#233;duire, envo&#251;ter. Le recours au comique, au grotesque, &#224; la surcharge d'images cherche &#224; d&#233;caler, &#224; emp&#234;cher l'adh&#233;sion na&#239;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait dire que Notre terreur met en crise, en acte, la question de la forme : comment r&#233;activer une violence politique sans la r&#233;duire &#224; un effet de style, sans la laisser non plus se refermer sur une fascination morbide ? L&#224; o&#249; Pommerat maintenait la violence hors champ, dans la tension des d&#233;bats, Creuzevault la porte au plateau dans deux r&#233;gimes successifs &#8212; r&#233;alisme militant, puis explosion baroque &#8212; qui se contestent l'un l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est finalement cette oscillation qui fait l'enjeu de Notre terreur : elle donne &#224; voir la difficult&#233; intrins&#232;que de &#171; prendre au mot &#187; le mot &#171; terreur &#187; sans reconduire, malgr&#233; soi, sa puissance de sid&#233;ration. En exhibant &#224; la fois la col&#232;re politis&#233;e et sa spectacularisation, le spectacle montre que la conqu&#234;te d'une langue politique reste toujours expos&#233;e &#224; son retournement en image &#8212; et que le th&#233;&#226;tre, lieu par excellence de cette exposition, ne peut faire l'&#233;conomie de ce risque.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Pour ne pas conclure&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Lire ensemble Notre terreur et &#199;a ira (1) Fin de Louis, c'est mesurer comment deux gestes sc&#233;niques sans affinit&#233; esth&#233;tique directe ont pourtant travaill&#233;, dans une m&#234;me s&#233;quence historique, afin de rouvrir la R&#233;volution par le plus modeste de ses lieux : la parole ordinaire, les d&#233;lib&#233;rations approximatives, les h&#233;sitations, les frictions. Rien de spectaculaire ici, sinon l'&#233;nergie du pr&#233;sent qui cherche ses formes. Rien de plus spectaculaire, justement, que cette politique devenue langue &#8212; cette politisation de l'usage m&#234;me de la langue. La trivialit&#233;, chez eux, n'est jamais un affaissement : elle agit comme un r&#233;v&#233;lateur, le point d'incandescence o&#249; la vibration politique d'un &#233;v&#233;nement trop souvent fig&#233; en mythe ou repouss&#233; comme &#233;pouvantail retrouve sa charge d'inou&#239; : parce qu'enfin, ou qu'&#224; nouveau, nous l'entendons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette intensification par le bas, les deux spectacles r&#233;pondent discr&#232;tement &#224; la mise en garde de Benjamin : lorsque le politique s'esth&#233;tise, il se transforme en spectacle de lui-m&#234;me. Ce que Pommerat et Creuzevault proposent, &#224; rebours, c'est une sc&#232;ne o&#249; l'art se politise par son travail m&#234;me de langue &#8212; un art qui ne s'en remet pas au message, mais &#224; l'invention, &#224; la friction des voix, &#224; la mati&#232;re du temps pr&#233;sent. En ramenant la R&#233;volution &#224; hauteur d'&#233;paules, ils l'arrachent &#224; la contemplation, ils la ram&#232;nent &#224; ce point d'instabilit&#233; o&#249; quelque chose pourrait &#224; nouveau basculer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le th&#233;&#226;tre cesse alors d'&#234;tre un dispositif de repr&#233;sentation pour redevenir l'espace o&#249; les mots s'affrontent au r&#233;el dans une langue mise &#224; d&#233;couvert, &#224; laquelle collectivement on prend part sur la sc&#232;ne au pr&#233;sent : cet endroit fragile o&#249; l'histoire, en se racontant de nouveau depuis le langage, et non par ses images, retrouve sa capacit&#233; de trembler, au point pr&#233;cis o&#249; les mots se mesurent &#224; la v&#233;rit&#233; effective du politique.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Entretien avec Olivier Neveux, &lt;i&gt;S&#233;rieux &#8212; pas s&#233;rieux&lt;/i&gt;, p. 64&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Nostalgies politiques : les sc&#232;nes contemporaines de la m&#233;lancolie r&#233;volutionnaire</title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/recherches-articles-communications/article/nostalgies-politiques-les-scenes-contemporaines-de-la-melancolie</link>
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		<dc:date>2025-07-07T20:48:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Article paru dans &lt;i&gt;La Nostalgie au th&#233;&#226;tre&lt;/i&gt;, aux &#233;ditions Hermann &#8211; juin 2024&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/recherches-articles-communications/" rel="directory"&gt;RECHERCHES | ARTICLES &amp; COMMUNICATIONS&lt;/a&gt;


		</description>


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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Article paru dans &lt;i&gt;&lt;a href=&#034;https://arnaudmaisetti.net/spip/publications-parutions/articles-recherche/article/la-nostalgie-au-theatre-nostalgies-politiques-les-scenes-contemporaines-de-la?var_mode=calcul&#034;&gt;La Nostalgie au th&#233;&#226;tre. &#201;critures et pratiques sc&#233;niques (XVIIe - XXIe s.)&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;, aux &#233;ditions Hermann en juin 2024, sous la direction de Laurette Burgholzer et Vincenzo Mazza.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'article fait suite &#224; une communication propos&#233;e dans le cadre du colloque du m&#234;me nom, organis&#233; &#224; Paris, du 10 au 12 avril 2019&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un an apr&#232;s sa parution, je reprends ici l'article.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div class='spip_document_12975 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_8058-2.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_8058-2.jpg?1726217052' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;R&#233;sum&#233;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Dans un essai r&#233;cent,&lt;/i&gt; &lt;a href=&#034;https://www.editionsladecouverte.fr/melancolie_de_gauche-9782707190123&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;M&#233;lancolie de gauche&lt;/a&gt;, &lt;i&gt;Enzo Traverso t&#226;chait de suivre le fil d'une historiographie m&#233;lancolique qui, d'Auguste Blanqui &#224; Walter Benjamin en passant par Rosa Luxembourg ou Louise Michel, dessinait une dialectique o&#249; le pass&#233; des vaincus renouait avec leurs esp&#233;rances d&#233;&#231;ues et leurs projets inachev&#233;s en attente d'&#234;tre renouvel&#233;s. Cette nostalgie &#8211; douleur du pass&#233; dans la mesure o&#249; elle active une br&#251;lure du/au pr&#233;sent &#8211; n'est pas sans interroger certaines sc&#232;nes contemporaines. La nostalgie pourrait m&#234;me qualifier les dramaturgies autant que les projets politiques de certains metteurs en sc&#232;ne d'aujourd'hui, dans une Europe d&#233;chir&#233;e entre m&#233;moire du pass&#233; et impasse de l'avenir, incertitude d'un pr&#233;sent qui se serait accompli lui-m&#234;me dans la mort des id&#233;ologies. Les Polonais Krzysztof Warlikowski et Krystian Lupa, les Fran&#231;ais Fran&#231;ois Tanguy ou Sylvain Creuzevault, et l'Allemand Frank Castorf, dans des perspectives bien diff&#233;rentes et selon des modalit&#233;s diverses, pourraient bien en ce sens fabriquer un tel th&#233;&#226;tre politique de la nostalgie, o&#249; la nostalgie serait moins l'espace sentimental d'une douloureuse r&#233;miniscence d'un pass&#233; perdu, mais bien plut&#244;t le territoire politique d'un dialogue avec le pass&#233; des espoirs perdus et leurs promesses toujours pr&#233;sentes, en attente.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;On entend des sir&#232;nes de bateaux sur le fleuve.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tony s'approche lentement de la porti&#232;re ouverte ; s'appuie &#224; celle-ci, regarde E.E. avec un petit sourire. E.E. a des larmes dans les yeux ; il est couvert de sueur. &lt;br class='autobr' /&gt;
E.E. &#8212; Ils sont tous morts. Bruce Lee est mort ; Bob Marley est mort. Qu'est-ce qu'on fout l&#224; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bernard-Marie Kolt&#232;s, Nickel Stuff, 1985&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;La question de Bernard-Marie Kolt&#232;s lance &#8211; comme une douleur &#8211; l'enjeu nostalgique de la pr&#233;sence apr&#232;s la fin, dans la solitude, nommant le deuil inachevable dans la suspension de toute action. &#171; Qu'est-ce qu'on fout l&#224; ? &#187; R&#233;sonne ici l'&#233;cho moderne et nostalgique du &#171; Que faire ? &#187; de L&#233;nine, et l'&#233;cho renvers&#233; du &#171; Qui vive ? &#187; Shakespearien &#224; l'or&#233;e d'Hamlet. &#171; Qu'est-ce qu'on fout l&#224; ? &#187;, apr&#232;s la disparition des ic&#244;nes tiers-mondistes, figures exemplaires pour Kolt&#232;s de la contre-culture autant que de cette contre-histoire qu'incarnaient pour le dramaturge Bruce Lee et Bob Marley ? Cette question pourrait &#234;tre la r&#233;ponse contemporaine (sous forme d'une question inqui&#232;te) &#224; l'injonction r&#233;volutionnaire quand elle se dresse de l'autre c&#244;t&#233; de l'Histoire, ou apr&#232;s l'Histoire, dans ce temps qu'Heiner M&#252;ller, contemporain de Kolt&#232;s, avait ainsi d&#233;crit dans son d&#233;chirant et nostalgique &lt;i&gt;Adieu la pi&#232;ce didactique&lt;/i&gt;, qui sonnait comme un adieu &#224; Brecht et aux espoirs r&#233;volutionnaires :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;L'apocalypse de La D&#233;cision est p&#233;rim&#233;e, l'histoire a renvoy&#233; le proc&#232;s &#224; la rue m&#234;me ; les ch&#339;urs appris ne chantent plus, l'humanisme ne se manifeste plus qu'en tant que terrorisme, le cocktail Molotov est le dernier &#233;v&#233;nement &#233;ducatif bourgeois. Que reste-t-il ? Des textes solitaires en attente d'histoire. Et la m&#233;moire trou&#233;e, la sagesse craquel&#233;e des masses menac&#233;es d'oubli imm&#233;diat. Sur un terrain o&#249; la le&#231;on (Lehre) est si profond&#233;ment enfouie et qui en outre est min&#233;, il faut parfois mettre la t&#234;te dans le sable (boue pierre) pour voir plus avant. Les taupes ou le d&#233;faitisme constructif.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Kolt&#232;s, M&#252;ller : deux dramaturges d'une &#233;poque dont l'&#339;uvre prend acte d'un moment, celui d'une certaine cl&#244;ture, envelopp&#233; dans l'endeuillement de l'historiographie marxiste. Dans son ouvrage M&#233;lancolie de Gauche, Enzo Traverso rappelle combien l'ann&#233;e 1989 marqua un tournant d&#233;cisif dans cette pens&#233;e de l'histoire. Jusqu'alors, note-t-il, il fallait inscrire les &#233;v&#233;nements du pass&#233; dans la conscience historique afin de pouvoir se projeter dans l'avenir. La m&#233;moire &#233;tait saisie dans un usage strat&#233;gique des luttes du pass&#233;, et son rappel une tactique pour s'orienter dans le futur. La fin du communisme rompt le fil de cette historiographie dialectique entre pass&#233; et futur. Mais est-ce la fin pour autant ? Si le n&#233;o-lib&#233;ralisme proclama dans ces ann&#233;es la fin de l'histoire, c'&#233;tait plus s&#251;rement pour &#233;noncer la fin de la politique, ce libre jeu des oppositions. Paradoxalement, tout recommen&#231;ait. Tout ? Il ne s'agissait, pour bien des penseurs et artistes d&#233;sormais rien de moins que de r&#233;inscrire la politique dans l'histoire, et pour cela, de projeter non plus dans l'avenir, mais dans le pass&#233;, les forces permettant de renouveler les perspectives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Kolt&#232;s meurt quelque mois avant la chute du Mur de Berlin, et M&#252;ller, quelques ann&#233;es apr&#232;s. De part et d'autre, un m&#234;me souci, depuis le d&#233;senchantement militant et r&#233;volutionnaire, de plonger dans l'Histoire &#8211; ses mythes &#8211; des lignes de fuite qui seraient moins des positions que des espaces creusant l'&#233;change possible avec le pass&#233;, pour l'avenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marx parle du poids des g&#233;n&#233;rations pass&#233;es qui p&#232;se comme un cauchemar, W. Benjamin de la lib&#233;ration du pass&#233;. Dans l'histoire, ce qui est mort n'est pas mort. Une fonction du drame est de conjurer les morts &#8211; le dialogue avec les morts n'a pas le droit de se rompre tant qu'ils ne restituent pas la part d'avenir qui a &#233;t&#233; enterr&#233;e avec eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De la nostalgie &#224; l'&#233;l&#233;gie, l'art th&#233;&#226;tral ferait du dialogue avec les morts le creuset d'une r&#233;flexion historiographique &#224; double orientation depuis le postulat d'une impasse du pr&#233;sent : vers le pass&#233; et l'avenir, o&#249; le pass&#233; est &#233;prouv&#233; comme un horizon pour demain. Ce n'est pas le moindre des paradoxes &#224; penser, quand le th&#233;&#226;tre est partout con&#231;u comme art du pr&#233;sent, et dans une &#233;poque o&#249; le pr&#233;sent&#233;isme semble une injonction &#224; l'instantan&#233;, &#224; sa consommation inextinguible, &#224; sa facult&#233; de s'&#233;riger comme valeur imm&#233;diate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;M&#233;lancolie, ou la travers&#233;e nostalgie&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes trente ans apr&#232;s cette fin qui n'a rien achev&#233; du pass&#233; ni rien n'accomplit qu'une crise du capitalisme, qui appara&#238;t de plus en plus comme un capitalisme de crise. Trente ans apr&#232;s, la question du pass&#233; revient et elle ne saurait revenir comme auparavant, dans l'id&#233;alit&#233; d'un av&#232;nement in&#233;luctable. Les exp&#233;riences r&#233;volutionnaires du pass&#233; ont &#233;t&#233; soit trahies soit r&#233;prim&#233;es sauvagement, et envisager cette histoire du point de vue des luttes du pr&#233;sent ne peut se faire que dans la conjonction de la nostalgie et de la m&#233;lancolie. Nostalgie pour un pass&#233; o&#249; l'espoir &#233;tait encore ce qui liait le pass&#233; et l'avenir dans le pr&#233;sent commun ; et m&#233;lancolie parce que ce pass&#233; n'a pu produire que des vaincus et des martyrs pour aujourd'hui. Mais comment faire de ces affects le contraire d'un sentiment paralysant, bien plut&#244;t une puissance mobilisatrice ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que Walter Benjamin avait d&#233;j&#224; nomm&#233; M&#233;lancolie de gauche n'est justement pas seulement un affect : c'est aussi une condition paradoxale pour penser la possibilit&#233; d'une historiographie neuve qui serait un instrument pour les luttes d'&#233;mancipation. Pour cela, Benjamin pr&#233;venait d&#233;j&#224; des dangers : refuser de sacraliser la m&#233;moire des victimes pour porter le regard sur les vaincus, car les trag&#233;dies des batailles perdues portent une dette autant qu'une promesse pourvu qu'on renonce &#224; les raconter seulement, mais qu'on en fasse l'espace d'une exp&#233;rience pour aujourd'hui. Refuser l'injonction m&#233;morielle que portent les social-d&#233;mocraties dans une strat&#233;gie d'union nationale par l'&#233;criture de &#171; romans nationaux &#187; comme autant de fables mythologiques, c'est aussi refuser la sacralit&#233; patrimoniale de l'id&#233;ologie n&#233;o-lib&#233;rale : ce serait ne pas c&#233;der aux tentations des &#233;mancipations individuelles par &#171; la petite histoire priv&#233;e &#187;, mais retrouver dans les luttes collectives du pass&#233; des le&#231;ons pour le pr&#233;sent. Autant dire, avancer sur une ligne de cr&#234;te. Car si le pass&#233; est une douleur (ce que porte litt&#233;ralement le signifiant &#171; nostalgie &#187;), cette douleur poss&#232;de un sens, celui d'un pr&#233;sent non pas enferm&#233; dans son pr&#233;sent&#233;isme absorb&#233; dans sa pure jouissance, mais capable de lever des mondes possibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;T&#226;che pour le th&#233;&#226;tre : parce qu'il semble que ces derni&#232;res ann&#233;es, certaines sc&#232;nes se sont saisies de l'enjeu m&#233;moriel pour affronter la nostalgie dans tous ses p&#233;rils. Le premier &#233;tant la complaisance dans le pass&#233; perdu, le surplomb qui donne raison contre la m&#233;chancet&#233; du monde sans en troubler le cours. Le second serait bien s&#251;r l'impuissance qui en r&#233;sulte, la r&#233;signation qui fatalement donne &#224; la fatalit&#233; raison en dernier recours. Affronter la nostalgie romantique en somme pour lui opposer une m&#233;lancolie de combat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Inspirateur de cette &#171; m&#233;lancolie de gauche &#187; qu'&#233;voque Enzo Traverso, Auguste Blanqui &#233;tait sorti couvert de poudre des trois journ&#233;es de juillet 1830, en pronon&#231;ant ces mots : &#171; enfonc&#233;s, les romantiques &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Il y a bien un sentiment romantique de la vie, qui s'&#233;tire jusqu'&#224; nous et infeste notre &#233;poque plus profond&#233;ment encore que le si&#232;cle pass&#233;. [&#8230;] Tout ce qui s'est fait de valable depuis deux si&#232;cles, dans tous les domaines, s'est fait contre le sentiment romantique de la vie, c'est-&#224;-dire aussi en en tenant compte. Les Po&#233;sies de Lautr&#233;amont, les Lettres de non &#8211; amour de Chklovski, les Dialogues de Deleuze-Parnet, l'album Entertainment de Gang of Four dessinent un front que peuplent la froide passion de Durruti, les meilleures intuitions de L&#233;nine et du f&#233;minisme italien, les discours de Huey P. Newton, la gu&#233;rilla urbaine et l'air qui souffle dans la villa Savoye. Tout cela rel&#232;ve de ce que nous appellerons, par opposition, le sentiment blanquiste de la vie.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Telle est le programme de certaines sc&#232;nes politiques de notre pr&#233;sent : tenir compte de la nostalgie &#8211; cette douleur &#8211; pour la traverser, et depuis l'ind&#233;passable m&#233;lancolie qui la porte, lier le pass&#233; au futur dans sa repr&#233;sentation afin d'en faire usage aujourd'hui. &#192; cet &#233;gard, il n'est pas anodin que le Parti Imaginaire &#233;voque ici des &#339;uvres autant que des pens&#233;es, des &#339;uvres qui font penser, qui fabriquent de la pens&#233;e, ou, pour le dire avec Benjamin, des images de pens&#233;e (&lt;i&gt;Denkbilder&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le th&#233;&#226;tre est aussi le lieu de cette travers&#233;e nostalgique, c'est peut-&#234;tre parce qu'il est politiquement cette fabrication inlassable et &#224; vue du pr&#233;sent depuis du pass&#233;, celui du travail de r&#233;p&#233;tition que Marx avait particip&#233; &#224; penser dans un jeu complexe d'h&#233;ritage et d'usage, de possibles d&#233;voiements, entre h&#233;ro&#239;smes et farces, circulations d'affects et de d&#233;ploiement pratique.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de plein gr&#233;, dans des circonstances librement choisies ; celles-ci, ils les trouvent au contraire toutes faites, donn&#233;es, h&#233;ritage du pass&#233;. La tradition de toutes les g&#233;n&#233;rations mortes p&#232;se comme un cauchemar sur le cerveau des vivants. Et au moment pr&#233;cis o&#249; ils semblent occup&#233;s &#224; se transformer eux-m&#234;mes et &#224; bouleverser la r&#233;alit&#233;, &#224; cr&#233;er l'absolument nouveau, c'est justement &#224; ces &#233;poques de crise r&#233;volutionnaire qu'ils &#233;voquent anxieusement et appellent &#224; leur rescousse les m&#226;nes des anc&#234;tres, qu'ils leur empruntent noms, mots d'ordre, costumes, afin de jouer la nouvelle pi&#232;ce historique sous cet antique et v&#233;n&#233;rable travestissement et avec ce langage d'emprunt.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#201;voquer les crises r&#233;volutionnaires, c'est reprendre la geste de leur th&#233;&#226;tre : saisir dans les sc&#232;nes historiques ce qui permettrait d'affronter le p&#233;ril de la nostalgie, qui id&#233;alise et fige le pr&#233;sent dans le ressassement, le regret, voire le remords d'un temps r&#233;volu. Mais c'est malgr&#233; tout poser le temps pass&#233; comme r&#233;volu, et de faire de ce r&#233;volu un espace o&#249; puiser les forces des soul&#232;vements &#224; venir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Notre Terreur&lt;/i&gt; , ou l'usage d'une exp&#233;rience politique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;poque est unanime pour faire de la Terreur ce moment politique pour lequel il n'est pas de nostalgie possible. D'ailleurs, notre &#233;poque contemporaine a forg&#233; &#224; partir de ce mot le qualificatif de terroriste qui sert &#224; nommer politiquement et anthropologiquement le pire de l'homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand Sylvain Creuzevault nomme son spectacle &lt;i&gt;Notre Terreur&lt;/i&gt;, et qu'il dresse sur le plateau de La Colline la sc&#232;ne r&#233;volutionnaire hant&#233;e par les figures du Comit&#233; de Salut Public de l'An II, que fait-il ? D'une part, rappeler l'histoire pour mieux instruire le proc&#232;s du proc&#232;s qu'on a fait &#224; cette Histoire. La nostalgie n'est pas un sentiment paralysant ici, plut&#244;t une mani&#232;re de venger l'oubli.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;[On a fabriqu&#233;] sur [la] t&#234;te [de Robespierre] le masque de l'ennemi &#224; abattre, et sur son corps une fois abattu, le lieu d'un symbole qui de nos jours encore est transmis tel quel et r&#233;actionnaire : l'homme de sang de la Terreur ? L'&#201;tat fran&#231;ais thermidorien se devait de cr&#233;er une figure qui deviendrait LA violence r&#233;volutionnaire inaugurale, LA terreur, LE terroriste. Il devait se couvrir des forfaits que l'Histoire lui attribuerait. Il fit mieux, il fit L'Histoire. Nous d&#233;sirons par le th&#233;&#226;tre d&#233;noncer cette imposture, lui rebrousser le poil ; ce n'est pas un jugement aveugle, mais un d&#233;sir de distinction. &#201;videmment, il y eut des morts, et &#233;videmment, il n'est pas pens&#233; de vouloir renouveler l'exp&#233;rience dans ces conditions. Mais la censure est d'avoir fait des morts le seul champ d'&#233;tudes (champ tronqu&#233; qui plus est), et de ce champ d'en fait une r&#233;alit&#233; univoque qu'ON a insinu&#233;e dans l'imaginaire collectif populaire. [&#8230;] Le mouvement dominant de la transmission de l'histoire du gouvernement r&#233;volutionnaire de l'an II est aujourd'hui encore, et presque contin&#251;ment (depuis lui) thermidorien en France, il est contre-r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;La nostalgie ici ne dit pas le d&#233;sir d'un retour du pass&#233;, pr&#233;cis&#233;ment parce que l'enjeu politique du spectacle est de conjurer les pires de l'histoire pour envisager notre pr&#233;sent : saisir ainsi la conjoncture pr&#233;sente, qui est thermidorienne. Remonter aux sources &#8211; faire de la chute de Robespierre l'&#233;v&#233;nement fondateur de notre pr&#233;sent politique, c'est t&#226;cher de comprendre contre quoi il se fabrique, chaque jour. Conjurer et renouer : tel serait, justement, le double usage politique de la nostalgie dans ce spectacle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part, l'ambition de la compagnie D'Ores &amp; D&#233;j&#224; tient &#224; la n&#233;cessit&#233; de raconter une autre histoire, ou plut&#244;t dire que l'histoire qu'on nous raconte n'est pas celle qui a eu lieu. Et la nostalgie tire naissance aussi de ce rapt m&#233;moriel : le pass&#233; est d'autant plus douloureux qu'il n'est pas transmis, ou qu'il est travesti, menti, sali. En &#233;rigeant r&#233;trospectivement la figure de Robespierre comme celle d'un terroriste, l'&#201;tat thermidorien aura voulu &#233;vacuer l'exp&#233;rience du Comit&#233; de Salut Public &#8211; la Premi&#232;re R&#233;publique et son exigence d'&#233;galit&#233; en tout point disqualifi&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Traiter Robespierre de terroriste est un non-sens historique, et l'efficacit&#233; de la censure-r&#233;volutionnaire. Nous appara&#238;t, derri&#232;re cette censure qui est un voile, le visage de l'&#201;tat-Spectacle, dans ce qu'il a de plus primaire : garantir son maintien, assurer sa s&#233;curit&#233; par la production-construction d'images monstrueuses, qui ont pour objectif d'annihiler toute possibilit&#233; de penser la violence en tant qu'elle est une exp&#233;rience de vie, ou le cas &#233;ch&#233;ant une r&#233;sistance &#224; l'oppression, de la distinguer, de l'&#233;carter de ces mauvaises couches de pub.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Si Creuzevault porte le fer sur le spectaculaire de la violence d'&#201;tat, il le fait depuis le terrain spectaculaire du th&#233;&#226;tre. Et s'il puise dans le laboratoire du Comit&#233; du Salut Public, c'est parce que l'exp&#233;rience de r&#233;appropriation de la vie, l'exercice d'un pouvoir radicalement &#233;galitaire, rejoignait en premier lieu l'exp&#233;rience politique du travail th&#233;&#226;tral de la compagnie D'Ores &amp; D&#233;j&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'on voyait sur la sc&#232;ne &#233;tait avant tout une compagnie au travail, d&#233;p&#244;t d'une r&#233;flexion sur les modes de production du th&#233;&#226;tre, les formes d'organisation du collectif, les modalit&#233;s de prise de d&#233;cision coll&#233;giale. En cela, Notre Terreur s'expose d'abord comme une tentative d'&#233;prouver &#224; l'&#233;chelle du th&#233;&#226;tre les forces d'organisation politique ouverte par l'exp&#233;rience r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Neuf hommes donc gouvernent la France sous l'autorit&#233; de la Convention nationale, et malgr&#233; leurs parfois d&#233;saccords et la g&#233;n&#233;rale m&#233;fiance, entrent, dans le plus grand temps de leur exercice, en un processus collectif de gouvernement. De m&#234;me, mais &#224; la mesure d'une r&#233;p&#233;tition, Notre terreur est un conflit &#233;man&#233; d'une exp&#233;rience collective politique plut&#244;t que la repr&#233;sentation d'une domination psychique et sociale exerc&#233;e par un metteur en sc&#232;ne sur des acteurs th&#233;&#226;tralement. La r&#233;p&#233;tition, dans son processus, &#233;pouse formellement notre point de vue sur le gouvernement r&#233;volutionnaire, et nous agissons en petit comme ils ont agi en grand. Nous r&#233;futons ce qui pourrait, projet&#233; dans l'espace du r&#233;cit, faire penser au Robespierre de la transmission r&#233;actionnaire&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;En &#233;purant l'histoire pass&#233;e de son spectaculaire d'apparat &#8211; les costumes d'&#233;poque, la langue fig&#233;e du pass&#233; &#8211; et en t&#226;chant de faire th&#233;&#226;tre de la mati&#232;re th&#233;&#226;trale premi&#232;re (l'organisation du travail lui-m&#234;me), Creuzevault ne veut pas plonger dans la nostalgie immobilisatrice et faussement provocatrice d'une id&#233;alisation de la Terreur r&#233;volutionnaire. Au contraire, s'il ne s'agit &#233;videmment pas d'en faire l'apologie, c'est qu'il se place sur le terrain critique, au sens kantien : celui de l'observation. Et cette observation doit n&#233;cessairement en passer par le crible th&#233;&#226;tral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puiser dans une exp&#233;rience pass&#233;e les forces permettant de renouveler le pr&#233;sent en l'interrogeant, voici le projet politique et th&#233;&#226;tral de cette pi&#232;ce, par analogie cr&#233;atrice de la politique et du th&#233;&#226;tre. Th&#233;&#226;tralement, cela se traduit par la conception non pas d'un spectacle, mais d'un processus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; cette mati&#232;re th&#233;&#226;trale se superpose la fable, narrant des r&#233;unions du Comit&#233; du Salut Public. Mais l&#224; encore, nulle volont&#233; de reconstitution en l'&#233;tat de l'histoire qui figerait le pass&#233; dans une c&#233;r&#233;monie m&#233;morielle. Ce &#224; quoi on assiste plut&#244;t est &#224; une sc&#232;ne d'&#233;changes laborieux et conflictuels, la fabrication de d&#233;saccords qui pourrait &#234;tre celle d'une jeune cellule militante ou syndicale d'aujourd'hui, agitant &#224; leur &#233;chelle les questions qui partout se posent quand il s'agit d'exercer un pouvoir, n'importe lequel, et engager des communaut&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paroles vives, th&#233;&#226;tre de la r&#233;p&#233;tition &#224; vue qui laisse toute sa place &#224; l'accident, &#224; l'&#233;v&#233;nement du pr&#233;sent, et qui jamais n'occulte ce fait : Robespierre a &#233;t&#233; &#233;cras&#233;, et peut-&#234;tre avant tout par lui-m&#234;me, car il a pris le risque d'accuser ses ennemis plut&#244;t que de se d&#233;fendre. La m&#233;lancolie de cet &#233;chec &#8211; celui de la R&#233;volution et de ses principes &#233;galitaires &#8211; plane comme une perspective picturale et historique, et non comme une fatalit&#233;. Elle est ce qui donne perspective au pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est que le pouvoir s'exer&#231;ait alors contre le pouvoir lui-m&#234;me, dans un renversement ontologique qui sera sans h&#233;ritage politique, mais qui activera, dans une certaine pens&#233;e communiste par exemple, la nostalgie r&#233;volutionnaire. Ainsi le fameux article 35 de la Premi&#232;re R&#233;publique qui formulera non pas le droit, mais le devoir du peuple de s'insurger contre son gouvernement si celui-ci l'opprime, comme expression naturelle de la souverainet&#233; populaire &#8211; expression jug&#233;e par les thermidoriens d'aujourd'hui comme n&#233;cessairement anti-d&#233;mocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La sc&#232;ne de Creuzevault, sa bifrontalit&#233; nette qui organise par le th&#233;&#226;tre le conflit entre spectateurs et spectacle &#8211; dans le vis-&#224;-vis qui met en demeure le spectateur de se retrouver face &#224; lui-m&#234;me &#8211;, sa rigoureuse jubilation, est donc nostalgique dans cette mesure : la r&#233;activation d'une m&#233;moire perdue, ou plut&#244;t spoli&#233;e, o&#249; l'enjeu n'est pas seulement la v&#233;rit&#233; historique, mais le choix de l'histoire &#224; laquelle on appartient, et la mise &#224; nue de ces choix comme d&#233;cision politique qui prend les allures d'un spectacle m&#233;moriel sous couvert d'objectivit&#233; d'&#201;tat. Il s'agit pour Creuzevault de montrer que le pouvoir au pr&#233;sent fait du pr&#233;sent un th&#233;&#226;tre nostalgique de ce qui n'a pas eu lieu &#8211; pour une raison pr&#233;cise et strat&#233;gique : l'&#233;vacuation de l'histoire, l'&#233;criture d'une histoire, l'effacement de la politique comme dissensus historique.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;La confusion qu'on nous sert a pour objectif la disparition de l'histoire, ou son oubli, afin qu'une chose puisse passer pour &#234;tre autre chose, que la p&#233;riode du gouvernement r&#233;volutionnaire puisse &#234;tre comme la cr&#233;ation d'&#201;tat du fant&#244;me terroriste, que Robespierre puisse &#234;tre un int&#233;griste religieux ; enfin, o&#249; tout est un spectacle de rien, et o&#249; rien doit &#234;tre tout un spectacle.