<?xml 
version="1.0" encoding="utf-8"?><?xml-stylesheet title="XSL formatting" type="text/xsl" href="https://arnaudmaisetti.net/spip/spip.php?page=backend.xslt" ?>
<rss version="2.0" 
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
>

<channel xml:lang="fr">
	<title>arnaud ma&#239;setti | carnets</title>
	<link>https://www.arnaudmaisetti.net/spip/</link>
	<description>Carnets d'&#233;critures et de lectures, journal, images, textes &amp; fictions web. (Depuis octobre 2005)</description>
	<language>fr</language>
	<generator>SPIP - www.spip.net</generator>
	<atom:link href="https://arnaudmaisetti.net/spip/spip.php?id_rubrique=78&amp;page=backend" rel="self" type="application/rss+xml" />

	<image>
		<title>arnaud ma&#239;setti | carnets</title>
		<url>https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/banniere_site.jpg?1748268196</url>
		<link>https://www.arnaudmaisetti.net/spip/</link>
		<height>81</height>
		<width>144</width>
	</image>



<item xml:lang="fr">
		<title>Jean Genet | L'&#201;trange mot d'&#8230;</title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/article/jean-genet-l-etrange-mot-d</link>
		<guid isPermaLink="true">https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/article/jean-genet-l-etrange-mot-d</guid>
		<dc:date>2026-01-15T11:22:35Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;1967&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/" rel="directory"&gt;Genet, lignes de fuite&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/img_1186.jpg?1768476161' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Paru en 1967 dans le num&#233;ro 30 de la revue &lt;i&gt;Tel Quel&lt;/i&gt; &#224; la demande de Paule Th&#233;venin, &lt;i&gt;L'&#201;trange Mot d'&#8230;&lt;/i&gt; est le dernier texte litt&#233;raire publi&#233; du vivant de Genet, trente ans avant sa mort. Est-ce un texte sur le th&#233;&#226;tre ? Il y rassemble ici les hypoth&#232;ses et intuitions qui traversaient certains textes compos&#233;s jusqu'alors en marge de ses pi&#232;ces &#8212; &#171; Comment jouer &lt;i&gt;Les Bonnes&lt;/i&gt; &#187;, &#171; Comment jouer &lt;i&gt;Le Balcon&lt;/i&gt; &#187;, ou &#171; Pour jouer &lt;i&gt;Les N&#232;gres&lt;/i&gt; &#187; &#8212;, sans qu'il soit jamais question explicitement de &lt;i&gt;son&lt;/i&gt; th&#233;&#226;tre &#8212; ni m&#234;me question d'un th&#233;&#226;tre de son temps. Plut&#244;t se lit une r&#233;cusation du th&#233;&#226;tre, ce qu'on en fait, et un appel au th&#233;&#226;tre : ce qu'on devrait en faire, au nom de ce qu'il est. Il y aurait, comme chez Artaud, un gouffre entre ce qu'exige le mot de th&#233;&#226;tre et ce qu'on commet en son nom : d'o&#249; ces provocations peut-&#234;tre, dans ce texte manifeste, qui n'est qu'une fa&#231;on de renouer avec une promesse trahie. Mais se lit ici davantage que des consid&#233;rations sur l'art du th&#233;&#226;tre et ses moyens de le r&#233;aliser : que ferait-on d'un art qui ne serait qu'un art ? C'est que le th&#233;&#226;tre n'est que le p&#226;le nom d'une facult&#233; propre &#224; lui d'accomplir des actes capables de briser la r&#233;alit&#233; : non pas de la remplacer bien s&#251;r, ni m&#234;me de la voir, plut&#244;t de la d&#233;border et d'exc&#233;der la vie morne qui la malpeuple &#8212; de faire &lt;i&gt;semblant&lt;/i&gt; de lui appartenir (n'est-ce pas cela, jouer ?) pour mieux la trahir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors le th&#233;&#226;tre que Genet appelle serait aussi bien de ce monde et de l'autre. Et puisque le mot de &lt;i&gt;th&#233;&#226;tre&lt;/i&gt; d&#233;signe &#224; la fois la pratique du jeu et le b&#226;timent, Genet propose &#8212; exige &#8212; de placer le th&#233;&#226;tre (son lieu et l'ex&#233;cution de ses gestes) dans un cimeti&#232;re que dominerait l'ombre d'un four cr&#233;matoire. L&#224; se tiendrait la c&#233;r&#233;monie &#8212; non pas la fade repr&#233;sentation &#8212; fun&#232;bre (donc terriblement vitaliste) qui tiendrait d'une provocation de la vie et de la mort, tenue l'une et l'autre en respect. Le cimeti&#232;re. Lieu du pass&#233; et de l'avenir, dans lequel, lorsqu'on marche entre les all&#233;es des tombes, on respire le monde diff&#233;remment, entre souvenir et promesse. Genet a cinquante-sept ans. Il marche entre ces tombes et respire lentement, r&#234;ve &#171; avec la nonchalance active d'un enfant qui sait l'importance du th&#233;&#226;tre &#187; &#8212; les paragraphes espacent leurs coups de sonde, essaient librement, violemment, les hypoth&#232;ses et leurs audaces. La langue se jette sur les ombres trompeuses de la r&#233;alit&#233; pour la d&#233;vorer. &#171; Que perdrait-on si l'on perdait le th&#233;&#226;tre ? &#187; Genet n'&#233;crira plus de th&#233;&#226;tre &#8212; devant lui sont les Black Panthers, les Palestiniens, les assassin&#233;s de la prison de Soledad et le charnier de Sabra et Chatila, le cimeti&#232;re de Larache qui nous attend.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce texte n'est disponible que dans le tome IV des &#339;uvres compl&#232;tes publi&#233;es chez Gallimard en 1968. Il sera repris dans le th&#233;&#226;tre complet, que rassemble l'&#233;dition Pl&#233;iade parue en 2022. Je le d&#233;pose ici, non pour m&#233;moire, mais afin d'endosser provisoirement, et si mal, le r&#244;le du mime fun&#232;bre : pour &#171; d&#233;couvrir [&#8230;] ces mots dialectophages qui, devant le public, bouffent la vie et la mort du mort. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/small&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div class='spip_document_16642 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_3277-2.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_3277-2.jpg?1768476142' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'&#201;trange mot d'&#8230;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;trange mot d'urbanisme, qu'il vienne d'un pape Urbain ou de la Ville, il ne se pr&#233;occupera peut-&#234;tre plus des morts. Les vivants se d&#233;barrasseront des cadavres, sournoisement ou non, comme on se d&#233;fait d'une pens&#233;e honteuse. En les exp&#233;diant au four cr&#233;matoire, le monde urbanis&#233; se d&#233;fera d'un grand secours th&#233;&#226;tral, et peut-&#234;tre du th&#233;&#226;tre. &#192; la place du cimeti&#232;re, centre &#8212; peut-&#234;tre excentrique &#8212; de la ville, vous aurez des columbariums, avec chemin&#233;e, sans chemin&#233;e, avec ou sans fum&#233;e, et les morts, calcin&#233;s comme des petits pains calcin&#233;s, serviront d'engrais pour les kolkhozes ou les kiboutzims, assez loin de la ville. Toutefois, si la cr&#233;mation prend une allure dramatique &#8212; soit qu'un seul homme, solennellement, soit br&#251;l&#233; et cuit vif, soit que la Ville ou l'&#201;tat veuillent se d&#233;faire, pour ainsi dire en bloc, d'une autre communaut&#233; &#8212; le cr&#233;matoire, comme celui de Dachau, &#233;vocateur d'un tr&#232;s possible futur architecturalement &#233;chappant au temps, au futur comme au pass&#233;, chemin&#233;e toujours entretenue par des &#233;quipes de nettoyage qui chantent autour de ce sexe &#233;rig&#233; oblique de briques roses des lieder ou qui sifflent juste des airs de Mozart, entretiennent encore la gueule ouverte de ce four o&#249;, sur des grilles, jusqu'&#224; dix ou douze cadavres &#224; la fois peuvent &#234;tre enfourn&#233;s, une certaine forme de th&#233;&#226;tre pourra se perp&#233;tuer, mais si dans les villes les cr&#233;matoires sont escamot&#233;s ou r&#233;duits aux dimensions d'une &#233;picerie, le th&#233;&#226;tre mourra. Aux urbanistes futurs, nous demanderons de m&#233;nager un cimeti&#232;re dans la ville, o&#249; l'on continuera d'enfouir les morts, ou de pr&#233;voir un columbarium inqui&#233;tant, aux formes simples mais imp&#233;rieuses ; alors, aupr&#232;s de lui, en somme dans son ombre, ou au milieu des tombes, on &#233;rigera le th&#233;&#226;tre. On voit o&#249; je veux en venir ? Le th&#233;&#226;tre sera plac&#233; le plus pr&#232;s possible, dans l'ombre vraiment tut&#233;laire du lieu o&#249; l'on garde les morts ou du seul monument qui les dig&#232;re.&lt;br&gt;
Je vous donne ces conseils sans trop de solennit&#233;, je r&#234;ve plut&#244;t, avec la nonchalance active d'un enfant qui sait l'importance du th&#233;&#226;tre.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Entre autres, le th&#233;&#226;tre aura pour but de nous faire &#233;chapper au temps, que l'on dit historique, mais qui est th&#233;ologique. D&#232;s le d&#233;but de l'&#233;v&#233;nement th&#233;&#226;tral, le temps qui va s'&#233;couler n'appartient &#224; aucun calendrier r&#233;pertori&#233;. Il &#233;chappe &#224; l'&#232;re chr&#233;tienne comme &#224; l'&#232;re r&#233;volutionnaire. M&#234;me si le temps, que l'on dit historique &#8212; je veux dire celui qui s'&#233;coule &#224; partir d'un &#233;v&#233;nement mythique et controvers&#233; nomm&#233; aussi Av&#232;nement &#8212; ne dispara&#238;t pas compl&#232;tement de la conscience des spectateurs, un autre temps, que chaque spectateur vit pleinement, s'&#233;coule alors, et n'ayant ni commencement ni fin, il fait sauter les conventions historiques n&#233;cessit&#233;es par la vie sociale ; du coup il fait sauter aussi les conventions sociales, et ce n'est pas au profit de n'importe quel d&#233;sordre mais &#224; celui d'une lib&#233;ration &#8212; l'&#233;v&#233;nement dramatique &#233;tant suspendu, hors du temps historiquement compt&#233;, sur son propre temps dramatique &#8212;, c'est au profit d'une lib&#233;ration vertigineuse.&lt;br&gt;
L'Occident chr&#233;tien, &#224; force de ruses, fait ce qu'il peut pour engluer tous les peuples du monde dans une &#232;re qui aurait son origine en l'hypoth&#233;tique Incarnation. Ce n'est donc pas autre chose que le &#171; coup du calendrier &#187; que l'Occident cherche &#224; faire au monde entier.&lt;br&gt;
Pris dans un temps nomm&#233;, compt&#233;, &#224; partir d'un &#233;v&#233;nement qui n'int&#233;resse que l'Occident, le monde risque fort, s'il accepte ce temps, de le scander selon des c&#233;l&#233;brations o&#249; le monde entier sera pris.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il semblerait donc urgent de multiplier les &#171; Av&#232;nements &#187; &#224; partir desquels des calendriers, sans rapport avec ceux qui s'imposent imp&#233;rialistement, puissent s'&#233;tablir. Je pense m&#234;me que n'importe quel &#233;v&#233;nement, intime ou public, doit donner naissance &#224; une multitude de calendriers, de fa&#231;on &#224; couler l'&#232;re chr&#233;tienne et ce qui s'ensuit de ce temps compt&#233; &#224; partir de la Tr&#232;s Contestable Nativit&#233;.&lt;br&gt;
Le th&#233;&#226;tre&#8230;&lt;br&gt;
Le th&#233;&#226;tre ?&lt;br class='autobr' /&gt;
LE TH&#201;&#194;TRE.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;O&#249; aller ? Vers quelle forme ? Le lieu th&#233;&#226;tral, contenant l'espace sc&#233;nique et la salle ?&lt;br&gt;
Le lieu. &#192; un Italien qui voulait construire un th&#233;&#226;tre dont les &#233;l&#233;ments seraient mobiles et l'architecture changeante, selon la pi&#232;ce qu'on y jouerait, je r&#233;pondis, avant m&#234;me qu'il e&#251;t achev&#233; sa phrase, que l'architecture du th&#233;&#226;tre est &#224; d&#233;couvrir, mais elle doit &#234;tre fixe, immobilis&#233;e, afin qu'on la reconnaisse responsable : elle sera jug&#233;e sur sa forme. Il est trop facile de se confier au mouvant.&lt;br&gt;
Qu'on aille, si l'on veut, au p&#233;rissable, mais apr&#232;s l'acte irr&#233;versible sur lequel nous serons jug&#233;s, ou, si l'on veut encore, l'acte fixe qui se juge.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Parce que je n'en ai pas &#8212; s'ils existent &#8212; les pouvoirs ponctuels, je n'exige pas que le lieu th&#233;&#226;tral soit choisi, apr&#232;s un effort de m&#233;ditation, par un homme ou par une communaut&#233; capables de cet effort ; pourtant il faudra bien que l'architecte d&#233;couvre le sens du th&#233;&#226;tre dans le monde, et, l'ayant compris, qu'il &#233;labore son &#339;uvre avec une gravit&#233; presque sacerdotale et souriante. Au besoin qu'il soit soutenu, prot&#233;g&#233;, durant son entreprise, par un groupe d'hommes ignorant l'architecture mais capables d'une v&#233;ritable audace dans l'effort de m&#233;ditation, c'est-&#224;-dire du rire en dedans.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Si nous acceptons provisoirement les notions communes de temps et d'histoire, admettant aussi que l'acte de peindre n'est pas rest&#233; le m&#234;me apr&#232;s ce qu'il &#233;tait avant l'invention de la photographie, il semble que le th&#233;&#226;tre ne restera pas, apr&#232;s le cin&#233;ma et la t&#233;l&#233;vision, ce qu'il &#233;tait avant eux. Depuis que nous connaissons le th&#233;&#226;tre, il semble qu'en plus de sa fonction essentielle, chaque pi&#232;ce &#233;tait bourr&#233;e de pr&#233;occupations relevant de la politique, de la religion, de la morale, ou de n'importe quoi, transformant l'action dramatique en moyen didactique.&lt;br&gt;
Peut-&#234;tre &#8212; je dirai toujours peut-&#234;tre car je suis un homme et tout seul &#8212; peut-&#234;tre la t&#233;l&#233;vision et le cin&#233;ma rempliront mieux une fonction &#233;ducatrice : alors le th&#233;&#226;tre se trouvera vid&#233;, peut-&#234;tre &#233;pur&#233;, de ce qui l'encombrait, peut-&#234;tre pourra-t-il resplendir de sa ou de ses seules vertus &#8212; qui est ou sont peut-&#234;tre &#224; d&#233;couvrir.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Hormis quelques tableaux &#8212; ou des fragments dans des tableaux &#8212;, les peintres avant la d&#233;couverte de la photographie sont rares qui nous ont laiss&#233; le t&#233;moignage d'une vision et d'une peinture d&#233;livr&#233;es de tout souci de ressemblances sottement perceptibles. N'osant pas trop toucher &#8212; sauf Franz Hals (&lt;i&gt;Les R&#233;gentes&lt;/i&gt;) &#8212; au visage, les peintres qui ont os&#233; servir &#224; la fois l'objet peint et la peinture ont pris comme pr&#233;texte une fleur ou une robe (V&#233;lasquez, Rembrandt, Goya). Il est possible que devant les r&#233;sultats de la photographie les peintres soient rest&#233;s penauds. Apr&#232;s ils se sont repris, ils ont d&#233;couvert ce qu'&#233;tait encore la peinture.&lt;br&gt;
De la m&#234;me fa&#231;on, ou d'une fa&#231;on assez semblable, les dramaturges sont rest&#233;s penauds devant ce que permettaient la t&#233;l&#233;vision et le cin&#233;ma. S'ils acceptent de voir &#8212; si cela est &#224; voir &#8212; que le th&#233;&#226;tre ne peut pas rivaliser avec des moyens si d&#233;mesur&#233;s &#8212; ceux de la t&#233;l&#233;vision et du cin&#233;ma &#8212;, les &#233;crivains de th&#233;&#226;tre d&#233;couvriront les vertus propres au th&#233;&#226;tre, et qui, peut-&#234;tre, ne rel&#232;vent que du mythe.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;La politique, l'histoire, les d&#233;monstrations psychologiques classiques, le divertissement du soir lui-m&#234;me devront c&#233;der la place &#224; quelque chose de plus &#8212; je ne sais comment dire &#8212; mais peut-&#234;tre de plus &#233;tincelant. Tout ce fumier, tout ce purin seront &#233;vacu&#233;s. &#8212; On aura compris que les mots un peu chauds ne sont ni fumier ni purin. Je noterai d'ailleurs que ces mots et les situations qu'ils appellent sont dans mon th&#233;&#226;tre si nombreux parce qu'on les a &#171; oubli&#233;s &#187; dans la plupart des pi&#232;ces : mots et situations qu'on dit grossiers se sont press&#233;s, r&#233;fugi&#233;s chez moi, dans mes pi&#232;ces, o&#249; ils ont re&#231;u un droit d'asile. Si mon th&#233;&#226;tre pue, c'est parce que l'autre sent bon.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Le drame : c'est-&#224;-dire l'acte th&#233;&#226;tral au moment de sa repr&#233;sentation. Cet acte th&#233;&#226;tral ne peut pas &#234;tre n'importe quoi, mais dans n'importe quoi il peut prendre son pr&#233;texte. Il me semble en effet que n'importe quel &#233;v&#233;nement, visible ou non, s'il est isol&#233; &#8212; je veux dire fragment&#233; dans le continu &#8212; peut, s'il est bien conduit, servir de pr&#233;texte ou encore &#234;tre le point de d&#233;part et d'arriv&#233;e de l'acte th&#233;&#226;tral. N'importe quel &#233;v&#233;nement v&#233;cu par nous, d'une fa&#231;on ou d'une autre, mais dont nous aurons ressenti la br&#251;lure caus&#233;e par un feu qui ne pourra s'&#233;teindre que s'il est attis&#233;.&lt;br&gt;
La politique, les divertissements, la morale, etc., n'auront rien &#224; voir dans notre pr&#233;occupation. Si, malgr&#233; nous, ils se glissent dans l'acte th&#233;&#226;tral, qu'on les chasse jusqu'&#224; ce que toutes traces soient effac&#233;es : ce sont scories dont on peut faire film, t&#233;l&#233;vision, bande dessin&#233;e, romans-photos &#8212; il y a un cimeti&#232;re de ces vieilles carrosseries.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Mais enfin le drame ? S'il a, chez l'auteur, sa fulgurante origine, c'est &#224; lui de capter cette foudre et d'organiser, &#224; partir de l'illumination qui montre le vide, une architecture verbale &#8212; c'est-&#224;-dire grammaticale et c&#233;r&#233;moniale &#8212; indiquant sournoisement que de ce vide s'arrache une apparence qui montre le vide.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Notons en passant que l'attitude de la pri&#232;re chr&#233;tienne, &#224; yeux et t&#234;te baiss&#233;s, ne favorise pas la m&#233;ditation. C'est une attitude physique qui appelle une attitude intellectuelle ferm&#233;e et soumise, elle d&#233;courage la tentative spirituelle. Si l'on choisit cette position, Dieu peut arriver, vous fondre sur la nuque, poser sa marque qui risque d'y rester longtemps. Il faut, pour m&#233;diter, d&#233;couvrir une attitude ouverte &#8212; non de d&#233;fi &#8212; mais non d'abandon &#224; Dieu. Il faut prendre garde. Un peu trop de soumission et Dieu vous exp&#233;die la gr&#226;ce : on est foutu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les villes actuelles, le seul lieu &#8212; h&#233;las encore vers la p&#233;riph&#233;rie &#8212; o&#249; un th&#233;&#226;tre pourrait &#234;tre construit, c'est le cimeti&#232;re. Le choix servira aussi bien le cimeti&#232;re que le th&#233;&#226;tre. L'architecte du th&#233;&#226;tre ne pourra pas supporter les niaises constructions o&#249; les familles enferment leurs morts. &lt;br&gt;
Raser les chapelles. Peut-&#234;tre conserver quelques ruines : un morceau de colonne, un fronton, une aile d'ange, une urne cass&#233;e, pour indiquer qu'une indignation vengeresse a voulu ce premier drame afin que la v&#233;g&#233;tation, peut-&#234;tre aussi une herbe forte, n&#233;e dans l'ensemble des corps pourrissants, &#233;galise le champ des morts. Si un emplacement est r&#233;serv&#233; pour le th&#233;&#226;tre, le public devra passer par des chemins (pour y venir et s'en aller) qui longeront les tombes. Qu'on songe &#224; ce que serait la sortie des spectateurs apr&#232;s le &lt;i&gt;Don Juan&lt;/i&gt; de Mozart, s'en allant parmi les morts couch&#233;s dans la terre, avant de rentrer dans la vie profane. Les conversations ni le silence ne seraient les m&#234;mes qu'&#224; la sortie d'un th&#233;&#226;tre parigot.&lt;br&gt;
La mort serait &#224; la fois plus proche et plus l&#233;g&#232;re, le th&#233;&#226;tre plus grave.&lt;br&gt;
Il y a d'autres raisons. Elles sont plus subtiles. C'est &#224; vous de les d&#233;couvrir en vous sans les d&#233;finir ni les nommer.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Le th&#233;&#226;tre monumental &#8212; dont le style est &#224; trouver &#8212; doit avoir autant d'importance que le Palais de justice, que le monument aux morts, que la cath&#233;drale, que la Chambre des d&#233;put&#233;s, que l'&#201;cole de guerre, que le si&#232;ge du gouvernement, que les endroits clandestins du march&#233; noir ou de la drogue, que l'Observatoire &#8212; et sa fonction, c'est d'&#234;tre tout cela &#224; la fois, mais d'une certaine fa&#231;on : dans un cimeti&#232;re, ou tout pr&#232;s du four cr&#233;matoire, &#224; la chemin&#233;e raide, oblique et phallique.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Je ne parle pas d'un cimeti&#232;re mort mais vivant, c'est-&#224;-dire pas celui o&#249; il ne reste que quelques st&#232;les. Je parle d'un cimeti&#232;re o&#249; l'on continue &#224; creuser des tombes et &#224; enterrer des morts, je parle d'un cr&#233;matoire o&#249; l'on cuit, nuit et jour, des cadavres.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;La page 4&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cette page n'existe plus.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; vous indiquera comment je vois, sch&#233;matiquement et maladroitement, la disposition d'un th&#233;&#226;tre nouveau. Quand j'y parle d'un public, il s'agit de certaines personnes qui seront assez entra&#238;n&#233;es pour faire r&#233;flexion sur le th&#233;&#226;tre en g&#233;n&#233;ral, et sur la pi&#232;ce jou&#233;e ce jour-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Sans m'&#234;tre beaucoup pr&#233;occup&#233; du th&#233;&#226;tre, il me semble que l'important n'est pas de multiplier le nombre des repr&#233;sentations afin qu'un tr&#232;s grand nombre de spectateurs en profitent (?) mais de faire que les essais &#8212; que l'on nomme r&#233;p&#233;titions &#8212; aboutissent &#224; une seule repr&#233;sentation, dont l'intensit&#233; serait si grande, et son rayonnement, que, par ce qu'elle aurait embras&#233; dans chaque spectateur, cela suffirait pour illuminer ceux qui n'y auraient pas particip&#233;, et en eux jeter le trouble.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Quant au public, seul viendrait au th&#233;&#226;tre qui se saurait capable d'une promenade nocturne dans un cimeti&#232;re afin d'&#234;tre confront&#233; avec un myst&#232;re.&lt;br&gt;
Qu'une telle disposition soit prise, relevant autant de l'urbanisme que de la culture, les auteurs seraient moins frivoles, ils y regarderaient &#224; deux fois avant de faire jouer des pi&#232;ces. Ils accepteraient peut-&#234;tre les signes sur eux de la d&#233;mence, ou d'une frivolit&#233; proche de la d&#233;mence.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Avec une sorte de gr&#226;ce l&#233;g&#232;re, les cimeti&#232;res, au bout d'un certain temps, se laissent d&#233;poss&#233;der. Quand on n'y enterre plus, ils meurent, mais d'une &#233;l&#233;gante fa&#231;on : les lichens, le salp&#234;tre, les mousses couvrent les dalles. Le th&#233;&#226;tre construit dans le cimeti&#232;re mourra peut-&#234;tre &#8212; il s'&#233;teindra &#8212; comme lui. Peut-&#234;tre dispara&#238;tra-t-il. Il est possible que l'art th&#233;&#226;tral disparaisse un jour. Il faut en accepter l'id&#233;e. &lt;i&gt;Si un jour l'activit&#233; des hommes &#233;tait jour apr&#232;s jour r&#233;volutionnaire, le th&#233;&#226;tre n'aurait pas sa place dans la vie. &lt;/i&gt; Si un engourdissement de l'esprit un jour ne suscitait chez les hommes que la r&#234;verie, le th&#233;&#226;tre mourrait aussi.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Chercher les origines du th&#233;&#226;tre dans l'Histoire, et l'origine de l'Histoire dans le temps, c'est con. On perd son temps.&lt;br&gt;
Que perdrait-on si l'on perdait le th&#233;&#226;tre ?&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Que seront les cimeti&#232;res ? Un four capable de d&#233;sagr&#233;ger les morts. Si je parle d'un th&#233;&#226;tre parmi les tombes, c'est parce que le mot de mort est aujourd'hui t&#233;n&#233;breux, et dans un monde qui semble aller si gaillardement vers la luminosit&#233; analyste, plus rien ne prot&#233;geant nos paupi&#232;res translucides, comme Mallarm&#233;, je crois qu'il faut ajouter un peu de t&#233;n&#232;bre. Les sciences d&#233;chiffrent tout ou le veulent, mais nous n'en pouvons plus. Il faut nous r&#233;fugier, et pas ailleurs qu'en nos entrailles ing&#233;nieusement allum&#233;es&#8230; Non, je me trompe : pas nous r&#233;fugier, mais d&#233;couvrir une ombre fra&#238;che et torride, qui sera notre &#339;uvre.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me si les tombes sont devenues indistinctes, le cimeti&#232;re sera bien entretenu, le cr&#233;matoire aussi. Le jour, des &#233;quipes joyeuses &#8212; l'Allemagne en a &#8212; les nettoieront en sifflant, mais en sifflant juste. L'int&#233;rieur du four et de la chemin&#233;e pourront rester noirs de suie.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;O&#249; ? Rome, ai-je lu, poss&#233;dait &#8212; mais peut-&#234;tre ma m&#233;moire me trompe &#8212; un mime fun&#232;bre. Son r&#244;le ? Pr&#233;c&#233;dant le cort&#232;ge, il &#233;tait charg&#233; de mimer les faits les plus importants qui avaient compos&#233; la vie du mort quand il &#8212; le mort &#8212; &#233;tait vivant.&lt;br&gt;
Improviser des gestes, des attitudes ?&lt;br&gt;
Les mots. V&#233;cue je ne sais comment, la langue fran&#231;aise dissimule et r&#233;v&#232;le une guerre que se font les mots, fr&#232;res ennemis, l'un s'arrachant de l'autre ou s'amourachant de lui. Si tradition et trahison sont n&#233;s d'un m&#234;me mouvement originel et divergent pour vivre chacun une vie singuli&#232;re, par quoi, tout au long de la langue, se savent-ils li&#233;s dans leur distorsion ?&lt;br&gt;
Pas plus mal v&#233;cue que n'importe quelle autre, mais cette langue, comme les autres, permet que se chevauchent les mots comme des b&#234;tes en chaleur, et ce qui sort de notre bouche c'est une partouze de mots qui s'accouplent, innocemment ou non, et qui donnent au discours fran&#231;ais l'air salubre d'une campagne foresti&#232;re o&#249; toutes les b&#234;tes &#233;gar&#233;es s'emmanchent. &#201;crivant dans une telle langue &#8212; ou la parlant &#8212; on ne dit rien. On permet seulement que grouille davantage, au milieu d'une v&#233;g&#233;tation elle-m&#234;me distraite, bigarr&#233;e par ses m&#233;langes de pollen, par ses greffes au petit bonheur, par ses surgeons, ses boutures, que grouille et que brouille une averse d'&#234;tres ou, si l'on veut, de mots &#233;quivoques comme les animaux de la Fable. &lt;br&gt;
Si quelqu'un esp&#232;re qu'au moyen d'une telle prolif&#233;ration &#8212; ou luxuriance &#8212; de monstres il pourra soigner un discours coh&#233;rent, il se trompe : au mieux il accouple des troupeaux larvaires et sournois pareils aux processions des chenilles processionnaires, qui &#233;changeront leur foutre pour accoucher d'une port&#233;e aussi carnavalesque, sans port&#233;e r&#233;elle, sans importance, issue du grec, du saxon, du levantin, du b&#233;douin, du latin, du ga&#233;lique, d'un chinois &#233;gar&#233;, de trois Mongols vagabonds qui parlent pour ne rien dire mais pour, en s'accouplant, r&#233;v&#233;ler une orgie verbale dont le sens se perd non dans la nuit des temps mais dans l'infini des mutations tendres ou brutales.&lt;br&gt;
Et le mime fun&#232;bre ?&lt;br&gt;
Et le Th&#233;&#226;tre au cimeti&#232;re ?&lt;br&gt;
Avant qu'on enterre le mort, qu'on porte jusqu'au-devant de la sc&#232;ne le cadavre dans son cercueil ; que les amis, les ennemis et les curieux se rangent dans la partie r&#233;serv&#233;e au public ; que le mime fun&#232;bre qui pr&#233;c&#233;dait le cort&#232;ge se d&#233;double, se multiplie ; qu'il devienne troupe th&#233;&#226;trale et qu'il fasse, devant le mort et le public, revivre et remourir le mort ; qu'ensuite on reprenne le cercueil pour le porter, en pleine nuit, jusqu'&#224; la fosse ; enfin que le public s'en aille : la f&#234;te est finie. Jusqu'&#224; une nouvelle c&#233;r&#233;monie propos&#233;e par un autre mort dont la vie m&#233;ritera une repr&#233;sentation dramatique, non tragique. La trag&#233;die, il faut la vivre, pas la jouer.&lt;br&gt;
Quand on est malin, on peut faire semblant de s'y retrouver, on peut faire semblant de croire que les mots ne bougent pas, que leur sens est fixe ou qu'il a boug&#233; gr&#226;ce &#224; nous qui, volontairement, feint-on de croire, si l'on en modifie un peu l'apparence, devenons dieux. Moi, devant ce troupeau enrag&#233;, encag&#233; dans le dictionnaire, je sais que je n'ai rien dit et que je ne dirai jamais rien : et les mots s'en foutent.&lt;br&gt;
Les actes ne sont gu&#232;re plus dociles. Comme pour la langue, il y a une grammaire de l'action, et gare &#224; l'autodidacte !&lt;br&gt;
Trahir est peut-&#234;tre dans la tradition, mais la trahison n'est pas de tout repos. J'ai d&#251; faire un grand effort pour trahir mes amis : au bout il y avait la r&#233;compense.&lt;br&gt;
Le mime fun&#232;bre devra donc, pour la grande parade avant l'enfouissement du cadavre, s'il veut faire revivre et remourir le mort, d&#233;couvrir, et oser les dire, ces mots dialectophages qui, devant le public, boufferont la vie et la mort du mort.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cette page n'existe plus.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Jean Genet | Documentaires de Michel Dumoulin</title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/article/jean-genet-documentaires-de-michel-dumoulin</link>
		<guid isPermaLink="true">https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/article/jean-genet-documentaires-de-michel-dumoulin</guid>
		<dc:date>2025-12-30T08:26:57Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le Vagabond&lt;/i&gt; (1991) et &lt;i&gt;L'&#201;crivain&lt;/i&gt; (1992)&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/" rel="directory"&gt;Genet, lignes de fuite&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/capture_d_e_cran_2025-12-30_a_09_26.00.png?1767083198' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='94' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/capture_d_e_cran_2025-12-30_a_09.26_14.png?1767083204&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;L'un des premiers documentaires consacr&#233; &#224; Jean Genet, r&#233;alis&#233; en deux parties : le premier volet, en 1991, &lt;i&gt;Le Vagabond&lt;/i&gt; &#233;voque les jeunes ann&#233;es de l'auteur, de 1910, date de sa naissance, &#224; 1943, lorsqu'il prend contact, depuis la prison de la Sant&#233;, avec l'&#233;diteur Marc Barbezat pour envisager une &#233;dition de &lt;i&gt;Notre-Dame des Fleurs&lt;/i&gt;. Le deuxi&#232;me volet, &lt;i&gt;L'&#233;crivain&lt;/i&gt;, en 1992, revient sur les ann&#233;es d'&#233;criture et d'engagement.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/XW8qd9EN-os?si=a_0t96vvFIb1iTHF&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&#034; referrerpolicy=&#034;strict-origin-when-cross-origin&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;/center&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/VWTDCDOGQVw?si=M4rQpSbXwozFecnS&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&#034; referrerpolicy=&#034;strict-origin-when-cross-origin&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;/center&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Jean Genet | Entretien avec Antoine Bourseiller</title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/article/jean-genet-entretien-avec-antoine-bourseiller</link>
		<guid isPermaLink="true">https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/article/jean-genet-entretien-avec-antoine-bourseiller</guid>
		<dc:date>2025-12-24T21:56:55Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Une retranscription, &#233;t&#233; 1981&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/" rel="directory"&gt;Genet, lignes de fuite&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/capture_d_e_cran_2025-12-24_a_22.55_58.png?1766613412' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='98' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;small&gt;
&lt;p&gt;Produit par Danielle Delorme, &#224; l'origine de la collection &lt;i&gt;T&#233;moins&lt;/i&gt; consacr&#233;e aux entretiens film&#233;s, ce film tient moins du simple document que d'une &#339;uvre &#224; part enti&#232;re de Jean Genet. L'&#233;crivain y fut en effet pleinement partie prenante : choix des lieux, du long plan fixe, de la pr&#233;sence de la nature, des th&#232;mes abord&#233;s comme de l'ordre m&#234;me des s&#233;quences. Presque rien ne s'y fait sans lui. Tout porte &#224; penser que les r&#233;ponses furent longuement pr&#233;par&#233;es &#8212; peut-&#234;tre &#233;crites, comme en attestent des notes conserv&#233;es &#8212;, composant un v&#233;ritable &lt;i&gt;po&#232;me cin&#233;matographique.&lt;/i&gt; Pour en assurer la r&#233;alisation, Genet avait choisi Antoine Bourseiller, metteur en sc&#232;ne et &#233;crivain, qui avait mont&#233; &lt;i&gt;Le Balcon&lt;/i&gt; &#224; deux reprises et avec lequel il &#233;tait rest&#233; &#233;troitement li&#233;. Un premier entretien fut enregistr&#233; &#224; l'&#233;t&#233; 1981, &#224; Delphes, o&#249; Genet souhaitait se rendre ; il fut prolong&#233; par un second tournage, quelques semaines plus tard, &#224; Rambouillet, dans la demeure de Danielle Delorme. Coproduit par France 3, le film fut diffus&#233; au lendemain de la mort de l'&#233;crivain, en avril 1986.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je d&#233;pose ici la retranscription de ce film, avec les intertitres et notes donn&#233;es dans l'&#233;dition publi&#233;e de cet entretien &#8212; au sein du volume IV des &lt;i&gt;&#338;uvres Compl&#232;tes&lt;/i&gt; paru aux &#233;ditions Gallimard en 1991.&lt;/p&gt;
&lt;/small&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Ici le film.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/xGmV3eCNnOc?si=CWEgpzRYjBJ1wj53&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&#034; referrerpolicy=&#034;strict-origin-when-cross-origin&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;
(ou directement sur &lt;a href=&#034;https://arnaudmaisetti.net/documents/Genet_Bourseiller-1981.mp4&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;cette page&lt;/a&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;L&#224;, l'enregistrement sonore.
