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	<title>arnaud ma&#239;setti | carnets</title>
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	<description>Carnets d'&#233;critures et de lectures, journal, images, textes &amp; fictions web. (Depuis octobre 2005)</description>
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		<title>arnaud ma&#239;setti | carnets</title>
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		<title>Trente fois Kafka</title>
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		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>


		<dc:subject>_Franz Kafka</dc:subject>
		<dc:subject>_&#233;critures num&#233;riques</dc:subject>
		<dc:subject>_d'une langue l'autre</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;Wenn man doch ein Indianer w&#228;re...&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/arton106.jpg?1260917643' class='spip_logo spip_logo_right' width='98' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;trente fois Kafka &lt;br class='autobr' /&gt;
Wenn man doch ein Indianer w&#228;re...&lt;br class='autobr' /&gt;
&#65532; &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qu'on traduit &#8212; le passage d'une langue &#224; l'autre ne favorise pas le sens, ni ne l'alt&#232;re ; ce qui importe, c'est le passage : ce sont les chemins qu'on prend pour passer, les territoires qu'on atteint, qui se d&#233;placent.&lt;br class='autobr' /&gt;
Soit cinq lignes, l'&#233;nigme renouvel&#233;e qu'a d&#233;pos&#233;e Kafka dans ces fictions br&#232;ves qu'on nomme po&#232;mes en prose, ou aphorismes fictionnels prolong&#233;s, c'est toujours &#224; chaque fois l'&#233;clat court et presque imm&#233;diat de &#034;l'&#233;vidence myst&#233;rieuse&#034; dont parle Butor, l'entaille large de la lame, la puissance de suggestion du r&#233;el le moins probable.&lt;br class='autobr' /&gt;
Soit donc cinq lignes comme fragments d'un tout qui restera indicible et d&#233;rob&#233; - cinq lignes qui sont comme avant ou apr&#232;s ce qui serait dicible, qui serait comme la trappe ouverte sous le r&#233;el, d&#233;robant le r&#233;el m&#234;me qui se d&#233;saissit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cinq lignes :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Wenn man doch ein Indianer w&#228;re, gleich bereit, und auf dem rennenden Pferde, schief in der Luft, immer wieder kurz erzitterte &#252;ber dem zitternden Boden, bis man die Sporen lie&#223;, denn es gab keine Sporen, bis man die Z&#252;gel wegwarf, denn es gab keine Z&#252;gel, und kaum das Land vor sich als glatt gem&#228;hte Heide sah, schon ohne Pferdehals und Pferdekopf.&lt;br class='autobr' /&gt;
Soit ensuite, le blog regard au pluriel (&#034;r&#233;flexion ouverte sur l'art, sur la cr&#233;ation, sur le traitement du r&#233;el&#034;) de Christine Bauer qui lance le d&#233;fi : comment dire, ces cinq lignes ? Comment vous direz, vous, ces cinq lignes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soit alors, sur cette page blog, 30 propositions (&#224; 21h, ce 9 juillet) &#8212; non pas trente fois la traduction d'un m&#234;me passage, mais trente d&#233;placements diff&#233;rents d'un texte ; on r&#233;alise alors que ces lignes portent en elles-m&#234;mes trente possibilit&#233;s diff&#233;rentes de se disposer dans la langue, de construire l'image m&#234;me d'un sens &#233;labor&#233; trente fois par d&#233;placements infimes ou radicales du mot, &#224; partir d'un socle commun.&lt;br class='autobr' /&gt;