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Sur le plateau, c'est ce qui fut le plus remarqu&#233;, lou&#233; ou critiqu&#233;, les grandes figures historiques apparaissent d'aujourd'hui : jeans et baskets, langage de maintenant devant une table actuelle. C'est l'autre usage du pass&#233; qui permet de le maintenir &#224; distance. La nostalgie de Notre Terreur est donc jubilatoire et inqui&#232;te, fragile aussi &#8211; parce qu'en actualisant le pass&#233;, on prend le risque aussi (soulev&#233; par Olivier Neveux) d'abstraire l'histoire de ses contingences pr&#233;cises. Mais cette nostalgie est peut-&#234;tre seule capable non seulement d'&#233;crire une contre-histoire, mais aussi de prendre appui sur la m&#233;lancolie des &#233;checs comme condition d'horizons possibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, en refusant de figer ces grands hommes dans leur grandeur pass&#233;e, il emp&#234;che toute identification du th&#233;&#226;tre avec l'Histoire, refuse la figuration des l&#233;gendes pour mieux incarner des positions et des hommes : &#171; en d&#233;vissant les statuts qui dans nos t&#234;tes ont &#233;t&#233; viss&#233;s, nous les faisons redevenir n'importe qui . &#187; &#201;videmment, ils ne sont pas n'importe qui, mais n'importe qui aujourd'hui pourrait endosser les r&#244;les politiques de ces pass&#233;s au nom du pr&#233;sent. La question politique de Robespierre &#8211; soutenir sa conscience est-ce mettre en d&#233;faut l'id&#233;e de volont&#233; g&#233;n&#233;rale ou au contraire la solitude d'agir peut-elle devenir du bien commun ? L'&#233;galit&#233; est-elle la tyrannie de tous contre chacun ou la condition d'une &#233;mancipation collective par laquelle l'&#233;mancipation individuelle fraiera ? &#8211; cette question demeure. Elle porte en elle le ferment des avenirs possibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Tentative de fugue (Et la joie ? Que faire ?)&lt;/i&gt; , ou le refus de l'indiff&#233;rence&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, &#171; Que faire ? &#187; reste la question tir&#233;e de l'exp&#233;rience politique de la nostalgie. C'est aussi le sous-titre d'un spectacle du metteur en sc&#232;ne Malte Schwind pr&#233;sent&#233; &#224; Marseille en 2016 et 2017. Tentative de fugue (Et la joie ? Que faire ?) dressait &#233;galement sur le plateau les figures de Saint-Just, mais aussi d'Antonin Artaud et d'Andr&#233; Breton, de Pier Paolo Pasolini et Marcel Proust, pour traverser la m&#233;lancolie des d&#233;faites politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le point de d&#233;part, qui puise dans le spectaculaire de sa sc&#233;nographie. Un grand bourbier sur le plateau, d&#233;charge qui pourrait rappeler les indications en t&#234;te des pi&#232;ces de Didier-Georges Gabily : une certaine image de l'histoire en ruines ou en friche. Le sol est sonoris&#233;, et quand les acteurs marcheront ou parleront, le son sera reproduit en &#233;chos infimes sur toutes les parois du th&#233;&#226;tre. &#192; chaque s&#233;quence, les personnages/acteurs tenteront de se d&#233;gager d'ici, ou du pass&#233;, depuis le pass&#233;. La petite sonate de Vinteuil est pour Swann la cl&#233; d'un pass&#233; perdu, et la possibilit&#233; de l'amour avec Odette de Cr&#233;cy. &#192; chaque fois qu'il l'entend, la nostalgie le relance, et l'espoir qu'elle s'abolira dans le futur d'une pl&#233;nitude o&#249; elle n'aura plus sa place. Tout dans le spectacle fonctionne ainsi : on rappelle ce qui dans le pass&#233; a pu &#234;tre source de joie, qui s'est perdue dans le pr&#233;sent, parce que le pr&#233;sent &#339;uvre &#224; la perte de ces joies, et il s'agirait de se charger &#224; cette nostalgie pour mieux la traverser, l'annuler dans l'exp&#233;rience de la vivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le spectacle s'ach&#232;ve sur un po&#232;me de Pasolini, &#224; peine d&#233;clam&#233;e : &#171; Mais faisons f&#234;te, prenons les bouteilles / du bon vin de la Coop&#233;rative&#8230; / &#192; de nouvelles victoires, &#224; de nouvelles Bastilles ! &#187; La nostalgie y est l&#224; une douleur profond&#233;ment collective, autant qu'un appui des solitudes partag&#233;es : un champ de force qui renouvellerait le pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Faire &#339;uvre d'historien, &#233;crit Benjamin, ne signifie pas savoir &#8220;comment les choses se sont r&#233;ellement pass&#233;es&#8221;. Cela signifie s'emparer d'un souvenir tel qu'il surgit au moment du danger &#187;. &#192; l'&#233;chelle des individus, le danger est partout le monde qui s'effondre, s'organise dans cette lutte de tous contre chacun. Face &#224; ce danger, le spectacle de Malte Schwind observe, sans sarcasme, les strat&#233;gies de fuite qui pourraient &#234;tre des d&#233;fections : des d&#233;sertions qui auraient la vertu de laisser le champ de bataille de ce r&#233;el vide, vacant, inutile. Ce qui est pass&#233; est l'antidote au pr&#233;sent, en tant qu'il n'est pas d&#233;pass&#233; par lui &#8211; mais parce qu'il signe sans cesse l'obsolescence imm&#233;diate de notre temps. Les figures d&#233;grad&#233;s ou h&#233;ro&#239;ques de Tentative de fugue &#339;uvrent &#224; chaque s&#233;quence de fuir leur vie, cette vie, ou le plateau. L'&#233;poque n'offre d'alternative au salut que la mal&#233;diction. Ce th&#233;&#226;tre propose dans le partage de l'exp&#233;rience th&#233;&#226;trale de creuser dans les figures du pass&#233; perdu afin de faire du pr&#233;sent une puissance de devenir.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Le temps passe. C'est sa nature. Tant qu'il y aura du temps, il y aura l'ennui, et le temps passera. Le pass&#233;, lui, ne passe pas. Tout ce qui s'est r&#233;ellement pass&#233; porte en soi une &#233;tincelle d'&#233;ternit&#233;, s'est inscrit en quelque recoin de l'exp&#233;rience commune. On peut en effacer les traces, pas l'&#233;v&#233;nement. On peut bien en pulv&#233;riser le souvenir, chaque d&#233;bris contient la monade totale de ce que l'on croit d&#233;truit, et l'engendrera &#224; nouveau, l'occasion venue.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;R&#233;p&#233;tons-le : l'historicisme est un bordel o&#249; l'on prend soin que les clients ne se croisent jamais. Le pass&#233; n'est pas une succession de dates, de faits, de modes de vie, ce n'est pas une penderie de costumes, c'est un r&#233;servoir de forces, de gestes, une prolif&#233;ration de possibilit&#233;s existentielles. Sa connaissance n'est pas n&#233;cessaire, elle est seule- ment vitale. Vitale, pour le pr&#233;sent. C'est &#224; partir du pr&#233;sent que l'on comprend le pass&#233;, et non l'inverse. Chaque &#233;poque r&#234;ve les pr&#233;c&#233;dentes. La perte de tout sens historique, comme en g&#233;n&#233;ral de tout sens, dans notre &#233;poque, est le corollaire logique de la perte de toute exp&#233;rience. L'organisation syst&#233;matique de l'oubli ne se distingue nulle part de l'organisation syst&#233;matique de la perte de l'exp&#233;rience. Le r&#233;visionnisme historique le plus d&#233;ment, qui parvient d&#233;sormais &#224; s'appliquer aux &#233;v&#233;nements contemporains eux-m&#234;mes, trouve son terreau dans la vie suspendue des m&#233;tropoles, o&#249; l'on ne fait jamais l'exp&#233;rience de rien, sinon des signes, signaux, codes, et de leurs conflits ouat&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O&#249; l'on fait des exp&#233;riences, des exp&#233;riences priv&#233;es, qui flottent, mutiques, ininscriptibles, nulles ; intensit&#233;s implosives qui ne peuvent se communiquer au-del&#224; des murs d'un appartement, et que tout r&#233;cit vide plus qu'il ne l'offre en partage. C'est sous la forme de sa privatisation que s'exprime le plus commun&#233;ment, d&#233;sormais, la privation d'exp&#233;rience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le pass&#233; ne passe pas &#187;. Dans son r&#233;cent spectacle, La Promenade d'apr&#232;s le r&#233;cit de Robert Walser, Malte Schwind travaille &#224; passer le temps. Travailler &#224; regarder le monde l&#224; o&#249; il est &#8211; sa catastrophe en cours, ou en tant qu'elle a d&#233;j&#224; eu lieu &#8211;, sans souci ni r&#233;demption ni de mal&#233;diction, c'est &#339;uvrer &#224; l'&#233;laboration d'une nostalgie de la joie. Les trois actrices qui endossent la parole de Walser, observant le monde m&#233;prisant &#224; l'&#233;gard d'un &#234;tre rejet&#233; dans le pass&#233;, soucieux d'art et de beaut&#233;, exhaussent la puissance conjurateur d'un rapport au monde que rien ne pourrait abolir. Le pass&#233; aura lieu parce qu'il est la part manquante. C'est ce que ne cesse d'opposer Walser/Schwind aux discours du progressisme r&#233;actionnaire. &#171; La nostalgie, c'est l'incapacit&#233; &#224; &#233;prouver de l'indiff&#233;rence &#187;, notait Yannick Butel. Cette lutte contre l'indiff&#233;rence dont t&#233;moignent les figures qui portent le texte est &#224; l'image de celle que porte le spectacle : contre l'indiff&#233;rence historique ou affective, contre l'id&#233;e que le pass&#233; puisse passer ; contre l'id&#233;e que rien n'a eu lieu que le lieu.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;***&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Force est de constater que les lieux o&#249; on peut s'emparer des souvenirs sont devenus rares, tant la logique historiographique de prescription m&#233;morielle de l'&#201;tat est devenue puissante pour disqualifier les alternatives politiques. &#171; De nos jours &#187;, &#233;crit le metteur en sc&#232;ne letton Alvis Hermanis, &#171; l'utopie collective est possible seulement &#224; travers la th&#233;orie des arts. Par exemple au th&#233;&#226;tre &#187;. Charge au th&#233;&#226;tre de r&#233;armer nos imaginaires pour lancer, comme la douleur de la question kolt&#233;sienne, des utopies collectives qui ne soient pas que th&#233;&#226;trales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#233;lancoliques, les sc&#232;nes politiques le sont presque par n&#233;cessit&#233; parce qu'elles portent en elles l'h&#233;ritage d'une histoire d&#233;faite. Nostalgique, elles ne sauraient l'&#234;tre par fatalisme &#8211; plut&#244;t par souci de ne pas laisser le pass&#233; dispara&#238;tre, et avec lui toute possibilit&#233; d'avenir.-&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
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		<title>Enzo Cormann | &#171; Cadres, hors-cadres et d&#233;bords &#187; </title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/recherches-articles-communications/article/enzo-cormann-cadres-hors-cadres-et-debords</link>
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		<dc:date>2024-11-14T09:25:44Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Du 13 au 15 novembre 2024, se tient un colloque autour et avec l'&#339;uvre d'Enzo Cormann, organis&#233; par Sylvain Diaz, Thibault Fayner et J&#233;r&#233;mie Majorel avec le soutien de l'ACCRA, de l'UR 15076 FoReLLIS (Universit&#233; de Poitiers), de l'UR 4160 Passages XX-XXI (universit&#233; Lyon 2), de la m&#233;tropole de Lyon, de la Facult&#233; des Lettres (Universit&#233; Lyon 2) et de la DRED (Universit&#233; Lyon 2). &lt;br class='autobr' /&gt;
Je d&#233;pose ici ma communication &#224; partir de la lecture des deux volumes r&#233;cents de L'Histoire Mondiale de ton (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/recherches-articles-communications/" rel="directory"&gt;RECHERCHES | ARTICLES &amp; COMMUNICATIONS&lt;/a&gt;


		</description>


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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Du 13 au 15 novembre 2024, se tient un colloque autour et avec l'&#339;uvre d'Enzo Cormann, organis&#233; par Sylvain Diaz, Thibault Fayner et J&#233;r&#233;mie Majorel avec le soutien de l'ACCRA, de l'UR 15076 FoReLLIS (Universit&#233; de Poitiers), de l'UR 4160 Passages XX-XXI (universit&#233; Lyon 2), de la m&#233;tropole de Lyon, de la Facult&#233; des Lettres (Universit&#233; Lyon 2) et de la DRED (Universit&#233; Lyon 2).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je d&#233;pose ici ma communication &#224; partir de la lecture des deux volumes r&#233;cents de &lt;i&gt;L'Histoire Mondiale de ton &#226;me.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div class='spip_document_13135 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_4950-scaled.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_4950-scaled.jpg?1731576329' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;small&gt;
&lt;center&gt;Loin, loin de toi se d&#233;roule l'histoire mondiale, &lt;br&gt;l'histoire mondiale de ton &#226;me&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;C'est vers ao&#251;t 1922 que Kafka griffonne cette note dans son journal qui sert donc, un si&#232;cle plus tard, de planche d'appel &#224; ce projet d'une folie d&#233;mesur&#233;e, autant dire par les temps qui courent, d'une puissante n&#233;cessit&#233; et se nomme donc &lt;i&gt;L'histoire mondiale de ton &#226;me&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette liasse dite de l'&#233;t&#233; 1922, juste au-dessus de cette phrase, Kafka avait r&#233;dig&#233; une autre note, &#233;nigmatique, presque deleuzo-guattarienne, qui pourrait figurer en l&#233;gende sous le projet d'Enzo Cormann. La voici :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Les multiplicit&#233;s, qui se meuvent de multiples fa&#231;ons dans les multiplicit&#233;s de ce seul instant dans lequel nous vivons. Et cet instant n'est encore jamais termin&#233;, regarde !&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Regardons : et voyons voir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que nous voyons, d'abord, est une forme monstre et multiple, formes plurielles qui se donnent &#224; lire en un seul livre, multipli&#233;, spectaculairement rassembl&#233; et mouvante et non encore termin&#233;. -&lt;i&gt;L'Histoire mondiale de ton &#226;me&lt;/i&gt; est cette somme &#8212; op&#233;ration qui d&#233;signe d'abord l'addition de textes : deux volumes (pour le moment) qui s'organisent selon le chiffre trois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans chaque volume, dix huit pi&#232;ces, soit trois fois six (c'est-&#224;-dire trois et trois, fois trois), chacune d'une longueur sur le plateau de trente minutes, en trois mouvements, interpr&#233;t&#233;s par trois interpr&#232;tes sur un plateau de 33 m2, pour un volume de 300 m3 devant 3x33 spectateurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour l'heure, deux volumes rassemblent donc 36 pi&#232;ces (3 et 6 : font neuf = trois fois trois : le compte est bon), 36 pi&#232;ces, chiffres provisoires, puisque cette &#339;uvre est encore en cours d'&#233;laboration, appel&#233;e &#224; &#234;tre augment&#233;e pour atteindre le chiffre de 99 : chiffre dantesque, auquel il faudra bien en ajouter une, comme dans &lt;i&gt;L'Enfer&lt;/i&gt;, pour tout &#224; la fois accomplir et d&#233;faire la totalit&#233; trinitaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est que le cadre n'est pos&#233; que pour &#234;tre d&#233;bord&#233; : c'est le principe m&#234;me de la d&#233;territorialisation &#8212; mouvement d'arrachement depuis un espace donn&#233; : cadre qui n'existe donc pour ainsi dire que par son d&#233;bord qui tout &#224; la fois le r&#233;fute et par l&#224; le justifie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sera mon hypoth&#232;se, et partant de ce pur constat formel quant &#224; la contrainte, j'aimerais ensuite le d&#233;border pour l'envisager sur le plan m&#234;me de ce qui se joue, dans la macro comme dans la micro-structure, dans ce travail des pi&#232;ces quant &#224; la forme dramatique autant que comme affrontement au monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pari &#233;tant qu'un cadre ne saurait jouer pleinement son r&#244;le qui viserait &#224; donner &#224; voir (et s'il ne veut pas reconduire les logiques de la domination) que s'il articule un projet formel &#224; un geste de confrontation au monde dans lequel il s'inscrit &#8212; sans quoi il n'est pas un cadre, mais un cadrage, qui appelle toujours &#224; un recadrage. L&#224; o&#249; le po&#233;litique est aussi une &#233;thique de la forme, c'est quand elle se fait attitude face &#224; la forme que rev&#234;t le monde quand il devient une &lt;i&gt;histoire cadrante&lt;/i&gt; &#8212; forme triomphante du r&#233;cit de la domination. Il s'agirait donc d'abord (m&#234;me si &#231;a n'est qu'un point de d&#233;part) de proposer des formes de la multiplicit&#233; pour d&#233;jouer la puissance d'&#233;crasement univoque d&#233;pourvu de hors-champ.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne pas se soumettre &#224; l'histoire du monde donc, voire &#224; l'Histoire de l'&#226;me du monde (le WeltGeist dont Hegel disait qu'il l'avait vu passer &#224; cheval en bas de chez lui, sous le chapeau et la forme de l'Empereur Napol&#233;on) : au contraire : prolif&#233;rations et instabilit&#233;, diffusion et pulv&#233;risation, d&#233;placement, adresse &#224; l'infime dans l'immensit&#233; de ce que ces volumes proposent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cadrage : d&#233;bordement, comme on dit au rugby.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la contrainte serait ainsi moins oulipienne que constructiviste, perspectiviste m&#234;me et &#233;thique, c'est dans la mesure aussi o&#249; la contrainte ne fonctionne pas pour elle-m&#234;me ou je ne sais quelle exercice de style, mais permet justement de d&#233;tourer les contours de sa propre forme, et partant du monde. De le voir donc : et mieux affronter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Litt&#233;rature : &#171; assaut contre les fronti&#232;res &#187; &#8212; selon une autre fameuse note du journal de Kafka, dat&#233;e du 16 janvier 1922&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La note pr&#233;c&#233;dente : &#171; La chasse &#187; n'est qu'une image, je peux aussi dire &#171; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette contrainte &#8212; ou ce dispositif &#8212; serait ainsi aussi bien macro-structurelle que micro-structurelle : elle fabrique l'ensemble des pi&#232;ces en proposant une dynamique &#224; chacune d'elles &#8212; les trois mouvements des pi&#232;ces jouant ainsi en monade de l'&#339;uvre, o&#249; les parties fonctionnent comme le tout. Trois mouvements, qui &#233;chappent &#224; la binarit&#233; duelle pour travailler un boitement, le d&#233;but d'une marche, d'un pas de danse m&#234;me, d&#233;passement dialectique mais o&#249; cette dialectique ne r&#233;sout pas, jamais, le drame, mais plut&#244;t le r&#233;alise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussi ces trois mouvements dans le processus dramaturgique des pi&#232;ces &#8212; mouvements musicaux et chor&#233;graphiques &#8212; rejouent le mouvement &#224; l'&#339;uvre dans l'&#339;uvre, en travaillant pour le lecteur (je m'en tiens au lecteur d'abord) comme une incessante relance &#8212; relance, autre terme de rugby, quand il s'agit de trouver des ouvertures apr&#232;s la laborieuse phase de conqu&#234;te qu'est la m&#234;l&#233;e, et apr&#232;s cette phase, dite de combat (autre mot du jargon), briser les d&#233;fenses, prendre le large. Relance incessante, et en football, on parlerait plut&#244;t de phase de transition. Ce n'est pas tant passer d'un lieu &#224; un autre, mais passage qui produit une alt&#233;ration de l'&#233;tat. Ne plus subir et devenir assaillant : contre-attaquer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ici, le dramaturge pr&#233;f&#232;re, pour d&#233;signer chacune des pi&#232;ces la notion de plateau, telle que l'ont d&#233;velopp&#233; Deleuze et Guattari : 99 et 1 plateaux qui pourraient aussi, dans cette logique de la monade, qualifier chaque mouvement dans chaque pi&#232;ce.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et on passerait d'une pi&#232;ce &#224; l'autre comme d'un mouvement &#224; l'autre, transition qui relance le mouvement, acc&#232;s &#224; un autre plateau. Plateaux, ces moments qu'on atteint pour les franchir, et dont le mot outre la r&#233;f&#233;rence deleuzo-guattarienne m'&#233;voque aussi le p&#233;dalier et ses vitesses, ces changements de braquets qui permettent de s'adapter &#224; la pente ou d'&#233;prouver sa force.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le plateau est cette unit&#233; chez Deleuze/Guattari qui s'oppose &#224; la structure traditionnelle du chapitrage ou des s&#233;quences lin&#233;aires. Au lieu d'un tel ordre, d'une telle organisation, le plateau est &#224; la fois autonome et interconnect&#233;es, qui permet une approche non hi&#233;rarchique, mais par r&#233;seau souterrain, rhizome. Chaque plateau, &#233;crivent Deleuze/Guattari, repr&#233;sente, ou d&#233;signe, une r&#233;gion continue d'intensit&#233;s o&#249; se croisent pens&#233;es et exp&#233;riences. Et c'est bien de cela qu'il s'agit, mais non pas sur le plan &#233;pist&#233;mologiques, mais comme dynamique dramaturgique au sein des pi&#232;ces et d'une pi&#232;ce &#224; l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est en partie ce qui fait que l'&#339;uvre (en cours) n'est pas qu'un protocole contraint : mais un singulier nouage qui se fonde sur la dialectique forme/force, c'est-&#224;-dire dans laquelle les structures sont travaill&#233;es par les dynamiques qui les transforment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; le fait que ces contraintes sont propres &#224; susciter leur libert&#233; &#8212; ou plut&#244;t, des processus d'&#233;mancipation successives et recommenc&#233;es : &#233;mancipation, c'est-&#224;-dire depuis un espace donn&#233;, d&#233;termin&#233; et ali&#233;nant, un mouvement de sortie. Cadrage : d&#233;bordement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors quelles formes, quelles forces ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'Histoire mondiale de ton &#226;me&lt;/i&gt; semble proposer &#224; premi&#232;re vue un panorama g&#233;n&#233;rique des formes th&#233;&#226;trales&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;[Dans une note du journal de l'&#233;t&#233; 1922, on lit : &#171; Toujours &#224; nouveau, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;] &#8212; comme une histoire du th&#233;&#226;tre par ses possibles, un parcours virtuose des diverses formes dramatiques dans l'histoire mondiale du th&#233;&#226;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Virtuose ? C'est pourtant, l&#224; encore, un leurre de la contrainte : une exploration plut&#244;t, o&#249; la forme est &#233;prouv&#233;e, dans le sens o&#249; on t&#226;che ici d'en tester les r&#233;sistances, o&#249; seraient travaill&#233;s, au corps, ses formes, son cadrage, et &#233;largis ses contours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi de la gravit&#233; dans l'humour, la parodie dans l'hommage, et le code dans son d&#233;tournement : comme une avanc&#233;e le long de la ligne de cr&#234;te qui s&#233;pare le tragique du burlesque, la d&#233;rision et l'exercice d'admiration. Mais plus encore que des s&#233;ries d'opposition, ou un cheminement entre, c'est toute une mani&#232;re de consid&#233;rer l'entrelacement des formes qui font de ces champs de force des exp&#233;riences de pens&#233;e. C'est parce qu'il y a du fantastique et de l'onirisme dans le r&#233;alisme, de la pens&#233;e dans le corps, et de la musique dans la parole, du roman dans le th&#233;&#226;tre que cet &#233;cheveau prend corps, prend forme peu &#224; peu par contamination de toute forme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pourtant, ce travail n'offre pas le spectacle d'une d&#233;monstration de puissance, ren&#226;cle m&#234;me devant le morceau de bravoure. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Th&#233;&#226;tre de parole n&#233;o-dramatique &#187;, plut&#244;t &#233;l&#233;mentaire, au sens o&#249; l'auteur le notait comme pr&#233;f&#233;rences de spectateur dans l'introduction de Ce que seul le th&#233;&#226;tre peut dire : th&#233;&#226;tre d'un bricolage &#224; vue, minimal, quasi rudimentaire, qui travaille surtout avec ce qu'il a : le langage, et cet art appliqu&#233;, acharn&#233; des situations dramatiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soit donc une &#233;criture comme un th&#233;or&#232;me. Son arbitraire math&#233;matique qui engendre sa n&#233;cessit&#233; formelle, sa rigueur absolue engag&#233;e dans un travail sur la contrainte pour mieux la d&#233;border. Mais vers o&#249; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut lire au-del&#224; de la forme son d&#233;bordement, et c'est ce &#224; quoi nous invite ces textes qui n'exposent pas &#224; l'int&#233;rieur de ce cadre, les contraintes qui le font agir. Ce qu'on lit, ce qui se joue, ce sont moins des formules abstraites que des &#234;tres en prises. Et les questions en retour prolif&#232;rent : Qu'elles sont, dans nos vies soumises aux contraintes et aux d&#233;terminations de tous ordres, intimes, sociales, existentielles, les puissances d'&#233;mancipation &#224; l'&#339;uvre en nous, pour nous, par nous ? Questions lev&#233;es &#224; chaque pi&#232;ce, pos&#233;es et repos&#233;es, relanc&#233;es, contre-attaquant, cherchant inlassablement d'autres angles d'attaques pour forer l'armure, &#233;chouant mieux, recommen&#231;ant sans rien &#233;puiser de sa force et de son d&#233;sir, de sa jubilation inqui&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire &lt;i&gt;L'histoire mondiale de ton &#226;me&lt;/i&gt; met &#224; l'&#233;preuve notre propre facult&#233; &#224; se repr&#233;senter, et &#224; passer d'un plateau &#224; l'autre, &#224; passer, tout simplement, et faire passer le monde d'une repr&#233;sentation &#224; une autre : &#224; se laisser d&#233;border par ce mouvement incessant qui se relance, relan&#231;ant la machine. Oui, si l'inconscient n'est pas un th&#233;&#226;tre, mais une usine, ici aussi le th&#233;&#226;tre usine, d&#233;lire et d&#233;lire le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il serait pourtant restrictif de faire de &lt;i&gt;L'Histoire mondiale de ton &#226;me&lt;/i&gt; une simple exp&#233;rience de lecture. C'est que, on le sait, le drame pour Cormann &#171; n&#233;cessite une effectuation faute de laquelle il demeure lettre morte &#187;, &#233;crivait-il dans ses &#171; Consid&#233;rations po&#233;litique &#187;, en 2005. Le th&#233;&#226;tre lui est n&#233;cessairement une op&#233;ration &#171; non de la parution, mais de la comparution&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Enzo Corman, &#8220;Crise de la repr&#233;sentation, repr&#233;sentation de la crise&#8221; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est en consid&#233;rant l'assembl&#233;e th&#233;&#226;trale du double point de vue de comparution et d'agencement collectif d'&#233;nonciation que se fonde pour lui l'acte th&#233;&#226;trale, qu'il s'effectue donc, en pr&#233;sence &#8212; tel est le fondement de cet art po&#233;litique, qui lie &#171; organiquement la construction de l'assembl&#233;e &#224; l'incessante r&#233;invention du drame. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le sens de ce travail sur le cadre : le hors-cadre de ce &#224; quoi s'adresse les pi&#232;ces &#8212; &#171; ton &#226;me &#187; (non pas votre, ou d'on ne sait quelle &#226;me humaine) : et qu'elles se proposent comme horizon la constitution d'assembl&#233;e de subjectivit&#233;s singuli&#232;res &#8212; ce que porte l'adresse d&#233;cisive de &#171; ton &#226;me &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soit donc, un si&#232;cle apr&#232;s la note griffonn&#233;e par Kafka dans son journal, un soir d'hiver 2022 au th&#233;&#226;tre de la Joliette &#224; Marseille&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L'Histoire Mondiale de ton &#226;me, d'Enzo Cormann, mis en sc&#232;ne par Philippe (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, nous verrons quatre pi&#232;ces : et quatre autres le lendemain, mises en sc&#232;ne par Philippe Delaigue &#8212; suivant la distribution trois fois ternaire exig&#233;e : six com&#233;diens, trois hommes (Erwan Vinesse, Roberto Garieri, Enzo Cormann) et trois femmes (Agathe Barat, H&#233;l&#232;ne Pierre, V&#233;ronique Kapoian) de 25, 45 et 60 ans qui se partageront le plateau. Huit spectacles : autant de plateaux sur un seul.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Th&#233;&#226;tre vertige, la sc&#232;ne bascule ainsi d'une pi&#232;ce &#224; l'autre en d&#233;clinant les possibles dans le genre et la forme, d'un th&#233;&#226;tre m&#233;tar&#233;flexif (&#171; Th&#233;&#226;tre anatomique &#187;) &#224; la fiction tragique (&#171; La Chair de ma chair &#187;), naviguant en eaux profondes sur les pens&#233;es philosophiques (&#171; Les Limitrophes &#187;), ou osant barboter dans les marais de l'intrigue politique (&#171; A Good Story &#187;), longeant les rives de l'intime, de l'autofictionnel ou du th&#233;&#226;tre documentaire (&#171; Fauves bless&#233;s &#187;), n'h&#233;sitant pas &#224; aborder la farce ou le fantastique cauchemardesque (&#171; N'importe qui &#187; ou &#171; Monument public &#187;) &#8212; Enzo Cormann fait feu de tous bois : et dans l'incendie rapide qu'il l&#232;ve, embrasse/embrase une forme th&#233;&#226;trale qui se consume, puisqu'il s'agit moins de faire un sort &#224; un genre dramatique que de formuler une hypoth&#232;se &#224; partir de lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Surtout, aucune forme ne s'installe pour &#234;tre achev&#233;e : dans chaque pi&#232;ce, le dispositif se d&#233;traque pour se retourner, soit inqui&#233;ter le rire par l'effroi, ou le tragique sous la l&#233;g&#232;ret&#233; &#8212; soit fragilisant dans son principe m&#234;me ce qui semblait le conduire. Le jeu avec la forme n'existerait ainsi que pour son sabotage : et la jubilation manifeste avec lequel le th&#233;&#226;tre se d&#233;savoue est d'une profonde le&#231;on, d'humilit&#233;, de m&#233;lancolie lucide et jamais triomphante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le pas de charge assum&#233;, quelque chose se lib&#232;re donc, sous l'&#233;nergie radicale de ces courtes m&#232;ches, l'auteur cherchant &#224; affronter le nerf de ce qui constitue le principe dramaturgique de chaque pi&#232;ce.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'il s'autorise de telles audaces, c'est aussi en raison de la bri&#232;vet&#233; des formes, sortes de &#171; nouvelles &#187; qui imposent ce tempo emport&#233;, et emport&#233; vers la pi&#232;ce suivante qui va la recouvrir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jeu de rapsodie au sens o&#249; l'entendait Jean-Pierre Sarrazac, avec qui l'auteur a entretenu un dialogue continu &#8212; et qui avait pu d&#233;crire les processus par lesquels le drame s'est r&#233;invent&#233; par le drame : &#171; Ajointement, empi&#232;cement d'&#233;l&#233;ments r&#233;fractaires les uns aux autres &#8212; dramatiques, &#233;piques, lyriques, argumentatifs, etc. Chaque &#233;l&#233;ment s'ajuste &#224; l'autre &#8212; ou mieux, le d&#233;borde &#8212; et de ce d&#233;bordement proc&#232;de le mouvement m&#234;me de l'&#339;uvre. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bord et d&#233;bord : C'est une part de la po&#233;tique de &lt;i&gt;L'Histoire mondiale de ton &#226;me&lt;/i&gt; qui se trouve presque ici nomm&#233;, tout ensemble, comme ensemble, c'est-&#224;-dire suite, musicale et dramaturgique, rhapsode de formes h&#233;t&#233;rog&#232;nes mais li&#233;s par un mouvement qui les emporte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est peut-&#234;tre l&#224; le vieux r&#234;ve de Kraus relanc&#233;, celui des &lt;i&gt;Derniers jours de l'humanit&#233;&lt;/i&gt; qui avait voulu entrelac&#233; tous les registres, et toutes les po&#233;tiques : &#171; en cousant des chants en une fa&#231;on de compression dramatique, dans laquelle la farce le dispute &#224; la diatribe, les cris d'horreurs aux discours politisants, le vaudeville au documentaire, les mots des uns aux corps des autres, et le corps de ceux-ci aux nerfs de ceux &#224; qui s'adresse la pi&#232;ce. [Kraus] a accompli ce tour de force en proc&#233;dant obstin&#233;ment &#224; cette forme d'assemblage et d'assemblement que je qualifie de po&#233;litique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Enzo Cormann, Ce que seul le th&#233;&#226;tre peut dire, op. cit., p. 60.&#034; id=&#034;nh2-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'&#233;conomie g&#233;n&#233;rale de la s&#233;ance th&#233;&#226;trale, des jeux d'&#233;chos et de r&#233;sonances se font fatalement jour, qui trament, par del&#224;, ou en souterrain, une puissance sourde d'organisation latente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Formelle, bien s&#251;r : s'entend avant tout &#224; chaque fois le d&#233;sir tendre et violent de raconter des histoires &#8212; c'est aussi dans ce geste que se lie ce th&#233;&#226;tre. Jeter, devant nous, des histoires t&#233;moigne d'un certain rapport &#224; ce que peut le th&#233;&#226;tre (ce que seul il peut dire ?) en temps d'acc&#233;l&#233;ration d'une syntaxe informative par quoi seule semble nous parvenir le monde, o&#249; le &lt;i&gt;story telling&lt;/i&gt; tend &#224; remplacer la fable, o&#249; raconter autrement les r&#233;cits de ce monde para&#238;t ainsi de salut public pour nous r&#233;approprier les virtualit&#233;s possibles de notre pr&#233;sent et de nos devenirs. Oui, il y a une alternative au r&#233;cit majoritaire de la domination : et m&#234;me des alternatives, la preuve par le nombre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est que l'art de raconter les histoires vient frotter, par sa contrainte, &#224; une forme de lib&#233;ration, ou de d&#233;collement des assignations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous sommes pauvres en exp&#233;riences, comme l'&#233;crivait Walter Benjamin, c'est aussi parce que nous sommes secs de r&#233;cits capables de les d&#233;ployer et rendre visibles la t&#226;che de vivre et celle de tenir t&#234;te. C'est cela qu'ouvre infiniment les possibles des r&#233;cits &#8212; et c'est cela qu'exp&#233;rimente l'&#233;criture et qu'&#233;prouve ce th&#233;&#226;tre, sa force d'accueillir les innombrables fa&#231;ons de nommer notre appartenance et de doubler le r&#233;el d'une ombre, celle qui serait l'autre monde qui nous peuple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi s'entend ce que raconte chacune de ses fables et leur recommencement : une lutte incessante d'individus pris, voire &#233;cras&#233;s, dans la pesanteur de leur existence, et qui traquent le moment et le lieu d'une &#233;mancipation possible. Non que l'&#233;mancipation ait lieu, ou qu'elle soit arrach&#233;e pour toujours : les trajectoires des r&#233;cits t&#233;moignent plut&#244;t de moments o&#249; quelqu'un&#183;e d&#233;cide, soudain et parfois bri&#232;vement, de ne pas renoncer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien souvent, la lutte se joue sur le terrain paradoxal de la fragilit&#233; : c'est une jeune fille, viol&#233;e par son fr&#232;re, qui arrache sa libert&#233; dans son suicide, geste qui r&#233;v&#232;le enfin son identit&#233; &#233;mancip&#233;e des enfermements familiaux ; c'est la jeune compagne d'un politicien ambitieux, qui le soir m&#234;me de son accession au pouvoir, le quitte ; c'est un couple qui cherche d&#233;sesp&#233;r&#233;ment la sortie d'un mus&#233;e d'art moderne dans lequel ils sont pi&#233;g&#233;s ; c'est un acteur en lutte avec le r&#244;le dans lequel un auteur voudrait le faire jouer, et c'est ce m&#234;me metteur en sc&#232;ne, en lutte avec l'histoire qu'il a h&#233;rit&#233;e et qu'il voudrait d&#233;fier ; c'est Ath&#233;na dans la rue et son destin prol&#233;taire d'actrice alcoolique ; c'est un homme qui en enjambe un autre devant chez lui et dont le destin bascule ; c'est une gamine emport&#233;e dans la trajectoire mortelle de son amant criminel, survivante d'elle-m&#234;me &#8212; c'est une constellation de vies qui se cherchent, ne se trouvent que dans les autres et les mots pour le dire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Loin, loin de toi, se d&#233;roule l'histoire mondiale, l'histoire mondiale de ton &#226;me &#187;. La phrase de Kafka joue autant comme &#233;nigme que comme appel, comme programme. Dans l'&#233;cartement se jouerait l'approche : et par le lointain l'abord de soi o&#249; se d&#233;roule le drame politique des existences communes. Le 5 mars de la m&#234;me ann&#233;e, 1922, Kafka notait d&#233;j&#224;, comme une premi&#232;re approche : &#171; Trois jours au lit. Une petite compagnie devant le lit. Retournement. Fuite. D&#233;faite compl&#232;te. L'histoire mondiale toujours enferm&#233;e dans des chambres. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#226;me n'y est jamais pour Kafka ou Cormann l'affaire d'int&#233;riorit&#233;s en proie aux froissements pauvrement intimes : plut&#244;t le lieu o&#249; tout se joue du monde car le monde ne se laisse prendre que contourer, jeter quelque part o&#249; on pourrait le cerner : et ce qu'on jette hors de nous en certains moments propices, dans les &#233;preuves de feu qui nous d&#233;visagent et nous r&#233;v&#232;lent tels qu'en nous-m&#234;mes, pauvres de nous, et riches de cela m&#234;me qui nous confie un visage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant au monde, loin de figurer cette abstraction nue qu'on appelle en d&#233;sespoir de cause, il est bien au contraire la mati&#232;re de nos exp&#233;riences : le lieu de la lutte, le moment o&#249; tout se joue &#8212; la sc&#232;ne donc pourvu qu'elle ne renvoie pas &#224; la simplicit&#233; d'une &#233;quivalence. &#171; Tout n'est pas &#224; jouer, mais tout joue &#187;, &#233;crit l'auteur comme seule indication sc&#233;nique. Et il ajoute : &#171; La sc&#232;ne ne repr&#233;sente rien &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle poss&#232;de pour elle l'ind&#233;termination qui les permet toutes : si le monde est un th&#233;&#226;tre, qu'il soit celui-l&#224;, ce soir o&#249; on l'aper&#231;oit, le saisit, o&#249; il passe, se jette sur nous parfois, se d&#233;voile fugacement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette histoire est d'abord celle de la catastrophe qu'est le monde m&#234;me : sa facult&#233; &#224; n'&#234;tre que lui-m&#234;me, cette puissance organis&#233;e de d&#233;molition des d&#233;sirs, d'&#233;crasement des vies. C'est en lui seul pourtant que pourrait avoir lieu son affrontement, celui qui rendrait digne celui qui n'aura pas tout &#224; fait renonc&#233;, ou refuserait d'&#234;tre seulement son ombre. (&#171; Les cr&#233;atures ne veulent pas &#234;tre des ombres &#187; est le titre du premier ensemble : cr&#233;atures d&#233;signant tout aussi bien ces personnages sortis des mains de l'auteur, que nous autres, fils et filles de ce monde-l&#224;, de cette histoire mondiale-ci qui nous entoure et qui refusent d'&#234;tre ce qu'on en fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le sous-titre du deuxi&#232;me volume est peut-&#234;tre plus explicite encore, si on le lit de nouveau comme le programme d'une contre-histoire : &#171; Ivres et ingouvernables dans la temp&#233;tueuse immensit&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;mancipation ne se joue pas en dehors du monde et de son histoire : mais malgr&#233; elle, et en elle, pourvu que ce cadre soit l'espace d'un d&#233;bordement : telle est aussi l'histoire que racontent les histoires de ce th&#233;&#226;tre et de sa catastrophe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La prolif&#233;ration des pi&#232;ces a pour vis&#233;e une fuite, non pas pour s'enfuir du cadre, mais pour faire le fuir en dehors de lui, hors-cadre. &#171; Faire fuir quelque chose, faire fuir un syst&#232;me comme on cr&#232;ve un tuyau, &#233;crit Deleuze dans ses Dialogues. George Jackson &#233;crit de sa prison : &#8220;Il se peut que je fuie, mais tout au long de ma fuite je cherche une arme.&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La prolif&#233;ration des pi&#232;ces, ne vise ainsi en rien &#224; &#233;puiser un propos : au contraire, il s'agirait plut&#244;t de rendre in&#233;puisable, inalt&#233;rable la soif et le d&#233;sir de raconter et de t&#226;cher de nommer le monde, de jouer de toutes les situations qui en appelleraient d'autres pour ne pas leur suffire : car, comme l'&#233;crit Cormann en conclusion d'une pr&#233;face &#224; l'&#339;uvre de F&#233;lix Mitterer : Il y a encore &#224; dire, puisqu'il y a encore &#224; souffrir&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Enzo Cormann, &#192; quoi sert le th&#233;&#226;tre, &#171; L'&#233;crivain monstrueux &#187;, p. 101.&#034; id=&#034;nh2-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La note pr&#233;c&#233;dente : &#171; La chasse &#187; n'est qu'une image, je peux aussi dire &#171; assaut contre la derni&#232;re fronti&#232;re terrestre &#187; et en fait assaut lanc&#233; d'en bas, depuis les &#234;tres humains, et je peux, comme cela aussi n'est qu'une image, la remplacer par l'image de l'assaut venu d'en haut contre moi. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;[Dans une note du journal de l'&#233;t&#233; 1922, on lit : &#171; Toujours &#224; nouveau, toujours &#224; nouveau, rejet&#233; au loin, rejet&#233; au loin. /Montagnes, d&#233;serts, grande &#233;tendue. /Il s'agit de les traverser en marchant. &#187; Cormann, ou cette travers&#233;e (en marchant) &#224; travers les montagnes, d&#233;serts et grande &#233;tendue de l'histoire (mondiale) du th&#233;&#226;tre.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Enzo Corman, &#8220;Crise de la repr&#233;sentation, repr&#233;sentation de la crise&#8221; (2007), &lt;i&gt;Ce que seul le th&#233;&#226;tre peut dire&lt;/i&gt;, Solitaires Intempestifs, 2012., p. 108.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;L'Histoire Mondiale de ton &#226;me&lt;/i&gt;, d'Enzo Cormann, mis en sc&#232;ne par Philippe Delaigue, avec Agathe Barat, Enzo Cormann, Roberto Garieri, V&#233;ronique Kapoian Favel, H&#233;l&#232;ne Pierre, Erwan Vinesse, sc&#233;nographie Barbara Creutz assist&#233;e de Delphine Sabouraud, Marseille, La Joliette &#8212; f&#233;vrier 2022.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Enzo Cormann, &lt;i&gt;Ce que seul le th&#233;&#226;tre peut dire&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p. 60.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Enzo Cormann, &lt;i&gt;&#192; quoi sert le th&#233;&#226;tre&lt;/i&gt;, &#171; L'&#233;crivain monstrueux &#187;, p. 101.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Festival Beckett en Roussillon &#8226; &#171; Pour en finir avec l'absurde &#187;</title>
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		<dc:date>2024-07-15T18:44:03Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;16 juillet 2024, table ronde &#171; &#192; la rencontre de Beckett &#187;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/recherches-articles-communications/" rel="directory"&gt;RECHERCHES | ARTICLES &amp; COMMUNICATIONS&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/affiche_bd_-_rvb.jpg?1721068967' class='spip_logo spip_logo_right' width='106' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Depuis 23 ans, &#224; Roussillon, dans ce village o&#249; Beckett avait trouv&#233; refuge pendant la guerre (et rejoint la R&#233;sistance), un festival se tient autour de son &#339;uvre, rassemblant artistes et chercheurs pour des spectacles, lectures et ateliers &#8211; cette ann&#233;e, le festival Beckett a lieu du 15 au 20 juillet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://festival-beckett.com/table-ronde-a-la-rencontre-de-beckett/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Demain 16 juillet, &#224; 20h,&lt;/a&gt;au centre culturel Dora Maar (H&#244;tel de Tingry), &#224; l'invitation de St&#233;phane Valensi, j'&#233;changerai avec Matthijs Engelberts et Sophie Gaillard lors d'une table ronde anim&#233;e par Elisabeth Angel-Perez. Nous partirons ainsi &#171; &#224; la rencontre de Beckett &#187; (c'est le titre).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ma part, je propose une intervention autour de l'hypoth&#232;se politique de l'&#233;criture de Beckett : &#171; Pour en finir avec l'absurde &#187;.&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;En finir avec l'absurde.&lt;br&gt;
Beckett, une hypoth&#232;se politique&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Se taire et &#233;couter, pas un &#234;tre sur cent n'en est capable, ne con&#231;oit m&#234;me ce que cela signifie. C'est pourtant alors qu'on distingue, au-del&#224; de l'absurde fracas, le silence dont l'univers est fait. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ce &#224; quoi nous inviterait cette &#339;uvre &#8212; cette parole &#8211;, tiendrait &#224; cette proposition : distinguer &#171; au-del&#224; de &lt;i&gt;l'absurde&lt;/i&gt; fracas &#187; ce qu'il en est et de quoi est fait l'univers : de quel bois il se chauffe, de quel silence il t&#233;moigne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;T&#226;cher d'aller au-del&#224; de l'absurde para&#238;t d'autant plus n&#233;cessaire que l'absurde est souvent une but&#233;e du discours critique, et bien largement, de toute hypoth&#232;se &#224; l'&#339;uvre devant cette &#339;uvre : que &lt;i&gt;l'absurde&lt;/i&gt; semble ce mot-cl&#233; capable de dire l'&#339;uvre et d'en finir avec elle, de la liquider.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;L'innommable&lt;/i&gt;, on peut lire :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Qu'on me demande l'impossible, je veux bien, que pourrait-on me demander d'autre ? Mais l'absurde. &#192; moi qu'ils ont r&#233;duit &#224; la raison. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Pr&#233;cision : on peut concevoir combien ce mot d'absurde peut &#234;tre utile &#8212; apr&#232;s tout, avec cette cat&#233;gorie est d&#233;sign&#233; un ensemble de traits d'&#233;criture qui visent &#224; contester radicalement les notions d'action, de personnage, de dialogue, de temps et de lieu &#8212; tout ce qui constituait le drame m&#234;me et l'animait &#8212;, au profit, si l'on peut dire, d'un enlisement qui conduit bien souvent &#224; un processus de d&#233;gradation par lequel est absorb&#233; le conflit : de l&#224; un sentiment, celui de la r&#233;ception, que tout ceci n'a pas de sens. Mais justement : passer de faits d'&#233;criture &#224; un rapport au monde tend &#224; occulter une grand part de ce que l'&#339;uvre produit sur le monde et sa mani&#232;re d'agir sur nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis, l'absurde a cela de commode qu'il op&#232;re une r&#233;duction paradoxale de la rationalit&#233; en surplomb : car au nom de quelle &lt;i&gt;raison&lt;/i&gt;, de quelle rationalit&#233;, d&#233;signe-t-on ce qui en est d&#233;pourvu : et pourquoi estimer une parole, une &#339;uvre litt&#233;raire m&#234;me, au nom de ce dont elle &lt;i&gt;manque&lt;/i&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; On n'est pas en train de&#8230; signifier quelque chose ? &#187; dit Hamm dans &lt;i&gt;Fin de Partie.&lt;/i&gt; Et Clov de r&#233;pliquer : &#171; Nous signifier. [&#8230;] Ah, elle est bonne ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On cite souvent cette phrase, en oubliant que la pi&#232;ce est justement travers&#233;e par la terreur que tout ce qu'ils disent et font ait &lt;i&gt;peut-&#234;tre&lt;/i&gt; un sens d&#233;chiffrable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais outre que l'absence de signification rev&#234;t une haute signification &#8212; et l'on pourrait consid&#233;rer que toute la th&#233;ologie n&#233;gative repose sur cela &#8212;, il faudrait prendre la mesure &#224; la fois de ce pourquoi on jette sur cette &#339;uvre ce mot d'absurde, et dans quelle mesure elle r&#233;siste, malgr&#233; tout, pr&#233;cis&#233;ment parce que l'absence de sens n'est pas la but&#233;e du sens, mais sa d&#233;faite, et qu'au lieu m&#234;me de celle-ci se produit autre chose, qui n'est pas l'insignifiance, ou la pure gratuit&#233; d'un jeu sur le code.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, nous sommes d&#233;munis, ou d&#233;sarm&#233;s : et c'est bien aussi l&#224; que na&#238;t le rire si terrible de cette &#339;uvre &#8212; que face &#224; une &#339;uvre, la qu&#234;te de sens n'est pas seulement une habitude (cette &#171; vieille sourdine &#187;), mais ce qui rend valide l'&#339;uvre. Et quand &#231;a ne veut &lt;i&gt;rien&lt;/i&gt; dire, nous renon&#231;ons, parce que nous supposons souvent qu'une &#339;uvre existe parce qu'elle veut nous dire quelque chose : et qu'on voudrait qu'elle l'avoue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une telle &#233;criture ne veut rien dire et se contente de dire : c'est le scandale. Elle n'est pas insignifiante pour autant, et m&#234;me au contraire &#8212; dans la r&#233;cusation du sens comme moyen et fin, dans cette d&#233;liaison du langage et de la signification &#224; usage imm&#233;diat se fonde un autre rapport &#224; l'&#339;uvre, au monde et au sens qui nous en lib&#232;re et lib&#232;re avec cela d'autres possibles du monde, du langage. Cette &lt;i&gt;&#233;mancipation&lt;/i&gt;, ce large pris avec la convention du sens &#8212; un sens toujours con&#231;u comme origine, comme fondation, comme justification &#8212;, est le mouvement de l'&#339;uvre de Beckett.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or &#8211; &lt;i&gt;&#233;mancipation&lt;/i&gt; des ali&#233;nations de l'origine et des identit&#233;s h&#233;rit&#233;es, &lt;i&gt;inventions&lt;/i&gt; de mondes possibles et de rapports autres &#224; ce qui est donn&#233;, conqu&#234;te de territoires aberrants de r&#233;invention de soi et des relations avec ce qui nous entoure : n'est-ce pas cela qu'on nomme du mot souvent galvaud&#233; aussi de &#171; politique &#187;, qu'une &#339;uvre comme celle de Beckett conduit &#224; repenser, &#224; renouveler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Politique&lt;/i&gt; : il faudrait aussi s'entendre : il ne s'agit pas de faire de cette &#339;uvre, et encore moins de l'auteur, le vecteur d'opinions ou de propos &#224; motivation politique. Rien de tel ici. Mais souvent on &#233;vacue la question du sens aussi en d&#233;lestant l'&#339;uvre de sa port&#233;e politique, au profit d'un pur travail esth&#233;tique &#8212; d'un formalisme puissant, et on rappelle &#224; raison les quelques (rares) explications de l'auteur, qui pestait contre l'activit&#233; d'&#233;crire avec des mots d&#233;j&#224; tous gorg&#233;s de sens, alors que le peintre et le musicien ont affaire avec de la pure mati&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais justement, je voudrais avancer l'hypoth&#232;se qu'une &#339;uvre est moins politique par son contenu (ses motifs) que par une certaine mani&#232;re de travailler le langage, la mati&#232;re &#8212; et cette facult&#233; &#224; se d&#233;gager du sens donn&#233; pour traverser la forme interroge aussi notre propre rapport au sens, au monde, aux autres : que le politique de l'&#339;uvre tient &#224; cet affrontement du sens au sein d'une Histoire singuli&#232;re, qui est la n&#244;tre, qu'une telle &#339;uvre permet de penser et d'affronter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour cela donc, d'abord un pr&#233;alable : &#171; Se taire et &#233;couter, pas un &#234;tre sur cent n'en est capable, ne con&#231;oit m&#234;me ce que cela signifie. C'est pourtant alors qu'on distingue, au-del&#224; de l'absurde fracas, le silence dont l'univers est fait. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces mots sont issus de &lt;i&gt;Molloy&lt;/i&gt; : &#171; quand le roman para&#238;t, dit son &#233;diteur, il sonne le glas de toute la litt&#233;rature militante qui avait surgi aux lendemains de la Lib&#233;ration. &#187; Les &#201;ditions de Minuit, elle m&#234;me n&#233;e de la guerre et d'un certain militantisme songent sans nul doute &#224; ces romans et th&#233;&#226;tres &#224; th&#232;se ou l'existentialisme triomphe. Minuit poursuit : &#171; Mais peut-&#234;tre sonne-t-il aussi le glas de toute litt&#233;rature. Renouant, en les d&#233;passant, avec les grandes le&#231;ons de Joyce et de Kafka, il nous livre un univers dont toute signification est bannie et une parole qui se d&#233;truit d'elle-m&#234;me, au gr&#233; de son propre ressassement &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'elle est cette parole qui &lt;i&gt;produit son effacement&lt;/i&gt; ? Dont le processus m&#234;me est de n'&#234;tre pas un processus &#8212; ou un processus qui vise &#224; se d&#233;faire d'&#234;tre ce processus ? On note d'ores et d&#233;j&#224; la nuance : ce n'est pas tant que cette &#339;uvre ne signifie rien, mais une &#339;uvre qui &lt;i&gt;livre&lt;/i&gt; un univers (comment ne pas entendre cette formule : &#171; livre un univers &#187;, dans la mesure o&#249; le verbe est aussi le substantif qui d&#233;signe son objet : un livre &#8212; et que fait d'autre une &#233;criture, si ce n'est &lt;i&gt;livrer un univers&lt;/i&gt;) : un univers, donc, dont toute signification est &lt;i&gt;bannie&lt;/i&gt;. Geste de r&#233;pudiation immanent &#224; son &#233;laboration m&#234;me. Qui r&#233;pudie tout &#224; la fois le sens et les &#339;uvres b&#226;ties sur l'absolutisation du sens. Peut-&#234;tre m&#234;me se fonde-t-elle, cette &#339;uvre de Beckett, d'abord &lt;i&gt;contre&lt;/i&gt; ces &#339;uvres-l&#224; avec lesquelles elle dialogue dans l'hostilit&#233;, et cong&#233;die.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faudrait donc d'abord prendre la mesure de ce moment et saisir cette &#233;poque dans laquelle &#233;crit Beckett pour la lire politiquement : car toute &#339;uvre politique, disait Brecht, intervient dans une conjecture, et une &#339;uvre est politique parce qu'elle intervient dans une conjoncture. Or, le label &lt;i&gt;absurde&lt;/i&gt; aurait une certaine tendance &#224; arracher l'&#339;uvre &#224; son &#233;poque ; bien s&#251;r il est d'usage d'arrimer &#224; ce terme d'autres &#233;critures, celle d'Adamov ou celle de Ionesco, et de les englober dans une sorte de m&#233;taphysique d&#233;faite. On dirait donc qu'apr&#232;s Auschwitz et avant l'imminence de l'apocalypse nucl&#233;aire, la promesse des Lumi&#232;res d'un progr&#232;s n'a non seulement pas &#233;t&#233; tenue, mais que c'est cette rationalit&#233; pouss&#233;e au paroxysme qui a men&#233; &#224; l'industrialisation des massacres de masse de la part de la civilisation qui s'&#233;tait crue la plus raffin&#233;e du monde. Cette lecture m&#233;taphysique loin d'abstraire ces &#339;uvres, permet de les dater : cet apr&#232;s-guerre, pressenti alors aussi comme un avant catastrophe, voire comme la cons&#233;quence d'une catastrophe qui a lieu d&#233;finitivement, et qui restera sans r&#233;demption. Mais elle emp&#234;che aussi de voir au-del&#224; de l'absurde : car l'absurde ne peut &#234;tre qu'un pr&#233;alable.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Mais qu'est-ce que je fais moi, (lit-on dans &lt;i&gt;L'Innommable&lt;/i&gt;) sinon vivre, un peu, de la seule vie possible. Voil&#224; la combine. Ou par l'absurde me convaincre d'&#234;tre, l'absurde de ne pas le pouvoir. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est absurde, c'est de croire que le monde r&#233;pond &#224; l'organisation d'un sens o&#249; la rationalit&#233; gouverne le bien commun. Ce qui est p&#233;rilleux, c'est de se confier &#224; la rationalit&#233; pure comme gage de notre salut. Ce qui est incons&#233;quent, c'est de se croire immortel et libre quand notre libert&#233; se r&#233;sume &#224; cette image que proposait le jeune Beckett dans ses notes sur Geulincx : celle d'un marin allant et venant de la proue &#224; la poupe, sur un bateau qui l'emporte vers sa propre destination &#8212; et nul besoin de pr&#233;ciser quelle est sa destination. &#192; cet &#233;gard, il ne s'agit pas juger l'&#339;uvre pessimiste, ou moraliste : elle ne rappelle l&#224; que les banales &#233;vidences sans cesse dites depuis au moins l'eccl&#233;siaste : et on ne fait pas de cet ouvrage sacr&#233; le jeu absurde avec le sens, mais l'espace d'une parole de tr&#232;s haute sagesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; ce titre, Beckett a entendu plus s&#251;rement qu'on ne le fait habituellement les mots de Shakespeare : &#171; La vie n'est qu'un fant&#244;me errant, un pauvre com&#233;dien qui se pavane et s'agite durant son heure sur la sc&#232;ne et qu'ensuite on n'entend plus ; c'est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et &#8230; &#187; &#8211; Hugo traduit : &#171; qui ne signifie rien&#8230; &#187;. Mais le texte anglais dit peut-&#234;tre &#171; et qui signifie : &lt;i&gt;rien&lt;/i&gt; &#187;. Andr&#233; Markowicz a su &lt;a href=&#034;https://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/bs2404788&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;mettre l'accent sur cet aspect fort signifiant&lt;/a&gt; : &#171; Tout le monde traduit &lt;i&gt;signifying nothing&lt;/i&gt; par &#171; qui ne veut rien dire &#187;. Ce n'est pas &#231;a, c'est toute la vie humaine signifie &#171; rien &#187;. Et le traducteur d'ajouter : &#171; Tout humain normalement constitu&#233; se r&#233;volte devant &#231;a. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#339;uvre de Beckett est moins une r&#233;volte pour ajouter du sens, ou inventer une signification, que la &lt;i&gt;travers&#233;e&lt;/i&gt; de ce rien &#8212; qui est l'&#233;toffe m&#234;me dont, non pas les r&#234;ves, mais cette r&#233;alit&#233; est faite : et il n'est pas d'autre r&#233;alit&#233; que celle o&#249; la mort stupide intervient quand elle veut alors m&#234;me qu'on se vit comme immortel ; o&#249; les crimes de masse se livrent au nom de la raison et avec les armes de la raison, car il n'y a pas de &lt;i&gt;folie&lt;/i&gt; meurtri&#232;re quand elle exerc&#233;e par le pouvoir, il n'y a que des strat&#233;gies d'exercice du pouvoir ; o&#249; enfin, la parole qui sert &#224; d&#233;signer le monde se d&#233;robe toujours devant lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette travers&#233;e n'emp&#234;che pas la lutte : et m&#234;me, je voudrais dire qu'elle la permet. &#171; Bats-toi, bats-toi &#187;, telles &#233;taient les derni&#232;res paroles du p&#232;re de Beckett &#224; son fils, sur son lit de mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Politique est l'&#339;uvre de Beckett en tant qu'elle donne la possibilit&#233; de se d&#233;battre dans ce dont l'univers est fait : de silence &#8212; car l'univers ne nous parle pas et ne r&#233;pond pas. On pourrait dire que l'un des projets politiques de cette &#339;uvre est d'inscrire le silence au c&#339;ur de la parole&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Nathalie L&#233;ger, Les vies silencieuses de Beckett, Allia, 2006.&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est devant ce silence que nous sommes responsables face &#224; lui et devant nous autres. Il n'y a ni juge ni t&#233;moin au-del&#224;, ni paroles toutes faites ou inspir&#233;e ; ni arri&#232;re-monde ni esp&#233;rance : mais un il y a qui nous met en demeure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre est-ce d'ailleurs l&#224; le r&#244;le du th&#233;&#226;tre dans l'&#339;uvre de Beckett : et l'&#233;lection du th&#233;&#226;tre pour lui, et le fait aussi que c'est malgr&#233; tout le th&#233;&#226;tre de Beckett qui a fait son renomm&#233;e &#8212; que le th&#233;&#226;tre est le lieu o&#249; s'assembler pour assister (au sens aussi o&#249; l'on porte assistance) &#224; notre humaine condition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or cette humaine condition n'a rien d'absurde ni d'universellement donn&#233; pour toujours : elle est issue d'une Histoire, d'une histoire pr&#233;cise. Cette Histoire cristallise dans quelques images : c'est par exemple un d&#233;fil&#233; de corps &#233;maci&#233;s qui t&#226;chent de fuir les combats, assemblant en quelques minutes toute une vie dans une charrette &#8212; en mai 40, Beckett qui avait quitt&#233; Dublin pour Paris (&#171; je pr&#233;f&#232;re la France en guerre que l'Irlande en paix &#187;) doit fuir comme tous ; exp&#233;rience &#233;prouvante o&#249; il gagne Arcachon avant de revenir &#224; Paris. Apr&#232;s un hiver terrible de privation, il rejoind le r&#233;seau de r&#233;sistance &lt;i&gt;Gloria&lt;/i&gt; ; il y jouera le r&#244;le pr&#233;cieux de transcripteur de messages plus ou moins fiables (fa&#231;on d'annoncer l'enfant dans &lt;i&gt;En attendant Godot&lt;/i&gt; qui apporte le message de la venue diff&#233;r&#233;e de Godot). Trahi en ao&#251;t 42 par l'abb&#233; Alesh, le r&#233;seau est d&#233;mantel&#233;, plusieurs de ses membres d&#233;port&#233;s et Beckett et sa femme Suzanne &#233;chappent de peu &#224; l'arrestation et sans doute &#224; la mort &#8211; aid&#233; par Nathalie Sarraute d'abord, le couple gagne Roussillon en Zone Libre o&#249; l'auteur poursuivra ses activit&#233;s de clandestinit&#233; : il se cachera des explosifs, et tendra des embuscades aux Allemands la nuit.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#8212; ESTRAGON. &#8211; Le Vaucluse ! Qui te parle du Vaucluse ?
&lt;br /&gt;&#8212; VLADIMIR. &#8211; Mais tu as bien &#233;t&#233; dans le Vaucluse ?
&lt;br /&gt;&#8212; ESTRAGON. &#8211; Mais non, je n'ai jamais &#233;t&#233; dans le Vaucluse ! J'ai coul&#233; toute ma chaude-pisse d'existence ici, je te dis ! Ici !Dans la Merdecluse !
&lt;br /&gt;&#8212; VLADIMIR. &#8211; Pourtant nous avons &#233;t&#233; ensemble dans le Vaucluse, j'en mettrais ma main au feu. Nous avons fait les vendanges, tiens, chez un nomm&#233; Bonnelly, &#224; Roussillon.
&lt;br /&gt;&#8212; ESTRAGON (&lt;i&gt;plus calme&lt;/i&gt;). &#8211; C'est possible. Je n'ai rien remarqu&#233;. &lt;br /&gt;&#8212; VLADIMIR. &#8211; Mais l&#224;-bas tout est rouge !