&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip_document_16616 spip_document spip_documents spip_document_audio spip_documents_center spip_document_center&#034;&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;div class=&#034;audio-wrapper&#034; style='width:400px;max-width:100%;'&gt; &lt;audio class=&#034;mejs mejs-16616 &#034; data-id=&#034;df1b8f6476e1d19e239ac18a6f0cb851&#034; src=&#034;IMG/mp3/jeangenet_doc.mp3&#034; type=&#034;audio/mpeg&#034; preload=&#034;none&#034; data-mejsoptions='{&#034;iconSprite&#034;: &#034;plugins-dist/medias/lib/mejs/mejs-controls.svg&#034;,&#034;alwaysShowControls&#034;: true,&#034;loop&#034;:false,&#034;audioWidth&#034;:&#034;100%&#034;,&#034;duration&#034;:3105}' controls=&#034;controls&#034; &gt;&lt;/audio&gt; &lt;/div&gt;
&lt;div class=&#034;base64javascript104018794569d15cdd5b1a14.42435063&#034; title=&#034;PHNjcmlwdD4gdmFyIG1lanNwYXRoPSdwbHVnaW5zLWRpc3QvbWVkaWFzL2xpYi9tZWpzL21lZGlhZWxlbWVudC1hbmQtcGxheWVyLm1pbi5qcz8xNzcyNzk1ODQwJyxtZWpzY3NzPSdwbHVnaW5zLWRpc3QvbWVkaWFzL2xpYi9tZWpzL21lZGlhZWxlbWVudHBsYXllci5taW4uY3NzPzE3NzI3OTU4NDAnOwp2YXIgbWVqc2xvYWRlcjsKKGZ1bmN0aW9uKCl7dmFyIGE9bWVqc2xvYWRlcjsidW5kZWZpbmVkIj09dHlwZW9mIGEmJihtZWpzbG9hZGVyPWE9e2dzOm51bGwscGx1Zzp7fSxjc3M6e30saW5pdDpudWxsLGM6MCxjc3Nsb2FkOm51bGx9KTthLmluaXR8fChhLmNzc2xvYWQ9ZnVuY3Rpb24oYyl7aWYoInVuZGVmaW5lZCI9PXR5cGVvZiBhLmNzc1tjXSl7YS5jc3NbY109ITA7dmFyIGI9ZG9jdW1lbnQuY3JlYXRlRWxlbWVudCgibGluayIpO2IuaHJlZj1jO2IucmVsPSJzdHlsZXNoZWV0IjtiLnR5cGU9InRleHQvY3NzIjtkb2N1bWVudC5nZXRFbGVtZW50c0J5VGFnTmFtZSgiaGVhZCIpWzBdLmFwcGVuZENoaWxkKGIpfX0sYS5pbml0PWZ1bmN0aW9uKCl7ITA9PT1hLmdzJiZmdW5jdGlvbihjKXtqUXVlcnkoImF1ZGlvLm1lanMsdmlkZW8ubWVqcyIpLm5vdCgiLmRvbmUsLm1lanNfX3BsYXllciIpLmVhY2goZnVuY3Rpb24oKXtmdW5jdGlvbiBiKCl7dmFyIGU9ITAsaDtmb3IoaCBpbiBkLmNzcylhLmNzc2xvYWQoZC5jc3NbaF0pO2Zvcih2YXIgZiBpbiBkLnBsdWdpbnMpInVuZGVmaW5lZCI9PQp0eXBlb2YgYS5wbHVnW2ZdPyhlPSExLGEucGx1Z1tmXT0hMSxqUXVlcnkuZ2V0U2NyaXB0KGQucGx1Z2luc1tmXSxmdW5jdGlvbigpe2EucGx1Z1tmXT0hMDtiKCl9KSk6MD09YS5wbHVnW2ZdJiYoZT0hMSk7ZSYmalF1ZXJ5KCIjIitjKS5tZWRpYWVsZW1lbnRwbGF5ZXIoalF1ZXJ5LmV4dGVuZChkLm9wdGlvbnMse3N1Y2Nlc3M6ZnVuY3Rpb24oYSxjKXtmdW5jdGlvbiBiKCl7dmFyIGI9alF1ZXJ5KGEpLmNsb3Nlc3QoIi5tZWpzX19pbm5lciIpO2EucGF1c2VkPyhiLmFkZENsYXNzKCJwYXVzaW5nIiksc2V0VGltZW91dChmdW5jdGlvbigpe2IuZmlsdGVyKCIucGF1c2luZyIpLnJlbW92ZUNsYXNzKCJwbGF5aW5nIikucmVtb3ZlQ2xhc3MoInBhdXNpbmciKS5hZGRDbGFzcygicGF1c2VkIil9LDEwMCkpOmIucmVtb3ZlQ2xhc3MoInBhdXNlZCIpLnJlbW92ZUNsYXNzKCJwYXVzaW5nIikuYWRkQ2xhc3MoInBsYXlpbmciKX1iKCk7YS5hZGRFdmVudExpc3RlbmVyKCJwbGF5IixiLCExKTsKYS5hZGRFdmVudExpc3RlbmVyKCJwbGF5aW5nIixiLCExKTthLmFkZEV2ZW50TGlzdGVuZXIoInBhdXNlIixiLCExKTthLmFkZEV2ZW50TGlzdGVuZXIoInBhdXNlZCIsYiwhMSk7Zy5hdHRyKCJhdXRvcGxheSIpJiZhLnBsYXkoKX19KSl9dmFyIGc9alF1ZXJ5KHRoaXMpLmFkZENsYXNzKCJkb25lIiksYzsoYz1nLmF0dHIoImlkIikpfHwoYz0ibWVqcy0iK2cuYXR0cigiZGF0YS1pZCIpKyItIithLmMrKyxnLmF0dHIoImlkIixjKSk7dmFyIGQ9e29wdGlvbnM6e30scGx1Z2luczp7fSxjc3M6W119LGUsaDtmb3IoZSBpbiBkKWlmKGg9Zy5hdHRyKCJkYXRhLW1lanMiK2UpKWRbZV09alF1ZXJ5LnBhcnNlSlNPTihoKTtiKCl9KX0oalF1ZXJ5KX0pO2EuZ3N8fCgidW5kZWZpbmVkIiE9PXR5cGVvZiBtZWpzY3NzJiZhLmNzc2xvYWQobWVqc2NzcyksYS5ncz1qUXVlcnkuZ2V0U2NyaXB0KG1lanNwYXRoLGZ1bmN0aW9uKCl7YS5ncz0hMDthLmluaXQoKTtqUXVlcnkoYS5pbml0KTtvbkFqYXhMb2FkKGEuaW5pdCl9KSl9KSgpOzwvc2NyaXB0Pg==&#034;&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;L&#224;, la retranscription.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;center&gt;&#171; Son acte de naissance porte ceci : &lt;br&gt;
n&#233; le 19 d&#233;cembre 1910 &#224; 19h45, &#224; Paris.&lt;br&gt;
De Camille Gabrielle Genet. De p&#232;re inconnu.&lt;br&gt;
Sauf ses livres, on ne sait rien de lui,&lt;br&gt;
non plus que la date de sa mort,&lt;br&gt;
qu'il suppose prochaine &#187;&lt;/center&gt;&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;OMBRE ET LUMI&#200;RE&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Je ne vois pas pourquoi je me passerai sous silence. Je suis encore celui qui me conna&#238;t le mieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le plus important, ce qui &#233;tait le plus important pour moi, je l'ai mis dans mes livres. Pas parce que je parle &#224; la premi&#232;re personne. Le &lt;i&gt;je&lt;/i&gt;, dans ce cas-l&#224;, n'est pas autre chose qu'un personnage un peu magnifi&#233;. Je suis plus proche de ce que j'ai &#233;crit, je suis plus vrai dans ce que j'ai &#233;crit, parce que, vraiment, je l'ai &#233;crit en prison, et j'&#233;tais persuad&#233; que je ne sortirai pas de prison. Pourquoi je ne suis jamais retourn&#233; en prison ? Je vais essayer de vous donner une explication qui vaut ce qu'elle vaut, je ne sais pas. J'ai l'impression que vers la trentaine, trente, trente-cinq ans, j'avais en quelque sorte &#233;puis&#233; le charme &#233;rotique des prisons. Des prisons pour hommes, bien s&#251;r. Et si j'ai toujours aim&#233; l'ombre, m&#234;me gosse, je l'ai aim&#233;e peut-&#234;tre jusqu'&#224; aller en prison. Je ne veux pas dire que j'ai commis mes vols &lt;i&gt;pour&lt;/i&gt; aller en prison. Bien s&#251;r, je les ai commis pour bouffer. Mais enfin, &#231;a me conduisait peut-&#234;tre intuitivement vers l'ombre, vers la prison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis, vers trente-cinq, trente-six ans, j'ai voulu voyager. J'ai eu envie d'aller vers l'Orient, bien avant vous autres. J'ai eu envie d'aller du c&#244;t&#233; du Kathmandu, par exemple. Arriv&#233; &#224; Istanbul, j'avais d&#233;j&#224; marre du voyage. Le voyage m'emmerdait. Je suis revenu en Gr&#232;ce. Et pour la premi&#232;re fois, j'ai vu quelque chose d'&#233;tonnant pour moi. L'ombre aussi, mais m&#234;l&#233;e &#224; la lumi&#232;re. Et les quatre ann&#233;es que j'ai pass&#233;es en Gr&#232;ce&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Extrait des notes de travail : &#171; Quand j'ai parl&#233; d'ombre et de lumi&#232;re (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ont &#233;t&#233; les quatre ann&#233;es les plus ensoleill&#233;es probablement de ma vie. M&#234;l&#233;es d'ombres. L'ombre, dans ce cas, si vous voulez, c'&#233;tait l'ombre des vents de vapeur, l'ombre des cin&#233;mas &#224; soldats, avec des soldats vraiment tr&#232;s en relief. J'ai aim&#233; la Gr&#232;ce aussi parce que c'est, avec les pays du monde arabe, le pays o&#249; la charge &#233;rotique est probablement la plus intense. Et c'est peut-&#234;tre pour &#231;a que je suis rest&#233; si longtemps. En tout cas, je n'avais plus envie d'aller en prison. J'ai aim&#233; la Gr&#232;ce pour une autre raison encore. Je vais vous dire. C'&#233;tait, et c'est le seul pays au monde o&#249; le peuple a pu v&#233;n&#233;rer, honorer ses dieux et se foutre d'eux. Ce que le peuple grec a fait &#224; l'&#233;gard de l'Olympe, jamais les Juifs n'auraient os&#233;, n'oseraient le faire encore pour Yahv&#233;. Aucun chr&#233;tien n'oserait le faire pour le crucifi&#233;. Aucun musulman pour Allah. Les Grecs ont su se moquer &#224; la fois d'eux-m&#234;mes et se moquer de leurs dieux. Je trouve &#231;a &#233;patant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand j'&#233;tais gosse, &#233;videmment, j'ai eu une enfance catholique. Mais le Dieu, Dieu enfin, c'&#233;tait surtout une image. C'&#233;tait le gars clou&#233; sur la croix, la jeune fille, Marie, devenant grosse avec une colombe. Tout &#231;a ne me paraissait pas tr&#232;s s&#233;rieux. J'avais quinze ans &#224; peu pr&#232;s, et j'ai eu une maladie. Donc, &#224; ce moment-l&#224;, Dieu n'&#233;tait pas s&#233;rieux, et ne comptait pas dans ma petite existence d'homme, de gamin, de un &#224; quinze ans. &#192; quinze ans, j'&#233;tais &#224; l'h&#244;pital, j'ai eu une maladie, peut-&#234;tre assez grave, pas grave, une maladie enfantine, en tous cas, &#224; l'assistance publique, &#224; l'h&#244;pital de l'assistance publique, et tous les jours, une infirmi&#232;re m'apportait un bonbon, et elle me disait : c'est le petit malade de la chambre &#224; c&#244;t&#233; qui te l'envoie. Puis j'ai &#233;t&#233; mieux, au bout de quinze jours, j'ai voulu voir et remercier aussi ce gars qui m'envoyait un bonbon. Et j'ai vu un gar&#231;on de seize ou dix-sept ans qui &#233;tait tellement beau que tout ce qui avait exist&#233; avant pour moi ne comptait plus. Dieu, la Vierge Marie, ou n'importe qui, tout &#231;a n'existait plus. Il &#233;tait Dieu. Et vous savez comment s'appelait ce gars, qui &#233;tait un gamin ? Il s'appelait Divers. Comme l'autre s'appelait &#171; Personne &#187;. Et de ce Divers, qui, s'il existe encore, doit avoir soixante-quatorze ou soixante-quinze ans, on a tir&#233; un tas de copies, qui ont &#233;t&#233; tous les amants que j'ai eus jusqu'il y a une dizaine d'ann&#233;es. Mais pas des copies d&#233;lav&#233;es, au contraire. Des copies quelque fois plus belles que l'original. Alors Dieu, quand on me parle de &#231;a, c'est tout de m&#234;me en Gr&#232;ce que je l'ai connu le mieux. En Gr&#232;ce, et comme je vous l'ai dit, dans des pays arabes.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;i&gt;Le Funambule&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Lu par un acteur&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : &#171; Certains dompteurs utilisent la violence. Tu peux essayer de dompter ton fil. M&#233;fie-toi. Le fil de fer, comme la panth&#232;re, et comme dit-on le peuple, aime le sang. Apprivoise-le plut&#244;t. La mort, la mort dont je te parle n'est pas celle qui suivra ta chute, mais celle qui pr&#233;c&#232;de ton apparition sur le fil. C'est avant de l'escalader que tu meurs. Celui qui dansera sera mort, d&#233;cid&#233; &#224; toutes les beaut&#233;s, capable de toutes. Quand tu appara&#238;tras, une p&#226;leur. Non, je ne parle pas de la peur, mais de son contraire, d'une audace invincible. Une p&#226;leur va te recouvrir. Malgr&#233; ton fard et tes paillettes, tu seras bl&#234;me. Ton &#226;me livide. C'est alors que ta pr&#233;cision sera parfaite. Plus rien ne te rattachant au sol, tu pourras danser sans tomber. Mais veille &#224; mourir avant d'appara&#238;tre et qu'un mort danse sur le fil. J'ajoute pourtant que tu dois risquer une mort physique, d&#233;finitive. La dramaturgie du cirque l'exige. Il est, avec la po&#233;sie, la guerre, la corrida, un des seuls jeux cruels qui subsistent. Le danger a sa raison. Il obligera tes muscles &#224; r&#233;ussir une parfaite exactitude. La moindre erreur causant ta chute, avec les infirmit&#233;s ou la mort, et cette exactitude sera la beaut&#233; de ta danse. Cela m'am&#232;ne &#224; dire qu'il faut aimer le cirque et m&#233;priser le monde. Une &#233;norme b&#234;te, remont&#233;e des &#233;poques diluviennes, se pose pesamment sur les villes. On entre. Et le monstre &#233;tait plein de merveilles m&#233;caniques et cruelles. Des &#233;cuy&#232;res, des augustes, des lions et leurs dompteurs, un prestidigitateur, un jongleur, des trap&#233;zistes allemands, un cheval qui parle et qui compte, et toi. Vous &#234;tes les r&#233;sidus d'un &#226;ge fabuleux. Vous revenez de tr&#232;s loin. Vos anc&#234;tres mangeaient du verre pil&#233;, du feu. Ils charmaient les serpents, les colombes. Ils jonglaient avec des &#339;ufs. Ils faisaient converser un conciliabule de chevaux. Ne quittez jamais ce ventre &#233;norme de toiles. Ce sont de vains, de maladroits conseils que je t'adresse. Personne ne saurait les suivre. Je ne voulais pas autre chose qu'&#233;crire &#224; propos de cet art un po&#232;me dont la chaleur montera &#224; tes joues. Il s'agissait de t'enflammer, non de t'enseigner.&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;ABDALLAH ET JEAN&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;J'ai connu Abdallah. Je l'ai amen&#233; en Gr&#232;ce. Il &#233;tait d&#233;serteur. Il &#233;tait demi-allemand, demi-alg&#233;rien, donc demi-fran&#231;ais, du m&#234;me coup, puisque son p&#232;re &#233;tait alg&#233;rien donc fran&#231;ais. Et il devait faire son service militaire pendant la guerre d'Alg&#233;rie. Et je l'ai fait d&#233;serter et on est venus en Gr&#232;ce, o&#249; il a appris &#224; danser sur le fil. Mais Abdallah fait parti de ma vie tellement intime, que je pr&#233;f&#232;re ne pas en parler devant la cam&#233;ra. Comme je pr&#233;f&#232;re ne pas parler non plus de Jean Decarnin qui est mort, lui, jeune communiste, &#224; l'&#226;ge de vingt et un ans, contre les Allemands. Et tous les deux sont morts. Abdallah s'est suicid&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Jean de Carnin a &#233;t&#233; tu&#233; par les Allemands. Ils m'ont donn&#233; l'exemple de deux morts diff&#233;rentes, mais &#233;galement h&#233;ro&#239;ques, et cela, je conserve tout &#231;a pour moi, je ne veux pas en parler plus.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;GIACOMETTI&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Antoine Bourseiller : &lt;i&gt;Est-ce que vous pouvez parler de Giacometti &lt;/i&gt; ?&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; Jean Genet : Ah oui ! Parce que j'ai encore dans les fesses la paille de la chaise de cuisine sur laquelle il m'a fait asseoir pendant quarante et quelques jours pour faire mon portrait. Il ne me permettait ni de bouger ni de fumer. Un peu de tourner la t&#234;te. Mais alors, une conversation, de sa part, tellement belle&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;i&gt;Voix de Giacometti &lt;/i&gt; : Quand je ne travaille pas, je crois que je sais quoi faire, et m&#234;me j'ai l'impression de voir ma t&#234;te devant moi comme si elle &#233;tait faite. Mais d&#232;s que je commence, tout change et on se perd. Ce qui m'int&#233;resse le plus, c'est la t&#234;te. Enfin, toute la t&#234;te m'int&#233;resse, mais je crois maintenant qu'il faudrait maintenant arriver &#224; construire le plus pr&#233;cis&#233;ment possible l'&#339;il. L'&#339;il a cela de particulier qu'il est fait d'une mati&#232;re tout &#224; fait autre que le reste du visage ; si tu veux, toutes tes formes sont plus ou moins floues, sont tr&#232;s floues m&#234;me. Par contre l'&#339;il est bel et bien comme un objet tr&#232;s pr&#233;cis, comme un objet d'optique, presque. Mais le curieux c'est que si tu fais l'&#339;il pr&#233;cis, tu risques d'abolir pr&#233;cis&#233;ment ce que tu cherches, c'est-&#224;-dire le regard. Il y a tr&#232;s peu d'yeux o&#249; le regard existe. Et le plus comique, c'est que dans les sculptures sauvages, ou plut&#244;t exotiques, je ne sais pas si c'est un sculpteur d'Afrique ou d'Oc&#233;anie, en tous cas, il y a une t&#234;te avec des yeux faits de coquillages qui est incroyablement vivante. Elle est en bois. Elle est tr&#232;s transform&#233;e, ou en tous cas interpr&#233;t&#233;, les yeux, ce sont deux coquillages, et elle a l'air presque d'une t&#234;te avec un cr&#226;ne r&#233;el sur lequel on aurait ajout&#233; deux coquillages qui font les yeux. Il n'y a pas de doute que c'est compl&#232;tement exclu de faire une t&#234;te rigoureusement telle qu'on la voit. Ou en tous cas c'est exclu pour nous. Je crois que aujourd'hui et depuis la fin du XIXe si&#232;cle, exactement, il est tout &#224; fait impossible de faire les chose d'apr&#232;s nature et qu'elle puisse finir. Il ne peut pas y avoir de fin possible, parce que au fur et &#224; mesure que tu t'approches de ce que tu vois, tu en vois davantage. Donc ta t&#234;te recule, &#224; mesure que je m'approche, elle recule. Donc La distance entre ce que je veux faire et ce que je fais reste au fond, au moins permanente, et probablement elle augmenterait. En principe, si tu posais pendant mille ans, je suis persuad&#233; d'avance que dans mille ans, je dirai : tout est faux, mais je m'approche un petit peu.&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;i&gt;L'Atelier d'Alberto Giacometti&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Lu par un acteur&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : Il parle d'une fa&#231;on rocailleuse. Il semble choisir par go&#251;t les intonations et les mots les proches de la conversation quotidienne. Comme un tonnelier. &lt;br&gt;
&lt;br /&gt;&#8212; Lui : Vous les avez vus en pl&#226;tre ? Vous vous les rappelez, en pl&#226;tre ? &lt;br&gt;
&lt;br /&gt;&#8212; Moi Oui. &lt;br&gt;
&lt;br /&gt;&#8212; Lui : Vous croyez qu'elle perdent, d'&#234;tre en bronze ? &lt;br&gt;
&lt;br /&gt;&#8212; Moi : Non, pas du tout. &lt;br&gt;
&lt;br /&gt;&#8212; Lui : Vous croyez qu'elles gagnent ? &lt;br&gt;
J'h&#233;site &#224; prononcer ici la phrase qui dira le mieux mon sentiment. &lt;br&gt;
&lt;br /&gt;&#8212; Moi : Vous allez encore vous foutre de moi, mais j'ai une dr&#244;le d'impression. Je ne dirais pas qu'elles y gagnent, mais que c'est le bronze qui a gagn&#233;. Pour la premi&#232;re fois de sa vie, le bronze vient de gagner. C'est tune victoire du bronze, sur lui-m&#234;me, peut-&#234;tre. &lt;br&gt;
&lt;br /&gt;&#8212; Lui : Il faudrait que ce soit &#231;a !&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; propos du bronze. Lors d'un d&#238;ner un de ses amis par taquinerie sans doute &#8211; qui &#233;tait-ce ? &#8211;, lui dit : &#171; Franchement, est-ce qu'une cervelle normalement constitu&#233; pourrait vivre dans une t&#234;te aussi plate ? &#187; Giacometti savait qu'une cervelle ne pouvait pas vivre dans un cr&#226;ne en bronze, e&#251;t-il les mensurations exactes de Monsieur Ren&#233; Coty. Et puisque la t&#234;te sera en bronze, et afin qu'elle vive, et que vive le bronze, il faut donc&#8230; c'est clair, n'est-ce pas&#8230;&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Jean Genet : Bien s&#251;r que je me souviens d'Alberto.
&lt;br /&gt;&#8212; Antoine Bourseiller : &lt;i&gt;C'est un des homme vous avez le plus admir&#233;&#8230;&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&#8212; J. G. : Le seul.
&lt;br /&gt;&#8212; A. B. : Le seul ?
