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	<title>arnaud ma&#239;setti | carnets</title>
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	<description>Carnets d'&#233;critures et de lectures, journal, images, textes &amp; fictions web. (Depuis octobre 2005)</description>
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		<title>arnaud ma&#239;setti | carnets</title>
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		<title>montorgueil</title>
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		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;il s'est arr&#234;t&#233; de pleuvoir&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/fictions-du-monde-recits/voyages-immobiles/" rel="directory"&gt;Voyages immobiles&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Il s'est arr&#234;t&#233; de pleuvoir. Allong&#233; sur le sol, comme un trottoir de plus. Par terre, au milieu de la route. Allong&#233; dans le corps de la nuit, la ville soul&#232;ve un immense drap de fatigue ; partout, le soir est tomb&#233;. Le froid en moi, &#224; la surface de ma peau, lancinant, interminable ; je ne dors pas : attendre. Les yeux ouverts, scruter le mouvement des &#233;toiles, l&#224;-haut o&#249; rien ne bouge. Je voudrais croire qu'un signe ou qu'une porte s'y dessinent, que lentement me soit montr&#233;e, l'espace d'une seconde o&#249; il me faudra fuir, une vague raison de croire en l'existence du temps. Tout simplement que cesse de passer devant moi uniquement des secondes, mais des notes, &#233;grainant dans le silence un passage o&#249; basculer, et l'on m'emporterait, peut-&#234;tre. Soif. Il suffit de plonger sa langue dans la flaque, l&#224;, juste sous le menton&#8230; H&#233; bien ? Tu as perdu ta langue ? Des heures maintenant que je suis l&#224;, sous la lumi&#232;re &#233;teinte du soir. J'ai perdu ma langue, on dirait. Il y a ce type un peu plus loin, en haut de la rue, il essaie de comprendre comment il a pu passer de la rue d'Aboukir &#224; la rue du Sentier, il regarde les num&#233;ros des maisons, parle tout seul, regarde sa montre. Tout &#224; l'heure, une jeune fille est all&#233;e vers lui, pas un bonjour, elle lui demande les Grands Boulevards. Pas un bonjour. Ni rien. Elle repart. Elle le laisse l&#224; au milieu de la nuit qui tombe. Qui s'effondre toute seule, en silence et dans le froid ; sur lui, et sur moi, que personne n'a remarqu&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'approche de moi. Je suis surpris, je ne pensais pas qu'on se souci&#226;t encore d'hommes qui tombent comme des arbres. Maladroitement j'ai voulu m'expliquer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non, non, je n'&#233;tais pas so&#251;l.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si je vais en ce lieu, ce soir, monsieur, c'est que j'ignore o&#249; aller. Sinon, je serais rest&#233; chez moi, vous pensez bien. Mais je suis l&#224;. J'ai d&#233;j&#224; si froid, et rien n'a encore commenc&#233;, enfin je crois, je l'esp&#232;re. Mais il n'y a rien d'anormal &#224; s'allonger dans la rue. Oui, sans doute n'est-ce pas l'heure d'&#234;tre ici. Personne n'est ici. Je n'ai vu personne. Des ombres qui rentraient, en courant d'air, les yeux baiss&#233;s pour gagner du temps sur la nuit. Leur femme attend, des soupes qui refroidissent, des t&#233;l&#233;s allum&#233;es. Je voulais marcher pour sortir de chez moi, et rencontrer quelque chose de suffisamment dur et froid, qui m'aurait fait tomber.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne sais pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai attendu ; il semble que cela s'est produit, et &#231;a ne m'a pas convaincu, je me demande pourquoi. J'attends encore. Quand je pense &#224; ce qui m'est arriv&#233;, je me dis que rien n'a commenc&#233;, et cependant je sens bien que c'est d&#233;j&#224; la fin de tout, que tout autour de moi s'effondre comme un rideau rouge et noir. Demain il fera sans doute jour. Tant pis. J'attendrai encore, les trois coups&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai m&#234;me pas essay&#233; de soutenir au dessus de ma t&#234;te cette chape de plomb qui tout &#224; l'heure va s'&#233;craser sur le monde, cette chape d'&#233;toiles que je n'ai pas r&#233;ussi &#224; compter. Tous ceux qui m'ont l'un apr&#232;s l'autre oubli&#233;, et dont je ne suis pas parvenu moi non plus &#224; retenir le nom.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je me trompais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le type ne veut pas essayer de me relever. Il pose sur moi un regard vide. Me voir &#233;tendu le dos contre le sol &#224; cette heure tardive ne semble pas l'&#233;tonner. Il s'approche, se penche l&#233;g&#232;rement en maintenant d'un geste &#233;l&#233;gant son &#233;charpe contre lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il voulait juste savoir o&#249; &#233;tait la rue de la lune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'un souffle, j'ai dit, c'est par l&#224;. Vous descendez la rue Notre Dame de Bonne Nouvelle, puis c'est &#224; gauche en arrivant sur le square. Derri&#232;re la vieille &#233;glise, avec son cadran arr&#234;t&#233; sur cinq heures et quart.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il a dit : merci ; il &#233;tait parti. L'air soulag&#233;, sans un mot de plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ici, il est toujours cinq heures et quart : que l'on soit en fin de soir&#233;e, au milieu du noir. M&#234;me en pleine journ&#233;e, fig&#233; dans le petit matin : de toute &#233;ternit&#233;, le cadran arr&#234;t&#233; sur cinq heures et quart. Le matin du monde. Il dispara&#238;t l&#224;, &#224; dix m&#232;tres, en tournant devant l'&#233;glise, sous le cadran.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne m'a pas demand&#233;, &#224; moi, o&#249; j'allais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voulais faire le tour du monde, le traverser. Ce matin, quand je me suis r&#233;veill&#233;, je ne pensais plus du tout au ch&#244;mage, &#224; l'anniversaire des enfants, j'avais presque oubli&#233; l'h&#244;pital, et les jambes de la voisine.&lt;br class='autobr' /&gt;