&lt;br /&gt;&#8212; ESTRAGON (&lt;i&gt;exc&#233;d&#233;&lt;/i&gt;). &#8211; Je n'ai rien remarqu&#233;, je te dis !&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Outre des r&#233;f&#233;rences fac&#233;tieuses &#8211; y compris du secret &#224; garder &#8211;, et les nombreux autres motifs pr&#233;sents plus ou moins explicitement (les vagabonds qui dorment dans les foss&#233;s et sont affam&#233;s&#8230;), toute l'&#339;uvre prend acte de ce pivot historique : il ne s'agit pas d'une condition atemporelle, mais bien de l'Europe du XXe qui est peinte &#224; travers ses figures &#233;maci&#233;es, priv&#233;es de tout, et d&#233;faites : et c'est dans le langage que s'op&#232;re cette op&#233;ration de privation, de soustraction, de d&#233;nuement : par l&#224; le po&#232;te travaille son temps pour l'y inscrire. Dans cette &#339;uvre, le sens r&#233;siderait d&#232;s lors dans le fait de &lt;i&gt;r&#233;duire le sens&lt;/i&gt; qui n'existe plus assez jusqu'&#224; atteindre aux limites du non-&#234;tre : absurde, vraiment ? Mais comme l'est l'entreprise g&#233;nocidaire et le suicide de l'Europe : une absurdit&#233; qui n'a rien d'insignifiant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La force de concentration de l'&#233;criture exige tout de la forme, sa puissance de r&#233;sonance musicale qui fait du langage une mati&#232;re d&#233;pouill&#233;e qui fait preuve d'une hostilit&#233; &#224; l'&#233;gard de l'exc&#232;s : les mots s'arrachent du vide o&#249; ils retournent. Cet art de l'&#233;puisement se pose contre le triomphalisme humaniste et pr&#233;f&#233;rera toujours l'ind&#233;termination &#224; l'affirmation arrogante. &#192; la totalit&#233; unifiante, elle se tourne vers le fragment, ou l'esquisse. &#192; la certitude obsc&#232;ne, elle lorgne vers une hilarit&#233; morose, inqui&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette anti-&#233;criture lutte contre la puissance, et les premiers spectateurs de Beckett l'ont bien saisi, en conjoncture justement : quand &lt;i&gt;Godot&lt;/i&gt; fut mont&#233; pour la premi&#232;re fois &#224; Londres en 1955, un spectateur scandalis&#233; hurla : &#171; Voil&#224; comment nous avons perdu les colonies ! &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#339;uvre de Beckett se lirait donc en r&#233;sistance &#224; l'arraisonnement du sens tout puissant qui donne l'illusion de cet arri&#232;re-monde de l'esp&#233;rance, une r&#233;sistance au triomphe rationnel qui n'a fait la preuve que de sa puissance de feu ayant conduit au d&#233;sastre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une r&#233;sistance qui ne peut opposer &#224; l'id&#233;alisme dans lequel finalement se r&#233;fugie tout rationalisme, un &lt;i&gt;mat&#233;rialisme&lt;/i&gt; cons&#233;quent : mat&#233;rialisme du langage (fait de son et de rythme), un mat&#233;rialisme dans la repr&#233;sentation des corps souffrants d'avoir un corps plut&#244;t que d'&#234;tre des corps ; mat&#233;rialisme d'un th&#233;&#226;tre qui s'exhibe tel, artifice concret.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En finir avec l'absurde, c'est tout &#224; la fois faire le pari que cette &#339;uvre a &#224; nous dire quelque chose de nous et de notre pr&#233;sent, sans la rabattre sur un discours en surplomb, ni renoncer &#224; la saisir dans sa mat&#233;rialit&#233; sensible : c'est la prendre, au pied de la lettre, comme un signe de conjuration face &#224; la catastrophe qui n'est pas seulement une menace, mais le monde m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Nathalie L&#233;ger, &lt;i&gt;Les vies silencieuses de Beckett&lt;/i&gt;, Allia, 2006.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Refaire le monde | Sc&#232;nes contemporaines d'une autre histoire</title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/recherches-articles-communications/article/refaire-le-monde-scenes-contemporaines-d-une-autre-histoire</link>
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		<dc:date>2024-03-22T16:51:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Communication au colloque &#171; Sortir de l'impasse : r&#233;ponses contemporaines au mutisme du monde dans la sociologie, la philosophie et les arts &#187;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/recherches-articles-communications/" rel="directory"&gt;RECHERCHES | ARTICLES &amp; COMMUNICATIONS&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/affiche-2-web-je-nature-art-and-religion.png?1711019630' class='spip_logo spip_logo_right' width='106' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;UN AN APR&#200;S, JE D&#201;POSE L'ARTICLE PARU (&#192; REPRENDRE AVEC LA DERNI&#200;RE VERSION PARUE)&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Ces trois jours ont lieu &#224; Aix-Marseille universit&#233; le colloque &#171; &lt;a href=&#034;https://echanges.univ-amu.fr/amu-manifestations/sortir-de-limpasse-reponses-contemporaines-au-mutisme-du-monde-dans-la-sociologie-la-philosophie-et-les-arts-copie/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Sortir de l'impasse : r&#233;ponses contemporaines au mutisme du monde dans la sociologie, la philosophie et les arts&lt;/a&gt; &#187;, organis&#233; par Sebastian H&#252;sch et Kathrin Zencker, pour le laboratoire en &#233;tudes germaniques &#201;CHANGES.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je d&#233;pose ici ma communication o&#249; je propose quelques hypoth&#232;ses sur le th&#233;&#226;tre de la conjuration.&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Ainsi donc le monde ne r&#233;pond plus. Jadis, si l'on se souvient bien, les paysages semblaient aussi vastes que des pens&#233;es librement &#233;tendues devant soi avec lesquelles non seulement on pouvait dialoguer, mais dont le dialogue tramait la sc&#232;ne d'un drame bavard, dans lequel les longs &#233;chos de loin se confondent &#171; dans une t&#233;n&#233;breuse et profonde unit&#233;/vaste comme la nuit et comme la clart&#233; &#187; : autant dire comme une totalit&#233; organiquement li&#233;e par le sujet qui la re&#231;oit et l'assemble, et par l&#224; interroge le monde pour constater que &#171; les parfums, les couleurs et les sons se r&#233;pondent &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis, que s'est-il pass&#233; ? On se serait allong&#233; dans ce paysage, l'herbe menue o&#249;, r&#234;veur, on en aurait senti la fra&#238;cheur &#224; nos pieds, on a laiss&#233; le vent baigner la t&#234;te nue &#8212; Rimbaud (le tr&#232;s jeune Rimbaud) apr&#232;s Baudelaire s'est pris au pi&#232;ge de ce r&#234;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#234;ve est pass&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est Beckett qui r&#233;pondrait, dans ce jeu d'&#233;chos et de r&#234;ve, au r&#234;ve de Baudelaire, et au cauchemar de Rimbaud, et qui dirait, avec Vladimir, attendant Godot :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;VLADIMIR. &#8212; Est-ce que j'ai dormi, pendant que les autres souffraient ? Est-ce que je dors en ce moment ? Demain, quand je croirai me r&#233;veiller, que dirai-je de cette journ&#233;e ? Qu'avec Estragon mon ami, &#224; cet endroit, jusqu'&#224; la tomb&#233;e de la nuit, j'ai attendu Godot ? Que Pozzo est pass&#233;, avec son porteur, et qu'il nous a parl&#233; ? Sans doute. Mais dans tout cela qu'y aura-t-il de vrai ? (Estragon, s'&#233;tant acharn&#233; en vain sur ses chaussures, s'est assoupi &#224; nouveau. Vladimir le regarde.) Lui ne saura rien. Il parlera des coups qu'il a re&#231;us et je lui donnerai une carotte. (Un temps.) &#192; cheval sur une tombe et une naissance difficile. Du fond du trou, r&#234;veusement, le fossoyeur applique ses fers. On a le temps de vieillir. L'air est plein de nos cris. (Il &#233;coute.) Mais l'habitude est une grande sourdine. (Il regarde Estragon.) Moi aussi, un autre me regarde, en se disant, Il dort, il ne sait pas, qu'il dorme. (Un temps.) Je ne peux pas continuer. (Un temps.) Qu'est-ce que j'ai dit ?&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ce que raconte Beckett ici n'est pas seulement la pi&#232;ce qu'il vient d'&#233;crire et qu'il ramasse, referme, cruellement, sur elle-m&#234;me, et avec d&#233;sinvolture, dans le myst&#232;re de sa r&#233;sonance assourdie &#8212; ce qui se raconte ici est le r&#234;ve emport&#233; du xxe si&#232;cle, celui de la modernit&#233; qui ne s'est pas tant &#233;chou&#233;e brutalement sur la trag&#233;die d'un affrontement avec un adversaire qui l'aurait vaincu, mais qui se serait laiss&#233; absorb&#233; dans son r&#234;ve, &#233;touff&#233; jusqu'&#224; l'assourdissement de ses propres voix qui autrefois l'appelait, le conduisait, le relan&#231;ait, et qui ne sont plus que l'&#233;cho &#233;touff&#233; d'un appel de quelqu'un qui s'&#233;loigne.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;L'art est plein de nos cris. (Il &#233;coute). Mais l'habitude est une grande sourdine.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Si le monde ne r&#233;pond plus (&#224; nos cris, m&#234;me d'insulte), il ne r&#233;pond plus non plus de rien &#8212; entendre par l&#224; qu'il est lanc&#233; sur la pente de son propre an&#233;antissement, et m&#234;me qu'il est probable que l'an&#233;antissement, la catastrophe a d&#233;j&#224; eu lieu, que notre &#233;poque est celle qui suit cette catastrophe non pas seulement in&#233;luctable, mais d&#233;j&#224; consomm&#233;e. La catastrophe, &#233;cologique, sociale, politique, si elle est l'horizon qui cerne notre paysage contemporain d&#233;sormais, et si ce paysage para&#238;t sans issue pr&#233;cis&#233;ment parce qu'il nous cerne, est un terme bien connu pour qui fr&#233;quente les th&#233;&#226;tres depuis au moins Aristote.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la Po&#233;tique, le mot catastrophe est absent, mais Aristote &#233;voque &#171; d&#233;nouement qui est le lieu d'un renversement et d'un effet violent &#187; (cela m&#234;me qu'Aristote nomme pathos). C'est un renversement vers le malheur, malheur pour lequel Aristote affirme sa pr&#233;f&#233;rence dramaturgique, sans essayer de le d&#233;montrer &#8212; comme s'il paraissait &#233;vident que l'issue terrible d'un &#233;v&#233;nement est ce qui lui conf&#232;re une plus grande force, une plus grande efficacit&#233; dramatique. On peut aussi faire l'hypoth&#232;se que si le malheur est privil&#233;gi&#233;, c'est en raison d'une violence accrue qui accomplit l'histoire par la destruction et la douleur plus s&#251;rement que la r&#233;conciliation : cette puissance de d&#233;flagration et d'accomplissement a les faveurs d'Aristote dans la mesure o&#249; en elle a lieu la production des &#233;motions les plus vives. &#171; Ce qui m'int&#233;resse est le r&#233;el, dit le metteur en sc&#232;ne suisse contemporain Milo Rau, or, rien n'est plus r&#233;el que la violence. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La catastrophe est le moment m&#234;me du malheur, elle est m&#234;me une provocation tant elle met en p&#233;ril l'id&#233;al d'ataraxie &#8212; cette tranquillit&#233; de l'&#226;me qui fonde le sujet pensant dans l'antiquit&#233; : c'est pourquoi Hans Blumenberg a pu nommer par elle cette &#171; configuration du naufrage avec spectateur &#187;. La conception d'Aristote est un n&#339;ud singulier de sa pens&#233;e tragique, comme une sorte de tentation provocatrice : un r&#233;cif de danger o&#249; vient s'&#233;chouer la pens&#233;e classique pourtant radicalement adoss&#233;e au dogme aristot&#233;licien : chez Racine ou Corneille, ce qui domine est la crainte que la catastrophe n'emporte avec elle et par le fond, le drame corps et &#226;me. &#171; La catastrophe de ma pi&#232;ce est peut-&#234;tre un peu trop sanglante, &#233;crit Racine dans la pr&#233;face de La Th&#233;ba&#239;de. En effet, il n'y para&#238;t presque pas un acteur qui ne meure &#224; la fin &#187;. La m&#233;fiance de la catastrophe t&#233;moigne d'une pens&#233;e paradoxale o&#249; la catastrophe est appel&#233;e, convoqu&#233;e dans la mesure seulement o&#249; elle sera conjur&#233;e, d&#233;pass&#233;e : et seulement si elle peut l'&#234;tre. La catastrophe en cela est bien la cl&#244;ture du sens, ce qu'elle sera jusque chez Hegel, pour qui elle est la solution d&#233;finitive et compl&#232;te, presque logique, qui conduit &#224; l'apaisement : ce qui vient apr&#232;s la catastrophe, c'est la fin du spectacle, autant dire le d&#233;but de la vie, pour un sujet qui a su la dominer avant de rentrer chez lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que reste-t-il de la catastrophe dans le drame implos&#233; de nos th&#233;&#226;tralit&#233;s contemporaines : quand l'action elle-m&#234;me est fragment&#233;e ou effac&#233;e, quand elle s'hybride au contraire de l'action, monologie de la parole l&#226;ch&#233;e en elle-m&#234;me dans le lyrisme de sa stase, la catastrophe est au mieux dans les spectacles contemporains partout, au pire d&#233;risoire parce qu'advenue dans la parole plut&#244;t que dans l'&#233;v&#233;nement &#8212; surtout, elle ne d&#233;livre rien ni ne livre personne &#224; la consolation. Dans le drame bien nomm&#233; &lt;i&gt;Catastrophe&lt;/i&gt; de Beckett, la catastrophe n'est plus que la ruine qui abrite des citations elles-m&#234;mes en ruines ; ailleurs, chez Bernard-Marie Kolt&#232;s, la catastrophe fonctionne comme un raz de mar&#233;e qui emporte la pi&#232;ce brutalement, presque sans mot, pure image dans &lt;i&gt;Quai Ouest&lt;/i&gt; par exemple d'une rafale de Kalachnikov d&#233;clench&#233;e sans raison explicite d'Abad sur son ami Charles qui le quitte, ou comme un myst&#233;rieux et ultime geste d'amour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et plus encore, force est de constater que la plupart des drames de la modernit&#233; s'&#233;crivent apr&#232;s la catastrophe : Dans &lt;i&gt;La Maison Br&#251;l&#233;e&lt;/i&gt; de Strindberg, la maison br&#251;le juste au moment o&#249; s'ouvre la pi&#232;ce ; &lt;i&gt;Int&#233;rieur&lt;/i&gt; de Maeterlinck commence apr&#232;s la mort de la jeune enfant et tout le drame consistera &#224; faire ce geste impossible d'annoncer la nouvelle aux parents insouciants encore. La catastrophe n'est plus la fin logique de toutes choses, mais ce qui rend possible la pi&#232;ce elle-m&#234;me, son pr&#233;alable sans quoi rien n'a lieu. Dans l'&#339;uvre d'Edward Bond, l'histoire est adoss&#233;e &#224; la catastrophe parce que l'Histoire, la n&#244;tre, en est issue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le renversement de sa fonction conclusive est peut-&#234;tre la derni&#232;re ruse aristot&#233;licienne de l'histoire, Aristote pour qui la catastrophe &#233;tait en elle-m&#234;me un renversement. Dans Catastrophe de Beckett, un metteur en sc&#232;ne et son &#233;clairagiste travaillent &#224; l'&#233;laboration d'une image th&#233;&#226;trale : &#171; Bon, dit le metteur en sc&#232;ne finalement, on la tient, notre catastrophe. &#187;. Maintenant, la pi&#232;ce peut faire un malheur. Malheur qui n'est pas tant la r&#233;ponse donn&#233;e au monde que son &#233;cho, affaibli et d&#233;risoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et alors ? &lt;i&gt;Que faire ?&lt;/i&gt; comme le demandait d&#233;sesp&#233;r&#233;ment en son temps d&#233;j&#224; L&#233;nine. C'est que la catastrophe nous met en demeure et nous construit aussi comme sujet face &#224; elle. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Cette jeunesse n'a rien &#224; proposer d'autre que son propre d&#233;sespoir &#187; d&#233;plore Pascal Bruckner dans un entretien au Point en date du 18 mars 2024. L'essayiste r&#233;actionnaire qui semble se d&#233;sesp&#233;rer du d&#233;sespoir de ses semblables feint de ne pas voir que le d&#233;sespoir semble d&#233;j&#224; une forme transitive d'agir sur le monde : n'est-ce pas une proposition ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce d&#233;sespoir comme proposition &#8212; comme pr&#233;alable &#224; tout agir sur le r&#233;el &#8212; que je voudrais interroger ici, c'est-&#224;-dire, ayant pos&#233; la catastrophe comme l'avoir lieu du temps du drame et comme condition de la conjoncture (comme on parle de condition humaine autant que comme pr&#233;misse), il s'agirait d'en tirer des cons&#233;quences : &#171; ce qui importe, disait Sartre &#224; propos de Genet, ce n'est pas tant de savoir ce qu'on a fait de nous, mais ce que nous allons faire de ce qu'on a fait de nous. &#187; &#8212; &#224; savoir, des d&#233;sesp&#233;r&#233;s, des &#234;tres qui avons abandonn&#233; tout espoir. Et alors, &#171; O&#249; maintenant, quand maintenant, qui maintenant &#187; &#8212; pour le dire avec les premiers mots de &lt;i&gt;L'Innommable&lt;/i&gt; de Beckett. C'est qu'ayant abandonn&#233; l'espoir, nous pouvons enfin nous arracher &#224; l'&#233;poque d&#233;sesp&#233;rante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car tandis que l'&#233;poque est au d&#233;sespoir &#8212; &#233;poque o&#249; la fin du monde s'envisage plus raisonnablement que la fin du capitalisme &#8212;, surgit la tentation de se r&#233;fugier dans le confort des ruines o&#249; la pens&#233;e s'arr&#234;terait, blottie dans le placide repos des collapsologies qui n'ont &#224; r&#233;pondre de rien. C'est contre cette tentation l&#226;che &#8212; celle o&#249; l'art serait un abri &#171; anti-a&#233;rien &#187; o&#249; se chanterait la jouissance du beau et des ruines, o&#249; la fin du monde est un spectacle &#224; chanter &#8212; que certaines sc&#232;nes contemporaines se dressent, ces jours, comme en travers de l'&#233;poque et qui font &#339;uvre de salut public. Il ne s'agit pas pour elles de se complaire &#224; la catastrophe pour paresseusement l'illustrer. Il ne s'agirait pas non plus de rendre le monde meilleur ou de le sauver. Seulement, en posant entre soi et le monde des formes t&#234;tues et autres que soi et le monde, cet art de la pr&#233;sence, sans privil&#232;ge &#224; l'&#233;gard d'autres arts, mais singuli&#232;rement et &#224; nul pareil, peut au moins travailler &#224; la lev&#233;e d'autres formes de vie, et &#224; la transformation de ce pr&#233;sent, le temps qu'il se fait &#8212; faisant ainsi la preuve dans ce temps transitoire de la possibilit&#233; de transformer la peur et la m&#233;lancolie en temps et en espace pour les &#233;clairer afin de les mieux voir et de mieux les d&#233;fier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment nommer ce d&#233;sespoir comme forme de proposition &#8212; qui serait moins un programme qu'une attitude ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une tribune parue le 15 avril 2017, Maguy Marin proposait &#171; d'organiser le pessimisme &#187;. &#171; Donner forme &#224; la col&#232;re pour r&#233;activer par des actes une pens&#233;e critique et rebelle &#224; ces forces destructrices. &#187; Quelle forme ? On a pu reprocher au spectacle de Maguy Marin &lt;i&gt;Deux mille dix sept&lt;/i&gt; son long final agit-prop, durant lequel des danseurs &#233;levaient un mur immense bouclant tout horizon, danseurs portant pour les entasser des caissons sur quoi &#233;taient grav&#233;s les noms d'une grande fortune, Dassault, Bernard Arnault, Murdoch, Zuckerberg&#8230; Quand les danseurs quittent le plateau, ils le laissent &#224; ce mur imposant, butt&#233;e muette et non pas innomm&#233;, liste de noms comme une st&#232;le, un monument &#224; ceux-l&#224; qui entravent l'horizon, orchestre le mutisme : impasse. Le reproche qu'on a pu lui donner a &#233;t&#233; de faire de cette image, l'image d'un abandon de poste : on attendrait de l'artiste qu'il r&#233;ponde au mutisme par des paroles grandes et larges, qui donnent le change &#8212; qu'ils proposent quelque chose, autre chose que l'image de l'impasse. Cette exigence est ancienne, et Heiner M&#252;ller avait &#233;t&#233; somm&#233; d'y r&#233;pondre : &#171; je ne cherche pas &#224; refourguer de l'espoir : je ne suis pas un dealer &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut comprendre que Marin et avec elle M&#252;ller refuse de jouer le jeu du programme dans lequel in&#233;vitablement ils passeront pour doctrinaire : et comment jouer un jeu dont les r&#232;gles sont &#233;dict&#233;es par ceux-l&#224; m&#234;mes qui le truquent et le d&#233;traquent ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si ce n'est pas un contre-discours au silence, qu'est-ce ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que fabrique, patiemment, cette &#339;uvre cependant est la lev&#233;e d'une &#233;motion, l'image m&#234;me d'une sensation rageuse capable de faire na&#238;tre le manque et le d&#233;sir d'un autre monde que celui-ci. En 1977, Michel Foucault pouvait s'interroger sur le fait que c'est &#171; la d&#233;sirabilit&#233; de la r&#233;volution qui fait aujourd'hui probl&#232;me &#187; &#8212; et une partie de l'&#339;uvre de Daniel Bensa&#239;d tend &#224; m&#233;diter sur la substitution du d&#233;sir de r&#233;volution au besoin de r&#233;volution devenu imp&#233;rieux &#224; ses yeux devant la patiente destruction des fondements de la r&#233;alit&#233; m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'art &#8212; le champ de certaines &#339;uvres &#8212; pourrait &#234;tre cette op&#233;ration de conversion du d&#233;sir en besoin : espace de transformation de la d&#233;ploration non pour s'en d&#233;barrasser, mais pour que la rage ne reste pas lettre morte. Il s'agirait de s'embarrasser du d&#233;sespoir : &#171; Un embarras n'est rien, &#233;crit Adam Philips, s'il n'est capable de vous engager dans les chemins o&#249; l'on r&#233;siste &#224; s'engager, puis de vous laisser vous d&#233;brouiller. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la charge quasi muette de haine et de violence, comme autant de coups, que nous adresse le monde r&#233;pondraient donc des sc&#232;nes qui t&#226;chent de convertir les affects brutaux pour donner forme et afin de ne pas leur laisser le dernier mot.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'appellerai &lt;i&gt;th&#233;&#226;tre de la conjuration&lt;/i&gt; ces &#339;uvres qui devant l'impasse cherchent les passages secrets pour passer outre. Devant un mur dress&#233;, le seul recours est de creuser : de trouver la voie souterraine pour franchir, devenir cette taupe de l'Histoire creusant sous l'impasse les galeries. La taupe creuse le soir une fois la journ&#233;e de travail achev&#233; &#8212; quand les th&#233;&#226;tres ouvrent ; elle creuse en silence. La taupe est myope, mais l'&#233;poque, &#233;crit Hegel, &#171; est aveugle &#224; sa pouss&#233;e quand la taupe continue &#224; fouir de l'int&#233;rieur. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut retracer cette histoire de l'art et de la politique underground d'enfouissement, de tranch&#233;es int&#233;rieures, de cavit&#233;s invisibles et qui soudain, parfois, surgissent sous nos pieds. &#171; Elle gratte et sape profond&#233;ment jusqu'&#224; la racine, la taupe &#187;, &#233;crit Marx. Parce que c'est aussi ce que fait le travail du creusement souterrain : il sape, finit par faire effondrer l'impasse. &#171; Brav gew&#252;hlt, alter Maulwurf &#187; (&#233;crit Marx dans le 18 Brumaire &#8212; qui cite ici en la d&#233;pla&#231;ant une phrase d'Hamlet au spectre de son p&#232;re : &#171; Well said, old Mole &#187; : bien creus&#233;, vieille taupe)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et Hegel &#224; son tour de reprendre cette vieille image secr&#232;te, comme un mot de passe : &#171; L'esprit semble souvent s'&#234;tre oubli&#233; et perdu, mais intimement divis&#233; contre lui-m&#234;me, il continue &#224; travailler int&#233;rieurement vers l'avant, comme le dit Hamlet du spectre de son p&#232;re : bien travaill&#233;, brave taupe &#8212; jusqu'&#224; ce qu'elle soit assez forte pour faire &#233;clater la cro&#251;te de terre qui lui masquait le soleil &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La taupe creuse &#171; entre sous-sol et surface, &#233;crit Daniel Bensa&#239;d, entre sc&#232;ne et coulisse, elle est l'image non h&#233;ro&#239;que, de l'abn&#233;gation pr&#233;paratoire, des pr&#233;liminaires indispensables, de la besogne d'avant le seuil. Un agent de la profondeur et de la latence. Une sorte de texte invisible qui court toujours sous le texte visible, qui souvent le corrige et parfois le contredit. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La catastrophe peut &#234;tre conjur&#233;e : c'est le travail de la taupe &#8212; celui du th&#233;&#226;tre. D'o&#249; l'importance de donner forme &#224; cette catastrophe : sous la forme d'un mur, de cette impasse chez Maguy Marin, ou dans les r&#233;cits destructeurs de Warlikowski, dans la m&#233;lancolie arrach&#233;e aux r&#233;gimes de la raison chez Fran&#231;ois Tanguy, dans les strat&#233;gies contre-fictionnelles de Bond (dont un texte th&#233;orique porte le titre conspirateur et conjuratoire de La Trame cach&#233;e) &#8212; dans ces &#339;uvres, il s'agit d'arracher &#224; la syntaxe de la domination ses puissances de l&#233;gislation pour s'inventer autrement, trouver d'autres sujets d'o&#249; raconter d'autres histoires de l'Histoire, celles que l'histoire souvent ne raconte pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le th&#233;&#226;tre de la conjuration emprunte n&#233;cessairement le caract&#232;re destructeur cher &#224; Walter Benjamin :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Aux yeux du caract&#232;re destructeur, rien n'est durable. C'est pour cette raison pr&#233;cis&#233;ment qu'il voit partout des chemins. L&#224; o&#249; d'autres butent sur des murs ou des montagnes, il voit encore un chemin. Mais comme il en voit partout, il lui faut partout les d&#233;blayer. Pas toujours par la force brutale, parfois par une force plus noble. Voyant partout des chemins, il est lui-m&#234;me toujours &#224; la crois&#233;e des chemins. Aucun instant ne peut conna&#238;tre le suivant. Il d&#233;molit ce qui existe, non pour l'amour des d&#233;combres, mais pour l'amour du chemin qui les traverse. Le caract&#232;re destructeur n'a pas le sentiment que la vie vaut d'&#234;tre v&#233;cue, mais que le suicide ne vaut pas la peine d'&#234;tre commis. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;La conjuration (ce qui sert &#224; &#233;viter le mauvais sort &#8212; celui qu'on nous fait) aurait ainsi une fonction et un but : d&#233;truire le pr&#233;sent et venger l'histoire, pour m&#233;nager des voies aux devenirs. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est pourquoi cette vengeance ne r&#233;pare pas ; elle relance la douleur du pr&#233;sent et r&#233;arme le d&#233;sir d'autres mani&#232;res de vivre. Dans &lt;i&gt;&#192; l'approche&lt;/i&gt; de la jeune dramaturge Ivana Sokola, une jeune fille victime d'agression sexuelle revient sur les lieux du crime &#8212; une f&#234;te, qui semble toujours se d&#233;rouler. Nous y sommes encore, et toujours. Elle vient l&#224; pour g&#226;cher la f&#234;te, l&#226;che une meute de chiens jadis jet&#233;e sur elle et qu'elle dompte pour traquer le coupable : le vieux motif de la chasse se renverse, qui &#233;tait l'apanage royal du pouvoir, pour hanter dans une dramaturgie heurt&#233;e, confuse, presque illisible et port&#233;e par une parole d'un lyrisme de tr&#232;s haute intensit&#233;, dans le chant des chiens, les vieux mondes de la domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le monde ne nous parle plus ou seulement pour aboyer sur nous, c'est parce que la langue qu'il nous adresse est d&#233;sormais inaudible, que le silence bavard dans lequel il se r&#233;pand est cette but&#233;e du langage face auquel certains th&#233;&#226;tres opposent d'autres fa&#231;ons de parler et de vivre, appui par lequel le corps se red&#233;couvre pour m&#233;nager la venue d'autres langages. &#171; Qu'au retour du silence une langue naisse &#187;, &#233;crivait H&#246;lderlin. Et depuis ce silence veng&#233; dans d'autres fables, refaire le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le dialogue entre Estragon et Vladimir au terme d'En Attendant Godot de S. Beckett se laissait entendre ce long silence bruissant de rage quand on voudrait que le monde nous parle et qu'il ne nous adresse que des bruissements inou&#239;s ; mais se laissent entendre aussi les murmures des voix mortes : voix mortes qui refusent de s'&#233;teindre dont le th&#233;&#226;tre endosse la charge, vient &#224; son tour peupler, et transmettre.&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;E. &#8212; En attendant, essayons de converser sans nous exalter, puisque nous sommes incapables de nous taire. / V. &#8212; C'est vrai, nous sommes intarissables. / E. &#8212; C'est pour ne pas penser. / V. &#8212; Nous avons des excuses. / E. &#8212; C'est pour ne pas entendre. / V. &#8212; Nous avons nos raisons. / E. Toutes les voix mortes. / V. &#8212; &#199;a fait un bruit d'elle. / E. &#8212; De feuilles. / V. &#8212; De sable. / E. De feuilles. (Silence.) V. &#8212; Elles parlent toutes en m&#234;me temps. / E. &#8212; Chacune &#224; part soi. (Silence.) V. &#8212; Plut&#244;t, elles chuchotent. / E. &#8212; Elles murmurent. / V. &#8212; Elles bruissent. / E. &#8212; Elles murmurent (Silence.) V. &#8212; Que disent-elles ? / E. &#8212; Elles parlent de leur vie. / V. &#8212; Il ne leur suffit pas d'avoir v&#233;cu. / E. &#8212; Il faut qu'elles en parlent. / V. &#8212; Il ne leur suffit pas d'&#234;tre mortes. / E. &#8212; Ce n'est pas assez. (Silence.) V. &#8212; &#199;a fait comme un bruit de plumes. / E. &#8212; De feuilles. / V. &#8212; De cendres. / E. &#8212; De feuilles. (Long silence.) V. &#8212; Dis quelque chose ! / E. &#8212; Je cherche. (Long silence.) / V. Dis n'importe quoi !&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le monde ne r&#233;pond plus : il n'est plus qu'une paroi qui re&#231;oit nos mots, nos cris, et les absorbe, les tait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que fait le th&#233;&#226;tre au monde : non pas le ventriloque, ou lui inventer un langage, ni m&#234;me le changer : mais conjurer la fatalit&#233; de sa destruction. Car il y a un autre monde, et il est dans celui-ci, &#233;crivait Eluard. Il est m&#234;me, ajoutons, sous celui-ci. Donc creusons. Et &#224; cette condition on pourra le refaire. Refaire le monde comme le soir par d&#233;s&#339;uvrement et entre amis on peut le refaire : refaire le monde puisqu'il s'est d&#233;fait, a accompli sa catastrophe : charge au th&#233;&#226;tre qui vient apr&#232;s elle de souffler sur les cendres et d'&#233;crire sur les murs de l'impasse. On sait bien que les lettres des graffitis rageusement jet&#233;es de nuit par le graffeur ne feront pas tomber le mur, mais ce geste conjure la violence qui l'a dress&#233;, venge l'asp&#233;rit&#233; atroce de ce qui s&#233;pare et isole, et ne donne pas le dernier mot &#224; la verticalit&#233; muette. Il lance et relance enfin la douleur sur qui saura la prendre comme une force qui donne courage : le courage devant l'impasse de savoir que la route qui m&#232;ne de l'autre c&#244;t&#233; passe par l'invention de passages secrets creus&#233;s comme autant de galeries sous les murs. &#171; Sur un terrain o&#249; la le&#231;on est si profond&#233;ment enfouie, &#233;crivait Heiner M&#252;ller, et qui en outre est min&#233;, il faut parfois mettre la t&#234;te dans le sable (boue pierre) pour voir plus avant. Les taupes ou le d&#233;faitisme constructif. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Kae Tempest | Imaginer d'autres devenirs</title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/recherches-articles-communications/article/kae-tempest-imaginer-d-autres-devenirs</link>
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		<dc:date>2024-02-18T08:15:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Article publi&#233; dans Incertains Regards n&#176;12, &#171; L'imagination au point mort&#8230; et apr&#232;s &#187;, paru aux Presses Universitaires de Provence &#8211; mars 2022&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/recherches-articles-communications/" rel="directory"&gt;RECHERCHES | ARTICLES &amp; COMMUNICATIONS&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/img_6948.jpg?1708274644' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/img_6950.jpg?1708274649&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;center&gt;Reprise ici de l'article paru en f&#233;vrier 2023, &lt;br&gt;dans la revue &lt;i&gt;Incertains Regards&lt;/i&gt; n&#176;12, &#171; L'imagination au point mort, et apr&#232;s ? &#187;, &lt;br&gt;Presses universitaires de Provence.
