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	<title>arnaud ma&#239;setti | carnets</title>
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	<description>Carnets d'&#233;critures et de lectures, journal, images, textes &amp; fictions web. (Depuis octobre 2005)</description>
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		<title>arnaud ma&#239;setti | carnets</title>
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		<title>Kafka | Faire feu de l'&#233;tincelle</title>
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		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;D'une lettre &#224; Max Brod, juillet 1922&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/anthologie-personnelle-pages/pages-arrachees/" rel="directory"&gt;Pages | Arrach&#233;es&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/franz_kafka_article.jpg.webp?1770286255' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='91' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#201;crire : perp&#233;tuelle anticipation fun&#232;bre, r&#233;p&#233;tition d'une mort qu'on ne vivra jamais vraiment &#8212; qu'on s'en tiendra sur le seuil, qu'elle est plut&#244;t livr&#233;e aux autres, pench&#233; sur le dernier souffle, et sur le silence qui suit dont nous serons absents. &#201;crire, s'arracher &#224; chaque mot d&#233;finitivement &#224; la vie m&#234;me que l'&#233;criture pr&#233;tend saisir, et recommencer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes quelques mois avant le dernier souffle pouss&#233; dans l'agonie, l'&#233;touffement, et la solitude veill&#233;e par Dora Diamant et Robert Klopstock, au fond de cette trop vaste chambre du sanatorium Kierling, &#224; Klosterneuburg, pr&#232;s de Vienne, et si loin de Prague.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis pr&#232;s d'un an, Kafka a br&#251;l&#233; tous ses vaisseaux &#8212; renoncer au &lt;i&gt;Ch&#226;teau&lt;/i&gt;, &#224; lui-m&#234;me : sa sant&#233; l'indiff&#232;re, il cesse de se plaindre, se confie au silence. &#171; De moi, il y a peu &#224; raconter, une vie un peu dans l'ombre. &#187; &#8212; d&#233;veloppe une m&#233;fiance accrue du langage : &#171; je veux bien partager mon c&#339;ur avec les hommes, mais non avec les spectres qui jouent avec les mots. &#187; Mais il ne cesse pas d'&#233;crire, dans ce renoncement m&#234;me, parce que l'&#233;criture se referme sur la vie au lieu de l'ouvrir ou de la rendre possible. Peu apr&#232;s avoir &#233;crit &lt;i&gt;Jos&#233;phine&lt;/i&gt; (la souris chantante qui perd sa voix), Kafka perd la parole &#8212; la tuberculose devient invasive et commence &#224; l'&#233;touffer ; mutique et incapable de manger, il devient, &lt;i&gt;r&#233;ellement&lt;/i&gt; un virtuose de la faim, titre tragique d'un r&#233;cit compos&#233; quelques ann&#233;es auparavant. &#171; Ce que j'ai jou&#233; va arriver r&#233;ellement. &#187; Ne pouvant plus parler, il ne peut plus qu'&#233;crire &#8212; sur quelques feuillets volants, pour r&#233;clamer un peu d'eau, ou qu'on ouvre la fen&#234;tre, change les fleurs : rarement agonie a &#233;t&#233; aussi &lt;i&gt;&#233;crite&lt;/i&gt; que la sienne, dira Blanchot. L'humour et le d&#233;sespoir dans ces mois irriguent chaque mot.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant le sanatorium Kierling et le silence, cette lettre &#224; l'ami Max envoy&#233; au d&#233;but de l'&#233;t&#233; 1922, depuis Prague. Il a accept&#233; l'id&#233;e d'un s&#233;jour pour une cure &#224; Georgental, et l'acceptation m&#234;me de ce projet provoque un effondrement : nuit d'insomnie, l'angoisse infinie de se rapprocher par l&#224; d'un dernier recours qu'il sait vain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lettre bord&#233;e d'impossibles &#8212; impossible dont on ne peut pourtant se d&#233;rober : &#233;crire, se mettre hors de la vie et jouir de sa mort par imposture, qui deviendra r&#233;alit&#233; effrayante. &#201;crire : folie (cette vanit&#233; mortif&#232;re) ; ne pas &#233;crire : folie (devenir fou de ne pas se jeter dans le langage pour s'arracher de cette vie sociale, &lt;i&gt;concr&#232;te&lt;/i&gt;). Entre ces deux certitudes de se perdre, K. cherche encore un passage qui restera introuvable. De ce &#171; syst&#232;me solaire de vanit&#233; &#187;, K. para&#238;t comme ce centre vide autour de quoi tourne les obsessions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fin mot de l'histoire ? &#201;crire n'aura pas servi, comme il aurait pu le croire, &#224; transformer l'argile en &#234;tre vivant, le bois sec de la vie en feu : mais seulement &#224; &#233;clairer la mort et rendu visible ce qui &#233;tait d&#233;j&#224; mort. Il note : &#171; Ce sera un bizarre enterrement : l'&#233;crivain, quelque chose qui n'existe pas, transmet le vieux cadavre, le cadavre de toujours, &#224; la fosse. &#187; Ecrivain doublement inexistant. L'&#233;crivain qui n'existe pas enterre celui qui n'a jamais v&#233;cu. L'&#233;criture : transmission du n&#233;ant par le n&#233;ant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y aura d'autres lettres, qui t&#226;cheront de d&#233;gager r&#233;trospectivement une strat&#233;gie, pour l'activer apr&#232;s-coup : &#233;crire ? &#171; Rendre possible une parole vraie d'homme &#224; homme &#187;. Conjurer les mots fant&#244;mes pour arracher au silence cette parole vraie &#8212; resterait &#224; inventer cette v&#233;rit&#233; en d&#233;pit de toute r&#233;alit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lettre incompr&#233;hensible, et essentielle. Cette &#171; obscurit&#233; &#187; qu'il est seul &#224; voir, chacun pourrait le mesurer pour soi : et visible seulement pour chacun, impartageable et commun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tandis que chacun est d&#233;sormais somm&#233; de se &#171; raconter &#187; continuellement &#8212; sur les r&#233;seaux dits sociaux, les entretiens d'embauche, les applications de rencontres, que faire de cette obscurit&#233; ? Devenus &#171; artistes jeuneurs &#187; et exhibant notre vie plut&#244;t que la vivant, la mettant en sc&#232;ne plut&#244;t que l'habitant, nous sommes peut-&#234;tre devant cette question : comment &#233;crire &lt;i&gt;depuis&lt;/i&gt; la vie plut&#244;t que sur elle ? Comment &#171; emm&#233;nager &#187; dans la langue plut&#244;t que de la contempler ? Ecrire : refuser de jouer &#224; mourir, mais mieux &lt;i&gt;convoquer&lt;/i&gt; les morts pour autrement habiter le pr&#233;sent, transformer la r&#233;p&#233;tition fun&#232;bre en geste capable de faire advenir du vivant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La m&#233;lancolie de Kafka ne serait pas &#224; &#171; d&#233;passer &#187; &#8212; &#224; traverser comme diagnostic inaugural ?&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Lettre &#224; Max Brod, 5 juillet 1922&lt;/h2&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Ce que souhaite parfois le na&#239;f : &#171; je voudrais mourir pour voir comment on me pleurera &#187;, un &#233;crivain le r&#233;alise sans cesse, il meurt (ou ne vit pas) et se pleure lui-m&#234;me sans cesse. De l&#224; provient son horrible peur de la mort, qui ne s'exprime pas forc&#233;ment comme une peur de la mort, mais peut aussi prendre la forme d'une peur du changement, d'une peur de Georgental. Les raisons de cette peur de la mort peuvent se r&#233;partir en deux groupes principaux. Premi&#232;rement, il a une peur horrible de mourir parce qu'il n'a pas encore v&#233;cu. Je ne veux pas dire qu'il faille femme, enfant, champ et b&#233;tail pour vivre. Pour vivre, il faut seulement renoncer &#224; jouir de soi-m&#234;me ; emm&#233;nager dans la maison au lieu de l'admirer et de l'orner. On pourrait objecter que cela, c'est le destin, et que ce n'est au pouvoir de personne. Mais alors pourquoi a-t-on des regrets, pourquoi le regret ne s'arr&#234;te-t-il pas ? Pour se faire plus beau et plus go&#251;teux ? Aussi. Mais au-del&#224; de &#231;a, pourquoi le mot de la fin de ces nuits-l&#224; est-il toujours : Je pourrais vivre et ne vis pas. La deuxi&#232;me grande raison &#8212; peut-&#234;tre n'y en a-t-il qu'une, je n'arrive plus tr&#232;s bien &#224; distinguer les deux &#8212; est cette r&#233;flexion : Ce que j'ai jou&#233; va vraiment se produire. Je ne me suis pas rachet&#233; par l'&#233;criture. Je suis mort toute ma vie et maintenant je vais vraiment mourir. Ma vie a &#233;t&#233; plus douce que celle des autres, ma mort n'en sera que plus terrible. L'&#233;crivain en moi mourra &#233;videmment tout de suite, car une telle figure n'a pas de sol, pas d'existence, n'est m&#234;me pas poussi&#232;re ; elle n'est un peu possible que dans la vie terrestre la plus folle, n'est qu'une construction de la soif de jouissance. Voil&#224; pour l'&#233;crivain. Mais moi-m&#234;me, je ne peux pas continuer &#224; vivre, puisque je n'ai pas v&#233;cu, je suis rest&#233; argile, je n'ai pas fait feu de l'&#233;tincelle, je ne m'en suis servi que pour illuminer mon cadavre. Ce sera un dr&#244;le d'enterrement, l'&#233;crivain, donc quelque chose qui n'existe pas, transmet le vieux cadavre, le cadavre de toujours, &#224; la tombe. Je suis assez &#233;crivain pour vouloir, dans un entier oubli de moi-m&#234;me &#8212; pas en &#233;tat d'&#233;veil, l'oubli de soi est la premi&#232;re condition de l'&#233;tat d'&#233;crivain &#8212;, en jouir de tous mes sens ou, ce qui revient au m&#234;me, vouloir le raconter, mais &#231;a n'arrivera plus.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Malcolm Lowry | &#171; Tisser l'effrayante vision &#187; (du 2 novembre)</title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/anthologie-personnelle-pages/pages-arrachees/article/malcolm-lowry-tisser-l-effrayante-vision-du-2-novembre</link>
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		<dc:date>2025-11-02T07:00:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Le jour des Morts&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/arton2618.jpg?1604334924' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='95' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#8212; &lt;a href=&#034;#ML2020&#034; class=&#034;spip_ancre&#034;&gt;Note du 2 novembre 2020&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&#8212; &lt;a href=&#034;#ML2024&#034; class=&#034;spip_ancre&#034;&gt;Note du 2 novembre 2024&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&#8212; &lt;a href=&#034;#ML2025&#034; class=&#034;spip_ancre&#034;&gt;Note du 2 novembre 2025&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;ML2025&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Note du 2 novembre 2025.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Au bord du ravin&lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_16518 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/30742821838.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/30742821838.jpg?1762014856' width='500' height='753' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Comme chaque 2 novembre, jour des morts, je relis quelques pages de &lt;i&gt;Sous le Volcan&lt;/i&gt;. Rituel qui tient de l'invocation, de la conjuration aussi. Chaque ann&#233;e ce rendez-vous avec le roman de Lowry, avec le Consul qui traverse cette journ&#233;e du 2 novembre 1938, la date qui fait revenir les morts &#8212; rappelle aux vivants qu'ils le sont encore, et tiennent debout pour un temps.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et chaque ann&#233;e, comme toujours &#8212; mais peut-&#234;tre plus que jamais, comme on le dit chaque ann&#233;e &#8212; le lire au bord du ravin. De l'Histoire qui vacille, de la vie qui menace. On est au bord comme on est &lt;i&gt;aux aguets&lt;/i&gt;, cette position o&#249; l'on doit tout &#224; la fois jauger la hauteur, mesurer la profondeur du gouffre, sentir l'appel du vide. D&#233;sirer sauter, parfois. Le vertige : pas seulement la peur de tomber, aussi la tentation de se jeter. Et ce qui nous nous reste &#8211; la &lt;i&gt;responsabilit&#233;&lt;/i&gt; terrible, t&#234;tue &#8212; ne pas sauter. Maintenir ouverte la possibilit&#233; de franchir. Mieux : creuser le ravin davantage, emp&#234;cher qu'on le comble en jetant par dessus le vide d'illusoires ponts. Garder b&#233;ante la faille. Est-cela aussi, lire Lowry le 2 novembre : se tenir au bord du ravin.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le ravin traverse Sous le Volcan comme plaie ouverte dans la g&#233;ographie mexicaine, b&#233;ance dans le corps m&#234;me du r&#233;cit. La &lt;i&gt;barranca&lt;/i&gt; : mot qui revient et avec lui l'obsession qui creuse sous chaque pas du Consul et fait de Quauhnahuac une ville suspendue au-dessus de son propre effondrement. Ville construite sur l'ab&#238;me &#8212; comme toute ville. Comme tout ordre. Le ravin : ce qu'on a recouvert, ce sur quoi on a b&#226;ti et menace de resurgir. D&#232;s les premi&#232;res pages, le ravin est l&#224;. Jacques y trouve le corps d'un Indien mort &#8212; ou mourant, on ne sait plus. Et dans l'indistinction entre la mort et l'agonie, le geste qui sauve et celui qui n'ose pas, on se tiendra d&#233;sormais.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le Consul, lui, marche tout le jour au bord de ce gouffre. Il longe la barranca comme on longe sa propre fin, en ivrogne qui croit tenir debout quand qu'il tombe d&#233;j&#224;. Le roman tout entier comme cette chute suspendue, maintenu douze heures durant dans la lumi&#232;re du 2 novembre 1938. &lt;br class='autobr' /&gt;
Image du ravin, rapport au monde devenu impossible o&#249; voir ne suffit plus &#224; agir, et comprendre n'entra&#238;ne plus de geste, o&#249; tout le savoir du Consul &#8212; sa culture, ses lectures cabalistiques, son &#233;rudition d'ivrogne &#8212; ne produit que de la paralysie. Lucidit&#233; st&#233;rile, conscience spectacle. Mais : savoir qui sait aussi qu'il ne peut rien. Et dans ce savoir &#8212; non pas r&#233;signation. Plut&#244;t : refus de participer. Sabotage de l'action qui sauverait l'ordre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quand &#224; la fin, on jette son corps dans la &lt;i&gt;barranca&lt;/i&gt;, le ravin avale enfin ce qui lui revenait depuis toujours &#8212; et toute la journ&#233;e n'avait &#233;t&#233; que le retardement de cette chute inaugurale. Le roman lui-m&#234;me : cette descente qui ne se laisse pas r&#233;cup&#233;rer. Lowry &#233;crivant pendant des ann&#233;es ce livre qu'il ne peut finir et le tue &#224; force de r&#233;&#233;criture, c'est l'&#233;criture qui refuse de combler l'ab&#238;me comme on refuse la r&#233;solution et sa morale, qui refuse de transformer la catastrophe en le&#231;on. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'impuissance : savoir o&#249; l'on va tomber, y marcher quand m&#234;me. Non par fatalisme, mais fid&#233;lit&#233; &#224; ce qui tombe &#8212; refus de survivre au d&#233;pens de ce qui meurt. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le ravin : le lieu de ce qui ne peut &#234;tre secouru. L'Indien mourant y reste, le cheval bless&#233; y g&#238;t, le Consul y finira. Avec lui, un chien mort qu'on jette apr&#232;s lui, derni&#232;re ironie sur ce qui reste d'une vie. La &lt;i&gt;barranca&lt;/i&gt; recueille ce que le monde refuse de regarder, qu'on contourne, et abandonne. Figure g&#233;ologique de l'indiff&#233;rence. Mais aussi : fosse commune. Charnier. O&#249; finissent ceux qui ont refus&#233;, archive des vaincus. Fosse commune, charnier : c'est-&#224;-dire : livre : roman, faille dans laquelle Lowry a voulu faire tenir toute l'histoire du monde en 1938 &#8212; la guerre qui vient, le fascisme qui monte, l'amour qui se d&#233;fait, l'alcool qui ronge. &#201;crire &lt;i&gt;Sous le Volcan&lt;/i&gt;, regarder en face le ravin de l'Histoire, descendre dans cette &lt;i&gt;barranca&lt;/i&gt; de l'entre-deux-guerres o&#249; gisaient d&#233;j&#224; tous les corps &#224; venir.&lt;br class='autobr' /&gt;
1938 o&#249; tout bascule. Guerre d'Espagne qui finit mal ; Munich qui c&#232;de ; l'Anschluss qui avale &#8212; le ravin s'&#233;largit. Le Consul le voit &#8212; boit davantage. Boire pour acqu&#233;rir une autre lucidit&#233; que la raison qui jette le monde dans le foss&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Boire : &#233;crire ; &#233;crire quand m&#234;me. &#171; Tisser l'effrayante vision &#187;. Geste du roman : ne pas sauver. Accompagner ce qui tombe. Ne pas d&#233;tourner les yeux de l'effondrement. Et dans ce refus &#8212; pas du courage. Plut&#244;t : de l'obstination. De la fid&#233;lit&#233;. Tenir avec les vaincus. Descendre avec eux plut&#244;t que survivre sans eux.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tenir au bord : choisir le vertige contre l'&#233;quilibre. Refuser de se tenir droit dans un monde qui penche. Mesurer la hauteur pour savoir ce qui nous s&#233;pare encore de l'effondrement. L'impuissance comme passage &#224; l'acte : ce refus d'agir dans le cadre du monde tel qu'il est et refuser de le sauver. Maintenir b&#233;ante la faille qui le traverse. Emp&#234;cher qu'on la recouvre, qu'on construise par-dessus. Garder visible le ravin. Garder ouverte la possibilit&#233; de la chute &#8212; qui est aussi celle du renversement.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce 2 novembre 2025, au bord du ravin. Les yeux ouverts.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Pari&#225;n !&#8230; Nom &#233;vocateur de marbre antique et des Cyclades balay&#233;es de grands vents. Le Farolito de Pari&#225;n, quel appel il lui lan&#231;ait de ses sombres voix de nuit et de petit matin. Mais le Consul (il avait encore obliqu&#233; &#224; droite, laissant la cl&#244;ture de fil de fer derri&#232;re lui) se rendit compte qu'il n'&#233;tait pas encore assez ivre pour &#234;tre tr&#232;s optimiste quant &#224; ses chances d'y aller ; la journ&#233;e offrait trop d'imm&#233;diates &#8211; chausse-trapes ! C'&#233;tait l&#224; le mot juste&#8230; Il &#233;tait &#224; deux doigts de choir dans la barranca dont une section du bord le plus proche, sans garde-fou &#8211; le ravin par ici s'incurvait roidement pour descendre vers la route d'Alcapancingo, s'incurver &#224; nouveau plus bas et suivre sa direction, coupant par le milieu le jardin public &#8211; constituait en cette heure critique un cinqui&#232;me tout petit c&#244;t&#233; de plus &#224; sa propri&#233;t&#233;. &#171; Il s'arr&#234;ta lorgnant, toute crainte abolie par la tequila, par-dessus bord. Ah l'effroyable faille, l'horreur &#233;ternelle des contraires ! Gouffre g&#233;ant que tu es, cormoran insatiable, ne te ris pas de moi, quoique je semble impatient de tomber dans ta gueule. &#192; ce compte-l&#224;, c'est tout le temps qu'on tombait sur ce sacr&#233; machin, cet immense ravin inextricable coupant droit &#224; travers la ville, droit &#224; travers le pays en fait, par endroits chute &#224; pic de soixante-dix m&#232;tres dans ce qui se pr&#233;tendait une vulgaire rivi&#232;re en la saison des pluies mais qui, m&#234;me &#224; pr&#233;sent, bien qu'on n'en p&#251;t voir le fond, &#233;tait sans doute en train de se mettre &#224; reprendre son r&#244;le normal d'universel Tartare et de gigantesques latrines. &#171; Ce n'&#233;tait pas, peut-&#234;tre, tellement effrayant par ici : l'on pouvait m&#234;me descendre, si on le d&#233;sirait, par petites &#233;tapes bien s&#251;r, et en prenant de temps &#224; autre une lamp&#233;e de tequila en chemin, rendre visite au Prom&#233;th&#233;e de cloaque qui l'habitait sans nul doute. Le Consul s'en fut d'un pas plus lent. Il se retrouvait face &#224; face avec sa demeure en m&#234;me temps qu'avec le sentier c&#244;toyant le jardin de Mr. Quincey. &#171; Sur sa gauche, au-del&#224; de leur cl&#244;ture commune maintenant &#224; port&#233;e de main, les vertes pelouses de l'Am&#233;ricain, asperg&#233;es pour l'instant par d'innombrables petites manches &#224; eau toute sifflantes, descendaient parall&#232;les &#224; ses ronces &#224; lui. Et nul gazon anglais n'aurait pu para&#238;tre plus lisse ou plus charmant. Brusquement accabl&#233; d'&#233;motion, en m&#234;me temps que par une violente attaque de hoquets, le Consul fit un pas derri&#232;re un arbre fruitier tortu, racines de son c&#244;t&#233; mais ses vestiges d'ombrage de l'autre, et s'y accota, retenant son souffle. &#171; De cette curieuse fa&#231;on, il s'imaginait se cacher &#224; Mr. Quincey, qui travaillait un peu plus haut, mais bient&#244;t il oublia tout de Quincey dans son admiration hoquetante du jardin de celui-ci&#8230; Arriverait-il enfin, et serait-ce le salut, que le vieux Popeye se m&#238;t &#224; para&#238;tre moins d&#233;sirable qu'un tas de scories dans Chester-le-Street, et que cette grandiose perspective johnsonnienne, la route d'Angleterre, s'&#233;tend&#238;t de nouveau sur l'oc&#233;an Atlantique de son &#226;me ? &#171; Et que ce serait &#233;trange ! Combien singuliers le d&#233;barquement &#224; Liverpool, la B&#226;tisse Liver entrevue une fois de plus &#224; travers la brumeuse pluie, cette obscurit&#233; qui sent d&#233;j&#224; le sac &#224; fourrage et la bi&#232;re Caegwyrle &#8211; les cargos familiers aux sym&#233;triques m&#226;ts de charge, bas sur l'eau, gagnant gravement le large avec le reflux, mondes de fer cachant leurs &#233;quipages aux femmes &#224; fichus noirs &#233;plor&#233;es sur les quais : Liverpool, d'o&#249; au cours de la guerre partaient si fr&#233;quemment avec des ordres cachet&#233;s, ces myst&#233;rieux bateaux-pi&#232;ges chasseurs de sous-marins, faux cargos en un clin d'&#339;il mu&#233;s en navire de guerre &#224; tourelle, p&#233;ril surann&#233; pour les submersibles, ces voyageurs &#224; groins de l'inconscient des mers&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;ML2024&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Note du 2 novembre 2024. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Sinon une petite &#226;me&lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_16516 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/32238802207.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/32238802207.jpg?1762005023' width='500' height='728' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Qu'est l'homme, sinon une petite &#226;me qui maintient debout un cadavre ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Phrase de Lowry dans &lt;i&gt;Au-dessous du Volcan&lt;/i&gt; (ou est-ce &lt;i&gt;Sous le Volcan &lt;/i&gt; ? traduction impossible d&#232;s le titre). Phrase comme il y en a mille ainsi, et comme toutes, et comme le r&#233;cit lui-m&#234;me : quelque chose comme un vertige et une explosion : vertige et explosion qui tiennent lieu de fin du r&#233;cit, explosion dans le vertige. Et je ne parle pas de l'odeur de l'alcool qui &#233;mane de chaque paragraphe, de la marche aussi s&#251;re et approximative de l'alcoolique, du r&#233;cit ivre : de cette pr&#233;cision sensible qu'on a, enivr&#233;, de cette exag&#233;ration m&#233;lancolique, de cette acuit&#233; oublieuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux novembre. Autour de cette date, toute l'histoire : l'Histoire m&#234;me. Laquelle ? Irr&#233;sumable. Dans Quauhnahuac, double fictionnel et fant&#244;me de Cuernavaca, cern&#233; par deux volcans qui dominent la ville, le Popocatepetl et l'Ixtaccihuatl, Geoffrey Firmin, consul britannique, plus enivr&#233; qu'on ne le sera jamais, traverse le jour enti&#232;rement, ce 2 novembre 1938. Comme dans les plus beaux romans de Conrad, c'est un r&#233;cit du remords inexpugnable, une histoire de marin accost&#233;. Comme dans &lt;i&gt;Lord Jim&lt;/i&gt;, le poids des morts qu'autrefois on a laiss&#233;s &#224; fond de cale, leurs cris qui remontent sans cesse des profondeurs de soi : tout tiss&#233; dans ces cris, le roman. Puis, il y a la femme, Yvonne, l'amour mort, impossible, impensable. Il y a Hugh et l'&#233;criture, il y a les volcans qui dorment pour de faux, le symbolisme terrible partout, le d&#233;sir furieux, le corps manquant, il y a les cercles concentriques des enfers dans les ruelles d'une ville mexicaine, il y a l'ombre d'Artaud qui avait r&#244;d&#233; peut-&#234;tre dans ces villes, celle d'Andr&#233; Breton, qui allait r&#244;der peut-&#234;tre dans cette ville, il y a l'ignorance de Lowry pour Artaud et Breton, il y a Kolt&#232;s lisant ce roman comme si c'&#233;tait Dostoievski l'auteur de ce roman noir, Kolt&#232;s lisant et lisant encore sur la mauvaise route qui l'entra&#238;ne de Lagos jusqu'au delta du Niger entre deux charniers, allant vers son &#339;uvre : entre l'Afrique et le Guatemala, il y a pour lui le trait d'union du Mexique de Lowry. Il y a ce 2 novembre des morts, cette f&#234;te des morts qui soudain sont vivants. Il y a les vivants qui les d&#233;terrent &#8212; et c'est cela, lire le roman de Lowry, ce 2 novembre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'apprends que c'est aussi le jour de naissance de Patrice Ch&#233;reau et pourquoi s'en &#233;tonner : ce jour des morts est celui des vivants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du roman de Lowry, arracher une page au hasard : une de celle qu'il aura &#233;crite toute sa vie, et qui finira par le tuer. Elle ne dit rien du vertige insens&#233;, de la folie pure de dire le monde comme il est, pour toujours : la v&#233;rit&#233; arrach&#233;e aux cris des volcans qui nous encerclent : on ne saura pas qu'ils sont aussi en nous, qu'ils crachent aussi. Du roman de Lowry, arracher chaque mot comme cette page : pour le hasard qui fabrique la fatalit&#233;, et la d&#233;sespoir du Consul en l'honneur de qui, ce soir, on sera nombreux &#224; lever un verre de mezcal, et un second, et un troisi&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt; Je me suis agripp&#233; &#224; toutes les branches ou racines qui pouvaient m'aider &#224; franchir tout seul cet ab&#238;me dans ma vie mais je ne puis me leurrer plus longtemps. Si je dois survivre il me faut ton secours. Autrement, t&#244;t ou tard je tomberai. Ah, si seulement tu m'avais laiss&#233; dans la m&#233;moire de quoi te ha&#239;r en sorte qu'&#224; la fin nulle douce pens&#233;e de toi ne me touche jamais dans mon affreuse situation ! Mais au lieu de cela tu m'as envoy&#233; ces lettres. Mais au fait, pourquoi envoyer les premi&#232;res &#224; Wells Fargo, Mexico ? Se peut-il que tu n'aies pas compris que j'&#233;tais toujours ici ? Ou que &#8211; si j'allais &#224; Oaxaca &#8211; Quauhnahuac demeurait ma base. C'est tr&#232;s curieux. Puis &#231;'aurait &#233;t&#233; si facile de se renseigner. Et si seulement aussi tu m'avais &#233;crit sur-le-champ, &#231;'aurait pu &#234;tre diff&#233;rent &#8211; m&#234;me une carte postale &#224; mon nom, dans la commune angoisse de notre s&#233;paration, qui en e&#251;t appel&#233; simplement &#224; nous, en d&#233;pit de tout, pour mettre aussit&#244;t fin &#224; cette absurdit&#233; &#8211; de quelque, de n'importe quelle fa&#231;on &#8211; et disant que nous nous aimions ; ou autre chose, un t&#233;l&#233;gramme, de simple. Mais tu as attendu trop longtemps &#8211; ou il le semble maintenant, jusqu'apr&#232;s No&#235;l &#8211; No&#235;l ! &#8211; et le Nouvel An, et ce que tu as envoy&#233; alors, je n'ai pu le lire. Non : &#224; peine ai-je une fois &#233;t&#233; assez lib&#233;r&#233; de mon tourment ou assez d&#233;gris&#233; pour saisir plus que le sens g&#233;n&#233;ral de l'une ou l'autre de ces lettres. Mais les sentir, je le pouvais, je le peux. Je crois en avoir quelques-unes sur moi. Mais elles font trop mal &#224; lire, comme trop longuement rumin&#233;es. Je n'essaierai pas &#224; pr&#233;sent. Elles me brisent le c&#339;ur. Et de toute fa&#231;on elles sont venues trop tard. Et maintenant il n'y en aura plus, je suppose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;H&#233;las, mais pourquoi n'ai-je pas pr&#233;tendu au moins les avoir lues, agr&#233;&#233; l'offre d'une sorte de r&#233;tractation dans le fait m&#234;me de leur envoi ? Et pourquoi n'ai-je pas exp&#233;di&#233; un t&#233;l&#233;gramme ou un mot tout de suite ? Ah, pourquoi, pourquoi, pourquoi ? Car je pense que tu serais revenue &#224; temps si je t'en avais pri&#233;e. Mais voil&#224; ce que c'est que de vivre en enfer. Je ne pouvais, je ne puis te prier. Je ne pouvais, je ne puis envoyer de t&#233;l&#233;gramme. Ici et &#224; Mexico je suis rest&#233; plant&#233; l&#224;, &#224; la Compania Telegr&#225;fica Mexicana, et &#224; Oaxaca, tremblant et transpirant dans le bureau de poste et r&#233;digeant tout l'apr&#232;s-midi des t&#233;l&#233;grammes, quand j'avais assez bu pour raffermir ma main, sans en exp&#233;dier un. Et une fois j'eus une sorte de num&#233;ro de t&#233;l&#233;phone de toi et t'appelai vraiment sur longue distance &#224; Los Angeles, mais sans succ&#232;s. Et une autre fois il y eut un d&#233;rangement du t&#233;l&#233;phone. Alors pourquoi ne pas aller moi-m&#234;me en Am&#233;rique ? Je suis trop malade pour me d&#233;brouiller avec les billets, pour supporter la tr&#233;pidation de d&#233;lire des interminables plaines &#224; cactus. Et pourquoi m'en aller mourir en Am&#233;rique ? Il me serait peut-&#234;tre &#233;gal d'&#234;tre enterr&#233; aux Etats-Unis. Mais je crois que je pr&#233;f&#233;rerais mourir au Mexique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En attendant, me vois-tu travaillant toujours &#224; mon livre, essayant toujours de r&#233;pondre &#224; des questions telles que : Y a-t-il une r&#233;alit&#233; derri&#232;re, ext&#233;rieure, consciente et &#224; jamais pr&#233;sente, etc., accessible par n'importe quelles voies acceptables pour toutes les religions et croyances et adaptables &#224; tous les climats et pays ? Ou me d&#233;couvres-tu entre Mis&#233;ricorde et Compr&#233;hension, entre Chesed et Binah (mais encore &#224; Chesed) &#8211; en &#233;quilibre, et l'&#233;quilibre c'est tout, pr&#233;caire &#8211; balan&#231;ant, vacillant au-dessus de l'effroyable vide qui n'admet point de pont, de la trace qui-se-peut-&#224;-peine-d&#233;celer de la foudre de Dieu du retour &#224; Dieu ? Comme si j'avais jamais &#233;t&#233; &#224; Chesed ! Ce serait plut&#244;t le Qlipoth. Alors que je devrais avoir &#224; mon actif d'obscurs volumes de vers intitul&#233;s Triomphe de Hurlu-nerlu ou Le Nez &#224; la lumineuse verrue ! Ou au mieux, comme Clare, &#171; tisser l'effrayante vision &#187;&#8230; En chaque homme un po&#232;te avort&#233; ! Mais c'est une bonne id&#233;e peut-&#234;tre, vu les circonstances, de feindre pour le moins de suivre son grand travail sur le &#171; Savoir secret &#187; car on peut toujours dire, s'il ne para&#238;t jamais, que le titre en explique l'absence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Mais h&#233;las pour le Chevalier &#224; la Triste Figure ! Car oh, Yvonne, je suis tellement hant&#233; sans r&#233;pit par tes chansons, ta chaleur et ta joie, ta simplicit&#233; et ta camaraderie, tes aptitudes &#224; des centaines de choses, ta sant&#233; fonci&#232;re, ton d&#233;sordre, ton ordre tout aussi excessif &#8211; les doux commencements de notre union. Te souviens-tu de la chanson de Strauss que nous fredonnions d'habitude ? Une fois l'an les morts vivent l'espace d'un jour. Oh viens &#224; moi encore comme autrefois en mai. Jardins du G&#233;n&#233;ralige, Jardins de l'Alhambra. Et l'ombre de notre destin &#224; notre rencontre en Espagne. Le bar Hollywood &#224; Grenade. Pourquoi Hollywood ? Et le couvent de nonnes l&#224;-bas : pourquoi Los Angeles ? Et &#224; Malaga, la Pension Mexico. Et pourtant rien jamais ne peut prendre la place de cette unit&#233; qu'autrefois nous conn&#251;mes et qui ne peut pas ne pas exister toujours Dieu seul sait o&#249;. Que nous conn&#251;mes m&#234;me &#224; Paris &#8211; avant l'arriv&#233;e de Hugh. Est-cela une illusion aussi ? me voil&#224; en pleine pleurnicherie, c'est certain. Mais personne ne peut prendre ta place ; je dois le savoir &#224; l'heure qu'il est, je ris en &#233;crivant ceci, que je t'aime ou pas&#8230; Parfois m'envahit un sentiment des plus puissants, un &#233;garement de jalousie d&#233;sesp&#233;r&#233;e qui, approfondi par l'alcool, tourne au d&#233;sir de me d&#233;truire par ma propre imagination &#8211; au moins pour ne pas &#234;tre en proie aux &#8211; fant&#244;mes &#8211;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;ML2020&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Note du 2 novembre 2020&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;No se puede vivir sin amar&lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_16517 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/81o_1dodfgl.