&lt;br /&gt;&#8212; J. G. : Oui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si vous voulez, je suis reconnaissant &#224; la Gr&#232;ce, parce qu'elle m'a appris deux choses que je ne savais pas. C'est le sourire et l'incr&#233;dulit&#233;. Alberto m'a appris la sensibilit&#233; devant la poussi&#232;re, des choses comme &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai &#233;voqu&#233; tout &#224; l'heure le pays o&#249; j'ai le mieux respir&#233;, c'est la Gr&#232;ce. Je vous ai parl&#233; deux jeunes gens que j'ai le plus aim&#233;s. Abdallah, et Decarnin. Je vous ai parl&#233; de l'homme que j'ai le plus admir&#233;. C'est Giacometti. Ma vie s'ach&#232;ve &#224; peu pr&#232;s, j'ai soixante et onze ans, et vous avez devant vous ce qui reste de tout &#231;a, de mon histoire et de ma g&#233;ographie. Rien de plus. Ce n'&#233;tait pas grand chose.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;i&gt;Journal du Voleur&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Lu par un acteur&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : Je suis n&#233; &#224; Paris le 19 d&#233;cembre 1910. Pupille de l'assistance publique, il me fut impossible de conna&#238;tre autre chose de mon &#233;tat civil. Quand j'eus 21 ans, j'obtins un acte de naissance. Ma m&#232;re s'appelait Gabrielle Genet. Mon p&#232;re reste inconnu. Je fus &#233;lev&#233; dans le Morvan par des paysans. Quand je rencontre dans la lande et singuli&#232;rement aux cr&#233;puscules, au retour de ma visite des ruines de Tifauge o&#249; v&#233;cut Gilles de Raie, des fleurs de gen&#234;t, j'&#233;prouve &#224; leur &#233;gard une sympathie profonde. Je les consid&#232;re gravement avec tendresse. Mon trouble semble commander par toute la nature. Je suis seul au monde et je ne suis pas s&#251;r de n'&#234;tre pas le roi, peut-&#234;tre la f&#233;e de ses fleurs. Elles me rendent au passage un hommage, s'inclinent sans s'incliner mais me reconnaissent. Elles savent que je suis leur repr&#233;sentant vivant, mobile, agile, vainqueur du vent. Elles sont mon embl&#232;me naturel. Mais j'ai des racines, par elles, dans ce sol de France, nourri des eaux en poudre des enfants, des adolescents enfil&#233;s, massacr&#233;s, br&#251;l&#233;s par Gilles de Raie. &lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;RIMBAUD&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&#171; Oh, que ma quille &#233;clate, oh, que j'aille &#224; la mer. &#187; Ce qu'il y a, en effet, d'&#233;tonnant, c'est que... &#171; Oh, que ma quille &#233;clate &#187;, c'est le bateau qui dit &#231;a, le bateau ivre. Et en argot, la quille, c'est la jambe. Et quand il avait 17 ans, Rimbaud dit, &#034;Oh, que ma quille &#233;clate, oh que ma jambe&#8230; &#187; Et on lui coupe la jambe &#224; l'&#226;ge de 37 ans, au bord de la mer, &#224; Marseille. C'est tout ce que je voulais dire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est qu'il y a, il semble, je ne peux pas le d&#233;montrer, mais il semble qu'il y a chez tout homme, tout homme, comme &#224; un moment donn&#233;, quelque chose qui ressemble &#224; un don proph&#233;tique sur soi, que lui-m&#234;me ne voit pas. Je suis persuad&#233; que Rimbaud a voulu dire et a dit qu'on lui couperait la jambe. Je suis persuad&#233; qu'il a voulu son silence. Je suis persuad&#233;, pour rester dans le domaine des po&#232;tes, que Racine a voulu son silence. Je suis persuad&#233; que Shakespeare a voulu l'anonymat, en d&#233;finitive, et Hom&#232;re aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, qu'est-ce qui agit chez chaque homme, et que chaque homme peut, &#224; un moment donn&#233;, ou &#224; un autre, d&#233;voiler, peut-&#234;tre d&#233;busquer ? &#199;a, je ne sais pas, peut-&#234;tre rien.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;LE TEMPS, CHOSE SACR&#201;E&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Une chose est sacr&#233;e pour moi. J'emploie bien le mot &lt;i&gt;sacr&#233;&lt;/i&gt;. C'est le temps. L'espace ne compte pas. Un espace peut se r&#233;duire ou s'augmenter &#233;norm&#233;ment, &#231;a n'est pas beaucoup d'importance. Mais le temps, j'ai eu l'impression, et je l'ai encore, j'ai eu l'impression qu'un certain temps de vie, &#224; mon sens, m'&#233;tait donn&#233;. Donn&#233; par qui ? Je ne sais pas. &#201;videmment. Mais il semble donner par un Dieu. Mais, de toute fa&#231;on, n'imaginez pas un Dieu, m&#234;me s'il ne s'agit pas d'un Dieu qui danse, n'imaginez pas un Dieu moralisateur comme vous l'&#234;tes, et avec un visage de t&#233;n&#232;bres, comme vous le savez. C'est pas &#231;a. C'est un Dieu assez souriant pour me guider et pour me faire gagner aux &#233;checs, par exemple. Et puis enfin, c'est un peu ce que je vous disais hier. C'est un Dieu que j'invente, comme on invente des r&#232;gles. Je me r&#233;f&#232;re &#224; lui, c'est une affaire entendue. Mais... Je me r&#233;f&#232;re &#224; lui et je l'invente. Voil&#224; tout ce que je peux vous dire. Mais il ne danse pas comme celui auquel voudrait croire Nietzsche. Il ne danse pas, mais il s'amuse. En tout cas, il s'amuse avec moi. Il ne me quitte pas une seconde&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Extrait des notes de travail : &#171; Je vous ai dit, il y a deux jours, que Dieu (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'homme le plus anonyme a le m&#234;me temps. Ou un temps moindre, ou un temps plus grand, peu importe. Mais ce temps-l&#224;, il est sacr&#233;. Non seulement je ne dois pas y toucher &#8212; d'autres peuvent y toucher, me supprimer, me tuer, mais pas moi &#8212; mais pendant ce temps, pendant&#8230; maintenant soixante dix ans, il a fallu que je travaille ce temps. Il ne fallait pas que je le laisse en jach&#232;re, en quelque sorte, que je le laisse comme &#231;a. Il fallait presque le travailler au feu. Et presque nuit et jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et dans mon cas, &#233;videmment, en blaguant, on peut dire que j'ai eu comme pr&#233;occupation de transformer ce temps en volume. En plusieurs volumes&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Extrait des notes de travail : &#171; Dire que je l'ai bien travaill&#233; [le temps] (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il n'en restera rien du tout. Le jour o&#249; je mourrai, o&#249; je serai volatilis&#233;, il ne restera rien du tout, puisque je ne serai plus l&#224;. Donc volume, pas volume, tout &#231;a, c'est de la blague. La post&#233;rit&#233;, &#231;a n'a de sens que pour la post&#233;rit&#233;. Mais &#231;a n'en a pas pour nous.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;LES PANTH&#200;RES NOIRES&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;J'aurais aim&#233; vous parler des Panth&#232;res Noirs, qui ont &#233;t&#233;, pas seulement un ph&#233;nom&#232;ne, mais qui ont &#233;t&#233; un &#233;v&#233;nement &#224; la fois politique et po&#233;tique tr&#232;s important aux &#201;tats-Unis. Il faut penser &#224; ces pauvres blancs qui &#233;taient dans un m&#233;tro ou dans un ascenseur avec des barbus et des chevelus, des hommes et des femmes qui avaient des cheveux verticaux, des barbes horizontales, des barbes et des cheveux agressifs comme des tire-bouchons, et qui grattaient les blancs, qui avaient envie de s'en aller et qui ne pouvaient pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un jour, je devais aller parler dans une universit&#233; am&#233;ricaine &#224; 80 kilom&#232;tres de New York, qui s'appelle Stonebrook, je crois. Et l'universit&#233; est dans une for&#234;t, un tr&#232;s joli coin, et je dis, on partait en voiture, il y avait trois ou quatre voitures contenant les Panth&#232;res et moi, &#233;videmment. Et je dis &#224; David, tu viens avec nous, et David me r&#233;pond : &#171; En rien &#187;. Mais enfin, il a fait quand m&#234;me cette r&#233;ponse : &#171; Non, il y a encore trop d'arbres. &#187; Et c'est une r&#233;ponse que seul un noir am&#233;ricain pouvait faire. Pour lui, un arbre, c'&#233;tait d'abord une plante &#224; la branche de qui on pendant autrefois des n&#232;gres. Et ce qui me reste des noirs, si l'Am&#233;rique m'int&#233;resse un petit peu, c'est parce que les noirs sont comme les caract&#232;res noirs sur une page blanche. Eux, ils sont les caract&#232;res noirs sur les blancs p&#226;les d'Am&#233;rique.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;LES PALESTINIENS&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Dans une r&#233;gion qui se trouve &#224; environ 40 kilom&#232;tres de d'Aman, presque sur le Jourdain, il y avait une bataille entre les feddayin palestiniens et les Jordaniens, les troupes du roi Hussein. Un cin&#233;aste avait demand&#233; l'authorisation &#8211; un cin&#233;aste fran&#231;ais &#8211;, avait demand&#233; l'authorisation &#224; Arafat, ou &#224; un de ses copains, de filmer la bagarre, lui-m&#234;me &#233;tant dans la bagarre. C'est-&#224;-dire tr&#232;s pr&#232;s des lieux de combat. Et on n'a pas voulu. Les responsables militaires n'ont pas voulu. Le cin&#233;aste a cru peut-&#234;tre que les responsables militaires prenaient soin de sa vie. Ils voulaient la prot&#233;ger. Pas de tout. Il s'agissait d'autre chose, &#224; mon avis. Les responsables palestiniens savaient les dangers de la cam&#233;ra, l'esp&#232;ce de s&#233;duction que repr&#233;sente la cam&#233;ra pour n'importe quel narcissisme. Et que des combattants, sachant qu'ils sont film&#233;s, combattraient mal. Ils combattraient moins bien. Ils risqueraient de pr&#233;f&#233;rer leur narcissisme &#224; l'instinct de survie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voyez comme les feddayin sont beaux. Certainement leur r&#233;volte me satisfait. Celle des Panth&#232;res Noirs aussi. Mais je ne suis pas s&#251;r d'avoir pu rester si longtemps avec eux si leur physique avait eu moins d'attrait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il semble que les militants d'une m&#234;me cause ne sont que des cervelles plus ou moins pensantes, corps et visage &#233;tant ailleurs. Il n'est pas s&#251;r que je puisse faire l'amour avec un militant. Il n'est pas s&#251;r que je puisse faire mienne la cause d'un corps ou d'un visage sans charme. Et le charme n'est pas dans la beaut&#233;, mais dans une fa&#231;on d'&#234;tre que je n'ai pas le temps ni les moyens peut-&#234;tre, d'ailleurs, de vous d&#233;crire. Mais il y a des corps et des visages qui se font la guerre, qui ne s'accordent pas entre eux, qui ne s'accommoderont jamais entre eux. De cela, on ne parle pas&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Extrait des notes de travail : &#171; Des groupes d'hommes, jeunes, pas de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Sans &#234;tre amoureux d'eux, j'ai, comme j'ai dit, choisi ces mod&#232;les.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;i&gt;Miracle de la Rose&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Lu par un acteur.&#034; id=&#034;nh2-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#8212; Les premiers directeurs de Mettray avaient d&#251; comprendre la magnificence d'un tel jardin qu'&#233;tait la cour de la colonie p&#233;nitentiaire quand on la pavoisait aux couleurs nationales. Car depuis tr&#232;s longtemps, l'on prenait pr&#233;texte de n'importe quel f&#234;te pour clouer des drapeaux dans les arbres, contre les murs, dans les rosiers et les glycines. L'andr&#233;nople, l'&#233;tamine enflammait les marronniers. Au vert &#233;clatant des premi&#232;res branches se m&#234;laient du rouge, du bleu et surtout du blanc. Car la colonie n'oubliait pas que ses fondateurs &#233;taient des nobles et que les membres bienfaiteurs dont les noms sont encore inscrits sur les murs de la chapelle &#233;taient Sa Majest&#233; le Roi, Sa Majest&#233; la Reine, leurs Altesses royales les Princes de France, la cour royale de Rouen, la cour royale de Nancy. Enfin, une liste de cinq ou six cents noms fleurs de lys&#233;, &#233;crits en toutes lettres. Sous les arbres du grand carr&#233;, sans para&#238;tre se soucier d'une apoth&#233;ose parmi les branches, un peuple de jeunes et beaux bandeurs au corps violent, aux yeux f&#233;roces, aux amours de haine, faisant gicler entre leurs dents blanches des injures abominables, avait l'&#226;me mouill&#233;e par une tendre ros&#233;e. &lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;METTRAY&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Une des finesses des inventeurs de la colonie de Mettray, c'est d'avoir su ne pas mettre de muraille&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Extrait des notes de travail : &#171; Alors que s'est-il pass&#233; ? J'ai pass&#233; une (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Et encore maintenant, il n'existe pas de muraille. Quand nous &#233;tions &#224; Mettray, il n'y avait, et c'&#233;tait beaucoup plus convaincant, il n'y avait que des haies de lauriers et des bandes de fleurs, d'&#339;illets et de pens&#233;es. Et il est beaucoup plus difficile de s'&#233;vader quand il s'agit simplement de traverser un parterre de fleurs que de traverser une muraille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc, d'une certaine fa&#231;on, les inventeurs de Mettray n'&#233;taient pas compl&#232;tement sots non plus. Ils avaient invent&#233; cette po&#233;sie, ils nous avaient terroris&#233;s avec des pens&#233;es, des oeillets, des lauriers, etc.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;i&gt;Miracle de la Rose&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;lu par un acteur.&#034; id=&#034;nh2-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#8212; Le long des murs, espac&#233;s de deux m&#232;tres, de place en place, sont dress&#233;s des billots de ma&#231;onnerie dont le sommet est arrondi comme la bite des bateaux et des quais, o&#249; le puni s'assied, cinq minutes d'heure en heure. Un pr&#233;vot, qui est un d&#233;tenu puni, mais costaud, surveille et commande la ronde. Dans un coin, derri&#232;re une petite cage de traillage, un gaffe lit son journal. Au centre du cercle, il y a la tinette, o&#249; l'on va chier. C'est un r&#233;cipient haut d'un m&#232;tre, en forme de c&#244;ne tronqu&#233;e. Ses flancs sont munis de deux oreilles sur lesquelles on pose les pieds, apr&#232;s s'&#234;tre assis sur le sommet, o&#249; un tr&#232;s court dossier, pareil &#224; celui d'une selle arabe, donne &#224; celui qui d&#233;boure la majest&#233; d'un roi barbare sur un tr&#244;ne de m&#233;tal. Les d&#233;tenus, qui ont tant envie, l&#232;vent la main sans rien dire. Le pr&#233;vot fait un signe et le puni sort du rang en d&#233;boutonnant son pantalon, qui tient sans ceinture. Assis au sommet du c&#244;ne, ses pieds pos&#233;s sur les oreilles de la tinette, sous lui, ses couilles pendent. Sans peut-&#234;tre l'apercevoir, les punis continuent leur ronde silencieuse, et l'on entend la merde tomber dans l'urine qui gicle, jusqu'&#224; ses fesses nues. Il pisse et descend. L'odeur monte.&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Vous avez vu Mettray. Vous l'avez film&#233;, vous l'avez photographi&#233;, vous l'avez explor&#233;, vous avez vu ce que c'&#233;tait. Vous avez vu un certain nombre d'&#233;motions. Moi aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les gens qui ont organis&#233;, c'est-&#224;-dire le Baron Demetz et ses h&#233;ritiers, ont gagn&#233; des fortunes &#233;normes&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Extrait des notes de travail : &#171; Si quatre de mes ann&#233;es de Gr&#232;ce furent (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Donc, nous savions que tout &#231;a, c'&#233;tait le r&#233;sultat d'une escroquerie qui &#233;tait faite au-dessus de nous, qui d&#233;passait de loin les vols que nous avions pu faire. Et nous savions que les m&#233;tiers qu'on nous enseignait &#233;taient de faux m&#233;tiers. Mettray, qui &#233;tait un bagne d'enfants, a chang&#233; de nom plusieurs fois en trois ans. J'&#233;tais l&#224; trois ans. &#199;a a &#233;t&#233; d'abord &lt;i&gt;la colonie p&#233;nitentiaire de Mettray,&lt;/i&gt; ensuite une &lt;i&gt;Maison de redressement&lt;/i&gt;, ensuite &lt;i&gt;Maison d'&#233;ducation surveill&#233;e.&lt;/i&gt; Ensuite... J'ai un peu oubli&#233; toutes les appellations, mais elles &#233;taient toutes de plus en plus gentilles. Et nous n'avons jamais &#233;t&#233; condamn&#233;s par les juges. Nous &#233;tions, soit pour vol, soit pour une petite d&#233;linquance &#224; la mesure des enfants, &#224; la mesure de la taille des enfants, une toute petite d&#233;linquance. Nous &#233;tions acquitt&#233;s, comme ayant agi sans discernement, et confi&#233;s &#224; la colonie p&#233;nitentiaire de Mettray. Mais &#231;a restait un bagne, le bagne que c'&#233;tait.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;LES JUGES&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Il semble que les juges n'aient pas fait cette r&#233;flexion : c'est qu'un gosse qui va en prison, il y retourne parce qu'il se dit, apr&#232;s tout&#8230; Tant qu'il n'a pas connu la prison, il en a peur. Quand il y retourne, il se dit, ce n'est pas grave, je peux y retourner. On a bien moins peur de la prison quand on l'a connue que quand on ne l'a pas connue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, qu'est-ce que vous voulez faire, ou qu'est-ce que veulent faire les gens du gouvernement, quand ils veulent &lt;i&gt;r&#233;ins&#233;rer&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Extrait des notes de travail : &#171; D&#233;j&#224; on parlait beaucoup de r&#233;insertion : (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, c'est toujours leur mot, des petits d&#233;linquants dans la soci&#233;t&#233;. Ils veulent les ch&#226;trer de quoi ? de quelle po&#233;sie qui &#233;tait en eux, justement ? S'ils ont fait des vols, petits ou grands, des larces, petits ou grands, des fugues, des vagabonds d'&#226;ge, tout ce qu'on fait quand on a 15 ans et qu'on en prend pour trois mois ou six mois, c'est que la soci&#233;t&#233; ne vous convient pas. Alors, si on veut les r&#233;ins&#233;rer, on ne commet pas quelque chose comme un outrage ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je dirais que maintenant, les honn&#234;tes gens vont en prison. C'est-&#224;-dire des jeunes ou des hommes qui se trouvent dans une situation &#224; laquelle ils ne s'attendaient pas, pour laquelle ils n'&#233;taient pas pr&#233;par&#233;s et qu'ils les d&#233;sorientent un moment, ceux qui commettent des vols parce qu'ils ont faim, parce qu'ils veulent une moto ou des choses comme &#231;a. Ces gens-l&#224; ne voulaient pas fuir la soci&#233;t&#233;, ils voulaient s'y int&#233;grer. Mais les vrais prisonniers, j'ai presque envie de vous citer le vers de Baudelaire, &#171; Mais les vrais voyageurs sont ceux-l&#224; seuls qui partent pour partir &#187; &#8212; les vrais prisonniers sont ceux-l&#224; seuls qui vont en prison *parce qu'ils l'aiment*&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ces mots sont ajout&#233;s dans la version publi&#233;e. Extrait des notes de travail (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, parce qu'ils d&#233;testent cette soci&#233;t&#233;, en tout cas parce que &#231;a les s'emmerdent. Et ceux-l&#224; ne suicident pas, je crois, que les seuls gens qui se suicident, c'est les gens qui n'ont jamais aim&#233; la prison. Mais je vous assure, il y a des gens, et j'&#233;tais un de ceux-l&#224;, qui ont aim&#233; la prison. Et probablement parce qu'on ne pouvait que d&#233;tester le monde social tel qu'il &#233;tait, tel qu'il est maintenant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les enfants que nous &#233;tions &#224; Mettray avaient d&#233;j&#224; refus&#233; la morale habituelle, la morale sociale de votre soci&#233;t&#233;, parce que d&#232;s notre arriv&#233;e &#224; Mettray, nous acceptions tr&#232;s volontiers cette morale m&#233;di&#233;vale qui fait que le vassal ob&#233;it au suzerain, donc une hi&#233;rarchie tr&#232;s tr&#232;s nette et bas&#233;e sur la force, sur l'honneur, sur ce que nous appelions l'honneur, ce qu'on appelle encore l'honneur, et sur la parole donn&#233;e qui &#233;tait tr&#232;s importante, tandis que maintenant tout repose sur l'&#233;crit au contraire, sur le contrat sign&#233;, dat&#233; devant notaire, devant les solicats, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous savez que souvent, dans un &#339;uf normal, il y en a un autre, plus petit. Dans cette colonie pour enfants de 8 &#224; 21 ans, il y avait une population pauvre d'environ trois cent colons, petits d&#233;linquants, et ce qu'on appelait un coll&#232;ge de r&#233;pression de quinze ou vingt gamins, des fils de riches qui &#233;taient nomm&#233;s insubordonn&#233;s. Eux ne travaillaient pas, on leur enseignait une discipline militaire afin de faire des officiers de marine ou de l&#233;gion. a colonie p&#233;nitentiaire de Mettray est une entit&#233; si riche, si singuli&#232;re, ayant avec ses champs, ses bois, avec son cimeti&#232;re, ayant son histoire et sa l&#233;gende, j'ose &#224; peine y parler de moi. Mais quand j'y &#233;tais enferm&#233;, bois, cerf, parc, rivi&#232;re, chant, pr&#232;s et dans l'&#233;glise, cimeti&#232;re, tout &#233;tait mien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paradoxalement, dans l'enfer que vous avez pu photographier, que vous avez pu voir vous-m&#234;me, j'ai &#233;t&#233; heureux. J'y ai connu cette morale f&#233;odale qui r&#233;git encore les prisonniers dans les bagnes d'enfants, dans les bagnes d'enfants encore existants en France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand j'ai perdu quelque chose, c'est quand j'ai &#233;crit et que j'ai tir&#233; des b&#233;n&#233;fices p&#233;cuniaires de ce que j'avais &#233;crit. J'ai perdu certainement une fra&#238;cheur. Ce qui m'a donn&#233; un peu de, si j'en ai eu, un peu justement de fra&#238;cheur, c'est l'ins&#233;curit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#201;CRIRE&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Je hasarde une explication. &#201;crire, c'est le dernier recours qu'on a quand on a trahi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a encore autre chose que je voudrais vous dire. J'ai su tr&#232;s vite, d&#232;s l'&#226;ge de 14, 15 ans &#224; peu pr&#232;s, que je ne pourrais &#234;tre que vagabond ou voleur. Un mauvais voleur, bien s&#251;r. Ma seule r&#233;ussite dans le monde social &#233;tait pour &#234;tre de cet ordre, si vous voulez, contr&#244;leur d'autobus ou &#234;tre boucher ou une chose comme &#231;a&#8230;. Comme cette sorte de r&#233;ussite me faisait horreur, je crois que je me suis entra&#238;n&#233; tr&#232;s jeune &#224; avoir des &#233;motions telles qu'elles ne pourraient me mener que vers l'&#233;criture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si &#233;crire veut dire &#233;prouver des &#233;motions ou des sentiments si forts que toute votre vie sera d&#233;cid&#233;e par eux, s'ils sont si forts que seule leur description, leur &#233;vocation ou leur analyse pourra r&#233;ellement vous en rendre compte, alors oui, c'est &#224; Mettray &#224; quinze ans que j'ai commenc&#233; d'&#233;crire&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Extrait des notes de travail : &#171; C'est ici que j'ai lu Ronsard et Nerval. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;crire, c'est peut-&#234;tre ce qui vous reste quand on est chass&#233; du domaine de la parole donn&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Extrait des notes de travail : &#171; Quand j'ai parl&#233; d'ombre et de lumi&#232;re m&#234;l&#233;es en Gr&#232;ce, je ne pensais pas, bien entendu &#224; la lumi&#232;re du soleil, et m&#234;me pas aux vapeurs laiteuses des bains turques. &#201;voquant la Gr&#232;ce antique encore actuelle, je ne songeais pas seulement &#224; Dionysos oppos&#233; &#224; l'&#233;clat, &#224; l'harmonie d'Apollon, mais encore plus &#233;loign&#233; d'eux, au serpent Python qui avait son sanctuaire Delphes, et qui n'a pas cess&#233; d'y pourrir, empuantant Dionysos, Apollon, les Wali, turc, le roi Constantin, les Colonels et les soleils qui les suivent. Ombre et soleil m&#234;l&#233;s ici encore : les K&#244;r&#233;s, v&#234;tues de plis jusqu'aux orteils, les Kouros tous nus, d'un marbre lisse comme les cuisses de Platini. L'ombre de lumi&#232;re m&#234;l&#233;e, enfin, vous savez tout &#231;a mieux que moi : les cycles de Myc&#232;nes, Clitemnestre, les cycles th&#233;bains, mais vous savez tout &#231;a&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Lu par un acteur&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Lu par un acteur&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Lu par un acteur&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Extrait des notes de travail : &#171; Je vous ai dit, il y a deux jours, que Dieu ne tenait aucune place dans ma vie. La v&#233;rit&#233; est peut-&#234;tre diff&#233;rente : si je ne crois pas en Dieu, j'agis tout le temps, comme si j'&#233;tais agis par lui, et qu'il ait tout le temps, jour et nuit, un regard sur moi. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Extrait des notes de travail : &#171; Dire que je l'ai bien travaill&#233; [le temps] pendant plus de 70 ans, je ne suis pas s&#251;r, mais je n'ai pas eu un moment de r&#233;pit. Le r&#233;sultat n'est s&#251;rement pas tr&#232;s beau, mais tout ce que je suis, et en ce moment devant vous aussi, tout est encore en chantier, sur le chantier. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Extrait des notes de travail : &#171; Des groupes d'hommes, jeunes, pas de femmes, des r&#234;ves de victoire, de revanches, de vengeances, la pr&#233;sence parmi nous des armes, des munitions, des grenades &#224; la ceinture&#8230; Comment n'y aurait-il pas eu en ce lieu, une sensualit&#233;, un pouvoir &#233;rotique. Chaque endroit &#233;tait un recoin. M&#234;me le jour, la nuit &#233;tait partout. Je sais qu'on ne parle jamais de la r&#233;pulsion, ni du d&#233;sir, sensuel, de la plaisance physique ou du d&#233;go&#251;t qu'on &#233;prouve dans une communaut&#233; d'id&#233;es. On le cache. &#199;a existe. Les Palestiniens rayonnaient. Les Panth&#232;res aussi. Et les colons de Mettray. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Lu par un acteur.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Extrait des notes de travail : &#171; Alors que s'est-il pass&#233; ? J'ai pass&#233; une partie de ma jeunesse en maison de correction, en prison, &#224; l'arm&#233;e, quatre ans en Gr&#232;ce, dans les pays arabes, le hasard seul m'a-t-il conduit aux endroits o&#249; je serai heureux &#224; cause de l'absence de femmes, ou bien une pouss&#233;e venant de moi me guider l&#224; ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;lu par un acteur.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Extrait des notes de travail : &#171; Si quatre de mes ann&#233;es de Gr&#232;ce furent ensoleill&#233;es, celles de Mettray furent nocturnes. Mais qu'on ne se m&#233;prenne pas : le crime du Baron de Metz (sic) et de ses successeurs reste aussi grand. Pour mieux exploiter les 220 ha, ils avaient des enfants de huit &#224; 21 ans, qui travaillaient avant le lever du soleil, c'est-&#224;-dire encore dans la nuit jusqu'&#224; la nuit tombante. C'est pour &#231;a aussi que ma vie ici fut nocturne, le jour &#233;tant au travail des champs. La vie que j'y ai subie, et tous les autres colons depuis 1840, jusqu'&#224; maintenant, &#233;tait une vie d'esclave. Notre torture &#233;tait quotidienne, mais aucune vie n'est tellement &#233;cras&#233;e et qu'elle ne se fouaille afin de laisser pousser un bonheur interstitielle. Et cette vie cultiv&#233;e dans les interstice est d'autant plus ch&#233;rie qu'elle &#233;tait d&#233;rob&#233;e &#224; nos tortionnaires. Je nomme tortionnaires non seulement les magistrats, mais les responsable des bagnes d'enfants : Mettray, Aniane, Saint-Maurice, Belle-&#206;le, certains bagnes ont disparus, d'autres forment toujours cet archipel, ailleurs nomm&#233; Goulag, qui est entretenu et cach&#233; dans la campagne fran&#231;aise. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Extrait des notes de travail : &#171; D&#233;j&#224; on parlait beaucoup de r&#233;insertion : mais dans quel monde ? Dans quelle soci&#233;t&#233; ? Avec quelle morale ? En volant, nous avions voulu obscur&#233;ment &#233;chapper &#224; cette morale. En correction, en taule, &#224; l'arm&#233;e, nous acceptions, sans doute, parce que nous le voulions, une morale f&#233;odale de l'honneur, de la parole donn&#233;e, du respect de vassal &#224; suzerain, et il nous faudrait admettre la morale de l'&#233;crit, du contrat sign&#233;, paraph&#233;, enregistr&#233; par le syndicat. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ces mots sont ajout&#233;s dans la version publi&#233;e. Extrait des notes de travail : &#171; Aujourd'hui, quand ma vie est achev&#233;e, je peux dire avec plus de force que j'ai aim&#233; la prison. On y est comme entre les cuisses d'une femme, peut-&#234;tre dans son ventre. Et l'int&#233;rieur est plein d'une vie tr&#232;s subtile qui va de la toile d'araign&#233;e tendue dans un coin de la cellule, jusqu'au mitard. Ou la tentative d'&#233;vasion, ou l'&#233;vasion, qui sont aussi des composantes de la vie du prisonnier ? Cela ou l'&#233;criture. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Extrait des notes de travail : &#171; C'est ici que j'ai lu Ronsard et Nerval. C'est ici que j'ai appris le vol et non le travail, le vol salvateur qui m'a conduit en prison et finalement un peu plus loin. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Jean Genet | Lignes fuyantes de l'&#339;uvre</title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/article/jean-genet-lignes-fuyantes-de-l-oeuvre</link>
		<guid isPermaLink="true">https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/article/jean-genet-lignes-fuyantes-de-l-oeuvre</guid>
		<dc:date>2025-12-23T13:32:30Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Essai de bibliographie&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/" rel="directory"&gt;Genet, lignes de fuite&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/1200x680.jpg?1766496520' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='85' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#8212; &lt;a href=&#034;#presentation&#034; class=&#034;spip_ancre&#034;&gt;Pr&#233;sentation&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&#8212; &lt;a href=&#034;#biblio&#034; class=&#034;spip_ancre&#034;&gt;Bibliographie&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;presentation&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Pr&#233;sentation&lt;/h2&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&#171; Il se peut que je fuie mais dans ma fuite je cherche une arme &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;George Jackson, Les Fr&#232;res de Soledad, 1970. Jean Genet avait soutenu la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il serait vain d'&#233;tablir la cartographie de l'&#339;uvre de Jean Genet en termes de territoires, m&#234;me archip&#233;liques &#8211; et pr&#233;f&#233;rable d'opposer aux grandes lois d'organisations d'espace, les agencements de lignes, bris&#233;es, interrompues ou fuyantes qui l'activent. S'il existe une loi g&#233;ographique qui la d&#233;termine, c'est celle qui r&#233;duit le monde aux dimensions d'une simple cellule. L&#224; s'&#233;crit, s'&#233;crira toujours l'&#339;uvre de Genet, m&#234;me en cavale. C'est que le po&#232;te n'&#233;crit toujours que sous contrainte : contrainte ext&#233;rieure de l'enfermement ; contrainte int&#233;rieure de l'irr&#233;pressible d&#233;sir d'&#233;crire pour le briser. Genet, et il le dira clairement, n'a &#233;crit que pour sortir de prison : dehors, il lui faudra du temps pour trouver d'autres fa&#231;ons de parler &#8212; et de nommer les formes d'enfermement que trouve le monde pour s'abattre sur nous, et il en trouve tant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;tablir les forces d'agencement de l'&#339;uvre n'est donc pas ais&#233;e, dans une vie qui s'est souvent affront&#233;e aux ordres de tous ordres. Ce n'est pas que l'&#233;criture soit en dehors de ces ordres, ou ailleurs : c'est que la vie ne s'&#233;prouvent que pour sans cesse les fuir &#8212; les faire fuir, &#171; comme on cr&#232;ve un tuyau, notait Deleuze et Guattari&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Mille plateaux, Minuit, 1980, p. 249.&#034; id=&#034;nh3-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, et il n'y a pas de syst&#232;me social qui ne fuie par tous les bouts, m&#234;me si ses segments ne cessent de se durcir pour colmater les lignes de fuite. &#187;. Quand Genet est enferm&#233;, il se r&#234;ve dehors : et quand il est dehors, il cherche encore &#224; fuir &#8212; vie qui ne conna&#238;t ni feu ni lieu, pas m&#234;me des stations ou de &lt;i&gt;trajectoire&lt;/i&gt; &#233;difiante, comme Sartre l'aurait tant voulu, ni &#233;tapes ; elle ne se laisse d&#233;cid&#233;ment lire qu'en termes de lignes bris&#233;es et fuyantes, d'acc&#233;l&#233;rations brutales et de brusques arr&#234;ts, &#224; la faveur desquels l'&#233;criture s'assemble puis se dilapide, s'espace, se relance ou s'abandonne furieusement, avec de se taire avec la m&#234;me douceur terrible qu'elle s'est &#233;nonc&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs lois t&#226;chent de mal ordonner ces flux de la vie et de l'&#233;criture, lois auxquelles Genet, bien s&#251;r, d&#233;sob&#233;it plus souvent qu'&#224; son tour. Les arr&#234;ts o&#249; la vie se cabre poss&#232;dent donc les dimensions d'une cellule : ce n'est pas une m&#233;taphore, on le sait bien, tant celle-ci hante l'&#339;uvre comme principe ou configuration, et pas seulement (mais aussi) comme lieu, image, exp&#233;rience et sensation : la prison. C'est l&#224; que Genet &#233;crit d'abord, et sur n'importe quoi, puisque de la prison s'invente la plus terrible des libert&#233;s qu'on arrache au possible m&#234;me qui entrave ; enveloppe, sacs de papiers que fabriquaient les d&#233;tenus &#8212; on accusera Genet de d&#233;tournement de biens publics &#8211;, ou &#224; m&#234;me la paroi des murs sans doute aussi, on peut r&#234;ver, on r&#234;ve. Genet r&#234;vait aussi &#8212; r&#233;alisa ses r&#234;ves dans ce qu'on appelle des livres, qui ne sont que des trous creus&#233;s en lui comme s'il s'agissait du sol de sa cellule. Des pi&#232;ces qu'on ne lira jamais, dont on a pour certains les titres et seulement les titres : &lt;i&gt;Journ&#233;e castillane&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Pers&#233;e&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Don Juan&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Les Guerriers nus&lt;/i&gt; &#8211; on vient d'en faire para&#238;tre l'une d'elles, &lt;i&gt;H&#233;liogabale&lt;/i&gt;, dont la premi&#232;re page du manuscrit porte la mention d'un lieu, d'une date : Fresnes, juin 1942. Combien d'autres sauront ainsi se faire la belle et s'&#233;chapper indemnes des cachots ? Si peu. Quand Genet est dehors, il est trop occup&#233; &#224; vivre pour &#233;crire : &#224; voler ce qu'il peut puisqu'on lui a tout pris &#8212; m&#232;re, enfance, vie &#8212;, trop soucieux d'&#234;tre ailleurs, &#224; ne pas cesser de s'&#233;vader, &#224; lutter avec les silhouettes d&#233;sirables de ceux qui luttent, de la prison de Soledad aux camps palestiniens. Lire les titres des &#339;uvres de Genet, c'est ainsi d'abord suivre les temps incarc&#233;r&#233;s d'un corps soudain mis aux arr&#234;ts, et qui se jette contre ses murs et sur la page. Entre les dates couverts de titres d'ouvrages, la vie aux portes battantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autre principe &#224; l'&#339;uvre dans l'&#339;uvre si d&#233;s&#339;uvr&#233;e de Jean Genet, c'est qu'il ne peut &#233;crire que sous une contrainte excessive, qui ne tient pas seulement aux conditions mat&#233;rielles de l'&#233;criture (nulle part ailleurs qu'en cellule, &#224; Fresnes, il n'est ais&#233; &#8212; voire possible &#8212; d'&#233;crire), mais &#224; la conjoncture m&#234;me de cette existence et de celles des autres : d'o&#249; ces saillies soudaines, ces mois o&#249; s'&#233;crivent cinq pi&#232;ces, deux romans, combien de sc&#233;narios de film (perdus), o&#249; s'esquissent des &#233;bauches d'essais sur la mort, le th&#233;&#226;tre ou leur envers &#8212; et ces ann&#233;es o&#249; rien. Le silence de Genet est moins myst&#233;rieux que celui de Rimbaud : quand, en 1949, le pr&#233;sident Vincent Auriol lui &#171; accorde &#187; la &lt;i&gt;remise d&#233;finitive de ses peines&lt;/i&gt; (expression d'une cruaut&#233; infinie aux yeux du po&#232;te), le voil&#224; plus d&#233;pouill&#233; encore que jamais. Le vol commis sur lui est d'une violence qui le d&#233;figure : il est innocent&#233; par le pouvoir, lui qui n'existait plus que comme coupable aux yeux de tout pouvoir. Genet n'&#233;crirait donc que pouss&#233; par une terrible n&#233;cessit&#233; int&#233;rieure &#8212;&#171; Comment nous attarder &#224; des livres auxquels, sensiblement, l'au- teur n'a pas &#233;t&#233; contraint ?&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;2. George Bataille, Le Bleu du ciel, Paris, Pauvert, 1957, p. 12.