On sait bien qu'un mot dans une langue n'a pas d'&#233;quivalent &#8212; que le signifi&#233; auquel il renvoie est largement construit par un signifiant aussi arbitraire que lui aussi, construit, en chacun &#8212; que si la langue est structur&#233; comme l'inconscient, on n'oublie pas que l'inconscient se construit comme la langue, et surtout depuis elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s lors, trente fois la m&#234;me proposition depuis le r&#234;ve de Kafka, c'est une saisie sur le texte et l'imaginaire qu'il construit, c'est une prise sur l'imaginaire de tout ceux qui prennent part &#224; cette langue : qui endossent sur cinq lignes la totalit&#233; de ce r&#234;ve qui est celui du monde m&#234;me ; prennent en charge, sur une dur&#233;e si courte, chaque point du r&#233;el que la fiction recompose en elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ainsi, c'est la magie de cette page, chaque texte ne suffit pas &#224; lui-m&#234;me, mais devient comme une r&#233;ponse, pas seulement &#224; Kafka, mais aux autres textes : une traduction des autres traductions, chacune des traductions portant la pr&#233;c&#233;dente, et l'ensemble de ceux qui la pr&#233;c&#233;dent, de ceux qui la suiveront. Chaque texte en r&#233;ponse &#224; l'appel de Kafka se fait en incitation des autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ci-dessous ma proposition &#8212; mais il faudrait la lire avec les autres, suivant les vingt-neuf autres qui la constituent. Fragment de ce fragment, finissant par composer le tout impossible d'un fragment second (traduit) d'une totalit&#233; en manque du r&#233;el accompli : et ce que nous lisons, dans ce Cam&#233;l&#233;o fabriqu&#233; par Fran&#231;ois Bon, c'est cela : la t&#226;che de traduire, non pas cinq lignes, mais l'&#233;nigme qu'on renouvelle, le fragment qu'on continue, et qu'on fragmente encore en voulant le d&#233;chiffrer : chiffre du r&#233;el qui se d&#233;robe lui aussi &#224; mesure qu'ensemble on s'y att&#232;le - ce qu'on construit dans la disparition du cheval (sa t&#234;te, son encolure), c'est cela aussi, oui, le monde manquant, manque que voudrait combler l'&#233;criture qui ne trace que des points de fuite sur la lande rasante : mais nous la faisant voir, donne la possibilit&#233; de s'en saisir, la reconna&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Supposons - supposons que tu sois un indien, l&#224; (ici et maintenant), et supposons que mont&#233; sur le cheval (lanc&#233; dans l'air), chaque pas toujours plus &#233;croul&#233; sur le sol &#233;croul&#233; sous ces pas, tous &#233;perons l&#226;ch&#233;s (d'autant plus qu'il n'y a pas d'&#233;peron), toutes brides abattues (d'autant plus qu'il n'y a pas de bride), et de la terre tu ne verrais que son mouvement tremblant et disparu (peu &#224; peu), comme bient&#244;t le cheval, sa t&#234;te, (son cavalier sur l'encolure).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Andr&#233; Markowicz | traduire des voix </title>
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		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>


		<dc:subject>_th&#233;&#226;tre</dc:subject>
		<dc:subject>_d'une langue l'autre</dc:subject>
		<dc:subject>_Andr&#233; Markowicz</dc:subject>