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/81o_1dodfgl.jpg?1762005050' width='500' height='767' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;L'histoire qui se d&#233;roule &#224; l'ombre du Popocatepetl et de l'Ixtaccihuatl traverse le Jour des Morts comme une ombre : le Deux Novembre 1938 tombait un mercredi. Comme tous les deux novembre, je relis quelques pages du grand livre de ce jour &#8212; et ce jour plus f&#233;rocement. Je d&#233;pose ici la derni&#232;re page du r&#233;cit, pour des raisons qui tiennent &#224; ces lignes, au cri du Consul, aux vapeurs de Mezcal, et &#224; tout ce qui insiste dans ce qui meurt.&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;small&gt;Malcom Lowry, &lt;i&gt;Au-Dessous Du Volcan&lt;/i&gt; [1947]&lt;Br&gt;
Traduit par Stephen Spriel en 1949.&lt;/small&gt;&lt;/center&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#192; votre place, je ne ferai pas &#231;a &#187;, dit tranquillement le Consul, se retournant. &#171; C'est un Colt 17, n'est-ce pas ? &#199;a crache un tas de copeaux d'acier. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le Chef des Jardins repoussa le Consul hors du champ de lumi&#232;re, avan&#231;a de deux pas et fit feu. La foudre descendit en flamboyante vrille du ciel et le Consul, chancelant, vit au-dessus de lui un instant la silhouette du Popocatepetl, ruisselant de lumi&#232;re sous sa huppe de neige &#233;meraude. Le Chef fit encore deux fois feu, espa&#231;ant les coups, d&#233;lib&#233;r&#233;ment. Le tonnerre &#233;clata dans les montagnes puis comme &#224; port&#233;e de main. D&#233;tach&#233;, le cheval se cabra ; il agita la t&#234;te, fit volte-face et plongea en hennissant dans la for&#234;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Tout d'abord le Consul se sentit &#233;trangement soulag&#233;. Maintenant il se rendait compte qu'on lui avait tir&#233; dessus. Il tomba sur un genou puis, avec un geignement, tout de son long, face dans l'herbe. &#171; Bon Dieu &#187;, commenta-t-il perplexe, &#171; quelle moche fa&#231;on de mourir. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Une cloche clama :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt;Dolente&#8230; dolore !&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il pleuvait doux. Aupr&#232;s de lui r&#244;daient des formes, lui tenant la main, essayant peut-&#234;tre encore de lui faire les poches ou de le secourir, ou simplement curieux. Il sentait sa vie glisser hors de lui comme un foie coup&#233;, refluer dans l'herbe tendre. Il &#233;tait seul. O&#249; &#233;tait pass&#233; tout le monde ? Ou n'y avait-il eu personne. Puis de l'obscurit&#233; surgit en lumi&#232;re un visage, un masque de compassion. C'&#233;tait le vieux joueur de violon, pench&#233; sur lui. &#171; Companero &#8211; &#187; commen&#231;a-t-il. Et puis il ne fut plus l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; pr&#233;sent le mot &#171; pelado &#187; se mit &#224; remplir toute sa conscience. Cela avait &#233;t&#233; celui de Hugh, pour d&#233;signer le voleur : maintenant, quelqu'un lui avait jet&#233; cette insulte. Et ce fut comme si, un moment, il &#233;tait devenu le pelado, le voleur &#8211; oui, le chapardeur des id&#233;es absurdes et embrouill&#233;es d'o&#249; avait germ&#233; son rejet de la vie, celui qui avait port&#233; ses deux ou trois petits chapeaux melons, ses d&#233;guisements, par-dessus ces abstractions : maintenant la plus r&#233;elle de toutes se faisait proche. Mais aussi, quelqu'un l'avait appel&#233; &#171; companero &#187;, ce qui &#233;tait mieux, beaucoup mieux. Il en &#233;tait heureux. Ces pens&#233;es qui lui d&#233;rivaient par l'esprit s'accompagnaient d'une musique qu'il ne percevait qu'en &#233;coutant bien attentivement. Mozart, n'est-ce pas ? La Siciliana. Le finale du quatuor en r&#233; mineur par Moses. Non, c'&#233;tait quelque chose de fun&#232;bre, peut-&#234;tre du Gluck, d'Alceste. La qualit&#233;, pourtant, en rappelait Bach. Bach ? Un clavicorde, entendu de fort loin, au dix-septi&#232;me si&#232;cle en Angleterre. Angleterre ? Les accords d'une guitare aussi, se perdant &#224; demi, se m&#234;lant &#224; la clameur lointaine d'une cascade et &#224; ce qui r&#233;sonnait comme les cris de l'amour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il &#233;tait au Cachemire, il le savait, couch&#233; dans les prairies pr&#232;s de l'eau courante parmi les violettes et le tr&#232;fle, l'Himalaya plus loin, ce qui rendait d'autant plus remarquable qu'il pr&#238;t soudain le d&#233;part, avec Hugh et Yvonne, pour l'ascension du Popocatepetl. D&#233;j&#224; ils avaient de l'avance. &#171; Pourriez-vous cueillir la bougainvill&#233;e ? &#187; entendait-il dire &#224; Hugh, &#171; et, &#171; Prenez garde &#187;, r&#233;pondait Yvonne, &#171; &#231;a a des piquants dessus, et il faut bien regarder pour &#234;tre s&#251;r qu'il n'y a pas de scorpions. &#187; &#171; Nous fousillons l&#233;s escopions au Mexique &#187;, grommelait une autre voix. L&#224;-dessus Hugh et Yvonne disparurent. Il les soup&#231;onna d'avoir non seulement escalad&#233; le Popocatepetl, mais d'&#234;tre depuis le temps loin au-del&#224;. Seul et endolori, il peinait sur la pente des contreforts vers Amecameca. Avec lunettes de glacier ventil&#233;es, avec alpenstock, avec moufles et bonnet de laine enfonc&#233; jusqu'aux oreilles, avec des poches pleines de pruneaux et de raisins secs et de noix, avec un bocal de riz d&#233;passant d'une poche de veston et de l'autre le prospectus de l'H&#244;tel Fausto, il se trouvait litt&#233;ralement &#233;cras&#233;. Il ne pouvait aller plus loin. &#201;puis&#233;, r&#233;duit &#224; l'impuissance, il s'&#233;croulait par terre. Pas un qui l'aiderait, m&#234;me s'il le pouvait. Il &#233;tait &#224; cette heure celui qui se meurt au bord de la route o&#249; ne fera halte nul bon Samaritain. Mais ce qu'il y avait de troublant, c'&#233;tait ce bruit de rires &#224; ses oreilles, de voix : ah, on venait &#224; son secours, enfin. &#171; Il &#233;tait dans une ambulance qui au cri de sa sir&#232;ne traversait la jungle m&#234;me, filait, grimpant la pente d&#233;passant la ligne de v&#233;g&#233;tation vers la cime &#8211; et c'&#233;tait l&#224; bien s&#251;r un moyen d'y parvenir ! &#8211; cependant que ces voix autour de lui &#233;taient celles d'amis, de Jacques et de Vigil, ils feraient la part des choses, mettraient l'esprit d'Yvonne et de Hugh au repos &#224; son sujet. &#171; No se puede vivir sin amar &#187;, diraient-ils, ce qui expliquerait tout, et il r&#233;p&#233;ta ces mots &#224; haute voix. Comment avait-il pu penser tant de mal du monde quand le secours avait &#233;t&#233; l&#224; de tout temps ? Et maintenant il &#233;tait parvenu au sommet. Ah, Yvonne, ch&#233;rie, pardonne-moi ! De puissantes mains le soulevaient. Ouvrant les yeux, il regarda en bas, s'attendant &#224; voir, au-dessous de lui, la jungle magnifique, les hauteurs, le Pic d'Orizabe, Malinche, Cofre de Perote, tels ces pics de sa vie conquis l'un apr&#232;s l'autre avant que la plus grande de toutes ces ascensions, celle-ci, f&#251;t heureusement, sinon dans les r&#232;gles, men&#233;e &#224; bout. Mais il n'y avait rien l&#224; : pas de pics, pas de vie, pas d'ascension. &#171; Et ce sommet n'&#233;tait pas non plus exactement un sommet : &#231;a n'avait pas de substance, pas de base solide. Quoi qu'il en f&#251;t, &#231;a croulait aussi, &#231;a s'effondrait tandis que lui-m&#234;me tombait, tombait dans le volcan, qu'il avait d&#251; escalader apr&#232;s tout, bien qu'il y e&#251;t maintenant &#224; ses oreilles cet horrible bruit de lave insinuante, c'&#233;tait une &#233;ruption, pourtant non, ce n'&#233;tait pas le volcan, c'&#233;tait le monde lui-m&#234;me qui explosait, explosait en noirs jets de villages catapult&#233;s dans l'espace, lui-m&#234;me tombant au travers de tout, au travers de l'inconcevable pand&#233;monium d'un million de tanks, au travers du flamboiement de dix millions de corps en feu, tombant, dans une for&#234;t, tombant &#8211;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Soudain il hurla, et ce fut comme si ce hurlement &#233;tait projet&#233; d'un arbre &#224; l'autre au retour des &#233;chos puis, comme si les arbres eux-m&#234;mes s'approchaient, serr&#233;s l'un contre l'autre, se penchaient sur lui, pleins de piti&#233;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Quelqu'un jeta un chien mort apr&#232;s lui dans le ravin. &lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&#191; LE GUSTA ESTE JARDIN
&lt;br&gt; QUE ES SUYO ?
&lt;br&gt; &#161; EVITE QUE SUS HIJOS LO DESTRUYAN ! &#187;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#171; You never know what is enough
&lt;br&gt; unless you know what, is more than enough
&lt;br/&gt; William Blake. &lt;i&gt;Proverbe of Hell&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/center&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Francis Ponge | &#171; &#192; Chat Perch&#233; &#187;</title>
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		<dc:date>2025-10-07T18:54:21Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Par le d&#233;sespoir&lt;/p&gt;

-
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		</description>


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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;small&gt;
&lt;center&gt;Francis Ponge, &#171; &#192; Chat Perch&#233; &#187;, &lt;i&gt;Pro&#232;mes&lt;/i&gt;&lt;/center&gt;&lt;/small&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Je ne peux m'expliquer rien au monde que d'une seule facon : par le d&#233;sespoir. Dans ce monde que je ne comprends pas, dont je ne peux rien admettre, o&#249; je ne peux rien d&#233;sirer (nous sommes trop loin de compte), je suis oblig&#233; par surcro&#238;t &#224; une certaine tenue, &#224; peu pr&#232;s n'importe laquelle, mais une tenue. Mais alors si je suppose &#224; tout le monde le m&#234;me handicap, la tenue incompr&#233;hensible de tout ce monde s'explique : par le hasard des poses o&#249; vous force le d&#233;sespoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Exactement comme au jeu du chat perch&#233;. Sur un seul pied, sur n'importe quoi, mais pas &#224; terre : il fau &#234;tre perch&#233;, m&#234;me en &#233;quilibre instable, lorsque le chasseur passe. Faute de quoi il vous touche : c'est alors la mort ou la folie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou comme quelqu'un surpris fait n'importe quel geste : voil&#224; &#224; tout moment votre sort. Il faut &#224; tout moment r&#233;pondre quelque chose alors qu'on ne comprend rien &#224; rien ; d&#233;cider n'importe quoi, alors qu'on ne compte sur rien ; agir, sans aucune confiance. Point de r&#233;pit. Il faut &#171; n'avoir l'air de rien &#187;, &#234;tre perch&#233;. Et cela dure ! Quand on n'a plus envie de jouer, ce n'est pas dr&#244;le. Mais alors tout s'explique : le caract&#232;re idiot, saugrenu, de tout au monde : m&#234;me les tramways, l'&#233;cole de Saint-Cyr, et plusieurs autres institutions. Quelque chose s'est chang&#233;, s'est fig&#233; en cela, subitement, au hasard, pourchass&#233; par le d&#233;sespoir. Oh ! s'il suffisait de s'allonger par terre, pour dormir, pour mourir. Si l'on pouvait se refuser &#224; toute contenance ! Mais le passage du chasseur est irr&#233;sistible : il faut, quoiqu'on ne sache pas &#224; quelle force l'on ob&#233;it, il faut se lever, sauter dans une niche, prendre des postures idiotes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;... Mais il est peut-&#234;tre une pose possible qui consiste &#224; d&#233;noncer &#224; chaque instant cette tyrannie : je ne rebondirai jamais que dans la pose du &lt;i&gt;r&#233;volutionnaire&lt;/i&gt; ou du &lt;i&gt;po&#232;te&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1929-1930&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Jean Genet | Je peux sans piti&#233; consid&#233;rer toutes les fleurs.</title>
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		<dc:date>2025-08-13T09:21:54Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Journal du voleur&lt;/p&gt;

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		</description>


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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;small&gt;
&lt;center&gt;Jean Genet, &lt;i&gt;&lt;a href=&#034;https://arnaudmaisetti.net/txts/GENET/Genet_1949_Journal-Du-Voleur.pdf&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Le journal du voleur&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, 1949&lt;/center&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div class=&#034;spip_document_16328 spip_document spip_documents spip_document_audio spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende&#034; data-legende-len=&#034;18&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;div class=&#034;audio-wrapper&#034; style='width:400px;max-width:100%;'&gt; &lt;audio class=&#034;mejs mejs-16328 &#034; data-id=&#034;0d3050181159bb794db57f4e87957e2c&#034; src=&#034;IMG/mp3/1102189-jean_genet_le_journal_du_voleur.mp3&#034; type=&#034;audio/mpeg&#034; preload=&#034;none&#034; data-mejsoptions='{&#034;iconSprite&#034;: &#034;plugins-dist/medias/lib/mejs/mejs-controls.svg&#034;,&#034;alwaysShowControls&#034;: true,&#034;loop&#034;:false,&#034;audioWidth&#034;:&#034;100%&#034;,&#034;duration&#034;:161}' controls=&#034;controls&#034; &gt;&lt;/audio&gt; &lt;/div&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Lecture de Genet
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;div class=&#034;base64javascript98186468469d2eae5bb3c57.03204056&#034; title=&#034;PHNjcmlwdD4gdmFyIG1lanNwYXRoPSdwbHVnaW5zLWRpc3QvbWVkaWFzL2xpYi9tZWpzL21lZGlhZWxlbWVudC1hbmQtcGxheWVyLm1pbi5qcz8xNzcyNzk1ODQwJyxtZWpzY3NzPSdwbHVnaW5zLWRpc3QvbWVkaWFzL2xpYi9tZWpzL21lZGlhZWxlbWVudHBsYXllci5taW4uY3NzPzE3NzI3OTU4NDAnOwp2YXIgbWVqc2xvYWRlcjsKKGZ1bmN0aW9uKCl7dmFyIGE9bWVqc2xvYWRlcjsidW5kZWZpbmVkIj09dHlwZW9mIGEmJihtZWpzbG9hZGVyPWE9e2dzOm51bGwscGx1Zzp7fSxjc3M6e30saW5pdDpudWxsLGM6MCxjc3Nsb2FkOm51bGx9KTthLmluaXR8fChhLmNzc2xvYWQ9ZnVuY3Rpb24oYyl7aWYoInVuZGVmaW5lZCI9PXR5cGVvZiBhLmNzc1tjXSl7YS5jc3NbY109ITA7dmFyIGI9ZG9jdW1lbnQuY3JlYXRlRWxlbWVudCgibGluayIpO2IuaHJlZj1jO2IucmVsPSJzdHlsZXNoZWV0IjtiLnR5cGU9InRleHQvY3NzIjtkb2N1bWVudC5nZXRFbGVtZW50c0J5VGFnTmFtZSgiaGVhZCIpWzBdLmFwcGVuZENoaWxkKGIpfX0sYS5pbml0PWZ1bmN0aW9uKCl7ITA9PT1hLmdzJiZmdW5jdGlvbihjKXtqUXVlcnkoImF1ZGlvLm1lanMsdmlkZW8ubWVqcyIpLm5vdCgiLmRvbmUsLm1lanNfX3BsYXllciIpLmVhY2goZnVuY3Rpb24oKXtmdW5jdGlvbiBiKCl7dmFyIGU9ITAsaDtmb3IoaCBpbiBkLmNzcylhLmNzc2xvYWQoZC5jc3NbaF0pO2Zvcih2YXIgZiBpbiBkLnBsdWdpbnMpInVuZGVmaW5lZCI9PQp0eXBlb2YgYS5wbHVnW2ZdPyhlPSExLGEucGx1Z1tmXT0hMSxqUXVlcnkuZ2V0U2NyaXB0KGQucGx1Z2luc1tmXSxmdW5jdGlvbigpe2EucGx1Z1tmXT0hMDtiKCl9KSk6MD09YS5wbHVnW2ZdJiYoZT0hMSk7ZSYmalF1ZXJ5KCIjIitjKS5tZWRpYWVsZW1lbnRwbGF5ZXIoalF1ZXJ5LmV4dGVuZChkLm9wdGlvbnMse3N1Y2Nlc3M6ZnVuY3Rpb24oYSxjKXtmdW5jdGlvbiBiKCl7dmFyIGI9alF1ZXJ5KGEpLmNsb3Nlc3QoIi5tZWpzX19pbm5lciIpO2EucGF1c2VkPyhiLmFkZENsYXNzKCJwYXVzaW5nIiksc2V0VGltZW91dChmdW5jdGlvbigpe2IuZmlsdGVyKCIucGF1c2luZyIpLnJlbW92ZUNsYXNzKCJwbGF5aW5nIikucmVtb3ZlQ2xhc3MoInBhdXNpbmciKS5hZGRDbGFzcygicGF1c2VkIil9LDEwMCkpOmIucmVtb3ZlQ2xhc3MoInBhdXNlZCIpLnJlbW92ZUNsYXNzKCJwYXVzaW5nIikuYWRkQ2xhc3MoInBsYXlpbmciKX1iKCk7YS5hZGRFdmVudExpc3RlbmVyKCJwbGF5IixiLCExKTsKYS5hZGRFdmVudExpc3RlbmVyKCJwbGF5aW5nIixiLCExKTthLmFkZEV2ZW50TGlzdGVuZXIoInBhdXNlIixiLCExKTthLmFkZEV2ZW50TGlzdGVuZXIoInBhdXNlZCIsYiwhMSk7Zy5hdHRyKCJhdXRvcGxheSIpJiZhLnBsYXkoKX19KSl9dmFyIGc9alF1ZXJ5KHRoaXMpLmFkZENsYXNzKCJkb25lIiksYzsoYz1nLmF0dHIoImlkIikpfHwoYz0ibWVqcy0iK2cuYXR0cigiZGF0YS1pZCIpKyItIithLmMrKyxnLmF0dHIoImlkIixjKSk7dmFyIGQ9e29wdGlvbnM6e30scGx1Z2luczp7fSxjc3M6W119LGUsaDtmb3IoZSBpbiBkKWlmKGg9Zy5hdHRyKCJkYXRhLW1lanMiK2UpKWRbZV09alF1ZXJ5LnBhcnNlSlNPTihoKTtiKCl9KX0oalF1ZXJ5KX0pO2EuZ3N8fCgidW5kZWZpbmVkIiE9PXR5cGVvZiBtZWpzY3NzJiZhLmNzc2xvYWQobWVqc2NzcyksYS5ncz1qUXVlcnkuZ2V0U2NyaXB0KG1lanNwYXRoLGZ1bmN0aW9uKCl7YS5ncz0hMDthLmluaXQoKTtqUXVlcnkoYS5pbml0KTtvbkFqYXhMb2FkKGEuaW5pdCl9KSl9KSgpOzwvc2NyaXB0Pg==&#034;&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Je suis n&#233; &#224; Paris le 19 d&#233;cembre 1910. Pupille de l'Assistance Publique, il me fut impossible de conna&#238;tre autre chose de mon &#233;tat civil. Quand j'eus vingt et un ans, j'obtins un acte de naissance. Ma m&#232;re s'appelait Gabrielle Genet. Mon p&#232;re reste inconnu. J'&#233;tais venu au monde au 22 de la rue d'Assas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je saurai donc quelques renseignements sur mon origine, me dis-je, et je me rendis rue d'Assas. Le 22 &#233;tait occup&#233; par la Maternit&#233;. On refusa de me renseigner. Je fus &#233;lev&#233; dans le Morvan par les paysans. Quand je rencontre dans la lande, et singuli&#232;rement au cr&#233;puscule, au retour de ma visite des ruines de Tiffauges o&#249; v&#233;cut Gilles de Rais, des fleurs de gen&#234;t, j'&#233;prouve &#224; leur &#233;gard une sympathie profonde. Je les consid&#232;re gravement, avec tendresse. Mon trouble semble command&#233; par toute la nature. Je suis seul au monde, et je ne suis pas s&#251;r de n'&#234;tre pas le roi, peut-&#234;tre la f&#233;e de ces fleurs. Elles me rendent au passage un hommage, s'inclinent sans s'incliner, mais me reconnaissent. Elles savent que je suis leur repr&#233;sentant vivant, mobile, agile, vainqueur du vent. Elles sont mon embl&#232;me naturel, mais j'ai des racines, par elles, dans ce sol de France nourri des os en poudre des enfants, des adolescents enfil&#233;s, massacr&#233;s, br&#251;l&#233;s par Gilles de Rais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par cette plante &#233;pineuse des C&#233;vennes, c'est aux aventures criminelles de Vacher que je participe. Enfin par elles dont je porte le nom le monde v&#233;g&#233;tal m'est familier. Je peux sans piti&#233; consid&#233;rer toutes les fleurs, elles sont de ma famille. Si par elles je rejoins aux domaines inf&#233;rieurs - mais c'est aux foug&#232;res arborescentes et &#224; leurs mar&#233;cages, aux algues, que je voudrais descendre - je m'&#233;loigne encore des hommes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De la plan&#232;te Uranus, para&#238;t-il, l'atmosph&#232;re serait si lourde que les foug&#232;res sont rampantes ; les b&#234;tes se tra&#238;nent &#233;cras&#233;es par le poids des gaz. &#192; ces humili&#233;s toujours sur le ventre, je me veux m&#234;l&#233;. Si la m&#233;tempsycose m'accorde une nouvelle demeure, je choisis cette plan&#232;te maudite, je l'habite avec les bagnards de ma race. Parmi d'effroyables reptiles, je poursuis une mort &#233;ternelle, mis&#233;rable, dans les t&#233;n&#232;bres o&#249; les feuilles seront noires, l'eau des mar&#233;cages &#233;paisse et froide. Le sommeil me sera refus&#233;. Au contraire, toujours plus lucide, je reconnais l'immonde fraternit&#233; des alligators souriants.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>Gilles Deleuze | Page blanche et monde infini de la connerie</title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/anthologie-personnelle-pages/pages-arrachees/article/gilles-deleuze-page-blanche-et-monde-infini-de-la-connerie</link>
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		<dc:date>2024-12-24T14:29:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Sur le th&#232;me ruineux de la pr&#233;tendue page blanche&lt;/p&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/deluezegilles.jpg?1735050182' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Tandis que vient de para&#238;tre aux &#233;ditions de Minuit le cours de Gilles Deleuze sur la peinture &#8212; &lt;i&gt;Sur la Peinture&lt;/i&gt; &#8212;, je d&#233;pose ici la s&#233;ance du 7 avril 1981, non pas tel que le transcrit David Lapoujade pour l'&#233;dition destin&#233;e &#224; la lecture, mais ainsi que le propose &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/&#160;http:/www2.univ-paris8.fr/deleuze/article.php3?id_article=40'&gt;le site de l'universit&#233; Paris 8 avec l'enregistrement de la voix de Deleuze&lt;/a&gt; : o&#249; l'on entendrait ici aussi, dans cette retranscription de V&#233;ronique Boudon, ce grain de voix, avec ses &#233;clats improvis&#233;s, ses tendresses cruelles et ses joyeuses col&#232;res.&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div class=&#034;spip_document_13434 spip_document spip_documents spip_document_audio spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende&#034; data-legende-len=&#034;79&#034; data-legende-lenx=&#034;xx&#034;
&gt;
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&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Cours sur la peinture (07 avril 1981)_extrait_
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;div class='spip_doc_credits '&gt;Gilles Deleuze/Sur la peinture
&lt;/div&gt;