&#034; id=&#034;nh3-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#8212; phrase de Bataille, qui ne concerne Genet qu'&#224; la condition de charger ce mot de &#171; contrainte &#187; de toutes les violences possibles, y compris celles qu'&#224; soi-m&#234;me on exige et qu'on exige de la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde d&#233;figuration op&#232;re sur un autre flanc : la publication des &lt;i&gt;&#338;uvres compl&#232;tes&lt;/i&gt; en 1951 &#8212; il &#233;crit depuis moins de dix ans, et cela fait d&#233;j&#224; deux ans qu'il n'a rien publi&#233; &#8212; est pr&#233;c&#233;d&#233;e d'une pr&#233;face de Sartre qui occupe un volume entier, 573 pages et trois appendices, qui d&#233;sosse l'&#339;uvre et la vie d'un seul geste, comme on d&#233;trousse un cadavre ou d&#233;p&#232;ce une b&#234;te. Il reste &#224; peine les visc&#232;res sur la table d'op&#233;ration : rien, donc. Le silence de Genet qui suit r&#233;pond &#224; cette grande &#339;uvre de Sartre, et il serait odieux de se demander si ce silence rel&#232;ve encore de l'&#339;uvre : non, Genet est ailleurs. Certes, il reviendra, mais pour l'heure, ici, Sartre se livre &#224; une mise &#224; nu (une mise en examen ?) de l'&#339;uvre hant&#233;e des propres projections existentialistes : la croyance que l'essentiel n'est jamais ce qui a &#233;t&#233; fait de nous, mais ce que nous choisissons d'en faire. En reconduisant l'&#339;uvre de Genet &#224; une dramaturgie du projet et de la libert&#233;, il en neutralise la violence historique et sociale, et lui &lt;i&gt;coupe&lt;/i&gt; ainsi la parole. Il faudra six ans de voyages et de d&#233;routes, de d&#233;tours par l'art dans l'atelier de Giacometti ou les regards de Rembrandt, de rencontres secr&#232;tes et d'autres blessures pour autant de trahisons, pour reprendre la parole que Sartre lui avait arrach&#233;e, et &#234;tre ailleurs : ce sera le th&#233;&#226;tre, l'art de cette parole oblique qui d&#233;jouerait l'adresse frontale du roman d&#233;sormais impossible. Alors voici que six ans apr&#232;s les coup de &lt;i&gt;gr&#226;ce&lt;/i&gt; d'Auriol et de Sartre s'ouvre la s&#233;quence de haute intensit&#233; du milieu des ann&#233;es 1950, qui verra l'&#233;criture des grandes pi&#232;ces de ce milieu de si&#232;cle &#8212; et des autres &#8212;, couronn&#233;e par &lt;i&gt;Les Paravents&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ensuite ? Ensuite, il y a ce qui n'appartient &#224; l'&#339;uvre que par ses marges, mais s'agissant d'une &#233;criture qui refuse le cahier pagin&#233; pour pr&#233;f&#233;rer fleurir sur des liasses &#233;parses, jet&#233;es en vrac dans de grandes valises, ce qui scelle ensemble la vie et son envers. Il refusera de dire, et m&#234;me, cette fois, de mentir. Il ne faut pas d'effort pour deviner : la rencontre avec Abdallah, le funambule, et l'&#233;criture du &lt;i&gt;Funambule&lt;/i&gt; ; ce qui s&#233;pare le nom de l'italique, le r&#234;ve terrible que l'un fait sur l'autre, ce qui se venge dans le passage de l'un &#224; l'autre, ce qui s'accomplit ou se conjure : le num&#233;ro de cirque projet&#233; sur toute l'Europe, et le n&#339;ud tragique autour duquel s'enroule l'amour ; l'&#233;quilibre sur le fil qui se rompt dans la chute, le funambule bris&#233; qui ne peut plus l'&#234;tre, ce qui se brise, hors toute loi du vertige ; le suicide d'Abdallah. Il resterait tant &#224; vivre, mais il n'y aura que peu de textes d&#233;sormais. La blessure secr&#232;te au pli de la vie l'ouvre et la ferme, autour de quoi pivotent les silences de l'&#233;criture. Puisque l'art ne r&#233;pond plus au d&#233;sir d'inventer la vie, c'est lutter contre elle dans les termes m&#234;mes du combat qu'il s'agit. Rejoindre le monde dans ses failles : les &#233;meutes raciales de Chicago et les collines de Palestine, et &#233;crire comme combattre, dans la ferveur partag&#233;e avec les camarades Black Panthers ou Feydahin. Beaucoup d'articles d&#233;cisifs : sur les prisonniers politiques afro-am&#233;ricains assassin&#233;s dans les prisons de Soledad, sur les immigr&#233;s nord-africains de France humili&#233;s, sur les Palestiniens &#8212; autant de fr&#232;res d'armes qu'il se choisit envers et contre tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y aura ces m&#233;ditations terribles o&#249; l'art devient regard oblique &#8212; et encore, qu'en reste-t-il ? Des conversations sur la poussi&#232;re avec un sculpteur bavard, et ce qu'on sauve &#224; peine, &#224; grand-peine, d'un manuscrit d&#233;chir&#233; en petits carr&#233;s et jet&#233; aux chiottes. Il y a des r&#234;ves d'architecture qui consistent essentiellement &#224; b&#226;tir des th&#233;&#226;tres au plus pr&#232;s des cimeti&#232;res. Il y a cette promesse de ne plus &#233;crire et ces centaines de pages noircies (il ne pourra jamais faire autrement qu'&#233;crire, alors il &#233;crira, mais pas sur des feuilles donc : on trouve les ruses qu'on peut). Pages qu'on retrouvera dans deux valises, seuls biens qu'il poss&#233;dait &#8212; pages serait beaucoup dire : fragments arrach&#233;es, notes d'h&#244;tel, pages arrach&#233;es &#224; des livres, factures, sur quoi il jette les mots en d&#233;sordre et d'une pr&#233;cision impeccable, comme par exemple ceci :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&#171; Quand, &#224; quel moment, selon une ligne qui semblait incassable, j'aurais d&#251; continuer dans la mis&#232;re, le vol au moins, peut-&#234;tre l'assassinat et peut-&#234;tre aussi la prison &#224; perp&#233;tuit&#233;, ou mieux. Cette ligne paraissait &#234;tre cass&#233;e. Or, c'est cela qui m'a fait perdre toute innocence. J'ai commis ce crime d'&#233;chapper au crime, d'&#233;chapper aux poursuites et &#224; leurs risques. J'ai dit qui j'&#233;tais au lieu de me vivre et, disant qui j'&#233;tais, je ne l'&#233;tais plus. Non rattrapable. &#187;&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Et il y a Sabra et Chatila, et peut-&#234;tre n'y aura-t-il plus que cela : ceux qu'on massacre, et les mots pour le dire dans la langue du bourreau, pour lui faire honte. Il y a ce qui reste en travers de la gorge de cette humiliation qu'est vivre : une simple toux qui deviendra ce cancer rongeant jusqu'au poumon, et chercher l'air dans l'air rance de l'&#233;poque, qui viendra fatalement &#224; bout du corps. Mais il aura beau avoir raison de nous, ce monde, nous aura-t-il convaincus ? &#201;crire avec la langue du bourreau pour que le bourreau la reconnaisse et s'y voie, affreusement : le contraindre &#224; reconna&#238;tre que c'est dans cette langue aussi par laquelle il tue, juge, enferme, humilie. Scandale imparable de l'&#339;uvre : donner voix aux humili&#233;s dans le plus haut de la langue &#8211; glorifier le crime dans la syntaxe m&#234;me de la domination, port&#233;e &#224; ce point de raffinement afin que ceux &#224; qui elle appartient s'y voient atrocement. Trahir la langue : &#201;crire ; &#233;crire, &#171; dernier recours quand on a trahi &#187;, quand on est fils sans savoir de qui, abandonn&#233; parce qu'on ne valait rien avant m&#234;me d'&#234;tre, condamn&#233; &#224; &#234;tre paysan dans le Morvan, et qu'il faut s'&#233;chapper, qu'on nous rattrapera toujours, que le monde sera de toute mani&#232;re une colonie p&#233;nitentiaire, et qu'il nous a faits criminels pour l'habiter ; que pour lui &#233;chapper il faudra &#234;tre pire que criminel. Car il y a pire que le crime : il y a chanter le crime. &#201;crire sera alors l'&#339;uvre patiente et rigoureuse de d&#233;faire, un &#224; un, les ressorts de cette soci&#233;t&#233; humaine. La lire aujourd'hui, alors que l'injonction adress&#233;e &#224; l'art ne tient qu'&#224; vouloir de toute force &#171; r&#233;parer les vivants &#187; et enseigner &#224; coup de trique &#224; &#171; mieux vivre-ensemble &#187; n'est pas sans joie : et aussi salubre que le vent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Genet relit les premi&#232;res &#233;preuves d'&lt;i&gt;Un Captif amoureux&lt;/i&gt; dans sa chambre d'h&#244;tel du 19, rue St&#233;phane-Pichon dans le treizi&#232;me arrondissement. On retrouvera son corps quelques jours plus tard, le 15 avril 1986, qu'on mettra en terre un peu &#224; l'&#233;cart du vieux cimeti&#232;re espagnol de Larache, au nord du Maroc, face &#224; la mer. La pierre du tombeau est blanche, et seule. Quelques mois apr&#232;s, l'inscription qui ornait la tombe fut vol&#233;e. L'ami Jacky Maglia en &#233;crivit une autre, &#224; la main.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La bibliographie qui suit ne vise ni l'exhaustivit&#233; ni l'ordre, mais la possibilit&#233; d'un passage : y circuler comme Genet circulait lui-m&#234;me, par bonds, par ruptures, par reprises, en cherchant moins un syst&#232;me qu'une arme. Se rep&#233;rer dans l'ordre grand ouvert de l'&#339;uvre de Genet, ce serait accepter alors de n'y voir que des lignes fuyantes et bris&#233;es, aux angles desquelles se forment d'&#233;tranges &#233;clats coupants.&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div class='spip_document_16615 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/t04905_10.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/t04905_10.jpg?1766496736' width='500' height='604' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;biblio&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#339;uvres sont ici ordonn&#233;es selon leur date d'&#233;criture. &#192; chaque entr&#233;e sont associ&#233;es, lorsque cela est possible, la premi&#232;re publication et la premi&#232;re cr&#233;ation sc&#233;nique.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1942&lt;/h2&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Notre-Dame-des-Fleurs&lt;/i&gt; (roman) &#8212; anonyme &amp; clandestine, Deno&#235;l/Morihien, 1943&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;R&#233;&#233;dition avec nom d'auteur, L'Arbal&#232;te, avril 1944.&#034; id=&#034;nh3-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Le Condamn&#233; &#224; mort&lt;/i&gt; (po&#232;me) &#8212; imprim&#233; &#224; compte d'auteur, septembre 1942.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Pour &#171; la Belle &#187;&lt;/i&gt; (th&#233;&#226;tre, premi&#232;re version de &lt;i&gt;Haute surveillance&lt;/i&gt;).&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;H&#233;liogabale&lt;/i&gt; (th&#233;&#226;tre) &#8212; Publication posthume, Gallimard, 2024&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;R&#233;dig&#233; &#224; Fresnes en 1942, corrig&#233; en 1944, demeur&#233; in&#233;dit jusqu'&#224; sa (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1943&lt;/h2&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Miracle de la rose&lt;/i&gt; (roman) &#8212; L'Arbal&#232;te, mars 1946.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1944&lt;/h2&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Pompes fun&#232;bres&lt;/i&gt; (roman) &#8212; anonyme, Gallimard, novembre 1947.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1945&lt;/h2&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Querelle de Brest&lt;/i&gt; (roman) &#8212; anonyme, &#233;ds. Paul Morihien, d&#233;cembre 1947.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Journal du voleur&lt;/i&gt; (r&#233;cit) &#8212; anonyme, &#233;ds. Albert Skira, septembre 1948&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;R&#233;&#233;dition avec nom d'auteur, Gallimard, juillet 1949.&#034; id=&#034;nh3-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Les Bonnes&lt;/i&gt; (th&#233;&#226;tre, 1re version) &#8212; L'Arbal&#232;te, mai 1947&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cr&#233;ation par Tania Balachova, janvier 1954.&#034; id=&#034;nh3-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1946&lt;/h2&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Les Bonnes&lt;/i&gt; (th&#233;&#226;tre, 2e version) &#8212; Pauvert, janvier 1954&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cr&#233;ation par Louis Jouvet, avril 1947.&#034; id=&#034;nh3-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Haute surveillance&lt;/i&gt; (th&#233;&#226;tre, 2e version), revue &lt;i&gt;La Nef&lt;/i&gt;, mai 1947&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Publication Gallimard, mars 1949&#034; id=&#034;nh3-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cr&#233;ation par Jean Marchat, f&#233;vrier 1949.&#034; id=&#034;nh3-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1948&lt;/h2&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;'adame Miroir&lt;/i&gt; (ballet) &#8212; &#233;ds. Paul Morihien, f&#233;vrier 1949&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cr&#233;ation par Janine Charrat, mai 1948.&#034; id=&#034;nh3-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;L'Enfant criminel&lt;/i&gt; (r&#233;cit radiophonique) &#8212; &#233;ds. Paul Morihien, f&#233;vrier 1949&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Censur&#233; &#224; la radio &#224; l'&#233;t&#233; 1948.&#034; id=&#034;nh3-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Splendid's&lt;/i&gt; (th&#233;&#226;tre)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Renonce &#224; faire jouer et publier (&#233;t&#233; 1948).&#034; id=&#034;nh3-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1950&lt;/h2&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Un chant d'amour&lt;/i&gt; (court-m&#233;trage muet, 26 min.).&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1951&lt;/h2&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;&#338;uvres compl&#232;tes&lt;/i&gt;, t. 2, Gallimard&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le Condamn&#233; &#224; mort ; Notre-Dame-des-Fleurs ; Miracle de la rose&#8230;&#034; id=&#034;nh3-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1952&lt;/h2&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;&#338;uvres compl&#232;tes&lt;/i&gt;, t. 1, Gallimard&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pr&#233;face de Sartre.&#034; id=&#034;nh3-15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1953&lt;/h2&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;&#338;uvres compl&#232;tes&lt;/i&gt;, t. 3, Gallimard&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pompes fun&#232;bres ; Querelle de Brest&#8230;&#034; id=&#034;nh3-16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1955&lt;/h2&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Le Balcon&lt;/i&gt; (th&#233;&#226;tre, 1re version) &#8212; L'Arbal&#232;te, juin 1956&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cr&#233;ation par Jos&#233; Quintero, f&#233;vrier 1960 ; Cr&#233;ation fran&#231;aise par Peter (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Les N&#232;gres&lt;/i&gt; (th&#233;&#226;tre) &#8212; L'Arbal&#232;te, janvier 1958&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cr&#233;ation mondiale Gene Frankel, mai 1961 ; Cr&#233;ation fran&#231;aise Roger Blin, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Elle&lt;/i&gt; (th&#233;&#226;tre) &#8212; posthume.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Les Paravents&lt;/i&gt; (&#233;bauche).&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1957&lt;/h2&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Le Funambule&lt;/i&gt; (po&#232;me) &#8212; revue *Preuves*, septembre 1957.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;L'Atelier d'Alberto Giacometti&lt;/i&gt; (essai) &#8212; Maeght, juin 1957.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1958&lt;/h2&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Les Paravents&lt;/i&gt; (th&#233;&#226;tre) &#8212; L'Arbal&#232;te, f&#233;vrier 1961&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Publication de la version pour la mise en sc&#232;ne de Roger Blin, mars 1976&#034; id=&#034;nh3-19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cr&#233;ation mondiale Hans Lietzau, Berlin, mai 1961 ; Cr&#233;ation fran&#231;aise (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1960&lt;/h2&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Le Balcon&lt;/i&gt; (th&#233;&#226;tre, 2e version) &#8212; L'Arbal&#232;te, f&#233;vrier 1960.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1962&lt;/h2&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Le Balcon&lt;/i&gt; (th&#233;&#226;tre, 3e version) &#8212; Publication L'Arbal&#232;te, mars 1962.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Sur Rembrandt&lt;/i&gt; &#8212; Publication sous le titre &lt;i&gt;Ce qui reste d'un Rembrandt d&#233;chir&#233; en petits carr&#233;s bien r&#233;guliers, et foutus aux chiottes &lt;/i&gt;, revue &lt;i&gt;Tel Quel&lt;/i&gt; n&#176;29, mai 1967&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Repris dans &#338;uvres compl&#232;tes, t. IV, 1968.&#034; id=&#034;nh3-21&#034;&gt;21&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Date incertaine&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'&#233;trange mot d'&#8230;&lt;/i&gt; (essai), revue &lt;i&gt;Tel Quel&lt;/i&gt; n&#176; 30, 1967.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1968&lt;/h2&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;&#338;uvres compl&#232;tes&lt;/i&gt;, t. 4, Gallimard&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-22&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Haute surveillance ; Les Bonnes ; Le Balcon&#8230;&#034; id=&#034;nh3-22&#034;&gt;22&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#224; partir de septembre 1976, l'&#339;uvre de Genet commence &#224; &#234;tre publi&#233;e au format poche, dans la collection &#171; Folio &#187; des &#233;ditions Gallimard.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1979&lt;/h2&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;&#338;uvres compl&#232;tes&lt;/i&gt;, t. 5, Gallimard&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-23&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le Funambule ; Les N&#232;gres ; Les Paravents&#8230;&#034; id=&#034;nh3-23&#034;&gt;23&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1985&lt;/h2&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Haute surveillance&lt;/i&gt; (th&#233;&#226;tre, 3e version) &#8212; Publication Folio Gallimard, 1985&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-24&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Version pour la mise en sc&#232;ne M. Dumoulin, ao&#251;t 1985.&#034; id=&#034;nh3-24&#034;&gt;24&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Un captif amoureux&lt;/i&gt; (r&#233;cit) &#8212; posthume, Gallimard, 1986.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div class='spip_document_16618 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/imagesoeuvres.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/imagesoeuvres.jpg?1766613841' width='500' height='334' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;George Jackson, &lt;i&gt;Les Fr&#232;res de Soledad&lt;/i&gt;, 1970. &lt;br&gt;Jean Genet avait soutenu la lutte de G. Jackson, militant afro-am&#233;ricain, en soutien duquel il avait &#233;crit l'article &#171; L'Assassinat de George Jackson &#187;, dans la revue &lt;i&gt;Intol&#233;rable&lt;/i&gt; &#8212; publication du Groupe d'Information sur les Prisons, fond&#233; par Michel Foucault et Daniel Defert &#8212; quelques mois apr&#232;s son meurtre en prison, la veille de son proc&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Mille plateaux&lt;/i&gt;, Minuit, 1980, p. 249.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;2. George Bataille, &lt;i&gt;Le Bleu du ciel&lt;/i&gt;, Paris, Pauvert, 1957, p. 12.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;R&#233;&#233;dition avec nom d'auteur, L'Arbal&#232;te, avril 1944.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;R&#233;dig&#233; &#224; Fresnes en 1942, corrig&#233; en 1944, demeur&#233; in&#233;dit jusqu'&#224; sa publication posthume.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;R&#233;&#233;dition avec nom d'auteur, Gallimard, juillet 1949.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cr&#233;ation par Tania Balachova, janvier 1954.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cr&#233;ation par Louis Jouvet, avril 1947.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Publication Gallimard, mars 1949&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cr&#233;ation par Jean Marchat, f&#233;vrier 1949.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cr&#233;ation par Janine Charrat, mai 1948.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Censur&#233; &#224; la radio &#224; l'&#233;t&#233; 1948.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Renonce &#224; faire jouer et publier (&#233;t&#233; 1948).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Le Condamn&#233; &#224; mort&lt;/i&gt; ; &lt;i&gt;Notre-Dame-des-Fleurs&lt;/i&gt; ; &lt;i&gt;Miracle de la rose&lt;/i&gt;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pr&#233;face de Sartre.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Pompes fun&#232;bres&lt;/i&gt; ; &lt;i&gt;Querelle de Brest&lt;/i&gt;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cr&#233;ation par Jos&#233; Quintero, f&#233;vrier 1960 ; Cr&#233;ation fran&#231;aise par Peter Brook, mai 1960.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cr&#233;ation mondiale Gene Frankel, mai 1961 ; Cr&#233;ation fran&#231;aise Roger Blin, mai 1961.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Publication de la version pour la mise en sc&#232;ne de Roger Blin, mars 1976&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cr&#233;ation mondiale Hans Lietzau, Berlin, mai 1961 ; Cr&#233;ation fran&#231;aise Renaud-Barrault, Paris, avril 1966.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-21&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-21&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;21&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Repris dans &lt;i&gt;&#338;uvres compl&#232;tes&lt;/i&gt;, t. IV, 1968.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-22&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-22&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-22&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;22&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Haute surveillance&lt;/i&gt; ; &lt;i&gt;Les Bonnes&lt;/i&gt; ; &lt;i&gt;Le Balcon&lt;/i&gt;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-23&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-23&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-23&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;23&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Le Funambule&lt;/i&gt; ; &lt;i&gt;Les N&#232;gres&lt;/i&gt; ; &lt;i&gt;Les Paravents&lt;/i&gt;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-24&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-24&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-24&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;24&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Version pour la mise en sc&#232;ne M. Dumoulin, ao&#251;t 1985.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>&#201;crire pour le th&#233;&#226;tre ?</title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/dramaturgie-ecrire-la-scene/article/ecrire-pour-le-theatre</link>
		<guid isPermaLink="true">https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/dramaturgie-ecrire-la-scene/article/ecrire-pour-le-theatre</guid>
		<dc:date>2025-11-22T11:58:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Impossible&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/dramaturgie-ecrire-la-scene/" rel="directory"&gt;DRAMATURGIE | &#201;CRIRE LA SC&#200;NE&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/img_6975.jpg?1764244585' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&#192; l'occasion de la &lt;a href=&#034;https://ebmk.univ-lorraine.fr&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;remise du Prix &lt;i&gt;Bernard-Marie Kolt&#232;s &#8211; Prolonger le geste&lt;/i&gt;,&lt;/a&gt; en novembre 2025 &#224; l'Espace BMK &#224; Metz, le directeur artistique du lieu Baptiste Girard m'a demand&#233; d'&#233;crire un mot pour accompagner la proclamation du prix, en tant que parrain et membre du comit&#233; de s&#233;lection. Le voici. &lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#201;crire du th&#233;&#226;tre, vous n'y pensez pas ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'abord, la chose est impossible : je ne parle pas seulement des raisons aust&#232;res, celles qui pr&#233;sident &#224; toutes les aust&#233;rit&#233;s &#224; l'&#339;uvre, aux politiques d'aust&#233;rit&#233; qui tiennent lieu de politique tout court (m&#234;me s'il faut en parler, chaque fois qu'on parle de th&#233;&#226;tre : de ces aust&#233;rit&#233;s-l&#224;) : je parle de ces r&#232;gles compliqu&#233;es, de ces fa&#231;ons bizarres de parler &#8212; trop fort, ou trop doucement (parle-t-on jamais trop doucement, ou trop fort) &#8212;, de ces corps qui vont et disparaissent brutalement, de ces r&#234;ves tram&#233;s dans d'autres r&#234;ves, de ces raisons insens&#233;es de croire l'impossible, et du froid qu'il fait quand on sort, qu'on est seul.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Impossible, la chose l'est o&#249; qu'on la prenne et on peine &#224; la saisir : raconter des fables qui exc&#232;dent le monde jusqu'&#224; lui tourner le dos, ou dire le monde tel qu'il est et se laisser &#233;craser par sa r&#233;alit&#233;, d&#233;vor&#233; par elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aucun sens, vraiment d'&#233;crire, alors que &#171; la seule chose qui aurait un sens &#8212; confiait Bernard-Marie Kolt&#232;s &#8212; ce serait d'aller en Afrique soigner des gens, mais (ajoutait-il) il faudrait &#234;tre un saint : tout le reste n'ayant aucun sens (c'est toujours lui qui poursuit, qui dit, et il faut imaginer la douleur alors, et le sourire), prenons la chose la plus futile qui soit, le faux, la fiction, et faisons-la parfaitement &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous y revenons. La perfection impossible, le soin rageur &#224; parfaire des machines de rien o&#249; mettre le tout du monde. Impossible, mais comme le serait un enfant, t&#234;tu, r&#234;veur, plein de rage, dont on dirait qu'il est, d&#233;cid&#233;ment, impossible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faisons-la parfaitement : malgr&#233; la douleur, et dans ce sourire terrible, cela veut dire aussi le contraire de se r&#233;fugier dans l'&#233;criture pour oublier le monde, et le contraire de consid&#233;rer qu'on soignera le monde dans l'&#233;criture. &#171; Alors je sens des deux c&#244;t&#233;s &#8212; dit encore Bernard-Marie Kolt&#232;s, &#224; la fois du c&#244;t&#233; de l'existence et &#224; la fois du c&#244;t&#233; de l'&#233;criture, une attirance pour vivre l'un et l'autre d'une mani&#232;re enti&#232;re et je sais tr&#232;s bien que ce n'est pas possible &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; qu'on &#233;crit peut-&#234;tre, ce qui s'&#233;crit. Des histoires pour de faux devant quoi de vraies larmes coulent, et des rires vengeurs qui renversent l'Histoire, la grande, qu'on peut toiser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fabriquer &#224; mains nues, &#224; bout portant, de la beaut&#233; impensable, insens&#233;e, et impossible. &#171; Je vois aussi de si belles choses, avouait Bernard-Marie Kolt&#232;s devant les couchers de soleil sur l'Hudson River quand on tourne le dos &#224; Manhattan, si invraisemblables de beaut&#233;, que j'esp&#232;re avoir un jour assez de talent pour m'en approprier une parcelle ; si j'y arrivais, je pourrais &#234;tre le plus grand &#233;crivain de ma g&#233;n&#233;ration. Mais les choses belles sont secr&#232;tes et jalouses, et il faut de la patience &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui reste : ce &#224; quoi on est livr&#233;, comme en p&#226;ture : cette beaut&#233; qui ne console de rien, qui fait davantage rager peut-&#234;tre, parce qu'on sait, devant elle, comment elle nous arrive trou&#233;e, emp&#234;ch&#233;e par le monde &#8212; et que l'&#233;crire est une fa&#231;on de l'arracher &#224; elle-m&#234;me et de dire tout ce qui nous emp&#234;che d'y toucher pleinement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ah oui, c'est vrai je ne supporte pas le th&#233;&#226;tre &#8212; c'est encore Bernard-Marie Kolt&#232;s qui parle, qui r&#226;le, et qui sourit, qui dit : on s'emmerde au th&#233;&#226;tre quatre-vingt-dix-neuf pour cent du temps. Pour que je ne m'y emmerde pas, il faut que je sois saisi par une beaut&#233; ravageuse et indiscutable, et combien de fois cela vous arrive dans la vie ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Combien ? Et combien de fois pourtant on refait ce pari, l'hypoth&#232;se, de l'impossible beaut&#233; qui ravage, rend vivant malgr&#233; tout, fait honte &#224; ceux qui tuent, rend digne pour un temps la t&#226;che de vivre dans ce monde et de vouloir le raconter autrement ? Merci donc &#224; vous, qui &#233;crivez aujourd'hui, de tenir le pas gagn&#233; &#8212; d'affronter cet impossible avec vos mots, vos silences, vos col&#232;res, vos tendresses : de tenir t&#234;te au monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;crire du th&#233;&#226;tre ? Impossible, oui, et c'est pour cela qu'on y donne sa vie, une part de sa vie, l'impossible part qui rend l'autre possible.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Jean Genet | Quatre heures &#224; Chatila</title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/article/jean-genet-quatre-heures-a-chatila</link>
		<guid isPermaLink="true">https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/article/jean-genet-quatre-heures-a-chatila</guid>
		<dc:date>2025-08-27T20:04:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;1983&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/" rel="directory"&gt;Genet, lignes de fuite&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/98594.jpg.webp?1756325179' class='spip_logo spip_logo_right' width='107' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;JEAN GENET&lt;br class='autobr' /&gt;
Revue d'&#233;tudes Palestiniennes n&#176;6 Hiver 1983&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/center&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#171; A Chatila, &#224; Sabra, des non-juifs ont massacr&#233; des non-juifs, en quoi cela nous concerne-t-il ? &#187; &#8211; Menahem Begin (&#224; la Knesset)&#178;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Personne, ni rien, aucune technique du r&#233;cit, ne dira ce que furent les six mois pass&#233;s par les feddayin dans les montagnes de Jerash et d'Ajloun en Jordanie, ni surtout leurs premi&#232;res semaines. Donner un compte rendu des &#233;v&#233;nements, &#233;tablir la chronologie, les r&#233;ussites et les erreurs de l'OLP, d'autres l'ont fait. L'air du temps, la couleur du ciel, de la terre et des arbres, on pourra les dire, mais jamais faire sentir la l&#233;g&#232;re &#233;bri&#233;t&#233;, la d&#233;marche au dessus de la poussi&#232;re, l'&#233;clat des yeux, la transparence des rapports non seulement entre feddayin, mais entre eux et les chefs. Tous, tous, sous les arbres &#233;taient fr&#233;missants, rieurs, &#233;merveill&#233;s par une vie si nouvelle pour tous, et dans ces fr&#233;missements quelque chose d'&#233;trangement fixe, aux aguets, prot&#233;g&#233;, r&#233;serv&#233; comme quelqu'un qui prie sans rien dire. Tout &#233;tait &#224; tous. Chacun en lui-m&#234;me &#233;tait seul. Et peut-&#234;tre non. En somme souriants et hagards. La r&#233;gion jordanienne o&#249; ils s'&#233;taient repli&#233;s, selon un choix politique, &#233;tait un p&#233;rim&#232;tre allant de la fronti&#232;re syrienne &#224; Salt, pour la longueur, d&#233;limit&#233;e par le Jourdain et par la route de Jerash &#224; Irbid. Cette grande longueur &#233;tait d'environ soixante kilom&#232;tres, sa profondeur vingt d'une r&#233;gion tr&#232;s montagneuse couverte de ch&#234;nes verts, de petits villages jordaniens et d'une culture assez maigre. Sous les bois et sous les tentes camoufl&#233;es les feddayin avaient dispos&#233; des unit&#233;s des unit&#233;s de combattants et des armes l&#233;g&#232;res et semi-lourdes. Une fois sur place, l'artillerie, dirig&#233;e surtout contre d'&#233;ventuelles op&#233;rations jordaniennes, les jeunes soldats entretenaient les armes, les d&#233;montaient pour les nettoyer, les graisser, et les remontaient &#224; toute vitesse. Quelques-uns r&#233;ussissaient l'exploit de d&#233;monter et de remonter les armes les yeux band&#233;s afin de pouvoir le r&#233;ussir la nuit. Entre chaque soldat et son arme s'&#233;tait &#233;tabli un rapport amoureux et magique. Comme les feddayin avaient quitt&#233; depuis peu l'adolescence, le fusil en tant qu'arme &#233;tait le signe de la virilit&#233; triomphante, et apportait la certitude d'&#234;tre. L'agressivit&#233; disparaissait : le sourire montrait les dents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour le reste du temps, les feddayin buvaient du th&#233;, critiquaient leurs chefs et les gens riches, palestiniens et autres, insultaient Isra&#235;l, mais parlaient surtout de la r&#233;volution, de celle qu'ils menaient et de celle qu'ils allaient entreprendre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour moi, qu'il soit plac&#233; dans le titre, dans le corps d'un article, sur un tract, le mot &#171; Palestiniens &#187; &#233;voque imm&#233;diatement des feddayin dans un lieu pr&#233;cis &#8211; la Jordanie &#8211; et &#224; une &#233;poque que l'on peut dater facilement : octobre, novembre, d&#233;cembre 70, janvier, f&#233;vrier, mars, avril 1971. C'est &#224; ce moment-l&#224; et c'est l&#224; que je connus la R&#233;volution palestinienne. L'extraordinaire &#233;vidence de ce qui avait lieu, la force de ce bonheur d'&#234;tre se nomme aussi la beaut&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il se passa dix ans et je ne sus rien d'eux, sauf que les feddayin &#233;taient au Liban. La presse europ&#233;enne parlait du peuple palestinien avec d&#233;sinvolture, d&#233;dain m&#234;me. Et soudain, Beyrouth-Ouest.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* * * *&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une photographie a deux dimensions, l'&#233;cran du t&#233;l&#233;viseur aussi, ni l'un ni l'autre ne peuvent &#234;tre parcourus. D'un mur &#224; l'autre d'une rue, arqu&#233;s ou arc-bout&#233;s, les pieds poussant un mur et la t&#234;te s'appuyant &#224; l'autre, les cadavres, noirs et gonfl&#233;s, que je devais enjamber &#233;taient tous palestiniens et libanais. Pour moi comme pour ce qui restait de la population, la circulation &#224; Chatila et &#224; Sabra ressembla &#224; un jeu de saute-mouton. Un enfant mort peut quelquefois bloquer les rues, elles sont si &#233;troites, presque minces et les morts si nombreux. Leur odeur est sans doute famili&#232;re aux vieillards : elle ne m'incommodait pas. Mais que de mouches. Si je soulevais le mouchoir ou le journal arabe pos&#233; sur une t&#234;te, je les d&#233;rangeais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rendues furieuses par mon geste, elles venaient en essaim sur le dos de ma main et essayaient de s'y nourrir. Le premier cadavre que je vis &#233;tait celui d'un homme de cinquante ou soixante ans. Il aurait eu une couronne de cheveux blancs si une blessure (un coup de hache, il m'a sembl&#233;) n'avait ouvert le cr&#226;ne. Une partie de la cervelle noircie &#233;tait &#224; terre, &#224; c&#244;t&#233; de la t&#234;te. Tout le corps &#233;tait couch&#233; sur une mare de sang, noir et coagul&#233;. La ceinture n'&#233;tait pas boucl&#233;e, le pantalon tenait par un seul bouton. Les pieds et les jambes du mort &#233;taient nus, noirs, violets et mauves : peut-&#234;tre avait-il &#233;t&#233; surpris la nuit ou &#224; l'aurore ? Il se sauvait ? Il &#233;tait couch&#233; dans une petite ruelle &#224; droite imm&#233;diatement de cette entr&#233;e du camp de Chatila qui est en face de l'Ambassade du Kowe&#239;t. Le massacre de Chatila se fit-il dans les murmures ou dans un silence total, si les Isra&#233;liens, soldats et officiers, pr&#233;tendent n'avoir rien entendu, ne s'&#234;tre dout&#233;s de rien alors qu'ils occupaient ce b&#226;timent, depuis le mercredi apr&#232;s-midi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La photographie ne saisit pas les mouches ni l'odeur blanche et &#233;paisse de la mort. Elle ne dit pas non plus les sauts qu'il faut faire quand on va d'un cadavre &#224; l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on regarde attentivement un mort, il se passe un ph&#233;nom&#232;ne curieux : l'absence de vie dans ce corps &#233;quivaut &#224; une absence totale du corps ou plut&#244;t &#224; son recul ininterrompu. M&#234;me si on s'en approche, croit-on, on ne le touchera jamais. Cela si on le contemple. Mais un geste fait en sa direction, qu'on se baisse pr&#232;s de lui, qu'on d&#233;place un bras, un doigt, il est soudain tr&#232;s pr&#233;sent et presque amical.