		<dc:subject>_Po&#235;sies</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; &#224; chaque fois qu'il y a c&#233;sure, il y a envol &#187;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_poesies" rel="tag"&gt;_Po&#235;sies&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/arton105.png?1259918140' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='94' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;De Andr&#233; Markowicz, je connais depuis quelques ann&#233;es d&#233;j&#224; sa traduction des&lt;i&gt; Fr&#232;res Karamazov&lt;/i&gt; de Dosto&#239;evski publi&#233;e chez Actes Sud (et plus pr&#233;cis&#233;ment dans leur belle collection de poche : Babel) &#8212; c'&#233;tait alors davantage qu'une relecture : une v&#233;ritable d&#233;couverte. Dosto&#239;evski, au-del&#224; bien s&#251;r de l'ampleur romanesque, de la construction sid&#233;rante, des approches du r&#233;cit et des fables qui s'entretiennent de l'homme &#224; hauteur d'&#233;paule de Virgile ou de Dante, c'&#233;tait une langue telle que les traducteurs du XXe s. r&#234;vent de ce qu'&#233;tait celle du XIXe s. : assez dat&#233;e pour la reconna&#238;tre litt&#233;raire, suffisamment harmonieuse pour ne pas se montrer comme telle, platement belle en somme et pour ainsi dire &#224; la fois transparente et remarquablement insignifiante. Et puis, j'ai relu &lt;i&gt;les Fr&#232;res Karamazov&lt;/i&gt; dans la traduction que donne Markowicz.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui change, d'embl&#233;e, c'est l'entr&#233;e dans autre chose que dans une litt&#233;rature &#233;crite, c'est une &#226;pret&#233; aux asp&#233;rit&#233;s aussi nombreuses que difficilement saisissables, c'est un dialogisme diffract&#233; en chaque point que le r&#233;cit porte, c'est une phrase qui charrie toutes les autres avec elle. &#194;pre, radicale et anguleuse &#8212; non pas une langue, mais (Markowicz le formulera si bien) une voix : et non pas une voix, mais plusieurs, &#224; la fois, ou successivement, et aussi &#226;pre que tendue. On ne lit pas le m&#234;me texte, d&#232;s lors.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis, de Markowicz, j'ai d&#233;couvert ces derniers mois ses po&#232;mes dans le tr&#232;s beau texte publi&#233; par &lt;a href=&#034;#publie&#034; class=&#034;spip_ancre&#034;&gt;Publie.net&lt;/a&gt;, &lt;i&gt;Les Gens de cendre&lt;/i&gt;, au sein de la jeune collection po&#233;sie de Fran&#231;ois Rannou et Mathieu Brosseau, L'Inadvertance. Et il ne m'a pas fallu revenir au texte de Dosto&#239;evski pour comprendre que je lisais une m&#234;me avanc&#233;e dans la langage, ici port&#233;e par la prose du romancier russe, l&#224; par le silence que le vers tire &#224; soi, vers lequel il va et duquel il &#233;merge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais Markowicz po&#232;te, questionne diff&#233;remment et avec d'autres moyens les m&#234;mes territoires dans l'articulation du sens et de sa possibilit&#233; de formulation, de la blessure et de la douleur qui pourra l'endosser et la nommer, du r&#233;el impossiblement form&#233; et de la parole qui saura le retrouver.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela interroge le statut m&#234;me de la traduction &#8212; et pour moi, qui comprend et parle (un peu) une (seule) langue &#233;trang&#232;re, combien m'est inaccessible et litt&#233;ralement myst&#232;re le processus de traduction ; processus qui m'importe tant, puisque c'est sans doute d'une part de ce myst&#232;re qu'est constitu&#233;e la n&#233;cessit&#233; de parler la langue, quelle qu'elle soit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai dit m&#234;me avanc&#233;e, et sans doute je me trompe. Je reprends. On me reproche souvent, &#224; raison (et suis le premier &#224; me faire ce reproche) de peu lire les textes de langue &#233;trang&#232;re. Et c'est vrai, je le confesse, qu'&#224; part Pychon (dans la traduction de Claro), Faulkner, et Joyce (dans la traduction paru chez Gallimard sous la direction de Jacques Aubert), je ne lis presque pas d'auteurs am&#233;ricains. Que si