Toutes ces choses qui permettent au jour de se lever, qui m'emp&#234;chent aussi d'y prendre vraiment part. Il me fallait simplement accomplir tous les gestes du quotidien : et devant la glace de la salle de bain, devant mon visage ravag&#233; par des centaines de nuits qui semblaient s'&#234;tre abattues sur moi en m&#234;me temps, l'envie me prit soudain d'engager ce tour du monde, une mani&#232;re sans doute d'y &#233;chapper.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai commenc&#233; par le tour de la ville. Marcher toute la journ&#233;e, sous la neige, la pluie glac&#233;e, et d'autres choses qui tombaient on ne sait comment du ciel. Jusqu'&#224; me retrouver l&#224;, ou ici : par terre. Effleur&#233; des l&#232;vres le sol. Le visage tremp&#233;, et ce n'&#233;tait pas des larmes, pour une fois. La t&#234;te dans cette flaque qui renvoyait l'image du ciel, des milliards de points tremblant de blanc, ondulant &#224; la surface des minuscules rides de l'eau, scintillant au dessus de moi comme pour annoncer l'imminence de l'embrasement final.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le type &#233;tait parti, depuis longtemps quand je me suis relev&#233;, peut &#234;tre avais-je dormi l&#224; quelques temps dans cette flaque, le temps de boire aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai recommenc&#233; mon tour du monde. Il faisait lourd, de froid, de fatigue surtout. D'alcool sans doute un peu aussi. Les souvenirs sont devant moi : je n'ai qu'&#224; me pencher pour les ramasser. Et &#231;a m'&#233;coeure. J'ai pris la direction oppos&#233;e de la rue de la lune, et j'ai continu&#233; droit devant moi, en descendant vers Montorgueil. Si le bout du monde existe, il doit bien se trouver par ici, sous mes pas, au fond de cette rue.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;&#171; Les rideaux qui n'ont jamais &#233;t&#233; lev&#233;s, &lt;br/&gt;Flottent aux fen&#234;tres des maisons qu'on construira &#187;&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;J'ai rapidement crois&#233; la rue des Je&#251;neurs, j'avais le vague sentiment des promesses non tenues en passant devant ces maisons, ce d&#233;fil&#233; erratique qui descend vers l'Op&#233;ra, les immeubles semblant se chevaucher sur la route, et dans ma m&#233;moire, les trottoirs serpentent au milieu de ma jeunesse dress&#233;e l&#224; comme une peine perdue, un &#233;cho, un cri lanc&#233; que je n'ai pas su entendre, et restant suspendu l&#224; au dessus de cette rue qui avait tant augur&#233; pour moi. Une adresse &#224; Paris, un nom griffonn&#233; sur un morceau de papier, une photo pour reconna&#238;tre le visage : un vieil ami de la famille y habitait, il aurait su guider mes premiers pas dans la capitale. Je me rappelle ma suffisance de jeune homme, moi qui d&#233;barquais sur le continent et qui refusais de c&#233;der un pouce de terrain &#224; mon ind&#233;pendance si ch&#232;rement gagn&#233; alors. Je n'ai jamais mis les pieds dans cette rue. Le vieil homme est sans doute mort, aujourd'hui. On pr&#233;tend que vers la fin de sa vie, il avait bascul&#233; : on le disait fou. On ne sait pas au juste ce qu'il est devenu. Il &#233;crivait, para&#238;t-il, des histoires d'initiations sous des catacombes, de rois d'or, de fleuves qu'il m'aurait peut-&#234;tre fallu traverser, des terres &#224; conqu&#233;rir que je n'ai pas m&#234;me approch&#233;es. Je ne saurai jamais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je passe, je continue de descendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Montorgueil est vide, ou vid&#233;, beaucoup de bars ont ferm&#233; depuis des heures. J'aurais voulu me perdre dans cette rue droite, pav&#233;e, trop propre pour donner l'impression de la traverser. On la parcourt sans doute, mais c'est fini, Orgueil, livr&#233; aux marchands et aux familles, aux restaurants o&#249; l'on mange, aux reines qui te visitent. Plusieurs fois, je crois tomber, et je me souviens que j'avais peur aussi, je ne sais pas de quoi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par moments, je vois appara&#238;tre Saint Eustache, derri&#232;re les immeubles, trembler, chavirer aussi un peu, des grandes tours d'argent entour&#233;es de silence ; les lumi&#232;res de la nuit se dressent au milieu d'un r&#234;ve. Je marche et il n'est personne avec moi sur qui m'appuyer, ni seins, ni boucles, ni regards. J'entends que sortent d'une fen&#234;tre quelques notes, une vieille m&#233;lodie qui date de mon arriv&#233;e ici. Apr&#232;s avoir difficilement achev&#233; mes &#233;tudes, j'avais commenc&#233; comme commis dans une librairie sur les quais, puis journaliste : pay&#233; &#224; la pige. Pendant quelques ann&#233;es, avec des amis venus de mon &#238;le et perdus comme moi dans la ville, j'avais aussi essay&#233; de monter un journal. On l'avait appel&#233; &#171; De Traverse &#187; : une tentative de d&#233;jouer l'&#233;coulement des choses, comme on le disait alors. On prenait possession du monde, on r&#233;inventait l'histoire. Bien s&#251;r, personne ne s'y int&#233;ressait : l'aventure n'a pas dur&#233; longtemps. La musique s'est arr&#234;t&#233;e l&#224; haut, et je n'ai pas r&#233;ussi &#224; me souvenir du titre exact de la chanson. Pour vivre, j'avais d&#251; donner de m&#233;diocres cours de piano &#224; de m&#233;diocres &#233;l&#232;ves. Ou servir dans des petits restaurants. Travailler dans des th&#233;&#226;tres, faire l'ouvreur. J'avais finis dans une biblioth&#232;que, je rangeais les livres.