&lt;p&gt;Cette note dramaturgique accompagne la cr&#233;ation sonore de la pi&#232;ce, &lt;i&gt;Etreins-moi&lt;/i&gt; de Kae Tempest, mise en voix avec le metteur en sc&#232;ne Malte Schwind, interpr&#233;t&#233;e par les &#233;tudiants de la section th&#233;&#226;tre d'Aix-Marseille Universit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;/center&gt;&lt;/small&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;iframe width=&#034;100%&#034; height=&#034;450&#034; scrolling=&#034;no&#034; frameborder=&#034;no&#034; allow=&#034;autoplay&#034; src=&#034;https://w.soundcloud.com/player/?url=https%3A//api.soundcloud.com/playlists/1461607312&amp;color=%23ff5500&amp;auto_play=false&amp;hide_related=false&amp;show_comments=true&amp;show_user=false&amp;show_reposts=false&amp;show_teaser=false&#034;&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;div style=&#034;font-size: 10px; color: #cccccc;line-break: anywhere;word-break: normal;overflow: hidden;white-space: nowrap;text-overflow: ellipsis; font-family: Interstate,Lucida Grande,Lucida Sans Unicode,Lucida Sans,Garuda,Verdana,Tahoma,sans-serif;font-weight: 100;&#034;&gt;&lt;a href=&#034;https://soundcloud.com/incertains-regards&#034; title=&#034;Incertains Regards&#034; target=&#034;_blank&#034; style=&#034;color: #cccccc; text-decoration: none;&#034;&gt;Incertains Regards&lt;/a&gt; &#183; &lt;a href=&#034;https://soundcloud.com/incertains-regards/sets/etreins-toi-de-kae-tempest-par-arnaud-maisetti-malte-schwind&#034; title=&#034;&#171; &#201;treins-toi &#187; de Kae Tempest | par Arnaud Ma&#239;setti &amp; Malte Schwind&#034; target=&#034;_blank&#034; style=&#034;color: #cccccc; text-decoration: none;&#034;&gt;&#171; &#201;treins-toi &#187; de Kae Tempest | par Arnaud Ma&#239;setti &amp; Malte Schwind&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Imaginer d'autres devenirs : &lt;br&gt;formes et forces des d&#233;sirs inassouvis&lt;br&gt;
&#192; propos de &lt;i&gt;&#201;treins-toi&lt;/i&gt;, de Kae Tempest&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;&lt;p ALIGN=RIGHT&gt;&lt;small&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Elles disent qu'elles ont appris &#224; compter sur leurs propres forces. Elles disent qu'elles savent ce qu'ensemble elles signifient. Elles disent, que celles qui revendiquent un langage nouveau apprennent d'abord la violence. Elles disent, que celles qui veulent transformer le monde s'emparent avant tout des fusils. Elles disent qu'elles partent de z&#233;ro. Elles disent que c'est un monde nouveau qui commence.
&lt;br&gt;Monique Wittig, &lt;i&gt;Les Gu&#233;rill&#232;res&lt;/i&gt;&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p ALIGN=RIGHT&gt;&lt;small&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
(And I Tiresias have foresuffered all&#8232;/ Enacted on this same divan or bed ;/ I who have sat by Thebes below the wall&#8232;/ And walked among the lowest of the dead.)
&lt;br&gt;T.S. Eliot, &lt;i&gt;The Waste Land&lt;/i&gt;&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Imagine la sc&#232;ne&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Kae Tempest, &#201;treins-toi, traduction Louise Bartlett, Paris, L'Arche, 2021, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. Ainsi commence &lt;i&gt;&#201;treins-toi&lt;/i&gt;, de Kae Tempest. Plut&#244;t qu'un d&#233;but, c'est l'anacrouse du mouvement &#224; venir : sa lev&#233;e. Sous l'imp&#233;ratif se d&#233;chire en effet le rideau d'une repr&#233;sentation sur le point de commencer et qui va laisser voir la sc&#232;ne des images &#224; venir. Mais l'injonction est plus sensiblement invitation, &lt;i&gt;proposition&lt;/i&gt; &#8212; et il faudrait entendre ce dernier terme au sens plein et fort, dans une perspective quasi th&#233;orico-logique, ou math&#233;matique. &lt;i&gt;Imagine&lt;/i&gt; : et tout commence. Imagine ? Tout pourrait commencer. Car ce commencement se place &lt;i&gt;sous condition&lt;/i&gt; de l'imagination. En somme, la cl&#233; &#8212; comme sur une partition, celle qui ordonne et ajuste le ton &#8212; ouvre la possibilit&#233; m&#234;me de tout le reste. En amont demeure le monde, sa rationalit&#233; s&#232;che et &#233;vidente que l'imagination tout &#224; la fois r&#233;cuse et remplace, puisqu'elle est cette violence op&#233;r&#233;e sur le r&#233;el afin qu'advienne son envers qui viendra le d&#233;fier. Imagine : la sc&#232;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Devenirs du mythe&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La sc&#232;ne ? La voil&#224;. C'est un adolescent de quinze ans qui marche vers son &#233;cole, &#171; plein d'ennui en lui / Fruit de ses d&#233;sirs inassouvis &#187; [15]. Sur le chemin, il croise des camarades qu'il tente d'ignorer, se cache sous sa capuche, fume, fredonne quelques m&#233;lodies de rap old-school, &#171; en se ha&#239;ssant &#187; [17], avant de prendre &#171; le vieux chemin &#187; [17] qui s'enfonce dans une for&#234;t : l&#224;, il surprend deux serpents, emm&#234;l&#233;s, en train de s'unir : &#171; ils font des choses dont il a seulement r&#234;v&#233; &#187; [19]. Le jeune gar&#231;on s'empare d'un b&#226;ton et d'un geste s&#233;pare les serpents. Un trouble le saisit soudain, le terrasse : &#171; Il s'arr&#234;te / Il ressent / Immobile. Il se repose // Et doucement, avec pr&#233;caution/ Elle se met debout. &#187; Dans la transformation du gar&#231;on en jeune fille s'op&#232;re celle du r&#233;cit bascul&#233; en mythe, et l'on comprend brutalement que ce qu'on lisait &lt;i&gt;n'est pas&lt;/i&gt; ce qu'on avait cru lire &#8212; non, il ne s'agissait pas d'un simple r&#233;cit dont le r&#233;alisme contemporain aurait document&#233; notre &#233;poque dans sa r&#233;alit&#233; intime et sociale. Ou plut&#244;t, il s'agissait de cela seulement dans la mesure o&#249; ce r&#233;cit n'a &#233;t&#233; pos&#233; que pour &#234;tre r&#233;cus&#233;. L'&#233;criture avait pris, elle aussi, &#171; le vieux chemin &#187; mythique de l'Histoire lorsqu'elle &lt;i&gt;imaginait&lt;/i&gt; le temps sous les figures colossales des &#233;nigmes, des formes capables d'amasser en elles les champs de forces m&#233;taphysiques. Ce vieux chemin se poursuit : la suite du texte raconte comment la jeune femme traverse l'existence pleine de ses nouveaux d&#233;sirs, &#171; Plus lumineuse chaque jour/ Qu'elle devenait moins jeune et d&#233;sesp&#233;r&#233;e &#187; ; elle rencontre un homme qu'elle aime et qu'il aime, ils s'engagent l'un pour l'autre &#8212; mais au moment de &lt;i&gt;partager sa vie&lt;/i&gt; avec lui, elle se souvient de son pass&#233; et voudrait retrouver ce qu'elle &#233;tait, en revenant sur ses traces. Elle retrouve alors la route de la for&#234;t et fatalement d&#233;busque de nouveau les serpents sur le point de s'accoupler, qu'elle s&#233;pare d'un m&#234;me geste : &#171; Son corps s'arr&#234;te. Elle sent sa force d'homme. / Il s'extasie de sentir ses veines s'&#233;paissir. // Un homme &#224; nouveau. Il se l&#232;ve &#187;. Le po&#232;me peut d&#232;s lors l&#226;cher un nom sur ce gar&#231;on devenu fille, redevenue gar&#231;on. &#171; Humain pleinement &#187; : la pl&#233;nitude de l'existence est atteinte puisque il/elle aura v&#233;cu la totalit&#233; de l'exp&#233;rience humaine, d'un sexe l'autre. C'est ainsi qu'&lt;i&gt;iel&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;On utilisera ce pronom &#8211; entr&#233; dans le dictionnaire Robert en 2021 &#8211; pour (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; gagne son nom : celui que lui donnent les mythes grecs, tel qu'ensuite Ovide nous l'a rapport&#233; : &#171; Tiresias &#187;. Et le mythe d'&#234;tre ainsi nomm&#233; &#224; rebours dans son devenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Les M&#233;tamorphoses,&lt;/i&gt; le po&#232;te latin avait relat&#233; le destin de cet homme qui troubla, lors d'une promenade en for&#234;t, l'accouplement de deux serpents. Transform&#233; en femme, Tir&#233;sisas demeura sous cette apparence durant sept ans. Puis il revit les m&#234;mes serpents : &#171; Est vestrae si tanta potentia plagae,/ dixit ut auctoris sortem in contraria mutet, / nunc quoque vos feriam. Percussis anguibus isdem / forma prior rediit, genetiuaque uenit imago&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Si le coup que vous avez re&#231;u / Est si puissant qu'il peut changer (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Si Kae Tempest suit assez scrupuleusement le vieux chemin de l'intertexte ovidien, nonobstant le vernis moderniste du cadrage r&#233;f&#233;rentiel, elle d&#233;nude le mythe de ces explications &#8212; pr&#233;f&#233;rant &lt;i&gt;d&#233;crire&lt;/i&gt;, comme de l'ext&#233;rieur des gestes mus sans intentions explicite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Kae Tempest de poursuivre le r&#233;cit ainsi, cheminant avec Ovide, ou plut&#244;t via l'ext&#233;riorit&#233; du mythe, et de relater le fameux &#233;pisode de l'arbitrage divin. Zeus et son &#233;pouse H&#233;ra se disputaient en Olympie : la d&#233;esse soutenait que les femmes prenaient moins de plaisir que les hommes en amour, et Zeus pr&#233;tendait &#233;videmment le contraire. &#171; Voici le gars qui peut r&#233;gler &#231;a. / Tir&#233;sias a &#233;t&#233;/ Homme et femme, les deux &#187; [51]. Ils vont donc le consulter. Tir&#233;sias ne se d&#233;robe pas : &#171; Si on pouvait fractionner le plaisir / Sexuel en dix parties, / Les femmes en auraient neuf. Ce qui n'en laisse qu'une seule / Pour les hommes. &#187; [55] H&#233;ra, furieuse que le secret de son sexe f&#251;t ainsi r&#233;v&#233;l&#233;, frappe alors Tir&#233;sias de c&#233;cit&#233; ; Zeus, ne pouvant d&#233;faire ce qu'une d&#233;esse avait fait, lui accorda comme l'envers de cette mal&#233;diction : le don &#171; De la vision int&#233;rieure des proph&#232;tes &#187; [55]. Apr&#232;s un portrait de l'oracle aveugle en vieillard sage condamn&#233; &#224; ne percevoir que la v&#233;rit&#233; &#8212; et au courroux des Rois refusant de l'entendre &#8212;, le po&#232;me s'ach&#232;ve sur une adresse &#224; Tir&#233;sias :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Tu marches parmi nous, lent
&lt;br&gt;Corbeau chiffonn&#233; &lt;br&gt;Expirant un souffle,
&lt;br&gt;Qui nous r&#233;v&#233;lera une v&#233;rit&#233; &lt;br&gt;Que nous souhaiterions avoir pu ignorer &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors qu'on se compose en ligne
&lt;br&gt;Les yeux riv&#233;s sur nos t&#233;l&#233;phones,
&lt;br&gt;Toi, tu es lumineux et terrifiant,
&lt;br&gt;Souffle et chair et os.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tir&#233;sias &#8212; tu nous enseignes&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce que cela signifie : de tenir bon Kae Tempest, &lt;i&gt;&#201;treins-toi, op.cit., &lt;/i&gt; p. 59-61 ; il s'agit des derniers vers du texte..&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Se reconna&#238;t ici l'ombre port&#233;e d'un clochard c&#233;leste&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Titre en fran&#231;ais du roman de Jack Kerouac, publi&#233; en 1958 sous le titre (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, celle d'Allen Ginsberg&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;On peut en effet reconna&#238;tre dans le portait de Tir&#233;sias un &#233;cho aux (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ou d'un William S. Burroughs, ou plus lointainement d'un William Blake qui hantent ces pages. Tir&#233;sias bascule in fine du mythe &#224; l'all&#233;gorie, rev&#234;tant les oripeaux de ceux que l'on croise dans nos rues, mis&#233;reux plein de sagesse monologuant d'incompr&#233;hensibles impr&#233;cations parmi les foules indiff&#233;rentes. Dans une derni&#232;re strophe se d&#233;livre le titre sous la forme de l'&#233;nigme terminale du po&#232;me, celle qui pourrait justifier le myst&#232;re m&#234;me de ce r&#233;cit : &lt;i&gt;Tir&#233;sias nous enseigne,&lt;/i&gt; et cette le&#231;on est celle d'une endurance, d'une r&#233;silience &#8212; &#224; quoi ? &#192; la souffrance, au mal ou &#224; la v&#233;rit&#233; ? &lt;i&gt;Au simple fait&lt;/i&gt; de traverser cette existence ? &#192; l'acceptation passive et l&#226;che de la violence commise par les forts sur les faibles ? Ou plus brutalement &#8212; et souverainement &#8212; &#224; la perception que la douleur nue de vivre rel&#232;ve de la lucidit&#233; de reconna&#238;tre la part tragique de nos vies ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s lors, ces derniers vers nous invitent &#224; relire l'ensemble du po&#232;me sous la lueur de cet enseignement, &#233;thique d'une vie qui &#233;chappe &#224; l'&#233;dification morale, mais implique une certaine attitude. C'est que cette le&#231;on est le fruit d'une vie &#224; &lt;i&gt;tenir bon&lt;/i&gt; ; que la vie de Tir&#233;sias devient exemplaire au sens o&#249; elle porte en elle comme un pr&#233;cipit&#233; d'intensit&#233; : de r&#233;volte tue, d'&#233;mancipation au prix de la finitude, d'un parcours totalisant de l'exp&#233;rience humaine qui en donne le prix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; cette relecture, au creux de la ligne narrative, qu'il faut ainsi d&#233;sormais conduire pour penser, dans la forme de ce mythe, les forces encloses en elle &#8212; par quoi la langue, dans l'usage tout &#224; la fois d&#233;sinvolte et sacr&#233; du r&#233;cit source, t&#226;che de &lt;i&gt;relever&lt;/i&gt; le corps du mythe o&#249; la tradition l'a d&#233;pos&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dynamiques des forces &#224; l'&#339;uvre dans les devenirs&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; observer son mouvement comme sa pens&#233;e, on per&#231;oit combien le texte articule en chacun de ses points une conception radicale de la forme et de ses forces : forme instable des corps, alternativement masculin et f&#233;minin ; formes du mythe alt&#233;r&#233; et renouvel&#233; (renouvel&#233; par alt&#233;ration : retrouv&#233;e non pas intacte, mais comme &lt;i&gt;repris&lt;/i&gt;) &#8212; en somme, c'est par le devenir que la forme est travaill&#233;e, autant dire tout &#224; la fois saisie, ni&#233;e et emport&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La dialectique des &lt;i&gt;formes&lt;/i&gt; et des &lt;i&gt;forces&lt;/i&gt; est devenue un lieu commun dans l'approche des &#339;uvres pour t&#226;cher de penser au moins autant les principes d'organisations des objets d'art que ses modes d'approche : &#224; l'intersection esth&#233;tique et &#233;thique, ce n&#339;ud d'articulation pourrait agir comme un r&#233;v&#233;lateur du sujet cr&#233;ateur comme de celui plac&#233; face &#224; la cr&#233;ation. Si la parution, en 1971, de l'&#339;uvre &#233;ponyme de Ren&#233; Huyghe&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ren&#233; Huyghe, Formes et forces. De l'atome &#224; Rembrandt, Paris, Flammarion, 1971.&#034; id=&#034;nh4-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; a pu faire date pour relancer &#8212; m&#234;me sur un mode pol&#233;mique &#8212; cette dialectique, celle-ci s'inscrit dans le temps long des pens&#233;es sur l'art, qui depuis Platon, para&#238;t s'organiser depuis cette articulation de l'Id&#233;e et de ce qui l'agit, de l'objet et du processus, de la forme fix&#233;e et des devenirs cr&#233;ateurs. Avec la fin du XIXe si&#232;cle, le renversement op&#233;r&#233; par Freud, Nietzsche et Marx, ces &#171; ma&#238;tres du soup&#231;on &#187; comme les appelait Paul Ric&#339;ur&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Paul Ric&#339;ur, De l'Interpr&#233;tation : Essai sur Freud, Paris, Seuil, 1965.&#034; id=&#034;nh4-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, marque la fin de la primaut&#233; de la forme, une fin justement plac&#233;e sous le signe de l'inqui&#233;tude et de la d&#233;stabilisation, d'une perte de ma&#238;trise &#224; tous niveaux. S'inaugure sur les plans de la vie de l'esprit, comme de celle des arts ou de la vie commune, l'&#232;re des luttes et des contradictions, des dynamiques formatrices et instables, ou des puissances d'engendrement viennent heurter les &#233;quilibres donn&#233;s, o&#249; les processus ne cessent de bouleverser, litt&#233;ralement, l'image arr&#234;t&#233;e. Litt&#233;rairement, cette &lt;i&gt;lutte&lt;/i&gt; peut ainsi se d&#233;crire suivant les mots de Rimbaud : &#171; Ce fut d'abord une &#233;tude. J'&#233;crivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette r&#233;volution copernicienne de la pr&#233;dilection des forces du vertige contre la fixit&#233; des formes n'a pas seulement affect&#233; l'appr&#233;hension des &#339;uvres, elle a profond&#233;ment contest&#233; la perception de l'artiste comme lieu de la centralit&#233; et de l'origine, et par l&#224; arrach&#233; au &lt;i&gt;sens&lt;/i&gt; le privil&#232;ge de l'interpr&#233;tation comme unique espace de relation &#224; l'&#339;uvre &#8212; elle a m&#234;me pu d&#233;faire les termes de l'&#339;uvre, et ouvert l'espace au &lt;i&gt;d&#233;s&#339;uvrement&lt;/i&gt; comme principe m&#234;me de f&#233;condation de la cr&#233;ation. Dans ce raz-de-mar&#233;e aux lames innombrables, dont les assauts venant de la psychanalyse, des sciences humaines et politiques comme de l'esth&#233;tique ou de la morale ont fait c&#233;der les digues des anciens seigneurs et ma&#238;tres des lieux int&#233;rieurs du corps ou de la cit&#233;, ce qui est emport&#233;, c'est la &lt;i&gt;forme&lt;/i&gt; m&#234;me &lt;i&gt;en tant que formant&lt;/i&gt;, cette &lt;i&gt;Gestalt&lt;/i&gt; aux contours arr&#234;t&#233;s. &#171; Toute litt&#233;rature est assaut contre les fronti&#232;res &#187;, notait Kafka dans son journal. Reste une force d&#233;formante, un geste cr&#233;ateur toujours en &#233;laboration, en invention, repoussant &#224; chaque instant ses propres fronti&#232;res pour mieux en &#233;prouver la plasticit&#233;, pour le dire dans les termes de la critique Catherine Malabou, pour qui la plasticit&#233; est une &#171; structure diff&#233;rentielle de la forme&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Catherine Malabou, La plasticit&#233; au soir de l'&#233;criture. Dialectique, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187; : espace de tension qui fait tenir ensemble l'h&#233;t&#233;rog&#232;ne mouvement incessant des formes. Le mot grec &lt;i&gt;Plassein&lt;/i&gt; d&#233;signe le geste de fa&#231;onner, de former &#8212; de chercher &#224; donner forme. Dans &lt;i&gt;La Ph&#233;nom&#233;nologie de l'Esprit&lt;/i&gt;, Hegel utilisera ce terme pour d&#233;finir la subjectivit&#233; : la plasticit&#233; &lt;i&gt;traduit&lt;/i&gt; le sujet, au sens o&#249; il s'agit de former son propre contenu au-devant de soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste d&#232;s lors, apr&#232;s l'assaut, au lieu m&#234;me des vestiges de l'interpr&#233;tation, dans le face &#224; face avec la logique cr&#233;atrice &#8212; plut&#244;t qu'avec la forme cr&#233;&#233;e &#8212;, et comme en miroir, un processus de subjectivation qui &lt;i&gt;d&#233;forme, configure, d&#233;place.&lt;/i&gt; En tout semble s'op&#233;rer selon la loi de la transformation qui partout agit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En premier lieu, dans le corps de la fable, c'est la forme m&#234;me du corps du personnage qui est l'espace des forces divergentes et recr&#233;atrices. Jeune gar&#231;on, puis femme, puis homme, avant d'&#234;tre ce vieillard aveugle : la transformation affecte les sexes et les &#226;ges dans un parcours instable qui embrasse toute l'exp&#233;rience humaine &#8212; le corps devenant la sc&#232;ne m&#234;me du th&#233;&#226;tre totalisant de la cruaut&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Je veux essayer un f&#233;minin terrible. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le cri de la r&#233;volte qu'on pi&#233;tine, de l'angoisse arm&#233;e en guerre, et de la revendication.&#8232;C'est comme la plainte d'un ab&#238;me qu'on ouvre : &lt;br class='autobr' /&gt;
la terre bless&#233;e crie, mais des voix s'&#233;l&#232;vent, profondes comme le trou de l'ab&#238;me,&lt;br class='autobr' /&gt; et qui sont le trou de l'ab&#238;me qui crie.&#8232;Neutre. F&#233;minin. Masculin. Pour lancer ce cri je me vide.&#8232;Non pas d'air, mais de la puissance m&#234;me du bruit. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je dresse devant moi mon corps d'homme. &lt;br class='autobr' /&gt;
Et ayant jet&#233; sur lui &#171; l'&#339;il &#187; d'une mensuration horrible, place par place, &lt;br class='autobr' /&gt;
je le force &#224; rentrer en moi&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Antonin Artaud, &#171; Le th&#233;&#226;tre de S&#233;raphin &#187; [1936], in Le th&#233;&#226;tre et son (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&#8232;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Rejouant ce cri &lt;i&gt;lanc&#233; dans le vide&lt;/i&gt;, appel&#233; par le vide lui-m&#234;me, la r&#233;&#233;criture de Kae Tempest d&#233;figure le mythe pour l'emplir de nouveau d'une autre forme-force. Ce &#224; quoi s'emploie Tempest, c'est &#224; une version du texte source, dans tous les sens du terme &#171; version &#187; : une sorte de &lt;i&gt;traduction&lt;/i&gt; qui en serait, non une interpr&#233;tation, mais une image jet&#233;e sur le corps de notre monde. En cela ne s'ajuste-t-il jamais &#224; une temporalit&#233; donn&#233;e : ni moderne, ni ancien, ni m&#234;me intemporelle, mais arrach&#233;e &#224; tout temps pour &lt;i&gt;potentiellement&lt;/i&gt; rev&#234;tir chaque &#233;poque afin de mieux les abandonner au fur et &#224; mesure de son trajet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le texte de Kae Tempest &#8212; et avant lui la trame du mythe elle-m&#234;me &#8212; semble illustrer litt&#233;ralement la fluidit&#233; de genre telle qu'il est pens&#233; aujourd'hui, notamment &#224; la lueur des &lt;i&gt;Gender Studies&lt;/i&gt;. Celle-ci se d&#233;finit comme la capacit&#233; du genre &#224; varier au cours du temps, capacit&#233; qui ouvre la possibilit&#233; d'une exp&#233;rimentation du genre propre &#224; l'exploration par-del&#224; les assignations identitaires des expressions du genre : il s'agit de ce qu'Arnaud Alessandrin d&#233;crit comme une autonomisation des identit&#233;s par rapport aux supports habituels que sont l'&#233;tat civil, le droit et la m&#233;decine&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Arnaud Alessandrin, Sociologie des transidentit&#233;s, Paris, Le Cavalier Bleu, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La trajectoire de ce texte ne peut se lire sans &#233;cho avec celle m&#234;me de son auteur&#183;rice, qui revendique pr&#233;cis&#233;ment la non-binarit&#233; comme relevant int&#233;gralement de son &#233;thique de vie et de cr&#233;ation. N&#233;e Kate Tempest en 1985, chanteuse de hip-hop et figure importante de la po&#233;sie contemporaine en Grande-Bretagne, du &lt;i&gt;spoken word&lt;/i&gt; qui m&#234;le po&#233;sie, musique et th&#233;&#226;tre, forme-force d'une &#233;criture port&#233;e vers la sc&#232;ne, autrice, notamment en 2013, du manifeste po&#233;tique &lt;i&gt;Brand New Ancients&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Traduit en fran&#231;ais par Louise Bartlett et D' de Kabal sous le titre Les (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; qui lui a valu une reconnaissance critique et publique, elle a annonc&#233; en 2020 refuser d'&#234;tre d&#233;sormais assign&#233;&#183;e au genre f&#233;minin : elle a fait savoir, en m&#234;me temps que sa non-binarit&#233;, son nouveau pr&#233;nom, Kae.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;J'ai longtemps lutt&#233; pour m'accepter telle que je suis. J'ai essay&#233; d'&#234;tre ce que je pensais que les autres voulaient que je sois afin de ne pas risquer d'&#234;tre rejet&#233;e. Ce fait de me cacher a entra&#238;n&#233; toutes sortes de difficult&#233;s dans ma vie. Et c'est un premier pas vers une meilleure connaissance et un meilleur respect de moi-m&#234;me. J'ai aim&#233; Kate. Mais je commence un processus et j'esp&#232;re que vous viendrez avec moi&#8230; &#192; compter de ce jour, je publierai mes textes et enregistrerai ma musique sous le nom de Kae Tempest. Il se prononce comme la lettre K. C'est un ancien mot anglais qui signifie &#171; oiseau geai &#187;. Les geais sont associ&#233;s &#224; la curiosit&#233;, l'adaptation &#224; de nouvelles situations et au courage. Il peut aussi signifier le choucas, l'oiseau qui symbolise la mort et la renaissance. Ovide a dit que le choucas avait apport&#233; la pluie. Ce que j'aime. Il tire ses racines du mot latin qui signifie &#171; se r&#233;jouir, &#234;tre heureux et prendre du plaisir &#187;. [&#8230;] Pour moi, la question n'est plus de savoir &#171; quand cela va-t-il changer &#187;, mais &#171; jusqu'o&#249; je suis pr&#234;t &#224; aller pour faire face aux changements et les provoquer en moi &#187;. Je veux vivre avec int&#233;grit&#233;. Et mon choix est un pas dans cette direction&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Post Twitter du 6 ao&#251;t 2020.&#034; id=&#034;nh4-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;].&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Un an auparavant, dans un entretien en ligne pour le m&#233;dia anglais &lt;i&gt;Notion&lt;/i&gt;, Tempest &#233;voquait d&#233;j&#224; les pr&#233;mices de cette trajectoire :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Il m'a fallu beaucoup de temps pour &#234;tre capable de me tenir debout avec ma propre &lt;i&gt;queerness&lt;/i&gt; et pour savoir o&#249; je me situe dans le spectre des genres. Ce voyage, pour moi, a &#233;t&#233; un voyage difficile. [&#8230;] &#202;tre capable de me tenir sur sc&#232;ne et d'&#234;tre simplement en ma pr&#233;sence, et dans mon corps, et le fait que je sois m&#234;me l&#224; tout court &#8212; c'est puissant pour quelqu'un dans le public qui traverse son propre voyage avec sa sexualit&#233; ou son genre&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Notion, le 1er ao&#251;t 2019 (en anglais)&#034; id=&#034;nh4-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ces mots r&#233;sonnent &#233;videmment profond&#233;ment avec les termes m&#234;mes du r&#233;cit de Tir&#233;sias, jusque dans son titre : o&#249; &lt;i&gt;Tenir bon&lt;/i&gt; reprend l'image m&#234;me de &#171; se tenir sur sc&#232;ne et d'&#234;tre simplement en ma pr&#233;sence&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;En version originale : &#171; to be able to just stand on stage and just be in my (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. Kae Tempest a choisi de se d&#233;signer elle-m&#234;me par le pronom non-genr&#233; &#8212; &lt;i&gt;They&lt;/i&gt; &#8212; qui, depuis 2019 et son entr&#233;e dans le dictionnaire de r&#233;f&#233;rence de langue anglaise le Merriam-Webster, d&#233;signe (outre le pluriel) une personne dont l'identit&#233; de genre est non-binaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La loi de la transformation travaille partout (dans la forme du mythe ; le corps de Tir&#233;sias ; l'&#233;thique de la cr&#233;ation&#8230;) l'exp&#233;rience esth&#233;tique de sorte que l'artiste comme le spectateur s'&#233;tablissent sur le m&#234;me plan d'immanence de la cr&#233;ation partag&#233;e, toujours en cours, toujours &#224; venir, en devenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l&#224; un ultime &lt;i&gt;trouble dans le genre&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Judith Butler, Trouble dans le genre (traduction Cynthia Kraus), Paris, La (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, pour reprendre le titre de l'ouvrage fondateur de Judith Butler, celui qui affecte le genre m&#234;me de ce texte : po&#232;me, r&#233;cit, th&#233;&#226;tre ? S'il se pr&#233;sente en vers libre, la premi&#232;re ligne du texte est une adresse &#8212; &#171; Imagine &#187; &#8212; qui laisse penser qu'il s'agit d'un monologue adress&#233; : l'adresse est d'ailleurs &#224; plusieurs reprises relanc&#233;e, s'appuyant toujours sur la proposition liminaire : &#171; Imagine ce que &#231;a fait/ De s'&#233;loigner &#224; ce point de la vie et de l'amour, / De savoir que tout ce que tu as su / D&#233;sormais / Ne suffit plus &#187;. [39]. Quelques pages plus avant, l'invitation &#224; l'imagination se faisait plus explicite en appelant le lecteur &#224; co-cr&#233;er le texte, pour devenir la condition vitale de l'image form&#233;e du corps de Tir&#233;sias, de sa vie m&#234;me : &#171; Donne-lui un visage qui est bon, qui appartient / &#192; une femme que tu connais / Qui est forte / Et qui croit qu'il est bon de mal faire. // Donne-lui un corps qui respire qui respire profond&#233;ment la nuit / Qui est chaud, infini ; aussi total que la lumi&#232;re. // Laisse-la vivre. [25]. L'hypotypose se m&#251; donc en cr&#233;ation collective : c'est le lecteur / spectateur qui a charge de faire vivre, puis de laisser vivre (en lui, et en dehors de lui) &#8212; et le texte de s'inventer une th&#233;&#226;tralit&#233; immanente, dans le pr&#233;sent de sa cr&#233;ation, &#233;chapp&#233; de la forme du texte puisque mutil&#233;e de sa force en devenir, il ne peut litt&#233;ralement avoir lieu que dans l'instant de sa procr&#233;ation, qui est celui de sa cr&#233;ation partag&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pr&#233;sences des devenirs : imagination au pouvoir et destitution de l'interpr&#233;tation&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Aller chercher derri&#232;re &#187; &#8212; c'&#233;tait, obsessionnelle, l'indication que ne cessait de rappeler aux acteurs le metteur en sc&#232;ne Malte Schwind lors du travail autour de ce texte&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Un tel travail peut s'entendre dans l'enregistrement disponible avec cette (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Chercher derri&#232;re &#171; la &lt;i&gt;persona&lt;/i&gt; &#187;, non pas devant elle pour emp&#234;cher de fixer le sens, afin de s'interdire d'imposer une image qui pr&#233;existe &#224; la diction. Chercher &lt;i&gt;derri&#232;re&lt;/i&gt; serait s'ouvrir &#224; ce qui &#233;chappe et renoncer pour l'acteur &#224; toute emprise sur le mot et son sens pr&#233;jug&#233;. Quelque chose d&#232;s lors parlerait malgr&#233; soi, en soi : &#224; travers soi. Par ce qui vient derri&#232;re arrive ce qu'on n'a pas anticip&#233; et qui &#233;chappe &#224; la ma&#238;trise. Cette recherche paradoxale de la non-ma&#238;trise obtenue par le travail fut pr&#233;cis&#233;ment le but du travail : se discipliner &#224; l'indiscipline ; agir pour c&#233;der ; l&#226;cher, par un effort puissant la ma&#238;trise du sens. Ces moyens visent &#224; un seul but : rendre possible l'alt&#233;ration de l'acteur par le mot qui en retour, une fois prononc&#233;, revient vers lui et l'affecte : le transforme. L'alt&#233;rit&#233; est la voie vers l'alt&#233;ration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette qu&#234;te de la non-ma&#238;trise du sens, ce refus de l'interpr&#233;tation de la part de l'interpr&#232;te se joue ainsi au pr&#233;sent de la prof&#233;ration et de l'action, au pr&#233;sent du pr&#233;sent pour ainsi dire &#8212; et poss&#232;de ses points d'appui d&#233;cisifs par o&#249; s'engendrent tous les autres devenirs. Ce sont quelques s&#233;quences dans le r&#233;cit qui pourrait para&#238;tre anodin et qui porte paradoxalement moins sur les moments de devenirs que sur les temps d'apparentes latences.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Il y a la balan&#231;oire en corde, &lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a la baignoire cass&#233;e. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a son nom dans l'&#233;corce. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a les arbres, &lt;br class='autobr' /&gt;