je lis Shakespeare dans la traduction de Jean-Michel Desprats, pour le reste, je m'efforce de lire dans le texte &#8212; ces derniers temps, Dickinson et, comme chaque automne ou presque, l'immense William Blake dans ce livre, avec illustration d'&#233;poque, achet&#233; directement &#224; Londres. Quant aux autres langues, &#233;trang&#232;res, oui, je me contente des plus n&#233;cessaires : Bernhard, Kafka, Goethe, Grass. Si peu, en somme. Mais pour dire vrai, je ne sais pas si je ne lis pas plut&#244;t Claro lisant Pychon, ou Desprat lisant Shakespeare. Et Markowicz, donc, lisant Dosto&#239;evski, ou Pouchkine. Disant, plut&#244;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car, pour le dire platement, ce qui se donne &#224; lire dans une traduction, disons de Dosto&#239;evski, n'est pas le texte de Dosto&#239;evski : et cela, Markowicz le dira aussi. Mais quoi d'autre ? Les traducteurs du XXe s. en font une transposition dans le fran&#231;ais le plus acad&#233;mique, supposant ainsi qu'il y aurait une langue norme en laquelle faire passer le texte source dans une langue standard, compr&#233;hensible, neutre, neutralisant par l&#224; le timbre, en privil&#233;giant plut&#244;t l'information. Pourquoi pas. Mais si on consid&#232;re qu'un texte vaut avant tout pour la langue qu'il parvient litt&#233;ralement &#224; inventer, en d&#233;truisant pr&#233;cis&#233;ment celle qui sert d'usage, et que c'est dans une telle langue que se lit le r&#233;cit du monde qu'il explore &#8212; alors ces traductions non seulement ne traduisent rien, mais surtout annulent l'acte m&#234;me initi&#233; par cet auteur, acte qu'on nommerait peut-&#234;tre litt&#233;rature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'on lit d&#232;s lors, dans une traduction (s'entend : une v&#233;ritable), ce serait cet effort, cette t&#226;che qu'on assigne &#224; une langue de reproduire le mouvement vers ce qui a fait surgir une autre langue dans la tension avec le monde, sa reformulation. Non plus redisposer les informations contenues (comme si le livre &#233;tait un contenant dans lequel il s'agirait de puiser pour v&#233;rifier sa validit&#233;), mais inverser le geste : partir litt&#233;ralement &#224; la recherche de ce qui a motiv&#233; sa puissance, retrouver le processus d&#233;ploy&#233; l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#194;pre : je disais &#226;pret&#233; pour la langue de Dosto&#239;evski travers&#233;e par Markowicz. Et ce n'est pas tout &#224; fait juste. Markowicz ne transpose pas l'&#226;pret&#233; paysanne d'un russe de la fin du XIXe s. en la mimant, dans la direction vers laquelle elle s'approcherait du fran&#231;ais : bien davantage, il trouve dans la langue de Dosto&#239;evski une &#226;pret&#233; fondamentale, essentielle &#8212; et va rechercher ensuite le fruste de la langue fran&#231;aise : il irait, en somme, comme &#233;crire ce qu'il y aurait de &#226;pre et rugueux non pas seulement dans telle ou telle langue, mais dans le langage m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cela tr&#232;s mal dit. Et sans doute de mani&#232;re bien trop approximative.