&lt;/figcaption&gt;&lt;div class=&#034;base64javascript98186468469d2eae5bb3c57.03204056&#034; title=&#034;PHNjcmlwdD4gdmFyIG1lanNwYXRoPSdwbHVnaW5zLWRpc3QvbWVkaWFzL2xpYi9tZWpzL21lZGlhZWxlbWVudC1hbmQtcGxheWVyLm1pbi5qcz8xNzcyNzk1ODQwJyxtZWpzY3NzPSdwbHVnaW5zLWRpc3QvbWVkaWFzL2xpYi9tZWpzL21lZGlhZWxlbWVudHBsYXllci5taW4uY3NzPzE3NzI3OTU4NDAnOwp2YXIgbWVqc2xvYWRlcjsKKGZ1bmN0aW9uKCl7dmFyIGE9bWVqc2xvYWRlcjsidW5kZWZpbmVkIj09dHlwZW9mIGEmJihtZWpzbG9hZGVyPWE9e2dzOm51bGwscGx1Zzp7fSxjc3M6e30saW5pdDpudWxsLGM6MCxjc3Nsb2FkOm51bGx9KTthLmluaXR8fChhLmNzc2xvYWQ9ZnVuY3Rpb24oYyl7aWYoInVuZGVmaW5lZCI9PXR5cGVvZiBhLmNzc1tjXSl7YS5jc3NbY109ITA7dmFyIGI9ZG9jdW1lbnQuY3JlYXRlRWxlbWVudCgibGluayIpO2IuaHJlZj1jO2IucmVsPSJzdHlsZXNoZWV0IjtiLnR5cGU9InRleHQvY3NzIjtkb2N1bWVudC5nZXRFbGVtZW50c0J5VGFnTmFtZSgiaGVhZCIpWzBdLmFwcGVuZENoaWxkKGIpfX0sYS5pbml0PWZ1bmN0aW9uKCl7ITA9PT1hLmdzJiZmdW5jdGlvbihjKXtqUXVlcnkoImF1ZGlvLm1lanMsdmlkZW8ubWVqcyIpLm5vdCgiLmRvbmUsLm1lanNfX3BsYXllciIpLmVhY2goZnVuY3Rpb24oKXtmdW5jdGlvbiBiKCl7dmFyIGU9ITAsaDtmb3IoaCBpbiBkLmNzcylhLmNzc2xvYWQoZC5jc3NbaF0pO2Zvcih2YXIgZiBpbiBkLnBsdWdpbnMpInVuZGVmaW5lZCI9PQp0eXBlb2YgYS5wbHVnW2ZdPyhlPSExLGEucGx1Z1tmXT0hMSxqUXVlcnkuZ2V0U2NyaXB0KGQucGx1Z2luc1tmXSxmdW5jdGlvbigpe2EucGx1Z1tmXT0hMDtiKCl9KSk6MD09YS5wbHVnW2ZdJiYoZT0hMSk7ZSYmalF1ZXJ5KCIjIitjKS5tZWRpYWVsZW1lbnRwbGF5ZXIoalF1ZXJ5LmV4dGVuZChkLm9wdGlvbnMse3N1Y2Nlc3M6ZnVuY3Rpb24oYSxjKXtmdW5jdGlvbiBiKCl7dmFyIGI9alF1ZXJ5KGEpLmNsb3Nlc3QoIi5tZWpzX19pbm5lciIpO2EucGF1c2VkPyhiLmFkZENsYXNzKCJwYXVzaW5nIiksc2V0VGltZW91dChmdW5jdGlvbigpe2IuZmlsdGVyKCIucGF1c2luZyIpLnJlbW92ZUNsYXNzKCJwbGF5aW5nIikucmVtb3ZlQ2xhc3MoInBhdXNpbmciKS5hZGRDbGFzcygicGF1c2VkIil9LDEwMCkpOmIucmVtb3ZlQ2xhc3MoInBhdXNlZCIpLnJlbW92ZUNsYXNzKCJwYXVzaW5nIikuYWRkQ2xhc3MoInBsYXlpbmciKX1iKCk7YS5hZGRFdmVudExpc3RlbmVyKCJwbGF5IixiLCExKTsKYS5hZGRFdmVudExpc3RlbmVyKCJwbGF5aW5nIixiLCExKTthLmFkZEV2ZW50TGlzdGVuZXIoInBhdXNlIixiLCExKTthLmFkZEV2ZW50TGlzdGVuZXIoInBhdXNlZCIsYiwhMSk7Zy5hdHRyKCJhdXRvcGxheSIpJiZhLnBsYXkoKX19KSl9dmFyIGc9alF1ZXJ5KHRoaXMpLmFkZENsYXNzKCJkb25lIiksYzsoYz1nLmF0dHIoImlkIikpfHwoYz0ibWVqcy0iK2cuYXR0cigiZGF0YS1pZCIpKyItIithLmMrKyxnLmF0dHIoImlkIixjKSk7dmFyIGQ9e29wdGlvbnM6e30scGx1Z2luczp7fSxjc3M6W119LGUsaDtmb3IoZSBpbiBkKWlmKGg9Zy5hdHRyKCJkYXRhLW1lanMiK2UpKWRbZV09alF1ZXJ5LnBhcnNlSlNPTihoKTtiKCl9KX0oalF1ZXJ5KX0pO2EuZ3N8fCgidW5kZWZpbmVkIiE9PXR5cGVvZiBtZWpzY3NzJiZhLmNzc2xvYWQobWVqc2NzcyksYS5ncz1qUXVlcnkuZ2V0U2NyaXB0KG1lanNwYXRoLGZ1bmN0aW9uKCl7YS5ncz0hMDthLmluaXQoKTtqUXVlcnkoYS5pbml0KTtvbkFqYXhMb2FkKGEuaW5pdCl9KSl9KSgpOzwvc2NyaXB0Pg==&#034;&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div class='spip_document_13432 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/php5dpocq.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/php5dpocq.jpg?1735049749' width='500' height='281' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Alors, ma question elle devient plus pr&#233;cise, elle va nous aider : qu'est-ce qui est donn&#233; sur la toile avant que la peinture ne commence ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'insiste l&#224;-dessus parce que, il y a une esp&#232;ce de lieu commun, assez r&#233;cent, qui est une catastrophe, il me semble, c'est une catastrophe parce que c'est une telle d&#233;formation du vrai probl&#232;me, soit de d&#233;crire, soit de peindre, que &#231;a rend tout pu&#233;ril. Eh, je crois que c'est un th&#232;me que, g&#233;n&#233;ralement ceux qui le soutiennent, se r&#233;clament de Blanchot &#8212; mais c'est simplement un contre-sens sur Blanchot qui lui n'a jamais dit de b&#234;tise &#8212; alors que le th&#232;me qu'on en tire, lui, est d'une b&#234;tise incroyable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce th&#232;me, et qui est ruineux en litt&#233;rature, c'est le th&#232;me selon lequel l'&#233;crivain se trouve devant une page blanche. C'est b&#234;te, mais c'est b&#234;te &#224; pleurer et que d&#232;s lors le probl&#232;me de l'&#233;criture c'est : &#171; mon Dieu comment je vais remplir la page blanche ? &#187; [&lt;i&gt;Rires&lt;/i&gt;] Alors il y a des gens qui font des livres l&#224;-dessus, sur le vertige de la page blanche. [&lt;i&gt;Rires&lt;/i&gt;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comprenez, on ne voit vraiment pas pourquoi quelqu'un voudrait remplir une page blanche, une page blanche &#231;a ne manque de rien, je veux dire, je vois peu de th&#232;mes aussi stupides alors, y passe tous les lieux communs vraiment. L'angoisse de la page blanche, on peut y mettre m&#234;me un peu de psychanalyse l&#224;-dedans, la page blanche&#8230; Et on fait parfois des romans allant jusqu'&#224; quatre-vingts pages, cent vingt, cent quarante, sur ce rapport de l'&#233;crivain avec la page blanche. Je dis, c'est d'une stupidit&#233; insondable, puisque si quelqu'un se met devant une page blanche, il ne risque pas de la remplir, c'est forc&#233;, et bien plus, &#231;a s'accompagne d'une telle conception de l'&#233;criture et tellement stupide que, vous comprenez, c'est juste le contraire. Quand on a quelque chose &#224; &#233;crire, ou quand on estime, l&#224;, je dis pas du tout, je ne fais pas une distinction entre les vrais et les faux &#233;crivains, c'est plus g&#233;n&#233;ral&#8230; si vous avez quelque chose &#224; &#233;crire faut pas croire que vous vous trouvez&#8230; c'est le tiers, c'est celui qui regarde sur votre &#233;paule qui dit : &#171; oh, il n'a rien &#233;crit encore&#8230; &#187;. &#171; D'accord, je n'ai rien &#233;cris encore &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais quelle diff&#233;rence entre ma pauvre t&#234;te, mon cerveau agit&#233; et la page ? Aucune, &#224; mon avis aucune. A savoir, il y a d&#233;j&#224; plein de choses, je dirais plus, il y a beaucoup trop de choses sur la page, il n'y a pas de page blanche. Il y a une page blanche objectivement, c'est-&#224;-dire d'une fausse objectivit&#233; pour le tiers qui regarde, sinon votre page &#224; vous, mais elle est encombr&#233;e, elle est compl&#232;tement encombr&#233;e et c'est bien &#231;a arriver &#224; &#233;crire. C'est que la page est tellement encombr&#233;e, qu'il n'y a m&#234;me plus de place pour y ajouter quoique ce soit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si bien qu'&#233;crire, ce sera fondamentalement &#171; gommer &#187;, ce sera fondamentalement &#171; supprimer &#187;. Qu'est-ce qu'il y a sur la page avant que je commence &#224; &#233;crire ? Je dirais il y a le monde infini, pardonnez-moi, il y a le monde infini de la connerie. Il y a ce monde infini c'est-&#224;-dire, en quoi &#233;crire est-il une &#233;preuve ? C'est que, vous n'&#233;crivez pas comme &#231;a avec rien dans la t&#234;te, vous avez beaucoup de choses dans la t&#234;te. Mais dans la t&#234;te d'une certaine mani&#232;re tout se vaut, &#224; savoir ce qu'il y a de bon dans une id&#233;e et ce qu'il y a de facile et de tout fait. C'est sur le m&#234;me plan, c'est seulement quand vous passez &#224; l'acte par l'activit&#233; d'&#233;crire, que se fait cette bizarre s&#233;lection o&#249; vous devenez &#171; acte &#187;, je dirais la m&#234;me chose pour parler. Quand vous avez dans la t&#234;te quelque chose, avant que vous parliez, mais il y a plein de trucs, mais tout se vaut, non d'une certaine mani&#232;re non tout ne se vaut pas, mais vous avez beau mettre au point dans votre t&#234;te, il y a l'&#233;preuve de passer &#224; l'acte, soit en parlant, soit en &#233;crivant, qui est une fantastique &#233;limination, qui est une fantastique &#233;puration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sinon votre page, elle est pleine, elle est pleine de quoi ? je dirais d'id&#233;es toutes faites et vous aurez beau les trouv&#233;es originales ! Id&#233;es toutes faites, &#231;a ne veut pas dire forc&#233;ment des id&#233;es que les autres ont aussi, vous pouvez tr&#232;s bien avoir des id&#233;es toutes faites &#224; vous, et rien qu'&#224; vous, elles sont quand m&#234;me toute faites. C'est des id&#233;es toutes faites. Faciles, faciles, des id&#233;es comme on a &#224; dix-huit ans et dont on a honte quand on se r&#233;veille, quoi. Eh, non trop facile tout &#231;a, pas s&#233;rieux quoi ! Vous comprenez, le monde des id&#233;es encore une fois, il n'a jamais &#233;t&#233; justiciable du vrai et du faux. Il est justiciable de cat&#233;gories beaucoup plus fines. L'important, l'essentiel et l'inessentiel, le remarquable et l'ordinaire, le etc. Tant que c'est dans votre t&#234;te, bon, vous pouvez prendre des choses tr&#232;s ordinaires pour des choses remarquables. Or ce n'est pas innocent &#231;a, ce genre de confusion, quand vous prenez quelque chose d'ordinaire pour du remarquable, &#231;a affecte le contenu de l'id&#233;e. Pas simplement des trucs formels, alors c'est pour &#231;a que vous avez tout le temps des livres dont vous vous dites &#8212; je ne sais pas si vous faites cette exp&#233;rience &#8212; mais enfin, non &#231;a ne va pas, c'est&#8230; &#231;a ne va pas, c'est, c'est enfantin, tout &#231;a. Et on aurait de la peine &#224; dire en quoi c'est faux. Non, ce n'est pas faux, ce n'est rien &#8212; alors que le type il a l'air de trouver que ses id&#233;es, elles sont formidables, il y a quelque chose en vous &#8212; et l&#224; ce n'est pas lieu d'une discussion. C'est pour &#231;a que les discussions c'est toujours de la merde, vous savez. Ce n'est pas le lieu d'une discussion du tout. Moi je ne peux pas dire &#224; quelqu'un : voil&#224; pourquoi ton id&#233;e elle n'est pas fameuse, eh, c'est impossible &#224; dire. Bon, simplement c'est &#231;a qu'on a dans la t&#234;te, le monde des id&#233;es toutes faites, soit id&#233;es collectives, soit, id&#233;es m&#234;me personnelles. Une id&#233;e personnelle, ce n'est pas une bonne id&#233;e pour &#231;a... Il y a des id&#233;es toutes faites qui ne sont pourtant rien qu'&#224; moi, qui sont faciles, &#224; la rigueur, je peux les dire dans la conversation, mais si &#231;a passe par l'&#233;preuve d'&#233;crire, je me dis mais enfin qu'est-ce que c'est que &#231;a ? Qu'est-ce que je suis en train de dire ? Est-ce que &#231;a vaut la peine, est-ce que &#231;a vaut la peine d'&#233;crire &#231;a ? Bon, si on se demande beaucoup &#231;a, je ne dis pas qu'on r&#233;ussit, on se trompe comme tout le monde mais d&#233;j&#224; on se trompe moins souvent, il faut avoir des questions d'urgence&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;i&gt;Interruption tr&#232;s br&#232;ve de l'enregistrement&lt;/i&gt;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8230; J'en viens &#224; la peinture, c'est &#231;a qui m'int&#233;resse : c'est aussi b&#234;te de croire que : la toile est une surface blanche, pas plus que le papier. Une toile, ce n'est pas une surface blanche, je crois que les peintres le savent bien. Avant qu'ils ne commencent, la toile, elle est d&#233;j&#224; remplie, elle est remplie de quoi la toile, avant qu'ils ne commencent ? L&#224; encore c'est pour l'&#339;il du type qui se prom&#232;ne qui voit - alors il voit un peintre, il regarde et il dit alors : &#171; tu n'as pas fait beaucoup l&#224;, hein, il n'y a rien &#187;. [&lt;i&gt;Rires&lt;/i&gt;] Et pour le peintre, s'il a de la peine &#224; commencer, c'est justement parce que sa toile est pleine. Elle est pleine de quoi ? Elle est pleine du pire. Et &#231;a vous comprenez, sinon peindre &#231;a ne serait pas un travail... elle est pleine du pire, le probl&#232;me &#231;a va &#234;tre d'&#244;ter, d'&#244;ter ces choses vraiment, ces choses invisibles pourtant, et qui ont d&#233;j&#224; pris la toile, c'est-&#224;-dire le mal est d&#233;j&#224; l&#224;. Qu'est-ce que c'est le mal ? Qu'est-ce que c'est les id&#233;es toutes faites de la peinture ? Les peintres ont toujours employ&#233; un mot pour d&#233;signer - enfin non pas toujours - mais il y a un mot qui s'est impos&#233; pour d&#233;signer ce dont la toile est pleine avant que le peintre ne commence, c'est clich&#233;, un clich&#233;, des clich&#233;s. La toile, elle est d&#233;j&#224; remplie de clich&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si bien que dans l'acte de peindre, il y aura comme dans l'acte d'&#233;crire, ce qui doit &#234;tre pr&#233;sent&#233; bien que ce soit tr&#232;s insuffisant, une s&#233;rie de soustractions, de gommages. La n&#233;cessit&#233; de nettoyer la toile. Alors est-ce que ce serait &#231;a le r&#244;le, au moins un r&#244;le, le r&#244;le n&#233;gatif du diagramme ? la n&#233;cessit&#233; de nettoyer la toile pour emp&#234;cher les clich&#233;s de prendre. Qu'est-ce qu'il y a de terrible dans les clich&#233;s ? Bon on peut dire, et alors en effet, on se dit bien apr&#232;s tout actuellement, les peintres, c'est plut&#244;t pire qu'avant, si on devait dire quelque chose, c'est vrai d'une certaine mani&#232;re. L&#224;, je ne veux pas recommencer ces analyses par exemple, des auteurs comme Klossowski les ont trop bien faites sur l'existence vraiment d'un monde de simulacres, quoique Klossowski prenne simulacre en un sens tr&#232;s savant, il comporte aussi cet aspect, le clich&#233;, le truc tout fait. On vit, on nous dit souvent, on vit dans un monde de simulacres, on vit dans un monde de clich&#233;s. Sans doute est-ce qu'il faut mettre en cause les progr&#232;s, certains progr&#232;s techniques, dans le domaine des images, l'image photo, l'image cin&#233;, l'image t&#233;l&#233;, etc. Ah bon, ce monde d'images quoi, mais &#231;a n'existe pas simplement sur les &#233;crans, &#231;a existe dans nos t&#234;tes, &#231;a existe dans les pi&#232;ces, &#231;a existe dans une pi&#232;ce, c'est vraiment Lucr&#233;tien, vous savez quand Lucr&#232;ce parle des simulacres qui se prom&#232;nent &#224; travers le monde, qui traversent des espaces pour venir d'un endroit frapper notre t&#234;te, frapper notre cerveau, tout &#231;a. On vit dans un monde de clich&#233;s, il y a des affiches, il y a tout &#231;a bon. Tout &#231;a &#224; la limite, c'est sur la toile [26 :00] avant que le peintre ne commence.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sur Lucr&#232;ce et Klossowski, voir Logique du sens, respectivement, les (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ce qu'il y a de catastrophique, c'est que d&#232;s qu'un peintre a trouv&#233; un truc, &#231;a devient un clich&#233; et &#224; toute vitesse aujourd'hui, il y a une production, reproduction &#224; l'infini du clich&#233;, qui fait que la consommation est extr&#234;mement rapide. Eh bien, lutte contre le clich&#233;, c'est &#231;a le cri de guerre du peintre, je crois. Or ce qu'il sait le peintre, c'est qu'il y a des clich&#233;s personnels non moins que des clich&#233;s collectifs, que le peintre, il peut avoir sa petite id&#233;e c&#233;r&#233;brale, petite id&#233;e d'un truc nouveau. Mais toute id&#233;e c&#233;r&#233;brale en peinture est un clich&#233;. Et que &#231;a peut &#234;tre un clich&#233; rien qu'&#224; lui, c'est quand m&#234;me un clich&#233;. Je n'aime pas beaucoup la phrase, enfin personnellement je trouve, la phrase qu'on cite toujours d'Oscar Wilde, &#224; savoir, &#034;c'est la nature qui se met &#224; ressembler &#224; tel peintre&#034;. Ce n'est pas le peintre qui copie la nature, c'est la nature qui une fois que le peintre existe, alors en effet par exemple : on se met &#224; dire d'un paysage, &#224; tiens &#231;a, c'est un Renoir. Moi &#231;a ne me para&#238;t pas tellement un compliment pour le peintre, &#231;a montre seulement, vraiment la vitesse avec laquelle un acte de peinture devient un clich&#233;. Je me mets &#224; dire devant une femme : &#171; ah, un vrai Van Dongen &#187;, devant un paysage : &#171; oh, &#231;a c'est un Renoir &#187;, clich&#233;, clich&#233;, clich&#233;. Peut-&#234;tre que le peintre qui a fait la lutte -finalement, ces clich&#233;s vous me direz, ils n'ont pas d'existence objective sur la toile. D'accord, je dis qu'ils ont une existence virtuelle, d'une force, d'une pesanteur. Comment le peintre va-t-il &#233;chapper aux clich&#233;s, tant aux clich&#233;s qui viennent du dehors et qui s'imposent d&#233;j&#224; sur la toile, qu'aux clich&#233;s qui viennent de lui ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#199;a va &#234;tre une lutte avec l'ombre, puisque ses clich&#233;s, ils n'existent pas objectivement, encore une fois on croit &#224; la surface blanche, et pourtant ils sont l&#224;. En tout cas, pour le peintre, ils sont l&#224;. Celui qui a pouss&#233;, &#224; ma connaissance, je ne sais pas, tous ont eu ce drame, comment &#233;chapper aux clich&#233;s ? m&#234;me un clich&#233; qui ne serait rien qu'&#224; eux, c'est une lutte effarante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sur Lucr&#232;ce et Klossowski, voir &lt;i&gt;Logique du sens&lt;/i&gt;, respectivement, les appendices II et III ; voir aussi Klossowski, &lt;i&gt;Nietzsche et le cercle vicieux&lt;/i&gt;, Paris, Mercure de France, 1969.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Walter Benjamin | Th&#232;ses &#171; Sur le concept d'histoire &#187;</title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/anthologie-personnelle-pages/pages-arrachees/article/walter-benjamin-theses-sur-le-concept-d-histoire</link>
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		<dc:date>2024-11-21T15:38:22Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;1940&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/anthologie-personnelle-pages/pages-arrachees/" rel="directory"&gt;Pages | Arrach&#233;es&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/walter-benjamin1.jpg?1732203498' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='121' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Ce texte, dont le titre original est &lt;i&gt;&#220;ber den Begriff der Geschichte&lt;/i&gt; a &#233;t&#233; r&#233;dig&#233; dans les premiers mois de 1940, peu de temps avant le suicide de l'auteur, qui craignait de tomber entre les mains de la Gestapo. Il a &#233;t&#233; publi&#233; pour la premi&#232;re fois &#224; Los Angeles en 1942 par l'Institut de recherches sociales (l'&#233;cole de Francfort, en exil). Je reprends ici la traduction de Michael L&#246;wy, qu'il propose dans &lt;i&gt;&lt;a href=&#034;https://arnaudmaisetti.net/txts/BENJAMIN/avertissement-lyber.pdf&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Walter Benjamin : Avertissement d'incendie, Une lecture des&lt;/i&gt; Th&#232;ses &#171; Sur le concept d'histoire&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; &#187;&lt;/i&gt; aux &#233;ditions de l'&#201;clat, paru en 2014), sur la base de celle de Maurice de Gandillac (Po&#233;sie et r&#233;volution, Deno&#235;l, 1971) et de celle, incompl&#232;te, de Walter Benjamin lui-m&#234;me (&#201;crits fran&#231;ais, Gallimard, 1991).&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div class='spip_document_13155 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/1200px-klee-angelus-novus.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/1200px-klee-angelus-novus.jpg?1732203689' width='500' height='608' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;I&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;
On conna&#238;t la l&#233;gende de l'automate capable de r&#233;pondre, dans une partie d'&#233;checs, &#224; chaque coup de son partenaire et de s'assurer le succ&#232;s de la partie. Une poup&#233;e en costume turc, narghil&#233; &#224; la bouche, est assise devant l'&#233;chiquier qui repose sur une vaste table. Un syst&#232;me de miroirs cr&#233;e l'illusion que le regard puisse traverser cette table de part en part. En v&#233;rit&#233; un nain bossu s'y est tapi, ma&#238;tre dans l'art des &#233;checs et qui, par des ficelles, dirige la main de la poup&#233;e. On peut se repr&#233;senter en philosophie une r&#233;plique de cet appareil. La poup&#233;e que l'on appelle &#171; mat&#233;rialisme historique &#187; gagnera toujours. Elle peut hardiment d&#233;fier qui que ce soit si elle prend &#224; son service la th&#233;ologie, aujourd'hui, on le sait, petite et laide et qui, au demeurant, ne peut plus se montrer.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;II&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;
&#171; L'un des traits les plus surprenants de l'&#226;me humaine &#224; c&#244;t&#233; de tant d'&#233;go&#239;sme dans le d&#233;tail, est que le Pr&#233;sent, en g&#233;n&#233;ral, soit sans envie quant &#224; son avenir. &#187; Cette r&#233;flexion de Lotze conduit &#224; penser que notre image du bonheur est marqu&#233;e tout enti&#232;re par le temps o&#249; nous a maintenant rel&#233;gu&#233;s le cours de notre propre existence. Le bonheur que nous pourrions envier ne concerne plus que l'air que nous avons respir&#233;, les hommes auxquels nous aurions pu parler, les femmes qui auraient pu se donner &#224; nous. Autrement dit l'image du bonheur est ins&#233;parable de celle de la r&#233;demption&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Erl&#246;sung, qu'on pourrait traduire plut&#244;t par &#171; r&#233;demption &#187; que par &#171; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il en va de m&#234;me de l'image du pass&#233; que l'Histoire fait sienne. Le pass&#233; apporte avec lui un index secret qui le renvoie &#224; la r&#233;demption. N'est-ce pas autour de nous-m&#234;mes que plane un peu de l'air respir&#233; jadis par les d&#233;funts ? N'est-ce pas la voix de nos amis que hante parfois un &#233;cho des voix de ceux qui nous ont pr&#233;c&#233;d&#233;s sur terre ? Et la beaut&#233; des femmes d'un autre &#226;ge est-elle sans ressembler &#224; celle de nos amies ? Il existe une entente tacite entre les g&#233;n&#233;rations pass&#233;es et la n&#244;tre. Sur Terre nous avons &#233;t&#233; attendus. &#192; nous, comme &#224; chaque g&#233;n&#233;ration pr&#233;c&#233;dente, fut accord&#233;e une faible force messianique sur laquelle le pass&#233; fait valoir une pr&#233;tention. Cette pr&#233;tention, il est juste de ne la point n&#233;gliger. Quiconque professe le mat&#233;rialisme historique en sait quelque chose&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le passage de &#171; N'est-ce pas autour de nous-m&#234;mes &#187;, jusqu'&#224; &#171; celle de nos (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;III&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;
Le chroniqueur qui narre les &#233;v&#233;nements, sans distinction entre les grands et les petits, tient compte, ce faisant, de la v&#233;rit&#233; que voici : de tout ce qui jamais advint, rien ne doit &#234;tre consid&#233;r&#233; comme perdu pour l'Histoire. Certes, ce n'est qu'&#224; l'humanit&#233; r&#233;dim&#233;e qu'appartient pleinement son pass&#233;. C'est dire que pour elle seule, &#224; chacun de ses moments, son pass&#233; est devenu citable. Chacun des instants qu'elle a v&#233;cus devient une &#171; citation &#224; l'ordre du jour &#187; &#8212; et ce jour est justement le jour du Jugement dernier.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;IV&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Occupez-vous d'abord de vous nourrir et de vous v&#234;tir, ensuite &lt;br&gt;
vous &#233;cherra de lui-m&#234;me le royaume de Dieu.&lt;br&gt;
HEGEL, 1807&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;La lutte des classes, que jamais ne perd de vue un historien instruit &#224; l'&#233;cole de Marx, est une lutte pour les choses brutes et mat&#233;rielles, sans lesquelles il n'est rien de raffin&#233; ni de spirituel. Mais, dans la lutte des classes, ce raffin&#233;, ce spirituel se pr&#233;sentent tout autrement que comme butin qui &#233;choit au vainqueur ; ici, c'est comme confiance, comme courage, comme humour, comme ruse, comme in&#233;branlable fermet&#233;, qu'ils vivent et agissent r&#233;trospectivement dans le lointain du temps. Toute victoire qui jamais y a &#233;t&#233; remport&#233;e et f&#234;t&#233;e par les puissants &#8212; ils n'ont de cesse de la remettre en question. Comme certaines fleurs orientent leur corolle vers le soleil, ainsi le pass&#233;, par une secr&#232;te sorte d'h&#233;liotropisme, tend &#224; se tourner vers le soleil en train de se lever dans le ciel de l'Histoire. Quiconque professe le mat&#233;rialisme historique ne peut que s'entendre &#224; discerner ce plus imperceptible de tous les changements&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La phrase &#171; De toute victoire&#8230; en question &#187; est extraite de la traduction (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;V&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;
Le vrai visage de l'histoire n'appara&#238;t que le temps d'un &#233;clair. On ne retient le pass&#233; que comme une image qui, &#224; l'instant o&#249; elle se laisse reconna&#238;tre, jette une lueur qui jamais ne se reverra. &#171; La v&#233;rit&#233; ne nous &#233;chappera pas &#187; &#8212; ce mot de Gottfried Keller caract&#233;rise avec exactitude, dans l'image de l'histoire que se font les historicistes, le point o&#249; le mat&#233;rialisme historique, &#224; travers cette image, op&#232;re sa perc&#233;e. Irr&#233;cup&#233;rable est, en effet, toute image du pass&#233; qui menace de dispara&#238;tre avec chaque instant pr&#233;sent qui, en elle, ne s'est pas reconnu vis&#233;. (La bonne nouvelle qu'apporte &#224; bout de sou&#64260;e l'historiographe du pass&#233; sort d'une bouche qui, peut-&#234;tre &#224; l'instant o&#249; elle s'ouvre, parle d&#233;j&#224; dans le vide)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La phrase entre parenth&#232;ses figure seulement dans quelques variantes des (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;VI&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;
Articuler historiquement le pass&#233; ne signifie pas le conna&#238;tre &#171; tel qu'il a &#233;t&#233; effectivement &#187;, mais bien plut&#244;t devenir ma&#238;tre d'un souvenir tel qu'il brille &#224; l'instant d'un danger. Au mat&#233;rialisme historique il appartient de retenir fermement une image du pass&#233; telle qu'elle s'impose, &#224; l'improviste, au sujet historique &#224; l'instant du danger. Le danger menace tout aussi bien l'existence de la tradition que ceux qui la re&#231;oivent. Pour elle comme pour eux, il consiste &#224; les livrer, comme instruments, &#224; la classe dominante. &#192; chaque &#233;poque il faut tenter d'arracher derechef la tradition au conformisme qui veut s'emparer d'elle. Le Messie ne vient pas seulement comme r&#233;dempteur ; il vient aussi comme vainqueur de l'Ant&#233;christ. Le don d'attiser dans le pass&#233; l'&#233;tincelle de l'esp&#233;rance n'&#233;choit qu'&#224; l'historiographe parfaitement convaincu que, devant l'ennemi, s'il vainc, m&#234;mes les morts ne seront point en s&#233;curit&#233;. Et cet ennemi n'a pas cess&#233; de vaincre.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;VII&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Rappelle-toi les t&#233;n&#232;bres et le grand froid&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans cette vall&#233;e r&#233;sonnant de lamentations&lt;br class='autobr' /&gt;
Brecht, &lt;i&gt;L'op&#233;ra de quat' sous&lt;/i&gt;&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'historien qui veut revivre une &#233;poque, Fustel de Coulanges recommande d'oublier tout ce qui s'est pass&#233; ensuite. On ne saurait mieux d&#233;crire une m&#233;thode que le mat&#233;rialisme historique a battue en br&#232;che. C'est la m&#233;thode de l'empathie&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Nous avons remplac&#233; le terme d'&#171; intropathie &#187;, utilis&#233; par Gandillac comme (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Elle est n&#233;e de la paresse du c&#339;ur ; de l'&lt;i&gt;acedia&lt;/i&gt; qui d&#233;sesp&#232;re de ma&#238;triser la v&#233;ritable image historique, celle qui brille de fa&#231;on fugitive. Les th&#233;ologiens du Moyen &#194;ge consid&#233;raient l'&lt;i&gt;acedia&lt;/i&gt; comme la source de la tristesse. Flaubert, qui la connaissait bien, &#233;crit : &#171; Peu de gens devineront combien il a fallu &#234;tre triste pour ressusciter Carthage. &#187; La nature de cette tristesse devient plus &#233;vidente lorsqu'on se demande avec qui proprement l'historiographie historiciste entre en empathie. La r&#233;ponse est in&#233;luctable : avec le vainqueur. Or quiconque domine est toujours h&#233;ritier de tous les vainqueurs. Entrer en empathie avec le vainqueur b&#233;n&#233;ficie toujours, par cons&#233;quent, &#224; quiconque domine. Pour qui professe le mat&#233;rialisme historique, c'est assez dire. Tous ceux qui, jusqu'ici, ont remport&#233; la victoire participent &#224; ce cort&#232;ge triomphal o&#249; les ma&#238;tres d'aujourd'hui marchent sur les corps des vaincus d'aujourd'hui. &#192; ce cort&#232;ge triomphal, comme ce fut toujours l'usage, appartient aussi le butin. Ce qu'on d&#233;finit comme biens culturels. Quiconque professe le mat&#233;rialisme historique ne les peut envisager que d'un regard plein de distance. Car, tous en bloc, d&#232;s qu'on songe &#224; leur origine, comment ne pas fr&#233;mir d'effroi ? Ils ne sont pas n&#233;s du seul effort des grands g&#233;nies qui les cr&#233;&#232;rent, mais en m&#234;me temps de l'anonyme corv&#233;e impos&#233;e aux contemporains de ces g&#233;nies. Il n'est aucun document de culture qui ne soit aussi document de barbarie. Et la m&#234;me barbarie qui les affecte, affecte tout aussi bien le processus de leur transmission de main en main. C'est pourquoi, autant qu'il le peut, le th&#233;oricien du mat&#233;rialisme historique se d&#233;tourne d'eux. Sa t&#226;che, croit-il, est de brosser l'histoire &#224; rebrousse-poil.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;VIII&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;
La tradition des opprim&#233;s nous enseigne que l'&#171; &#233;tat d'exception &#187; dans lequel nous vivons est la r&#232;gle. Il nous faut en venir &#224; une conception de l'Histoire qui corresponde &#224; cet &#233;tat. Alors nous aurons devant les yeux notre t&#226;che, qui est de faire advenir le v&#233;ritable &#233;tat d'exception : et notre position face au fascisme en sera renforc&#233;e d'autant. Ce n'est pas la moindre de ses chances que ses adversaires l'affrontent au nom du progr&#232;s comme norme historique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Une erreur importante de traduction s'est gliss&#233;e dans la version de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. S'&#233;tonner de ce que les choses que nous vivons soient &#171; encore &#187; possibles au XXe si&#232;cle, n'a rien de philosophique. Ce n'est pas un &#233;tonnement qui se situe au commencement d'une connaissance, si ce n'est la connaissance que la repr&#233;sentation de l'histoire qui l'engendre n'est pas tenable.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;IX&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&#192; l'essor est pr&#234;te mon aile&lt;br class='autobr' /&gt;
J'aimerais revenir en arri&#232;re,&lt;br class='autobr' /&gt;
car m&#234;me si je restais autant que le temps vivant&lt;br class='autobr' /&gt;
j'aurais peu de bonheur.&lt;br class='autobr' /&gt;
Gerhard Scholem, &lt;i&gt;Salut de l'Ange&lt;/i&gt;&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Il existe un tableau de Klee qui s'intitule &#171; Angelus Novus &#187;. Il repr&#233;sente un ange qui semble &#234;tre en train de s'&#233;loigner de quelque chose &#224; laquelle son regard reste riv&#233;. Ses yeux sont &#233;carquill&#233;s, sa bouche ouverte, ses ailes d&#233;ploy&#233;es. Tel est l'aspect que doit avoir n&#233;cessairement l'Ange de l'Histoire. Il a le visage tourn&#233; vers le pass&#233;. L&#224; o&#249; se pr&#233;sente &#224; nous une cha&#238;ne d'&#233;v&#233;nements, il ne voit qu'une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d'amonceler ruines sur ruines et les jette &#224; ses pieds. Il voudrait bien s'attarder, r&#233;veiller les morts et rassembler ce qui fut bris&#233;. Mais du paradis sou&#64260;e une temp&#234;te qui s'est prise dans ses ailes, si forte que l'ange ne les peut plus renfermer. Cette temp&#234;te le pousse irr&#233;sistiblement vers l'avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu'au ciel devant lui s'accumulent les ruines. Cette temp&#234;te est ce que nous appelons le progr&#232;s&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La traduction fran&#231;aise de Gandillac, comme toujours d'une grande &#233;l&#233;gance (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;X&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;