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;&#171; Un soir viendra &lt;br/&gt;Les p&#233;pites de lumi&#232;re s'immobilisent sous la mousse bleue &#187;&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Sous mes yeux passent quelques fant&#244;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aurais voulu croire au destin, &#224; la rencontre, &#224; ce hasard miraculeux qui d&#233;fie habituellement la vie, et rien ne s'est pass&#233; ; personne n'est venu me donner le sentiment urgent des choses. J'ai cherch&#233; partout le visage qui m'aurait sans doute ressuscit&#233; &#224; moi-m&#234;me, et j'ai toujours ce froid &#224; l'int&#233;rieur de mon corps qui d&#233;nonce un vide, une ligne de partage en moi, comme une ride creus&#233;e sous ma peau : de part et d'autre, la conscience de n'appartenir &#224; personne, pas m&#234;me &#224; soi, surtout pas &#224; soi.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les r&#233;verb&#232;res au dessus de ma t&#234;te, devant moi, tracent sans doute la voie &#224; suivre : encore plus loin, marcher au devant de tout, de la lumi&#232;re aussi, je crois. Je ne suis port&#233; par rien d'autre que cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vie ne m'a jamais paru si lente alors, que ce soir o&#249; personne ne voulait la jouer. Ni cette jeune fille que je croise encore, elle court, n'a pas trouv&#233; les Grands Boulevards, et sans doute elle va &#234;tre en retard, - il me semble lire sur son visage un retard permanent sur tout, elle court, elle passe &#224; ma hauteur sans me voir, me d&#233;passe et va porter son retard un peu plus loin, l&#224;-bas ; et ni ce type qui devait &#234;tre encore en train de demander son chemin - je l'avais d&#233;j&#224; crois&#233; plusieurs fois dans le quartier : savez-vous o&#249; est la rue de la lune ? Vingt, trente, cent fois, il demandait aux passants&#8230; Une cl&#233; perdue, peut &#234;tre ; une chance, un rendez vous manqu&#233;, des boucles coup&#233;es tomb&#233;es &#224; ses pieds, je ne sais pas, je me fais de beaux films, quand j'y pense&#8230;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un grand rideau d'ombres a surgi devant moi, et je crois devenir aveugle, la Seine dort sans bruit, vautr&#233;e sous quelques ponts que je n'ai pas la force de traverser ce soir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certaines phrases, dans leur transparence et leur immobilit&#233;, m'entra&#238;nent au devant de moi :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;&#171; Les mains qui font et d&#233;font les n&#339;uds de l'amour et de l'air Gardent toute leur transparence pour ceux qui voient&#8230; &#187;&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Je ne vois plus rien du tout, la nuit qui &#233;blouit m'&#233;trangle, n&#339;ud coulant &#224; l'int&#233;rieur du corps, pressant, pressant et au final buvant jusqu'au moindre d&#233;sir qui m'avait jusque l&#224; maintenu en vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le tour du monde continue&#8230; Je descends lentement ce fleuve d'Orgueil ; je n'attache pas d'importance aux choses. Le froid se creuse un peu plus en moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le bar d'Orgueil o&#249; j'avais mes habitudes est ferm&#233; lui aussi, d&#233;cidemment il ne me sera rien &#233;pargn&#233;, et les souvenirs un &#224; un tombent le masque, s'affalent &#224; mes pieds.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me suis mis &#224; courir en tournant le dos &#224; Saint Eustache, j'ai pris la rue Saint Denis, sans respirer : semer en quelques foul&#233;es ce qui me reste de cette vie pour moi &#224; cette heure &#233;trang&#232;re &#224; tout ce en quoi je croyais, jadis. Sur le bord de la route, il y a ces corps de femmes qui se vendent, monnayant un d&#233;sir qu'elles ne prennent m&#234;me plus la peine de feindre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un m&#233;tier comme un autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je cours, je me rem&#233;more des centaines de nuits &#233;cart&#233;es de toutes les nuits, celle o&#249; je pensais encore qu'un peu de poids se d&#233;posaient sur les choses, cr&#234;pe de dentelles, mauve, &#226;tre perdu pour des raisons inconnues, et des l&#232;vres qui glacent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'&#233;tais sans doute mari&#233; pour mesurer dans mes propres mains le prix de ce d&#233;sir, de cette possession. Et puis j'avais sans doute aim&#233; la d&#233;pendance qu'entra&#238;nait cette vie, les enfants apportaient quelques bonheurs. Tout cela est vite pass&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai jamais senti autour de moi, en moi, la n&#233;cessit&#233; que j'avais tant recherch&#233;, esp&#233;r&#233;. Ni urgence, ni rien qui ressemblait &#224; un &#233;tat critique, seul &#233;tat dans lequel je parvenais &#224; surnager. Tout se d&#233;roulait comme dans un livre. In&#233;luctablement, chaque chose engendrait une autre, personne ne ressentait le scandale de cette banalit&#233;. J'avais pens&#233; que parvenu au bout du monde, tout cela serait diff&#233;rent. Et puis le bout du monde s'&#233;tait d&#233;rob&#233; sous mes pieds. Pourtant j'&#233;tais