Si fins et si nus &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans le maigre sous-bois. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; peine une for&#234;t, &lt;br class='autobr' /&gt;
Les derni&#232;res traces de vert que le gris a fini d'effacer &lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a la cha&#238;ne de v&#233;lo dont personne ne voulait, &lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a une chaussure d'enfants &lt;br /&gt;&#8212; pourvu qu'ils aillent bien [17].&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;L'expression faussement enfantine : &#171; il y a &#187;. C'est la formule de l'intemporalit&#233;, de la neutralit&#233;, de l'anonymat, de la passivit&#233;. &#171; Une passivit&#233;, &#233;crit Maurice Blanchot dans &lt;i&gt;Le Pas au-del&#224;&lt;/i&gt;, o&#249; toute d&#233;cision de dire est d&#233;j&#224; tomb&#233;e. &#187; Il n'y a plus que le dit, hors la volont&#233;. &#171; Il y a &#187; d&#233;signe d&#232;s lors un existant qui se soustrait &#224; tout sens, &#224; toute direction, qui est inerte, pesant, r&#233;fractaire &#224; toute ph&#233;nom&#233;nologie, qui est, chez le philosophe Emmanuel L&#233;vinas &#171; l'inassumable de notre temps &#187;, ce qui menace la conscience, entendue comme le mode d'&#234;tre de l'existence du sens, et se situe par cons&#233;quent hors du langage. &#171; La notion d' &#8220; Il y a&#8221; (commente Jean-Luc Lannoy en lisant l'&#339;uvre de L&#233;vinas) d&#233;signe cet arrachement au monde et cette non-co&#239;ncidence du sujet avec lui-m&#234;me, une impossibilit&#233; pour celui-ci d'&#234;tre origine et commencement, un &#233;ternel retour du m&#234;me o&#249; se meurt le sens et le sujet avec lui&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Lannoy Jean-Luc. &#171; &#8216;&#8216;Il y a'' et ph&#233;nom&#233;nologie dans la pens&#233;e du jeune (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; De fait, ce que propose Malte Schwind revenait &#224; se saisir th&#233;&#226;tralement et du point de vue de l'acteur &#224; la qu&#234;te elle-m&#234;me du temps et son projet : la non-co&#239;ncidence du sujet n'est une mort que dans la mesure o&#249; celle-ci fait na&#238;tre un autre sujet, ou plut&#244;t, un mouvement de subjectivation toujours en cours. En effet, cette &#171; impossibilit&#233; d'&#234;tre origine et commencement &#187;, n'est-ce pas l&#224; la d&#233;finition m&#234;me du devenir ? Les deux moments d'&#171; Il y a &#187; dans le texte pr&#233;c&#232;dent &#224; chaque fois la rencontre avec les serpents : comme si se jouait l&#224; le surgissement d'un pr&#233;sent en devenir, d&#233;nu&#233; de signes avant-coureurs, portant trace d'un pass&#233; perdu (la chaussure d'enfants, signe de quelles horreurs ?), d'un &#224;-venir possible, y compris celui de la destruction (le gris du b&#233;ton qui remplace le vert des for&#234;ts).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En somme, c'est dans la po&#233;tique m&#234;me que s'inscrit ce champ de forces des devenirs, non pas uniquement dans le th&#232;me narratif, les motifs ou les enjeux : c'est par l'&#233;criture qui rend disponible un pr&#233;sent dress&#233; comme processus de d&#233;faite du sujet et de renouement d'une autre mani&#232;re de devenir &#8212; par la non-binarit&#233;, le sujet pluriel et collectif, ou l'absence m&#234;me de sujet propre &#8212;, que se conqui&#232;rent les territoires intimes des fictions politiques.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Il y a un caddie &lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a des cl&#233;s &lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a une aub&#233;pine &lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a un marronnier &lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a un pr&#233;servatif usag&#233; &lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a une vieille lampe de bureau &lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a un joli marron&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#199;a c'est du sang ou du ketchup ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Oiseaux dans les branches &lt;br class='autobr' /&gt;
Lumi&#232;re dans l'obscurit&#233; &lt;br class='autobr' /&gt;
Comme si les buissons avaient du sable entre les orteils&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;l&#224; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Juste l&#224;. [33]&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#171; Quel est ce long cheminement de l'homme vers soi-m&#234;me ? &#187; se demandait Max Blecher. Il faudrait pr&#233;ciser que soi-m&#234;me n'est pas celui de son origine, et que pour Kae Tempest, cela passe par d&#233;faire l'homme de son genre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui se d&#233;fait ainsi, c'est le principe m&#234;me d'interpr&#233;tation du sens comme &#233;tablissement d'une identit&#233; entre une origine et un but : comme s'il existait un sens en amont que la diction permettait de retrouver, de r&#233;installer. L'interpr&#233;tation du sens devient n&#233;cropole de la signification, tombeau des sens qu'il enclot entre les parois de la volont&#233;. Celle-ci st&#233;rilise en effet la possibilit&#233; de diffusion des sens. Toute interpr&#233;tation devrait donc au contraire se faire contre l'interpr&#233;tation : il s'agirait ainsi de rendre disponible la saisie des sensations, de ce qui affecte l'&#234;tre de l'inconnu qu'il porte et qu'il rend sensible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ad libitum&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque la d&#233;esse lui arrache les yeux, Tir&#233;sias est d&#233;nu&#233; de la possibilit&#233; de voir : sa douleur ouvre la voie pourtant &#224; une autre vision : cette m&#233;taphorisation du renoncement de l'interpr&#233;tation au profit de l'imagination n'&#233;vacue pas l'enjeu de la douleur qui l'affecte &#8212; et la joie de ce texte ne masque rien des blessures travers&#233;es par l'exp&#233;rience queer de la non-binarit&#233;. Mais Tir&#233;sias se tient debout &#8212; et tient bon : tout comme le&#183;a po&#232;te, devant Tir&#233;sias et sa douleur. &lt;i&gt;Devant la douleur des autres&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Susan Sontag, Devant la douleur des autres [traduction Fabienne (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; est le titre d'un ouvrage de Susan Sontag. Devant la prolif&#233;ration des images, cette pens&#233;e n'a eu de cesse de formuler une critique puissante de la surench&#232;re herm&#233;neutique, &#233;crivant sans rel&#226;che &#171; contre l'interpr&#233;tation &#187; (autre titre d'un de ses ouvrages&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Susan Sontag, Contre l'interpr&#233;tation [traduction Philippe Blanchard], in (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;). Pour Susan Sontag, penser contre l'interpr&#233;tation, c'est en faire un probl&#232;me : c'est penser ce que l'art nous fait et non ce qu'il dit. &#202;tre po&#232;te, l'&#234;tre intens&#233;ment, ce n'est pas donner de la voix, hausser le ton, ajouter avec v&#233;h&#233;mence du discours au discours, saturer l'interpr&#233;tation, surcharger le sens : mais produire des alt&#233;rations &#8212; il revient &#224; l'acteur et l'actrice de m&#234;me de se situer &#224; la hauteur de cette exp&#233;rience humaine de la transformation pour retenir le sens pour mieux donner &#224; voir ce qui pourrait en traverser la s&#233;cheresse manifeste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tir&#233;sias n'est que la premi&#232;re partie de &lt;i&gt;Hold Your Own &lt;/i&gt; &#8212; une ample seconde partie fait suite, comme un pli dialectique, (d&#233;) form&#233;e d'une constellation de quarante-deux textes brefs de nature h&#233;t&#233;rog&#232;ne, o&#249; s'entend la voix singuli&#232;re d'un trajet de transformation scand&#233;e par quatre sous-s&#233;quences : &#171; &#202;tre enfant &#187;, &#171; &#202;tre femme &#187;, &#171; &#202;tre homme &#187;, &#171; Profit aveugle &#187;. Ces s&#233;quences red&#233;ploient donc les stations du drame de Tir&#233;sias. La dramaturgie de cette composition semble nous dire qu'au terme de l'exp&#233;rience du personnage (et du lecteur), tout est &#224; refaire, encore et encore. Le po&#232;me dans son ensemble est &#224; l'image de la microstructure du vers &#8212; versus est ce sillon d'&#233;criture qui retourne le texte, et par son mouvement de va-et-vient, de retournement et d'enfouissement, &#233;labore l'humus du sens pour faire jaillir ce qui d&#233;joue le sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au fil de ces nombreux textes se dessine un portrait de Kae Tempest en enfant humili&#233;e et en col&#232;re, en jeune femme amoureuse et &#233;conduite, en homme m&#233;lancolique et solitaire, en aveugle lumineuse sans illusion sur le destin apocalyptique du monde, mais en qu&#234;te d&#233;sesp&#233;r&#233;e, au nom m&#234;me de l'absence d'espoir, de beaut&#233; et de d&#233;sir. Ce portrait en images toujours relanc&#233;es et sans cesse interrompues ne se fige jamais dans un clich&#233; saisissant la v&#233;rit&#233; de l'&#234;tre &#8212; il est bien au contraire &#233;pars et fragmentaire, ob&#233;issant &#224; la loi de l'&#233;cho et de la diffraction, de la d&#233;chirure et du recommencement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une certaine th&#233;ologie consid&#232;re que le monde n'a pas &#233;t&#233; cr&#233;&#233; d&#233;finitivement, mais qu'il ne cesse de se cr&#233;er, chaque instant. De m&#234;me en est-il de ce texte et de la conception du monde et de l'&#234;tre dont il t&#233;moigne : cette deuxi&#232;me partie ne cesse pas de reprendre le fil, de lutter contre la forme pour mieux produire des forces de dispersion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'&lt;i&gt;&#338;dipe Roi&lt;/i&gt; de Pasolini, c'est Julian Beck qui jouait Tir&#233;sias : il revenait au fondateur du Living Theater d'endosser le r&#244;le de l'aveugle aux milles vies et aux d&#233;sirs plus nombreux encore, sur qui &#233;tait tomb&#233; le malheur de v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tir&#233;sias, Artaud, Butler, L&#233;vinas, Beck. Dans un po&#232;me, Kae Tempest remue les cendres : celles de Chopin, de Joyce, de Bukowski : toutes ombres qui exigent, qui nous observent, qui refusent de nous juger, et aupr&#232;s de qui on chemine. &#171; Rappelez-vous les vieux chiens qui se battirent si bien : Hemingway, C&#233;line, Dosto&#239;evski, Hamsun &#187;. Les vieux chiens qui se battirent si bien (c'est le titre du po&#232;me) se rappellent &#224; nous : &#171; Et tu dis leurs noms &#224; haute voix quand tu marches dans la ville au milieu de la nuit, et tu te sens proche de quelque chose d'intemporel ; comme si quelqu'un t'avait juste allong&#233; sur le dos et montr&#233; le ciel &#187; [119].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tel se d&#233;signe du c&#339;ur m&#234;me du texte, son usage et sa t&#226;che, sa fonction. Le contraire du sens. Il suffit de fermer les yeux, de murmurer des noms. D'imaginer. Les ombres reviennent, elles appellent.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_11759 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_5066-2.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_5066-2.jpg?1676277375' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb4-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Kae Tempest, &lt;i&gt;&#201;treins-toi,&lt;/i&gt; traduction Louise Bartlett, Paris, L'Arche, 2021, p. 15. Par la suite, les r&#233;f&#233;rences seront directement donn&#233;es dans le corps de l'article.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;On utilisera ce pronom &#8211; entr&#233; dans le dictionnaire Robert en 2021 &#8211; pour d&#233;signer Tir&#233;sias &#224; l'issue de ses changements.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Si le coup que vous avez re&#231;u / Est si puissant qu'il peut changer totalement le destin de son auteur, cette fois encore je vous frapperai &#187;. Apr&#232;s avoir frapp&#233; ces m&#234;mes serpents, il r&#233;int&#233;grera son aspect primitif, et le sexe qu'il avait &#224; son naissance &#187;. Ovide, &lt;i&gt;Les M&#233;tamorphoses&lt;/i&gt;, III, 328-331.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Titre en fran&#231;ais du roman de Jack Kerouac, publi&#233; en 1958 sous le titre original &lt;i&gt;The Dharma Bums,&lt;/i&gt; et qui &#233;voque les vies de plusieurs po&#232;tes am&#233;ricains de la &lt;i&gt;Beat Generation &lt;/i&gt; : Gary Snyder, Allen Ginsberg, Neal Cassady&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;On peut en effet reconna&#238;tre dans le portait de Tir&#233;sias un &#233;cho aux premiers vers de &lt;i&gt;Howl&lt;/i&gt; : &#171; I saw the best minds of my generation destroyed by madness, starving hysterical naked, / dragging themselves through the negro streets at dawn looking for an angry fix, / angelheaded hipsters burning for the ancient heavenly connection to the starry dynamo in the machinery of night, / who poverty and tatters and hollow-eyed and high sat up smoking in the supernatural darkness of cold-water flats floating across the tops of cities contemplating jazz,&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ren&#233; Huyghe, &lt;i&gt;Formes et forces. De l'atome &#224; Rembrandt&lt;/i&gt;, Paris, Flammarion, 1971.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Paul Ric&#339;ur, &lt;i&gt;De l'Interpr&#233;tation : Essai sur Freud&lt;/i&gt;, Paris, Seuil, 1965.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Catherine Malabou, &lt;i&gt;La plasticit&#233; au soir de l'&#233;criture. Dialectique, destruction, d&#233;construction&lt;/i&gt;, Paris, L&#233;o Scheer, 2005.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Antonin Artaud, &#171; Le th&#233;&#226;tre de S&#233;raphin &#187; [1936], in &lt;i&gt;Le th&#233;&#226;tre et son double &lt;/i&gt; [1938], Paris, Gallimard, coll. &#171; Folio &#187;, p. 223-224.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Arnaud Alessandrin, &lt;i&gt;Sociologie des transidentit&#233;s&lt;/i&gt;, Paris, Le Cavalier Bleu, 2018, p. 48 et suivantes.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Traduit en fran&#231;ais par Louise Bartlett et D' de Kabal sous le titre &lt;i&gt;Les Nouveaux Anciens,&lt;/i&gt; Paris, L'Arche, 2017.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Post &lt;a href=&#034;https://twitter.com/kaetempest/status/1291396030794260483?s=21&amp;t=InvhF0ZOBuemQaaillaGPA&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Twitter du 6 ao&#251;t 2020&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Notion&lt;/i&gt;, &lt;a href=&#034;https://notion.online/kate-tempest&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;le 1er ao&#251;t 2019&lt;/a&gt; (en anglais)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;En version originale : &#171; to be able to just stand on stage and just be in my presence, and in my body &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Judith Butler, &lt;i&gt;Trouble dans le genre &lt;/i&gt; (traduction Cynthia Kraus), Paris, La D&#233;couverte, 1990 [2005 en France].&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Un tel travail peut s'entendre dans l'enregistrement disponible avec cette revue.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Lannoy Jean-Luc. &#171; &#8216;&#8216;Il y a'' et ph&#233;nom&#233;nologie dans la pens&#233;e du jeune L&#233;vinas. &#187;, in &lt;i&gt;Revue Philosophique de Louvain&lt;/i&gt;, Quatri&#232;me s&#233;rie, tome 88, n&#176;79, 1990. pp. 369-394.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Susan Sontag, &lt;i&gt;Devant la douleur des autres &lt;/i&gt; [traduction Fabienne Durand-Bogaert], &#201;diteur Christian Bourgois, 2003.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Susan Sontag, &lt;i&gt;Contre l'interpr&#233;tation &lt;/i&gt; [traduction Philippe Blanchard], in &lt;i&gt;Sur la photographie&lt;/i&gt; [1966], &#201;diteur Christian Bourgois, 2008.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Edward Bond | Th&#233;&#226;tre de la guerre civile </title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/recherches-articles-communications/article/edward-bond-theatre-de-la-guerre-civile</link>
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		<dc:date>2023-11-01T17:18:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Article paru en novembre 2023, dans la Revue &lt;i&gt;Registres&lt;/i&gt;, Presses Sorbonne Nouvelle&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/recherches-articles-communications/" rel="directory"&gt;RECHERCHES | ARTICLES &amp; COMMUNICATIONS&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/img_1542.jpg?1698867053' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/img_1545.jpg?1698867060&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Un an tout juste apr&#232;s sa publication, je reprends ici mon article publi&#233; dans la revue &lt;i&gt;&lt;a href=&#034;https://iret.fr/fr/la-revue-registres/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Registres&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; n&#176;23, paru aux Presses Sorbonne Nouvelle au sein du dossier &#171; &lt;a href=&#034;https://www.fabula.org/actualites/109598/registres-n--la-nudite-dans-les-arts-de-la.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Entre tragique et comique : Edward Bond aux extr&#234;mes &#187;&lt;/a&gt;, coordonn&#233; par J&#233;r&#244;me Hankins (p. 194-203).&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La revue rassemble les Actes du colloque &#171; Edward Bond, un tragique pour le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div class='spip_document_12179 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_1547.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_1547.jpg?1698866826' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;small&gt;
&lt;div style=&#034;text-align:right;&#034;&gt;Je parle dans la col&#232;re&lt;br&gt;
Agrippa d'Aubign&#233; &lt;br/&gt;
&lt;br&gt;
&lt;div style=&#034;text-align:right;&#034;&gt;First there was the theatre of people and animals, &lt;br&gt;then of people and the devil. &lt;be&gt;Now we need the theatre of people and people.&lt;br&gt;
&lt;div style=&#034;text-align:right;&#034;&gt;	Edward Bond&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;/center&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Comment nommer notre pr&#233;sent et placer dans ce nom le d&#233;sir rageur de le rendre inacceptable ? Peut-&#234;tre par ce mot gr&#226;ce auquel tout pr&#233;sent pourrait &#234;tre nomm&#233;, mot par lequel pr&#233;cis&#233;ment l'Iliade d'Hom&#232;re commence, et avec lui, toute litt&#233;rature qui voudrait ne pas s'en tenir l&#224;, et chanter malgr&#233; tout, le tragique de toute histoire : &#171; Chante, &#244; Muse, la col&#232;re d'Achille, fils de P&#233;l&#233;e, col&#232;re funeste, qui causa tant de malheurs aux Grecs, qui pr&#233;cipita dans les enfers les &#226;mes courageuses de tant de h&#233;ros, et rendit leurs corps la proie des chiens et des vautours. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais qu'est-ce que la col&#232;re, au juste &#8212; et pourquoi est-elle &#224; l'initiale de ces deux forces, le chant et la trag&#233;die, col&#232;re qui en est m&#234;me l'articulation n&#233;cessaire ?&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;La col&#232;re fait deux choses, soutient Pierre Pachet : elle modifie le monde autour de celui qui est en col&#232;re &#8212; en effet, elle peut faire commencer des r&#233;volutions ou des r&#233;voltes &#8212;, mais elle change aussi celui qui en est le si&#232;ge. Elle le rend &#224; ses propres yeux plus fort, quasi invuln&#233;rable ou invincible. C'est un de ces buts, on pourrait dire, physiologiques. Dans l'&#233;volution, si la col&#232;re est venue aux primates que nous sommes, c'est sans doute justement pour nous pr&#233;parer &#224; certains types de combats&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;nregistrement diffus&#233; par France Culture lors de l'&#233;mission &#171; En compagnie (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Ainsi la col&#232;re poss&#232;de-t-elle, brutalement, instinctivement, puissamment, une lanc&#233;e politique, si par ce mot de politique on donne le sens minimal et premier de cette tension qui postule que le monde peut &#234;tre transform&#233;, que cette transformation commence par la sienne propre, mais que ces transformations ne s'arrachent qu'au prix des luttes. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cependant, la col&#232;re n'est pas seulement cette brutalit&#233; pure qui ne rel&#232;verait que de la force. Imm&#233;diatement, Pierre Pachet la lie &#224; une &#233;nonciation.&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;La col&#232;re est volontiers lyrique : il y a des col&#232;res inarticul&#233;es, bien s&#251;r, mais la col&#232;re on pourrait dire &#8212; j'ai essay&#233; de l'&#233;tudier, par exemple chez P&#233;guy &#8212; que la col&#232;re, chez l'homme le plus inculte, cherche un rythme, cherche une r&#233;gularit&#233;. Il me semble que les hommes, ou les femmes bien entendu, spontan&#233;ment lorsqu'ils parlent d'amour cherchent quelque chose de beau dans l'expression, aussi incultes soient-ils &#8212; c'est certainement une des sources du sentiment du beau &#8211;, mais la col&#232;re est aussi donatrice de rythme, donatrice de r&#233;gularit&#233; dans son emportement m&#234;me. &#201;videmment ce sont d'autres formes de beaut&#233;. La col&#232;re est horrible aussi, mais elle cherche : elle cherche par exemple &#224; marteler, elle chercher &#224; r&#233;it&#233;rer, elle cherche &#224; se relancer ; elle est une fa&#231;on de puiser en soi une &#233;nergie qui peut &#234;tre en effet une des sources de l'art oratoire, de l'invention intellectuelle, de la pr&#233;cision, en m&#234;me temps qu'une source de destruction&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pierre Pachet a dirig&#233; la publication de l'ouvrage Col&#232;re, instrument des (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; .&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Ainsi la col&#232;re pourrait &#234;tre cette liaison du politique et du po&#233;tique : une expression qui contiendrait en elle-m&#234;me une r&#233;sistance, une critique, une langue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est cette col&#232;re qui pourrait qualifier la dramaturgie des trois derni&#232;res pi&#232;ces publi&#233;es &#224; ce jour par Edward Bond, dans un recueil paru en France en 2015 chez L'Arche&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Edward Bond, Le Bord, Le Bol affam&#233;, Les routes de la col&#232;re, L'Arche, 2015. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#8212; avec des traductions de J&#233;r&#244;me Hankins : &lt;i&gt;The Edge&lt;/i&gt; [2011] (&lt;i&gt;Le Bord&lt;/i&gt;) ; &lt;i&gt;The Broken Bowl&lt;/i&gt; [2012] (&lt;i&gt;Le Bol affam&#233;&lt;/i&gt;) ; &lt;i&gt;The Angry Roads &lt;/i&gt; [2013] (&lt;i&gt;Les Routes en col&#232;re&lt;/i&gt;)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pour plus de visibilit&#233;, les renvois aux pages de cet ouvrage se feront dans (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Col&#232;re qui, loin d'&#234;tre un sentiment, anime ici la structure des pi&#232;ces et leur donne sens et port&#233;e, rythme, pulsation et beaut&#233;, et terreur. Ce sont trois pi&#232;ces o&#249; la col&#232;re est la langue de la d&#233;chirure et de la d&#233;cision. Celles o&#249; Bond affronte les enjeux de la s&#233;paration, c'est-&#224;-dire de l'autonomie. Celles o&#249; l'auteur britannique donne une nouvelle mesure &#224; son &#233;change avec l'adolescence comme espace et temps o&#249; se nomme avec vigueur l'affirmation d'une conscience autonome : la d&#233;chirure est le moment de la crise, o&#249; seul peut &#234;tre d&#233;sign&#233; le &lt;i&gt;je&lt;/i&gt; lib&#233;rateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces trois pi&#232;ces s'unissent par leur vague motif et leur adresse : pi&#232;ces adolescentes, elles racontent toutes trois les conflits qui unissent et d&#233;chirent le tissu familial. Destin&#233;es &#224; la compagnie Big Brum Theater in Education de Birmingham, elles s'adressent &#224; un jeune public, mais fraient dans des territoires de grande complexit&#233;. Elles rev&#234;tent toutes l'illusion de l'apparence r&#233;aliste : pi&#232;ces d'int&#233;rieur entre les murs d'appartements qui pourraient &#234;tre les n&#244;tres, endoss&#233;es par des corps qui jouent la com&#233;die de la famille, sa trag&#233;die. Et pourtant, chacune rev&#234;t les accents all&#233;goriques d'un drame qui r&#233;sonnent au-del&#224; de son simple propos. Toutes trois mettent en jeu une guerre &#8212; livr&#233;e brutalement et avec les poings, ou larv&#233;es, &#224; demi-mot. Une guerre entre les g&#233;n&#233;rations et en chacun des personnages, en chacun des mondes que l&#232;vent, bri&#232;vement, ces pi&#232;ces qui sont autant de coups battus sur le corps du monde. Une guerre civile en r&#233;ponse aux guerres, quasi invisibles, que m&#232;nent nos gouvernants. Car la guerre a chang&#233; de nature : elle n'est plus aujourd'hui l'affrontement de deux camps constitu&#233;s qui organisent enti&#232;rement les forces &#233;conomiques et morales d'une nation vers ce but, mais a d&#233;sormais lieu partout et en m&#234;me temps, se d&#233;fait des fronti&#232;res, des conventions et des trait&#233;s : son objectif m&#234;me, purement id&#233;ologique, devient abstrait. Ce que Bond voudrait faire, c'est reconqu&#233;rir l'enjeu martial pour le rendre de nouveau visible, et le mener contre lui-m&#234;me, non au nom de la destruction, mais pour reconqu&#233;rir des espaces politiques de vies qui vaillent cette peine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Le Bord&lt;/i&gt;, un fils est &#224; la veille de quitter son foyer pour &#171; l'autre bout du monde &#187;, et sa m&#232;re, veuve, voudrait que cette derni&#232;re soir&#233;e se passe sans heurt &#8212; mais un &#201;tranger, un sans abri que le jeune a crois&#233; cette nuit-l&#224; allong&#233; sur le sol ivre de fatigue ou d'alcool, frappe &#224; la porte et accuse le jeune gar&#231;on de lui avoir vol&#233; son portefeuille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Le Bol affam&#233;&lt;/i&gt;, une famille tente de vivre comme si dehors, dans un monde post-apocalyptique, tout continuait comme avant. Il n'y a pourtant plus de nourriture et plus d'organisation sociale, seulement un vent violent qui entre par effraction et saccage tout. La jeune fille s'est invent&#233; un ami imaginaire qu'elle refuse de laisser mourir de faim.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Les Routes en col&#232;re, &lt;/i&gt; c'est un fils qui voudrait enfin obtenir des explications sur le d&#233;part de la m&#232;re, autrefois &#8212; mais le p&#232;re est depuis muet et ne s'adresse qu'en frappes rageuses sur la table.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La basse continue de ces trois pi&#232;ces est une col&#232;re sourde &#8212; et non pas muette, quand bien m&#234;me elle s'exprime le plus souvent secr&#232;tement, parfois &#224; mots couverts et souvent par d&#233;tours, et fuites, ou coups. Mais la col&#232;re est toujours ce qui travaille ces pi&#232;ces parce qu'elle para&#238;t finalement ce qui, dans les oppositions, seule unit les figures et tient ensemble la possibilit&#233; qu'il y ait encore quelque chose &#224; dire, et &#224; faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire ces trois pi&#232;ces sous l'angle de la col&#232;re &#8212; et prenant cette col&#232;re non comme un affect, mais comme une po&#233;tique qui serait structure et dynamique, rapport au monde et &#224; la langue &#8212;, ce serait t&#226;cher de voir ce que l'&#233;criture r&#233;cente de Bond fouille et ce qui l'anime, en percevoir sa politique qui serait moins un programme qu'un cri, qu'un appel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car, au fond, de quoi t&#233;moigne la col&#232;re ? De ce &#224; quoi on tient. Si la col&#232;re est une exp&#233;rience mal consid&#233;r&#233;e, c'est parce qu'elle para&#238;t cette &#233;motion contre laquelle la civilit&#233; proteste &#8212; et en effet, on peut lire toute l'histoire des civilisations occidentales comme un travail acharn&#233; contre la col&#232;re, cet exc&#232;s, ce d&#233;bordement, cette guerre livr&#233;e au-dehors. Mais si une histoire de la col&#232;re est &#224; &#233;crire, sa contre-histoire contemporaine est aussi &#224; affirmer, qui serait une contre-insurrection salvatrice, un d&#233;bord surgi l&#224; o&#249; la civilisation polic&#233; n'a pu b&#226;tir que des ruines, du silence et de l'indiff&#233;rence. Ainsi, la col&#232;re est toujours un mouvement qui se jette contre un monde. D&#232;s lors, il ne s'agit pas de faire de la col&#232;re une valeur en soi : et Bond est loin d'&#234;tre un th&#233;oricien qui se d&#233;barrasserait des corps et des contextes. Le dramaturge anglais sait trop que la col&#232;re ne peut avoir de sens en tant que tel, mais qu'elle est toujours li&#233;e &#224; l'enjeu de la valeur. C'est pourquoi les personnages de Bond se mettent en col&#232;re lorsque quelque chose &#224; quoi ils tiennent est n&#233;glig&#233;, tenu pour peu, et par d'autres ni&#233;. Ce quelque chose peut &#234;tre eux-m&#234;mes &#8212; mais le ressentiment ne fonde pas une po&#233;tique, encore moins une politique &#8212;, il est plus souvent tout &#224; fait autre chose : un &#233;tat du monde, un Autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Exemplaire &#224; cet &#233;gard est la col&#232;re de la Jeune Fille du Bol affam&#233;, qui proteste contre le m&#233;pris vou&#233; &#224; son ami qui n'existe pas. Sa col&#232;re est en quelque sorte pure, impossible &#224; sermonner ou r&#233;duire : elle ne peut que se d&#233;velopper, puisque son p&#232;re et sa m&#232;re ne voient pas cet Autre qu'elle prot&#232;ge, d&#233;fend, jusqu'&#224; vouloir le nourrir alors qu'il n'y a presque plus de nourriture pour eux. Le monde qu'&#233;rige Bond autour d'eux, ce r&#233;el d'anticipation, n'existe que comme cadre &#224; l'&#233;laboration de cette col&#232;re &#233;minemment puissante, puisque port&#233;e au nom d'une alt&#233;rit&#233; irr&#233;ductible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La col&#232;re d&#232;s lors ne dit pas je, elle tente toujours de dire nous. Elle est l'expression de ceux qui sont intimement bless&#233;s par un affront fait &#224; la r&#233;alit&#233; ou aux autres. Et c'est dans cette dialectique du je et du nous que ce lyrisme se tisse : depuis Nerval, on sait bien que le lyrisme est cet arrachement de je &#224; l'autre, cette lanc&#233;e de l'attribut de sujet vers son alt&#233;rit&#233; pulv&#233;ris&#233; en fragments infiniment &#233;trangers soi : &#171; Je suis le T&#233;n&#233;breux, - le Veuf, - l'Inconsol&#233;, / Le Prince d'Aquitaine &#224; la Tour abolie : / Ma seule &#201;toile est morte, - et mon luth constell&#233; / Porte le Soleil noir de la M&#233;lancolie&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;G&#233;rard de Nerval, &#171; El Deschichado &#187;, in Les Filles de feu, &#171; Les Chim&#232;res &#187; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; . &#187;. Ce lyrisme de la modernit&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Lyrisme auquel r&#233;pondent les formules rimbaldiennes, notamment &#171; Je est un (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; est un lyrisme par nature politique parce qu'il engage un commun, des valeurs au nom de quoi la parole soudain s'&#233;l&#232;ve : &lt;i&gt;l&#232;ve la voix.