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mardi 13 janvier, La Maison de la Po&#233;sie organise une soir&#233;e de lecture et de r&#233;flexion contre la sensure, et invite (entre autres) Markowicz &#224; parler de son travail, et &#224; lire, &#224; r&#233;pondre &#224; des questions. Gr&#226;ce &#224; Fred Griot et aux moyens techniques mis en place par l'&#233;quipe de remue.net (qu'ils en soient remerci&#233;s), nous avons pu suivre une captation film&#233;e des d&#233;bats ; entendre Markowicz parler, et mieux encore le voir parler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puissance de la pens&#233;e, pr&#233;cision de sa parole, justesse de ses propos, gr&#226;ce m&#234;me des explications, hauteur de vue sur son travail, humilit&#233; et violence dans tout ce qui touche &#224; l'essentiel : le travail de langue, le creusement de ce qui fait d'une langue une voix dans l'exploration de son myst&#232;re, la relation qui l'unit au sens, l'acte m&#234;me qui produit le monde.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette (trop) longue entr&#233;e en mati&#232;re pour laisser parler Markowicz. Les notes qui suivent ont &#233;t&#233; prises &#224; sa dict&#233;e ; notes que j'ai ensuite r&#233;&#233;crites en isolant certains moments seulement de son intervention. Ces notes, partielles, t&#233;moignent de la part de Markowicz d'une approche &#233;tonnante du d&#233;tail (&#224; lire particuli&#232;rement sa d&#233;finition de l'enjambement, si &#233;vidente, si l&#233;g&#232;re et profonde) comme d'une prise d'ensemble fulgurante. Une grande le&#231;on, non pas seulement de traduction, mais surtout de litt&#233;rature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il manque &#224; ces notes quelque chose : sa voix, ses gestes. Voix pos&#233;e, mais qui acc&#233;l&#232;re en fin de phrase. Voix qui cherche parfois, et qui d&#233;cline alors jusqu'&#224; l'inaudible (et c'est souvent quand il va dire le plus n&#233;cessaire qu'il le confie si bas : au d&#233;tour, une confidence, telle traduction qui a &#233;t&#233; &#171; la chose la plus importante de [m]a vie &#187;. La voix qui se baisse pour ne pas faire trop forte effraction dans le plus secret.) Et voix qui change de timbre quand il lit en russe : timbre plus grave, plus coul&#233; (et cela ne tient pas, je crois, au russe, langue gutturale, si &#233;trang&#232;re &#224; mes oreilles telle que j'imagine une langue qui serait au plus strict &#233;trang&#232;re). Voix souple et incertaine d'elle m&#234;me, mais pas de ses propos. Quant &#224; ses gestes : la main qui frappe l'air en dessinant d'invisibles cercles comme pour circonscrire la pens&#233;e, gestes de chef d'orchestre &#224; la pr&#233;cision incompr&#233;hensible, au trajet qui semble &#234;tre command&#233;e par une partition imaginaire : cercles qui acc&#233;l&#232;rent avec la voix, qui se font plus amples quand elle baisse, plus vifs quand l'id&#233;e trouve le mot et y adh&#232;re avec joie, avec crainte.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Andr&#233; Markovicz :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; [Sur Dosto&#239;evski] On traduit pas des auteurs on traduit des voix. Or, Dosto&#239;evski n'a pas une voix, il en a mille. La voix dans L'Idiot (qui est, je le pense, et excusez moi de le dire comme &#231;a, un sommet de la pens&#233;e humaine) est une voix diff&#233;rente que dans [ ?] &#8212; il s'agit &#224; chaque fois de les retrouver.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; [Ce que fait Dosto&#239;evski de d&#233;cisif &#224; la litt&#233;rature] : Une mise en question de cette voix, la certitude qu'a la voix du narrateur sur ce qu'elle raconte, la possibilit&#233; de mensonges et d'incertitudes au sein de ces voix.&lt;br class='autobr' /&gt;
[Sur la traduction] On ne traduit pas du th&#233;&#226;tre, de la po&#233;sie ou de la prose : on traduit des auteurs, c'est-&#224;-dire des voix. Quand on m'invite &#224; des colloques qui ont pour th&#232;me &#171; traduire le th&#233;&#226;tre &#187;, je n'y vais pas, parce que je ne sais pas ce que c'est, moi, traduire du th&#233;&#226;tre.&lt;br class='autobr' /&gt;