parti pour le franchir. Maintenant que je suis devant lui, qu'il me toise de tout son silence, de son indiff&#233;rence, une nouvelle fois le d&#233;sir me manque. Et pourtant, il y a dans cette indiff&#233;rence, la forme d'une r&#233;ponse. Je croise mon visage dans la vitre d'un magasin, et je vois par terre mon ombre se tra&#238;ner. Je ne laisse rien d'autre que cela sur tout ce que j'effleure : une trace, une autre peau qui diff&#232;re de celle que je poss&#232;de, et qui pourtant m'identifie partout. J'ai travers&#233; la nuit, j'ai d&#233;pos&#233; sur chaque chose, chaque souvenir, un peu de cette vie qui ne me poss&#232;de plus. Il a suffit de cela. D&#233;poss&#233;d&#233;. A trop chercher sa route, on en arrive &#224; croire que quelque chose attend, que le retard p&#232;se sur nous comme une honte. Il y en a qui se perdent, et d'autre qui ne savent pas trouver. Je ne sais pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me sens de retour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis &#224; nouveau pointe Turbigo ; au loin, j'ai vu l'homme de la rue de la lune, qui la cherchait encore. A jamais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le vent n'est pas tomb&#233;, lui. Il m'aide &#224; rentrer chez moi. Et il me brise le corps. Je n'ai plus froid &#224; l'int&#233;rieur de mes poumons, le vide en moi est tellement creus&#233; qu'il a tout d&#233;chir&#233;, charriant avec lui tous les alluvions de la conscience, les entra&#238;nant avec lui loin de moi ; il n'y a plus un seul survivant. Violente est la couleur du ciel &#224; l'aube et l'air est si piquant de froid. Le matin se l&#232;ve &#224; peine, je le vois comme s'il allait s'&#233;ventrer et mourir &#224; mes pieds. Des papiers journaux tra&#238;nent d&#233;j&#224; par terre, on annonce (aujourd'hui ? hier ?) la fin des combats, l&#224;-bas, derri&#232;re la mer - ou ailleurs. Les immeubles sont tremp&#233;s et comme recouverts d'une couleur fonc&#233;e, grise, si bien qu'ils paraissent encore plus sales, d'un gris noir qui ne veut pas trancher avec la couleur des routes ; je marche sur les murs qui m'entourent, sans lever les yeux, gagnant pied &#224; pied du terrain sur la ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le trottoir claque du bruit de mes pas. Un ronronnement l&#233;ger se pr&#233;pare &#224; recouvrir l'atmosph&#232;re comme le bruit d'une machine en marche, le moteur d'un immense bateau. Plane sur les rues, les si&#232;ges sociaux, cette imminence, comme un arc band&#233; ; et la cible et la fl&#232;che vont se r&#233;clamer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des flux vont se tendre, s'&#233;changer : flux de capitaux, de parfums, ou de bonheurs diffus&#233;s, retransmis. Diff&#233;r&#233;s. Des &#233;v&#232;nements vont se produire en cha&#238;ne, et puis finalement s'annuler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout va prendre sa place, sagement avec une pr&#233;cision aveugle : la r&#233;alit&#233; est le moteur unique de l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon tour du monde s'ach&#232;ve, et je ne sais pas vraiment o&#249; il m'a emmen&#233;, vers o&#249; il me ram&#232;ne : toutes ces questions n'ont d&#233;sormais aucun sens. Je voyais juste sur chaque souvenir la plaie qu'il m'aurait fallu agrandir de mes mains, et dont j'allais extraire les cadavres de la terre. Je n'avais m&#234;me pas la force de me souvenir du code de mon immeuble. Du num&#233;ro de mon immeuble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224;-bas c'est s&#251;r, les journaux l'annon&#231;aient, la paix allait &#234;tre sign&#233;e, on allait se souvenir d'un autre jour qui marquerait l'histoire - la changerait peut-&#234;tre. Ce n'&#233;tait pas important, mais. Ne pas oublier ce jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sauter du train en marche, l'esquisse d'une r&#233;volte lanc&#233;e &#224; la face du monde. Sortir du r&#234;ve que fait le monde. J'avais envie de m'&#233;tendre sur le sol, de me reposer de tout ce d&#233;sir qui n'&#233;tait pas parvenu &#224; me porter, et qui m'avait fait &#233;chouer aux rives du temps. Contre des rochers qui m'ont bris&#233;. Montorgueil &#233;tait de nouveau derri&#232;re moi, j'avais sur ma droite les deux portes magiques de Saint Denis, qui ferment Paris, et qui l'ouvrent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas un bruit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le silence est si violent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelque part entre le ciel et Montorgueil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Doucement, sereinement, je me suis allong&#233; par terre, pour dormir, me reposer un peu. J'ai regard&#233; le ciel, mais on ne voyait rien, des nuages, la respiration de la ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autour de moi, je ne reconnaissais rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je souriais, j'&#233;tais comme d&#233;livr&#233;. Si je n'&#233;tais pas parvenu &#224; franchir le monde, ce soir, c'&#233;tait sans doute parce que d'une certaine mani&#232;re, tout avait d&#233;j&#224; bascul&#233;. Plus rien ne me concernait vraiment. Le hasard de certaines rues, seulement. Je me suis soudain rendu compte que je me retrouvais l&#224; o&#249; j'avais commenc&#233; l'histoire. Au dessus de moi passait le ciel, et sans que rien ne produise l'esquisse d'un mouvement, le temps se d&#233;posait au fond de la lumi&#232;re. Des poussi&#232;res de notes bourdonnaient dans mes oreilles et recouvraient tout, la chute ad libitum de mon ombre port&#233;e sur le sol. Je ferme les yeux et le