Les objets que la r&#232;gle claustrale assignait &#224; la m&#233;ditation des moines avaient pour t&#226;che de leur enseigner le m&#233;pris du monde et de ses pompes. Nos r&#233;flexions actuelles proc&#232;dent d'une d&#233;termination analogue. &#192; cet instant o&#249; gisent &#224; terre les politiciens en qui les adversaires du fascisme avaient mis leur espoir, o&#249; ces politiciens aggravent leur d&#233;faite en trahissant leur propre cause, nous voudrions arracher l'enfant du si&#232;cle aux filets dans lesquels ils l'avaient enferm&#233;. Le point de d&#233;part de notre r&#233;flexion est que l'attachement de ces politiciens au mythe du progr&#232;s, leur confiance dans la &#171; masse &#187; qui leur servait de &#171; base &#187;, et finalement leur asservissement &#224; un incontr&#244;lable appareil ne furent que trois aspects d'une m&#234;me r&#233;alit&#233;. Il s'agit de tenter de donner une id&#233;e de combien il co&#251;te cher &#224; notre fa&#231;on de penser habituelle de mettre sur pied une conception de l'histoire qui ne se pr&#234;te &#224; aucune complicit&#233; avec celle &#224; laquelle s'accrochent ces politiciens.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;XI&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;
D&#232;s l'origine vice secret de la social-d&#233;mocratie, le conformisme n'affecte pas sa seule tactique politique, mais aussi bien ses vues &#233;conomiques. Rien ne fut plus corrupteur pour le mouvement ouvrier allemand que la conviction de nager dans le sens du courant, le sens o&#249; il croyait nager. De l&#224; il n'y avait qu'un pas &#224; franchir pour s'imaginer que le travail industriel, situ&#233; dans la marche du progr&#232;s technique, repr&#233;sentait une performance politique. Avec les ouvriers allemands, sous une forme s&#233;cularis&#233;e, la vieille &#233;thique protestante du travail c&#233;l&#233;brait sa r&#233;surrection. Le programme de Gotha porte d&#233;j&#224; les traces de cette confusion. Il d&#233;finit le travail comme &#171; la source de toute richesse et de toute culture &#187;. &#192; quoi Marx, pressentant le pire, objectait que l'homme qui ne poss&#232;de que sa force de travail ne peut &#234;tre que &#171; l'esclave d'autres hommes (&#8230;) qui se sont faits propri&#233;taires &#187;. Cependant, la confusion se r&#233;pand de plus en plus et bient&#244;t Josef Dietzgen annonce : &#171; Le travail est le Sauveur du monde moderne. Dans (&#8230;) l'am&#233;lioration du travail (&#8230;) r&#233;side la richesse, qui peut maintenant apporter ce que n'a r&#233;ussi jusqu'&#224; pr&#233;sent aucun r&#233;dempteur. &#187; Cette conception du travail, caract&#233;ristique d'un marxisme vulgaire, ne s'attarde gu&#232;re &#224; la question de savoir comment les produits de ce travail servent aux travailleurs eux-m&#234;mes aussi longtemps qu'ils ne peuvent en disposer. Il ne veut envisager que les progr&#232;s de la ma&#238;trise sur la nature, non les r&#233;gressions de la soci&#233;t&#233;. Il pr&#233;figure d&#233;j&#224; les traits de cette technocratie qu'on rencontrera plus tard dans le fascisme. Notamment une notion de nature qui rompt de fa&#231;on sinistre avec celle des utopies socialistes d'avant 1848. Tel qu'on le con&#231;oit &#224; pr&#233;sent, le travail vise &#224; l'exploitation de la nature, exploitation qu'avec une na&#239;ve suffisance l'on oppose &#224; celle du prol&#233;tariat. Compar&#233;es &#224; cette conception positiviste, les fantastiques imaginations de Fourier, qui ont fourni mati&#232;re &#224; tant de railleries, r&#233;v&#232;lent un surprenant bon sens. Pour lui, l'effet du travail social bien ordonn&#233; devrait &#234;tre que quatre Lunes &#233;clairent la nuit de la Terre, que la glace se retire des p&#244;les, que l'eau de mer cesse d'&#234;tre sal&#233;e et que les b&#234;tes fauves se mettent au service de l'&#234;tre humain. Tout cela illustre un travail qui, bien loin d'exploiter la nature, est en mesure de faire na&#238;tre d'elle les cr&#233;ations virtuelles qui sommeillent en son sein. &#192; l'id&#233;e corrompue du travail correspond l'id&#233;e compl&#233;mentaire d'une nature qui, selon la formule de Dietzgen, &#171; est l&#224; gratis &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;XII&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Nous avons besoin de l'histoire, mais nous en avons besoin autrement que n'en a besoin l'oisif blas&#233; dans le jardin du savoir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Nietzsche, &lt;i&gt;De l'utilit&#233; et de l'inconv&#233;nient des &#233;tudes historiques&lt;br class='autobr' /&gt;
pour la vie&lt;/i&gt;&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Le sujet du savoir historique est la classe combattante, la classe opprim&#233;e elle-m&#234;me. Chez Marx elle se pr&#233;sente comme la derni&#232;re classe asservie, la classe vengeresse qui, au nom des g&#233;n&#233;rations vaincues, m&#232;ne &#224; son terme l'&#339;uvre de lib&#233;ration. Cette conscience, qui pour un temps bref reprit vigueur dans le spartakisme, fut toujours incongrue aux yeux de la social-d&#233;mocratie. En trois d&#233;cennies elle a r&#233;ussi &#224; presque effacer le nom d'un Blanqui, dont la voix d'airain avait &#233;branl&#233; le XIXe si&#232;cle. Il lui plut d'attribuer &#224; la classe ouvri&#232;re le r&#244;le de r&#233;demptrice pour les g&#233;n&#233;rations &#224; venir. Ce faisant elle &#233;nerva ses meilleures forces. &#192; cette &#233;cole, la classe ouvri&#232;re d&#233;sapprit tout ensemble la haine et la volont&#233; de sacrifice. Car l'une et l'autre s'alimentent &#224; l'image des anc&#234;tres asservis, non point &#224; l'id&#233;al des petits-enfants lib&#233;r&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;XIII&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;
Tous les jours notre cause devient plus claire et tous les jours le&lt;br class='autobr' /&gt;
peuple devient plus sage&lt;br class='autobr' /&gt;
josef Dietzgen, &lt;i&gt;La philosophie social-d&#233;mocrate&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans sa th&#233;orie, et plus encore dans sa praxis, la social-d&#233;mocratie s'est d&#233;termin&#233;e selon une conception du progr&#232;s qui ne s'attachait pas au r&#233;el,&lt;br class='autobr' /&gt;
mais &#233;mettait une pr&#233;tention dogmatique. Tel que l'imaginait la cervelle des&lt;br class='autobr' /&gt;
sociaux-d&#233;mocrates, le progr&#232;s &#233;tait, primo, un progr&#232;s de l'humanit&#233; m&#234;me&lt;br class='autobr' /&gt;
(non simplement de ses aptitudes et de ses connaissances). Il &#233;tait, secundo, un progr&#232;s illimit&#233; (correspondant au caract&#232;re infiniment perfectible de l'humanit&#233;). Tertio, on le tenait pour essentiellement irr&#233;sistible (pour automatique et suivant une ligne droite ou une spirale). Chacun de ces caract&#232;res pr&#234;te &#224; discussion et pourrait &#234;tre critiqu&#233;. Mais, se veut-elle rigoureuse, la critique doit remonter au-del&#224; de tous ces caract&#232;res et s'orienter vers ce qui leur est commun. L'id&#233;e d'un progr&#232;s de l'esp&#232;ce humaine &#224; travers l'histoire est ins&#233;parable de celle de sa marche &#224; travers un temps homog&#232;ne et vide. La critique qui vise l'id&#233;e d'une telle marche est le fondement n&#233;cessaire de celle qui s'attaque &#224; l'id&#233;e de progr&#232;s en g&#233;n&#233;ral.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;XIV&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;L'origine est le but.&lt;br&gt;
KARL KRAUS, &lt;i&gt;Paroles en vers&lt;/i&gt;, I&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;L'histoire est l'objet d'une construction dont le lieu n'est pas le temps homo-&lt;br class='autobr' /&gt;
g&#232;ne et vide, mais qui forme celui qui est plein de &#171; temps actuel&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;J'ai pr&#233;f&#233;r&#233; la traduction de Jetztzeit par &#8220;temps actuel&#8221; (Pierre Missac) (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. Ainsi, pour Robespierre, la Rome antique &#233;tait un pass&#233; charg&#233; de &#171; temps actuel &#187;, surgi du continuum de l'histoire. La R&#233;volution fran&#231;aise s'entendait comme une Rome recommenc&#233;e. Elle citait l'ancienne Rome exactement comme la mode cite un costume d'autrefois. C'est en parcourant la jungle de l'autrefois que la mode a flair&#233; la trace de l'actuel. Elle est le saut du tigre dans le pass&#233;. Ce saut ne peut s'effectuer que dans une ar&#232;ne o&#249; commande la classe dirigeante. Effectu&#233; en plein air, le m&#234;me saut est le saut dialectique, la r&#233;volution telle que l'a con&#231;ue Marx.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;XV&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;
La conscience de faire voler en &#233;clats le continuum de l'histoire est propre&lt;br class='autobr' /&gt;
aux classes r&#233;volutionnaires dans l'instant de leur action. La grande R&#233;volution introduisit un nouveau calendrier. Le jour avec lequel commence un nouveau calendrier fonctionne comme un ramasseur historique de temps. Et c'est au fond le m&#234;me jour qui revient toujours sous la forme des jours de f&#234;te, lesquels sont des jours de rem&#233;moration 9. Ainsi les calendriers ne comptent pas le temps comme les horloges. Ils sont des monuments d'une conscience de l'histoire dont la moindre trace semble avoir disparu en Europe depuis cent ans. La R&#233;volution de Juillet a comport&#233; encore un incident o&#249; cette conscience a pu faire valoir son droit. Au soir du premier jour de combat, il s'av&#233;ra qu'en plusieurs endroits de Paris, ind&#233;pendamment et au m&#234;me moment, on avait tir&#233; sur les horloges murales. Un t&#233;moin oculaire, qui doit peut-&#234;tre sa divination &#224; la rime, &#233;crivit alors :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&#171; Qui le croirait ? On dit qu'irrit&#233;s contre l'heure&lt;br class='autobr' /&gt;
De nouveaux Josu&#233;, au pied de chaque tour,&lt;br class='autobr' /&gt;
Tiraient sur les cadrans pour arr&#234;ter le jour. &#187;&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;XVI&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;
Celui qui Professe le mat&#233;rialisme historique ne saurait renoncer &#224; l'id&#233;e d'un pr&#233;sent qui n'est point passage, mais qui se tient immobile sur le seuil du temps. Cette id&#233;e d&#233;finit justement le pr&#233;sent dans lequel, pour sa propre personne, il &#233;crit l'histoire. L'historiciste pose l'image &#171; &#233;ternelle &#187; du pass&#233;, le th&#233;oricien du mat&#233;rialisme historique fait de ce pass&#233; une exp&#233;rience unique en son genre. Il laisse d'autres s'&#233;puiser dans le bordel de l'historicisme avec la putain &#171; Il &#233;tait une fois &#187;. Il reste ma&#238;tre de ses forces : assez viril pour faire voler en &#233;clats le continuum de l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;XVII&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;
L'historicisme culmine de plein droit dans l'histoire universelle. Par sa m&#233;-&lt;br class='autobr' /&gt;
thode, l'historiographie mat&#233;rialiste se d&#233;tache de cette histoire plus clairement peut-&#234;tre que toute autre. L'historicisme manque d'armature th&#233;orique. Son proc&#233;d&#233; est additif ; il utilise la masse des faits pour remplir le temps homog&#232;ne et vide. Au contraire, l'historiographie mat&#233;rialiste repose sur un principe constructif. &#192; la pens&#233;e n'appartient pas seulement le mouvement des id&#233;es, mais tout aussi bien leur repos. Lorsque la pens&#233;e se fixe tout &#224; coup dans une constellation satur&#233;e de tensions, elle lui communique un choc qui la cristallise en monade. Le tenant du mat&#233;rialisme historique ne s'approche d'un objet historique que l&#224; o&#249; cet objet se pr&#233;sente &#224; lui comme une monade. Dans cette structure il reconna&#238;t le signe d'un arr&#234;t messianique du devenir, autrement dit d'une chance r&#233;volutionnaire dans le combat pour le pass&#233; opprim&#233;. Il per&#231;oit cette chance de faire sortir par effraction du cours homog&#232;ne de l'histoire une &#233;poque d&#233;termin&#233;e ; il fait sortir ainsi de l'&#233;poque une vie d&#233;termin&#233;e, de l'&#339;uvre de vie une &#339;uvre d&#233;termin&#233;e. Sa m&#233;thode a pour r&#233;sultat que dans l'ouvrage particulier l'&#339;uvre d'une vie, dans l'&#339;uvre d'une vie l'&#233;poque et dans l'&#233;poque le cours entier de l'histoire, soient conserv&#233;s et supprim&#233;s. Le fruit nourricier de ce qui est historiquement saisi contient en lui le temps comme la semence pr&#233;cieuse, mais indiscernable au go&#251;t.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;XVIIa&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;
Marx a s&#233;cularis&#233; la repr&#233;sentation de l'&#226;ge messianique dans la repr&#233;sentation de la soci&#233;t&#233; sans classes. Et c'&#233;tait bien. Le malheur a commenc&#233; quand la social-d&#233;mocratie a fait de cette repr&#233;sentation un &#171; id&#233;al &#187;. L'id&#233;al fut d&#233;fini dans la doctrine n&#233;o-kantienne comme une &#171; t&#226;che infinie &#187;. Et cette doctrine &#233;tait la philosophie scolaire des partis sociaux-d&#233;mocrates &#8212; de Schmidt et Stadler jusqu'&#224; Natorp et Vorl&#228;nder. Une fois que la soci&#233;t&#233; sans classes &#233;tait d&#233;finie comme t&#226;che infinie, le temps homog&#232;ne et vide se m&#233;tamorphosait pour ainsi dire dans une antichambre dans laquelle on pouvait attendre avec plus ou moins de placidit&#233; l'arriv&#233;e d'une situation r&#233;volutionnaire. En r&#233;alit&#233;, il n'existe pas un seul instant qui ne porte en lui sa chance r&#233;volutionnaire &#8212; elle veut seulement &#234;tre d&#233;finie comme sp&#233;cifique, &#224; savoir comme chance d'une solution enti&#232;rement nouvelle face &#224; une t&#226;che enti&#232;rement nouvelle. Pour le penseur r&#233;volutionnaire la chance r&#233;volutionnaire propre &#224; chaque instant historique se v&#233;rifie dans la situation politique. Mais elle se v&#233;rifie non moins par le pouvoir d'ouverture de cet instant sur un compartiment bien d&#233;termin&#233; du pass&#233;, jusqu'alors ferm&#233;. L'entr&#233;e dans ce compartiment co&#239;ncide strictement avec l'action politique ; et c'est par cette entr&#233;e que l'action politique peut &#234;tre reconnue, pour destructrice qu'elle soit, comme messianique. (La soci&#233;t&#233; sans classes n'est pas le but final du progr&#232;s dans l'histoire mais plut&#244;t son interruption mille fois &#233;chou&#233;e, mais finalement accomplie.)&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;XVIII&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;
&#171; Par rapport &#224; l'histoire de la vie organique sur la Terre, &#233;crit un biologiste contemporain, les mis&#233;rables cinquante mille ann&#233;es de l'homo sapiens repr&#233;sentent quelque chose comme deux secondes &#224; la fin d'un jour de vingt-quatre heures. &#192; cette &#233;chelle, toute l'histoire de l'humanit&#233; civilis&#233;e remplirait un cinqui&#232;me de la derni&#232;re seconde de la derni&#232;re heure. &#187; Le &#171; temps actuel &#187; qui, comme mod&#232;le du messianique, r&#233;sume dans un immense abr&#233;g&#233; l'histoire de toute l'humanit&#233; co&#239;ncide rigoureusement avec la figure que constitue dans l'univers l'histoire de l'humanit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;APPENDICE&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;A&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;
L'historicisme se contente d'&#233;tablir un lien causal entre les divers moments&lt;br class='autobr' /&gt;
de l'histoire. Mais aucune r&#233;alit&#233; de fait n'est jamais, d'entr&#233;e de jeu, &#224; titre de&lt;br class='autobr' /&gt;
cause, un fait d&#233;j&#224; historique. Elle l'est devenue, &#224; titre posthume, gr&#226;ce &#224; des&lt;br class='autobr' /&gt;
&#233;v&#233;nements qui peuvent &#234;tre s&#233;par&#233;s d'elle par des mill&#233;naires. L'historien qui&lt;br class='autobr' /&gt;
part de l&#224; cesse d'&#233;grener la suite des &#233;v&#233;nements comme un chapelet. Il saisit&lt;br class='autobr' /&gt;
la constellation dans laquelle son &#233;poque est entr&#233;e avec une &#233;poque ant&#233;rieure parfaitement d&#233;termin&#233;e. Il fonde ainsi un concept du pr&#233;sent comme temps actuel dans lequel ont p&#233;n&#233;tr&#233; des &#233;clats du temps messianique.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;B&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;
Certes, les devins qui l'interrogeaient pour savoir ce qu'il recelait en son sein&lt;br class='autobr' /&gt;
ne faisaient l'exp&#233;rience d'un temps ni homog&#232;ne ni vide. Qui envisage ainsi&lt;br class='autobr' /&gt;
les choses pourra peut-&#234;tre concevoir de quelle mani&#232;re dans la rem&#233;moration&lt;br class='autobr' /&gt;
le temps pass&#233; fut objet d'exp&#233;rience : de la mani&#232;re justement qu'on a dite. On le sait, il &#233;tait interdit aux Juifs de pr&#233;dire l'avenir. La Torah et la pri&#232;re leur enseignent par contre la rem&#233;moration. Pour eux la rem&#233;moration d&#233;senchantait l'avenir auquel ont succomb&#233; ceux qui cherchent instruction chez les devins. Mais pour les Juifs l'avenir ne devient pas n&#233;anmoins un temps homog&#232;ne et vide. Car en lui chaque seconde &#233;tait la porte &#233;troite par laquelle pouvait passer le Messie.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Erl&#246;sung&lt;/i&gt;, qu'on pourrait traduire plut&#244;t par &#171; r&#233;demption &#187; que par &#171; d&#233;livrance &#187; comme le fait Gandillac. Ce terme, que Benjamin a tr&#232;s probablement emprunt&#233; &#224; Franz Rosenweig, &lt;i&gt;Der Stern der Erl&#246;sung&lt;/i&gt; (L'Etoile de la R&#233;demption), a une signification &#224; la fois et ins&#233;parablement th&#233;ologique &#8212; le salut &#8212; et politique : la d&#233;livrance, la lib&#233;ration.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le passage de &#171; N'est-ce pas autour de nous-m&#234;mes &#187;, jusqu'&#224; &#171; celle de nos amies &#187; manque dans la traduction, mais figure dans l'original allemand publi&#233; dans les Gesammelle Schriften. Nous l'avons emprunt&#233; &#224; la traduction de Benjamin lui-m&#234;me, ainsi que les derniers mots du paragraphe.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La phrase &#171; De toute victoire&#8230; en question &#187; est extraite de la traduction fran&#231;aise des Th&#232;ses par Benjamin, et remplace une phrase de celle de Gandillac qui &#233;tait inexacte : &#171; Les remet en question chaque nouvelle victoire des dominants. &#187; Le texte allemand dit le contraire : le &#171; raffin&#233; et le spirituel &#187; de la lutte classes &#171; viendront toujours remettre en question, &#224; nouveau, toute victoire qui &#233;chue aux dominants &#187; (GS 1,2, p. 694). La citation de Hegel se trouve dans une lettre du 30 ao&#251;t 1807 au major Knebel.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La phrase entre parenth&#232;ses figure seulement dans quelques variantes des Th&#232;ses (Cf. GS I, 3, p. 1247-1248). La version fran&#231;aise r&#233;dig&#233;e par Benjamin se distingue par une r&#233;f&#233;rence &#224; Dante : &#171; La v&#233;rit&#233; immobile qui ne fait qu'attendre le chercheur ne correspond nullement &#224; ce concept de v&#233;rit&#233; en mati&#232;re d'histoire. Il s'appuie bien plut&#244;t sur le vers de Dante qui dit : C'est une image unique, irrempla&#231;able du pass&#233; qui s'&#233;vanouit avec chaque pr&#233;sent qui n'a pas su se reconna&#238;tre vis&#233; par elle. &#187; (trad. in &#201;crits fran&#231;ais, p. 341 [GS I, 2, p. 1261]).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Nous avons remplac&#233; le terme d'&#171; intropathie &#187;, utilis&#233; par Gandillac comme traduction de Einf&#252;hlung, par celui d'&#171; empathie &#187;, sugg&#233;r&#233; par Adorno &#224; Pierre Missac.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Une erreur importante de traduction s'est gliss&#233;e dans la version de Gandillac selon laquelle les adversaires du fascisme &#171; au nom du progr&#232;s, le rencontrent comme une norme historique &#187;. Nous avons r&#233;tabli d'apr&#232;s le texte allemand.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La traduction fran&#231;aise de Gandillac, comme toujours d'une grande &#233;l&#233;gance et force d'expression, est en plusieurs endroits inexacte. Notamment quand il traduit &lt;i&gt;das Zerschlagene zusammenf&#252;gen&lt;/i&gt; par &#171; rassembler les vaincus &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;J'ai pr&#233;f&#233;r&#233; la traduction de Jetztzeit par &#8220;temps actuel&#8221; (Pierre Missac) plut&#244;t que par &#8220;&#224;-pr&#233;sent&#8221; (Maurice de Gandillac).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Simone Weil | La personne et le sacr&#233;</title>
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		<dc:date>2024-11-08T19:43:08Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;La v&#233;rit&#233; et la beaut&#233; sont impersonnelles.&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/idea_essay-final-akg5861054.webp?1731094984' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='90' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Je d&#233;pose ici ce court et essentiel texte de Simone Weil dont l'&#339;uvre m'accompagne cet automne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La personne et le sacr&#233;&lt;/i&gt; fut l'un des derniers textes qu'elle a &#233;crit, &#224; Londres, l'hiver 1942-1943, peu de mois avant sa mort, le 24 ao&#251;t 1943. Elle avait 34 ans. Il a paru pour la premi&#232;re fois sous le titre &lt;i&gt;La Personnalit&#233; humaine, le juste et l'injuste&lt;/i&gt; dans la revue &lt;i&gt;La Table ronde&lt;/i&gt;, n&#176; 36, en d&#233;cembre 1950. Il a &#233;t&#233; repris sous le pr&#233;sent titre dans les &lt;i&gt;&#201;crits de Londres et derni&#232;res lettres&lt;/i&gt;, aux &#233;ditions Gallimard en 1957, qui regroupe un ensemble de textes r&#233;dig&#233;s pendant son exil volontaire dans la capitale anglaise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Testament philosophique, &lt;i&gt;La personne et le sacr&#233;&lt;/i&gt; t&#233;moigne d'hier pour aujourd'hui, et peut-&#234;tre demain.&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;center&gt;&lt;i&gt;La Personne et le sacr&#233;&lt;/i&gt;&lt;/h2&gt;&lt;center&gt;COLLECTIVIT&#201;. PERSONNE. IMPERSONNEL. DROIT. JUSTICE&lt;/center&gt;&lt;br&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vous ne m'int&#233;ressez pas. &#187; C'est l&#224; une parole qu'un homme ne peut pas adresser &#224; un homme sans commettre une cruaut&#233; et blesser la justice.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Votre personne ne m'int&#233;resse pas. &#187; Cette parole peut avoir place dans une conversation affectueuse entre amis proches sans blesser ce qu'il y a de plus d&#233;licatement ombrageux dans l'amiti&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
De m&#234;me on dira sans s'abaisser : &#171; Ma personne ne compte pas &#187;, mais non pas : &#171; Je ne compte pas. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est la preuve que le vocabulaire du courant de pens&#233;e moderne dit personnaliste est erron&#233;. Et en ce domaine, l&#224; o&#249; il y a une grave erreur de vocabulaire, il est difficile qu'il n'y ait pas une grave erreur de pens&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a dans chaque homme quelque chose de sacr&#233;. Mais ce n'est pas sa personne. Ce n'est pas non plus la personne humaine. C'est lui, cet homme, tout simplement.&lt;br class='autobr' /&gt;
Voil&#224; un passant dans la rue qui a de longs bras, des yeux bleus, un esprit o&#249; passent des pens&#233;es que j'ignore, mais qui peut-&#234;tre sont m&#233;diocres.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce n'est ni sa personne ni la personne humaine en lui qui m'est sacr&#233;e. C'est lui. Lui tout entier. Les bras, les yeux, les pens&#233;es, tout. Je ne porterais atteinte &#224; rien de tout cela sans des scrupules infinis.&lt;br class='autobr' /&gt;
Si la personne humaine &#233;tait en lui ce qu'il y a de sacr&#233; pour moi, je pourrais facilement lui crever les yeux. Une fois aveugle, il sera une personne humaine exactement autant qu'avant. Je n'aurai pas du tout touch&#233; &#224; la personne humaine en lui. Je n'aurai d&#233;truit que ses yeux.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est impossible de d&#233;finir le respect de la personne humaine. Ce n'est pas seulement impossible &#224; d&#233;finir en paroles. Beaucoup de notions lumineuses sont dans ce cas. Mais cette notion-l&#224; ne peut pas non plus &#234;tre con&#231;ue ; elle ne peut pas &#234;tre d&#233;finie, d&#233;limit&#233;e par une op&#233;ration muette de la pens&#233;e.Prendre pour r&#232;gle de la morale publique une notion impossible &#224; d&#233;finir et &#224; concevoir, c'est donner passage &#224; toute esp&#232;ce de tyrannie.&lt;br class='autobr' /&gt;
La notion de droit, lanc&#233;e &#224; travers le monde en 1789, a &#233;t&#233;, par son insuffisance interne, impuissante &#224; exercer la fonction qu'on lui confiait.&lt;br class='autobr' /&gt;
Amalgamer deux notions insuffisantes en parlant des droits de la personne humaine ne nous m&#232;nera pas plus loin. &lt;br class='autobr' /&gt;
Qu'est-ce qui m'emp&#234;che au juste de crever les yeux &#224; cet homme, si j'en ai la licence et que cela m'amuse ? Quoiqu'il me soit sacr&#233; tout entier, il ne m'est pas sacr&#233; sous tous rapports, &#224; tous &#233;gards. Il ne m'est pas sacr&#233; en tant que ses bras se trouvent &#234;tre longs, en tant que ses yeux se trouvent &#234;tre bleus, en tant que ses pens&#233;es sont peut-&#234;tre m&#233;diocres. Ni, s'il est duc, en tant qu'il est duc. Ni, s'il est chiffonnier, en tant qu'il est chiffonnier. Ce n'est rien de tout cela qui retiendrait ma main. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui la retiendrait, c'est de savoir que si quelqu'un lui crevait les yeux, il aurait l'&#226;me d&#233;chir&#233;e par la pens&#233;e qu'on lui fait du mal.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a depuis la petite enfance jusqu'&#224; la tombe, au fond du c&#339;ur de tout &#234;tre humain, quelque chose qui, malgr&#233; toute l'exp&#233;rience des crimes commis, soufferts et observ&#233;s, s'attend invinciblement &#224; ce qu'on lui fasse du bien et non du mal. C'est cela avant toute chose qui est sacr&#233; en tout &#234;tre humain.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le bien est la seule source du sacr&#233;. Il n'y a de sacr&#233; que le bien et ce qui est relatif au bien.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette partie profonde, enfantine du c&#339;ur qui s'attend toujours &#224; du bien, ce n'est pas elle qui est en jeu dans la revendication. Le petit gar&#231;on qui surveille jalousement si son fr&#232;re n'a pas eu un morceau de g&#226;teau un peu plus grand que lui c&#232;de &#224; un mobile venu d'une partie bien plus superficielle de l'&#226;me. Le mot de justice a deux significations tr&#232;s diff&#233;rentes qui ont rapport &#224; ces deux parties de l'&#226;me. La premi&#232;re seule importe.&lt;br class='autobr' /&gt;
Toutes les fois que surgit au fond d'un c&#339;ur humain la plainte enfantine que le Christ lui-m&#234;me n'a pu retenir : &#171; Pourquoi me fait-on du mal ? &#187;, il y a certainement injustice. Car si, comme il arrive souvent, c'est l&#224; seulement l'effet d'une erreur, l'injustice consiste alors dans l'insuffisance de l'explication.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ceux qui infligent les coups qui provoquent ce cri c&#232;dent &#224; des mobiles diff&#233;rents selon les caract&#232;res et selon les moments. Certains trouvent &#224; certains moments une volupt&#233; dans ce cri. Beaucoup ignorent qu'il est pouss&#233;. Car c'est un cri silencieux qui sonne seulement dans le secret du c&#339;ur.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ces deux &#233;tats d'esprit sont plus voisins qu'il ne semble. Le second n'est qu'un mode affaibli du premier. Cette ignorance est complaisamment entretenue, parce qu'elle flatte et contient elle aussi une volupt&#233;. Il n'y a d'autres limites &#224; nos vouloirs que les n&#233;cessit&#233;s de la mati&#232;re et l'existence des autres humains autour de nous. Tout &#233;largissement imaginaire de ces limites est voluptueux, et ainsi il y a volupt&#233; en tout ce qui fait oublier la r&#233;alit&#233; des obstacles.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est pourquoi les bouleversements, comme la guerre et la guerre civile, qui vident les existences humaines de leur r&#233;alit&#233;, qui semblent en faire des marionnettes, sont tellement enivrants. C'est pourquoi aussi l'esclavage est si agr&#233;able aux ma&#238;tres. &lt;br class='autobr' /&gt;