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'amour et la mort. Ces deux termes s'associent tr&#232;s vite quand l'un est &#233;crit. Il m'a fallu aller &#224; Chatila pour percevoir l'obsc&#233;nit&#233; de l'amour et l'obsc&#233;nit&#233; de la mort. Les corps, dans les deux cas, n'ont plus rien &#224; cacher : postures, contorsions, gestes, signes, silences m&#234;mes appartiennent &#224; un monde et &#224; l'autre. Le corps d'un homme de trente &#224; trente-cinq ans &#233;tait couch&#233; sur le ventre. Comme si tout le corps n'&#233;tait qu'une vessie en forme d'homme, il avait gonfl&#233; sous le soleil et par la chimie de d&#233;composition jusqu'&#224; tendre le pantalon qui risquait d'&#233;clater aux fesses et aux cuisses. La seule partie du visage que je pus voir &#233;tait violette et noire. Un peu plus haut que le genou, la cuisse repli&#233;e montrait une plaie, sous l'&#233;toffe d&#233;chir&#233;e. Origine de la plaie : une ba&#239;onnette, un couteau, un poignard ? Des mouches sur la plaie et autour d'elle. La t&#234;te plus grosse qu'une past&#232;que &#8211; une past&#232;que noire. Je demandai son nom, il &#233;tait musulman.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Qui est-ce ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Palestinien, me r&#233;pondit en fran&#231;ais un homme d'une quarantaine d'ann&#233;es. Voyez ce qu'ils ont fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il tira sur la couverture qui couvrait les pieds et une partie des jambes. Les mollets &#233;taient nus, noirs et gonfl&#233;s. Les pieds, chauss&#233;s de brodequins noirs, non lac&#233;s, et les chevilles des deux pieds &#233;taient serr&#233;es, et tr&#232;s fortement, par le n ?ud d'une corde solide &#8211; sa solidit&#233; &#233;tait visible &#8211; d'environ trois m&#232;tres de long, que je disposai afin que madame S. (am&#233;ricaine) puisse photographier avec pr&#233;cision. Je demandai &#224; l'homme de quarante ans si je pouvais voir le visage.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Si vous voulez, mais voyez-le vous-m&#234;me. Vous voulez m'aider &#224; tourner sa t&#234;te ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Non.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; L'a-t-on tir&#233; &#224; travers les rues avec cette corde ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Je ne sais pas, monsieur.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Qui l'a li&#233; ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Je ne sais pas, monsieur.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Les gens du commandant Haddad ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Je ne sais pas.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Les Isra&#233;liens ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Je ne sais pas.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Vous le connaissiez ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Oui.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Vous l'avez vu mourir ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Oui.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Qui l'a tu&#233; ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Je ne sais pas.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il s'&#233;loigna du mort et de moi assez vite. De loin il me regarda et il disparut dans une ruelle de traverse.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quelle ruelle prendre maintenant ? J'&#233;tais tiraill&#233; par des hommes de cinquante ans, par des jeunes gens de vingt, par deux vieilles femmes arabes, et j'avais l'impression d'&#234;tre au centre d'une rose des vents, dont les rayons contiendraient des centaines de morts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je note ceci maintenant, sans bien savoir pourquoi en ce point de mon r&#233;cit : &#171; Les Fran&#231;ais ont l'habitude d'employer cette expression fade &#171; le sale boulot &#187;, eh bien, comme l'arm&#233;e isra&#233;lienne a command&#233; le &#8216;sale boulot' aux Kata&#235;b, ou aux Haddadistes, les travaillistes ont fait accomplir le &#8216;sale boulot' par le Likoud, Begin, Sharon, Shamir. &#187; Je viens de citer R., journaliste palestinien, encore &#224; Beyrouth, le dimanche 19 septembre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au milieu, aupr&#232;s d'elles, de toutes les victimes tortur&#233;es, mon esprit ne peut se d&#233;faire de cette &#171; vision invisible &#187; : le tortionnaire comment &#233;tait-il ? Qui &#233;tait- il ? Je le vois et je ne le vois pas. Il me cr&#232;ve les yeux et il n'aura jamais d'autre forme que celle que dessinent les poses, postures, gestes grotesques des morts travaill&#233;s au soleil par des nu&#233;es de mouches.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'ils sont partis si vite (les Italiens, arriv&#233;s en bateau avec deux jours de retard, s'enfuirent avec des avions Hercul&#232;s !), les marines am&#233;ricains, les paras fran&#231;ais, les bersaglieri italiens qui formaient une force de s&#233;paration au Liban, un jour ou trente-six heures avant leur d&#233;part officiel, comme s'ils se sauvaient, et la veille de l'assassinat de B&#233;chir Gemayel, les Palestiniens ont-ils vraiment tort de se demander si Am&#233;ricains, Fran&#231;ais, Italiens n'avaient pas &#233;t&#233; pr&#233;venus qu'il faille d&#233;guerpir &#224; toutes pompes pour ne pas para&#238;tre m&#234;l&#233;s &#224; l'explosion de la maison des Kata&#235;b ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est qu'ils sont partis bien vite et bien t&#244;t. Isra&#235;l se vante et vante son efficacit&#233; au combat, la pr&#233;paration de ses engagements, son habilet&#233; &#224; mettre &#224; profit les circonstances, &#224; faire na&#238;tre ces circonstances. Voyons : l'OLP quitte Beyrouth en gloire, sur un navire grec, avec une escorte navale. B&#233;chir, en se cachant comme il peut, rend visite &#224; Begin en Isra&#235;l. L'intervention des trois armes (am&#233;ricaine, fran&#231;aise, italienne) cesse le lundi. Mardi B&#233;chir est assassin&#233;. Tsahal entre &#224; Beyrouth-Ouest le mercredi matin. Comme s'ils venaient du port, les soldats isra&#233;liens montaient vers Beyrouth le matin de l'enterrement de B&#233;chir. Du huiti&#232;me &#233;tage de ma maison, avec une jumelle, je les vis arriver en file indienne : une seule file. Je m'&#233;tonnais que rien d'autre ne se passe car un bon fusil &#224; lunette aurait d&#251; les descendre tous. Leur f&#233;rocit&#233; les pr&#233;c&#233;dait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et les chars derri&#232;re eux. Puis les jeeps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fatigu&#233;s par une si longue et matinale marche, ils s'arr&#234;t&#232;rent pr&#232;s de l'ambassade de France. Laissant les tanks avancer devant eux, entrant carr&#233;ment dans le Hamra. Les soldats, de dix m&#232;tres en dix m&#232;tres, s'assirent sur le trottoir, le fusil point&#233; devant eux, le dos appuy&#233; au mur de l'ambassade. Le torse assez grand, ils me semblaient des boas qui auraient eu deux jambes allong&#233;es devant eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Isra&#235;l s'&#233;tait engag&#233; devant le repr&#233;sentant am&#233;ricain, Habib, &#224; ne pas mettre les pieds &#224; Beyrouth-Ouest et surtout &#224; respecter les populations civiles des camps palestiniens. Arafat a encore la lettre par laquelle Reagan lui fait la m&#234;me promesse. Habib aurait promis &#224; Arafat la lib&#233;ration de neuf mille prisonniers en Isra&#235;l. Jeudi les massacres de Chatila et Sabra commencent. Le &#8216;bain sang' qu'Isra&#235;l pr&#233;tendait &#233;viter en apportant l'ordre dans les camps !&#8230; &#187; me dit un &#233;crivain libanais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il sera tr&#232;s facile &#224; Isra&#235;l de se d&#233;gager de toutes les accusations. Des journalistes dans tous les journaux europ&#233;ens s'emploient d&#233;j&#224; &#224; les innocenter : aucun ne dira que pendant les nuits de jeudi &#224; vendredi et vendredi &#224; samedi on parla h&#233;breu &#224; Chatila. &#187; C'est ce que me dit un autre Libanais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La femme palestinienne &#8211; car je ne pouvais pas sortir de Chatila sans aller d'un cadavre &#224; l'autre et ce jeu de l'oie aboutirait fatalement &#224; ce prodige : Chatila et Sabra ras&#233;s avec batailles de l'Immobilier afin de reconstruire sur ce cimeti&#232;re tr&#232;s plat &#8211; la femme palestinienne &#233;tait probablement &#226;g&#233;e car elle avait des cheveux gris. Elle &#233;tait &#233;tendue sur le dos, d&#233;pos&#233;e ou laiss&#233;e l&#224; sur des moellons, des briques, des barres de fer tordues, sans confort. D'abord j'ai &#233;t&#233; &#233;tonn&#233; par une &#233;trange torsade de corde et d'&#233;toffe qui allait d'un poignet &#224; l'autre, tenant ainsi les deux bras &#233;cart&#233;s horizontaux, comme crucifi&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le visage noir et gonfl&#233; tourn&#233; vers le ciel, montrait une bouche ouverte, noire de mouches, avec des dents qui me sembl&#232;rent tr&#232;s blanches, visage qui paraissait, sans qu'un muscle ne bouge&#226;t, soit grimacer soit sourire ou hurler d'un hurlement silencieux et ininterrompu. Ses bas &#233;taient en laine noire, la robe &#224; fleurs roses et grises, l&#233;g&#232;rement retrouss&#233;e ou trop courte, je ne sais pas, laissait voir le haut des mollets noirs et gonfl&#233;s, toujours avec de d&#233;licates teintes mauves auxquelles r&#233;pondaient un mauve et un violet semblable aux joues. &#201;taient-ce des ecchymoses ou le naturel effet du pourrissement au soleil ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Est-ce qu'on l'a frapp&#233;e &#224; coups de crosse ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Regardez, monsieur, regardez ses mains.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je n'avais pas remarqu&#233;. Les doigts des deux mains &#233;taient en &#233;ventail et les dix doigts &#233;taient coup&#233;s comme avec une cisaille de jardinier. Des soldats, en riant comme des gosses et en chantant joyeusement, s'&#233;taient probablement amus&#233;s en d&#233;couvrant cette cisaille et en l'utilisant.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Regardez, monsieur.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les bouts des doigts, les phalangettes, avec l'ongle, &#233;taient dans la poussi&#232;re. Le jeune homme qui me montrait, avec naturel, sans aucune emphase, le supplice des morts, remit tranquillement une &#233;tole sur le visage et sur les mains de la femme palestinienne, et un carton rugueux sur ses jambes. Je ne distinguai plus qu'un amas d'&#233;toffe rose et gris, survol&#233; de mouches.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trois jeunes gens m'entra&#238;nent dans une ruelle.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Entrez, monsieur, nous on vous attend dehors.&lt;br class='autobr' /&gt;
La premi&#232;re pi&#232;ce &#233;tait ce qui restait d'une maison de deux &#233;tages. Pi&#232;ce assez calme, accueillante m&#234;me, un essai de bonheur, peut-&#234;tre un bonheur r&#233;ussi avait &#233;t&#233; fait avec des restes, avec ce qui survit d'une mousse dans un pan de mur d&#233;truit, avec ce que je crus d'abord &#234;tre trois fauteuils, en fait trois si&#232;ges d'une voiture (peut-&#234;tre d'une Merc&#233;d&#232;s au rebut), un canap&#233; avec des coussins taill&#233;s dans une &#233;toffe &#224; fleurs de couleurs criardes et de dessins stylis&#233;s, un petit poste de radio silencieux, deux cand&#233;labres &#233;teints. Pi&#232;ce assez calme, m&#234;me avec le tapis de douilles&#8230; Une porte battit comme s'il y avait un courant d'air. J'avan&#231;ais sur les douilles et je poussai la porte qui s'ouvrait dans le sens de l'autre pi&#232;ce, mais il me fallut forcer : le talon d'un soulier &#224; tige l'emp&#234;chait de me laisser le passage, talon d'un cadavre couch&#233; sur le dos, pr&#232;s de deux autres cadavres d'hommes couch&#233;s sur le ventre, et reposant tous sur un autre tapis de douilles de cuivre. Je faillis plusieurs fois tomber &#224; cause d'elles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au fond de cette pi&#232;ce, une autre porte &#233;tait ouverte, sans serrure, sans loquet. J'enjambai les morts comme on franchit des gouffres. La pi&#232;ce contenait, entass&#233;s sur un seul lit, quatre cadavres d'hommes, l'un sur l'autre, comme si chacun d'eux avait eu la pr&#233;caution de prot&#233;ger celui qui &#233;tait sous lui ou qu'ils aient &#233;t&#233; saisis par un rut &#233;rotique en d&#233;composition. Cet amas de boucliers sentait fort, il ne sentait pas mauvais. L'odeur et les mouches avaient, me semblait-il, l'habitude de moi. Je ne d&#233;rangeais plus rien de ces ruines et de ce calme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Dans la nuit de jeudi &#224; vendredi, durant celles de vendredi &#224; samedi et samedi &#224; dimanche, personne ne les a veill&#233;s, pensai-je.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et pourtant il me semblait que quelqu'un &#233;tait pass&#233; avant moi pr&#232;s de ces morts et apr&#232;s leur mort. Les trois jeunes gens m'attendaient assez loin de la maison, un mouchoir sur les narines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est alors, en sortant de la maison, que j'eus comme un acc&#232;s de soudaine et l&#233;g&#232;re folie qui me fit presque sourire. Je me dis qu'on n'aurait jamais assez de planches ni de menuisiers pour faire des cercueils. Et puis, pourquoi des cercueils ? Les morts et les mortes &#233;taient tous musulmans qu'on coud dans des linceuls. Quels m&#233;trages il faudrait pour ensevelir tant de morts ? Et combien de pri&#232;res. Ce qui manquait en ce lieu, je m'en rendis compte, c'&#233;tait la scansion des pri&#232;res.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Venez, monsieur, venez vite.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est temps d'&#233;crire que cette soudaine et tr&#232;s momentan&#233;e folie qui me fit compter des m&#232;tres de tissu blanc donna &#224; ma d&#233;marche une vivacit&#233; presque all&#232;gre, et qu'elle fut peut-&#234;tre caus&#233;e par la r&#233;flexion, entendue la veille, d'une amie palestinienne.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; J'attendais qu'on m'apporte mes cl&#233;s (quelles cl&#233;s : de sa voiture, de sa maison, je ne sais plus que le mot cl&#233;s), un vieil homme est pass&#233; en courant.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; O&#249; vas-tu ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Chercher de l'aide. Je suis le fossoyeur. Ils ont bombard&#233; le cimeti&#232;re. Tous les os des morts sont &#224; l'air. Il faut m'aider &#224; ramasser les os.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette amie est, je crois, chr&#233;tienne. Elle me dit encore : &#171; Quand la bombe &#224; vide &#8211; dite &#224; implosion &#8211; a tu&#233; deux cent cinquante personnes, nous n'avions qu'une seule caisse. Les hommes ont creus&#233; une fosse commune dans le cimeti&#232;re de l'&#233;glise orthodoxe. On remplissait la caisse et on allait la vider. On a fait le va-et-vient sous les bombes, en d&#233;gageant les corps et les membres comme on pouvait. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis trois mois les mains avaient une double fonction : le jour, saisir et toucher, la nuit, voir. Les coupures d'&#233;lectricit&#233; obligeaient &#224; cette &#233;ducation d'aveugles, comme &#224; l'escalade, bi ou tri-quotidienne de la falaise de marbre blanc, les huit &#233;tages de l'escalier. On avait d&#251; remplir d'eau tous les r&#233;cipients de la maison Le t&#233;l&#233;phone fut coup&#233; quand entr&#232;rent &#224; Beyrouth-Ouest, les soldats isra&#233;liens et avec eux les inscriptions h&#233;bra&#239;ques. Les routes le furent aussi autour de Beyrouth. Les chars Merkeba toujours en mouvement indiquaient qu'ils surveillaient toute la ville et en m&#234;me temps on devinait leurs occupants effray&#233;s que les chais ne deviennent une cible fixe. Certainement ils redoutaient l'activit&#233; de morabitounes et celle des feddayin qui avaient pu rester dans les secteurs de Beyrouth Ouest.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain de l'entr&#233;e de l'arm&#233;e isra&#233;lienne nous &#233;tions prisonniers, or il m'a sembl&#233; que les envahisseurs &#233;taient moins craints que m&#233;pris&#233;s ils causaient moins, d'effroi que de d&#233;go&#251;t. Aucun soldat ne riait ni ne souriait. Le temps ici n'&#233;tait certainement pas aux jets de riz ni de fleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis que les routes &#233;taient coup&#233;es, le t&#233;l&#233;phone silencieux, priv&#233; de communication avec le reste du monde, pour la premi&#232;re fois de ma vie je me sentis devenir palestinien et ha&#239;r Isra&#235;l.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la Cit&#233; sportive, pr&#232;s de la route Beyrouth-Damas, stade d&#233;j&#224; presque d&#233;truit par les pilonnages des avions, les Libanais livrent aux officiers isra&#233;liens des amas d'armes, para&#238;t-il, toutes d&#233;t&#233;rior&#233;es volontairement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'appartement que j'occupe, chacun a son poste de radio. On &#233;coute Radio-Kata&#235;b, Radio-Morabitounes, Radio-Amman, Radio-J&#233;rusalem (en fran&#231;ais), Radio-Liban. On fait sans doute la m&#234;me chose dans chaque appartement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Nous sommes reli&#233;s &#224; Isra&#235;l par de nombreux courants qui nous apportent des bombes, des chars, des soldats, des fruits, des l&#233;gumes ; ils emportent en Palestine nos soldats, nos enfants&#8230; en un va-et-vient continu qui ne cesse plus, comme, disent-ils, nous sommes reli&#233;s &#224; eux depuis Abraham, dans sa descendance, dans sa langue, dans la m&#234;me origine&#8230; &#187; (un fedda&#239; palestinien). &#171; Bref, ajoute-t-il, ils nous envahissent, ils nous gavent, ils nous &#233;touffent et voudraient nous embrasser. Ils disent qu'ils sont nos cousins. Ils sont tr&#232;s attrist&#233;s de voir qu'on se d&#233;tourne d'eux. Ils doivent &#234;tre furieux contre nous et contre eux-m&#234;mes. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* * * *&lt;br class='autobr' /&gt;
L'affirmation d'une beaut&#233; propre aux r&#233;volutionnaires pose pas mal de difficult&#233;s. On sait &#8211; on suppose &#8211; que les enfants jeunes ou des adolescents vivant dans des milieux anciens et s&#233;v&#232;res, ont une beaut&#233; de visage, de corps, de mouvement, de regards, assez proche de la beaut&#233; des feddayin. L'explication est peut &#234;tre celle-ci : en brisant les ordres archa&#239;ques, une libert&#233; neuve se fraye &#224; travers les peaux mortes, et les p&#232;res et les grand-p&#232;res auront du mal &#224; &#233;teindre l'&#233;clat des yeux, le voltage des tempes, l'all&#233;gresse du sang dans les veines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur les bases palestiniennes, au printemps de 1971, la beaut&#233; &#233;tait subtilement diffuse dans une for&#234;t anim&#233;e par la libert&#233; des feddayin. Dans les camps c'&#233;tait une beaut&#233; encore diff&#233;rente, un peu plus &#233;touff&#233;e, qui s'&#233;tablissait par le r&#232;gne des femmes et des enfants. Les camps recevaient une sorte de lumi&#232;re venue des bases de combat et quant aux femmes, l'explication de leur &#233;clat n&#233;cessiterait un long et complexe d&#233;bat. Plus encore que les hommes, plus que les feddayin au combat, les femmes palestiniennes paraissaient assez fortes pour soutenir la r&#233;sistance et accepter les nouveaut&#233;s d'une r&#233;volution. Elles avaient d&#233;j&#224; d&#233;sob&#233;i aux coutumes : regard direct soutenant le regard des hommes, refus du voile, cheveux visibles quelquefois compl&#232;tement nus, voix sans f&#234;lure. La plus courte et la plus prosa&#239;que de leurs d&#233;marches &#233;tait le fragment d'une avanc&#233;e tr&#232;s s&#251;re vers un ordre nouveau, donc inconnu d'elles, mais o&#249; elles pressentaient pour elles-m&#234;mes la lib&#233;ration comme un bain et pour les hommes une fiert&#233; lumineuse. Elles &#233;taient pr&#234;tes &#224; devenir &#224; la fois l'&#233;pouse et la m&#232;re des h&#233;ros comme elles l'&#233;taient d&#233;j&#224; de leurs hommes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les bois d'Ajloun, les feddayin r&#234;vaient peut-&#234;tre &#224; des filles, il semble plut&#244;t que chacun dessin&#226;t sur lui-m&#234;me &#8211; ou model&#226;t par ses gestes &#8211; une fille coll&#233;e contre lui, d'o&#249; cette gr&#226;ce et cette force &#8211; avec leurs rires amus&#233;s &#8211; des feddayin en armes. Nous n'&#233;tions pas seulement dans l'or&#233;e d'une pr&#233;-r&#233;volution mais dans une indistincte sensualit&#233;. Un givre raidissant chaque geste lui donnait sa douceur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toujours, et tous les jours pendant un mois, &#224; Ajloun toujours, j'ai vu une femme maigre mais forte, accroupie dans le froid, mais accroupie comme les Indiens des Andes, certains Africains noirs, les Intouchables de Tokyo, les Tziganes sur un march&#233;, en position de d&#233;part soudain, s'il y a danger, sous les arbres, devant le poste de garde &#8211; une petite maison en dur, ma&#231;onn&#233;e tr&#232;s vite. Elle attendait, pieds nus, dans sa robe noire, galonn&#233;e &#224; son rebord et au rebord des manches. Son visage &#233;tait s&#233;v&#232;re mais non hargneux, fatigu&#233; mais non lass&#233;. Le responsable du commando pr&#233;parait une pi&#232;ce &#224; peu pr&#232;s nue, puis il lui faisait signe. Elle entrait dans la pi&#232;ce. Refermait la porte, mais non &#224; cl&#233;. Puis elle sortait, sans dire un mot, sans sourire, sur ses deux pieds nus elle retournait, tr&#232;s droite, jusqu'&#224; Jerash, et au camp de Baq'a. Dans la chambre, r&#233;serv&#233;e pour elle dans le poste de garde, j'ai su qu'elle enlevait ses deux jupes noires, d&#233;tachait toutes les enveloppes et les lettres qui y &#233;taient cousues, en faisait un paquet, cognait un petit coup &#224; la porte. Remettait les lettres au responsable, sortait, partait sans avoir dit un mot. Elle revenait le lendemain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autres femmes, plus &#226;g&#233;es que celle-l&#224;, riaient de n'avoir pour foyer que trois pierres noircies qu'elles nommaient en riant, &#224; Djebel Hussein (Amman) : &#171; notre maison &#187;. Avec quelle voix enfantine elles me montraient les trois pierres, et quelquefois la braise allum&#233;e en disant, rieuses : &#171; D&#226;rna. &#187; Ces vieilles femmes ne faisaient partie ni de la r&#233;volution, ni de la r&#233;sistance palestinienne : elles &#233;taient la gaiet&#233; qui n'esp&#232;re plus. Le soleil sur elles, continuait sa courbe. Un bras ou un doigt tendu proposait une ombre toujours plus maigre. Mais quel soleil ? Jordanien par l'effet d'une fiction administrative et politique d&#233;cid&#233;e par la France, l'Angleterre, la Turquie, l'Am&#233;rique&#8230; &#171; La gaiet&#233; qui n'esp&#232;re plus &#187;, la plus joyeuse car la plus d&#233;sesp&#233;r&#233;e. Elles voyaient encore une Palestine qui n'existait plus quand elles avaient seize ans, mais enfin elles avaient un sol. Elles n'&#233;taient ni dessous ni dessus, dans un espace inqui&#233;tant o&#249; le moindre mouvement serait un faux mouvement. Sous les pieds nus de ces trag&#233;diennes octog&#233;naires et supr&#234;mement &#233;l&#233;gantes, la terre &#233;tait ferme ? C'&#233;tait de moins en moins vrai. Quand elles avaient fui H&#233;bron sous les menaces isra&#233;liennes, la terre ici paraissait solide, chacun s'y faisait l&#233;ger et s'y mouvait sensuellement dans la langue arabe. Les temps passant, il semblait que cette terre &#233;prouv&#226;t ceci : les Palestiniens &#233;taient de moins en moins supportables en m&#234;me temps que ces Palestiniens, ces paysans, d&#233;couvraient la mobilit&#233;, la marche, la course, le jeu des id&#233;es redistribu&#233;es presque chaque jour comme des cartes &#224; jouer, les armes, mont&#233;es, d&#233;mont&#233;es, utilis&#233;es. Chacune des femmes, &#224; tour de r&#244;le, prend la parole. Elles rient. On rapporte de l'une d'elles une phrase :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Des h&#233;ros ! Quelle blague. J'en ai fait et fess&#233; cinq ou six qui sont au djebel. Je les ai torch&#233;s. Je sais ce qu'ils valent, et je peux en faire d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le ciel toujours bleu le soleil a poursuivi sa courbe, mais il est encore chaud. Ces trag&#233;diennes &#224; la fois se souviennent et imaginent. Afin d'&#234;tre plus expressives, elles pointent l'index &#224; la fin d'une p&#233;riode et elles accentuent les consonnes emphatiques. Si un soldat jordanien venait &#224; passer, il serait ravi : dans le rythme des phrases il retrouverait le rythme des danses b&#233;douines. Sans phrases, un soldat isra&#233;lien, s'il voyait ces d&#233;esses, leur l&#226;cherait dans le cr&#226;ne une rafale de mitraillette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* * * *&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ici, dans ces ruines de Chatila, il n'y a plus rien. Quelques vieilles femmes, muettes, vite referm&#233;es sur une porte o&#249; un chiffon blanc est clou&#233;. Des feddayin, tr&#232;s jeunes, j'en rencontrerai quelques-uns &#224; Damas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le choix que l'on fait d'une communaut&#233; privil&#233;gi&#233;e, en dehors de la naissance alors que l'appartenance &#224; ce peuple est native, ce choix s'op&#232;re par la gr&#226;ce d'une adh&#233;sion non raisonn&#233;e, non que la justice n'y ait sa part, mais cette justice et toute la d&#233;fense de cette communaut&#233; se font en vertu d'un attrait sentimental, peut-&#234;tre m&#234;me sensible, sensuel ; je suis fran&#231;ais, mais enti&#232;rement, sans jugement, je d&#233;fends les Palestiniens. Ils ont le droit pour eux puisque je les aime. Mais les aimerais-je si l'injustice n'en faisait pas un peuple vagabond ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les immeubles de Beyrouth sont &#224; peu pr&#232;s tous touch&#233;s, dans ce qu'on appelle encore Beyrouth Ouest. Ils s'affaissent de diff&#233;rentes fa&#231;ons : comme un mille-feuilles serr&#233; par les doigts d'un King-Kong g&#233;ant, indiff&#233;rent et vorace, d'autres fois les trois ou quatre derniers &#233;tages s'inclinent d&#233;licieusement selon un pliss&#233; tr&#232;s &#233;l&#233;gant, une sorte de drap&#233; libanais de l'immeuble. Si une fa&#231;ade est intacte, faites le tour de la maison, les autres fa&#231;ades sont canard&#233;es. Si les quatre fa&#231;ades restent sans fissures, la bombe l&#226;ch&#233;e de l'avion est tomb&#233;e au centre et a fait un puits de ce qui &#233;tait la cage d'escalier et de l'ascenseur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Beyrouth-Ouest, apr&#232;s l'arriv&#233;e des Isra&#233;liens, S. me dit : &#171; La nuit &#233;tait tomb&#233;e, il devait &#234;tre dix-neuf heures. Tout &#224; coup un grand bruit de ferrailles, de ferrailles, de ferrailles. Tout le monde, ma soeur, mon beau-fr&#232;re et moi, nous courons au balcon. Nuit tr&#232;s noire. Et de temps en temps, comme des &#233;clairs &#224; moins de cent m&#232;tres. Tu sais que presque en face de chez nous il y a une sorte de P.C. isra&#233;lien : quatre chars, une maison occup&#233;e par des soldats et des officiers, et des sentinelles. La nuit. Et le bruit de ferrailles qui se rapproche. Les &#233;clairs : quelques torches lumineuses. Et quarante ou cinquante gamins d'environ douze &#224; treize ans qui frappaient en cadence des petits jerricans de fer, soit avec des pierres, soit avec des marteaux ou autre chose. Ils criaient, en le rythmant tr&#232;s fort : L&#224; il&#226;h ill&#226; Allah, L&#226; Kata&#235;b wa l&#226; yahoud. (11 n'est point de Dieu que Dieu, Non aux Kata&#235;b, non aux juifs.) &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;H. me dit : &#171; Quand tu es venu &#224; Beyrouth et &#224; Damas en 1928, Damas &#233;tait d&#233;truit. Le g&#233;n&#233;ral Gouraud et ses troupes, tirailleurs marocains et tunisiens, avaient tir&#233; et nettoy&#233; Damas. Qui la population syrienne accusait-elle ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Moi. &#8211; Les Syriens accusaient la France des massacres et des ruines de Damas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lui. &#8211; Nous accusons Isra&#235;l des massacres de Chatila et de Sabra. Qu'on ne mette pas ces crimes sur le seul dos de leurs suppl&#233;tifs Kata&#235;b. Isra&#235;l est coupable d'avoir fait entrer dans les camps deux compagnies de Kata&#235;b, de leur avoir donn&#233; des ordres, de les avoir encourag&#233; durant trois jours et trois nuits, de leur avoir apport&#233; &#224; boire et &#224; manger, d'avoir &#233;clair&#233; les camps de la nuit. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encore H., professeur d'histoire. Il me dit : &#171; En 1917 le coup d'Abraham est r&#233;&#233;dit&#233;, ou, si tu veux, Dieu &#233;tait d&#233;j&#224; la pr&#233;figuration de lord Balfour. Dieu, disaient et disent encore les juifs, avait promis une terre de miel et de lait &#224; Abraham et &#224; sa descendance, or cette contr&#233;e, qui n'appartenait pas au dieu des juifs (ces terres &#233;taient pleines de dieux), cette contr&#233;e &#233;tait peupl&#233;e des Canan&#233;ens, qui avaient aussi leurs dieux, et qui se battirent contre les troupes de Josu&#233; jusqu'&#224; leur voler cette fameuse arche d'alliance sans laquelle les juifs n'auraient pas eu de victoire. L'Angleterre qui, en 1917, ne poss&#233;dait pas encore la Palestine (cette terre de miel et de lait) puisque le trait&#233; qui lui en accorde le mandat n'avait pas encore &#233;t&#233; sign&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Begin pr&#233;tend qu'il est venu dans le pays.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; C'est le titre d'un film : &#171; Une si longue absence &#187;. Ce Polonais, vous le voyez en h&#233;ritier du roi Salomon ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les camps, apr&#232;s vingt ans d'exil, les r&#233;fugi&#233;s r&#234;vaient de leur Palestine, personne n'osait savoir ni n'osait dire qu'Isra&#235;l l'avait de fond en comble ravag&#233;e, qu'&#224; la place du champ d'orge il y avait la banque, la centrale &#233;lectrique au lieu d'une vigne rampante.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; On changera la barri&#232;re du champ ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Il faudra refaire une partie du mur pr&#232;s du figuier.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Toutes les casseroles doivent &#234;tre rouill&#233;es : toile &#233;meri &#224; acheter.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Pourquoi ne pas faire mettre aussi l'&#233;lectricit&#233; dans l'&#233;curie ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Ah non, les robes brod&#233;es &#224; la main c'est fini : tu me donneras une machine &#224; coudre et une &#224; broder.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La population &#226;g&#233;e des camps &#233;tait mis&#233;rable, elle le fut peut-&#234;tre aussi en Palestine mais la nostalgie y fonctionnait d'une fa&#231;on magique. Elle risque de rester prisonni&#232;re des charmes malheureux des camps. II n'est pas s&#251;r que cette fraction palestinienne les quitte avec regret. C'est en ce sens qu'un extr&#234;me d&#233;nuement est pass&#233;iste. L'homme qui l'aura connu, en m&#234;me temps que l'amertume aura connu une joie extr&#234;me, solitaire, non communicable. Les camps de Jordanie, accroch&#233;s &#224; des pentes pierreuses sont nus, mais &#224; leur p&#233;riph&#233;rie il y a des nudit&#233;s plus d&#233;sol&#233;es : baraquements, tentes trou&#233;es, habit&#233;es de familles dont l'orgueil est lumineux. C'est ne rien comprendre au coeur humain que nier que des hommes peuvent s'attacher et s'enorgueillir de mis&#232;res visibles et cet orgueil est possible car la mis&#232;re visible a pour contrepoids une gloire cach&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La solitude des morts, dans le camp de Chatila, &#233;tait encore plus sensible parce qu'ils avaient des gestes et des poses dont ils ne s'&#233;taient pas occup&#233;s. Morts n'importe comment. Morts laiss&#233;s &#224; l'abandon. Cependant, dans le camp, autour de nous, toutes les affections, les tendresses, les amours flottaient, &#224; la recherche des Palestiniens qui n'y r&#233;pondraient plus.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Comment dire &#224; leurs parents, qui sont partis avec Arafat, confiants dans les promesses de Reagan, de Mitterrand, de Pertini, qui les avaient assur&#233;s qu'on ne toucherait pas &#224; la population civile des camps ? Comment dire qu'on a laiss&#233; massacrer les enfants, les vieillards, les femmes, et qu'on abandonne leurs cadavres sans pri&#232;res ? Comment leur apprendre qu'on ignore o&#249; ils sont enterr&#233;s ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les massacres n'eurent pas lieu en silence et dans l'obscurit&#233;. &#201;clair&#233;es par les fus&#233;es lumineuses isra&#233;liennes, les oreilles isra&#233;liennes &#233;taient, d&#232;s le jeudi soir, &#224; l'&#233;coute de Chatila. Quelles f&#234;tes, quelles bombances se sont d&#233;roul&#233;es l&#224; o&#249; la mort semblait participer aux joyeuset&#233;s des soldats ivres de vin, ivres de haine, et sans doute ivres de la joie de plaire &#224; l'arm&#233;e isra&#233;lienne qui &#233;coutait, regardait, encourageait, tan&#231;ait. Je n'ai pas vu cette arm&#233;e isra&#233;lienne &#224; l'&#233;coute et &#224; l' ?il. J'ai vu ce qu'elle a fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'argument : &#171; Que gagnait Isra&#235;l &#224; assassiner B&#233;chir : &#224; entrer &#224; Beyrouth, r&#233;tablir l'ordre et &#233;viter le bain de sang. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Que gagnait Isra&#235;l &#224; massacrer Chatila ? R&#233;ponse : &#171; Que gagnait-il &#224; entrer au Liban ? Que gagnait-il &#224; bombarder pendant deux mois la population civile : &#224; chasser et d&#233;truire les Palestiniens. Que voulait-il gagner &#224; Chatila : d&#233;truire les Palestiniens. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il tue des hommes, il tue des morts. Il rase Chatila. Il n'est pas absent de la sp&#233;culation immobili&#232;re sur le terrain am&#233;nag&#233; : c'est cinq millions anciens le m&#232;tre carr&#233; encore ravag&#233;. Mais &#171; propre &#187; ce sera ?&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je l'&#233;cris &#224; Beyrouth o&#249;, peut-&#234;tre &#224; cause du voisinage de la mort, encore &#224; fleur de terre, tout est plus vrai qu'en France : tout semble se passer comme si, lass&#233;, accabl&#233; d'&#234;tre un exemple, d'&#234;tre intouchable, d'exploiter ce qu'il croit &#234;tre devenu : la sainte inquisitoriale et vengeresse, Isra&#235;l avait d&#233;cid&#233; de se laisser juger froidement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gr&#226;ce &#224; une m&#233;tamorphose savante mais pr&#233;visible, le voici tel qu'il se pr&#233;parait depuis si longtemps : un pouvoir temporel ex&#233;crable, colonisateur comme on ne l'ose gu&#232;re, devenu l'Instance D&#233;finitive qu'il doit &#224; sa longue mal&#233;diction autant qu'&#224; son &#233;lection.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De nombreuses questions restent pos&#233;es :&lt;br class='autobr' /&gt;
Si les Isra&#233;liens n'ont fait qu'&#233;clairer le camp, l'&#233;couter, entendre les coups de feu tir&#233;s par tant de munitions dont j'ai foul&#233; les douilles (des dizaines de milliers), qui tirait r&#233;ellement ? Qui, en tuant, risquait sa peau ? Phalangistes ? Haddadistes ? Qui ? Et combien ?&lt;br class='autobr' /&gt;