froid s'arr&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De nouveau, le type s'est approch&#233; de moi. Il devait penser que j'avais pass&#233; la nuit sur ce trottoir. Il ne savait pas que j'avais travers&#233; la vie, en quelques heures, sur quelques rues, le monde entier. Et que j'&#233;tais revenu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De nouveau il m'a demand&#233; son chemin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne demande jamais &#224; l'autre o&#249; il va ; c'est pourtant ce qu'il faut faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O&#249; allez vous monsieur ? L&#224;, sans doute. Merci. Je vous en prie. C'est &#231;a qu'il faudrait faire pour comprendre quelque chose. A quoi ? Justement comment le savoir, si vous abandonnez &#224; la premi&#232;re difficult&#233;. J'ai pris cette route pour essayer de comprendre pourquoi j'avais eu envie de la prendre, de la serrer tout contre moi, et contre l'histoire qui m'oublie peu &#224; peu, comme j'ai oubli&#233; pourquoi je me suis retrouv&#233; au d&#233;but de la nuit, allong&#233; comme l&#224;, contre la duret&#233; froide de la ville, la nuque contre le sol.&lt;br class='autobr' /&gt;
De toute mani&#232;re, je n'aurais pas su lui dire. O&#249; aller ? Mais partout monsieur. Ici, comme ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ailleurs, c'est l&#224; d'o&#249; vous venez sans doute. L'endroit o&#249; tout se perd, la lune, comme la route. Pourquoi n'essayez-vous pas de vous allonger, et d'attendre qu'elle vienne &#224; vous, qu'elle tombe enfin, pour que dans sa chute, elle vous entra&#238;ne encore ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il r&#233;pond, parle de routes, d'emblavures noires creus&#233;es comme des tombeaux, il crie maintenant qu'on la lui rende ; un autre linceul, un autre, celui-l&#224; est plein de boue ; il faut faire vite, la mar&#233;e avance, et rien ne saurait l'arr&#234;ter. Qu'on lui rende sa vie, sa m&#233;moire. Ne pas attendre que l'oc&#233;an d&#233;vore le sable, mais trouver l'entr&#233;e, loin des je&#251;neurs, l&#224;-bas, rue de la lune. Il n'a pas parl&#233; depuis des ann&#233;es, ou depuis le si&#232;cle dernier. Il se tait soudain, regarde ses mains, des mains immenses. La rue des je&#251;neurs, il baisse la t&#234;te sur ces mots. J'ai tout de suite reconnu ces mains, je les avais d&#233;j&#224; vues, en r&#234;ve sans doute. Une vieille photo que m'avait remise mon p&#232;re avant le d&#233;part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis incapable de lui r&#233;pondre : j'ai sans doute perdu ma langue, quelque part sur le chemin. A Bonne Nouvelle, le cadran &#233;tait &#224; l'heure pour la seule fois de la journ&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'un geste, sans cesser de le regarder, je l&#232;ve le doigt au ciel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La lune d&#233;chirait un nuage.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>nulle part o&#249; aller</title>
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		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;c'est un peu comme si&lt;/p&gt;

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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;C'est un peu comme si je n'avais plus ta gorge entre mes mains. Tu aurais cess&#233; de te d&#233;battre. Tout serait calme : on entendrait mon sang battre &#224; mes tempes. La chambre se serait repos&#233;e sur elle-m&#234;me, la chaleur de minuit contre la douceur de l'aube. Voil&#224;. C'est comme si tu ne m'avais pas parl&#233; de &#231;a, et que tu &#233;tais allong&#233;e contre moi, attendre que le matin se l&#232;ve, ce ne sera plus long maintenant. Mais. C'est impossible. Je te regarde encore, et tu ne partiras pas. La surface du fleuve est immobile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout &#224; l'heure, tu m'as dit demain tout sera diff&#233;rent et parfait : ne t'inqui&#232;te pas : au petit matin l'oubli partout et m&#234;me sur ta peau. L'odeur de mon corps aura disparu. Tu m'as r&#233;p&#233;t&#233; doucement rien n'est grave et rien n'est perdu. Il n'y a pas &#224; s'en faire. Nous avons tant v&#233;cu et nous sommes maintenant de part et d'autre du temps ; nous avons tant march&#233; et la route que nous avons prise n'a plus la m&#234;me couleur. Il faudra accepter de ne plus se fr&#244;ler, ne plus se parler comme si. Demain quand je me l&#232;verai de ces ann&#233;es d'appartenance je ne serai pas en deuil mais je commencerai &#224; t'oublier. C'est simple. Il n'y a pas &#224; se retourner. Il faut partir. Toi aussi. Je lui prends la main, et lui souris, je ne sais pas quoi faire. Elle se sent encourag&#233;e. Elle poursuit : il ne faut pas se sentir coupable de se laisser. Lorsque je franchirai la porte il n'y aura ni faute ni larmes seulement l'envie de partir de recommencer et ne pas se retourner surtout. J'ai appris chacun de mes gestes en toi et d&#233;sormais il n'est plus question d'&#234;tre triste ou de ne pas &#234;tre triste mais de d&#233;poser ces gestes &#224; la surface d'autres peaux que la tienne puisqu'en toi ils ne sont plus que de simples mouvements : ils ont cess&#233; de m'appartenir. Ce n'est pas de la cruaut&#233; : il est temps de partir. Il y a s&#251;rement des pays qui nous sont interdits des passages que notre innocence n'aura pas la force de traverser et puis il y aura des villes ferm&#233;es &#224; nos yeux de condamn&#233;s &#224; perp&#233;tuit&#233;. Il faut que tu me regardes encore. Ne jamais perdre cette image.