[Sur Shakespeare] Souvent on traduit mal : &#171; Life's but a walking shadow, a poor player / That struts and frets his hour upon the stage / And then is heard no more : it is a tale / Told by an idiot, full of sound and fury, / Signifying nothing. &#187; Souvent on traduit &#171; c'est un conte (&#8230;) qui ne veut rien dire &#187; : mais non : ce n'est pas ce qui est &#233;crit ; c'est &#233;crit : &#171; qui ne signifie : rien &#187;. Et penser le rien : c'est d&#233;cisif, c'est important, c'est une interrogation m&#233;taphysique : et c'est fondamental ensuite pour traduire et pour comprendre en retour Pouchkine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; [Sur Les Poss&#233;d&#233;s] C'est &#233;trange et c'est une erreur d'avoir traduit le texte de Dosto&#239;evski par Les Poss&#233;d&#233;s. En fran&#231;ais, les poss&#233;d&#233;s, &#231;a implique qu'il y ait des gens qui soient poss&#233;d&#233;s. Alors qu'en russe, ce sont litt&#233;ralement les forces qui les poss&#232;dent : les d&#233;mons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; [Sur Dosto&#239;evski &#224; nouveau] Quand on lit Dosto&#239;evski en fran&#231;ais, on ne lit pas Dosto&#239;evski. On en lit une traduction : on lit le travail du traducteur sur la langue fran&#231;aise. Dans Dosto&#239;evski chaque phrase a des r&#233;percussions sur toutes les autres.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a id=&#034;publie&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; [Markowicz s'appr&#234;te &#224; lire ensuite des extraits de son livre publi&#233; r&#233;cemment aux &#233;ditions publie.net : Les gens de cendre, et il sort des photocopies, dont il s'amuse] Ah oui : alors, &#231;a c'est incroyable : j'ai &#233;crit un bouquin, mais j'ai pas de bouquin. (sourire) Fran&#231;ois Bon et Fran&#231;ois Rannou publient des choses sur internet, c'est incroyable : Fran&#231;ois Rannou m'a fait imprimer trois exemplaires du texte, mais le bouquin n'existe pas. (enthousiaste) C'est un livre sur internet : t'as un bouquin, mais t'as pas de bouquin ! Moi, je veux bien &#234;tre dans la modernit&#233; de la litt&#233;rature, alors j'ai dit oui. (il montre ses photocopies, joyeux) Et en fait, &#231;a, c'est un exemplaire unique ! Je trouve cela prodigieux : le bouquin n'existe pas, mais chacun a son livre, et c'est jamais le m&#234;me, chacun a un exemplaire unique &#224; lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(il feuillette son exemplaire unique un certain temps, puis le repose vivement et se saisit d'un autre livre : un livre de Mandelstam, recueil de po&#232;mes qui date de 1922 ( ?) sur la m&#233;moire : ici, Markowicz lira le texte de Mandelstam vers par vers, en traduisant au fur et &#224; mesure) &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(extraits : ) &#171; j'ai oubli&#233; le mot que je voulais dire (...) il reviendra dans le palais des ombres, avec ses ailes coup&#233;es pour jouer avec les transparentes dans le coma (en russe : le coma est litt&#233;ralement l'absence de m&#233;moire) o&#249; se chante la chanson nocturne &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(et c'est comme si Markowicz avait eu besoin de Mandelstam&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;*M'est revenu en t&#234;te cet autre texte sur la m&#233;moire de Mandelstam, lu par (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