O&#249; sont pass&#233;es les armes qui ont fait toutes ces morts ? Et o&#249; les armes de ceux i se sont d&#233;fendus ? Dans la partie du camp que j'ai visit&#233;e, je n'ai vu que deux armes anti-char non employ&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment sont entr&#233;s les assassins dans les camps ? Les Isra&#233;liens &#233;taient-ils &#224; toutes les issues commandant Chatila ? En tout cas, le jeudi ils &#233;taient d&#233;j&#224; &#224; l'h&#244;pital de Acca, face &#224; une ouverture du camp.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a &#233;crit, dans les journaux, que les Isra&#233;liens sont entr&#233;s dans le camp de Chatila d&#232;s qu'ils ont connu les massacres, et qu'ils les ont fait cesser aussit&#244;t, donc le samedi. Mais qu'ont-ils fait des massacreurs, qui sont partis o&#249; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s l'assassinat de B&#233;chir Gemayel et de vingt de ses camarades, apr&#232;s les massacres, quand elle sut que je revenais de Chatila, madame B., de la haute bourgeoisie de Beyrouth, vint me voir. Elle monta &#8211; pas d'&#233;lectricit&#233; &#8211; les huit &#233;tages l'immeuble &#8211; je la suppose &#226;g&#233;e, &#233;l&#233;gante mais &#226;g&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Avant la mort de B&#233;chir, avant les massacres, vous aviez raison de me dire que le pire &#233;tait en marche. Je l'ai vu.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Ne me dites surtout pas ce que vous avez vu &#224; Chatila, je vous en prie. Mes nerfs sont trop fragiles, je dois les m&#233;nager afin de supporter le pire qui n'est pas encore arriv&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle vit, seule avec son mari (soixante-dix ans) et sa bonne dans un grand appartement &#224; Ras Beyrouth. Elle est tr&#232;s &#233;l&#233;gante. Tr&#232;s soign&#233;e. Ses meubles sont de /le, je crois Louis XVI.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Nous savions que B&#233;chir &#233;tait all&#233; en Isra&#235;l. Il a eu tort. Quand on est chef d'&#233;tat &#233;lu, on ne fr&#233;quente pas ces gens-l&#224;. J'&#233;tais s&#251;re qu'il lui arriverait malheur. Mais je ne veux rien savoir. Je dois m&#233;nager mes nerfs pour supporter les coups terribles qui ne sont pas encore venus. B&#233;chir devait retourner cette lettre o&#249; monsieur Begin l'appelait son cher ami.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La haute bourgeoisie, avec ses serviteurs muets, a sa fa&#231;on de r&#233;sister. Madame B. et son mari ne &#171; croient pas tout &#224; fait &#224; la m&#233;tempsychose &#187;. Que se passera-t-il s'ils renaissent en forme d'Isra&#233;liens ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le jour de l'enterrement de B&#233;chir est aussi le jour de l'entr&#233;e &#224; Beyrouth-Ouest de l'arm&#233;e isra&#233;lienne. Les explosions se rapprochent de l'immeuble o&#249; nous sommes ; finalement, tout le monde descend &#224; l'abri, dans une cave. Des ambassadeurs, des m&#233;decins, leurs femmes, les filles, un repr&#233;sentant de l'ONU au Liban, leurs domestiques.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Carlos, apportez-moi un coussin.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Carlos, mes lunettes.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Carlos, un peu d'eau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les domestiques, car eux aussi parlent fran&#231;ais, sont accept&#233;s dans l'abri. Il faut peut-&#234;tre aussi les sauvegarder, leurs blessures, leur transport &#224; l'h&#244;pital ou au cimeti&#232;re, quelle affaire !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut bien savoir que les camps palestiniens de Chatila et de Sabra, c'est des kilom&#232;tres et des kilom&#232;tres de ruelles tr&#232;s &#233;troites &#8211; car, ici, m&#234;me les ruelles soin si maigres, si squelettiques parfois que deux personnes ne peuvent avancer que si l'une marche de profil &#8211; encombr&#233;es de gravats, de parpaings, de briques, de guenilles multicolores et sales, et la nuit, sous la lumi&#232;re des fus&#233;es isra&#233;liennes qui &#233;clairaient les camps, quinze ou vingt tireurs, m&#234;me bien arm&#233;s, n'auraient pas r&#233;ussi &#224; faire cette boucherie. Les tueurs ont op&#233;r&#233;, mais nombreux, et probablement des escouades de tortionnaires qui ouvraient des cr&#226;nes, tailladaient des cuisses, coupaient des bras, des mains et des doigts, tra&#238;naient au bout d'une corde des agonisants entrav&#233;s, des hommes et des femmes vivant encore puisque le sang a longtemps coul&#233; des corps, &#224; tel point que je ne pus savoir qui, dans le couloir d'une maison, avait laiss&#233; ce ruisseau de sang s&#233;ch&#233;, du fond du couloir o&#249; &#233;tait la mare jusqu'au seuil o&#249; il se perdait dans la poussi&#232;re. &#201;tait-ce un Palestinien ? Une femme ? Un phalangiste dont on avait &#233;vacu&#233; le corps ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De Paris, surtout si l'on ignore la topographie des camps, on peut en effet douter de tout. On peut laisser Isra&#235;l affirmer que les journalistes de J&#233;rusalem furent les premiers &#224; annoncer le massacre. En direction des pays arabes et en langue arabe comment le dirent-ils ? En langue anglaise et en fran&#231;ais, comment ? Et pr&#233;cis&#233;ment quand ? Quand on songe aux pr&#233;cautions dont on s'entoure en Occident d&#232;s qu'on constate un d&#233;c&#232;s suspect, les empreintes, l'impact des balles, les autopsies et contre-expertises ! A Beyrouth, &#224; peine connu le massacre, l'arm&#233;e libanaise officiellement prenait en charge les camps et les effa&#231;ait aussit&#244;t, les ruines des maisons comme celles des corps. Qui ordonna cette pr&#233;cipitation ? Apr&#232;s pourtant cette affirmation qui courut le monde : chr&#233;tiens et musulmans se sont entre-tu&#233;s, et apr&#232;s que les cam&#233;ras eurent enregistr&#233; la f&#233;rocit&#233; de la tuerie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'h&#244;pital de Acca occup&#233; par les Isra&#233;liens, en face d'une entr&#233;e de Chatila, n'est pas &#224; deux cents m&#232;tres du camp, mais &#224; quarante m&#232;tres. Rien vu, rien entendu, rien compris ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car c'est bien ce que d&#233;clare Begin &#224; la Knesset : &#171; Des non-juifs ont massacr&#233; des non-juifs, en quoi cela nous concerne-t-il ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Interrompue un moment ma description de Chatila doit se terminer. Voici les morts que je vis en dernier, le dimanche, vers deux heures de l'apr&#232;s-midi, quand la Croix-Rouge internationale entrait avec ses bulldozers. L'odeur cadav&#233;rique ne sortait ni d'une maison ni d'un supplici&#233; : mon corps, mon &#234;tre semblaient l'&#233;mettre. Dans une rue &#233;troite, dans un redan de mur en ar&#234;te, j'ai cru voir un boxeur noir assis par terre, rieur, &#233;tonn&#233; d'&#234;tre K.O. Personne n'avait eu le courage de lui fermer les paupi&#232;res, ses yeux exorbit&#233;s, de fa&#239;ence tr&#232;s blanche, me regardaient. Il paraissait d&#233;confit, le bras lev&#233;, adoss&#233; &#224; cet angle du mur. C'&#233;tait un Palestinien, mort depuis deux ou trois jours. Si je l'ai pris d'abord pour un boxeur n&#232;gre, c'est que sa t&#234;te &#233;tait &#233;norme, enfl&#233;e et noire, comme toutes les t&#234;tes et tous les corps, qu'ils soient au soleil ou &#224; l'ombre des maisons. Je passai pr&#232;s de ses pieds. Je ramassai dans la poussi&#232;re un dentier de m&#226;choire sup&#233;rieure que je posai sur ce qui restait des montants d'une fen&#234;tre. Le creux de sa main tendue vers le ciel, sa bouche ouverte, l'ouverture de son pantalon o&#249; manquait la ceinture : autant de ruches o&#249; les mouches se nourrissaient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je franchis un autre cadavre, puis un autre. Dans cet espace de poussi&#232;re, entre les deux morts, il y avait enfin un objet tr&#232;s vivant, intact dans ce carnage, d'un rose translucide, qui pouvait encore servir : la jambe artificielle, apparemment en mati&#232;re plastique, et chauss&#233;e d'un soulier noir et d'une chaussette grise. En regardant mieux, il &#233;tait clair qu'on l'avait arrach&#233;e brutalement &#224; la jambe amput&#233;e, car les courroies qui habituellement la maintenaient &#224; la cuisse, toutes &#233;taient rompues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette jambe artificielle appartenait au deuxi&#232;me mort. Celui de qui je n'avais vu qu'une jambe et un pied chauss&#233; d'un soulier noir et d'une chaussette grise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la rue perpendiculaire &#224; celle o&#249; j'ai laiss&#233; les trois morts, il y en avait un autre. Il ne bouchait pas compl&#232;tement le passage, mais il se trouvait couch&#233; au d&#233;but de la rue, de sorte que je dus le d&#233;passer et me retourner pour voir ce spectacle : assis sur une chaise, entour&#233;e de femmes et d'hommes encore jeunes qui se taisaient, sanglotait une femme &#8211; v&#234;tements de femme arabe &#8211; qui me parut avoir seize ou soixante ans. Elle pleurait son fr&#232;re dont le corps barrait presque la rue. Je vins pr&#232;s d'elle. Je regardai mieux. Elle avait une &#233;charpe nou&#233;e sous le cou. Elle pleurait, elle se lamentait sur la mort de son fr&#232;re, &#224; c&#244;t&#233; d'elle. Son visage &#233;tait rose &#8211; un rose d'enfant, &#224; peu pr&#232;s uniforme, tr&#232;s doux, tendre &#8211; mais sans cils ni sourcils, et ce que je croyais rose n'&#233;tait pas l'&#233;piderme mais le derme bord&#233; par un peu de peau grise. Tout le visage &#233;tait br&#251;l&#233;. Je ne puis savoir par quoi, mais je compris par qui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux premiers morts, je m'&#233;tais efforc&#233; de les compter. Arriv&#233; &#224; douze ou quinze, envelopp&#233; par l'odeur, par le soleil, butant dans chaque ruine, je ne pouvais plus, tout s'embrouillait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des maisons &#233;ventr&#233;es et d'o&#249; sortent des &#233;dredons, des immeubles effondr&#233;s, j'en ai vu beaucoup, avec indiff&#233;rence, en regardant ceux de Beyrouth-Ouest, ceux de Chatila je voyais l'&#233;pouvante. Les mots, qui me sont g&#233;n&#233;ralement tr&#232;s vite familiers, amicaux m&#234;me, en voyant ceux des camps je ne distinguais plus que la haine et la joie de ceux qui les ont tu&#233;s. Une f&#234;te barbare s'&#233;tait d&#233;roul&#233;e l&#224; : rage, ivresse, danses, chants, jurons, plaintes, g&#233;missements, en l'honneur des voyeurs qui riaient au dernier &#233;tage de l'h&#244;pital de Acca.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant la guerre d'Alg&#233;rie, en France, les Arabes n'&#233;taient pas beaux, leur d&#233;gaine &#233;tait lourde, tra&#238;nassante, leur gueule de travers, et presque soudainement la victoire les embellit, mais d&#233;j&#224;, un peu avant qu'elle soit aveuglante, quand plus d'un demi-million de soldats fran&#231;ais s'&#233;reintaient et crevaient dans les Aur&#232;s et dans toute l'Alg&#233;rie un curieux ph&#233;nom&#232;ne &#233;tait perceptible, &#224; l'oeuvre sur le visage et dans le corps des ouvriers arabes : quelque chose comme l'approche, le pressentiment d'une beaut&#233; encore fragile mais qui allait nous &#233;blouir quand leurs &#233;cailles seraient enfin tomb&#233;es de leur peau et de nos yeux. Il fallait accepter l'&#233;vidence qu'ils s'&#233;taient lib&#233;r&#233;s politiquement pour appara&#238;tre tels qu'il fallait les voir, tr&#232;s beaux. De la m&#234;me fa&#231;on, &#233;chapp&#233;s des camps de r&#233;fugi&#233;s, &#233;chapp&#233;s &#224; la morale et &#224; l'ordre des camps, &#224; une morale impos&#233;e par la n&#233;cessit&#233; de survivre, &#233;chapp&#233;s du m&#234;me coup &#224; la honte, les feddayin &#233;taient tr&#232;s beaux ; ci comme celte beaut&#233; &#233;tait nouvelle, c'est-&#224;-dire neuve, c'est-&#224;-dire na&#239;ve, elle &#233;tait fra&#238;che, si vive qu'elle d&#233;couvrait imm&#233;diatement ce qui la mettait en accord avec toutes les beaut&#233;s du monde s'arrachant &#224; la honte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beaucoup de macs alg&#233;riens, qui traversaient la nuit de Pigalle, utilisaient leurs atouts au profil de la r&#233;volution alg&#233;rienne. La vertu &#233;tait l&#224; aussi. C'est, je crois, Hannah Arendt qui distingue les r&#233;volutions selon qu'elles envisagent la libert&#233; ou la vertu &#8211; donc le travail. Il faudrait peut-&#234;tre reconna&#238;tre que les r&#233;volutions ou les lib&#233;rations se donnent &#8211; obscur&#233;ment &#8211; pour fin de trouver ou retrouver la beaut&#233;, c'est &#224; dire l'impalpable, innommable autrement que par ce vocable. Ou plut&#244;t non par la beaut&#233; entendons une insolence rieuse que narguent la mis&#232;re pass&#233;e, les syst&#232;mes et les hommes responsables de la mis&#232;re et de la honte, mais insolence rieuse qui s'aper&#231;oit que l'&#233;clatement, hors de la honte, &#233;tait facile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, dans cette page, il devait &#234;tre question surtout de ceci : une r&#233;volution en est-elle une quand elle n'a pas fait tomber des visages et des corps la peau morte qui les avachissait. Je ne parle pas d'une beaut&#233; acad&#233;mique, mais de l'impalpable &#8211; innommable &#8211; joie des corps, des visages, des cris, des paroles qui cessent d'elle mornes, je veux dire une joie sensuelle et si forte qu'elle veut chasser tout &#233;rotisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* * * *&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Me revoici &#224; Ajloun, en Jordanie, puis &#224; Irbid. Je retire ce que je crois &#234;tre un de mes cheveux blancs tomb&#233; sur mon chandail et je le pose sur un genou de Hamza, assis pr&#232;s de moi. Il le prend entre le pouce, le majeur, le regarde sourit, le met dans la poche de son blouson noir, y appuie sa main en disant ;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Un poil de la barbe du Proph&#232;te vaut moins que &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il respire un peu plus large et reprend :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Un poil de la barbe du proph&#232;te ne vaut pas plus que &#231;a.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il n'avait que vingt-deux ans, sa pens&#233;e bondissait &#224; l'aise tr&#232;s au-dessus des Palestiniens de quarante ans, mais il avait d&#233;j&#224; sur lui les signes &#8211; sur lui : sur son corps, dans ses gestes &#8211; qui le rattachaient aux anciens.&lt;br class='autobr' /&gt;
Autrefois les laboureurs se mouchaient dans leurs doigts. Un claquement envoyait la morve dans les ronces. Ils se passaient sous le nez leurs manches de velours c&#244;tel&#233; qui, au bout d'un mois, &#233;tait recouverte d'une l&#233;g&#232;re nacre. Ainsi les feddayin. Ils se mouchaient comme les marquis, les pr&#233;lats prisaient : un peu vo&#251;t&#233;s. J'ai fait la m&#234;me chose qu'eux, qu'ils m'ont apprise sans s'en douter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et les femmes ? Jour et nuit broder les sept robes (une par jour de la semaine) du trousseau de fian&#231;ailles offert par un &#233;poux g&#233;n&#233;ralement &#226;g&#233; choisi par la famille, &#233;veil affligeant. Les jeunes Palestiniennes devinrent tr&#232;s belles quand elles se r&#233;volt&#232;rent contre le p&#232;re et cass&#232;rent leurs aiguilles et les ciseaux &#224; broder. C'est sur les montagnes d'Ajloun, de Sait et d'Irbid, sur les for&#234;ts elles-m&#234;mes que s'&#233;tait d&#233;pos&#233;e toute la sensualit&#233; lib&#233;r&#233;e par la r&#233;volte et les fusils, n'oublions pas les fusils : cela suffisait, chacun &#233;tait combl&#233;. Les feddayin sans s'en rendre compte &#8211; est-ce vrai ? &#8211; mettaient au point une beaut&#233; neuve : la vivacit&#233; des gestes et leur lassitude visible, la rapidit&#233; de l'oeil et sa brillance, le timbre de la voix plus claire s'alliaient &#224; la promptitude de la r&#233;plique et &#224; sa bri&#232;vet&#233;. A sa pr&#233;cision aussi. Les phrases longues, la rh&#233;torique savante et volubile, ils les avaient tu&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Chatila, beaucoup sont morts et mon amiti&#233;, mon affection pour leurs cadavres pourrissants &#233;tait grande aussi parce que je les avais connus. Noircis, gonfl&#233;s, pourris par le soleil et la mort, ils restaient des feddayin.&lt;br class='autobr' /&gt;
Vers les deux heures de l'apr&#232;s-midi, dimanche, trois soldats de l'arm&#233;e libanaise, fusil point&#233;, me conduisirent &#224; une jeep o&#249; somnolait un officier. Je lui demandai :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Vous parlez fran&#231;ais ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; English.&lt;br class='autobr' /&gt;
La voix &#233;tait s&#232;che, peut-&#234;tre parce que je venais de la r&#233;veiller en sursaut.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il regarda mon passeport. Il dit, en fran&#231;ais :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Vous venez de l&#224;-bas ? (Son doigt montrait Chatila.)&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Oui.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Et vous avez vu ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Oui.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Vous allez l'&#233;crire ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Oui.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il me rendit le passeport. Il me fit signe de partir. Les trois fusils s'abaiss&#232;rent. J'avais pass&#233; quatre heures &#224; Chatila. Il restait dans ma m&#233;moire environ quarante cadavres. Tous &#8211; je dis bien tous &#8211; avaient &#233;t&#233; tortur&#233;s, probablement dans l'ivresse, dans les chants, les rires, l'odeur de la poudre et d&#233;j&#224; de la charogne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans doute j'&#233;tais seul, je veux dire seul Europ&#233;en (avec quelques vieilles femmes palestiniennes s'accrochant encore &#224; un chiffon blanc d&#233;chir&#233; ; avec quelques jeunes feddayin sans armes) mais si ces cinq ou six &#234;tres humains n'avaient pas &#233;t&#233; l&#224; et que j'ai d&#233;couvert cette ville abattue, les Palestiniens horizontaux, noirs et gonfl&#233;s, je serais devenu fou. Ou l'ai-je &#233;t&#233; ? Cette ville en miettes et par terre que j'ai vue ou cru voir, parcourue, soulev&#233;e, port&#233;e par la puissante odeur de la mort, tout cela avait-il eu lieu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'avais explor&#233;, et mal, que le vingti&#232;me de Chatila et de Sabra, rien de Bir Hassan, et rien de Bourj et de Barajn&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* * * *&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas &#224; mes inclinaisons que je dois d'avoir v&#233;cu la p&#233;riode jordanienne comme une f&#233;erie. Des Europ&#233;ens et des Arabes d'Afrique du Nord m'ont parl&#233; du sortil&#232;ge qui les avait tenus l&#224;-bas. En vivant cette longue pouss&#233;e de six mois, &#224; peine teint&#233;e de nuit pendant douze ou treize heures, j'ai connu la l&#233;g&#232;ret&#233; de l'&#233;v&#233;nement, l'exceptionnelle qualit&#233; des feddayin, mais je pressentais la fragilit&#233; de l'&#233;difice. Partout, o&#249; l'arm&#233;e palestinienne en Jordanie s'&#233;tait regroup&#233;e &#8211; pr&#233;s du Jourdain &#8211; il y avait des postes de contr&#244;le o&#249; les feddayin &#233;taient si s&#251;rs de leurs droits et de leur pouvoir que l'arriv&#233;e d'un visiteur, de jour ou de nuit, &#224; l'un des postes de contr&#244;le, &#233;tait l'occasion de pr&#233;parer du th&#233;, de parler avec des &#233;clats de rire et de fraternels baisers (celui qu'on embrassait partait cette nuit, traversait le Jourdain pour poser des bombes en Palestine, et souvent ne revenait pas). Les seuls &#238;lots de silence &#233;taient les villages jordaniens : ils la bouclaient. Tous les feddayin paraissaient l&#233;g&#232;rement soulev&#233;s du sol comme par un tr&#232;s subtil verre de vin ou la goul&#233;e d'un peu de hachich. C'&#233;tait quoi ? La jeunesse insouciante de la mort et qui poss&#233;dait, pour tirer en l'air, des armes tch&#232;ques et chinoises. Prot&#233;g&#233;s par des armes qui p&#233;taient si haut, les feddayin ne craignaient rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si quelque lecteur a vu une carte g&#233;ographique de la Palestine et de la Jordanie, il sait que le terrain n'est pas une feuille de papier. Le terrain, au bord du Jourdain, est tr&#232;s en relief. Toute cette &#233;quip&#233;e aurait d&#251; porter en sous-titre &#171; Songe d'une nuit d'&#233;t&#233; &#187; malgr&#233; les coups de gueule des responsables de quarante ans. Tout cela &#233;tait possible &#224; cause de la jeunesse, du plaisir d'&#234;tre sous les arbres, de jouer avec des armes, d'&#234;tre &#233;loign&#233; des femmes, c'est-&#224;-dire d'escamoter un probl&#232;me difficile, d'&#234;tre le point le plus lumineux parce que le plus aigu de la r&#233;volution, d'avoir l'accord de la population des camps, d'&#234;tre photog&#233;nique quoi qu'on fasse, peut-&#234;tre de pressentir que cette f&#233;erie &#224; contenu r&#233;volutionnaire serait d'ici peu saccag&#233;e : les feddayin ne voulaient pas le pouvoir, ils avaient la libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au retour de Beyrouth, &#224; l'a&#233;roport de Damas, j'ai rencontr&#233; de jeunes feddayin, &#233;chapp&#233;s de l'enfer isra&#233;lien. Ils avaient seize ou dix-sept ans : ils riaient, ils &#233;taient semblables &#224; ceux d'Ajloun. Ils mourront comme eux. Le combat pour un pays peut remplir une vie tr&#232;s riche, mais courte. C'est le choix, on s'en souvient, d'Achille dans l'Iliade.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;JEAN GENET&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Jean Genet | Des valises pour demeure</title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/article/jean-genet-des-valises-pour-demeure</link>
		<guid isPermaLink="true">https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/article/jean-genet-des-valises-pour-demeure</guid>
		<dc:date>2025-08-14T21:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Sur le d&#233;part&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/" rel="directory"&gt;Genet, lignes de fuite&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/logo-8.jpg?1755169529' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;La chambre 205 du Jack's H&#244;tel donne sur l'avenue St&#233;phen-Pichon. Deux valises sont ouvertes sur le lit &#8212; &#233;ventr&#233;es plut&#244;t : l'une en cuir noir, l'autre en ska&#239; marron. Elles d&#233;bordent. Manuscrits, lettres, notes, fragments &#8212; griffonn&#233;s &#224; l'encre p&#226;lie sur papiers d'h&#244;tel, pages d&#233;chir&#233;es, factures, enveloppes retourn&#233;es. Le tout entass&#233; sans classement. Il referme les valises et les emporte. Ce sont les premiers jours d'avril, ce n'est pas encore le printemps, et plus tout &#224; fait l'hiver. Genet se rend chez Roland Dumas, avocat et ami, pose les valises sur le bureau, dit simplement : &#171; &lt;i&gt;Voici tout mon travail en cours. Faites-en ce que vous voudrez.&lt;/i&gt; &#187; Il est d&#233;j&#224; reparti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.imec-archives.com/matieres-premieres/librairie/lieu-archives/les-valises-de-jean-genet&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Dedans&lt;/a&gt; : manuscrits, carnets d'&#233;colier, coupures de presse annot&#233;es, tracts, journaux des Black Panthers, projets sur le Japon, le jazz, la Fraction Arm&#233;e Rouge, les prisons. Des notes partout, sur l'emballage d'un morceau de sucre, sur le revers des envelopp&#233;es d&#233;chir&#233;es, les factures, partout. La trace vive de seize ann&#233;es d'&#233;criture durant laquelle il avait pourtant fait le serment de ne jamais &#233;crire. Il avait abandonn&#233; l'&#233;criture, mais l'&#233;criture ne l'avait pas quitt&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ces notes doivent &#224; la lecture du livre d'Albert Dichy, Les valises de Jean (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16344 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/5edf93e672e82_part_15750382593681_2-4550141.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/5edf93e672e82_part_15750382593681_2-4550141.jpg?1755169180' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;En 1968, il est &#224; Chicago. Sur invitation des Black Panthers, il assiste au proc&#232;s de Bobby Seale, Huey Newton, Eldridge Cleaver, r&#233;dige des manifestes en leur d&#233;fense, prend la parole, dans ce m&#233;lange de calme rageur qui est sa marque alors ; il dort sur les canap&#233;s militants et fr&#233;quente les cellules de soutien, observe les armes sur les genoux, les regards traqu&#233;s, traverse quinze universit&#233;s, rencontre Angela Davis, &#233;voque le cas des Soledad Brothers et prononce son &lt;i&gt;May Day Speech&lt;/i&gt; devant trente mille personnes sur le campus de Yale ; il &#233;crit sur les feuilles volantes. En 1970, on le retrouve &#224; Amman, dans les camps palestiniens. Il dort sous tente avec les fedayin du Fatah, partage la poussi&#232;re, le th&#233;, la peur, voit passer les blind&#233;s jordaniens, les bombardements, la Redoutable Septembre noir ; il couche sur des papiers de poussi&#232;re des sc&#232;nes inachev&#233;es et r&#233;dige des lettres f&#233;roces &#224; ses amis fran&#231;ais, insulte les ti&#232;des, lit dans les regards ce qu'il ne peut plus &#233;crire dans un roman. En 1972, retour &#224; Paris : Mohammed Diab vient d'&#234;tre assassin&#233; par la police dans un commissariat &#224; Versailles, Genet descend dans la rue avec les militants arabes, hurle dans les cort&#232;ges, signe les tracts, soutient les Comit&#233;s Palestine, marche seul avec eux.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16350 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/phpv5iwqo.jpg?1755169181' width='500' height='339' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;En 1977, dans Beyrouth, il &#233;crit peu, mais note des phrases dans des carnets, retient le nom des lieux, Burj el-Barajneh, Beyrouth, dessine dans quelques mots les contours des sentinelles, l'ombre des enfants qui jouent sur les sacs de sable au pied des miradors, des parois l&#233;preuses, la mer qui bat la corniche. En septembre 1982, il entre &#8211; premier Europ&#233;en &#8211; dans les camps massacr&#233;s de Sabra et Chatila, quelques heures apr&#232;s les derniers coups de feu &#224; bout portant sur les corps align&#233;s contre les murs, cris recouvrant le ressac de la mer battue contre la corniche. Il marche parmi les corps et les ruines, voit les enfants transperc&#233;s, les femmes &#233;ventr&#233;es, les odeurs d'&#233;gout, de sang s&#233;ch&#233;, de lait renvers&#233;. Il fait de ces quatre heures &#224; Chatila, &lt;i&gt;Quatre heures &#224; Chatila&lt;/i&gt; &#8212; texte brut, brutal, br&#251;lant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vingt ans de fragments jet&#233;s, de textes de circonstance &#8211; circonstance br&#251;lante, circonstance de feu, non pas l'occasion mais la n&#233;cessit&#233;, textes arrach&#233;s &#224; la conjoncture et pour lui r&#233;pondre, en r&#233;pondre ; pour y prendre place et en assumer le choc. Textes du d&#233;sastre, &#233;crits sur les nerfs, sur les genoux, sur les papiers trouv&#233;s, r&#233;ponses pr&#233;caires &#224; l'&#233;tat du monde, sans horizon de livre, sans autre mandat que celui que la situation elle-m&#234;me imposait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'il jette donc dans ces deux valises &#8212; noir cuir, ska&#239; marron &#8212; ni archives ni testament, mais contenants de survie. Pas l'&#339;uvre, mais ce qui la remplace. Ce qui surgit quand l'&#339;uvre est devenue impossible. Ce qui continue, malgr&#233; tout, d&#233;borde quand l'&#233;crivain se retire.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16345 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/01.08_2020-11-06_valises-jean-genet_quemener-34-1600x.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/01.08_2020-11-06_valises-jean-genet_quemener-34-1600x.jpg?1755169180' width='500' height='360' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Valises comme n&#233;gatif d'un corpus : la part impubli&#233;e, l'&#233;criture qui se refuse &#224; elle-m&#234;me en s'arrachant au silence. Ce geste d'exil qui ram&#232;ne tout, une parole tenue &#224; la marge, tenue quand m&#234;me. Non pour durer, mais pour r&#233;pondre, pages de terrain, de guerre. &#201;criture sans livre, sans forme : &#233;criture tout de m&#234;me &#8212; &#224; vif, &#224; ras du r&#233;el, sans l'ombre d'un personnage entre lui et le monde ; des pages, des griffures, des voix prises sur le vif. L'&#233;criture comme une fuite qui revient, cette mer qui ne se retire jamais vraiment, bat, va mordre, &#233;choue et recommence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Genet a quitt&#233; la chambre de Roland Dumas et va retrouver la chambre 205 du Jack's H&#244;tel, sans rien cette fois. Toujours il avait v&#233;cu dans des h&#244;tels, jamais de chez-lui, de carte bancaire, seulement du liquide &#8211; sans foyer &#8212;, deux valises pour bagages. &#192; l'H&#244;tel Imperial sur le K&#228;rntner Ring &#224; Vienne, dans les grands palaces londoniens pay&#233;s par ses &#233;diteurs, ailleurs dans des chambres sordides pr&#232;s des gares &#8212; toujours des h&#244;tels, et toujours pour quelques nuits de passage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que faire d&#233;sormais quand les valises sont loin ? Peut-&#234;tre est-ce le contraire : que dans avril ces jours-l&#224;, la toux avait rong&#233; plus f&#233;rocement la gorge, les poumons, qu'il n'y avait plus &#224; lutter, et rien d'autre &#224; dire. Dans quelques jours, il fera cette mauvaise chute pr&#232;s de son lit, tombera sur le cr&#226;ne ; on retrouvera son corps deux jours plus tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Roland Dumas garde les valises trente-quatre ans rue du Bac. Qu'en faire ? Dumas est sans doute trop occup&#233; &#224; d&#233;fendre les puissants, d&#238;ner sous les dorures, se vautrer dans les affaires &#8212; Mitterrand, Elf, L'Or&#233;al, les turpitudes en cascades, les comptes en Suisse, les tapis. Un voleur, mais du bon c&#244;t&#233; du pouvoir. Qu'il plaisait &#224; Genet pour cela &#8212; que ce soit lui, l'avocat des ministres et des rois faillis, qui garde ses papiers d'errant, de tra&#238;tre et de po&#232;te sans nation. Le voyou prot&#233;g&#233; par le bourgeois canaille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un an avant sa mort, Dumas avait fini par c&#233;der les valises &#224; l'IMEC &#8212; comme on se d&#233;barrasse d'un fardeau qu'on a trop port&#233; ou pas assez lu. &lt;a href=&#034;https://www.franceinfo.fr/culture/livres/les-valises-de-l-ecrivain-jean-genet-ouvertes-a-paris-sont-a-decouvrir-a-l-ima_5863058.html#xtor=CS2-765-%5Bautres%5D-&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;On ouvre les valises &#224; l'abbaye d'Ardenne&lt;/a&gt;. &#192; l'int&#233;rieur, le foutoir : les cahiers d'&#233;colier et les papiers d'h&#244;tel, les tracts, les lettres, les projets de livres et les sc&#233;narios in&#233;dits, les fragments d'un livre jamais &#233;crit &#171; comme un Talmud &#187;, les journaux des Black Panthers, quelques brouillons du &lt;i&gt;Captif amoureux&lt;/i&gt;, une grotte, un grenier, un corps sans corps.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16348 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/phpm8vtm5.jpg?1755169180' width='500' height='347' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.franceinfo.fr/culture/livres/les-valises-secretes-de-jean-genet-s-appretent-a-reveler-tous-leurs-tresors-a-l-imec-abbaye-d-ardenne_4158079.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Les valises de Jean-Genet&lt;/a&gt; : mausol&#233;es portatifs, ou bagages immobiles, l'unique foyer d'un homme sur d&#233;part. L'atelier ambulant et la caisse de r&#233;sonance du monde humili&#233; mais non pas vaincu. L'&#233;criture elle-m&#234;me comme cet acte de passage &#8212; se jeter tout entier dans des sacs qu'on ferme et qu'on confie. Un sanctuaire d'engagement. Au milieu des papiers, cette note : &#171; Je ne me suis jamais cru Palestinien, cependant j'&#233;tais chez moi. &#187; Ce qu'il pourrait dire aussi pour Harlem, pour Chatila, pour Tanger, le Maroc &#8211; o&#249; l'on jettera son corps face &#224; la mer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la valise en exil, l'&#233;crivain trouve une terre dans le nom m&#234;me du combat, son foyer d'absence et de pr&#233;sence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, la folie de tout mettre dans une valise, et de consid&#233;rer cette valise comme seule demeure habitable, quand toute identit&#233;, toute &#339;uvre ou toute appartenance tient dans un bagage. Et qu'il faut partir. La folie que c'est &#8211; et qui est la seule raisonnable &#8211;, la seule position tenable face au monde insoutenable.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16351 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/phpwj4rzg_copie.jpg?1755169221' width='500' height='444' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb4-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ces notes doivent &#224; la lecture du livre d'Albert Dichy, &lt;a href=&#034;https://www.imec-archives.com/matieres-premieres/librairie/lieu-archives/les-valises-de-jean-genet&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Les valises de Jean Genet&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;, qui donnent &#224; lire les manuscrits et notes retrouv&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Jean Genet | L'art de la fugue, &#171; L'envers du monde &#187; (4)</title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/article/jean-genet-l-art-de-la-fugue-l-envers-du-monde-4</link>
		<guid isPermaLink="true">https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/article/jean-genet-l-art-de-la-fugue-l-envers-du-monde-4</guid>
		<dc:date>2025-08-14T19:03:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;France Culture, par Nedjma Bouakra&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/" rel="directory"&gt;Genet, lignes de fuite&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/1200x680.webp?1756321431' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='85' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Une s&#233;rie de quatre &#233;pisodes autour de la vie et l'&#339;uvre de Jean Genet pour France Culture, par Nedjma Bouakra &#8211; &#233;t&#233; 2025.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#201;pisode 4, &#171; L'envers du monde &#187;&lt;/h2&gt;&lt;center&gt;&lt;iframe src=&#034;https://embed.radiofrance.fr/franceculture/diffusion/4f2429db-9627-4630-81d9-b7e926b6b05e&#034; frameborder=&#034;0&#034; width=&#034;100%&#034; height=&#034;auto&#034;&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;/center&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les Paravents&lt;/i&gt; : Mes gants ! Blanc ! &#192; bloc, gonfl&#233; &#224; bloc, gonfl&#233; et dur, bordel. Vos lits d'amour, c'est le champ de bataille. &#192; la guerre comme &#224; l'amour, pour les combats par&#233;s de toutes vos parures, messieurs. Je veux qu'on renvoie &#224; votre famille des bracelets, montres et des m&#233;dailles tach&#233;es de sang caill&#233;, et m&#234;me de foutre. Je veux &#8211; Preston, mon r&#233;volver &#8211;, je veux vos visi&#232;res de k&#233;pis plus luisants que mes bottes, plus vernis que mes ongles. Vos boutons, boucles, agrafes, crochets, comme mes &#233;perons, chrom&#233;s. La guerre, l'amour. Je veux cousu dans vos doublures des images de gonzesses &#224; poils et des immacul&#233;es de Lourdes, autour de vos coudes et cha&#238;nettes d'or, ou de plaqu&#233; or. Sur vos cheveux de la brillantine, des rubans dans vos poils du cul, pour ceux qui en ont. Mais nom de Dieu, un soldat doit &#234;tre poilu et beau.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(Sous les cris, un manifestant de l'OAS)&lt;/i&gt; : Eh bien, nous, anciens combattants d'Alg&#233;rie, nous sommes certains et nous sommes fiers d'avoir fait partie d'une arm&#233;e qui n'&#233;tait pas l'arm&#233;e de Courteline.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Avril 1966. Manifestation devant l'Od&#233;on, des membres de l'O.A.S., organisation secr&#232;te et terroriste d&#233;fendant l'Alg&#233;rie fran&#231;aise. Un scandale attendu et orchestr&#233; depuis de longs mois par l'extr&#234;me droite&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Voix d'actualit&#233; &lt;/i&gt; &#8212; Ils sont, pour le moment, plusieurs centaines de manifestants sur la place de l'Od&#233;on. Ils sont venus avec des drapeaux, des banderoles sur lequel il est &#233;crit, &#171; Gloire &#224; l'Arm&#233;e &#187;, &#171; mouvement Occident &#187;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;div class='spip_document_16398 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/860_sc_manifestation-contre-les-paravents-5-mai-1966.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/860_sc_manifestation-contre-les-paravents-5-mai-1966.jpg?1756321547' width='500' height='497' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Jean-Louis Barrault. &#8212; Et, subitement, hier soir, d'une fa&#231;on tout &#224; fait concert&#233;e, car &#231;a se passe exactement comme un assaut de village&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Des manifestants ont jet&#233; dans la salle des bombes fumig&#232;nes et des rats. &#192; l'issue de la repr&#233;sentation d'hier soir, Claude Guirini a rencontr&#233; Jean-Louis Barrault, directeur de th&#233;&#226;tre de l'Od&#233;on&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt; &lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#8212; C. Gurini. &#8211; Il n'y a pas eu de com&#233;dien bless&#233;, tout va bien de ce c&#244;t&#233;-l&#224; ?