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand je serai loin tu seras encore ici. Je sais. J'ai longtemps h&#233;sit&#233; mais je ne survivrai pas &#224; une nouvelle jet&#233;e d'ancre. Il me faut d'autres horizons, et par centaines les embrasser d'un coup d'&#339;il, et les d&#233;passer. Je voyagerai vide, sans bagage dans la soute. Je sens d&#233;j&#224; l'eau qui bat contre l'&#233;trave de mon navire. Je sens d&#233;j&#224; la fatigue &#224; mes pieds, et le sang ; marcher pieds nus, quand il n'y a que des cailloux sur le sol. Je sens d&#233;j&#224; que rien ne sera jamais assez loin. Salibia, Berakua, Nassau, Eleuthera, et puis Erevan, les plaines du Henan, l'eau sal&#233;e du Lagoda, les terres br&#251;l&#233;es d'Aden.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; J'imagine d&#233;j&#224; qu'ailleurs la solitude loin de toi n'aura pas de prix ; je sais aussi que je te regretterai et cette pens&#233;e justifiera ce que je te dis ce soir. Je m'en vais. Dans une chambre d'h&#244;tel comme celle-l&#224;, la derni&#232;re pens&#233;e du soir sera pour toi, tous les jours jusqu'au dernier soir, et m&#234;me contre la sueur d'un autre : la derni&#232;re pens&#233;e pour ces regrets, la joie intense de les avoir provoqu&#233;s et vaincus. Ne me juge pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle pose sa main sur ma nuque quand elle dit &#231;a. Lentement la serrer contre moi, et lui dire combien c'est incompr&#233;hensible et stupide ; en reparler demain, lorsque la nuit aura effac&#233; la fatigue et les mots. Je n'y crois pas une seconde, et elle le sait. Elle se l&#232;ve pour terminer ses bagages. Je ne bouge pas, j'attends un si&#232;cle qu'elle finisse. Elle se rassoit &#224; c&#244;t&#233; de moi sur le lit. Lentement de nouveau la serrer contre moi. Ses bras se laissent faire cette fois, elle s'abandonne. &#199;a n'a pas dur&#233; longtemps, je n'avais pas la force de crier, tout s'est pass&#233; vite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chair contre chair tendues face au d&#233;sir, l'&#233;treindre comme un dernier voyage de ma peau &#224; la sienne, de mes doigts caressant ses &#233;paules, jusqu'&#224; boire du bout des ongles un peu de son sang. Sentir que la respiration s'&#233;lance, voudrait une derni&#232;re fois arracher mon corps enlac&#233; &#224; elle jusqu'aux moindres pores de sa peau. Ses l&#232;vres cherchent l'air, ses dents s'enfoncent dans mon cou. Et puis le temps s'impatiente. Quelques minutes passent. Quelques heures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le jour se l&#232;ve maintenant, tu es encore allong&#233;e, tu ne dors pas. Tu ne bouges pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Moskova, les plaines gel&#233;es de Katan, je longerai d'autres fleuves, le Yuna : cracher &#224; la surface de l'eau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pars, je ne me retournerai plus.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>ciels</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;une &#233;toile apr&#232;s l'autre&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Une &#233;toile apr&#232;s l'autre. Des cristaux noirs traversent la lumi&#232;re, s'arr&#234;tent quand le jour les ach&#232;ve : fig&#233;s dans l'instant de six milliards d'ann&#233;es terrestres comme on navigue &#224; vue, et les rochers sont d&#233;serts. Et encore. Vous n'avez pas tout vu. Christophe Colomb voulait faire le tour de la Terre pour retrouver les pays, les ors et les parfums, l&#224; o&#249; de l'autre c&#244;t&#233; il les avait laiss&#233;s. Mais il n'a pas r&#233;ussi. Les navires ont &#233;chou&#233; sur des terres qui n'existaient pas, et le monde au lieu d'&#234;tre rond, s'est soudain rempli de for&#234;ts et de sauvages. Partir pour revenir : mais en travers du voyage, c'est le monde qui fait obstacle, se dresse comme un d&#233;sir de plus &#224; assouvir, un secret de plus qui retarde l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au commencement, il n'y avait rien. M&#234;me le temps n'existait pas. Il y a des creux o&#249; s'endorment m&#234;me les secondes, des trous plus profonds que la conscience ; on ensevelit l&#224; depuis la premi&#232;re nuit (&#233;tait-ce un jour, ou le d&#233;but du soir ?) des aubes par centaines, &#233;touff&#233;es et accumul&#233;es au fond des puits de silence. Nous aussi dans nos immeubles pr&#234;ts de s'effondrer, on pousse un cri plus haut qu'un autre : &#171; Terre ! &#187;. Ils nous regardent comme des fous. Alors, on l&#232;ve les yeux au ciel, les bras crois&#233;s dans une camisole de force, sourire aux passants, imaginer leurs pupilles crev&#233;es. On pense le temps que prennent les rayons &#224; &#233;blouir les passants. A leur ouvrir les yeux. On l&#232;ve au ciel des mains imaginaires. La fatigue nous emp&#234;che de dormir. Les com&#232;tes ne s'arr&#234;tent jamais : plus loin que la distance, il y a encore de l'espace et du temps, et au-del&#224;, encore et toujours du temps, de moins en moins lointain, mais qui remplit les secondes, et cro&#238;t partout jusqu'&#224; se confondre avec le regard ; alors il suffit pour les suivre de se retourner, de les &#233;couter, de partir &#8211; et rien n'existe plus sur terre que cette torpeur vagabonde qui largue les amarres, et &#233;parpille les derniers vestiges de la raison quand tout &#224; coup la fen&#234;tre se brise sous le charme d'un op&#233;ra inconnu, d'un appel auquel je ne peux me soustraire sans manquer &#224; la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'endroit le plus &#233;loign&#233; de la terre : c'est ici, partout ; lieu loin duquel les soleils s'effondrent. Pluies de m&#233;t&#233;orites : nulle part. Qui me