pour entrer dans sa propre parole, puisque apr&#232;s avoir traduit ce po&#232;me, il reviendra vers son exemplaire des Gens de cendre, trouvera sans h&#233;siter un passage, et lira. Comme si, ici encore, le texte russe avait servi de sas d'acc&#232;s &#224; travers lequel cheminer pour p&#233;n&#233;trer dans sa propre langue.)&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;&lt;small&gt;
Une existence vou&#233;e &#224; ce &lt;br/&gt;demi-sommeil &lt;br/&gt;d'un r&#233;veil en sursaut &lt;br/&gt;qu'on attendrait. On aurait dit &lt;br/&gt;une surface d'&#226;me &#8212; un mot &lt;br/&gt;bizarre sur nos l&#232;vres, mais &lt;br/&gt;c'est &#231;a : &lt;br/&gt;errante et sans col&#232;re, comme si &lt;br/&gt;c'&#233;tait de notre faute, en d&#233;sh&#233;rence &lt;br/&gt;et &#171; les ailes coup&#233;es &#187;. &lt;br/&gt;Il e&#251;t fallu ne pas la reconna&#238;tre. Qu'elle, &lt;br/&gt;&#224; t&#226;tons ou &#224; cris pens&#233;s, de murs en vitres, reste &lt;br/&gt;&#233;parpill&#233;e &lt;br/&gt;dans l'&#233;nergie de son d&#233;sir d'avoir en nous &lt;br/&gt;un poids. Car si &lt;br/&gt;je l'accueillais &#171; &#224; l'heure morne &lt;br/&gt;et morte &#187;, si &#8212; mais je suivais les arbres dans &lt;br/&gt;leurs d&#233;sarticul&#233;s &#171; en tournoiements &#187; &lt;br/&gt;et j'avais mal pour eux, et quand la pluie &lt;br/&gt;glissait le long des vitres, chose &#233;trange, aucune goutte ne frappait &lt;br/&gt;dessus, et m&#234;me les &lt;br/&gt;rigoles d&#233;signaient du vent effiloch&#233;. Une insomnie &lt;br/&gt;sans qu'on s'en rende compte. Elle est &lt;br/&gt;dans le ressassement, elle a &lt;br/&gt;toujours les l&#232;vres balbutiantes. Moi &lt;br/&gt;aussi, par cons&#233;quent. Incandescence &lt;br/&gt;autour du centre creux, autour, &#233;ventuellement, &lt;br/&gt;d'un souffle, il faut, cherchant le nom, &lt;br/&gt;t&#226;tonnant l&#232;vre &#224; l&#232;vre, par le nom lui faire &lt;br/&gt;un contour de visage pour &lt;br/&gt;rassasier ses yeux blancs. &lt;br/&gt;Pour &#234;tre sur la terre aussi, rumeur &lt;br/&gt;native, on dirait presque, nuit &lt;br/&gt;sur nuit, les murs et les rideaux, &lt;br/&gt;d&#232;s lors, &lt;br/&gt;sont par nature faits de cendre, l'air &lt;br/&gt;est sans consolation, il tremble, &lt;br/&gt;&#171; inaccessible &#187;, &lt;br/&gt;il &#171; joue avec les transparentes &#187;. Car &lt;br/&gt;si je l'ai sur la langue, si je l'ai &lt;br/&gt;avec je ne pourrai dormir qu'au dernier jour.
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; [Markowicz dit quelques mots de son livre] C'est un livre construit sur l'image au bord de&#8230; et pas sur l'image apparaissante. C'est le parti du cri sur le cri.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; [Sur l'enjambement] [Markowicz explique longuement le pentam&#232;tre iambique, et comment ce vers Shakespearien est issu d'un vieux d&#233;casyllabe fran&#231;ais : il s'agirait donc de retrouver en fran&#231;ais, par Shakespeare, une respiration propre au fran&#231;ais : il compte alors et scande ce pentam&#232;tre, avant d'en expliquer le secret : l'enjambement] Je n'ai longtemps pas compris l'enjambement, et puis finalement, je crois que c'est &#231;a : l'enjambement, c'est : &#171; Je vais &#224; la ligne mais je ne vais pas &#224; la ligne &#187; C'est en voyant des danseurs sur sc&#232;ne en r&#233;p&#233;tition ( ?) que j'ai compris et qu'on m'a expliqu&#233; : &#171; Tu t'arr&#234;tes tu t'arr&#234;tes tu t'arr&#234;tes... et quand tu t'arr&#234;tes tu t'arr&#234;tes pas &#187; m'a t-on dit. Et, voil&#224;, c'est &#231;a. On ne s'arr&#234;te pas l&#224; o&#249; on doit s'arr&#234;ter &#8212; On s'arr&#234;te avant ou apr&#232;s. Parce que ce qui compte, c'est d'aller d'un point &#224; un autre.