&lt;br /&gt;&#8212; J.L. Barrault. &#8212; Non, non, il n'y a personne de bless&#233;, du tout. Mais&#8230; &#231;a n'a pas de sens. Vouloir imposer ses id&#233;es par la force et par des s&#233;vices, c'est se mettre dans son tort.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Roger Blin. &#8212; Genet avait pris soin de me faire promettre que je ne gauchirais pas sa pi&#232;ce. C'est-&#224;-dire que, sur un sujet br&#251;lant, il voulait garder &#224; sa pi&#232;ce l'ambigu&#239;t&#233;, qui est le caract&#232;re principal de tout son th&#233;&#226;tre : le jeu de miroir.&lt;br class='autobr' /&gt;
[&#8230;]
&lt;br /&gt;&#8212; Journaliste : Peut-&#234;tre voudriez-vous citer quelques mots de Genet qui vous hantent ?
&lt;br /&gt;&#8212; Roger Blin. &#8211; C'est-&#224;-dire que je ne devrais pas avoir le droit, c'est une lettre personnelle qu'il m'avait &#233;crite. Enfin, je pense qu'il ne m'en voudra pas.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il faut que la f&#234;te soit si belle que les morts aussi la devinent et qu'ils en rougissent. Si vous r&#233;alisez &lt;i&gt;Les Paravents&lt;/i&gt;, vous devez aller toujours dans le sens de la f&#234;te unique et tr&#232;s loin en elle. Tout doit &#234;tre r&#233;ussi afin de crever ce qui nous s&#233;pare des morts, tout faire pour que nous ayons le sentiment d'avoir travaill&#233; pour eux et d'avoir r&#233;ussi. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Mais quel malentendu. &lt;i&gt;Les Paravents&lt;/i&gt;, la pi&#232;ce la plus manifeste de son travail pour Jean Genet &#8212; car il est la plupart du temps m&#233;content &#8212; a &#233;t&#233; travaill&#233;e d&#232;s55, et durant toute la guerre d'Alg&#233;rie, mais elle sera revue et corrig&#233;e jusqu'en 1971, puis encore en 1979. Elle d&#233;borde la guerre d'Alg&#233;rie. Certes, Jean Genet soutient le combat des anticolonialistes et des Alg&#233;riens, les porteurs de valises trouvent refuge pour leur colis gr&#226;ce &#224; lui, mais la pi&#232;ce &#233;voque moins une r&#233;alit&#233; historique qu'une fresque au rire fracassant, crevant les para&#238;tre, les paravents, les bulles creuses du langage, la n&#233;antisation des uns et des autres. Jean Genet s'accroche au geste po&#233;tique, &#224; un &#233;lan vital.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les Paravents. &lt;/i&gt;. &#8212; L&#233;ila. &#8212; : &#8230; assieds-toi, et ne bouge plus, souveraine&#8230; Sa&#239;d, mon bon Sa&#239;d&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ce qui est rest&#233; d'un Rembrandt d&#233;chir&#233; en petits carr&#233;s bien r&#233;guliers, et foutu aux chiottes.&lt;/i&gt; : (Dans un train). Son regard n'&#233;tait pas d'un autre. C'&#233;tait le mien que je rencontrais dans une glace, par inadvertance, dans la solitude et l'oubli de moi. Ce que j'&#233;prouvais, je n'ai pu le traduire que sous cette forme : je m'&#233;coulais de mon corps et par les yeux, dans celui du voyageur, en m&#234;me temps que le voyageur s'&#233;coulait dans le mien. Le monde soudain flottait. Une si m&#233;thodique d&#233;sint&#233;gration. Tout homme en vaut un autre.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le talent, c'est la politesse &#224; l'&#233;gard de la mati&#232;re. Il consiste &#224; donner un champ &#224; ce qui &#233;tait muet. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Journal du Voleur.&#034; id=&#034;nh5-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1954, Jean Genet rencontre un autre homme, tout en politesse avec la mati&#232;re, le sculpteur Giacometti, et ils d&#233;cident de se donner rendez-vous &#224; son atelier. Le d&#233;tachement de Jean Genet, sa mani&#232;re &#224; lui seul et &#224; personne d'autre d'&#234;tre, c&#232;de en la pr&#233;sence de Giacometti. Lui qui d&#233;cline les rendez-vous et pr&#233;f&#232;re s'inviter et choisir le moment, r&#233;pond pr&#233;sent. Et puis Giacometti d&#233;route Jean Genet.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'Atelier d'Alberto Giacometti&lt;/i&gt;. Il a sculpt&#233; des hommes qui traversent une place sans se voir. Ils se croisent irr&#233;m&#233;diablement seuls et pourtant, ils sont ensemble. Ils vont se perdre pour toujours, mais ne se perdraient pas s'ils ne s'&#233;taient cherch&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Lui qui voulait ne ressembler &#224; personne, Alberto Giacometti lui dit : &#171; Tu es vraiment, tu es tr&#232;s beau, et puis tu as un visage comme tout le monde. Tu es quelqu'un du monde. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16404 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/image_989_large_fr.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/image_989_large_fr.jpg?1756322569' width='500' height='688' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Agn&#232;s Vannouvong&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Romanci&#232;re&#034; id=&#034;nh5-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#8212; Rencontrer Giacometti pour Genet, c'&#233;tait s'ouvrir &#224; quelqu'un qui allait enfin le comprendre. Il a cette phrase dans ce tr&#232;s beau texte, &lt;i&gt;L'Atelier d'Alberto Giacometti&lt;/i&gt;, il &#233;crit que quand on a su que Giacometti allait faire son portrait &#8211; il explique qu'il avait le visage rond, &#233;pais &#8211;, quand on lui dit que Giacometti allait le regarder finalement, il se dit &#8212; et l&#224; je cite Genet : &#171; il va vous faire une t&#234;te en lame de couteau. &#187; Et en fait, pas du tout. Le buste en terre n'est pas encore fait. Il voit des lignes qui semblent fuir en partant de la ligne m&#233;diane du visage : le nez, la bouche, le menton, vers les oreilles, et si possible jusqu'&#224; la nuque. Il dit : &#171; &#192; mesure que je m'&#233;loigne, le visage vient &#224; ma rencontre, fond sur moi et se re-pr&#233;cipite dans la toile, d'o&#249; il partait, devient d'une pr&#233;sence, d'une r&#233;alit&#233; et d'un relief terrible. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16401 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/genet-l-atelier-d-alberto-giacometti-1963-68428-3.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/genet-l-atelier-d-alberto-giacometti-1963-68428-3.jpg?1756322291' width='500' height='750' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Voix d'Alberto Giacometti : &#171; J'ai envie de peindre pour t&#226;cher de savoir ce que je vois. C'est-&#224;-dire, je ne prends pas le monde ext&#233;rieur comme pr&#233;texte pour faire une belle toile, mais la toile comme moyen pour mieux voir ce qui m'entoure. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;div class='spip_document_16403 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/poster_112_image_fr.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/poster_112_image_fr.jpg?1756322292' width='500' height='267' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Albert Dichy&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Auteur, directeur litt&#233;raire de l'IMEC.&#034; id=&#034;nh5-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#8212; Et donc Genet, pour la premi&#232;re fois &#8212; Genet qui d&#233;teste poser, il a beaucoup &#171; pos&#233; &#187; pour l'administration p&#233;nitentiaire &#8212; accepte de le faire pour Giacometti. Giacometti a un art qui consiste &#224; ne jamais capturer ses mod&#232;les. C'est-&#224;-dire que les tableaux qu'il fait, ils n'arr&#234;tent pas de le dire, sont toujours inf&#233;rieurs &#224; la r&#233;alit&#233;, sont toujours en dessous de la beaut&#233; d'une personne, d'un visage, d'une chose. Et donc Genet, justement, dans cet &#233;chec proclam&#233; de Giacometti devant les &#234;tres qu'il peint, ou devant le monde, devant les choses, n'est plus captur&#233;. Il est libre et donc ils peuvent engager entre eux une relation d'&#233;galit&#233;. Neuf portraits de Genet par Giacometti, et un portrait de Giacometti, qui est le livre de Genet &lt;i&gt;L'Atelier d'Alberto Giacometti&lt;/i&gt;, qui est un des plus beaux livres de Genet.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16399 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/a78631.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/a78631.jpg?1756322290' width='500' height='688' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Voix de Genet. &#8212; &#171; Oui, parce que j'ai encore dans les fesses la paille de la chaise de cuisine sur laquelle il m'a fait asseoir pendant quarante et quelques jours pour faire mon portrait. Il ne me permettait ni de bouger, ni de fumer, un peu de tourner la t&#234;te. Mais alors, une conversation, de sa part, tellement belle. Alberto m'a appris la sensibilit&#233; devant la poussi&#232;re &#8211; devant des choses comme &#231;a. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;div class='spip_document_16402 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/484168537_1054363586725789_7137232860786186752_n.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/484168537_1054363586725789_7137232860786186752_n.jpg?1756322560' width='500' height='605' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le Funambule&lt;/i&gt;. &#171; Le fil te portera mieux, plus s&#251;rement qu'une route. D&#233;cid&#233; &#224; toutes les beaut&#233;s, capable de toutes. Plus rien ne te rattachant au sol, tu pourras danser sans tomber. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Albert Dichy. &#8211; Genet, autour de 1964, apr&#232;s le suicide de son compagnon Abdallah qui a &#233;t&#233; la figure du funambule &#8212; pour qui il a &#233;crit &lt;i&gt;Le Funambule&lt;/i&gt; &#8211; avait fait une sorte de v&#339;u de silence. Il avait d&#233;cid&#233; de ne plus &#233;crire. Et &#231;a allait tr&#232;s loin, jusqu'&#224; s'interdire de porter sur lui un stylo ou un crayon, de signer un ch&#232;que, de signer un contrat, et &#233;videmment de ne plus &#233;crire de livre. Quelques temps apr&#232;s, il fait m&#234;me une tentative de suicide dont il sort in extremis. C'est apr&#232;s cette tentative de suicide, &#224; partir de 1967, qu'il revient &#224; la vie et qu'il s'int&#233;resse de plus en plus &#224; la politique. Mais en m&#234;me temps, on voit aussi qu'un &#233;crivain, c'est quelqu'un, m&#234;me s'il l'a d&#233;cid&#233;, ne peut pas s'emp&#234;cher d'&#233;crire.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet. &#8212; En 1968, pr&#233;cis&#233;ment apr&#232;s la guerre isra&#233;lo-arabe, j'&#233;tais &#224; Tunis. C'&#233;tait l'&#226;ge d'or de Ben Salah. Je sus par hasard que des d&#233;tachements de troupes alg&#233;riennes et marocaines traversaient le nord et le sud, sur le chemin du Caire, pour aller rejoindre la r&#233;sistance palestinienne. C'est dans le train qui allait de Gab&#232;s &#224; Sfax que j'en fus inform&#233; pour la premi&#232;re fois.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Albert Dichy. &#8212; Genet n'arr&#234;tait pas de se d&#233;placer. C'est quelqu'un qui ne tient pas en place. Donc il est tout le temps en train de partir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;H&#244;tel&#8230; Grand H&#244;tel Espana, deux &#233;toiles ; H&#244;tel Equinoxe trois &#233;toiles&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Albert Dichy. &#8212; Par exemple, ce petit texte o&#249; Genet s'interroge sur ce qui fait l'origine de la guerre, il est &#233;crit sur une sorte de papier d&#233;chir&#233; dans un magazine, sur un texte publicitaire qui porte pour titre &#171; &#192; quoi &#231;a sert ? &#187;
&lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra. &#8212; Pourquoi celui-l&#224;, Albert Dichy ?
&lt;br /&gt;&#8212; Albert Dichy. &#8212; Ce bloc-notes est assez fascinant parce qu'il est couvert d'annotations. La couverture est couverte d'annotations, vous le voyez. Mais en m&#234;me temps, si on ouvre le bloc-notes, on voit qu'il est enti&#232;rement vide. C'est-&#224;-dire que Genet n'a pas voulu commencer un texte, il n'a pas voulu s'installer dans la posture de l'&#233;crivain. Mais comme il ne peut pas s'emp&#234;cher d'&#233;crire, il griffonne sur la couverture. Et c'est tout de suite des choses importantes. Par exemple, je lis une ligne griffonn&#233;e sur cette couverture : &#171; Il n'y a pas d'autre virilit&#233; que celle-ci : la trace noire sur la nation blanche. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Voix de manifestations, en anglais&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chicago, ao&#251;t 1968, lors du congr&#232;s d&#233;mocrate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Genet voit ceci : &#171; Samedi soir, vers 22h, les jeunes ont allum&#233; une sorte de feu de joie dans Lincoln Park. Tout pr&#232;s, &#224; peine visible, dans l'obscurit&#233;, une foule assez consistante s'est rassembl&#233;e sous les arbres pour &#233;couter un orchestre de Noirs : fl&#251;te, tambour, bongo. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mardi soir suivant, dans le Chicago Coliseum, pour f&#234;ter le non-anniversaire de Lyndon Johnson, auquel assiste aussi Genet, 3000 personnes danseront, devant une sc&#232;ne o&#249; se tiennent deux guitaristes et un batteur avec dix tambours. Les musiciens, dont les cheveux tombent sur la poitrine, ressemblent &#224; des femmes. Ils jouent fort. Au m&#234;me moment, Jalal cr&#233;e les &lt;i&gt;Last Poets&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/inZSsWbB6ek?si=GNpz-4b3E0Icb5c5&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&#034; referrerpolicy=&#034;strict-origin-when-cross-origin&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;/center&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#171; Nous &#233;tions donc les derniers po&#232;tes. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le philosophe Jacques Derrida dit de Genet : &#171; Il saute partout o&#249; cela saute dans le monde. &#187; Et Genet observe qu'une fois sorti de prison, il ne s'est retrouv&#233; r&#233;ellement qu'avec ces deux mouvements r&#233;volutionnaires : les Panthers et les Palestiniens. &#171; Et alors je me soumettais au monde r&#233;el. J'agissais en fonction du monde r&#233;el, et plus en fonction du monde grammatical. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet entre sans permission par le Canada aux &#201;tats-Unis. Il donne une s&#233;rie de conf&#233;rences dans les universit&#233;s pour collecter des fonds pour les &lt;i&gt;Black Panthers&lt;/i&gt; et payer les cautions des militants pour leur libert&#233; provisoire. Il rencontre Angela Davis qui le conna&#238;t depuis la circulation de sa pi&#232;ce &lt;i&gt;Les N&#232;gres&lt;/i&gt; aux &#201;tats-Unis. Elle traduit ses interventions. &#171; Il faut maintenant affronter directement la vie, et non plus dans de confortables aquariums o&#249; l'on cultive des poissons rouges capables seulement de faire des bulles. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/eUizaL4_lfk?si=Cjms3PF_Jcigfxmz&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&#034; referrerpolicy=&#034;strict-origin-when-cross-origin&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;/center&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Angela Davis, sur un campus &#233;tudiant en 1970, raconte :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Angela Davis. &#8212; &#171; Je ne me sens pas tr&#232;s bien aujourd'hui. Je ne me sens pas tr&#232;s bien parce qu'en descendant ces escaliers, j'ai vu des gens sauter de joie, lancer des frisbees. Alors que la guerre est l&#224;, en ce moment m&#234;me, je veux juste savoir : qu'est-ce que les gens c&#233;l&#232;brent l&#224;-bas ? Qu'est-ce qu'il y a &#224; c&#233;l&#233;brer ? Et je ne veux pas &#234;tre rabat-joie. Mais tout ce &#224; quoi je pouvais penser pendant cette heure, c'&#233;tait l'image de trois hommes noirs entrant dans une salle d'audience silencieuse, avec des cha&#238;nes autour de leur taille et des entraves &#224; leurs pieds. Ils sont accus&#233;s du meurtre d'un garde blanc &#224; la prison de Soledad. Alors j'aimerais finir. J'esp&#232;re que les gens sur ce campus r&#233;alisent que le temps est venu. S'ils ne le r&#233;alisent pas, le temps ne viendra jamais. Le pouvoir au peuple. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;En Californie, Angela Davis remarque la d&#233;licatesse de Jean Genet. Jean Genet savait exprimer des &#233;motions qui n'&#233;taient pas de de la piti&#233;. &#171; On pouvait imm&#233;diatement le reconna&#238;tre. Les Noirs ont observ&#233; les Blancs silencieusement pendant des si&#232;cles &#187;, dit-elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Emmanuelle Lambert. &#8211; Angela Davis &#233;voque la d&#233;licatesse de Genet. Il est lui-m&#234;me dans une position d&#233;licate tout de m&#234;me, parce qu'il est le seul blanc au milieu de ces activistes, de ces militants noirs. Il repr&#233;sente, par sa couleur de peau, l'instance de domination et d'oppression. Mais je pense que quand elle parle de d&#233;licatesse, j'imagine que ce qu'elle &#233;voque, c'est la fragilit&#233; de ce qu'il les lie, de ce sentiment de s'&#234;tre fait d&#233;rob&#233; sa place. Et &#231;a, c'est ce qu'il trouve ailleurs aussi. C'est ce qu'il commence &#224; travailler dans ces ann&#233;es-l&#224;. C'est ce qui va le mener jusqu'&#224; sa mort, au fond : aller vers ceux qui n'ont pas leur place, ou dont la place a &#233;t&#233; refus&#233;e, ni&#233;e. C'est assez beau que &#231;a parte d'un sentiment d&#233;licat.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16397 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/local/cache-vignettes/L400xH293/860_sc_genetblack-f5528.jpg?1770011396' width='400' height='293' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Jean Genet. (&lt;i&gt;Archives Carole Roussopoulos&lt;/i&gt;.)&#8211; C'est aux lib&#233;raux blancs, c'est &#224; la nation blanche am&#233;ricaine que je m'adresse. Nous connaissons votre ordre. Vous vous &#234;tes aper&#231;us que les Noirs am&#233;ricains sont intelligents. depuis que vous savez qu'ils vous d&#233;passent dans la r&#233;flexion r&#233;volutionnaire. Vous avez d&#233;cid&#233; &#8212; et je redis le mot &#171; d&#233;cid&#233; &#187; &#8212; de les annihiler entiers. Bobby Seale, vous le r&#233;servez pour la chaise &#233;lectrique du Connecticut. Jackson sera conduit &#224; la chambre &#231; gaz en Californie. Vous essayerez de faire dispara&#238;tre Angela Davis. Et le peuple noir, esp&#233;rez-vous, aura assez de frousse pour avoir des gestes toujours plus obliques, pour vous servir et pour se taire. Votre plan est au point. M&#234;me cette t&#233;l&#233;vision d'o&#249; je vous parle nous disait avec d&#233;go&#251;t que Reagan sablait le champagne apr&#232;s la capture d'Angela Davis. Donc, tout est en place. Vos flics qui ont d&#233;j&#224; tir&#233; sur un juge de fa&#231;on &#224; mieux tuer trois Noirs. Vos flics, votre administration, vos magistrats s'entra&#238;nent tous les jours, et vos savants aussi, pour massacrer les Noirs. D'abord les Noirs. Tous. Ensuite, les Indiens qui ont surv&#233;cu. Ensuite, les Chicanos. Ensuite, les radicaux blancs. Ensuite, je l'esp&#232;re, les lib&#233;raux blancs. Ensuite, les Blancs. Ensuite, l'administration blanche. Ensuite, vous-m&#234;mes. Alors le monde sera d&#233;livr&#233;. Il y restera, apr&#232;s votre passage, le souvenir, la pens&#233;e et les id&#233;es d'Angela Davis et du Black Panther.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/-za1QEdFiLU?si=yDU23J35BaCdz5lu&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&#034; referrerpolicy=&#034;strict-origin-when-cross-origin&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;/center&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Nedjma Bouakra.&#8212; Nous sommes le 20 ao&#251;t 1971. C'est Jean Genet, je crois, qui incite Jacques Derrida &#224; s'int&#233;resser au sort de George Jackson. &lt;br /&gt;&#8212; Albert Dichy. &#8212; Oui, George Jackson &#233;tait un jeune Noir qui avait &#233;t&#233; mis en prison &#224; l'&#226;ge de 17 ans pour un petit vol. Et d'ann&#233;e en ann&#233;e, sa lib&#233;ration est reconduite. Du coup, il se retrouve en prison peut-&#234;tre une quinzaine d'ann&#233;es. Et Genet, qui a pr&#233;fac&#233; les &lt;i&gt;Lettres de Soledad&lt;/i&gt; de George Jackson, a incit&#233; un certain nombre d'intellectuels proches de lui &#224; &#233;crire un texte pour lib&#233;rer George Jackson. La seule chose qui se passe, c'est que lorsque Jacques Derrida &#233;crit cette lettre, destin&#233;e &#224; &#234;tre un &#233;l&#233;ment du livre, George Jackson vient d'&#234;tre tu&#233; en prison. On a simul&#233; probablement une fausse lib&#233;ration de George Jackson, et il est abattu dans sa cellule.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Jacques Derrida. &#8211; &#171; Cher Jean, si l'histoire de Jackson reste exemplaire, c'est pour n'&#234;tre pas absolument singuli&#232;re. Tout ce qui lui conf&#233;rerait le caract&#232;re fascinant, et donc abstrait, de l'exception servirait l'int&#233;r&#234;t de l'adversaire. Les Jackson ne se comptent pas. Leur prison est aussi en France. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Nedjma Bouakra.&#8212; C'est &#233;tonnant de retrouver aussi Derrida l&#224; ? &lt;br /&gt;&#8212; Albert Dichy. &#8212; La relation Genet et Derrida est quand m&#234;me l'une des plus passionnantes dans la vie de Genet. Apr&#232;s Giacometti, c'est peut-&#234;tre la relation avec Derrida qui aura eu le plus d'importance. Et leur amiti&#233; qui s'est tenue jusqu'&#224; la fin de la vie de Genet, ne s'est jamais d&#233;mentie. Il y a quelque chose qui s'est jou&#233; entre la d&#233;construction men&#233;e par Jacques Derrida et, s'il y a un concept d'&#233;criture chez Genet, c'est plut&#244;t celui de la trahison. Entre les deux, il y avait quelque chose qui jouait assez profond&#233;ment et qui &#233;tait assez semblable.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Voix de Jean Genet. &#8212; &#171; J'ai perdu certainement une fra&#238;cheur. Ce qui m'a donn&#233;, si j'en ai eu, un peu justement de fra&#238;cheur, c'est l'ins&#233;curit&#233;. J'hazarde une explication : &#233;crire, c'est le dernier recours qu'on a quand on a trahi. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Nedjma Bouakra. &#8212; Qu'est-ce qui lient Jean Genet et Jacques Derrida ? &#187;
&lt;br /&gt;&#8212; Hadrien Laroche&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#201;crivain et philosophe&#034; id=&#034;nh5-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#8212; L'exclusion. &#192; mon sens, c'est ce qui relie effectivement Jean Genet et Jacques Derrida. L'exclusion, et donc aussi l'hospitalit&#233;. Si je repars d'abord d'un peu loin, c'est un an apr&#232;s les accords d'&#201;vian, 1962, et l'ind&#233;pendance de l'Alg&#233;rie. Derrida est dans une position tr&#232;s fragile puisque toute sa famille a &#233;t&#233; expuls&#233;e, ses archives ont &#233;t&#233; perdus, il se retrouvent avec sa famille, tous entass&#233;s en banlieue parisienne, dans un tout petit appartement. Et cette sc&#232;ne d'exclusion en appelle une autre : toujours chez Derrida, dont il parle par exemple dans &lt;i&gt;La Carte postale&lt;/i&gt;, l'exclusion en 1942, l'exclusion du lyc&#233;e Ben Aknoun en Alg&#233;rie, en tant que juif, quand il avait 11 ans. C'est l&#224; que Jean Genet surgit : parce qu'il y a une sc&#232;ne &#224; peu pr&#232;s &#233;quivalente, &#224; 11 ans, dans le Morvan, enfant adopt&#233; dans une famille d'accueil, &#224; l'&#233;cole le ma&#238;tre demande aux &#233;l&#232;ves de faire une petite r&#233;daction pour d&#233;crire sa maison. Jean Genet s'ex&#233;cute. Et &#224; ce moment, tous les &#233;l&#232;ves chahutent et disent : &#171; Ce n'est pas sa maison ! &#187; C'est deux sc&#232;nes, ce sont des sc&#232;nes d'exclusion. Et c'est ce qui me fait dire que, pour Jean Genet, c'est cette histoire-l&#224;, ce traumatisme-l&#224;, cette sc&#232;ne inaugurale-l&#224;, qui est &#224; l'origine de sa politique d'une certaine mani&#232;re. C'est ce que j'ai &#233;crit en disant : &#171; Le vide de l'enfance aux cons&#233;quences politiques, et une politique venue remplir ce vide de l'enfance. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Un Captif amoureux&lt;/i&gt;. &#8212; &#171; Un jeune homme en blue jean est pr&#232;s de lui qui ne la touchait pas. Une jeune fille en jupe mi longue. Tous les deux avaient le type arabe. Un vieil Arabe, djellaba de laine blanche, avec une barbe et une moustache blanches. Les croisa et les regarda. Sourit, s'arr&#234;ta, sourit un peu moins et fit ceci : sa main droite monta jusqu'&#224; la hauteur du sein gauche de la fille. Sa main gauche descendit &#224; la hauteur du sexe du gar&#231;on, mais sans les toucher. Rougissant tous les deux, les jeunes gens sourirent, sans cesser de sourire. Le vieil homme dit quelques mots en arabe. Personne ne nous toucha &#224; personne. Et pourtant, des noces avait eu lieu. Le vieil arabe continua son chemin en souriant. C'&#233;tait en 1967, apr&#232;s la guerre des Six Jours. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Albert Dichy. &#8212; (&lt;i&gt;lisant&lt;/i&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Mettre &#224; l'abri toutes les images du langage et se servir d'elles, car elles sont dans le d&#233;sert, o&#249; il faut aller les chercher. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cette note-l&#224;, on la retrouve le lendemain de la mort de Genet. Jacky Maglia, qui &#233;tait avec lui, avait regard&#233; les notes les jours pr&#233;c&#233;dents, et cette note ne figurait pas du tout sur le manuscrit, donc elle a &#233;t&#233;&#8230; Le un livre qui est &#224; la fois achev&#233; &#8211; puisqu'on voit que le livre se cl&#244;t sur lui-m&#234;me &#8211;, mais en m&#234;me temps, Genet continuait de le travailler, et on peut penser que c'est une &#339;uvre que seule la mort a interrompue. Mais c'est assez &#233;tonnant de penser que cet homme, qui quand m&#234;me s'est tu pendant 25 ans, entre &lt;i&gt;Les Paravents&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Un Captif amoureux&lt;/i&gt;, &#224; part les articles politiques, quand il sait que ses forces sont limit&#233;es et qu'il n'a plus que pour quelque temps encore &#224; vivre, il se met &#224; &#233;crire, et &#224; ce moment-l&#224;, il &#233;crit sans arr&#234;t, avec un acharnement. Parce qu'il y a cette id&#233;e chez lui qu'au fond, le livre est la seule chose dont on est redevable.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet, &lt;i&gt;Le Captif Amoureux&lt;/i&gt; &#8212; Contrairement &#224; la disgr&#226;ce de s&#233;cher vos mains occidentales en les mettant dans le s&#233;choir &#224; air chaud &#8212; puisque votre plaisir est moins de les s&#233;cher que de mouiller la serviette propre &#8212; vous avez connu, surtout enfants, le bonheur de rester sous la pluie, sous les averses, de pr&#233;f&#233;rence l'&#233;t&#233;, quand l'eau qui tombe et vous trempe est ti&#232;de. En dressant mon doigt mouill&#233;, je n'ai jamais su d'o&#249; venait le vent. Jamais non plus le sens de la pluie, &#224; moins qu'elle ne f&#251;t tr&#232;s oblique, autant que les derniers rayons d'un soleil couchant. Et quand je compris que je me dirigeais, &#224; la premi&#232;re rafale, au-devant des balles, j'ai ri comme un gosse &#233;tonn&#233;. Comme un idiot &#224; l'abri d'un mur, j'&#233;prouvais un bonheur venu &#224; moi soudainement, avec la certitude de ma s&#233;curit&#233;. Alors que la mort &#233;tait s&#251;re deux m&#232;tres apr&#232;s la muraille, j'&#233;tais &#224; la f&#234;te. La peur n'existait pas. La mort, autant que la pluie de fer et de plomb &#224; c&#244;t&#233; de nous, faisait exactement partie de notre vie. Sur les visages des Fedayins, je ne vis gu&#232;re que des sourires heureux, o&#249; le calme pouvait &#234;tre blas&#233;. Abou Gassam, le Fedayin qui m'avait tir&#233; brutalement par la manche et me mit &#224; l'abri dans un angle mort, paraissait irrit&#233; et soulag&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Albert Dichy. &#8212; Le premier manuscrit d'&lt;i&gt;Un captif amoureux&lt;/i&gt;, d'ailleurs est assez formidable parce qu'on voit comment il est constitu&#233; : c'est du coup&#233;-coll&#233;, avant la lettre. Je veux dire, il &#233;crivait sur des feuilles qu'il collait sur de grands papiers. Et &#224; partir de tous ces fragments, il r&#233;dige un texte qui trouve une sorte de continuit&#233; musicale, plus que rationnelle d'ailleurs. Ce qu'il y a de beau aussi dans un manuscrit, c'est qu'on sent aussi le trembl&#233; de l'&#233;criture. On sent comment quelque chose n'a pas &#233;t&#233; constitu&#233; tout de suite d'une seule traite&#8230; On sent que c'est quelque chose qui a h&#233;sit&#233;, qui a trouv&#233; son chemin &#224; travers les mots.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Khadim Jihad Hassan. &#8212; Cette t&#234;te blanche, cette t&#234;te blanche, blanche par sa peau, ses cheveux, sa barbe non ras&#233;e, et blanche, rose et ronde, toujours pr&#233;sente au milieu d'eux &#8212; que voulait-il faire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Khadim Jihad Hassan. (&lt;i&gt;Lisant&lt;/i&gt;) &#8212; &lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Un t&#233;moin ? Un t&#233;moin ? Mon corps ne comptait pas. Il portait seulement ma t&#234;te ronde et blanche.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Nedjma Bouakra. &#8212; Comment est-ce que vous comprenez : &#171; mon corps ne comptait pas, il portait seulement ma t&#234;te ronde et blanche &#187; ? Qu'est-ce que vient faire Jean Genet, l&#224;, avec les Fedayins ?