dira la vitesse de la terre ? Combien de galaxies parcourues ? Dans ce mouvement de balancier et d'immobilit&#233; autour du soleil, les nuages font la course dans le vent : s&#251;rs de n'&#234;tre jamais battus par aucune plan&#232;te, plus occup&#233;e &#224; chercher la lumi&#232;re, qu'&#224; p&#233;n&#233;trer l'univers. Derri&#232;re les &#233;toiles, il y a encore des &#233;toiles, et des hommes pour les attendre, sans bouger eux aussi, attendre des lueurs d'espoir : particules qui sombrent tendrement dans l'univers - jeu d'&#233;cho, quelques bourrasques solaires, l'oubli de tout, enfin. A chaque fois qu'on d&#233;couvre l'endroit le plus recul&#233; de la terre, qu'on le soul&#232;ve et le d&#233;poussi&#232;re comme un enfant aveugle et muet, alors on suppose qu'il existe un endroit encore plus &#233;cart&#233; de nous, celui qu'il nous faut d&#233;couvrir. Acte toujours sans fin, comme une avanc&#233;e dans la chair sans r&#233;sistance, la chair des d&#233;parts avort&#233;s, de l'autre c&#244;t&#233; du ciel o&#249; personne n'ira jamais, et o&#249; nous risquons notre r&#234;ve chaque nuit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vais partir : et je ne sors pas du lit, la fatigue une nouvelle fois, me maintient loin de vous, mes fr&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le ciel est noir et transparent, si haut que tout sur terre para&#238;t impossible ; on pourrait bien tendre les mains on ne toucherait que la premi&#232;re &#233;paisseur de sa peau. Je reste ici pourtant, moi qui ne suis plus de ce monde-l&#224;, mais de l'autre, o&#249; mon corps est un passe murailles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne produis pas le d&#233;sir. J'en proc&#232;de. Mes mains raidies sur la corde qui voudrait m'attirer encore parmi vous, saignent et suent. Je m'essuie le visage avec chacun de mes doigts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus loin, c'est encore les &#233;toiles. Et derri&#232;re les &#233;toiles, il y a des ciels qui ont vu na&#238;tre le temps, qui le verront s'abattre comme de la neige, et tomber au sol, tout seul.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils regardent passer quelques hommes fatigu&#233;s qui n'ont pas abdiqu&#233;, puis la nuit encore, et &#231;a n'en finit pas. C'est comme les vagues. Une &#233;toile apr&#232;s l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;arnaud ma&#239;setti - 11 juin 2005&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>des rives</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>


		<dc:subject>_raconter bien</dc:subject>
		<dc:subject>_Fiction</dc:subject>
		<dc:subject>_une vague apr&#232;s l'autre</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;immobile se laisser porter&lt;/p&gt;

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/ 
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&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_fiction" rel="tag"&gt;_Fiction&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_une-vague-apres-l-autre" rel="tag"&gt;_une vague apr&#232;s l'autre&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Immobile, se laisser porter. Sur la mer, dont il ressent les moindres mouvements : la respiration lente et profonde qui berce et qui soul&#232;ve. Ici depuis des heures, peut-&#234;tre m&#234;me des jours, et des nuits. Il ne dort pas vraiment, mais il n'est pas r&#233;veill&#233; ; tout a rev&#234;tu le m&#234;me poids de sommeil et d'abandon : de brutalit&#233; lente, de chaos in&#233;puisable. Un corps &#224; moiti&#233; nu, &#224; moiti&#233; vivant, &#233;treignant une simple planche de bois, le dernier amant. Son visage reste plong&#233; dans les rainures du ciel, les yeux &#224; demi clos, br&#251;l&#233;s. Il y a longtemps de toute mani&#232;re qu'il ne voit plus : parfois un oiseau fend quelques nuages, et rien ne s'est pass&#233;, &#224; peine a-t-il cru qu'on lui d&#233;robait un peu de silence, et c'est tout. Le silence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Celui de l'oc&#233;an, qui roule des arm&#233;es de larmes, les lan&#231;ant &#224; l'assaut des terres dans un fracas de galop, de pi&#233;tinement, et d'impatience. Le souffle de la mer, &#233;pais, r&#226;le d'un sorcier allant au hasard r&#233;veiller les astres &#233;teints. A contre ciel, il d&#233;rive derri&#232;re l'horizon, dans un coin du monde oubli&#233; de tous : l&#224;, au beau milieu de la mer. Il voudrait parler, se raccrocher &#224; une r&#233;alit&#233; tangible, et celle des mots lui semble &#234;tre assez solide, assez puissante pour d&#233;jouer la folie : il y a renonc&#233;. L'oubli a englouti chaque lettre, chaque syllabe : perdus. Ses l&#232;vres ont &#233;t&#233; depuis longtemps effac&#233;es par le sel, le vent, les nuits glaciales, et il l'ignore. L&#224;-haut, des jours de feu se succ&#232;dent sans logique, et tombent sur lui. Les vagues ne sont jamais les m&#234;mes, interminables, elles brisent le dos &#224; chaque seconde diff&#233;remment, scandant une avanc&#233;e, ou un recul, comment savoir ? Le paysage se renverse dans l'instant, tremble et se creuse, et dans l'instant d'apr&#232;s, retombe, encore et encore. Ici, il n'y a rien &#224; quoi se rep&#233;rer : les &#233;toiles sont toutes identiques dans leur p&#226;leur mouvante, dans leur &#233;clat de cendre et d'encre ; des kilom&#232;tres semblent des ann&#233;es, et des ann&#233;es paraissent s'&#233;couler sur des continents sans que rien ne change autour de soi : les couleurs passent, le bleu du ciel est soudain plus vert, moins transparent, on scrute des plan&#232;tes, on croit apercevoir la mer s'y