Chez ceux qui ont subi trop de coups, comme les esclaves, cette partie du c&#339;ur que le mal inflig&#233; fait crier de surprise semble morte. Mais elle ne l'est jamais tout &#224; fait. Seulement elle ne peut plus crier. Elle est &#233;tablie dans un &#233;tat de g&#233;missement sourd et ininterrompu.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais m&#234;me chez ceux en qui le pouvoir du cri est intact, ce cri ne parvient presque pas &#224; s'exprimer au-dedans ni au-dehors en paroles suivies. Le plus souvent, les paroles qui essaient de le traduire tombent compl&#232;tement &#224; faux.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cela est d'autant moins &#233;vitable que ceux qui ont le plus souvent l'occasion de sentir qu'on leur fait du mal sont ceux qui savent le moins parler. Rien n'est plus affreux par exemple que de voir en correctionnelle un malheureux balbutier devant un magistrat qui fait en langage &#233;l&#233;gant de fines plaisanteries.&lt;br class='autobr' /&gt;
Except&#233; l'intelligence, la seule facult&#233; humaine vraiment int&#233;ress&#233;e &#224; la libert&#233; publique d'expression est cette partie du c&#339;ur qui crie contre le mal. Mais comme elle ne sait pas s'exprimer, la libert&#233; est peu de chose pour elle. Il faut d'abord que l'&#233;ducation publique soit telle qu'elle lui fournisse, le plus possible, des moyens d'expression. Il faut ensuite un r&#233;gime, pour l'expression publique des opinions, qui soit d&#233;fini moins par la libert&#233; que par une atmosph&#232;re de silence et d'attention o&#249; ce cri faible et maladroit puisse se faire entendre. Il faut enfin un syst&#232;me d'institutions amenant le plus possible aux fonctions de commandement les hommes capables et d&#233;sireux de l'entendre et de le comprendre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est clair qu'un parti occup&#233; &#224; la conqu&#234;te ou &#224; la conservation du pouvoir gouvernemental ne peut discerner dans ces cris que du bruit. Il r&#233;agira diff&#233;remment selon que ce bruit g&#234;ne celui de sa propre propagande ou au contraire le grossit. Mais en aucun cas il n'est capable d'une attention tendre et divinatrice pour en discerner la signification.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il en est de m&#234;me &#224; un degr&#233; moindre pour les organisations qui par contagion imitent les partis, c'est-&#224;-dire, quand la vie publique est domin&#233;e par le jeu des partis, pour toutes les organisations, y compris, par exemple, les syndicats et m&#234;me les &#201;glises.&lt;br class='autobr' /&gt;
Bien entendu, les partis et organisations similaires sont tout aussi &#233;trangers aux scrupules de l'intelligence.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quand la libert&#233; d'expression se ram&#232;ne en fait &#224; la libert&#233; de propagande pour les organisations de ce genre, les seules parties de l'&#226;me humaine qui m&#233;ritent de s'exprimer ne sont pas libres de le faire. Ou elles le sont &#224; un degr&#233; infinit&#233;simal, &#224; peine davantage que dans le syst&#232;me totalitaire.&lt;br class='autobr' /&gt;
Or c'est le cas dans une d&#233;mocratie o&#249; le jeu des partis r&#232;gle la distribution du pouvoir, c'est-&#224;-dire dans ce que nous, Fran&#231;ais, avons jusqu'ici nomm&#233; d&#233;mocratie. Car nous n'en connaissons pas d'autre. Il faut donc inventer autre chose.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le m&#234;me crit&#233;rium, appliqu&#233; d'une mani&#232;re analogue &#224; toute institution publique, peut conduire &#224; des conclusions &#233;galement manifestes.&lt;br class='autobr' /&gt;
La personne n'est pas ce qui fournit ce crit&#233;rium. Le cri de douloureuse surprise que suscite au fond de l'&#226;me l'infliction du mal n'est pas quelque chose de personnel. Il ne suffit pas d'une atteinte &#224; la personne et &#224; ses d&#233;sirs pour le faire jaillir. Il jaillit toujours par la sensation d'un contact avec l'injustice &#224; travers la douleur. Il constitue toujours, chez le dernier des hommes comme chez le Christ, une protestation impersonnelle.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il s'&#233;l&#232;ve aussi tr&#232;s souvent des cris de protestation personnelle, mais ceux-l&#224; sont sans importance ; on peut en provoquer autant qu'on veut sans rien violer de sacr&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est sacr&#233;, bien loin que ce soit la personne, c'est ce qui, dans un &#234;tre humain, est impersonnel.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tout ce qui est impersonnel dans l'homme est sacr&#233;, et cela seul. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; notre &#233;poque, o&#249; les &#233;crivains et les savants ont si &#233;trangement usurp&#233; la place des pr&#234;tres, le public reconna&#238;t, avec une complaisance qui n'est nullement fond&#233;e en raison, que les facult&#233;s artistiques et scientifiques sont sacr&#233;es. C'est g&#233;n&#233;ralement consid&#233;r&#233; comme &#233;vident, quoique ce soit bien loin de l'&#234;tre. Quand on croit devoir donner un motif, on all&#232;gue que le jeu de ces facult&#233;s est parmi les formes les plus hautes de l'&#233;panouissement de la personne humaine.&lt;br class='autobr' /&gt;
Souvent, en effet, il est seulement cela. Dans ce cas, il est facile de se rendre compte de ce que cela vaut et de ce que cela donne. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cela donne des attitudes envers la vie telles que celle, si commune en notre si&#232;cle, exprim&#233;e par l'horrible phrase de Blake : &#171; Il vaut mieux &#233;touffer un enfant dans son berceau que de conserver en soi un d&#233;sir non satisfait. &#187; Ou telles que celle qui a fait na&#238;tre la conception de l'acte gratuit. Cela donne une science o&#249; sont reconnues toutes les esp&#232;ces possibles de normes, de crit&#232;res et de valeurs, except&#233; la v&#233;rit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le chant gr&#233;gorien, les &#233;glises romanes, l'Iliade, l'invention de la g&#233;om&#233;trie, n'ont pas &#233;t&#233;, chez les &#234;tres &#224; travers lesquels ces choses sont pass&#233;es pour venir jusqu'&#224; nous, des occasions d'&#233;panouissement.&lt;br class='autobr' /&gt;
La science, l'art, la litt&#233;rature, la philosophie qui sont seulement des formes d'&#233;panouissement de la personne, constituent un domaine o&#249; s'accomplissent des r&#233;ussites &#233;clatantes, glorieuses, qui font vivre des noms pendant des milliers d'ann&#233;es. Mais au-dessus de ce domaine, loin au-dessus, s&#233;par&#233; de lui par un ab&#238;me, en est un autre o&#249; sont situ&#233;es les choses de tout premier ordre. Celles-l&#224; sont essentiellement anonymes.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est un hasard si le nom de ceux qui y ont p&#233;n&#233;tr&#233; est conserv&#233; ou perdu ; m&#234;me s'il est conserv&#233;, ils sont entr&#233;s dans l'anonymat. Leur personne a disparu.&lt;br class='autobr' /&gt;
La v&#233;rit&#233; et la beaut&#233; habitent ce domaine des choses impersonnelles et anonymes. C'est lui qui est sacr&#233;. L'autre ne l'est pas, ou s'il l'est, c'est seulement comme pourrait l'&#234;tre une tache de couleur qui, dans un tableau, repr&#233;senterait une hostie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est sacr&#233; dans la science, c'est la v&#233;rit&#233;. Ce qui est sacr&#233; dans l'art, c'est la beaut&#233;. La v&#233;rit&#233; et la beaut&#233; sont impersonnelles. Tout cela est trop &#233;vident. &lt;br class='autobr' /&gt;
Si un enfant fait une addition, et s'il se trompe, l'erreur porte le cachet de sa personne. S'il proc&#232;de d'une mani&#232;re parfaitement correcte, sa personne est absente de toute l'op&#233;ration. &lt;br class='autobr' /&gt;
La perfection est impersonnelle. La personne en nous, c'est la part en nous de l'erreur et du p&#233;ch&#233;. Tout l'effort des mystiques a toujours vis&#233; &#224; obtenir qu'il n'y ait plus dans leur &#226;me aucune partie qui dise &#171; je &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais la partie de l'&#226;me qui dit &#171; nous &#187; est encore infiniment plus dangereuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le passage dans l'impersonnel ne s'op&#232;re que par une attention d'une qualit&#233; rare et qui n'est possible que dans la solitude. Non seulement la solitude de fait, mais la solitude morale. Il ne s'accomplit jamais chez celui qui se pense lui-m&#234;me comme membre d'une collectivit&#233;, comme partie d'un &#171; nous &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les hommes en collectivit&#233; n'ont pas acc&#232;s &#224; l'impersonnel, m&#234;me sous les formes inf&#233;rieures. Un groupe d'&#234;tres humains ne peut pas faire m&#234;me une addition. Une addition s'op&#232;re dans un esprit qui oublie momentan&#233;ment qu'il existe aucun autre esprit.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le personnel est oppos&#233; &#224; l'impersonnel, mais il y a passage de l'un &#224; l'autre. Il n'y a pas passage du collectif &#224; l'impersonnel. Il faut que d'abord une collectivit&#233; se dissolve en personnes s&#233;par&#233;es pour que l'entr&#233;e dans l'impersonnel soit possible.&lt;br class='autobr' /&gt;
En ce sens seulement, la personne participe davantage du sacr&#233; que la collectivit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Non seulement la collectivit&#233; est &#233;trang&#232;re au sacr&#233;, mais elle &#233;gare en en fournissant une fausse imitation.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'erreur qui attribue &#224; la collectivit&#233; un caract&#232;re sacr&#233; est l'idol&#226;trie ; c'est en tout temps, en tout pays, le crime le plus r&#233;pandu. Celui aux yeux de qui compte seul l'&#233;panouissement de la personne a compl&#232;tement perdu le sens m&#234;me du sacr&#233;. Il est difficile de savoir laquelle des deux erreurs est pire. Souvent elles se combinent dans le m&#234;me esprit &#224; tel ou tel dosage. Mais la seconde erreur a bien moins d'&#233;nergie et de dur&#233;e que la premi&#232;re.&lt;br class='autobr' /&gt;
Du point de vue spirituel, la lutte entre l'Allemagne de 1940 et la France de 1940 &#233;tait principalement une lutte non entre la barbarie et la civilisation, non entre le mal et le bien, mais entre la premi&#232;re erreur et la seconde. La victoire de la premi&#232;re n'est pas surprenante ; la premi&#232;re est par elle-m&#234;me la plus forte.&lt;br class='autobr' /&gt;
La subordination de la personne &#224; la collectivit&#233; n'est pas un scandale ; c'est un fait de l'ordre des faits m&#233;caniques, comme celle du gramme au kilogramme sur une balance. La personne est en fait toujours soumise &#224; la collectivit&#233;, jusque et y compris dans ce qu'on nomme son &#233;panouissement. &lt;br class='autobr' /&gt;
Par exemple, ce sont pr&#233;cis&#233;ment les artistes et &#233;crivains les plus enclins &#224; regarder leur art comme l'&#233;panouissement de leur personne qui sont en fait les plus soumis au go&#251;t du public. Hugo ne trouvait nulle difficult&#233; &#224; concilier le culte de soi et le r&#244;le d'&#171; &#233;cho sonore &#187;. Des exemples comme Wilde, Gide ou les surr&#233;alistes sont encore plus clairs. Les savants situ&#233;s au m&#234;me niveau sont eux aussi asservis &#224; la mode, laquelle est plus puissante encore sur la science que sur la forme des chapeaux. L'opinion collective des sp&#233;cialistes est presque souveraine sur chacun d'eux.&lt;br class='autobr' /&gt;
La personne &#233;tant soumise en fait et par la nature des choses au collectif, il n'y a pas de droit naturel relativement &#224; elle.&lt;br class='autobr' /&gt;
On a raison quand on dit que l'Antiquit&#233; n'avait pas la notion du respect d&#251; &#224; la personne. Elle pensait beaucoup trop clairement pour une conception tellement confuse. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'&#234;tre humain n'&#233;chappe au collectif qu'en s'&#233;levant au-dessus du personnel pour p&#233;n&#233;trer dans l'impersonnel. &#192; ce moment il y a quelque chose en lui, une parcelle de son &#226;me, sur quoi rien de collectif ne peut avoir aucune prise. S'il peut s'enraciner dans le bien impersonnel, c'est-&#224;-dire devenir capable d'y puiser une &#233;nergie, il est en &#233;tat, toutes les fois qu'il pense en avoir l'obligation, de tourner contre n'importe quelle collectivit&#233;, sans s'appuyer sur aucune autre, une force &#224; coup s&#251;r petite, mais r&#233;elle.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a des occasions o&#249; une force presque infinit&#233;simale est d&#233;cisive. Une collectivit&#233; est beaucoup plus forte qu'un homme seul ; mais toute collectivit&#233; a besoin pour exister d'op&#233;rations, dont l'addition est l'exemple &#233;l&#233;mentaire, qui ne s'accomplissent que dans un esprit en &#233;tat de solitude.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce besoin donne la possibilit&#233; d'une prise de l'impersonnel sur le collectif, si seulement on savait &#233;tudier une m&#233;thode pour en faire usage.&lt;br class='autobr' /&gt;
Chacun de ceux qui ont p&#233;n&#233;tr&#233; dans le domaine de l'impersonnel y rencontre une responsabilit&#233; envers tous les &#234;tres humains. Celle de prot&#233;ger en eux, non la personne, mais tout ce que la personne recouvre de fragiles possibilit&#233;s de passage dans l'impersonnel.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est &#224; ceux-l&#224; d'abord que doit s'adresser l'appel au respect envers le caract&#232;re sacr&#233; des &#234;tres humains. Car pour qu'un tel appel ait une existence, il faut bien qu'il soit adress&#233; &#224; des &#234;tres susceptibles de l'entendre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est inutile d'expliquer &#224; une collectivit&#233; que dans chacune des unit&#233;s qui la composent il y a quelque chose qu'elle ne doit pas violer. D'abord une collectivit&#233; n'est pas quelqu'un, sinon par fiction ; elle n'a pas d'existence, sinon abstraite ; lui parler est une op&#233;ration fictive. Puis, si elle &#233;tait quelqu'un, elle serait quelqu'un qui n'est dispos&#233; &#224; respecter que soi.&lt;br class='autobr' /&gt;
De plus, le plus grand danger n'est pas la tendance du collectif &#224; comprimer la personne, mais la tendance de la personne &#224; se pr&#233;cipiter, &#224; se noyer dans le collectif. Ou peut-&#234;tre le premier danger n'est-il que l'aspect apparent et trompeur du second.&lt;br class='autobr' /&gt;
S'il est inutile de dire &#224; la collectivit&#233; que la personne est sacr&#233;e, il est inutile aussi de dire &#224; la personne qu'elle est elle-m&#234;me sacr&#233;e. Elle ne peut pas le croire. Elle ne se sent pas sacr&#233;e. La cause qui emp&#234;che que la personne se sente sacr&#233;e, c'est qu'en fait elle ne l'est pas.&lt;br class='autobr' /&gt;
S'il y a des &#234;tres dont la conscience rende un autre t&#233;moignage, &#224; qui leur propre personne donne un certain sentiment de sacr&#233; qu'ils croient pouvoir, par g&#233;n&#233;ralisation, attribuer &#224; toute personne, ils sont dans une double illusion.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qu'ils &#233;prouvent, ce n'est pas le sentiment du sacr&#233; authentique, c'en est cette fausse imitation que produit le collectif. S'ils l'&#233;prouvent &#224; l'occasion de leur propre personne, c'est parce qu'elle a part auprestige collectif par la consid&#233;ration sociale dont elle se trouve &#234;tre le si&#232;ge.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ainsi c'est par erreur qu'ils croient pouvoir g&#233;n&#233;raliser. Quoique cette g&#233;n&#233;ralisation erron&#233;e proc&#232;de d'un mouvement g&#233;n&#233;reux, elle ne peut pas avoir assez de vertu pour qu'&#224; leurs yeux la mati&#232;re humaine anonyme cesse r&#233;ellement d'&#234;tre de la mati&#232;re humaine anonyme. Mais il est difficile qu'ils aient l'occasion de s'en rendre compte, car ils n'ont pas contact avec elle.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans l'homme, la personne est une chose en d&#233;tresse, qui a froid, qui court chercher un refuge et une chaleur.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cela est ignor&#233; de ceux chez qui elle est, ne f&#251;t-ce qu'en attente, chaudement envelopp&#233;e de consid&#233;ration sociale.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est pourquoi la philosophie personnaliste a pris naissance et s'est r&#233;pandue non dans les milieux populaires, mais dans des milieux d'&#233;crivains qui, par profession, poss&#232;dent ou esp&#232;rent acqu&#233;rir un nom et une r&#233;putation.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les rapports entre la collectivit&#233; et la personne doivent &#234;tre &#233;tablis avec l'unique objet d'&#233;carter ce qui est susceptible d'emp&#234;cher la croissance et la germination myst&#233;rieuse de la partie impersonnelle de l'&#226;me.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour cela, il faut d'un c&#244;t&#233; qu'il y ait autour de chaque personne de l'espace, un degr&#233; de libre disposition du temps, des possibilit&#233;s pour le passage &#224; des degr&#233;s d'attention de plus en plus &#233;lev&#233;s, de la solitude, du silence. Il faut en m&#234;me temps qu'elle soit dans la chaleur, pour que la d&#233;tresse ne la contraigne pas &#224; se noyer dans le collectif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si tel est le bien, il semble difficile d'aller beaucoup plus loin dans le sens du mal que la soci&#233;t&#233; moderne, m&#234;me d&#233;mocratique. Notamment une usine moderne n'est peut-&#234;tre pas tr&#232;s loin de la limite de l'horreur. Chaque &#234;tre humain y est continuellement -harcel&#233;, piqu&#233; par l'intervention de volont&#233;s &#233;trang&#232;res, et en m&#234;me temps l'&#226;me est dans le froid, la d&#233;tresse et l'abandon. Il faut &#224; l'homme du silence chaleureux, on lui donne un tumulte glac&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le travail physique, bien qu'il soit une peine, n'est pas par lui-m&#234;me une d&#233;gradation. Il n'est pas de l'art ; il n'est pas de la science ; mais il est autre chose qui a une valeur absolument &#233;gale &#224; celle de l'art et de la science. Car il procure une possibilit&#233; &#233;gale pour l'acc&#232;s &#224; une forme impersonnelle de l'attention.&lt;br class='autobr' /&gt;
Crever les yeux &#224; Watteau adolescent et lui faire tourner une meule n'aurait pas &#233;t&#233; un crime plus grand que de mettre &#224; une cha&#238;ne d'usine ou sur une machine de man&#339;uvre pay&#233; aux pi&#232;ces un petit gars qui a la vocation de cette esp&#232;ce de travail. Seulement cette vocation, contrairement &#224; celle de peintre, n'est pas discernable.&lt;br class='autobr' /&gt;
Exactement dans la m&#234;me mesure que l'art et la science, bien que d'une mani&#232;re diff&#233;rente, le travail physique est un certain contact avec la r&#233;alit&#233;, la v&#233;rit&#233;, la beaut&#233; de cet univers et avec la sagesse &#233;ternelle qui en constitue l'ordonnance.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est pourquoi avilir le travail est un sacril&#232;ge exactement au sens o&#249; fouler aux pieds une hostie est un sacril&#232;ge.&lt;br class='autobr' /&gt;
Si ceux qui travaillent le sentaient, s'ils sentaient que du fait qu'ils en sont les victimes ils en sont en un sens les complices, leur r&#233;sistance aurait un tout autre &#233;lan que celui que peut leur fournir la pens&#233;e de leur personne et de leur droit. Ce ne serait pas une revendication ; ce serait un soul&#232;vement de l'&#234;tre tout entier, farouche et d&#233;sesp&#233;r&#233; comme chez une jeune fille qu'on veut mettre de force dans une maison de prostitution ; et ce serait en m&#234;me temps un cri d'esp&#233;rance issu du fond du c&#339;ur.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce sentiment habite bien en eux, mais tellement inarticul&#233; qu'il est indiscernable pour eux-m&#234;mes. Les professionnels de la parole sont bien incapables de leur en fournir l'expression.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quand on leur parle de leur propre sort, on choisit g&#233;n&#233;ralement de leur parler de salaires. Eux, sous la fatigue qui les accable et fait de tout effort d'attention une douleur, accueillent avec soulagement la clart&#233; facile des chiffres.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ils oublient ainsi que l'objet &#224; l'&#233;gard duquel il y a marchandage, dont ils se plaignent qu'on les force &#224; le livrer au rabais, qu'on leur en refuse le juste prix, ce n'est pas autre chose que leur &#226;me. &lt;br class='autobr' /&gt;
Imaginons que le diable est en train d'acheter l'&#226;me d'un malheureux, et que quelqu'un, prenant piti&#233; du malheureux, intervienne dans le d&#233;bat et dise au diable : &#171; Il est honteux de votre part de n'offrir que ce prix ; l'objet vaut au moins le double. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette farce sinistre est celle qu'a jou&#233;e le mouvement ouvrier, avec ses syndicats, ses partis, ses intellectuels de gauche.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cet esprit de marchandage &#233;tait d&#233;j&#224; implicite dans la notion de droit que les gens de 1789 ont eu l'imprudence de mettre au centre de l'appel qu'ils ont voulu crier &#224; la face du monde. C'&#233;tait en d&#233;truire d'avance la vertu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La notion de droit est li&#233;e &#224; celle de partage, d'&#233;change, de quantit&#233;. Elle a quelque chose de commercial. Elle &#233;voque par elle-m&#234;me le proc&#232;s, la plaidoirie. Le droit ne se soutient que sur un ton de revendication ; et quand ce ton est adopt&#233;, c'est que la force n'est pas loin, derri&#232;re lui, pour le confirmer, ou sans cela il est ridicule. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a quantit&#233; de notions, situ&#233;es toutes dans la m&#234;me cat&#233;gorie, qui sont tout &#224; fait &#233;trang&#232;res, par elles-m&#234;mes, au surnaturel, et sont pourtant un peu au-dessus de la force brutale. Elles sont toutes relatives aux m&#339;urs de la b&#234;te collective, pour employer le langage de Platon, quand celle-ci garde quelques traces d'un dressage impos&#233; par l'op&#233;ration surnaturelle de la gr&#226;ce. Quand elles ne re&#231;oivent pas continuellement un renouveau d'existence d'un renouveau de cette op&#233;ration, quand elles n'en sont que des survivances, elles se trouvent par n&#233;cessit&#233; sujettes au caprice de la b&#234;te.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les notions de droit, de personne, de d&#233;mocratie sont dans cette cat&#233;gorie. Bernanos a eu le courage d'observer que la d&#233;mocratie n'oppose aucune d&#233;fense aux dictateurs. La personne est par nature soumise &#224; la collectivit&#233;. Le droit est par nature d&#233;pendant de la force. Les mensonges et les erreurs qui voilent ces v&#233;rit&#233;s sont extr&#234;mement dangereux, parce qu'ils emp&#234;chent d'avoir recours &#224; ce qui seul se trouve soustrait &#224; la force et en pr&#233;serve ; c'est-&#224;-dire une autre force, qui est le rayonnement de l'esprit. La mati&#232;re pesante n'est capable de monter contre la pesanteur que dans les plantes, par l'&#233;nergie du soleil que le vert des feuilles a capt&#233;e et qui op&#232;re dans la s&#232;ve. La pesanteur et la mort reprendront progressivement mais inexorablement la plante priv&#233;e de lumi&#232;re. &lt;br class='autobr' /&gt;
Parmi ces mensonges se trouve celui du droit naturel, lanc&#233; par le xviiie si&#232;cle mat&#233;rialiste. Non pas par Rousseau, qui &#233;tait un esprit lucide, puissant, et d'inspiration vraiment chr&#233;tienne, mais par Diderot et les milieux de l'Encyclop&#233;die.&lt;br class='autobr' /&gt;
La notion de droit nous vient de Rome, et, comme tout ce qui vient de la Rome antique, qui est la femme pleine des noms du blasph&#232;me dont parle l'&lt;i&gt;Apocalypse&lt;/i&gt;, elle est pa&#239;enne et non baptisable. Les Romains, qui avaient compris, comme Hitler, que la force n'a la pl&#233;nitude de l'efficacit&#233; que v&#234;tue de quelques id&#233;es, employaient la notion de droit &#224; cet usage. Elle s'y pr&#234;te tr&#232;s bien. On accuse l'Allemagne moderne de la m&#233;priser. Mais elle s'en est servie &#224; sati&#233;t&#233; dans ses revendications de nation prol&#233;taire. Elle ne reconna&#238;t, il est vrai, &#224; ceux qu'elle subjugue d'autre droit que celui d'ob&#233;ir. La Rome antique aussi.&lt;br class='autobr' /&gt;
Louer la Rome antique de nous avoir l&#233;gu&#233; la notion de droit est singuli&#232;rement scandaleux. Car si on veut examiner chez elle ce qu'&#233;tait cette notion dans son berceau, afin d'en discerner l'esp&#232;ce, on voit que la propri&#233;t&#233; &#233;tait d&#233;finie par le droit d'user et d'abuser. Et en fait la plupart de ces choses dont tout propri&#233;taire avait le droit d'user et d'abuser &#233;taient des &#234;tres humains.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les Grecs n'avaient pas la notion de droit. Ils n'avaient pas de mots pour l'exprimer. Ils se contentaient du nom de la justice.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est par une singuli&#232;re confusion qu'on a pu assimiler la loi non &#233;crite d'Antigone au droit naturel. Aux yeux de Cr&#233;on, il n'y avait dans ce que faisait Antigone absolument rien de naturel. Il la jugeait folle.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce n'est pas nous qui pourrions lui donner tort, nous qui, en ce moment, pensons, parlons et agissons exactement comme lui. On peut le v&#233;rifier en se reportant au texte.&lt;br class='autobr' /&gt;
Antigone dit &#224; Cr&#233;on : &#171; Ce n'est pas Zeus qui avait publi&#233; cette ordonnance ; ce n'est pas la compagne des divinit&#233;s de l'autre monde, la justice, qui a &#233;tabli de pareilles lois parmi les hommes. &#187; Cr&#233;on essaie de la convaincre que ses ordres &#233;taient justes ; il l'accuse d'avoir outrag&#233; un de ses fr&#232;res en honorant l'autre, puisque ainsi le m&#234;me honneur a &#233;t&#233; accord&#233; &#224; l'impie et au fid&#232;le, &#224; celui qui est mort en essayant de d&#233;truire sa propre patrie et &#224; celui qui est mort pour la d&#233;fendre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle dit : &#171; N&#233;anmoins l'autre monde demande des lois &#233;gales. &#187; Il objecte avec bon sens : &#171; Mais il n'y a pas de partage &#233;gal pour le brave et le tra&#238;tre. &#187; Elle ne trouve que cette r&#233;ponse absurde : &#171; Qui sait si dans l'autre monde cela est l&#233;gitime ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
L'observation de Cr&#233;on est parfaitement raisonnable : &#171; Mais jamais un ennemi, m&#234;me apr&#232;s qu'il est mort, n'est un ami. &#187; Mais la petite niaise r&#233;pond : &#171; Je suis n&#233;e pour avoir part, non &#224; la haine, mais &#224; l'amour. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Cr&#233;on alors, de plus en plus raisonnable : &#171; Va donc dans l'autre monde, et puisqu'il faut que tu aimes, aime ceux qui demeurent l&#224;-bas. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
En effet, c'&#233;tait bien l&#224; sa vraie place. Car la loi non &#233;crite &#224; laquelle ob&#233;issait cette petite fille, bien loin d'avoir quoi que ce f&#251;t de commun avec aucun droit ni avec rien de naturel, n'&#233;tait pas autre chose que l'amour extr&#234;me, absurde, qui a pouss&#233; le Christ sur la Croix.&lt;br class='autobr' /&gt;
La Justice, compagne des divinit&#233;s de l'autre monde, prescrit cet exc&#232;s d'amour. Aucun droit ne le prescrirait. Le droit n'a pas de lien direct avec l'amour. &lt;br class='autobr' /&gt;