&lt;br/&gt;Parce qu'on s'arr&#234;te pas. Voil&#224; ce qu'est l'enjambement
&lt;br/&gt;Le pentam&#232;tre iambique de Shakespeare, c'est : Aller &#224; la ligne sans aller &#224; la ligne. En fait, il faut compter avec le temps faible. Il faut compter sans compter. La syncope quoi. Je sais pas comment on dit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Il reprend son exemplaire (unique) des Gens de cendre)&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;&lt;small&gt;
Dans les remous de la rivi&#232;re sont les &#226;mes, dans&lt;br/&gt; les spirales du vent, le devenir &#8212; anc&#234;tre ;&lt;br/&gt; cendres recompos&#233;es&lt;br/&gt;
pour vivre avec et sans, ce dont,&lt;br/&gt; fortuitement, il n'a id&#233;e que dans les livres &#8212; ceux&lt;br/&gt; qu'on a couch&#233;s par terre sur le ventre et qui&lt;br/&gt; ont attendu le coup&lt;br/&gt; de pistolet, et l'ont re&#231;u&lt;br/&gt; (et qui s'en revendique les insulte&lt;br/&gt; encore, ils restent comme&lt;br/&gt; &#224; la lisi&#232;re du sommeil), les yeux&lt;br/&gt; ocres sont incrust&#233;s de ses&lt;br/&gt; r&#233;miniscences sans racines (c'est&lt;br/&gt; l'air qui les lui esquisse &#8212; lui,&lt;br/&gt; d&#232;s lors, tremblant de les&lt;br/&gt; froisser, de faire un geste&lt;br/&gt; intempestif &#8212; car il&lt;br/&gt; n'en est, d&#232;s lors,&lt;br/&gt; que le porteur &#8212; ce don&lt;br/&gt; repris, son amulette, sa &lt;br/&gt;place dans la dur&#233;e, &lt;br/&gt;de gratitude). Ce que ruminent ses l&#232;vres n'a d'&#233;cho &lt;br/&gt;que dans ses voix, absurdes par &lt;br/&gt;d&#233;faut de langue &lt;br/&gt;o&#249; se r&#233;percuter. &lt;br/&gt;C'est lui &#8212; pour qui, &lt;br/&gt;plus malheureux que lui, &lt;br/&gt;viendra, et qu'il fa&#231;onne aussi au gr&#233; &lt;br/&gt;du rythme sourd qui le &lt;br/&gt;prouve &#8212; qui s'offre d'une paume &#224; l'autre &lt;br/&gt;un rituel &#224; lui, &lt;br/&gt;le travail hors de soi, &#224; genre fluctuant, vers une opacit&#233; &lt;br/&gt;de transparence, les &#171; abeilles s&#232;ches &#187;, don, &lt;br/&gt;&#8232;il le redit, &lt;br/&gt;ambr&#233;, &lt;br/&gt;de Pers&#233;phone.
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;/small&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; [&#192; partir de cette image des abeilles de Pers&#233;phone, il se saisit d'un livre et va lire des extraits d'un texte en russe, dont je ne saisirai pas l'auteur &#8212; mais l'entendre lire en russe, longuement]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; [Retour sur le vers] (il scande le iambe, accentuant en les prolongeant les fins de vers)&#8232;A chaque fois qu'il y a c&#233;sure, il y a envol. &lt;br/&gt;Et le vers devient compl&#232;tement a&#233;rien.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#65532;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;*&lt;small&gt;M'est revenu en t&#234;te cet autre texte sur la m&#233;moire de Mandelstam, lu par Deleuze dans l'Ab&#233;c&#233;daire &#8211; et tel que je le recopie ici)&#171; Ma m&#233;moire est non pas d'amour mais d'hostilit&#233; et elle travaille non pas &#224; reproduire mais &#224; &#233;carter le pass&#233; &#8211; pour un intellectuel de m&#233;diocre origine, la m&#233;moire est inutile, il lui suffit de parler des livres qu'il a lus, et sa biographie est faite (&#8230;) L&#224; o&#249; chez les g&#233;n&#233;rations heureuses, l'&#233;pop&#233;e parle en hexam&#232;tre et en chronique, chez moi se tient un signe de b&#233;ance, et entre moi et le si&#232;cle g&#238;t un ab&#238;me, un foss&#233; rempli du temps qui bruit. Que voulait dire ma famille ? Je ne sais. Elle &#233;tait b&#232;gue de naissance et cependant elle avait quelque chose &#224; dire. Sur moi et sur beaucoup de mes contemporains, p&#232;se le b&#233;gaiement de la naissance ; nous avons appris non pas &#224; parler mais &#224; balbutier, et ce n'est qu'en pr&#234;tant l'oreille, au bruit croissant du si&#232;cle et une fois blanchi par l'&#233;cume de sa cr&#234;te, que nous avons acquis une langue. &#187;&lt;/small&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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