refl&#233;ter. Pourtant, &#231;a demeure sans asp&#233;rit&#233;, creus&#233; par un vide &#224; la hauteur de ce silence assourdissant qui l'entoure. Un vide qui remplit le ciel, et ses yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ses mains sont &#233;tendues, au dessus de sa t&#234;te : au d&#233;but, il avait eu la force d'accrocher ses poignets au bord de la planche avec un peu de ficelle et l'instinct de survie qui lui restaient apr&#232;s la temp&#234;te. Il &#233;tait s&#251;r d'&#233;chouer quelque part, d&#233;j&#224; il imaginait la suite. Mais il n'&#233;choue que sur la mer, sur chacune de ses lames, l'une apr&#232;s l'autre qui le caressent, ou l'avalent, le recrachent, puis continuant plus loin, le laissent &#224; la merci d'une autre encore. Il ne fait d&#233;sormais qu'attendre, attendre qu'une vague un peu plus grosse le recouvre, et l'emporte d&#233;finitivement : qu'on en finisse. Pour le moment, la mer continue de jouer avec lui, ou peut-&#234;tre est-elle totalement indiff&#233;rente, elle le croit d&#233;j&#224; mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il franchit plus de distance pendant ces heures, ces quelques jours, que durant toute sa vie pass&#233;e, des Chines par centaines, mais le ressac l'&#233;loigne et le ram&#232;ne, le tient &#233;loign&#233; des terres comme de la vie, comme du sens m&#234;me de tout ce qui a un sens. Il n'a plus de corps, il est ce corps ravag&#233;, dont les blessures ne font plus souffrir ; une plaie &#224; l'abandon et &#224; la d&#233;rive d'o&#249; ne sort aucun son, travers&#233; seulement par des bribes de pens&#233;e. La mar&#233;e n'existe pas au milieu de la mer, il n'y a aucune force, aucune puissance pour commander la fin du mouvement, ou pour le l&#226;cher. Il semble entendre les sir&#232;nes parfois, et puis les voix se changent en murmure, en souffle, et l'oc&#233;an reprend ses soupirs, et les &#233;tale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La ros&#233;e infinie du matin a le go&#251;t amer du sel ; dans le creux des vagues, il voudrait dormir, respirer une derni&#232;re fois, lever ses yeux morts au bleu du ciel, et puis plonger, p&#233;n&#233;trer ce corps si d&#233;sirable &#224; cette heure, ce corps lumineux, atteindre les profondeurs, toucher m&#234;me peut-&#234;tre le sol. Etre recouvert du limon poudreux de la vase d&#233;pos&#233;e au fond, comme un tombeau de sable, et d'oubli. Le cr&#233;puscule revient, il ne sait pas si c'est l'aube qui arrive, ou si c'est de nouveau la nuit. Il n'a plus peur. Il est parti, maintenant. Il attend que &#231;a cesse. Il a accept&#233; l'id&#233;e que rien ne se produise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soudain il pleut, il ne sait pas d'o&#249; vient l'eau, si elle s'&#233;coule, ou alors remonte. Il ouvre largement la bouche. Il navigue au milieu du torrent, et la mer pour une fois, le traverse de part en part, des nuages jusqu'&#224; la surface, tout n'est que courant, embruns, un fleuve &#224; l'&#233;chelle du ciel : ce n'est plus lui qui le parcourt. Il n'a maintenant plus de v&#234;tement, presque plus de peau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A ses poignets, la douleur est moins grande, il d&#233;fait les n&#339;uds avec ses dents, la corde cesse peu &#224; peu de serrer, et le sang peut couler : l'&#233;puisement emp&#234;che de ressentir vraiment les morsures du sel sur la chair.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La grimace est continuelle sur le visage : un masque plut&#244;t, comme le d&#233;sir de fuir. Encore une autre vague. A la prochaine, il se sera d&#233;j&#224; redress&#233;, juste un mouvement d'&#233;paule pour approcher la bouche de ses poignets en feu. Lentement, les derni&#232;res amarres tranch&#233;es, &#233;parpill&#233;es, sans doute : aval&#233;es aussi. Un dernier regard au ciel, ouvrir les yeux, un couteau plant&#233; dans chaque pupille. Une autre vague, et celle l&#224;, il l'accompagne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Flotter un peu, et puis, laisser faire la mer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Froid de neige et d'ambre comme du silex sous la peau et froid du vent sous l'eau, sous les marais transparents d'o&#249; s'&#233;coulent des cataractes de lumi&#232;re. Ce corps enfin offert au d&#233;sir brisant l'attente : une immensit&#233; de bleu plus ouverte que l'horizon. Un corps &#224; poss&#233;der, ultimement travers&#233; comme un sexe d'&#233;cume et longtemps, le respirer. La nudit&#233; de l'oc&#233;an est sans fin : effleurer des doigts la lascivit&#233; de ses hanches qui font tanguer les navires, les caresses des naufrages. Sur les paumes sentir l'air de chaque goutte et ne plus savoir o&#249; aller, o&#249; mourir : l'espace se confond soudain avec un gouffre de nacre, et tout va pouvoir s'arr&#234;ter. Au-dessus de lui, le ciel a disparu, remplac&#233; par des vagues : et en dessous la mer aussi s'est d&#233;rob&#233;e ; &#224; la place, des crevasses et des rais d'ombre, la chair sans forme d'une beaut&#233; de cath&#233;drale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il a voyag&#233; le long de milliers d'&#233;toiles, et il a refus&#233; que ce f&#251;t toujours les m&#234;mes. Il a crois&#233; dans ses r&#234;ves des couleurs de feu dont il a repeint les vagues. Et d&#233;sormais, il approche ces heures o&#249; la mer va s'ouvrir, va l'accepter enfin, c'est s&#251;r, se fendre pour le recueillir, et que cessent le temps, le temps et le dernier mouvement du monde.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		
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