Comme la notion de droit est &#233;trang&#232;re &#224; l'esprit grec, elle est &#233;trang&#232;re aussi &#224; l'inspiration chr&#233;tienne, l&#224; o&#249; elle est pure, non m&#233;lang&#233;e d'h&#233;ritage romain, ou h&#233;bra&#239;que, ou aristot&#233;licien. On n'imagine pas saint Fran&#231;ois d'Assise parlant de droit.&lt;br class='autobr' /&gt;
Si l'on dit &#224; quelqu'un qui soit capable d'entendre : &#171; Ce que vous me faites n'est pas juste &#187;, on peut frapper et &#233;veiller &#224; la source l'esprit d'attention et d'amour. Il n'en est pas de m&#234;me de paroles comme : &#171; J'ai le droit de&#8230; &#187;, &#171; Vous n'avez pas le droit de&#8230; &#187; ; elles enferment une guerre latente et &#233;veillent un esprit de guerre. La notion de droit, mise au centre des conflits sociaux, y rend impossible de part et d'autre toute nuance de charit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est impossible, lorsqu'on en fait un usage presque exclusif, de garder le regard fix&#233; sur le vrai probl&#232;me. Un paysan sur qui un acheteur, dans un march&#233;, fait indiscr&#232;tement pression pour l'amener &#224; vendre ses &#339;ufs &#224; un prix mod&#233;r&#233;, peut tr&#232;s bien r&#233;pondre : &#171; J'ai le droit de garder mes &#339;ufs si on ne m'offre pas un assez bon prix. &#187; Mais une jeune fille qu'on est en train de mettre de force dans une maison de prostitution ne parlera pas de ses droits. Dans une telle situation, ce mot semblerait ridicule &#224; force d'insuffisance.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est pourquoi le drame social, qui est analogue &#224; la seconde situation, est apparu faussement, par l'usage de ce mot, comme analogue &#224; la premi&#232;re. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'usage de ce mot a fait, de ce qui aurait d&#251; &#234;tre un cri jailli du fond des entrailles, une aigre criaillerie de revendication, sans puret&#233; ni efficacit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La notion de droit entra&#238;ne naturellement &#224; sa suite, du fait m&#234;me de sa m&#233;diocrit&#233;, celle de personne, car le droit est relatif aux choses personnelles. Il est situ&#233; &#224; ce niveau. &lt;br class='autobr' /&gt;
En ajoutant au mot de droit celui de personne, ce qui implique le droit de la personne &#224; ce qu'on nomme l'&#233;panouissement, on ferait un mal encore bien plus grave. Le cri des opprim&#233;s descendrait plus bas encore que le ton de la revendication, il prendrait celui de l'envie.&lt;br class='autobr' /&gt;
Car la personne ne s'&#233;panouit que lorsque du prestige social la gonfle ; son &#233;panouissement est un privil&#232;ge social. On ne le dit pas aux foules en leur parlant des droits de la personne, on leur dit le contraire. Elles ne disposent pas d'un pouvoir suffisant d'analyse pour le reconna&#238;tre clairement par elles-m&#234;mes ; mais elles le sentent, leur exp&#233;rience quotidienne leur en donne la certitude. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce ne peut &#234;tre pour elles un motif de repousser ce mot d'ordre. &#192; notre &#233;poque d'intelligence obscurcie, on ne fait aucune difficult&#233; de r&#233;clamer pour tous une part &#233;gale aux privil&#232;ges, aux choses qui ont pour essence d'&#234;tre des privil&#232;ges. C'est une esp&#232;ce de revendication &#224; la fois absurde et basse ; absurde, parce que le privil&#232;ge par d&#233;finition est in&#233;gal ; basse, parce qu'il ne vaut pas d'&#234;tre d&#233;sir&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais la cat&#233;gorie des hommes qui formulent et les revendications et toutes choses, qui ont le monopole du langage, est une cat&#233;gorie de privil&#233;gi&#233;s. Ce n'est pas eux qui diront que le privil&#232;ge ne vaut pas d'&#234;tre d&#233;sir&#233;. Ils ne le pensent pas. Mais surtout ce serait ind&#233;cent de leur part.&lt;br class='autobr' /&gt;
Beaucoup de v&#233;rit&#233;s indispensables et qui sauveraient les hommes ne sont pas dites par une cause de ce genre ; ceux qui pourraient les dire ne peuvent pas les formuler, ceux qui pourraient les formuler ne peuvent pas les dire. Le rem&#232;de &#224; ce mal serait un des probl&#232;mes pressants d'une v&#233;ritable politique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans une soci&#233;t&#233; instable, les privil&#233;gi&#233;s ont mauvaise conscience. Les uns le cachent par un air de d&#233;fi et disent aux foules : &#171; Il est tout &#224; fait convenable que vous n'ayez pas de privil&#232;ges et que j'en aie. &#187; Les autres leur disent d'un air de bienveillance : &#171; Je r&#233;clame pour vous tous une part &#233;gale aux privil&#232;ges que je poss&#232;de. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
La premi&#232;re attitude est odieuse. La seconde manque de bon sens. Elle est aussi trop facile.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'une et l'autre aiguillonnent le peuple &#224; courir dans la voie du mal, &#224; s'&#233;loigner de son unique et v&#233;ritable bien, qui n'est pas en ses mains, mais qui, en un sens, est tellement proche de lui. Il est beaucoup plus proche d'un bien authentique, qui soit source de beaut&#233;, de v&#233;rit&#233;, de joie et de pl&#233;nitude que ceux qui lui accordent leur piti&#233;. Mais n'y &#233;tant pas et ne sachant comment y aller, tout se passe comme s'il en &#233;tait infiniment loin. Ceux qui parlent pour lui, &#224; lui, sont &#233;galement incapables de comprendre et dans quelle d&#233;tresse il se trouve et quelle pl&#233;nitude de bien se trouve presque &#224; sa port&#233;e. Et lui, il lui est indispensable d'&#234;tre compris. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le malheur est par lui-m&#234;me inarticul&#233;. Les malheureux supplient silencieusement qu'on leur fournisse des mots pour s'exprimer. Il y a des &#233;poques o&#249; ils ne sont pas exauc&#233;s. Il y en a d'autres o&#249; on leur fournit des mots, mais mal choisis, car ceux qui les choisissent sont &#233;trangers au malheur qu'ils interpr&#232;tent.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ils en sont loin le plus souvent par la place o&#249; les ont mis les circonstances. Mais m&#234;me s'ils en sont proches, ou s'ils ont &#233;t&#233; dedans &#224; une p&#233;riode de leur vie, m&#234;me r&#233;cente, ils y sont n&#233;anmoins &#233;trangers, parce qu'ils s'y sont rendus &#233;trangers aussit&#244;t qu'ils ont pu.&lt;br class='autobr' /&gt;
La pens&#233;e r&#233;pugne &#224; penser le malheur autant que la chair vivante r&#233;pugne &#224; la mort. L'offrande volontaire d'un cerf s'avan&#231;ant pas &#224; pas pour se pr&#233;senter aux dents d'une meute est possible &#224; peu pr&#232;s au m&#234;me degr&#233; qu'un acte d'attention dirig&#233; sur un malheur r&#233;el et tout proche, de la part d'un esprit qui a la facult&#233; de s'en dispenser.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui, &#233;tant indispensable au bien, est impossible par nature, cela est toujours possible surnaturellement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le bien surnaturel n'est pas une sorte de suppl&#233;ment au bien naturel, comme on voudrait, Aristote aidant, nous le persuader pour notre plus grand confort. Il serait agr&#233;able qu'il en f&#251;t ainsi, mais il n'en est pas ainsi. Dans tous les probl&#232;mes poignants de l'existence humaine, il y a le choix seulement entre le bien surnaturel et le mal. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mettre dans la bouche des malheureux des mots qui appartiennent &#224; la r&#233;gion moyenne des valeurs, tels que d&#233;mocratie, droit ou personne, c'est leur faire un pr&#233;sent qui n'est susceptible de leur amener aucun bien et qui leur fait in&#233;vitablement beaucoup de mal.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ces notions n'ont pas leur lieu dans le ciel, elles sont en suspens dans les airs, et pour cette raison m&#234;me elles sont incapables de mordre la terre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Seule la lumi&#232;re qui tombe continuellement du ciel fournit &#224; un arbre l'&#233;nergie qui enfonce profond&#233;ment dans la terre les puissantes racines. L'arbre est en v&#233;rit&#233; enracin&#233; dans le ciel.&lt;br class='autobr' /&gt;
Seul ce qui vient du ciel est susceptible d'imprimer r&#233;ellement une marque sur la terre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Si on veut armer efficacement les malheureux, il ne faut mettre dans leur bouche que des mots dont le s&#233;jour propre se trouve au ciel, par-dessus le ciel, dans l'autre monde. Il ne faut pas craindre que ce soit impossible. Le malheur dispose l'&#226;me &#224; recevoir avidement, &#224; boire tout ce qui vient de ce lieu. Ce sont les fournisseurs, non les consommateurs, qui manquent pour cette esp&#232;ce de produits.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le crit&#232;re pour le choix des mots est facile &#224; reconna&#238;tre et &#224; employer. Les malheureux, submerg&#233;s de mal, aspirent au bien. Il ne faut leur donner que des mots qui expriment seulement du bien, du bien &#224; l'&#233;tat pur. La discrimination est facile. Les mots auxquels peut se joindre quelque chose qui d&#233;signe un mal sont &#233;trangers au bien pur. On exprime un bl&#226;me quand on dit : &#171; Il met sa personne en avant. &#187; La personne est donc &#233;trang&#232;re au bien. On peut parler d'un abus de la d&#233;mocratie. La d&#233;mocratie est donc &#233;trang&#232;re au bien. La possession d'un droit implique la possibilit&#233; d'en faire un bon ou un mauvais usage. Le droit est donc &#233;tranger au bien. Au contraire l'accomplissement d'une obligation est un bien toujours, partout. La v&#233;rit&#233;, la beaut&#233;, la justice, la compassion sont des biens toujours, partout.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il suffit, pour &#234;tre s&#251;r qu'on dit ce qu'il faut, de se restreindre, quand il s'agit des aspirations des malheureux, aux mots et aux phrases qui expriment toujours, partout, en toute circonstance, uniquement du bien.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est l'un des deux seuls services qu'on puisse leur rendre avec des mots. L'autre est de trouver des mots qui expriment la v&#233;rit&#233; de leur malheur ; qui, &#224; travers les circonstances ext&#233;rieures, rendent sensible le cri toujours pouss&#233; dans le silence : &#171; Pourquoi me fait-on du mal ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Ils ne doivent pas compter pour cela sur les hommes de talent, les personnalit&#233;s, les c&#233;l&#233;brit&#233;s, ni m&#234;me sur les hommes de g&#233;nie au sens o&#249; l'on emploie d'ordinaire le mot g&#233;nie, dont on confond l'usage avec celui du mot talent. Ils ne peuvent compter que sur les g&#233;nies de tout premier ordre, le po&#232;te de l'Iliade, Eschyle, Sophocle, Shakespeare tel qu'il &#233;tait quand il &#233;crivit &lt;i&gt;Lear&lt;/i&gt;, Racine tel qu'il &#233;tait quand il &#233;crivit &lt;i&gt;Ph&#232;dre&lt;/i&gt;. Cela ne fait pas un grand nombre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais il y a quantit&#233; d'&#234;tres humains, qui, &#233;tant mal ou m&#233;diocrement dou&#233;s par la nature, paraissent infiniment inf&#233;rieurs non seulement &#224; Hom&#232;re, Eschyle, Sophocle, Shakespeare, Racine, mais aussi &#224; Virgile, Corneille, Hugo ; et qui cependant vivent dans le royaume des biens impersonnels o&#249; ces derniers n'ont pas p&#233;n&#233;tr&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Un idiot de village, au sens litt&#233;ral du mot, qui aime r&#233;ellement la v&#233;rit&#233;, quand m&#234;me il n'&#233;mettrait jamais que des balbutiements, est par la pens&#233;e infiniment sup&#233;rieur &#224; Aristote. Il est infiniment plus proche de Platon qu'Aristote ne l'a jamais &#233;t&#233;. Il a du g&#233;nie, au lieu qu'&#224; Aristote le mot de talent convient seul. Si une f&#233;e venait lui proposer de changer son sort contre une destin&#233;e analogue &#224; celle d'Aristote, la sagesse pour lui serait de refuser sans h&#233;sitation. Mais il n'en sait rien. Personne ne le lui dit. Tout le monde lui dit le contraire. Il faut le lui dire. Il faut encourager les idiots, les gens sans talent, les gens de talent m&#233;diocre ou &#224; peine mieux que moyen, qui ont du g&#233;nie. Il n'y a pas &#224; craindre de les rendre orgueilleux. L'amour de la v&#233;rit&#233; est toujours accompagn&#233; d'humilit&#233;. Le g&#233;nie r&#233;el n'est pas autre chose que la vertu surnaturelle d'humilit&#233; dans le domaine de la pens&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au lieu d'encourager la floraison des talents, comme on se le proposait en 1789, il faut ch&#233;rir et r&#233;chauffer avec un tendre respect la croissance du g&#233;nie ; car seuls les h&#233;ros r&#233;ellement purs, les saints et les g&#233;nies peuvent &#234;tre un secours pour les malheureux. Entre les deux, les gens de talent, d'intelligence, d'&#233;nergie, de caract&#232;re, de forte personnalit&#233;, font &#233;cran et emp&#234;chent le secours. Il ne faut faire aucun mal &#224; l'&#233;cran, mais il faut le mettre doucement de c&#244;t&#233;, en t&#226;chant qu'il s'en aper&#231;oive le moins possible. Et il faut casser l'&#233;cran beaucoup plus dangereux du collectif, en supprimant toute la part de nos institutions et de nos m&#339;urs o&#249; habite une forme quelconque de l'esprit de parti. Ni les personnalit&#233;s ni les partis n'accordent jamais audience soit &#224; la v&#233;rit&#233; soit au malheur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a alliance naturelle entre la v&#233;rit&#233; et le malheur, parce que l'une et l'autre sont des suppliants muets, &#233;ternellement condamn&#233;s &#224; demeurer sans voix devant nous.&lt;br class='autobr' /&gt;
Comme un vagabond, accus&#233; en correctionnelle d'avoir pris une carotte dans un champ, se tient debout devant le juge, qui, commod&#233;ment assis, enfile &#233;l&#233;gamment questions, commentaires et plaisanteries, tandis que l'autre ne parvient pas m&#234;me &#224; balbutier ; ainsi se tient la v&#233;rit&#233; devant une intelligence occup&#233;e &#224; aligner &#233;l&#233;gamment des opinions.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le langage, m&#234;me chez l'homme qui en apparence se tait, est toujours ce qui formule les opinions. La facult&#233; naturelle qu'on nomme intelligence est relative aux opinions et au langage. Le langage &#233;nonce des relations. Mais il en &#233;nonce peu, parce qu'il se d&#233;roule dans le temps. S'il est confus, vague, peu rigoureux, sans ordre, si l'esprit qui l'&#233;met ou qui l'&#233;coute a une faible capacit&#233; de garder une pens&#233;e pr&#233;sente &#224; l'esprit, il est vide ou presque vide de tout contenu r&#233;el de relations. S'il est parfaitement clair, pr&#233;cis, rigoureux, ordonn&#233; ; s'il s'adresse &#224; un esprit capable, ayant con&#231;u une pens&#233;e, de la garder pr&#233;sente pendant qu'il en con&#231;oit une autre, de garder ces deux pr&#233;sentes pendant qu'il en con&#231;oit une troisi&#232;me, et ainsi de suite ; en ce cas, le langage peut &#234;tre relativement riche en relations. Mais comme toute richesse, cette richesse relative est une atroce mis&#232;re, compar&#233;e &#224; la perfection qui seule est d&#233;sirable.&lt;br class='autobr' /&gt;
M&#234;me en mettant les choses au mieux, un esprit enferm&#233; dans le langage est en prison. Sa limite, c'est la quantit&#233; de relations que les mots peuvent rendre pr&#233;sentes &#224; son esprit en m&#234;me temps. Il reste dans l'ignorance des pens&#233;es impliquant la combinaison d'un nombre de relations plus grand ; ces pens&#233;es sont hors du langage, non formulables, quoiqu'elles soient parfaitement rigoureuses et claires et quoique chacune des relations qui les compose soit exprimable en mots parfaitement pr&#233;cis. Ainsi l'esprit se meut dans un espace clos de v&#233;rit&#233; partielle, qui peut d'ailleurs &#234;tre plus ou moins grand, sans pouvoir jamais jeter m&#234;me un regard sur ce qui est au-dehors.&lt;br class='autobr' /&gt;
Si un esprit captif ignore sa propre captivit&#233;, il vit dans l'erreur. S'il l'a reconnue, ne f&#251;t-ce qu'un dixi&#232;me de seconde, et s'est empress&#233; de l'oublier pour ne pas souffrir, il s&#233;journe dans le mensonge. Des hommes d'intelligence extr&#234;mement brillante peuvent na&#238;tre, vivre et mourir dans l'erreur et le mensonge. En ceux-l&#224; l'intelligence n'est pas un bien ni m&#234;me un avantage. La diff&#233;rence entre hommes plus ou moins intelligents est comme la diff&#233;rence entre des criminels condamn&#233;s pour la vie &#224; l'emprisonnement cellulaire et dont les cellules seraient plus ou moins grandes. Un homme intelligent et fier de son intelligence ressemble &#224; un condamn&#233; qui serait fier d'avoir une grande cellule.&lt;br class='autobr' /&gt;
Un esprit qui sent sa captivit&#233; voudrait se la dissimuler. Mais s'il a horreur du mensonge il ne le fera pas. Il lui faudra alors beaucoup souffrir. Il se cognera contre la muraille jusqu'&#224; l'&#233;vanouissement ; s'&#233;veillera, regardera la muraille avec crainte, puis un jour recommencera et s'&#233;vanouira de nouveau ; et ainsi de suite, sans fin, sans aucune esp&#233;rance. Un jour il s'&#233;veillera de l'autre c&#244;t&#233; du mur.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est peut-&#234;tre encore captif, dans un cadre seulement plus spacieux. Qu'importe ? Il poss&#232;de d&#233;sormais la clef, le secret qui fait tomber tous les murs. Il est au-del&#224; de ce que les hommes nomment intelligence, il est l&#224; o&#249; commence la sagesse. &lt;br class='autobr' /&gt;
Tout esprit enferm&#233; par le langage est capable seulement d'opinions. Tout esprit devenu capable de saisir des pens&#233;es inexprimables &#224; cause de la multitude des rapports qui s'y combinent, quoique plus rigoureuses et plus lumineuses que cequ'exprime le langage le plus pr&#233;cis, tout esprit parvenu &#224; ce point s&#233;journe d&#233;j&#224; dans la v&#233;rit&#233;. La certitude et la foi sans ombre lui appartiennent. Et il importe peu qu'il ait eu &#224; l'origine peu ou beaucoup d'intelligence, qu'il ait &#233;t&#233; dans une cellule &#233;troite ou large. Ce qui importe seul, c'est qu'&#233;tant arriv&#233; au bout de sa propre intelligence, quelle qu'elle p&#251;t &#234;tre, il soit pass&#233; au-del&#224;. Un idiot de village est aussi proche de la v&#233;rit&#233; qu'un enfant prodige. L'un et l'autre en sont s&#233;par&#233;s seulement par une muraille. On n'entre pas dans la v&#233;rit&#233; sans avoir pass&#233; &#224; travers son propre an&#233;antissement ; sans avoir s&#233;journ&#233; longtemps dans un &#233;tat d'extr&#234;me et totale humiliation.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est le m&#234;me obstacle qui s'oppose &#224; la connaissance du malheur. Comme la v&#233;rit&#233; est autre chose que l'opinion, le malheur est autre chose que la souffrance. Le malheur est un m&#233;canisme &#224; broyer l'&#226;me ; l'homme qui y est pris est comme un ouvrier happ&#233; par les dents d'une machine. Ce n'est plus qu'une chose d&#233;chir&#233;e et sanguinolente.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le degr&#233; et la nature de la souffrance qui constitue au sens propre un malheur diff&#232;rent beaucoup selon les &#234;tres humains. Cela d&#233;pend surtout de la quantit&#233; d'&#233;nergie vitale poss&#233;d&#233;e au point initial et de l'attitude adopt&#233;e devant la souffrance.&lt;br class='autobr' /&gt;
La pens&#233;e humaine ne peut pas reconna&#238;tre la r&#233;alit&#233; du malheur. Si quelqu'un reconna&#238;t la r&#233;alit&#233; du malheur, il doit se dire : &#171; Un jeu de circonstances que je ne contr&#244;le pas peut m'enlever n'importe quoi &#224; n'importe quel instant, y compris toutes ces choses qui sont tellement &#224; moi que je les consid&#232;re comme &#233;tant moi-m&#234;me. Il n'y a rien en moi que je ne puisse perdre. Un hasard peut n'importe quand abolir ce que je suis et mettre &#224; la place n'importe quoi de vil et de m&#233;prisable. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Penser cela avec toute l'&#226;me, c'est &#233;prouver le n&#233;ant. C'est l'&#233;tat d'extr&#234;me et totale humiliation qui est aussi la condition du passage dans la v&#233;rit&#233;. C'est une mort de l'&#226;me. C'est pourquoi le spectacle du malheur nu cause &#224; l'&#226;me la m&#234;me r&#233;traction que la proximit&#233; de la mort cause &#224; la chair.&lt;br class='autobr' /&gt;
On pense aux morts avec pi&#233;t&#233; quand on les &#233;voque seulement avec l'esprit, ou quand on va sur des tombes, ou quand on les voit convenablement dispos&#233;s sur un lit. Mais la vue de certainscadavres qui sont comme jet&#233;s sur un champ de bataille, avec un aspect &#224; la fois sinistre et grotesque, cause de l'horreur. La mort appara&#238;t nue, non habill&#233;e, et la chair fr&#233;mit.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le malheur, quand la distance ou mat&#233;rielle ou morale permet de le voir seulement d'une mani&#232;re vague, confuse, sans le distinguer de la simple souffrance, inspire aux &#226;mes g&#233;n&#233;reuses une tendre piti&#233;. Mais quand un jeu quelconque de circonstances fait que soudain quelque part il se trouve r&#233;v&#233;l&#233; &#224; nu, comme &#233;tant quelque chose qui d&#233;truit, une mutilation ou une l&#232;pre de l'&#226;me, on fr&#233;mit et on recule. Et les malheureux eux-m&#234;mes &#233;prouvent le m&#234;me fr&#233;missement d'horreur devant eux-m&#234;mes.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#201;couter quelqu'un, c'est se mettre &#224; sa place pendant qu'il parle. Se mettre &#224; la place d'un &#234;tre dont l'&#226;me est mutil&#233;e par le malheur ou en danger imminent de l'&#234;tre, c'est an&#233;antir sa propre &#226;me. C'est plus difficile que ne serait le suicide &#224; un enfant heureux de vivre. Ainsi les malheureux ne sont pas &#233;cout&#233;s. Ils sont dans l'&#233;tat o&#249; se trouverait quelqu'un &#224; qui on aurait coup&#233; la langue et qui par moments oublierait son infirmit&#233;. Leurs l&#232;vres s'agitent et aucun son ne vient frapper les oreilles. Eux-m&#234;mes sont rapidement atteints d'impuissance dans l'usage du langage par la certitude de n'&#234;tre pas entendus.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est pourquoi il n'y a pas d'esp&#233;rance pour le vagabond debout devant le magistrat. Si &#224; travers ses balbutiements sort quelque chose de d&#233;chirant, qui perce l'&#226;me, cela ne sera entendu ni du magistrat ni des spectateurs. C'est un cri muet. Et les malheureux entre eux sont presque toujours aussi sourds les uns aux autres. Et chaque malheureux, sous la contrainte de l'indiff&#233;rence g&#233;n&#233;rale, essaie par le mensonge ou l'inconscience de se rendre sourd &#224; lui-m&#234;me.&lt;br class='autobr' /&gt;
Seule l'op&#233;ration surnaturelle de la gr&#226;ce fait passer une &#226;me &#224; travers son propre an&#233;antissement jusqu'au lieu o&#249; se cueille l'esp&#232;ce d'attention qui seule permet d'&#234;tre attentif &#224; la v&#233;rit&#233; et au malheur. C'est la m&#234;me pour les deux objets. C'est une attention intense, pure, sans mobile, gratuite, g&#233;n&#233;reuse. Et cette attention est amour.&lt;br class='autobr' /&gt;
Parce que le malheur et la v&#233;rit&#233; ont besoin pour &#234;tre entendus de la m&#234;me attention, l'esprit de justice et l'esprit de v&#233;rit&#233; ne font qu'un. L'esprit de justice et de v&#233;rit&#233; n'est pas autre chose qu'une certaine esp&#232;ce d'attention, qui est du pur amour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par une disposition &#233;ternelle de la Providence, tout ce qu'un homme produit en tout domaine quand l'esprit de justice et de v&#233;rit&#233; le ma&#238;trise est rev&#234;tu de l'&#233;clat de la beaut&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
La beaut&#233; est le myst&#232;re supr&#234;me d'ici-bas. C'est un &#233;clat qui sollicite l'attention, mais ne lui fournit aucun mobile pour durer. La beaut&#233; promet toujours et ne donne jamais rien ; elle suscite une faim, mais il n'y a pas en elle de nourriture pour la partie de l'&#226;me qui essaie ici-bas de se rassasier ; elle n'a de nourriture que pour la partie de l'&#226;me qui regarde. Elle suscite le d&#233;sir, et elle fait sentir clairement qu'il n'y a en elle rien &#224; d&#233;sirer, car on tient avant tout &#224; ce que rien d'elle ne change. Si on ne cherche pas d'exp&#233;dients pour sortir du tourment d&#233;licieux qu'elle inflige, le d&#233;sir peu &#224; peu se transforme en amour, et il se forme un germe de la facult&#233; d'attention gratuite et pure.&lt;br class='autobr' /&gt;
Autant le malheur est hideux, autant l'expression vraie du malheur est souverainement belle. On peut donner comme exemples, m&#234;me dans les si&#232;cles r&#233;cents, &lt;i&gt;Ph&#232;dre&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;L'&#201;cole des Femmes&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Lear&lt;/i&gt;, les po&#232;mes de Villon, mais bien plus encore les trag&#233;dies d'Eschyle et Sophocle ; et bien plus encore &lt;i&gt;L'Iliade&lt;/i&gt;, le &lt;i&gt;Livre de Job&lt;/i&gt;, certains po&#232;mes populaires ; et bien plus encore les r&#233;cits de la Passion dans les &#201;vangiles. L'&#233;clat de la beaut&#233; est r&#233;pandu sur le malheur par la lumi&#232;re de l'esprit de justice et d'amour, qui seul permet &#224; une pens&#233;e humaine de regarder et de reproduire le malheur tel qu'il est. &lt;br class='autobr' /&gt;
Toutes les fois aussi qu'un fragment de v&#233;rit&#233; inexprimable passe dans des mots qui, sans pouvoir contenir la v&#233;rit&#233; qui les a inspir&#233;s, ont avec elle une correspondance si parfaite par leur arrangement qu'ils fournissent un support &#224; tout esprit d&#233;sireux de la retrouver, toutes les fois qu'il en est ainsi, un &#233;clat de beaut&#233; est r&#233;pandu sur les mots.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tout ce qui proc&#232;de de l'amour pur est illumin&#233; par l'&#233;clat de la beaut&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
La beaut&#233; est sensible, quoique tr&#232;s confus&#233;ment et m&#233;lang&#233;e &#224; beaucoup de fausses imitations, &#224; l'int&#233;rieur de la cellule o&#249; toute pens&#233;e humaine est d'abord emprisonn&#233;e. La v&#233;rit&#233; et la justice &#224; lalangue coup&#233;e ne peuvent esp&#233;rer aucun autre secours que le sien. Elle n'a pas non plus de langage ; elle ne parle pas ; elle ne dit rien. Mais elle a une voix pour appeler. Elle appelle et montre la justice et la v&#233;rit&#233; qui sont sans voix. Comme un chien aboie pour faire venir des gens aupr&#232;s de son ma&#238;tre qui g&#238;t inanim&#233; dans la neige.&lt;br class='autobr' /&gt;
Justice, v&#233;rit&#233;, beaut&#233; sont s&#339;urs et alli&#233;es. Avec trois mots si beaux il n'est pas besoin d'en chercher d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La justice consiste &#224; veiller &#224; ce qu'il ne soit pas fait de mal aux hommes. Il est fait du mal &#224; un &#234;tre humain quand il crie int&#233;rieurement : &#171; Pourquoi est-ce qu'on me fait du mal ? &#187; Il se trompe souvent d&#232;s qu'il essaie de se rendre compte quel mal il subit, qui le lui inflige, pourquoi on le lui inflige. Mais le cri est infaillible. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'autre cri si souvent entendu : &#171; Pourquoi l'autre a-t-il plus que moi ? &#187; est relatif au droit. Il faut apprendre &#224; distinguer les deux cris et faire taire le second le plus qu'on peut, avec le moins de brutalit&#233; possible, en s'aidant d'un code, des tribunaux ordinaires et de la police. Pour former les esprits capables de r&#233;soudre les probl&#232;mes situ&#233;s dans ce domaine, l'&#201;cole de Droit suffit. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais le cri : &#171; Pourquoi me fait-on du mal ? &#187; pose des probl&#232;mes tout autres, auxquels est indispensable l'esprit de v&#233;rit&#233;, de justice et d'amour.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans toute &#226;me humaine monte continuellement la demande qu'il ne lui soit pas fait de mal. Le texte du Pater adresse cette demande &#224; Dieu. Mais Dieu n'a le pouvoir de pr&#233;server du mal que la partie &#233;ternelle d'une &#226;me entr&#233;e avec lui en contact r&#233;el et direct. Le reste de l'&#226;me, et l'&#226;me tout enti&#232;re en quiconque n'a pas re&#231;u la gr&#226;ce du contact r&#233;el et direct avec Dieu, est abandonn&#233; aux vouloirs des hommes et au hasard des circonstances.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ainsi c'est aux hommes &#224; veiller &#224; ce qu'il ne soit pas fait de mal aux hommes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quelqu'un &#224; qui on fait du mal, il p&#233;n&#232;tre vraiment du mal en lui ; non pas seulement la douleur, la souffrance, mais l'horreur m&#234;me du mal. Comme les hommes ont le pouvoir de se transmettre du bien les uns aux autres, ils ont aussi le pouvoir de se transmettre du mal. &lt;br class='autobr' /&gt;