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chacune de ses pi&#232;ces s'organise dans un monde suffisamment vague pour &#234;tre universellement reconnu, et s'ancre dans un rapport au monde puissamment investi par les objets, les relations qui construisent des histoires pass&#233;es et &#224; venir. C'est index&#233; &#224; un r&#233;el que se fabrique &#224; la fois patiemment dans la situation et bri&#232;vement dans l'&#233;conomie de pi&#232;ces assez courtes tout un monde insupportable qu'il faut &#224; tout prix quitter, ou avec lequel en finir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le monde du &lt;i&gt;Bord&lt;/i&gt;, que le jeune homme va laisser, et qui est symbolis&#233; par l'&#201;tranger, dont le corps est lourd et encombre &#8211; d'abord la chauss&#233;e, puis tout l'horizon de l'espace et du temps, puisque sa menace emp&#234;che le jeune homme de partir ; c'est le monde situ&#233; vers l'an 2077 du &lt;i&gt;Bol Affam&#233;,&lt;/i&gt; monde fant&#244;me laiss&#233; &#224; son propre vide, au vent qui l'emplit &#8212; et c'est pourquoi sans doute le geste de la Jeune Fille de le peupler d'un Ami imaginaire est salutaire, dans sa folie ; c'est le monde des Routes de la col&#232;re qui ne passe pas, ne peut pas passer pour le Jeune Homme tant que la v&#233;rit&#233; n'aura pas &#233;t&#233; dite sur le d&#233;part de sa m&#232;re. Ce serait donc contre ces mondes, abjects, insupportables, ali&#233;nants, que la col&#232;re s'exprimerait pour opposer d'autres mondes, d'autres r&#233;alit&#233;s, d'autres v&#233;rit&#233;s &#8212; plus &#233;mancipatrices. Et il est &#233;videmment r&#233;v&#233;lateur que dans ces trois pi&#232;ces, ce sont les trois jeunes enfants qui sont saisis de cette col&#232;re, ou qui poss&#232;dent de telles col&#232;res : &#171; J'ai des col&#232;res. J'serre les poings. Envie d'cogner quelqu'un. Le foutre &#224; terre &#187;, dit Ron dans &lt;i&gt;Le Bord&lt;/i&gt; [36].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ces col&#232;res font face &#224; d'autres col&#232;res : d'autres mondes que d'autres figures d&#233;fendent. Car si la col&#232;re n'a pas de sens en soi, elle ne vaut aussi qu'en regard d'autre face auxquelles elles livrent combat. &#192; la col&#232;re de Ron contre le monde vil des adultes r&#233;pond celle de l'&#201;tranger, figure all&#233;gorique d'un vieux monde, immobile et &#233;puis&#233; :&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;La fatigue me submerge. J'ai pas de cauchemars quand je dors. Je me r&#233;veille, je vois que rien n'a chang&#233;, je fais un cauchemar&#8230; J'&#233;tais quelque part de vide et y avait des gouttes d'eau qui giclaient dans une flaque. Je me suis r&#233;veill&#233; et c'&#233;tait vous qui pleuriez &#224; l'int&#233;rieur de moi. [34]&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Cette col&#232;re du vieil homme contre l'adolescent se porte d'abord contre le vol de portefeuille, et ce vol peut faire figure de passage &#8212; de rite qui ferait basculer l'enfant vers ce monde adulte. Mais la dramaturgie de Bond est retorse et refuse de suivre ces canevas convenus. Le jeune homme n'a en fait rien vol&#233; : le portefeuille est toujours rest&#233; en possession de l'&#201;tranger, qui ne renonce cependant pas &#224; sa col&#232;re. Celle-ci prend des accents plus profond&#233;ment m&#233;taphoriques dans les derniers moments de la pi&#232;ce, lorsqu'il commence &#224; rev&#234;tir les v&#234;tements de l'adolescent et d&#233;cide de rester dans la maison. Par un brusque et inexpliqu&#233; renversement des positions, l'adolescent clame alors soudain son d&#233;sir de demeurer aupr&#232;s de sa m&#232;re, qui au contraire enjoint son fils &#224; partir. &#171; Je mourrai dans son lit &#187;, dit l'&#201;tranger pour clore la pi&#232;ce. Ainsi ce dernier finit par prendre la place du fils et du p&#232;re : un triomphe de cette col&#232;re, de ce monde ancien ? Ou au contraire, une mani&#232;re de placer le d&#233;part, l'arrachement, les d&#233;chirures comme le seul &#233;lan vital qui importe pour en finir avec ces figures empes&#233;es du pass&#233;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'affrontement des col&#232;res est bien ce qui structure l'ensemble des pi&#232;ces, parce qu'il met face &#224; face deux conceptions du monde, du r&#233;el, de la vie. Dans Le Bol affam&#233;, c'est la col&#232;re du P&#232;re face &#224; celle de sa fille : un P&#232;re qui refuse de voir que le monde au-dehors est une ruine, et voudrait poursuivre le mime d'une existence sociale, normale, &#233;triqu&#233;e. La Fille a pris acte du vide qui s'est fait au-dehors pour l'emplir d'un Ami, ce Tout qui n'est Rien. Mais le P&#232;re, par col&#232;re, d&#233;truit le bol que sa fille dispose pour son ami imaginaire :&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Si tu nous cries dessus comme &#231;a &#8212; casse ses affaires &#8212; bien s&#251;r que tu ne peux pas le voir &#8211; (pleurant) tu ne le verras jamais ! (En col&#232;re) Si tu &#233;tais gentil et g&#233;n&#233;reux et aussi bon que lui &#8212; lui ne crie pas et ne casse pas tout. [54].&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Ce vieux monde incarn&#233; &#8212; port&#233; &#8212; par le P&#232;re est d&#233;truit par ceux-l&#224; m&#234;mes qui voudraient le b&#226;tir, et c'est contre la destruction du monde que la Fille fait entendre sa col&#232;re. Finalement, il est moins question d'un d&#233;saccord sur le r&#233;el et le fictionnel, que d'un rapport &#224; ce qui se d&#233;truit et ce qui se construit . Ce monde vide et bris&#233; sur lequel r&#232;gne le P&#232;re &#8212; et dont il fait le vide &#224; la fin, en brisant syst&#233;matiquement tout le mobilier afin qu'on ne le lui d&#233;robe pas &#8212; fait irr&#233;m&#233;diablement r&#233;f&#233;rence &#224; ce que notre pr&#233;sent saccage, la catastrophe &#233;cologique et g&#233;opolitique qui scande les nouvelles de ce monde : &#171; tout est vieux maintenant &#187; [59], dit finalement la Fille, tandis qu'autour de leur maison le monde est devenu d&#233;finitivement une &#171; ville fant&#244;me &#187; [52], reflet mortif&#232;re du fant&#244;me qu'est l'Ami de la Fille. &#171; Tu es tout ce que j'ai &#187;, se lamente-t-elle quand elle le croit disparu parce qu'elle ne le voit plus. Au c&#339;ur de cette dialectique vertigineuse du plein et du vide, du fant&#244;me et de la pr&#233;sence &#8212; que rejouent l'illusion th&#233;&#226;trale et les apparitions de Personne et de Quelqu'un (les deux figures de l'Ami) &#8212;, Bond place la col&#232;re comme cette force qui permet pr&#233;cis&#233;ment que soit rendu visible le combat entre la destruction (qui valide le r&#233;el) et l'invention vitale (qui pallie le vide par l'imaginaire).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Col&#232;re de l'enfance contre col&#232;re des P&#232;res : dans Les Routes en col&#232;re, l'affrontement ne porte pas sur l'espace comme pour Le Bol affam&#233;, mais sur le temps. Car ici s'oppose la col&#232;re du fils qui veut que son p&#232;re t&#233;moigne de ce qui s'est autrefois pass&#233; &#8212; au moment du d&#233;part de la m&#232;re &#8212;, et celle du P&#232;re qui lutte pour ne pas dire, puis lutte pour en dire le moins possible, lutte contre lui-m&#234;me dans une lutte contre le pass&#233; et son devenir au pr&#233;sent. Finalement, le P&#232;re avouera l'atroce v&#233;rit&#233; : la ma&#238;tresse qu'il voyait en cachette, la volont&#233; de rompre avec elle, et comment par col&#232;re, il lui a roul&#233; d&#233;lib&#233;r&#233;ment dessus, avec son taxi, alors qu'elle tenait un enfant dans ses bras.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces col&#232;res affront&#233;es ont leur point d'appui : la passivit&#233; d'une tierce position qui est toujours le support &#224; l'expression rageuse. C'est la M&#232;re dans Le Bord, qui ne veut surtout pas g&#226;cher la derni&#232;re soir&#233;e avec son fils : &#171; On va dire des choses qu'on regrettera &#187; [20]. Or, cette passivit&#233;, ce d&#233;sir de conciliation, de pacification, ne cesse d'&#234;tre nuisible et d'alimenter la col&#232;re de son fils. C'est &#233;galement la M&#232;re pour Le Bol affam&#233;, qui joue les m&#233;diatrices &#8212; range la vaisselle, appelle au repas, voudrait orchestrer la pantomime grotesque de la vie qui continuerait, et qui refuse de voir ce qui s'effondre : &#171; je ne peux pas voir ma famille se battre comme des animaux &#187; [65] &#8211; comme le p&#232;re refuse de voir l'Ami imaginaire. D'un aveuglement &#224; l'autre. Dans Les Routes de la col&#232;re, le p&#232;re refuse de se mettre en col&#232;re &#8212; et cependant, ce refus la nourrit. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est l&#224; le propre de la col&#232;re : elle ne demande qu'&#224; s'exprimer, et c'est pourquoi Bond en fait &#224; la fois la matrice de sa langue, et l'aliment &#8212; le vecteur et sa mati&#232;re. Comme elle est toujours le lieu d'un emportement, elle se nourrit elle-m&#234;me, elle est cette force qui est toujours &#224; l'aff&#251;t, qui guette le moment o&#249; elle pourrait se renforcer, et qui au moindre mot, m&#234;me d'apaisement (surtout d'apaisement&#8230;) se renouvelle . La col&#232;re pourrait ainsi qualifier le propre de l'&#233;change th&#233;&#226;tral, qui a besoin d'&#234;tre sans cesse relanc&#233; pour se produire et s'acc&#233;l&#233;rer. Ainsi, la col&#232;re n'est pas une &#233;motion qui fonde des psychologies, mais une puissance d'entra&#238;nement po&#233;tique : pour &#234;tre, elle a besoin de s'exprimer, et s'exprimant, elle cherche et se donne ses moyens d'expression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par exemple, lorsqu'au seuil du &lt;i&gt;Bord&lt;/i&gt;, Ron trouve, allong&#233;, l'&#201;tranger ivre ou &#233;puis&#233;. C'est le silence de cet homme qui lance et relance la col&#232;re du jeune gar&#231;on, dont la tirade pourrait sembler chaotique entre l'&#233;vocation de son d&#233;part et la col&#232;re contre l'&#201;tranger &#8211; jusqu'&#224; ce que l'on comprenne que les deux sont li&#233;s, et que le corps de cet homme fait obstacle &#224; son d&#233;sir, voire figure une tentation mortif&#232;re, une sorte de possible devenir (qu'il finira d'ailleurs par incarner &#224; la fin de la pi&#232;ce)&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;RON. D&#233;gage ! Bordel d'enfoir&#233; de &#8212; ! D&#233;gage ! Bordel merde ! (Se l&#232;ve. D&#233;coche un coup de pied &#224; L'&#201;TRANGER.) Reste couch&#233; l&#224; mon pote si tu veux &#8212; me traine pas au fond de ton caniveau ! (Se brossant de la main.) Sali mes fringues ! Te shooter dans la tronche bordel ! (S'&#233;loigne de quelques pas. S'assoit sur ses talons.) Pff &#8212; le soulever j'ai plus de souffle &#8212; trop picol&#233;. Rentre chez toi. Pourquoi i vient personne ? (Lance.) Hello ! &#8211; vieux croulant a besoin de quelqu'un pour &#8211; (Silence.) L'aut' bout du monde&#8230; (&#192; L'&#201;TRANGER.) Cru que t'&#233;tais un pi&#232;ge &#8212; un d'mes potes couch&#233; sur la route faisant le mort (L&#232;ve les yeux vers le ciel.) Pensais rentrer chez moi tranquille. Derni&#232;re fois. Voir le mien de ciel la nuit. Pas pareil l&#224;-bas en bas. (Se rel&#232;ve. Se brosse de la main.) Crasse. (Baisse les yeux vers L'&#201;TRANGER.) T'es un d&#233;chet papy. (S'appr&#234;te &#224; le frapper du pied. Se ravise.) D&#233;chet. Pas souiller mes pompes sur toi (S'&#233;loigne vers la droite.)&#8230; Me tirer de tout &#231;a. [12]&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Bond &#233;crit cette tirade jusque dans sa chor&#233;graphie : car la col&#232;re op&#232;re dans le corps, organise un rythme arr&#234;t&#233; et relanc&#233;, fait de mouvements esquiss&#233;s, interrompus, saccad&#233;s qui battent la mesure d'une langue hach&#233;e et coul&#233;e tout &#224; la fois dans l'&#233;motion de soi, du monde autour (la nuit, le silence), la peur aussi, la proph&#233;tie (le pi&#232;ge du corps mort). Cette prosodie est un mouvement qui &#233;pouse les courbes ascendantes (vers le ciel) et descendantes (vers la terre) d'une ligne musicale, prosodique et rythmique, qui r&#232;gle rigoureusement cette rage de l'expression , qui est un style &#8212; c'est-&#224;-dire un rapport au monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le battement de la col&#232;re est litt&#233;ralement langage dans Les Routes de la col&#232;re constitu&#233; du long monologue du fils face &#224; son p&#232;re muet &#8212; ce dernier ne s'adressant &#224; lui qu'en frappant sur la table. Ce sont ces frappes qui rythment la col&#232;re et sont l'unique parole donn&#233;e que le fils d&#233;code, traduit, et dont la prononciation fait figure de r&#233;v&#233;lation pour le spectateur et pour lui :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Le PERE le fixe pendant un moment. Puis il mart&#232;le violemment la table.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&#8212; NORMAN. Quoi ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Le PERE, explosion de mart&#232;lements violents.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&#8212; NORMAN. Quoi ? Je comprends pas ! (Le PERE s'interrompt.) Qu'est-ce que tu essaies de &#8212;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Le PERE reprend le mart&#232;lement. S'interrompt. &lt;/i&gt; &lt;br /&gt;&#8212; NORMAN. J'&#233;tais l&#224;-bas ? &#8212; l&#224;-bas ? Quand tu as tu&#233; la &#8212; ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Le PERE mart&#232;le la table. S'interrompt.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&#8212; NORMAN (choqu&#233; et stup&#233;fait). J'&#233;tais l&#224;-bas quant tu as tu&#233; la &#8211;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le sage transforme sa col&#232;re de telle mani&#232;re que personne ne la reconna&#238;t, mais lui, est un sage, la reconna&#238;t, parfois &#187; &#233;crit Michaux. La col&#232;re des personnages ainsi n'est pas leur certitude : au contraire. Elle les d&#233;voile, les d&#233;masque, les r&#233;v&#232;le souvent &#224; eux-m&#234;mes, malgr&#233; eux. C'est la col&#232;re du jeune Ron dans Le Bord qui lui ouvre acc&#232;s &#224; l'expression de l'amour inattendue pour sa m&#232;re ; c'est la col&#232;re de la Fille dans Le Bol affam&#233; qui la maintient dans une bienveillance &#224; l'&#233;gard d'un autre &#8212; quand bien m&#234;me elle l'invente &#8212; ; c'est la col&#232;re du Fils qui permet que soit r&#233;v&#233;l&#233;e l'affreuse v&#233;rit&#233; qui r&#233;tablira le sens tu par la l&#226;chet&#233; paternelle. En somme, pour Bond, dans ces pi&#232;ces, la col&#232;re est toujours cette violence inflig&#233;e au nom m&#234;me des violences commises contre la vie : elle peut &#224; cet &#233;gard se dire pour soutenir l'amour de la vie, et non pour d&#233;truire. Au contraire : les forces de destructions sont les col&#232;res maussades du ressentiment &#8212; ceux des vieillards qui hantent ces pi&#232;ces comme des vaincus de l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s lors ce qu'&#233;crit Bond dans ces pi&#232;ces n'est en rien la fable sordide d'un milieu social. Travaill&#233;es par le fantastique, l'irruption des fant&#244;mes et des devenirs, des puissances ravageuses du pass&#233; ou du futur, ces pi&#232;ces op&#232;rent vivant notre pr&#233;sent. Et la col&#232;re est ce levier pour d'un m&#234;me geste lire notre histoire et lui r&#233;sister. C'est en ce sens que Bond travaille au corps un tragique &#224; front renvers&#233;. Si la trag&#233;die classique s'&#233;rigeait comme morale contre l'exc&#232;s &#8212; l'hybris &#8212;, qu'il soit amoureux ou h&#233;ro&#239;que, et enseignait la vertu comme mod&#233;ration civile, &#233;quilibre des int&#233;r&#234;ts et des passions, condamnant les victimes &#224; leur destin funeste, Bond voudrait tout au contraire &#233;riger la col&#232;re comme ce d&#233;bordement qui protesterait contre la lente impuissance de notre &#233;poque. La col&#232;re est ici une vision qui poss&#232;de pour elle l'intensit&#233; de l'attention. Toujours &#224; l'aff&#251;t d'un mot qui pourrait la relancer, ou qui, voulant l'apaiser, la renouvelle, la col&#232;re est une langue qui exc&#232;de la civilit&#233; des langages du pass&#233;, producteurs de catastrophes. La col&#232;re est donc ici une fa&#231;on de penser le pr&#233;sent &#8212; non pour le panser, mais pour en d&#233;voiler les plaies, et choisir toujours la br&#251;lure des d&#233;parts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, les pi&#232;ces de Bond r&#233;tablissent le th&#233;&#226;tre comme le lieu d'un affrontement rageur &#8211; non comme l'espace d'un &#234;tre-ensemble dont l'expression fait office aujourd'hui de slogan, d'injonction morale faite &#224; l'art pour renouer un pseudo &#171; lien social &#187;. Au contraire, la sc&#232;ne est pour le dramaturge l'espace d'un combat intraitable, d'une guerre faite contre les l&#226;chet&#233;s des guerres qui ne sont pas men&#233;es, et contre celles qui sont men&#233;es par l&#226;chet&#233;. C'est le sens du tragique de Bond : la catastrophe n'a pas eu lieu avant le d&#233;but de la pi&#232;ce, comme dans la trag&#233;die antique ou classique, mais elle est l'horizon de notre histoire.&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Quand j'ai commenc&#233; &#224; &#233;crire des pi&#232;ces, c'&#233;tait encore le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et nous, en Europe, nous savions ce qui se passe quand les choses vont vraiment mal. Le sommet avait &#233;t&#233; Hiroshima et Auschwitz. Nous avions cette grande crise juste derri&#232;re nous qui nourrissait nos &#233;crits. Nous pouvions &#233;crire &#224; partir de notre savoir, dire que les choses devaient changer parce que ce qui s'&#233;tait pass&#233; &#233;tait insoutenable. &#201;crire sur la violence &#233;tait pour moi une chose naturelle parce que j'&#233;tais conscient quelle fa&#231;on dont nous vivions, notre fa&#231;on de faire de la politique, notre syst&#232;me &#233;conomique, menait au d&#233;sastre. Ce qui arrive aujourd'hui, c'est que la crise est devant nous .&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, contre l'av&#233;nement de l'in&#233;luctable, la parole &#233;l&#233;giaque doit faire place &#224; la col&#232;re, puisque se mettre en col&#232;re, c'est prendre la parole au nom d'un affront fait &#224; la r&#233;alit&#233;, ou aux autres &#8211; afin de conjurer si possible la catastrophe, et de venger l'histoire &#224; venir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;E. Bond, plus que jamais &lt;i&gt;angry young man, &lt;/i&gt; r&#233;v&#232;le dans ces trois pi&#232;ces la puissance salvatrice de la jeune col&#232;re. Si la col&#232;re est chaque fois dans ces pi&#232;ces un sursaut, on comprend l'enjeu du dramaturge de travailler avec les adolescents et pour les adolescents, &#224; l'&#226;ge o&#249; la col&#232;re est pr&#233;cis&#233;ment l'espace intime o&#249; se fait l'exp&#233;rience et l'&#233;preuve de leur individualit&#233;. C'est &#224; ce sursaut que nous appelle Edward Bond, un sursaut d'autant plus essentiel que la guerre qui nous entoure conduit les gouvernants &#224; manipuler cette col&#232;re pour justifier qu'on renonce &#224; nos libert&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_12183 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/arton2781.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/arton2781.jpg?1698867074' width='500' height='750' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb5-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La revue rassemble les Actes du colloque &#171; Edward Bond, un tragique pour le XXIe s. : la logique du th&#233;&#226;tre selon Bond &#224; la lumi&#232;re des &lt;i&gt;Tie Plays&lt;/i&gt;&#034;, qui a eu lieu &#224; l'universit&#233; Picardie Jules-Verne en novembre 2016.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;nregistrement diffus&#233; par France Culture lors de l'&#233;mission &#171; En compagnie des auteurs &#187;, consacr&#233;e aux &#171; &#233;crivains en col&#232;re &#187;, diffusion le 29 novembre 2017.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pierre Pachet a dirig&#233; la publication de l'ouvrage &lt;i&gt;Col&#232;re, instrument des puissants, arme des faibles,&lt;/i&gt; &#201;ditions Autrement, 1997&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Edward Bond, &lt;i&gt;Le Bord, Le Bol affam&#233;, Les routes de la col&#232;re,&lt;/i&gt; L'Arche, 2015. Les r&#233;f&#233;rences de page pour ces &#339;uvres seront donn&#233;s entre crochet apr&#232;s la citation.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pour plus de visibilit&#233;, les renvois aux pages de cet ouvrage se feront dans le corps de l'article, entre crochets.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;G&#233;rard de Nerval, &#171; El Deschichado &#187;, in Les Filles de feu, &#171; Les Chim&#232;res &#187; [1856], G&#233;rard de Nerval, &#338;uvres Compl&#232;tes&lt;/i&gt;, Volume III, Paris, Gallimard, coll. &#171; Pl&#233;iade &#187;, 1993, p. 644.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Lyrisme auquel r&#233;pondent les formules rimbaldiennes, notamment &#171; Je est un autre &#187; (Lettre du 13 mai 1871 &#224; Paul Demeny, in Arthur Rimbaud, &lt;i&gt;&#338;uvres compl&#232;tes,&lt;/i&gt; Paris, Gallimard, coll. &#171; Pl&#233;iade &#187;, 1972, p. 249.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Kae Tempest | Transmettre une m&#233;moire rageuse</title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/recherches-articles-communications/article/kae-tempest-transmettre-une-memoire-rageuse</link>
		<guid isPermaLink="true">https://arnaudmaisetti.net/spip/recherches-articles-communications/article/kae-tempest-transmettre-une-memoire-rageuse</guid>
		<dc:date>2023-05-29T11:41:07Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Proposition de communication au Congr&#232;s de la SAES, Rennes &#8211; 1-3 juin 2023&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/recherches-articles-communications/" rel="directory"&gt;RECHERCHES | ARTICLES &amp; COMMUNICATIONS&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/kate_tempest_-_haldern_pop_festival_2017-6.jpg?1685811782' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='146' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Ce jeudi et pour trois jours &#224; Rennes a lieu le 62e Congr&#232;s de la &lt;a href=&#034;https://saesfrance.org&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Soci&#233;t&#233; des Anglicistes de l'Enseignement Sup&#233;rieur&lt;/a&gt;, autour du th&#232;me &lt;i&gt;Transmission(s)&lt;/i&gt; &#8212; le groupe de &lt;a href=&#034;https://radac.fr/index.php/presentation/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Recherche sur les Arts Dramatiques Anglophones Contemporains&lt;/a&gt; y organise ses rencontres, sous la direction d'Emeline Jouve et de Marianne Drugeon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Occasion de prolonger quelques r&#233;flexions autour de l'&#233;criture de Kae Tempest. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je d&#233;pose ici ma communication. &lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;center&gt;Kae Tempest
&lt;br&gt;Transmettre une m&#233;moire rageuse&lt;/center&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;R&#233;sum&#233;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;
Il n'y a peut-&#234;tre pas de monstres &#224; tuer,&lt;br class='autobr' /&gt;
ni plus aucune dent de dragon &#224; semer,&lt;br class='autobr' /&gt;
mais ce qui reste c'est l'&#233;coulement&lt;br class='autobr' /&gt;
de la pluie le long des goutti&#232;res,&lt;br class='autobr' /&gt;
ce qui reste ce sont les murmures des cingl&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce que nous avons ici&lt;br class='autobr' /&gt;
est une toute nouvelle palette de mythes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Kae Tempest, &lt;i&gt;Les Nouveaux Anciens&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Dans ses textes et sur sc&#232;ne, le&#183;la dramaturge Kae Tempest para&#238;t le lieu d'&#233;nonciation d'un paradoxal, puisant, dans les mythes pass&#233;s, des formes-forces capables de nommer le pr&#233;sent et d'en d&#233;signer les l&#226;chet&#233;s, les violences et les impasses. En cela peut-on consid&#233;rer que l'&#233;criture dramatique innerve cette &#339;uvre prot&#233;iforme &#8212; qui prend les voies du roman, de l'essai, de la musique et de la performance live &#8212; au-del&#224; m&#234;me de la forme proprement dramatique : les enjeux de l'adresse, du corps expos&#233; et travers&#233;, de la r&#233;p&#233;tition et de la repr&#233;sentation (du pass&#233; au pr&#233;sent) sont autant de principes esth&#233;tiques travaill&#233;s en vertu d'une &#233;thique de la transmission, o&#249; l'alt&#233;rit&#233; n'est pas seulement un motif ou un destinataire, mais bien ce qui fonde la parole, et lui donne sens et finalit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
La puissance d'adresse du&#183;de la po&#232;te r&#233;side pr&#233;cis&#233;ment dans ce double mouvement : du pass&#233; vers le devenir, c'est au pr&#233;sent qu'il&#183;elle invente une forme de parole intempestive, d'intervention manifeste, de transmission d'un pass&#233; au nom de ce que nous sommes d&#233;sormais.&lt;br class='autobr' /&gt;
En cela Kae Tempest affronte l'ancienne question de la t&#226;che de la po&#233;sie : parole de veille et de proph&#233;tie, mais d'une proph&#233;tie d&#233;nu&#233;e de moralisation messianique, plut&#244;t arrachant ce qui reste depuis ce qui a &#233;t&#233; d&#233;fait. D&#232;s lors, ce que transmet cette voix semble d&#232;s lors moins un contenu de savoir sur lequel capitaliser, qu'une force &#8212; rageuse et m&#233;lancolique &#8212; capable de lever les restes, et de donner du courage pour affronter l'&#233;poque. &lt;br class='autobr' /&gt;
Donner des forces et du courage serait transmettre ce que la langue est seule &#224; porter : ce qui, dans la langue, r&#233;siste &#224; ce que le pouvoir de la domination fait &#224; la langue. &lt;br class='autobr' /&gt;
On se proposera de lire ici &#8212; sans n&#233;gliger son travail de musicien&#183;ne &#8212; quelques &#339;uvres &#233;crites r&#233;centes, parmi lesquels, outre &lt;i&gt;Les Nouveaux Anciens&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;Brand New Ancients&lt;/i&gt;, 2013), &lt;i&gt;Inconditionnelles&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;Hopelessly Devoted&lt;/i&gt;, 2014), &lt;i&gt;Etreins-toi&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;Hold Your Own&lt;/i&gt;, 2014), et l'essai &lt;i&gt;Connexion&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;On Connection&lt;/i&gt;, 2020), pour interroger l'enjeu politique de la transmission des affects &#224; la lueur d'une conception renouvel&#233;e de l'&lt;i&gt;ethos&lt;/i&gt; du&#183;de la po&#232;te.&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Communication&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_11961 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/linecurve.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/linecurve.jpg?1685811977' width='500' height='334' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Que transmettre d'un monde, d'une histoire qui paraissent d'o&#249; qu'on les envisage, perdus &#8212; dans tous les sens de ce terme : introuvables et damn&#233;s ? Que transmettre sinon dans le sentiment de la perte : une col&#232;re, col&#232;re face &#224; elle, comme la rage de vaincus qui n'ont pas dit leur dernier mot ? Que transmettre sinon des derniers mots interminablement coul&#233;s dans la m&#233;lancolie, la rage et la col&#232;re, des derniers mots comme l&#226;ch&#233;s &#224; l'infini ?&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;
&lt;small&gt;L'Europe est perdue, l'Am&#233;rique perdue, Londres perdue / Pourtant, nous crions victoire / [&#8230;] / Nous n'avons rien appris de l'histoire / Les gens sont morts de leur vivant / Etourdis par l'&#233;clat des rues / Mais regardez comme le trafic est toujours en mouvement / Et maintenant, tout ce que nous voulons, c'est un peu d'exc&#232;s / Mieux encore, une nuit dont on se souviendra et qu'on oubliera bient&#244;t&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;center&gt;&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/ffxrCDvJ8LI?start=65&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que transmet la voix de Kae Tempest est d'abord une voix : ce qui dans la voix la soutient et l'entra&#238;ne, et l'emporte &#8212; une sorte d'&#233;nergie pulsatile propre bien s&#251;r au flow rap, mais singuli&#232;re aussi dans sa facult&#233; &#224; tramer dans l'implacable tempo l'alliance puissante de la m&#233;lancolie et de la rage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est de cela dont je voudrais parler : ce qu'on transmet depuis une position du monde qu'est l'art, et singuli&#232;rement la parole travers&#233;e par la musique et la pr&#233;sence, le th&#233;&#226;tre con&#231;u par Kae Tempest comme une facult&#233; de prendre la parole, au sens propre, et comme un lieu du monde d'o&#249; l'envisager, le d&#233;visager. Ainsi, on fait un pas de c&#244;t&#233; : non pas tant transmettre un contenu de paroles, de pens&#233;e (m&#234;me s'il faudra revenir sur ce qui se transmet dans la voix), mais transmettre d'abord avant tout une voix dans sa puissance d'&#234;tre, sa nudit&#233; de voix &#8211; son &#233;nergie travers&#233;e de part en part d'affects qui la soul&#232;vent, la propulsent, lui donnent sens : litt&#233;ralement et dans tous les sens, autant direction que profondeur et signification.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des affects donc dans la mesure o&#249; on entend ce terme dans la perspective politique que lui donnent par exemple Chantal Mouffe, ou Fr&#233;d&#233;ric Lordon, ou comme le travaillent certains historiens, notamment de la R&#233;volution. Sophie Wahnich a pu montrer les ressorts propres aux paroles tenues pendant l'effervescence r&#233;volutionnaire, o&#249; il s'agissait de traduire l'ardeur en mot pour mieux la conduire, l'orienter et ne pas l'ass&#233;cher en vaine d&#233;clamation sanguinaire. Encourager, dans le sens plein d'un mot qui veut d'abord dire : donner du courage, ce serait ici faire du verbe le lieu, le champ de force, de l'action, ce qui l'appelle et la rend possible, ce qui r&#233;v&#232;le en chacun de ceux qui l'entendent des possibilit&#233;s d'agir, donnant sens &#224; ce que l'on peut &#8212; rendant du pouvoir au corps.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;L'encouragement n'est pas du m&#234;me ordre que le courage, &#233;crit Denis Guenon dans un courage qui vient de para&#238;tre ces jours, et qui s'intitule &lt;i&gt;Du sens. Exercices d'encouragement.&lt;/i&gt; Celui-ci [le courage] se pr&#233;occupe de faire face &#224; la peur : il se dresse contre le n&#233;gatif, le danger, la menace. Alors que l'encouragement veut donner du c&#339;ur &#224; l'ouvrage, porter &#224; l'am&#233;lioration, aider au perfectionnement. Il est bien utile de s'y exercer aujourd'hui.&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ce sera aussi le sens de mon propos aujourd'hui, parce que tel est l'exercice de la parole de Kae Tempest. Encourager.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;