On peut transmettre du mal &#224; un &#234;tre humain en le flattant, en lui fournissant du bien-&#234;tre, des plaisirs ; mais le plus souvent les hommes transmettent du mal aux hommes en leur faisant du mal.&lt;br class='autobr' /&gt;
La Sagesse &#233;ternelle pourtant ne laisse pas l'&#226;me humaine enti&#232;rement &#224; la merci du hasard des &#233;v&#233;nements et du vouloir des hommes. Le mal inflig&#233; du dehors &#224; un &#234;tre humain sous forme de blessure exasp&#232;re le d&#233;sir du bien et suscite ainsi automatiquement la possibilit&#233; d'un rem&#232;de. Quand la blessure a p&#233;n&#233;tr&#233; profond&#233;ment, le bien d&#233;sir&#233; est le bien parfaitement pur. La partie de l'&#226;me qui demande : &#171; Pourquoi me fait-on du mal ? &#187; est la partie profonde qui en tout &#234;tre humain, m&#234;me le plus souill&#233;, est demeur&#233;e depuis la premi&#232;re enfance parfaitement intacte et parfaitement innocente. Pr&#233;server la justice, prot&#233;ger les hommes de tout mal, c'est d'abord emp&#234;cher qu'on leur fasse du mal. Pour ceux &#224; qui on a fait du mal, c'est en effacer les cons&#233;quences mat&#233;rielles, mettre les victimes dans une situation o&#249; la blessure, si elle n'a pas perc&#233; trop profond&#233;ment, soit gu&#233;rie naturellement par le bien-&#234;tre. Mais pour ceux chez qui la blessure a d&#233;chir&#233; toute l'&#226;me, c'est en plus et avant tout calmer la soif en leur donnant &#224; boire du bien parfaitement pur.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il peut y avoir obligation d'infliger du mal pour susciter cette soif afin de la combler. C'est en cela que consiste le ch&#226;timent. Ceux qui sont devenus &#233;trangers au bien au point de chercher &#224; r&#233;pandre le mal autour d'eux ne peuvent &#234;tre r&#233;int&#233;gr&#233;s dans le bien que par l'infliction du mal. Il faut leur en infliger jusqu'&#224; ce que s'&#233;veille au fond d'eux-m&#234;mes la voix parfaitement innocente qui dit avec &#233;tonnement : &#171; Pourquoi me fait-on du mal ? &#187; Cette partie innocente de l'&#226;me du criminel, il faut qu'elle re&#231;oive de la nourriture et qu'elle croisse, jusqu'&#224; ce qu'elle se constitue elle-m&#234;me en tribunal &#224; l'int&#233;rieur de l'&#226;me, pour juger les crimes pass&#233;s, pour les condamner, et ensuite, avec le secours de la gr&#226;ce, pour les pardonner. L'op&#233;ration du ch&#226;timent est alors achev&#233;e ; le coupable est r&#233;int&#233;gr&#233; dans le bien, et doit &#234;tre publiquement et solennellement r&#233;int&#233;gr&#233; dans la cit&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le ch&#226;timent n'est pas autre chose que cela. M&#234;me la peine capitale, bien qu'elle exclue la r&#233;int&#233;gration dans la cit&#233; au sens litt&#233;ral, ne doit pas &#234;tre autre chose. Le ch&#226;timent est uniquement unproc&#233;d&#233; pour fournir du bien pur &#224; des hommes qui ne le d&#233;sirent pas ; l'art de punir est l'art d'&#233;veiller chez les criminels le d&#233;sir du bien pur par la douleur ou m&#234;me par la mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais nous avons tout &#224; fait perdu jusqu'&#224; la notion du ch&#226;timent. Nous ne savons plus qu'il consiste &#224; fournir du bien. Pour nous il s'arr&#234;te &#224; l'infliction du mal. C'est pourquoi il y a une chose et une seule dans la soci&#233;t&#233; moderne plus hideuse encore que le crime, et c'est la justice r&#233;pressive.&lt;br class='autobr' /&gt;
Faire de l'id&#233;e de justice r&#233;pressive le mobile central dans l'effort de la guerre et de la r&#233;volte est plus dangereux que personne ne peut l'imaginer. Il est n&#233;cessaire d'user de la peur pour diminuer l'activit&#233; criminelle des l&#226;ches ; mais il est affreux de faire de la justice r&#233;pressive, telle que nous la concevons aujourd'hui dans notre ignorance, le mobile des h&#233;ros.&lt;br class='autobr' /&gt;
Toutes les fois qu'un homme d'aujourd'hui parle de ch&#226;timent, de punition, de r&#233;tribution, de justice au sens punitif, il s'agit seulement de la plus basse vengeance.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce tr&#233;sor de la souffrance et de la mort violente, que le Christ a pris pour lui et qu'il offre si souvent &#224; ceux qu'il aime, nous en faisons si peu de cas que nous le jetons aux &#234;tres les plus vils &#224; nos yeux, sachant qu'ils n'en feront aucun usage et n'ayant pas l'intention de les aider &#224; en trouver l'usage.&lt;br class='autobr' /&gt;
Aux criminels, le vrai ch&#226;timent ; aux malheureux que le malheur a mordus au fond de l'&#226;me, une aide capable de les amener &#224; &#233;tancher leur soif aux sources surnaturelles ; &#224; tous les autres un peu de bien-&#234;tre, beaucoup de beaut&#233;, et la protection contre ceux qui leur feraient du mal ; partout la limitation rigoureuse du tumulte des mensonges, des propagandes et des opinions ; l'&#233;tablissement d'un silence o&#249; la v&#233;rit&#233; puisse germer et m&#251;rir ; c'est cela qui est d&#251; aux hommes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour assurer cela aux hommes, on ne peut compter que sur les &#234;tres pass&#233;s de l'autre c&#244;t&#233; d'une certaine limite. On dira qu'ils sont trop peu nombreux. Ils sont probablement rares, mais pourtant on ne peut les compter ; la plupart sont cach&#233;s. Le bien pur n'est envoy&#233; du ciel ici-bas qu'en quantit&#233; imperceptible, soit dans chaque &#226;me, soit dans la soci&#233;t&#233;.&#171; Le grain de s&#233;nev&#233; est la plus petite des graines. &#187; Proserpine n'a mang&#233; qu'un seul grain de grenade. Une perle enfouie au fond d'un champ n'est pas visible. On ne remarque pas le levain m&#233;lang&#233; &#224; la p&#226;te.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais comme dans les r&#233;actions chimiques les catalyseurs ou les bact&#233;ries, dont le levain est un exemple, de m&#234;me dans les choses humaines les grains imperceptibles de bien pur op&#232;rent d'une mani&#232;re d&#233;cisive par leur seule pr&#233;sence, s'ils sont mis o&#249; il faut. &lt;br class='autobr' /&gt;
Comment les mettre o&#249; il faut ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Beaucoup serait accompli si parmi ceux qui ont la charge de montrer au public des choses &#224; louer, &#224; admirer, &#224; esp&#233;rer, &#224; rechercher, &#224; demander, quelques-uns au moins r&#233;solvaient dans leur c&#339;ur de m&#233;priser absolument et sans exception tout ce qui n'est pas le bien pur, la perfection, la v&#233;rit&#233;, la justice, l'amour. &lt;br class='autobr' /&gt;
Davantage serait fait si la plupart de ceux qui d&#233;tiennent aujourd'hui des morceaux d'autorit&#233; spirituelle sentaient l'obligation de ne jamais proposer aux aspirations des hommes que du bien r&#233;el et parfaitement pur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand on parle du pouvoir des mots il s'agit toujours d'un pouvoir d'illusion et d'erreur. Mais, par l'effet d'une disposition providentielle, il est certains mots qui, s'il en est fait un bon usage, ont en eux-m&#234;mes la vertu d'illuminer et de soulever vers le bien. Ce sont les mots auxquels correspond une perfection absolue et insaisissable pour nous. La vertu d'illumination et de traction vers le haut r&#233;side dans ces mots eux-m&#234;mes, dans ces mots comme tels, non dans aucune conception. Car en faire bon usage, c'est avant tout ne leur faire correspondre aucune conception. Ce qu'ils expriment est inconcevable.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dieu et v&#233;rit&#233; sont de tels mots. Aussi justice, amour, bien. &lt;br class='autobr' /&gt;
De tels mots sont dangereux &#224; employer. Leur usage est une ordalie. Pour qu'il en soit fait un usage l&#233;gitime, il faut &#224; la fois ne les enfermer dans aucune conception humaine et leur joindre des conceptions et des actions directement et exclusivement inspir&#233;es par leur lumi&#232;re. Autrement ils sont rapidement reconnus par tous comme &#233;tant du mensonge.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce sont des compagnons inconfortables. Des mots comme droit, d&#233;mocratie et personne sont plus commodes. &#192; ce titre ils sont naturellement pr&#233;f&#233;rables aux yeux de ceux qui, m&#234;me avec de bonnes intentions, ont assum&#233; des fonctions publiques. Les fonctions publiques n'ont d'autre signification que la possibilit&#233; de faire du bien aux hommes, et ceux qui les assument avec bonne intention veulent r&#233;pandre du bien sur leurs contemporains ; mais ils commettent g&#233;n&#233;ralement l'erreur de croire qu'ils pourront d'abord eux-m&#234;mes l'acheter au rabais. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les mots de la r&#233;gion moyenne, droit, d&#233;mocratie, personne, sont de bon usage dans leur r&#233;gion, celle des institutions moyennes. L'inspiration dont toutes les institutions proc&#232;dent, dont elles sont comme la projection, r&#233;clame un autre langage.&lt;br class='autobr' /&gt;
La subordination de la personne au collectif est dans la nature des choses comme celle du gramme au kilogramme sur une balance. Mais une balance peut &#234;tre telle que le kilogramme c&#232;de au gramme. Il suffit qu'un des bras soit plus de mille fois plus long que l'autre. La loi de l'&#233;quilibre l'emporte souverainement sur les in&#233;galit&#233;s de poids. Mais jamais le poids inf&#233;rieur ne vaincra le poids sup&#233;rieur sans une relation entre eux o&#249; soit cristallis&#233;e la loi de l'&#233;quilibre.&lt;br class='autobr' /&gt;
De m&#234;me la personne ne peut &#234;tre prot&#233;g&#233;e contre le collectif, et la d&#233;mocratie assur&#233;e, que par une cristallisation dans la vie publique du bien sup&#233;rieur, qui est impersonnel et sans relation avec aucune forme politique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le mot de personne, il est vrai, est souvent appliqu&#233; &#224; Dieu. Mais dans le passage o&#249; le Christ propose Dieu m&#234;me aux hommes comme le mod&#232;le d'une perfection qu'il leur est command&#233; d'accomplir, il n'y joint pas seulement l'image d'une personne, mais surtout celle d'un ordre impersonnel : &#171; Devenez les fils de votre P&#232;re, celui des cieux, en ce qu'il fait lever son soleil sur les m&#233;chants et les bons et tomber sa pluie sur les justes et les injustes. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Cet ordre impersonnel et divin de l'univers a pour image parmi nous la justice, la v&#233;rit&#233;, la beaut&#233;. Rien d'inf&#233;rieur &#224; ces choses n'est digne de servir d'inspiration aux hommes qui acceptent de mourir. &lt;br class='autobr' /&gt;
Au-dessus des institutions destin&#233;es &#224; prot&#233;ger le droit, les personnes, les libert&#233;s d&#233;mocratiques, il faut en inventer d'autres destin&#233;es &#224; discerner et &#224; abolir tout ce qui, dans la vie contemporaine, &#233;crase les &#226;mes sous l'injustice, le mensonge et la laideur.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il faut les inventer, car elles sont inconnues, et il est impossible de douter qu'elles soient indispensables.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_13125 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/local/cache-vignettes/L413xH95/simone_weil_signature-02edb.svg?1769983826' width='413' height='95' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Pier Paolo Pasolini | Dal Diario (1945-1947)</title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/anthologie-personnelle-pages/pages-arrachees/article/pier-paolo-pasolini-dal-diario-1945-1947</link>
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		<dc:date>2024-11-02T14:29:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Journal&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/anthologie-personnelle-pages/pages-arrachees/" rel="directory"&gt;Pages | Arrach&#233;es&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/petrole-pasolini.jpg?1730643794' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='91' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Quand on d&#233;couvrit le corps de Pier Paolo Pasolini sur cette plage d'Hostie au petit matin du deux novembre, Jour des Morts, son visage &#233;tait m&#233;connaissable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trente ans plus t&#244;t, Pasolini avait compos&#233; un court po&#232;me, gorg&#233; de nostalgie et de promesse : il avait vingt-trois ans, s&#251;r d&#233;j&#224; que ce qu'il avait v&#233;cu ne reviendrait plus et qu'&#224; la place, il n'y aurait plus que cette grisaille de la sociale-d&#233;mocratie italienne pavant un chemin aux fascistes ; qu'en face, on ne disposerait que de son corps, vivant, et d'un langage capable de terrasser par la clart&#233; les menaces ombreuses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Publi&#233; dix ans apr&#232;s son &#233;criture par Leonarda Sciascia, le po&#232;me &lt;i&gt;Dal Diario&lt;/i&gt; &#8212; &#171; Journal &#187; &#8212; t&#233;moigne de l'enfance, de cette vie perdue qui demeure en soi, malgr&#233; tout, marque de ce qui, disparu, ne s'&#233;teint pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce deux novembre, relire ces mots jeunes et clairs, comme l'eau d'une source qui laisse voir sous le mince filet qui s'&#233;chappe, un lit tapiss&#233; de cailloux emport&#233;s dans un bruit de lumi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;i&gt;El Diario&lt;/i&gt; (1945-1947)
Publi&#233; en italien en mai 1954 &lt;br&gt;
Ici traduit par Olivier Apert et Ivan Messac, pour les &#233;ditions Nous, en 2001.&lt;/small&gt;&lt;/center&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div class='spip_document_13119 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/webp/f75145_f7f481001d5c4ece904db2f7d1f1d300_mv2.webp?1730644246' width='500' height='548' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Per i cigli assolati e il consueto&lt;br class='autobr' /&gt;
silenzio della candida campagna&lt;br class='autobr' /&gt;
cullo una solitudine mortale&lt;br class='autobr' /&gt;
nel mortale mattino ; che da sempre&lt;br class='autobr' /&gt;
imbianca col suo lume i vivi campi.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ma in quel lume monotono (0 io sogno)&lt;br class='autobr' /&gt;
scorre un filo di vento ; e accende oro&lt;br class='autobr' /&gt;
tra le fronde di frassini remoti.&lt;br class='autobr' /&gt;
Che cosa attendo ? Nulla che non sia&lt;br class='autobr' /&gt;
in questo spazio aperto a cui sono volto,&lt;br class='autobr' /&gt;
questo esteso deserto, questo lume&lt;br class='autobr' /&gt;
fuori di me, tutto il mio sogno, fino,&lt;br class='autobr' /&gt;
non oltre, l'orizzonte... Tutto &#233; muto.&lt;br class='autobr' /&gt;
Grida un fanciullo, sogno ? , grida o canta,&lt;br class='autobr' /&gt;
grida nei muti campi, sono vivo,&lt;br class='autobr' /&gt;
grida un fanciullo.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;Sur le bas-c&#244;t&#233; ensoleill&#233; dans le silence&lt;br&gt;
habituel de la blanche campagne&lt;br&gt;
je me berce d'une solitude mortelle&lt;br&gt;
dans le mortel matin, qui depuis toujours&lt;br&gt;
blanchit de sa lumi&#232;re l'intense campagne.&lt;br&gt;
Mais sous cette lumi&#232;re monotone (ou je r&#234;ve)&lt;br&gt;
souffle un filet de vent, et l'or s'enflamme&lt;br&gt;
dans les frondaisons des fr&#234;nes lointains.&lt;br&gt;
J'attends ? Nulle chose&lt;br&gt;
dans cet espace ouvert auquel je fais face&lt;br&gt;
ce vaste d&#233;sert, cette lumi&#232;re hors de moi,&lt;br&gt;
rien que mon r&#234;ve jusqu'a l'horizon,&lt;br&gt;
pas au-del&#224;&#8230; Tout est muet.&lt;br&gt;
Un enfant crie, je r&#234;ve ?, crie ou chante&lt;br&gt;
il crie dans la muette campagne, je suis vivant,&lt;br&gt;
un enfant crie.&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Vicina agli occhi e ai capelli sciolti&lt;br class='autobr' /&gt;
sopra la fronte, tu piccola luce,&lt;br class='autobr' /&gt;
distratta arrossi le mie carte.&lt;br class='autobr' /&gt;
Adolescente ardevo fino a notte&lt;br class='autobr' /&gt;
col tuo smunto chiarore, ed era strano&lt;br class='autobr' /&gt;
udire il vento e gl'isolati grilli.&lt;br class='autobr' /&gt;
Allora, nelle stanze smemorati&lt;br class='autobr' /&gt;
dormivano 1 parenti, e mio fratello&lt;br class='autobr' /&gt;
oltre un sottile muro era disteso.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ora dove egli sia tu, rossa luce,&lt;br class='autobr' /&gt;
non dici, epure illumini ; e sospira&lt;br class='autobr' /&gt;
per le campagne inanimate il grillo ;&lt;br class='autobr' /&gt;
e mia madre si pettina allo specchio,&lt;br class='autobr' /&gt;
usanza antica come la tua luce,&lt;br class='autobr' /&gt;
pensando a quel suo figlio senza vita.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;Dans mes yeux, et mes cheveux&lt;br&gt;
en bataille sur le front, toi petite lumi&#232;re,&lt;br&gt;
insouciante tu rougis mon papier.&lt;br&gt;
Adolescent je me consumais des nuits enti&#232;res&lt;br&gt;
en compagnie de ta faible lueur, et c'&#233;tait &#233;trange&lt;br&gt;
d'entendre le vent, les grillons solitaires.&lt;br&gt;
Alors, dans les chambres, la famille&lt;br&gt;
priv&#233;e de m&#233;moire dormait, et mon fr&#232;re&lt;br&gt;
restait &#233;tendu de l'autre c&#244;t&#233; de la cloison.&lt;br&gt;
&#192; pr&#233;sent, o&#249; qu'il soit, toi rouge lumi&#232;re&lt;br&gt;
sans rien dire, tu illumines, et le grillon&lt;br&gt;
soupire dans les campagnes inanim&#233;es ;&lt;br&gt;
et ma m&#232;re se coiffe au miroir,&lt;br&gt;
ancienne coutume comme ton &#233;clat,&lt;br&gt;
en pensant a son fils sans vie.&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Mia madre quasi giovinetta, china&lt;br class='autobr' /&gt;
sulla Livenza, raccoglie una primula&lt;br class='autobr' /&gt;
eretta, estranea... I Mori, da Sacile,&lt;br class='autobr' /&gt;
rintoccano nell'aria tutta pura,&lt;br class='autobr' /&gt;
Yora meridiana... E il fresco peso&lt;br class='autobr' /&gt;
della mia camiciola di fanciullo,&lt;br class='autobr' /&gt;
la nube indefinita nell'azzurro,&lt;br class='autobr' /&gt;
Vodore come un urlo silenzioso,&lt;br class='autobr' /&gt;
dei campi impubi... Tutto mi si avventa&lt;br class='autobr' /&gt;
col volo della rondine nei sensi,&lt;br class='autobr' /&gt;
e qui, snervato sopra l'erba, ancora&lt;br class='autobr' /&gt;
di me resta solo il mio cuore vivo.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;Ma m&#232;re, si jeune encore, sur les bords de la Livenza&lt;br&gt;
cueille une primev&#232;re&lt;br&gt;
dress&#233;e, &#233;trange&#8230; Les Mori de Sacile&lt;br&gt;
font sonner dans I'air tr&#232;s pur&lt;br&gt;
I'heure m&#233;ridienne&#8230; Et le poids l&#233;ger&lt;br&gt;
de ma chemisette d'enfant,&lt;br&gt;
le nuage informe dans le ciel bleu,&lt;br&gt;
l'odeur des champs impub&#232;res&lt;br&gt;
comme un cri silencieux&#8230; Tout se pr&#233;cipite sur moi&lt;br&gt;
comme le vol d'une hirondelle.&lt;br&gt;
Et la dans l'herbe, inanim&#233;, une fois de plus&lt;br&gt;
il ne reste de moi qu'un c&#339;ur palpitant.&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Limpida fontana di Vinchiaredo,&lt;br class='autobr' /&gt;
acque modeste, tenerissimi legni,&lt;br class='autobr' /&gt;
oggi a vent'anni io vi vedo, vi ascolto,&lt;br class='autobr' /&gt;
nel vecchio fermento indifferente.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ai miei piedi, dal prato basso, ]'acqua&lt;br class='autobr' /&gt;
rampolla, e lenta vola ; e, ininterrotta,&lt;br class='autobr' /&gt;
ricompone il suo canto pit lontano.&lt;br class='autobr' /&gt;
Per me quell'onda canta : ma precluso&lt;br class='autobr' /&gt;
alla sua interna gioia e al fresco riso,&lt;br class='autobr' /&gt;
mi tormento a guardarla, ed ecco, scopro&lt;br class='autobr' /&gt;
celesti giovinette, antichi giuochi,&lt;br class='autobr' /&gt;
e corse, voci... Ah certo non &#233; questo&lt;br class='autobr' /&gt;
che si cela, vicino, in spazii ignoti&lt;br class='autobr' /&gt;
e ricanta impassibile in quell'acqua.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;Limpide fontaine de Vinchiaredo,&lt;br&gt;
eaux modestes, bois pleins de tendresse,&lt;br&gt;
aujourd'hui a vingt ans, je vous vois et j'&#233;coute&lt;br&gt;
votre sempiternel bouillonnement indiff&#233;rent.&lt;br&gt;
Dans le pr&#233;, l'eau rejaillit 4 mes pieds&lt;br&gt;
voltige, reprend son cours&lt;br&gt;
et au loin recompose son chant.&lt;br&gt;
Cette onde chante pour moi : mais je reste sourd&lt;br&gt;
4 sa joie profonde, a son frais sourire,&lt;br&gt;
je m'obstine a la regarder, et soudain : je d&#233;couvre&lt;br&gt;
des jeunes filles c&#233;lestes, des jeux anciens,&lt;br&gt;
des courses, des voix&#8230; Ah, pourtant rien de tout cela&lt;br&gt;
dans les alentours ignor&#233;s&lt;br&gt;
dans le murmure impassible des eaux.&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Riascolto, appena sceso git dall'argine,&lt;br class='autobr' /&gt;
grilli in delirio, radi, come a dirmi&lt;br class='autobr' /&gt;
che niente si rallegra al mio ritorno.&lt;br class='autobr' /&gt;
E mincammino solo. Da nascoste&lt;br class='autobr' /&gt;
solitudini intanto mi raggiunge&lt;br class='autobr' /&gt;
limmota luna, e appena mi riaccende&lt;br class='autobr' /&gt;
i capelli, la gota, il vivo fianco.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dove m/inoltro ? Ahi, non ha pit senso&lt;br class='autobr' /&gt;
sotto la prima brina il vecchio fieno,&lt;br class='autobr' /&gt;
e le squallide stelle, ed un deserto&lt;br class='autobr' /&gt;
orribile, inesteso...&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&#192; peine descendu sur la berge, j'&#233;coute&lt;br&gt;
les grillons en d&#233;lire, dispers&#233;s, qui disent&lt;br&gt;
que rien ne se r&#233;jouit de mon retour.&lt;br&gt;
Et je m'en vais seul. Alors de sa secr&#232;te solitude&lt;br&gt;
la lune immobile me rejoint et ravive un peu&lt;br&gt;
mes cheveux, ma joue, mon flanc vigoureux.&lt;br&gt;
O&#249; aller maintenant ? &#192; quoi bon&lt;br&gt;
le vieux foin sous la premi&#232;re gel&#233;e&lt;br&gt;
les mornes &#233;toiles ; il n'y a plus qu'un d&#233;sert&lt;br&gt;
horrible, sans fin&#8230;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le nuvole si sprofondano lucide&lt;br class='autobr' /&gt;
dentro le pozze roventi d'azzurro&lt;br class='autobr' /&gt;
e i rami si perdono nel sole.&lt;br class='autobr' /&gt;
Questo &#233; il tempo in cui rido, in cui piango,&lt;br class='autobr' /&gt;
questo &#233; il tempo in cui attendo la grazia,&lt;br class='autobr' /&gt;
questo &#233; il tempo in cui sono felice,&lt;br class='autobr' /&gt;
questo &#233; il tempo in cui vago pei campi,&lt;br class='autobr' /&gt;
questo &#233; il tempo in cui guardo i cieli...&lt;br class='autobr' /&gt;
(Io ho gridato ? E non si spegne l'eco ?&lt;br class='autobr' /&gt;
e il mio grido non &#233; pit lontano&lt;br class='autobr' /&gt;
delle nubi ? Non potevo soffocare&lt;br class='autobr' /&gt;
la mia gioia ingenua, intrattenuta ?)&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;Les nuages limpides s'abiment&lt;br&gt;
au fond des mares br&#251;lantes d'azur&lt;br&gt;
et les branches se perdent dans le soleil.&lt;br&gt;
Voici le temps de mes rires, de mes larmes,&lt;br&gt;
voici le temps de la gr&#226;ce attendue,&lt;br&gt;
voici le temps du bonheur,&lt;br&gt;
voici le temps de mes errances par les champs,&lt;br&gt;
voici le temps ow je regarde les cieux&#8230;&lt;br&gt;
(aurais-je cri&#233; ? L'&#233;cho ne s'arr&#234;terait pas ?&lt;br&gt;
et mon cri approcherait&lt;br&gt;
les nuages ? Je ne peux &#233;touffer&lt;br&gt;
ma joie ing&#233;nue, retenue)&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Solo lo spettro della Carnia affonda&lt;br class='autobr' /&gt;
tra le sbiadite nuvole 1 declivi ;&lt;br class='autobr' /&gt;
ed &#233; l'estremo limite all'azzurro.&lt;br class='autobr' /&gt;
Altrove, che io cerchi con lo sguardo,&lt;br class='autobr' /&gt;
mi attende un vuoto dove il solo suono&lt;br class='autobr' /&gt;
dell'acqua vive, e il cupo, fioco rombo&lt;br class='autobr' /&gt;
dun aeroplano volto ad altri cieli.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dopo un cieco silenzio, alzo il capo :&lt;br class='autobr' /&gt;
sopra lo stento ponte un treno solca&lt;br class='autobr' /&gt;
senza rumore il cielo... Sento nascermi&lt;br class='autobr' /&gt;
dentro un grido (Vintera fanciullezza&lt;br class='autobr' /&gt;
mi riappare), un grido che mi annulli,&lt;br class='autobr' /&gt;
infine ; e taccio ancora rassegnato.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;******&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le medesime ore, il cielo uguale.&lt;br&gt;
E nell'aria deserta di profumi,&lt;br&gt;
quasi smarrito simbolo, ritorna&lt;br&gt;
a rintronare il pallido velivolo&lt;br&gt;
lungo il debole margine dei monti.&lt;br&gt;
In questo alone d'impotente pace,&lt;br&gt;
dove da tanti anni mi ritrovo,&lt;br&gt;
so, non ricordo. Come un cielo sgombro&lt;br&gt;
intorno a me si stende il mio passato.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;Solitaire, l'ombre de la Carnia transperce&lt;br&gt;
de ses pics les p&#226;les nuages ;&lt;br&gt;
et c'est l'extr&#234;me limite de l'azur.&lt;br&gt;
Ailleurs, o&#249; que je porte mon regard,&lt;br&gt;
ne m'attendent que le vide, le son&lt;br&gt;
de l'eau vive, le sourd vrombissement&lt;br&gt;
d'un a&#233;roplane pointant d'autres cieux.&lt;br&gt;
Pass&#233; ce silence aveuglant, je l&#232;ve la t&#234;te :&lt;br&gt;
sur le petit pont un train laboure&lt;br&gt;
le ciel, sans bruit&#8230; Un cri nait&lt;br&gt;
au dedans de moi (toute mon enfance&lt;br&gt;
qui revient), un cri qui pourrait m'an&#233;antir ;&lt;br&gt;
je le tais, une fois de plus r&#233;sign&#233;.&lt;br&gt;
&lt;br/&gt;
&lt;p&gt;*****&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des heures identiques, le m&#234;me ciel.&lt;br&gt;
Et dans l'air vide de parfum,&lt;br&gt;
symbole presque oubli&#233;,&lt;br&gt;
le p&#226;le a&#233;roplane de nouveau&lt;br&gt;
gronde au-dessus des doux contreforts.&lt;br&gt;
L&#224; dans ce halo de paix impuissante&lt;br&gt;
o&#249; depuis tant d'ann&#233;es je me retrouve ; ou&lt;br&gt;
je sais, sans me souvenir. Mon pass&#233; s'&#233;tend&lt;br&gt;
autour de moi comme un ciel d&#233;gag&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il cielo trasparente ha un lieve segno&lt;br class='autobr' /&gt;
sopra il mio capo... E solo un'ombra candida,&lt;br class='autobr' /&gt;
una nube. (Riconosco quell'ombra,&lt;br class='autobr' /&gt;
la parola inespressa... la ferita...&lt;br class='autobr' /&gt;
Ah, mia coscienza sola come il cielo).&lt;br class='autobr' /&gt;
Il fienile e il selciato mi rimandano&lt;br class='autobr' /&gt;
lazzurro chiaro della luna agli occhi.&lt;br class='autobr' /&gt;
Chi mi pone di fronte alla mia vita ?&lt;br class='autobr' /&gt;
e gia un'aria celeste sul mio capo&lt;br class='autobr' /&gt;
ha spazzato le nubi : non un'ombra&lt;br class='autobr' /&gt;
nel cielo nudo.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;Le ciel transparent m'envoie un signe&lt;br&gt;
l&#233;ger&#8230; Ce n'est qu'une ombre blanche&lt;br&gt;
un nuage. (Je reconnais cette ombre&lt;br&gt;
la parole indicible&#8230; la blessure&#8230;&lt;br&gt;
Ah, ma conscience, seule comme le ciel).&lt;br&gt;
La grange et les pav&#233;s refl&#232;tent dans les yeux&lt;br&gt;
la lumi&#232;re bleut&#233;e de la lune.&lt;br&gt;
Qui me confronte ainsi 4 ma vie ?&lt;br&gt;
Et d&#233;j&#224; une brise c&#233;leste a balay&#233;&lt;br&gt;
les nuages au-dessus de moi : plus une ombre&lt;br&gt;
dans le ciel nu.&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Sospeso allora ascolto dei miei passi&lt;br class='autobr' /&gt;
il fresco suono, alzandomi ; ma indugio&lt;br class='autobr' /&gt;
alle squallide imposte suggellate.&lt;br class='autobr' /&gt;
(In quell'aria meravigliosa il vergine&lt;br class='autobr' /&gt;
lume trapela ? e con tale tristezza ?).&lt;br class='autobr' /&gt;
Apro incerto il balcone : il cielo imprime&lt;br class='autobr' /&gt;
un silenzio sidereo sopra i campi&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Poi... se i sensi non errano, &#233; un remoto&lt;br class='autobr' /&gt;
casto autocarro che disfiora appena,&lt;br class='autobr' /&gt;
ai desolati margini, il silenzio.&lt;br class='autobr' /&gt;
E il rombo incantevole dilegua.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ed io mi trovo ancora chino sui miei fogli ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Ah disperante immagine, ah certezza&lt;br class='autobr' /&gt;
di non essere altri che un apparso&lt;br class='autobr' /&gt;
alla luce...&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;Irr&#233;solu j'&#233;coute en me levant&lt;br&gt;
le son clair de mes pas ; puis j'h&#233;site&lt;br&gt;
devant les sinistres volets clos.&lt;br&gt;
(Dans quelle merveilleuse atmosph&#232;re se glisse&lt;br&gt;
la lumi&#232;re immacul&#233;e ? Et avec tant de tristesse ?).&lt;br&gt;
Incertain j'ouvre le balcon : le ciel imprime&lt;br&gt;
un silence sid&#233;ral sur les champs.&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;Et&#8230; si nos sens avaient raison, puis au loin&lt;br&gt;
un chaste autocar d&#233;flore &#224; peine&lt;br&gt;
le silence, du c6t&#233; des contreforts d&#233;sol&#233;s.&lt;br&gt;
Et le vrombissement enchanteur se dissipe.&lt;br&gt;
Et moi je suis toujours la, pench&#233; sur mes feuilles ?&lt;br&gt;
Ah images d&#233;sesp&#233;rantes, ah certitude&lt;br&gt;
de n'&#234;tre rien d'autre qu'une apparition&lt;br&gt;
&#224; la lumi&#232;re&#8230;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Arde una primavera senza vita.&lt;br class='autobr' /&gt;
Annoiato, 0 sconvolto, io ne scrivo&lt;br class='autobr' /&gt;
sui fogli dove candida persiste&lt;br class='autobr' /&gt;
la mia invecchiata adolescenza...&lt;br class='autobr' /&gt;
Troppo esperto d'incanti ! Pure il cuore&lt;br class='autobr' /&gt;
s'allarma come nuovo al vellutato&lt;br class='autobr' /&gt;
aleggiare d'una fatua voce...&lt;br class='autobr' /&gt;
E che memorie innaturali d'acque&lt;br class='autobr' /&gt;
estive, che improvviso riapparire&lt;br class='autobr' /&gt;
di terribili stelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma non voglio&lt;br class='autobr' /&gt;
abbandonarmi. E dunque primavera,&lt;br class='autobr' /&gt;
il triste vespro, l'antro dove danzano&lt;br class='autobr' /&gt;
gli elefanti, dove io fanciullo&lt;br class='autobr' /&gt;
sento nelle mie mani il mesto aroma&lt;br class='autobr' /&gt;
del ramo scortecciato. E basta ancora&lt;br class='autobr' /&gt;
(lo so, non lo nascondo) una viola&lt;br class='autobr' /&gt;
a sverginarmi un cuore di ragazzo.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;Un printemps sans vie br&#251;le.&lt;br&gt;
Boulevers&#233; ou blas&#233;, j'&#233;cris&lt;br&gt;
sur des feuilles ot, blanche, perdure&lt;br&gt;
mon adolescence vieillie&#8230;&lt;br&gt;
Rompu &#224; tous les enchantements ! Pourtant comme neuf&lt;br&gt;
mon c&#339;ur palpite au velours&lt;br&gt;
d'une voix vaniteuse&#8230;&lt;br&gt;
Et que d'artificiels souvenirs de rivi&#232;res&lt;br&gt;
estivales, quelle soudaine r&#233;apparition&lt;br&gt;
de terribles &#233;toiles.&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;Mais je ne veux pas&lt;br&gt;
m'abandonner. Donc c'est le printemps&lt;br&gt;
le triste cr&#233;puscule, l'antre ot dansent&lt;br&gt;
les &#233;l&#233;phants, quand enfant&lt;br&gt;
je sens entre mes mains l'ar6me m&#233;lancolique&lt;br&gt;
d'une branche &#233;corc&#233;e. Et il me suffit encore&lt;br&gt;
d'une violette (je le sais, je ne le cache pas)&lt;br&gt;
pour que le c&#339;ur d'un gar&#231;on me d&#233;flore&#8230;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ah non &#233; pit per me questa bellezza&lt;br class='autobr' /&gt;
di cristallo, quest'acre primavera :&lt;br class='autobr' /&gt;
un grido, anche di gioia, e sarei vinto.&lt;br class='autobr' /&gt;
(Awvicino i battenti e lascio solo&lt;br class='autobr' /&gt;
il mondo con l'argento dei suoi cieli).&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;Ah ce n'est pas pour moi cette beaut&#233;&lt;br&gt;
de cristal, ce printemps amer :&lt;br&gt;
un cri, m&#234;me de joie, et je serais vaincu.&lt;br&gt;
(Je referme les volets et laisse le monde&lt;br&gt;
seul, avec son ciel d'argent).&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La luna patina di rosei muschi&lt;br class='autobr' /&gt;
linterno della mia camera deserta,&lt;br class='autobr' /&gt;
il letto impuro, e tiepide penombre&lt;br class='autobr' /&gt;
di gemme venano la fragile aria.&lt;br class='autobr' /&gt;
Poi due voci, sorte appena, dileguano&lt;br class='autobr' /&gt;
in repressi sospiri... e in risa, anche&lt;br class='autobr' /&gt;
in risa intricate dentro la bruna&lt;br class='autobr' /&gt;
atmosfera, nel tepore notturno.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dietro le siepi, appoggiati a un tronco,&lt;br class='autobr' /&gt;
forse due giovinetti empiono gai&lt;br class='autobr' /&gt;
questo tremendo spazio che la dolce&lt;br class='autobr' /&gt;
primavera riapre.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;La lune patine de mousses ros&#233;es&lt;br&gt;
les murs de ma chambre d&#233;serte,&lt;br&gt;
le lit impur, et la ti&#232;de p&#233;nombre&lt;br&gt;
des bourgeons veinent I'air fragile.&lt;br&gt;
Puis deux voix, soudainement, se muent&lt;br&gt;
en soupirs r&#233;prim&#233;s&#8230; en rires, m&#234;me&lt;br&gt;
en rires qui se m&#234;lent &#224; la brune&lt;br&gt;
atmosph&#232;re, dans la ti&#233;deur nocturne.&lt;br&gt;
Peut-&#234;tre que derri&#232;re les haies, appuy&#233;s &#224; un tronc,&lt;br&gt;
deux jeunots comblent avec gait&#233;&lt;br&gt;
ce terrifiant espace que le doux&lt;br&gt;
printemps ouvre en renouveau.&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Come un naufrago incolume mi volgo&lt;br class='autobr' /&gt;
e vedo, inteneriti dal passato,&lt;br class='autobr' /&gt;
alle mie spale, oceani di rare&lt;br class='autobr' /&gt;
viole, di silenziose primule.&lt;br class='autobr' /&gt;
E gia un sogno lontano pit del cielo&lt;br class='autobr' /&gt;
il paesaggio di germogli azzurri&lt;br class='autobr' /&gt;
che il trasparente Aprile intiepidiva.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il tempo &#233; dileguato senza moto :&lt;br class='autobr' /&gt;
le farfalle che volano pudiche,&lt;br class='autobr' /&gt;
i fiori violenti, l'irta quiete...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;E so ancora atterrirmi ad un accento&lt;br&gt;
che disaccordi con la fioca musica&lt;br&gt;
dei campi ? Alzare il capo, puerilmente,&lt;br&gt;
angosciato dai baratri celesti&lt;br&gt;
tra i veli tranquilli delle nuvole ?&lt;br&gt;
Se liroso usignolo nell'azzurro&lt;br&gt;
arido, esala 1 suoi canti diurni,&lt;br&gt;
lo ascolto ardente, ma non ho speranza.&lt;br&gt;
Io non sogno, non veglio&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;Comme un naufrag&#233; indemne, je me retourne&lt;br&gt;
et je vois derri&#232;re moi, attendris&lt;br&gt;
par le pass&#233;, des oc&#233;ans de rares&lt;br&gt;
violettes, de primev&#232;res silencieuses.&lt;br&gt;
Mais ce paysage de jeunes pousses azur&#233;es&lt;br&gt;
que le clair Avril adoucissait&lt;br&gt;
est d&#233;j&#224; un songe plus lointain que le ciel.&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;Le temps se dissipe sans vague :&lt;br&gt;
papillons aux vols pudiques,&lt;br&gt;
fleurs violentes, paix h&#233;riss&#233;e&#8230;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;Et saurais-je encore m'effrayer si&lt;br&gt;
un son d&#233;saccordait la musique t&#233;nue&lt;br&gt;
des champs ? Lever les yeux comme un enfant&lt;br&gt;
angoiss&#233; par les gouffres c&#233;lestes&lt;br&gt;
que voile le cours paisible des nuages ?&lt;br&gt;
Et si dans l'azur aride&lt;br&gt;
l'irascible rossignol exhalait son chant diurne&lt;br&gt;
je l'&#233;couterais avec ferveur, mais sans espoir.&lt;br&gt;
Je ne r&#234;ve pas, je ne veille pas&#8230;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La mia camera ha incanti di palmizio.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il candido letto disordinato,&lt;br class='autobr' /&gt;
i quaderni innocenti : la presenza&lt;br class='autobr' /&gt;
in me di questa fisica allegrezza&lt;br class='autobr' /&gt;
che &#233; la vita che si vive sola.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Poi passeri si sparpagliano come&lt;br class='autobr' /&gt;
confuse farfalle ; la terra, al sole,&lt;br class='autobr' /&gt;
appassionata e indifferente&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;E tra le vigne roventi di sole&lt;br class='autobr' /&gt;
e gli intonachi accesi delle case,&lt;br class='autobr' /&gt;
un invasato suono di campana.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;Ma chambre a des charmes de palmier.&lt;br&gt;
Le lit blanc et pur, d&#233;fait,&lt;br&gt;
les innocents cahiers : la pr&#233;sence&lt;br&gt;
en moi de cette joie physique&lt;br&gt;
que donne la vie qui se vit en soi.&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;Puis des moineaux se dispersent comme&lt;br&gt;
un vol confus de papillons ; la terre, au soleil&lt;br&gt;
passionn&#233;e et indiff&#233;rente&#8230;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;Et dans les vignes bril&#233;es de soleil&lt;br&gt;
et les maisons aux enduits incandescents,&lt;br&gt;
un son de cloche obs&#233;dant.&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Sotto lo spazio lucido del cielo,&lt;br class='autobr' /&gt;
io resto alla mia vita, che lontana&lt;br class='autobr' /&gt;
nel brusio dei grilli e nelle nubi&lt;br class='autobr' /&gt;
mi continua, a un rischio sempre incline,&lt;br class='autobr' /&gt;
a un limite inumano, per regioni&lt;br class='autobr' /&gt;
sempre pit ignote, assurde...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Riaccendo&lt;br class='autobr' /&gt;
sgomentato la lampada... Ah quante&lt;br class='autobr' /&gt;
volte ho gia udito nel passato&lt;br class='autobr' /&gt;
questa mosca ridesta dalla luce&lt;br class='autobr' /&gt;
che muore rigando il mio silenzio !&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;Sous I'&#233;tendue brillante du ciel&lt;br&gt;
j'en reste a ma vie, si lointaine&lt;br&gt;
avec ses chants de grillons, ses nuages,&lt;br&gt;
elle me conduit, toujours au bord du risque&lt;br&gt;
et des limites inhumaines, vers des r&#233;gions&lt;br&gt;
encore plus inconnues, plus absurdes&#8230;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;Effray&#233;&lt;br&gt;
je rallume la lampe&#8230; Ah combien&lt;br&gt;
de fois ai-je entendu par le pass&#233;&lt;br&gt;
cette mouche r&#233;veill&#233;e par la lumi&#232;re&lt;br&gt;
qui meurt en rayant mon silence !&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Oh accorate pause dell'usignolo&lt;br class='autobr' /&gt;
piene dei freschi stridi delle rondini !&lt;br class='autobr' /&gt;
Guardo la mia immagine sul marcio&lt;br class='autobr' /&gt;
letto, e limmagine innocente&lt;br class='autobr' /&gt;
che mi abbraccia... Mi accalora&lt;br class='autobr' /&gt;
solo la nostalgia del peccato&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;E nell'interno della morta casa&lt;br class='autobr' /&gt;
di Casarsa, sorridi tu, o Cosciente,&lt;br class='autobr' /&gt;
e nel tuo sguardo fisso, di maniaco,&lt;br class='autobr' /&gt;
io leggo la mia storia. Ecco qui&lt;br class='autobr' /&gt;
la stanza, tomba dei tepori e delle&lt;br class='autobr' /&gt;
tetre solitudini del mio corpo ;&lt;br class='autobr' /&gt;
lo specchio dove guardo, intenditore,&lt;br class='autobr' /&gt;
gli scorci del mio viso ; il letto senza&lt;br class='autobr' /&gt;
fantasmi, nudo, a cui la nuda luce&lt;br class='autobr' /&gt;
da candori di gesso, e che il tuo riso&lt;br class='autobr' /&gt;
sospende nel passato.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&#212; silences chagrins du rossignol&lt;br&gt;
pleins des claires stridences des hirondelles !&lt;br&gt;
Je regarde mon image sur le lit&lt;br&gt;
pourri, et l'image innocente&lt;br&gt;
qui m'enlace&#8230; Seule&lt;br&gt;
la nostalgie du p&#233;ch&#233; me r&#233;chauffe&#8230;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;Et dans la maison morte&lt;br&gt;
de Casarsa, toi tu souris, &#244; Conscient&lt;br&gt;
et dans ton regard fixe, de maniaque,&lt;br&gt;
je lis mon histoire. Et voici&lt;br&gt;
la chambre tombeau des ti&#233;deurs et des&lt;br&gt;
ternes solitudes de mon corps ;&lt;br&gt;
le miroir ot je regarde en connaisseur&lt;br&gt;
les facettes de mon visage ; le lit sans fantasmes, nu,&lt;br&gt;
auquel la lumi&#232;re crue&lt;br&gt;
donne des blancheurs de pl&#226;tre, et que ton rire&lt;br&gt;
accroche au pass&#233;.&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_13118 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/local/cache-vignettes/L500xH100/pier_paolo_pasolini_signature-3238f.svg?1769983826' width='500' height='100' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Franz Kafka | &#171; Assaut contre les limites &#187;</title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/anthologie-personnelle-pages/pages-arrachees/article/franz-kafka-assaut-contre-les-limites</link>
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		<dc:date>2024-10-05T17:33:39Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Journal du 16 janvier 1922&lt;/p&gt;

-
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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/franz_kafka__1923.jpg?1728149712' class='spip_logo spip_logo_right' width='113' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Traduction de l'allemand par Dominique Tassel, pour l'&#233;dition du Journal (1909-1923) paru aux &#233;ditions Folio / Gallimard en 2021.&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;16 janvier 1922&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#199;a a &#233;t&#233; la semaine derni&#232;re une sorte d'effondrement, &#224; peu pr&#232;s aussi total que celui de cette nuit il y a deux ans, je n'en ai pas subi d'&#233;quivalent. Tout semblait fini et aujourd'hui encore il ne me semble pas que ce soit tr&#232;s diff&#233;rent. On peut l'interpr&#233;ter de deux fa&#231;ons et en m&#234;me temps c'est d'ailleurs sans doute comme &#231;a qu'il faut l'interpr&#233;ter. &lt;br /&gt;&#8212; Premi&#232;rement : effondrement, impossible de dormir, impossible de rester &#233;veill&#233;, impossible de supporter la vie, plus pr&#233;cis&#233;ment cette succession qu'est la vie. Les horloges sont d&#233;saccord&#233;es, l'int&#233;rieure file sur un mode diabolique ou d&#233;moniaque ou en tout cas inhumain, l'ext&#233;rieure avance par saccades comme elle le fait habituellement. Que peut-il arriver d'autre que cela : les deux mondes diff&#233;rents se s&#233;parent et ils se s&#233;parent ou du moins se tiraillent l'un l'autre d'une fa&#231;on abominable. La furie de la marche int&#233;rieure peut avoir diff&#233;rentes causes, la plus visible &#233;tant l'introspection qui ne laisse aucune repr&#233;sentation en repos, chasse chacune vers le haut avant d'&#234;tre &#224; son tour chass&#233;e plus loin comme repr&#233;sentation par une nouvelle introspection. &lt;br /&gt;&#8212; Deuxi&#232;mement : cette chasse prive l'humanit&#233; d'orientation. La solitude, qui pour la plus grande part m'est impos&#233;e depuis toujours, que pour une part j'ai recherch&#233;e &#8212; pourtant qu'&#233;tait-ce donc d'autre l&#224; encore que de la contrainte &#8212; perd toute ambigu&#239;t&#233; et se radicalise. O&#249; m&#232;ne-t-elle ? Elle peut &#8212; et c'est sans doute le plus plausible &#8212; mener &#224; la folie, l&#224;-dessus on ne peut rien dire de plus, cette chasse passe par moi et me d&#233;chire. Ou alors je peux &#8212; je peux ? &#8212; ne serait-ce que pour une part infime me sauvegarder, me laissant donc porter par la chasse. O&#249; vais-je alors ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Chasse &#187; n'est qu'une image, je peux dire aussi &#171; assaut contre l'extr&#234;me limite &#171; humaine &#187; et assaut par le bas, en partant des hommes, et je peux, puisque ce n'est aussi qu'une image, la remplacer par l'image de l'assaut par le haut descendant sur moi.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Toute cette litt&#233;rature est un assaut contre la limite et si le sionisme n'&#233;tait pas venu s'interposer, elle aurait pu facilement d&#233;boucher sur une nouvelle doctrine &#233;sot&#233;rique, une Kabbale. Il y a des amorces dans cette direction. Il est vrai qu'il y faudrait un g&#233;nie &#244; combien incompr&#233;hensible, qui pousse de nouveau des racines dans les si&#232;cles anciens ou recr&#233;e les si&#232;cles anciens et n'y d&#233;pense pas toutes ses forces mais commence &#224; pr&#233;sent &#224; les d&#233;penser.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;17 janvier 1922. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans beaucoup de changement.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Marie-Jos&#233; Mondzain | Face au regard</title>
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		<dc:date>2024-09-08T08:22:50Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;Homo spectator&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/mains-ne_gatives-santacruz-cuevamanos-p2210651b.jpg?1725783817' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Ce jeudi 19 septembre, au th&#233;&#226;tre Antoine-Vitez &#224; Aix-en-Provence, dans le cadre du festival des Arts et des Sciences d'Aix-Marseille universit&#233;, je lirai, en compagnie de Mathieu Cipriani, des fragments de l'&#339;uvre de la philosophe Marie-Jos&#233; Mondzain, invit&#233;e pour une conf&#233;rence autour des enjeux de l'hospitalit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je d&#233;pose ici le texte que nous lirons, sous la direction de Louis Dieuzayde &#8212; un texte parti &#224; la trace du tout premier regard, celui qui fait na&#238;tre l'homme &#224; lui-m&#234;me, et &#224; nous. &lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Un homme quitte la surface de la terre et s'enfonce dans une grotte. Il y progresse jusqu'au lieu qu'il choisit pour s'arr&#234;ter. Ce lieu loin du soleil n'est que t&#233;n&#232;bres et l'homme l'&#233;claire avec une torche. C'est sans doute parce que le feu des torches est sans cesse dansant que l'homme voit danser les ombres et sortir des parois des figures fugaces qui &#233;voquent, comme dehors le font les nuages, la silhouette d&#233;sir&#233;e ou redout&#233;e de ce qui &#233;branle tous nos d&#233;sirs ou encore nos terreurs. L'homme qui est l&#224;, seul ou non, a pris sur ce trajet le risque d'un engouffrement dans des t&#233;n&#232;bres inconnues, dans le site r&#233;gressif d'un retour &#224; la terre, &#224; la nuit d'o&#249; il est sorti pour na&#238;tre. Mais l'homme qui est venu un jour au monde et qui va mourir, cet homme n'est pas encore n&#233; &#224; sa propre vie de sujet s&#233;par&#233; et parlant. Il joue le sc&#233;nario d'un retour, d'une redescente vers une caverne matricielle, un lieu inhabit&#233; et qui n'est pas destin&#233; &#224; l'habitation. Ces lieux sont choisis pour les images et souvent pour le culte des morts. Nous sommes sur le site d'un d&#233;part, dans le champ de toutes les s&#233;parations. L'homme qui devient humain n'est pas ici le sujet mythique d'une chute depuis la lumi&#232;re dans les t&#233;n&#232;bres d&#233;finitives d'une condition d&#233;sastreuse comme l'imaginent les th&#233;ologiens et plus d'un philosophe. Il retourne &#224; la noirceur de la terre pour construire sa d&#233;finition en remettant en jeu sa distribution des t&#233;n&#232;bres et le destin de ce qui devra l'&#233;clairer. Il va transformer un rapport de force o&#249; le r&#233;el l'&#233;crase en un rapport imaginaire qui lui conf&#232;re sa capacit&#233; de na&#238;tre, donc d'&#234;tre cause de lui-m&#234;me, de se mettre au monde et d'entretenir avec ce monde un commerce de signes. Ce n'est pas le soleil ni quelque divinit&#233; photophore ou lucif&#233;rienne qui l'&#233;claire. Non, c'est la torche qu'il a enflamm&#233; de ses propres mains. Il est l&#224;, debout, face &#224; un mur dans la nuit dont il produit la clart&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face &#224; la roche, il se tient l&#224;, debout dans l'opacit&#233; d'un face &#224; face, confront&#233; &#224; la muraille qui est son horizon, massive, muette et sans regard comme peut l'&#234;tre dehors l'incommensurable des obstacles et des terreurs sans nom. Ce mur, c'est le monde qui r&#233;siste &#224; la ma&#238;trise et &#224; la p&#233;n&#233;tration. L&#224; sera pourtant son point d'appui. C'est de l&#224; qu'il va partir apr&#232;s s'&#234;tre volontairement &#171; enterr&#233; &#187;. Le voici qui tend le bras, qui s'appuie &#224; la paroi et s'en s&#233;pare dans un m&#234;me mouvement : la mesure d'un bras telle est en effet la premi&#232;re mise &#224; distance de soi avec le plan sur lequel va se composer un lien par la voie d'un contact. Ce n'est plus comme dehors, au soleil, o&#249; ses yeux voient bien au-del&#224; de ce que ses mains peuvent toucher. Ses yeux dans le monde subsolaire sont les outils de la pr&#233;voyance, d'une distance &#224; parcourir ou &#224; creuser. Dehors, les yeux donnent un horizon qu'ils interrogent et qui provoquent le d&#233;sir de conqu&#234;tes. L'horizon est &#233;preuve d'un &#233;cart qui suscite le r&#234;ve ou la ma&#238;trise. Son inaccessibilit&#233; est propice aux figures imaginaires de la transcendance. Ici point d'autre horizon pour les yeux que la proposition modeste de la longueur d'un bras. C'est l'imminence d'un corps-&#224;-corps. Le bras tendu, la main appliqu&#233;e sur la paroi, il ne s'agit ni de fuir ni d'approcher davantage mais de tenir &#224; distance proprement main-tenue, main-tenant et d&#233;sormais r&#233;gl&#233;e. Cette distance est la mesure du corps. L'&#339;il est soumis &#224; l'ordre des mains, c'est la paroi qui est le plan et qui est l'horizon du regard. Tout autour, plus loin, il n'y a que t&#233;n&#232;bres. Ce geste d'&#233;cart et de lien constitue la premi&#232;re op&#233;ration. Cette premi&#232;re phase d&#233;termine les deux sites entre lesquels va se jouer le sens des gestes qui vont venir : le corps et la paroi du monde. Et le monde est un mur. Un entretien s'inaugure en ce sens que l'homme se tient devant la paroi qui a sa propre tenue et que ce qui doit advenir entre eux n'est que dans les mains de l'homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde phase concerne les pigments. L'homme va se livrer &#224; deux sortes d'op&#233;rations, soit qu'il enduise sa main de mati&#232;res color&#233;es, soit qu'il remplisse sa bouche de ces pigments sous une forme plut&#244;t liquide. Pour cela la bouche doit cesser d'&#234;tre une bouche qui saisit, d&#233;chire et avale. Elle redevient la bouche du premier cri, celle qui respire, un orifice qui aspire et souffle. Mais &#224; pr&#233;sent quand elle se vide, elle inscrit, car ce n'est pas une bouche qui crache ni une bouche qui crie. Cette bouche expulse avec la force de son souffle la mati&#232;re des signes. L'entretien de la bouche et de la main n'est plus de pr&#233;dation pr&#233;hensible, possessive et nourrici&#232;re, mais elle instaure un double mouvement de dessaisissement. L'homme souffle sur sa main qui ne tient rien mais qui le maintient en relation avec la roche. Il respire, il expire. Le moment de l'expulsion est mise en sc&#232;ne qui met en &#339;uvre un dehors, une sortie du liquide suivie d'une inspiration n&#233;cessaire de l'air. Il arrive que la main soit directement tremp&#233;e dans les pigments, immerg&#233;e dans la couleur et que l'homme la pose sur la roche et l'appuie longuement. L'homme s'appuie alors sur le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais vient alors le troisi&#232;me acte, l'acte d&#233;cisif : c'est le geste de retrait. Il faut que la main se retire. Le corps se s&#233;pare de son appui. Mais ce n'est pas sa main macul&#233;e de pigments que l'homme regarde car appara&#238;t devant les yeux du souffleur l'image, son image, telle qu'il peut la voir parce que sa main n'est plus l&#224;. Cette main en image n'a aucun des pouvoirs que lui conna&#238;t le fabricant d'outils et pourtant elle d&#233;signe dans le suspens de ses pouvoirs manuels la puissance du regard qui se porte sur elle. Elle est un faire, faire qui appelle son verbe. Elle indique une capacit&#233; fondatrice du sujet qui compose son premier regard sur la trace de son propre retrait. Se retirer pour produire son image et la donner &#224; voir aux yeux comme une trace vivante mais s&#233;par&#233;e de soi. De quelle vie va jouir cette main, si ce n'est de la vie des images sans pouvoir mais riches d'une capacit&#233; singuli&#232;re ? La capacit&#233; d'inscrire les signes d'un &#233;cart. L'homme avait d&#233;j&#224; vu sa main, mais il n'avait jamais vu cette main semblante, ressemblante, cette image de soi qui se tient hors de soi sur la paroi inanim&#233;e du monde. Cette main n&#233;e de l'ombre n'est pas une ombre. Que l'on rapproche ce geste de rites animistes n'a rien d'assur&#233; non plus que de choquant en ce sens qu'il s'agit v&#233;ritablement des traces du premier commerce entre le monde anim&#233; et le monde inanim&#233;, entre ce qui est vivant et ce qui n'est pas vivant. Ce qui nous en parvient est la mise en &#339;uvre d'une s&#233;paration et d'un lien que ce signe compose avec ce dont il se s&#233;pare. La paroi est un miroir de l'homme mais un miroir non sp&#233;culaire et cette main est le premier autoportrait non sp&#233;culaire de l'homme. Portrait de l'homme en main.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La th&#233;ologie aime &#224; faire sortir l'homme de la main de Dieu, de la main de quelque divin potier. Le geste dans la grotte cr&#233;e l'homme &#224; l'image de sa propre main.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est l'autoportrait d'un sujet qui ne conna&#238;t de soi et du monde que la trace que ses mains vont y laisser. L'homme de la caverne ne propose pas un objet &#224; sa vision. Il sc&#233;narise la composition de son premier regard, il se met au monde comme spectateur dans une sc&#233;nographie o&#249; ses mains deviennent la figure du premier spectacle. Le premier regard sur le visible est l'&#339;uvre des mains. Il ne doit rien &#224; un objet taill&#233; ni &#224; la nature fluide d'un milieu transparent. Le spectateur est l'&#339;uvre de nos mains. On sait bien que lorsque Narcisse se contemple, il recueille un reflet qui ne doit rien &#224; ses mains. La jouissance mortif&#232;re ne vient-elle pas de cette silencieuse impuissance des mains ? L'enfant qui se reconna&#238;tra dans le miroir n'est-il pas aux prises avec les mains d'un autre, n'est-il pas conduit &#224; tendre la main pour voir et &#224; saluer l'apparition qui se donne &#224; lui dans la proximit&#233; d'un lointain intouchable ? L'homme de la grotte fabrique son horizon et se donne naissance en tendant sa main vers une alt&#233;rit&#233; irr&#233;ductible et vivifiante, la sienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Extraits de &lt;i&gt;Homo Spectator&lt;/i&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Ce que j'appelle la d&#233;colonisation de l'imaginaire d&#233;signe la place qu'il faut rendre &#224; tous les gestes actifs et r&#233;sistants qui font la preuve chaque jour que les images de la domination ne parviennent pas &#224; triompher. L'existence micro sismique des refus et des r&#233;voltes est pr&#233;sente chaque fois qu'un sujet porte sur tout autre un regard sans pr&#233;c&#233;dent, au sens propre. C'est tout ce qui pr&#233;c&#232;de qui r&#233;p&#232;te et mortifie la possibilit&#233; m&#234;me de tout &#233;v&#232;nement. L'essence du colonialisme rel&#232;ve d'une r&#233;p&#233;tition n&#233;crosante. Parler d'imaginaire dans ce cadre revient &#224; faire de notre puissance fictionnelle la facult&#233; politique par excellence. Imaginer c'est fragiliser le r&#233;el, se r&#233;approprier sa plasticit&#233; et faire entrer dans les mots, les images et les gestes la cat&#233;gorie du possible et la force des ind&#233;terminations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Extrait de &lt;i&gt;K comme Kolonie. Kafka, ou la d&#233;colonisation de l'imaginaire.&lt;/i&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		
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