&lt;small&gt; Rien n'est &#224; toi et tout est &#224; vendre / Bas-toi la bouche pleine de sang, / tu finiras par prendre go&#251;t au secret et &#224; la d&#233;ception. / &#201;coute la ville tomber.&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#201;coute la ville tomber&lt;/i&gt;, c'est le titre &#8211; en fran&#231;ais &#8211; d'un de ses textes le plus impressionnant &#8212;, en anglais &lt;i&gt;The Bricks That Build The Houses&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; id=&#034;nh6-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, entre roman po&#233;sie et th&#233;&#226;tre, de Kae Tempest, 37 ans, po&#232;te dramaturge, musicienne, rappeuse, enfant de William Blake et du Wu-Tang, voix tonitruante venue de Brockley, quartier historiquement ouvrier et m&#233;tiss&#233; du sud-est de Londres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; peine adolescente, Kate Esther Calvert, son nom de naissance, rejoint la sc&#232;ne hip-hop de Londres et donne ses premiers concerts &#8211; en fait, des sortes de sc&#232;nes ouvertes, le vendredi soir dans la Carnaby Street, qui prennent la forme de Battle, ces improvisations qui sont des joutes verbales, des duels o&#249; deux adversaires s'affrontent pour rivaliser de virtuosit&#233;. Elle en gardera le go&#251;t de l'affrontement, de l'ag&#244;n par le chant qui fonde en partie la lyrique dissensuelle du th&#233;&#226;tre et notamment d'un th&#233;&#226;tre &#224; vocation politique. Sous le nom de Kate Tempest choisie parce que ses propos appellent souvent aux &#233;l&#233;ments naturels, et en raison d'une rage temp&#233;tueuse mal contenue, d&#233;bordante, elle se fait aussit&#244;t remarqu&#233;e par cette sorte de fougue t&#234;tue, de d&#233;licatesse violente, de cette &#233;rudition pr&#233;coce &#224; l'&#233;coute des mythes anciens qu'elle jette brutalement sur notre modernit&#233; d&#233;faite, par ce consentement ruisselant &#224; la pr&#233;sence divine, quand bien m&#234;me les dieux pour elle, dans une sorte de renouement pa&#239;en, sont une part de nous, pas la plus glorieuse, mais pas la moins d&#233;sirable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc par la musique qu'elle entre en litt&#233;rature, mais une musique port&#233;e par sa voix et sa pr&#233;sence, une voix qui voudrait raconter des histoires et qui d&#233;fie : une forme de th&#233;&#226;tre donc, o&#249; la mim&#233;sis est enti&#232;rement soutenue par un ethos de conteuse engag&#233;e dans son r&#233;cit. &lt;br class='autobr' /&gt;
En 2008, elle a &#224; peine vingt ans, un premier EP (Balance &#8212; mot cl&#233; de son travail po&#233;tique et politique) est lui aussi remarqu&#233; et sera suivi en 2011 d'un album du m&#234;me nom : ce qui est recherch&#233;, c'est une forme d'&#233;quilibre (non pas de synth&#232;se) entre les traditions po&#233;tiques anciennes h&#233;rit&#233;es des lyriques latins et de William Blake avec le rap des rues de Londres ; entre le pass&#233; qui s'efface et le pr&#233;sent qui le recouvre, o&#249; il s'agit de trouver dans le pass&#233; les forces d'agir au pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sera le sujet du long po&#232;me, lui-m&#234;me travers&#233; de th&#233;&#226;tre (de sc&#232;nes et de paroles incantatoires) qu'est &lt;i&gt;Brand New Ancients&lt;/i&gt;, traduit en fran&#231;ais sous le titre des &lt;i&gt;Nouveaux Anciens&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; id=&#034;nh6-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; par le rappeur et po&#232;te D'de Kabal et Louise Bartlettt aux &#233;ditions de L'Arche, dans la collection Des &#233;crits pour la parole d&#233;di&#233;e &#224; ces formes non pas novatrices, mais renouvelant, en partie dans le sillage de Kae Tempest, l'h&#233;ritage du spoken words et pr&#233;sent&#233;e ainsi par l'&#233;ditrice Claire Stavaux, qui semble comme une pr&#233;face tout particuli&#232;rement consacr&#233;e &#224; Kae Tempest.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Pouvoir dire, c'est d&#233;j&#224; agir. L'&#233;crit pour la parole c&#233;l&#232;bre la litt&#233;rature dans ce qu'elle a de politique. La parole prise, activement, de droit, la parole vive, qui devient action par son incantation. Ces mots &#224; dire acqui&#232;rent une vitalit&#233; pour dire le monde, dans ses tourments et ses perc&#233;es de lumi&#232;re. Ces mots &#224; dire engagent d&#232;s qu'ils engagent le corps et activent une puissante moralit&#233; mythique.&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;L'incantation serait justement cette forme / force capable de transmettre non pas tant un contenu verticalement &#233;nonc&#233;, mais une &#233;nergie qui chercherait &#224; transformerait celui qui l'&#233;couterait, ou tout du moins &#224; l'armer autrement, sensiblement, &#224; en accroitre ses facult&#233;s d'imaginer pour mieux imaginer d'autres devenirs du monde : une parole incantatoire, comme on jette un sort, non pour envo&#251;ter, mais pour donner des forces et du courage. Un pouvoir. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'incantation des &lt;i&gt;Nouveaux Anciens&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; id=&#034;nh6-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; (qui s'ouvre sur une injonction &#224; &#234;tre lue &#224; haute voix) commencent ainsi :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Au temps anciens / Les mythes &#233;taient ces histoires qu'on utilisait pour se raconter. / Mais comment expliquer cette fa&#231;on de nous ha&#239;r / Comment expliquer ce que nous avons fait de nous / La fa&#231;on dont, en deux, nous nous brisons. / [&#8230;] / Nous sommes pourtant toujours mythiques / coinc&#233;s pour toujours entre le pitoyable et l'h&#233;ro&#239;que / Nous sommes encore divin ; / c'est ce qui nous rend si monstrueux / Mais c'est comme si nous avions oubli&#233; que notre propre valeur exc&#233;dait de loin celle de l'ensemble de nos biens. / Les cieux vides s'&#233;l&#232;vent / par-dessus les bancs o&#249; sont assis les anciens &#8211; / ils sont mornes / et sans amis / et les jeunes m&#226;les crachent, / d&#233;licat dedans, / mais en surface imprudents et je pr&#233;sume / que ce sont nos h&#233;ros / Ce sont eux nos l&#233;gendes. / Ce visage dans la rue que tu croises sans le regarder / Ou ce visage dans la rue qui te croise sans se retourner / [&#8230;] / Des millions de personnages / chacun avec ses propres r&#233;cits &#233;piques / chantant, il est difficile d'&#234;tre un ange / tant que tu n'as pas &#233;t&#233; un d&#233;mon. / Le ciel est parfait, on dirait un tableau, / mais l'air tellement &#233;pais qu'on se sent d&#233;faillir. / N&#233;anmoins / Les mythes dans cette ville racontent depuis toujours la m&#234;me histoire &#8211; / Racontent qu'il nous faut appartenir &#224; quelque part ; / Qu'il nous faut savoir distinguer le bien du mal et qu'il nous faut lutter pour trouver par nous-m&#234;mes notre camp.&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Transmettre, pour Kae Tempest, c'est construire un espace dans le po&#232;me o&#249; le pass&#233; et le pr&#233;sent &#233;changeraient &#8212; faire la sc&#232;ne historique de cet &#233;change : pour l'autrice, le pass&#233; n'est pas ce temps mort et r&#233;volu, mais toujours ce qui peut servir d'arme, et la po&#233;sie cette fa&#231;on de s'emparer d'un souvenir &#171; tel qu'il surgit &#224; l'instant du danger &#187;, pour le dire avec les mots de Walter Benjamin. Pour iel, le pass&#233; porte en soi, dans les r&#233;cits l&#233;gu&#233;s, ou les mythes et les figures anciennes, une &#233;tincelle d'&#233;ternit&#233;, qui s'est inscrit en quelque recoin de l'exp&#233;rience commune. On peut bien en pulv&#233;riser le souvenir, chaque d&#233;bris contient la monade totale de ce que l'on croit avoir d&#233;truit, et qui s'engendrera &#224; nouveau, l'occasion venue. Or, cette occasion venue, l'instant du danger, c'est notre pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pass&#233; n'est pas une succession de dates, de faits, de modes de vie, mais un r&#233;servoir de forces, de gestes, de voix, une prolif&#233;ration de possibilit&#233;s existentielles. Sa connaissance n'est pas n&#233;cessaire, elle est seulement vitale pour le pr&#233;sent. Ce serait ainsi &#224; partir du pr&#233;sent que l'on comprend le pass&#233;, et non l'inverse, et si, comme le disait Michelet, &#171; chaque &#233;poque r&#234;ve les pr&#233;c&#233;dentes. &#187;, il s'agit tout autant de sortir du cauchemar qui nous a fait, que de b&#226;tir autrement le pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Transmettre r&#233;pond donc &#224; une question autant historique que politique et existentielle : la perte&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; id=&#034;nh6-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; de tout sens historique, comme en g&#233;n&#233;ral de tout sens, dans notre &#233;poque, est le corollaire logique de la perte de toute exp&#233;rience. L'organisation syst&#233;matique de l'oubli ne se distingue nulle part de l'organisation syst&#233;matique de la perte de l'exp&#233;rience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque texte de Kae Tempest jouerait donc de cette dynamique dramaturgique o&#249; il s'agit de donner &#224; voir le pr&#233;sent &#8212; dans des &#234;tres &#224; la d&#233;rive, cam&#233;s ou &#224; demi-fous, suicid&#233;s de la soci&#233;t&#233;, d&#233;linquants, cherchant &#224; s'aggriper aux formes contemporainse de la relation (r&#233;seaux, &#233;crans, sites de rencontres&#8230;) qui ne sont que des mani&#232;res d'atomiser davantage les solitudes flottantes, mutiques, qui ne font jamais des exp&#233;riences, ou seulement des exp&#233;riences clients r&#233;gis par des signes, codes, interactions plut&#244;t que relations &#8211;, mais dans un deuxi&#232;me temps (surgi de ce premier moment) il s'agit de soulever les affects de la col&#232;re pour s'arracher &#224; la l&#233;thargie : parole du soul&#232;vement dans la mesure o&#249; il s'agit d'&#233;chauffer le c&#339;ur et les sens (des personnages comme des spectateurs) pour les porter ailleurs que l&#224; o&#249; ils sont et d&#233;p&#233;rissent,&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Ce qui compte, ce ne sont pas uniquement les mots en eux-m&#234;mes, mais les ponts que ces mots prononc&#233;s &#224; la suite, sur le bon registre, jettent entre l'&#233;motion et l'exp&#233;rience. Entre la sc&#232;ne et le public, le lieu et l'humanit&#233; qu'il contient. Entre la journ&#233;e que chaque personne dans la foule tra&#238;nait avec elle et la soir&#233;e qui s'annon&#231;ait. Quand la connexion s'&#233;tablit, tout est reli&#233; et converge vers un moment d'&#233;motion partag&#233;e, vers une affinit&#233; cr&#233;atrice qui arrime chaque personne &#224; un pr&#233;sent v&#233;cu comme une exp&#233;rience collective.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; id=&#034;nh6-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Voix qui appellent ainsi &#224; des intensit&#233;s neuves par l'intensit&#233; qu'elle porte au sein du langage &#8211; pour travailler &#224; des sensations qui seraient aussi de part en part des exp&#233;riences : c'est-&#224;-dire des mani&#232;res douloureuses de se traverser soi-m&#234;me par l'autre pour se donner naissance.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le po&#232;me s'ouvrait sur une exergue de Jung, dont la lecture, dit Kae Tempest, a eu le r&#244;le d'une &#233;piphanie politique.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Parmi les malades dits n&#233;vrotiques d'aujourd'hui, bon nombre, &#224; des &#233;poques plus anciennes, ne seraient pas devenus n&#233;vros&#233;s, c'est-&#224;-dire n'aurait pas &#233;t&#233; dissoci&#233;s eux-m&#234;mes s'ils avaient v&#233;cu en des temps et dans un milieu o&#249; l'homme &#233;tait encore reli&#233; par le mythe au monde des anc&#234;tres et par cons&#233;quent, &#224; la nature v&#233;cue, et non pas seulement vue du dehors, la d&#233;sunion d'avec eux-m&#234;mes leur aurait &#233;t&#233; &#233;pargn&#233;e. Je parle de ceux qui ne peuvent tol&#233;rer la perte du mythe ni trouver leur voie dans un monde uniquement externe, le monde tel qu'il est per&#231;u par la science, ni se satisfaire d'un jonglage de mots intellectuel qui n'a rien &#224; voir avec la sagesse . &lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Le constat d'une d&#233;sunion de l'&#234;tre avec lui-m&#234;me, et cet appel &#224; renouer aux &#233;nergies fondatrices des mythes &#8211; non pas du dehors, c'est-&#224;-dire au titre d'une v&#233;n&#233;ration culturelle qu'on devrait &#224; un patrimoine &#233;rudit &#8211; mais de l'int&#233;rieur de soi, le mythe comme mati&#232;re sensible, comme arme dont il faudrait faire usage, est au c&#339;ur de la pens&#233;e (du souci) de la transmission de Kate Tempest, o&#249; l'on per&#231;oit que le pass&#233; serait ce qu'il faut transmettre, non pour s'en souvenir, mais pour s'en servir, mais plus encore le pass&#233; serait le v&#233;hicule d'une &#233;nergie qu'il s'agit de transmettre : o&#249; c'est par les affects que se r&#233;v&#232;leraient et se soul&#232;veraient les solitudes &#8212; appel&#233;s enfin &#224; se relier &#224; eux-m&#234;mes, et aux autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Kae Tempest reviendra sur cette &#233;thique de la transmission dans un essai singulier au titre programme, &lt;i&gt;Connexion&lt;/i&gt;, titre qui dit bien l'alliance des moyens et des fins sous ce terme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Suivait, dans &lt;i&gt;Brandt New Ancients &lt;/i&gt; une seconde exergue, un vers de William Blake :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Toutes les divinit&#233;s r&#233;sident dans le c&#339;ur de l'homme&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Voici le mouvement dialectique achev&#233; : transmettre n'est pas donner une parole d'en haut qu'il s'agirait d'appliquer, mais ranimer quelque chose de soi, qui est la part divine : divinit&#233; non pas transcendante, mais appel &#224; un sacr&#233; immanent que lance, comme une douleur, le langage.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Oui, les dieux sont sur le banc au parc, les dieux sont dans le bus, / les dieux sont tous ici, les dieux sont en nous. / Les dieux sont hors du temps, sans peur, luttant pour &#234;tre courageux, / la conviction est une main bien lourde &#224; tenir, / saisis l&#224;, sandales ail&#233;es d&#233;chirant le bitume &#8211; / toi, moi, tout le monde : nouveaux anciens.&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Avec &lt;i&gt;Brand New Ancients,&lt;/i&gt; Kae Tempest est reconnue comme l'une des po&#233;tesses les plus importantes de sa g&#233;n&#233;ration : elle re&#231;oit le prix Ted Hughes pour l'innovation po&#233;tique et la Poetry Book Society nomme l'artiste &#171; Next Generation Poet &#187; (Po&#232;te de la nouvelle g&#233;n&#233;ration) en 2014. &lt;br class='autobr' /&gt;
Kate Tempest op&#232;re un virage (mais en est-ce un ?) en publiant trois pi&#232;ces de th&#233;&#226;tre : &lt;i&gt;Wasted&lt;/i&gt; en 2013, puis coup sur coup en 2014 &lt;i&gt;Hopelessly devoted&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Glasshouse&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Wasted&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; id=&#034;nh6-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; (publi&#233;e en 2018 en France aux &#233;ditions de l'Arche sous le titre fran&#231;ais &lt;i&gt;Fracass&#233;s&lt;/i&gt;, traduit par Gabriel Dufay et Oona Spengler) &#233;voque un groupe de jeunes gens r&#233;unis le jour anniversaire de la mort de leur ami, Tony, survenue dix ans plus t&#244;t, et qui se d&#233;cident, entre rem&#233;morations am&#232;res, remises en questions brutales et mises au point de leur renoncement, de se donner un nouvel &#233;lan. Tempest donne ici forme dramaturgique &#224; cette dynamique de la transmission historico-politique &#224; l'&#233;chelle d'un groupe, qui serait transformation du pass&#233; en avenir, o&#249; le pr&#233;sent est le lieu &#233;l&#233;giaque, endeuill&#233;, d'une comparution du temps et o&#249; il s'agit de trouver des forces et de se donner du courage pour affronter ce qui vient, et qu'on ignore. Si la forme emprunte au th&#233;&#226;tre la sc&#232;ne des &#233;changes conflictuels et dialogu&#233;s, dans un ancrage assez conventionnel o&#249; le r&#233;alisme brut poursuit l'h&#233;ritage des dramaturgies britanniques apr&#232;s Kane, elle est &#233;galement travers&#233;e de cette parole incantatoire, trou&#233; de monologues d&#233;sesp&#233;r&#233;s &#8211; o&#249; il s'agirait de trouver dans le d&#233;sespoir la force de croire encore, malgr&#233; tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Hopelessly devoted&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; id=&#034;nh6-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; (publi&#233;e en 2020 aux &#233;ditions de l'Arche sous le titre &lt;i&gt;Inconditionnelles&lt;/i&gt;, traduit par Doroth&#233;e Munyaneza) poursuit dans cette veine o&#249; l'ancrage r&#233;aliste est le cadre servant &#224; rejouer ce drame de la transmission et du langage, ces conflits quasi historiographie mais &#224; l'&#233;chelle individuelle : la sc&#232;ne est une cellule de prison partag&#233;e par deux femmes, qui s'aiment. L'une obtient sa lib&#233;ration conditionnelle et laisse l'autre dans la solitude peupl&#233;e de chansons qu'elle compose pour continuer &#224; se lier &#224; celle qu'elle aime, et sa fille qu'elle ne voit plus, pour travailler &#224; sa r&#233;demption et se confronter &#224; son pass&#233;. La prison devient ici la m&#233;taphore &#233;vidente d'une situation existentielle et sociale, et l'art, la musique ici, non pas l&#226;chement une mani&#232;re fictive de s'&#233;vader, mais l'espace d'un affrontement entre pass&#233; et devenir, l'&#233;preuve de v&#233;rit&#233;. Le th&#233;&#226;tre donnerait corps ici &#224; la transmission quand elle ne peut se faire &#8212; Serena est dehors, Chess dedans, et seul le public est t&#233;moin des musiques (dont les partitions figurent dans la pi&#232;ce) : ce qui se transmet est bien de soi &#224; soi, afin de devenir autre que ce que le monde a fait d'elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette trajectoire, Kae Tempest &#233;nonce clairement, et ce d'autant plus dans la noirceur de la peinture sociale, une farouche affirmation dans la possibilit&#233; d'&#233;mancipation, par l'amour et l'art &#8211; autant dire en puisant dans la puissance lyrique quand elle se fonde dans un horizon politique &#8211;, o&#249; l'amour est l'art de transmettre la force de se construire autrement.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/g1l_AB5m0kM&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tel sera largement l'enjeu de &lt;i&gt;Hold Your Own&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; id=&#034;nh6-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; publi&#233; &#233;galement en 2014, et paru en 2021 (toujours &#224; l'Arche dans une traduction de Louise Bartlett, sous le titre : &lt;i&gt;&#201;treins-toi&lt;/i&gt;), et dont le genre est singulier, aux fronti&#232;res du r&#233;cit, voire du conte, de la po&#233;sie, et du monologue th&#233;&#226;tral (il a &#233;t&#233; d'ailleurs mise en sc&#232;ne par Guy Cassiers en 2022). Tempest y donne une version moderne du mythe de Tir&#233;sias (c'est sous ce titre, &lt;i&gt;Tir&#233;sias&lt;/i&gt;, qu'est d'ailleurs pr&#233;sent&#233; le spectacle de Cassiers) : ce jeune homme, transform&#233; en femme, puis en homme de nouveau, et &#224; qui les dieux demandent de trancher le fameux d&#233;bat : qui, de l'homme ou de la femme, &#233;prouve le plus de plaisir lors de l'acte sexuel ? La r&#233;ponse (la femme) d&#233;voile le secret qu'H&#233;ra souhaitait garder jalousement, et vaudra &#224; Tir&#233;sias d'&#234;tre aveugle &#8211; mais Zeus lui donnera la vue, une autre forme de vue : la vision proph&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que transmet Kae Tempest du mythe ne tient pas tant &#224; la le&#231;on morale, ou &#224; la fable, qu'&#224; une forme de sagesse &#226;pre, d&#233;chirante : o&#249; l'&#234;tre se d&#233;couvre plurielle, paie pour cela dans sa chair la douleur, une certaine forme de solitude, mais dont le corps sortira glorieux, au sens mystique du terme, capable de rena&#238;tre pour percevoir les chemins &#224; venir. Tir&#233;sias, nous dit Tempest au terme de la pi&#232;ce, c'est n'importe qui, tel qui dort dans la rue, tel autre qui se cherche, croit se trouver dans les drogues ou l'alcool, la violence, se r&#233;v&#232;le dans l'amour. La foi profonde dans les relations entre les individus s'oppose &#224; la haine farouche tenue &#224; l'&#233;gard du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Kate Tempest continue d'osciller &#224; la fronti&#232;re des genres, et m&#234;me dans le refus d'&#234;tre assign&#233; &#224; des genres litt&#233;raires &#8211; citons son travail de musicienne, entre spoken words, rap et performance lors des concerts, avec les albums &lt;i&gt;Everybody Down&lt;/i&gt; en 2014 puis &lt;i&gt;Let Them Eat Chao&lt;/i&gt;s en 2016 (&#233;cho au fameux &#171; Qu'ils mangent de la brioche ! &#187;, attribu&#233; &#224; Marie-Antoinette) et The Book of Traps and Lessons en 2019 ; l'&#233;criture en 2016 de son premier roman &lt;i&gt;The Bricks that Built the Houses &lt;/i&gt; &#8212; qui para&#238;tra en fran&#231;ais en 2018 sous le titre &lt;i&gt;&#201;coute la ville tomber&lt;/i&gt;, dans une traduction de Madeleine Nasalik aux &#233;ditions Rivages, puis l'&#233;criture d'une pi&#232;ce en 2021, &lt;i&gt;Paradise&lt;/i&gt;, pas encore publi&#233; en France.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_11949 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/png/capture_d_e_cran_2023-06-03_a_18.49_18-2.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/png/capture_d_e_cran_2023-06-03_a_18.49_18-2.png?1685811260' width='500' height='313' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ce refus des genres litt&#233;raires, qui t&#233;moignent d'une libert&#233; d'&#233;crire dans la forme m&#234;me du drame de la langue et qui trouve sa pl&#233;nitude peut-&#234;tre dans le th&#233;&#226;tre &#8211; si le th&#233;&#226;tre n'est pas un genre, mais ce champ de force apte &#224; transmettre les &#233;nergies des autres formes &#8211;, n'est que le reflet d'un autre refus plus identitaire, qui pourrait para&#238;tre anecdotique s'il ne disait pas aussi quelque chose de l'&#233;criture et de son r&#244;le. En 2020, Tempest s'affirme non binaire, refusant de se reconna&#238;tre dans un genre donn&#233;, et annonce son nouveau pr&#233;nom, Kae (prononc&#233; comme en anglais la lettre K), et sa pr&#233;f&#233;rence pour l'utilisation du pronom they.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 2022, c'est sous ce nom que l'artiste cl&#244;t la 76e &#233;dition du festival d'Avignon avec le spectacle musical tir&#233; de son nouvel album The Line is a Curve dans la Cour d'honneur du Palais des papes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Que transmettre d'un monde acharn&#233; &#224; nous opprimer, nous d&#233;faire, nous renvoyer &#224; nos solitudes ? Tout d'abord rappeler que le pass&#233; n'est pas pass&#233;, qu'il est ce r&#233;servoir d'&#233;nergie : que s'il s'agit de prendre des forces, il faut d&#232;s lors les prendre o&#249; on le peut, dans le pass&#233; y compris d&#233;pos&#233; dans les textes qui sont cet espace d'appel, cet arme par destination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite, des forces donc : des affects capables de soulever nos corps endormis, apathiques. Tout l'effort de cette langue r&#233;side l&#224; : dans son essai Connexion, Kae Tempest ne cesse de revenir &#224; cette exp&#233;rience premi&#232;re d'observer le monde et les corps fracass&#233;s, l'&#233;tat d'apathie dans lequel nous jette chaque jour l'ordre du monde. C'est contre cette apathie que lutte la langue, et ce que nous transmet cette voix, davantage qu'un contenu de pens&#233;es, c'est une &#233;nergie &#8211; brutale, m&#233;lancolique ou joyeuse, tout qui travaillerait contre l'&#233;moussement de nos affects, qui ferait de ces affects, le champ de bataille politique d'une r&#233;appropriation de nos corps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Appeler &#224; rapper sur les piquets de gr&#232;ve devant les usines, Kae Tempest dira dans un entretien qu'on n'abat pas le capitalisme en chantant, mais c'est par l'art qu'on donne des forces, du courage, de l'ardeur &#224; se battre.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Je ressens le d&#233;but d'une &#233;meut
&lt;br&gt; Les &#233;meutes sont minuscules
&lt;br&gt;Les syst&#232;mes sont &#233;normes&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Transmettre ce gout de la lutte, voil&#224; qui serait une des t&#226;ches de cette langue. &lt;br class='autobr' /&gt;
Lutter, non dans la certitude na&#239;ve que cela suffirait &#224; renverser ce monde, mais parce que ne pas le faire serait indigne.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Il n'y a peut-&#234;tre pas de monstres &#224; tuer, / ni plus aucune dent de dragon &#224; semer, / mais ce qui reste c'est l'&#233;coulement / de la pluie le long des goutti&#232;res, / ce qui reste ce sont les murmures des cingl&#233;s. / Ce que nous avons ici / est une toute nouvelle palette de mythes&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Faire avec ce qui reste, ramasser ce qui reste pour les donner &#224; ceux qui sont l&#224;, et qui sauront en faire usage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a deux ans, j'ai travaill&#233; avec les &#233;tudiants du secteur th&#233;&#226;tre d'Aix-Marseille sur une mise en voix de &lt;i&gt;Hold Your Own.&lt;/i&gt; Dans ce texte, qui se pr&#233;sente aussi comme des sc&#232;nes jetant des prises de paroles successives, &#233;clat&#233;s, &#233;parses, mais formant le tout des &#233;clats de rage, Kae Tempest &#233;voque ce qu'elle doit &#224; quelques grands artistes, ce que lui ont transmis Chopin, Dostoievski, Bukowski : une rage de chien (le titre du po&#232;me : &#171; les vieux chiens qui se battirent si bien), une rage impossible &#224; contenir et qu'il s'agirait de donner, non pas tant comme une maladie, mais comme dans un geste d'amour, de d&#233;fi et de vengeance.&lt;/p&gt;
&lt;iframe width=&#034;100%&#034; height=&#034;166&#034; scrolling=&#034;no&#034; frameborder=&#034;no&#034; allow=&#034;autoplay&#034; src=&#034;https://w.soundcloud.com/player/?url=https%3A//api.soundcloud.com/tracks/1297101652&amp;color=%23ff5500&amp;auto_play=false&amp;hide_related=false&amp;show_comments=true&amp;show_user=true&amp;show_reposts=false&amp;show_teaser=true&#034;&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;div style=&#034;font-size: 10px; color: #cccccc;line-break: anywhere;word-break: normal;overflow: hidden;white-space: nowrap;text-overflow: ellipsis; font-family: Interstate,Lucida Grande,Lucida Sans Unicode,Lucida Sans,Garuda,Verdana,Tahoma,sans-serif;font-weight: 100;&#034;&gt;&lt;a href=&#034;https://soundcloud.com/incertains-regards&#034; title=&#034;Incertains Regards&#034; target=&#034;_blank&#034; style=&#034;color: #cccccc; text-decoration: none;&#034;&gt;Incertains Regards&lt;/a&gt; &#183; &lt;a href=&#034;https://soundcloud.com/incertains-regards/8-les-vieux-chiens-qui-se&#034; title=&#034;Les Vieux Chiens Qui Se Battirent Si Bien [Malte Schwind]&#034; target=&#034;_blank&#034; style=&#034;color: #cccccc; text-decoration: none;&#034;&gt;Les Vieux Chiens Qui Se Battirent Si Bien [Malte Schwind]&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_11959 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/png/capture_d_e_cran_2023-06-03_a_18.49_29.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/png/capture_d_e_cran_2023-06-03_a_18.49_29.png?1685811591' width='500' height='313' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
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&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_11950 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/ecoute_la_ville_tomber.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/ecoute_la_ville_tomber.jpg' width=&#034;1592&#034; height=&#034;2560&#034; alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
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&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/les-nouveaux-anciens-tempest-kate.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/les-nouveaux-anciens-tempest-kate.jpg' width=&#034;1156&#034; height=&#034;1806&#034; alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_11947 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/brandna.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/brandna.jpg' width=&#034;894&#034; height=&#034;895&#034; alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_11946 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/41gwcqkawzl__uxnan_fmjpg_ql85_.jpg' width=&#034;500&#034; height=&#034;500&#034; alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_11956 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/on-connection.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/on-connection.jpg' width=&#034;1200&#034; height=&#034;1980&#034; alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_11958 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/wasted.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/wasted.jpg' width=&#034;1000&#034; height=&#034;1500&#034; alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_11953 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/hopelessly.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/hopelessly.jpg' width=&#034;776&#034; height=&#034;1200&#034; alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_11952 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/hold_yourown.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/hold_yourown.jpg' width=&#034;1818&#034; height=&#034;2327&#034; alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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