&lt;br /&gt;&#8212; Amin Naoui&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Acteur&#034; id=&#034;nh5-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#8212; &#199;a veut dire que le corps n'avait plus cette fonction naturelle de corps &#224; corps. Il parle de la couleur, la couleur blanche et la couleur noire. C'est un autre rapport que celui des corps : quand on marche dans la rue, on se touche, noir ou blanc ou toutes ces couleurs. Mais l&#224;, c'est pr&#233;cis, cela veut dire qu'on le voit d'abord par sa couleur, pas par son corps. La couleur de sa t&#234;te&#8230; Surtout dans ces moments-l&#224;, les corps n'ont plus de valeur, parce que c'est les corps qui s'entretuent. C'est la guerre. Et lui, il est l&#224;, avec les f&#233;dayins.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet. &#8212; Depuis mon arriv&#233;e &#224; Ajloun, le temps subissait une curieuse transformation. Chaque moment &#233;tait devenu pr&#233;cieux, mais pr&#233;cieux au point d'&#234;tre si brillant qu'on aurait d&#251; en ramasser les morceaux : au temps de la cueillette venait de succ&#233;der la cueillette du temps.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Khadim Jihad Hassan&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Traducteur&#034; id=&#034;nh5-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#8212; Ici, si vous regardez le paragraphe, il parle d'une cueillette du temps &#8211; le temps se laisse cueillir comme un fruit &#8211;, mais il dit aussi que cela l'a rendu lui-m&#234;me dans un corps agile. Il montait rapidement les collines. Il refusait que les Fedayins lui tendent la main pour le faire monter, lui qui a commenc&#233; &#224; vieillir. Son corps lui-m&#234;me, dans son rapport &#224; l'espace, aux choses, aux objets, aux collines, s'est trouv&#233; &#8211; gr&#226;ce &#224; ce temps, &#224; cette nouvelle temporalit&#233; &#8211; transform&#233;. Il voyait aussi qu'il y avait une sorte de v&#233;locit&#233;, une sorte d'imagerie profonde, qui ne pouvait que lui &#234;tre agr&#233;able, un plaisir &#224; ses yeux d'esth&#232;te, de po&#232;te et de romancier, car il cherchait une esth&#233;tique dans le style m&#234;me du combattant palestinien. Il y a une immense galerie de personnages dans ce livre. Quand il vous montre les f&#233;dayins par exemple en train de jouer apr&#232;s des heures d'entra&#238;nement, montant les collines pour voir la Palestine occup&#233;e, pour la voir de loin, se laisser agacer par les lumi&#232;res qui s'allumaient la nuit, sachant qu'ils en &#233;taient priv&#233;s, quand il voit les f&#233;dayins agacer du fait que le jeu de cartes leur &#233;tait interdit, et qu'ils &#233;taient oblig&#233;s d'inventer mentalement des figures, des cartes, pour parier sur des images qu'ils ne voyaient pas&#8230; Pour lui c'&#233;tait&#8230; Il dit qu'il a transcrit leurs paroles. Vous savez de nos jours, on donne de plus en plus de l'importance &#224; la litt&#233;rature du t&#233;moignage, qui participe &#224; la fois de l'&#233;criture de l'histoire et de l'&#233;criture litt&#233;raire. Comme j'ai traduit le livre, comme j'ai beaucoup travaill&#233; sur Genet, en tant qu'essayiste, &#233;crit sur lui des pages et des pages, il se rappelle cette paix &#224; laquelle il a go&#251;t&#233;, &#224; son arriv&#233;e, pendant les mois pass&#233;s parmi les Palestiniens, au moment o&#249; ils n'&#233;taient pas encore, si je puis dire, an&#233;antis. Le rapport &#233;volue, selon l'&#233;volution des habitants de cet espace, selon les ravages qui vont travailler cet espace, et ce temps qu'il a tant aim&#233;, d&#232;s son arriv&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Albert Vichy. &#8212; Alors, ce premier manuscrit d'&lt;i&gt;Un captif amoureux&lt;/i&gt;, qui commence par &#171; Jeu de hasard est une expression qui ne veut pas dire grand-chose &#187;, je pense que je peux &#224; peu pr&#232;s le dater de 1980. &#171; Tout aura lieu sur fond de nuit &#187;, plut&#244;t 1977-1978. Le manuscrit de &#171; Violences et brutalit&#233;s &#187;, il a &#233;t&#233; publi&#233; dans Le Monde le 2 septembre 1977. &#171; Que la r&#233;volution palestinienne s'embourbe dans le temps &#187;, 1977. &#171; On parle toujours de l'immeuble de cinq &#233;tages pr&#232;s de l'ambassade du Kowe&#239;t &#187;, c'est la premi&#232;re version de &lt;i&gt;Quatre heures &#224; Chatila&lt;/i&gt;, 1982.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis le 6 juin 1982, l'arm&#233;e isra&#233;lienne a envahi le Liban. Elle occupe Beyrouth. L'Organisation de lib&#233;ration de la Palestine, l'OLP, a &#233;t&#233; &#233;vacu&#233;e par voie de mer le 25 ao&#251;t. Les forces multinationales se sont retir&#233;s le 12 septembre. Trois jours plus tard : les massacres des camps de Sabra et Chatila. Jean Genet entre dans les camps le 19 septembre.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Voix de L&#233;&#239;la Shahid&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ambassadrice de la Palestine, au micro d'Albert Dichy, Radio Libre, 2002.&#034; id=&#034;nh5-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#8212; Je me rappelle lorsqu'on arrive &#224; Beyrouth, et que je me demande si j'ai eu raison d'accepter qu'il vienne avec moi, apr&#232;s ce p&#233;riple terrible, de prendre l'avion jusqu'&#224; Damas, de Damas prendre un taxi collectif pour rentrer &#224; Beyrouth et voir, tout le long du chemin, les traces de la guerre civile, les traces de l'arm&#233;e isra&#233;lienne, tout ce que l'arm&#233;e isra&#233;lienne avait fait de Beyrouth pendant les trois mois&#8230; Nous arrivons dans l'appartement de ma m&#232;re. Bien s&#251;r, ext&#233;nu&#233;s, lui s'enferme dans sa chambre et moi dans la mienne. Genet avait l'habitude de prendre six, sept, Nembutal pour dormir tous les jours. Donc, &#224; six heures du soir, il se retire, avale ses Nembutal, et on ne le voit plus jusqu'au lendemain. Il ne d&#238;ne pas d'ailleurs, pour que le Nembutal ait un effet encore plus fort. Ma chambre &#233;tait face &#224; la sienne, et deux heures apr&#232;s, vers huit heures, j'entends la cl&#233; de la porte tourner. Je le vois entrer dans ma chambre. Moi je suis sur le lit, il s'assied sur le fauteuil, il est un peu hagard, mais il a un visage lumineux, et il me dit : &#171; Je les aime. &#187; Je lui dis : &#171; Mais qui ? &#187; Il me dit : &#171; Les Palestiniens. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet, &lt;i&gt;Quatre heures &#224; Chatila&lt;/i&gt;. &#8212; Un enfant mort peut, quelquefois, bloquer les rues. Elles sont si &#233;troites, presque minces, et les morts si nombreux. Le premier cadavre que je vis &#233;tait celui d'un homme de cinquante ou soixante ans. Il aurait eu une couronne de cheveux blancs, si une blessure, un coup de hache il m'a sembl&#233;, ne l'avait ouvert au cr&#226;ne. Une partie de la cervelle noircie &#233;tait &#224; terre, &#224; c&#244;t&#233; de la t&#234;te. Tout le corps &#233;tait couch&#233; sur une mare de sang noir et coagul&#233;. La ceinture n'&#233;tait pas boucl&#233;e, le pantalon tenait par un seul bouton. Les pieds et les jambes du mort &#233;taient nus, noirs, violets et mauves. Peut-&#234;tre avait-il &#233;t&#233; surpris la nuit, ou &#224; l'aurore, il se sauvait. Il &#233;tait couch&#233; dans une petite ruelle, &#224; droite imm&#233;diatement de cette entr&#233;e du camp de Chatila, qui est en face de l'ambassade du Kowe&#239;t. Le massacre de Chatila se fit-il dans le murmure ou dans un silence total ? Si les Isra&#233;liens, soldats et officiers, pr&#233;tendent n'avoir rien entendu, ne s'&#234;tre douter de rien, alors qu'ils occupaient ce b&#226;timent depuis le mercredi apr&#232;s-midi&#8230; La photographie ne saisit pas les mouches, ni l'odeur blanche et &#233;paisse de la mort. Elle ne dit pas non plus les sauts qu'il faut faire quand on va d'un cadavre &#224; l'autre. Si l'on regarde attentivement un mort, il se passe un ph&#233;nom&#232;ne curieux : l'absence de vie de ce corps &#233;quivaut &#224; une absence totale du corps, ou plut&#244;t &#224; son recul ininterrompu. M&#234;me si on s'en approche, croit-on, on ne le touchera jamais. Cela, si on le contemple. Mais un geste fait en sa direction, qu'on se baisse pr&#232;s de lui, qu'on d&#233;place un bras, un doigt : il est soudain tr&#232;s pr&#233;sent et presque amical. L'amour et la mort. Ces deux termes s'associent tr&#232;s vite quand l'un est &#233;crit. Il m'a fallu aller &#224; Chatila pour percevoir l'obsc&#233;nit&#233; de l'amour et l'obsc&#233;nit&#233; de la mort. Les corps, dans les deux cas, n'ont plus rien &#224; cacher. Postures, contorsions, gestes, signes, silence m&#234;me, appartiennent &#224; un monde et &#224; l'autre. [&#8230;] Je note ceci maintenant, sans bien savoir pourquoi, au milieu de mon r&#233;cit. &#171; Les Fran&#231;ais ont l'habitude d'employer cette expression fade : &#171; le sale boulot &#187;. Eh bien, comme l'arm&#233;e isra&#233;lienne a command&#233; le sale boulot aux Kata&#235;b, ou aux Haddadistes, les travaillistes ont fait accomplir le sale boulot par le Likoud : Begin, Sharon, Shamir. &#187; Je viens de citer A&#239;r, journaliste palestinien encore &#224; Beyrouth le dimanche 19 septembre. Au milieu, aupr&#232;s de toutes les victimes tortur&#233;es, mon esprit ne peut se d&#233;faire de cette vision invisible : le tortionnaire, comment &#233;tait-il ? Qui &#233;tait-il ? Je le vois et je ne le vois pas. Il me cr&#232;ve les yeux et il n'aura jamais d'autre forme que celles que dessinent les poses, postures, gestes grotesques des morts travaill&#233;s au soleil par des nu&#233;es de mouches.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Voix de L&#233;&#239;la Shahid&lt;/i&gt;. &#8212; Il est tr&#232;s vite parti. Il a tenu &#224; quitter Beyrouth tr&#232;s vite apr&#232;s cette visite des camps. Il &#233;tait d&#233;j&#224; lui-m&#234;me tr&#232;s mal en point, parce que durant les quatre heures de cheminement dans le camp absolument d&#233;vast&#233; &#8212; parce que non seulement on avait tu&#233; tous les habitants, mais on avait voulu effacer les traces, en d&#233;truisant les maisons sur les cadavres pour camoufler justement les amoncellements de cadavre &#8212; et Jean &#233;tait br&#251;l&#233;, parce que septembre &#224; Beyrouth est encore une p&#233;riode o&#249; il fait tr&#232;s chaud et o&#249; le soleil est tr&#232;s fort, et donc j'&#233;tais tr&#232;s heureuse qu'il parte, parce que je ne savais pas s'il allait survivre au choc de l'&#233;motion, de l'&#233;v&#233;nement, mais m&#234;me physiquement aux conditions de cette visite de Chatila. Et &#224; ma grande surprise, lorsque je suis rentr&#233;e &#224; Paris en octobre et que je suis all&#233;e directement le voir dans son appartement de la rue des Acacias, dans le 17e, au lieu de voir un homme mourant comme je m'attendais &#224; voir, j'ai vu un homme assis d'aplomb dans son lit, le dos adoss&#233; au mur, qui me regardait avec des yeux tout malicieux et ronds, et qui m'a tendu une liasse de papier blanc sur laquelle &#233;tait tap&#233; un texte &#224; la machine. Il m'a dit : &#171; Tiens, c'est pour toi. &#187; Et l&#224;, quelque part, la force, son aplomb au d&#233;but m'ont surprise, m&#234;me d&#233;rang&#233;. Et c'est lorsque j'ai pris cette liasse de papier et que j'ai commenc&#233; &#224; lire que j'ai r&#233;alis&#233; que quelque chose d'extraordinaire s'&#233;tait pass&#233; : Genet &#233;tait revenu &#224; l'&#233;criture. C'est le texte de la renaissance de l'&#233;criture, le texte du retour &#224; l'&#233;criture. Et c'est un des plus grands textes de Genet. Je trouve que Jacques Derrida a trouv&#233; un terme absolument magnifique lorsqu'il a dit que &#8211; il ne savait pas combien il disait vrai &#8211; que &lt;i&gt;Quatre heures &#224; Chatila&lt;/i&gt;, ce texte de Genet, est la seule s&#233;pulture des victimes du massacre.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Hadrien Laroche. &#8211; Je d&#233;crirais la tonalit&#233;, ou le point de d&#233;part, ou l'origine de cette histoire riche de Jean Genet et des mouvements politiques, c'est ce mouvement de sortie, de travers&#233;e &#8211; en tout cas, il n'y a pas de lib&#233;ration. C'est sans fin, c'est un chemin, c'est un travail d'&#233;criture. &lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra. &#8212; C'est une asc&#232;se aussi ? &lt;br /&gt;&#8212; Hadrien Laroche. &#8211; C'est une asc&#232;se, oui, tout &#224; fait. C'est ce moment de Jean Genet, comme il dit lui-m&#234;me &#8211; il est &#226;g&#233;, et jusqu'&#224; l'apparition posthume en 1986 d'&lt;i&gt;Un captif amoureux&lt;/i&gt;, qui est sous-titr&#233; &lt;i&gt;Souvenir I&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Souvenir II&lt;/i&gt;, et qui r&#233;capitule, rassemble ses vingt ans aupr&#232;s des mouvements politiques. Il me para&#238;t vraiment important, parce qu'effectivement, il y a une position de non-appropriation. Il a conscience tr&#232;s vite qu'il va &#234;tre un t&#233;moin, qu'il va &#233;couter. C'est un peu un contre-r&#233;cit : ce n'est pas lui qui va venir sauver quiconque. Il le dit tr&#232;s clairement &#224; propos des Palestiniens : &#171; On dit que je les ai aid&#233;s, etc. Quelle blague. C'est moi qui ai &#233;t&#233; aid&#233; par eux. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#8212; &lt;i&gt;Voix&lt;/i&gt;. Tu peux&#8230; Non, non, &#231;a c'est interdit, non ? Non, on descend un petit peu. Apr&#232;s, on tourne &#224; gauche. Voil&#224;, c'&#233;tait Tanger, tu vois&#8230; C'est la ville des &#233;crivains, des peintres et des artistes. C'est un lieu qui a attir&#233; en fait surtout les &#233;crivains &lt;i&gt;beatniks&lt;/i&gt;, qui ont v&#233;cu ici &#224; partir des ann&#233;es 40 jusqu'aux ann&#233;es 80&#8211;90. Surtout avec Paul Bowles qui est venu ici la premi&#232;re fois pour d&#233;couvrir la musique marocaine et qui, apr&#232;s, est devenu un grand &#233;crivain. On n'est pas loin du quartier espagnol, qui est juste &#224; c&#244;t&#233;. Et on est aussi &#224; c&#244;t&#233; du Caf&#233; de Paris et juste en face du Consulat de France. On peut tourner &#224; droite ici&#8230; C'&#233;tait un lieu fr&#233;quent&#233; par les &#233;crivains et les artistes de l'&#233;poque. Il y avait une partie pour les h&#233;t&#233;ros, une partie pour les homosexuels, une partie pour les prostitu&#233;s. Jean Genet aussi fr&#233;quentait ce lieu chaque jour pour boire un th&#233;. Et c'est l&#224; que Mohammed Choukri a rencontr&#233; Jean Genet. &#192; l'&#233;poque, il fr&#233;quentait beaucoup la librairie des Colonnes. C'&#233;tait le salon litt&#233;raire de Tanger, un lieu fr&#233;quent&#233; aussi par Paul Bowles, Tennessee Williams. Mais Genet n'&#233;tait jamais ami avec ces gens-l&#224;. Il se m&#233;fiait des intellectuels de Tanger. Il venait &#224; la librairie juste pour retirer son argent. Parce que la librairie faisait partie de la maison d'&#233;dition Gallimard : &#224; chaque fois qu'elle vendait ses livres, il venait l&#224;-bas pour le r&#233;cup&#233;rer. Il prenait l'argent et s'installait &#224; c&#244;t&#233;, au Caf&#233; Claridge, pour boire un caf&#233; ou une bi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Nedjma Bouakra. &#8212; L&#224;, c'est la nuit. Quelques chaises&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; Oui, quelques chaises&#8230; &lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra. &#8212; Quelques chiens errants&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; Absolument, et la lumi&#232;re du port, et nous. &lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra. &#8212; Toi, quand tu avais 10, 15 ans, tu venais jouer ici au foot ? On aurait pu croiser Mohammed Choukri ici, le grand auteur de Tanger&#8230; &lt;br /&gt;&#8212; C'&#233;tait son lieu pr&#233;f&#233;r&#233;. Il venait avec son chien, il marchait ici beaucoup. &#199;a me rappelle un petit peu Pasolini, tu vois, l&#224; au bord de la mer. C'&#233;tait le m&#234;me cas : un homme solitaire. Il n'avait pas de famille. Ses amis, c'&#233;taient les livres. &lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra. &#8212; Et comme Jean Genet, il avait appris tout seul &#224; &#233;crire. C'est ce qu'il raconte dans &lt;i&gt;Le Pain nu.&lt;/i&gt; Et quand Jean Genet arrive &#224; Tanger, il veut absolument le rencontrer, non ? &lt;br /&gt;&#8212; En r&#233;alit&#233;, ce n'est pas Genet qui a cherch&#233; Choukri. C'est Choukri qui a tout fait pour trouver Genet. Et un jour, il lui dit : &#171; J'&#233;cris un livre sur toi qui s'appelle &lt;i&gt;Jean Genet &#224; Tanger. &lt;/i&gt;t &#187; Genet, &#224; ce moment-l&#224;, &#233;tait vraiment tr&#232;s f&#226;ch&#233; contre &#231;a. Il disait : &#171; Moi, j'aime pas que quelqu'un &#233;crive sur moi. &#187; C'&#233;tait quelqu'un, je pense, d'hyperr&#233;aliste. Le r&#233;alisme total, tu vois, dans l'&#233;criture de Choukri. Un enfant qui n'a jamais grandi, voil&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Anas Hassan Elris. &#8212; Quand Jean Genet vivait &#224; Tanger, il partageait un appartement avec Mohammed Choukri. C'est pour cela que la police est venue pour lui dire : &#171; Toi, tu dois quitter Tanger, vite, vite. &#187; Parce que, tu sais, &#224; Tanger, il y a beaucoup de danger. Mohammed Choukri dans &lt;i&gt;Le Pain nu&lt;/i&gt;, a racont&#233; sa vie, comment il avait &#233;t&#233; agress&#233;, viol&#233;, et qu'il &#233;tait homosexuel. C'&#233;tait quelque chose de tabou. Pour les Marocains, pour les musulmans, &#224; cette &#233;poque-l&#224;, &#233;crire &#231;a, ce n'&#233;tait pas bien, pas bien du tout. Alors, un vendredi, apr&#232;s la pri&#232;re &#224; la mosqu&#233;e, certains ont m&#234;me voulu br&#251;ler la biblioth&#232;que o&#249; &#233;taient ses livres. &lt;br&gt;Larache, c'&#233;tait la ville de la nuit. On disait que c'&#233;tait le &#171; Beyrouth du Maroc &#187;. Il y avait dix-sept bars ouverts chaque nuit. Les intellectuels de Larache se retrouvaient toujours &#224; la station de bus. Si tu allais &#224; la station de bus, tu trouvais Jean Genet. Si tu allais &#224; l'Exus, tu trouvais Jean Genet. Tu descendais l&#224;, tu le trouvais ! On pouvait trouver Jean Genet &#224; n'importe quelle heure, jour et nuit. Je pense qu'il ne dormait pas. &lt;br&gt;C'est pour &#231;a qu'il avait choisi Larache. Il y avait un restaurant en bas, o&#249; il venait prendre une tasse de harira. Il y avait aussi un hammam, o&#249; il venait se baigner. Et il y avait le port : l&#224; encore, tu pouvais trouver Jean Genet, &#224; toute heure. Genet parlait avec tout le monde dans la rue. Dans ses yeux, il avait l'humanit&#233; remplie. Il avait une d&#233;marche &#224; lui. Et dans ce milieu, il &#233;tait beau. Moi, je l'aimais quand il s'habillait comme un militaire, avec une belle chemise. Coiff&#233; comme &#231;a&#8230; C'&#233;tait un homme humain. Il a beaucoup aid&#233;. On voit encore l'argent qu'il a laiss&#233; aux pauvres de Larache : certains sont tr&#232;s bien install&#233;s aujourd'hui socialement gr&#226;ce &#224; lui &#8211; &lt;br /&gt;&#8212; N.B. &#8212; Beaucoup&#8230; ?
&lt;br /&gt;&#8212; A. H. E. &#8212; Je dirais dix ou vingt, mais c'&#233;tait quoi un pauvre ? Ceux qui dormaient &#224; m&#234;me la terre. &lt;br&gt;Si tu me demandes : &#171; Est-ce que tu as lu les livres de Jean Genet ? &#187; je te r&#233;ponds non. Nous, &#224; Larache, &#224; cette &#233;poque, on ne savait m&#234;me pas qu'il &#233;tait &#233;crivain. On l'a appris le jour de son enterrement. Parce que alors on a vu des conseillers de Fran&#231;ois Mitterand &#224; la station de bus, des hommes en chemises blanches et cravates rouges qui descendent de leurs voitures diplomatiques, des Renault 16, des Citro&#235;n CX, avec les plaques fran&#231;aises. Ils allaient directement chez Jean Genet. Apr&#232;s, ils sont sortis, sont remont&#233;s dans leurs voitures et sont repartis
&lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra. &#8212; Qui est venu &#224; l'enterrement ? Est-ce que les gens pauvres de Larache sont venus aussi ?
&lt;br /&gt;&#8212; &#8212; A. H. E. &#8212; Oui, tous les pauvres de Larache &#233;taient l&#224;. La famille de Jean Genet, c'&#233;taient les pauvres, les clandestins, les salopards, ceux qui dormaient dans la rue&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Voix en arabe (&lt;i&gt;traduite&lt;/i&gt;) Jaune, celui-ci. Celui-l&#224; violet. Ces fleurs-l&#224;, on les appelle kharfisha. Rose.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#8212; On est &#224; Larache. H&#244;tel Espana. C'est un lieu historique, depuis 1921, l'h&#244;te est en service&#8230; &lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra. &#8212; Vous avez travaill&#233; ici, pendant combien de temps ? Vingt ans ?
&lt;br /&gt;&#8212; Jilali. &#8211; (&lt;i&gt;en arabe, traduit&lt;/i&gt;)&#8212; Je travaille ici depuis quarante-deux ans.
&lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra. &#8212; Est-ce que vous vous souvenez de cet homme-l&#224; ?
&lt;br /&gt;&#8212; Jilali. &#8212; Jean Genet, c'&#233;tait un ami. Il &#233;tait dans la chambre num&#233;ro n&#176;12. Il y avait un monsieur qui venait de K&#233;nitra&#8230; Non, j'ai oubli&#233; le nom. Il a accompagn&#233; Jean Genet jusqu'ici puis il est rentr&#233; ensuite. Jean Genet avait beaucoup aim&#233; Larache, puis il s'y &#233;tait install&#233;. Jean Genet se posait au Caf&#233; Atlantico. C'est l&#224; o&#249; il buvait son th&#233; et &#233;crivait ses textes. Jean Genet aimait la mer, la vue sur la mer du Caf&#233; Atlantico, les bateaux qui sortaient et qui rentraient au port. Il aimait &#231;a, &#231;a l'inspirait pour &#233;crire. Mais il ne m'a jamais dit ce qu'il &#233;crivait.
&lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra. &#8212; &#171; Est-ce que vous savez de quoi parlent ses livres ?
&lt;br /&gt;&#8212; Jilali. &#8212; C'est &#224; la fin que j'ai compris qu'il &#233;crivait ses m&#233;moires. &lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra. &#8212; &lt;i&gt;Le Captif amoureux&lt;/i&gt; ?
&lt;br /&gt;&#8212; Jilali. &#8212; Il a laiss&#233; beaucoup de livres derri&#232;re lui. Les gens venaient le voir quand il &#233;tait au caf&#233;. Mais le seul qui venait souvent lui rendre visite, c'&#233;tait ce monsieur de K&#233;nitra. C'&#233;tait comme s'ils vivaient ensemble. Il venait souvent. Il avait m&#234;me habit&#233; avec lui. Apr&#232;s la mort de Genet, on avait continu&#233; &#224; le voir dans les parages, El-Khatrani. Il &#233;tait mat de peau, et portait un chapeau. &lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra. &#8212; Il &#233;tait bel homme ? Mohamed Khatrani ?
&lt;br /&gt;&#8212; Jilali. &#8212; Oui, il &#233;tait tr&#232;s beau.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Anas Hassan Elris. &#8212; On n'a jamais pens&#233; &#224; la vie intime Jean Genet. On ne parlait pas de sa sexualit&#233;, on ne parlait pas de tout &#231;a. Il &#233;tait ami ou amoureux de Mohamed Khatrani, mais il menait une vie normale. Une vie tr&#232;s normale. Parce que Mohamed El-Katrani, au d&#233;part, c'&#233;tait un guide d'une femme aveugle. C'&#233;tait un orphelin. Il dormait dans la rue. C'est pour cela que Genet avait adopt&#233; Mohamed Khatrani. Et il a construit sa maison ; ils vivaient ensemble, &#224; un certain moment. Mais apr&#232;s, Genet a &#233;t&#233; oblig&#233; de le faire marier, pour calmer la soci&#233;t&#233;, parce que les gens parlaient de leur vie commune&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Hadrien Laroche. &#8212; Le livre, &lt;i&gt;Un Captif Amoureux&lt;/i&gt;, le livre posthume, s'ouvre sur la mort de Nasser en &#201;gypte, et la fa&#231;on dont le cercueil a &#233;t&#233; port&#233; par tous ces jeunes gens &#201;gyptiens, comme une danse : c'est vraiment un mouvement de foule consid&#233;rable qui danse avec le cercueil de Nasser. Et Genet est emport&#233; dans ce mouvement. Ce sera encore toujours son cercueil, &#224; la fin, mais pour l'instant il est emport&#233; dans cette danse. Toute cette danse de vingt ans, tout ce mouvement du corps, toute cette d&#233;licatesse des gestes de la danse va infuser et se traduire par ce texte extraordinaire, compl&#232;tement dansant lui aussi, &lt;i&gt;Un captif amoureux&lt;/i&gt;, au sens o&#249; la syntaxe de ce texte est compl&#232;tement d&#233;hanch&#233;e, d&#233;sarticul&#233;e, parfois incorrecte grammaticalement. Je ne sais pas si c'est la drogue, les m&#233;dicaments, la vieillesse, l'ivresse, le t&#233;moin hagard&#8230; mais en tout cas cette &#233;criture est compl&#232;tement hallucin&#233;e. Il n'y a pas une phrase qui est &#171; normale &#187;, enfin, qui tient droite&#8230; Enfin, c'est un dr&#244;le de texte. Et ultimement, comme Genet l'&#233;crit aussi, il parle de la danse de ses dix doigts. Et finalement, &#231;a va &#234;tre ce travail d'&#233;criture consid&#233;rable, sur vingt ans, du &lt;i&gt;Captif Amoureux&lt;/i&gt;, et la danse de ses dix doigts, et pas d'une danse ind&#233;pendante de lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Rose ? Le ciel est rose. Rose.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Avec Agn&#232;s Vannemont, Albert Dushi, Le&#239;la Shahid, Kadim Jihad Hassan, Hadrien Laroche, Amin Naoui, Anas Hassan Elris, Yousef, &lt;br&gt;Remerciement Said Naitzal et Mouna El Bashir.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Responsable &#233;ditoriale : Emmanuel Laurentin. Coordination : Christine Bernard. Charg&#233;e de programme : Anne-Vanessa Pr&#233;vot. Bruitage : Aur&#233;lien Bianco. Documentation musicale : Antoine Villose. &#201;quipe technique : Emmanuel Couturier, Benjamin Tureau et Nicolas Matias. Prise de son : H&#233;l&#232;ne Langlois. Mixage : Bruno Mourland. Documentation : Alice Signor&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lecture de Jean Genet par Zachary Baeri, Thierry Ancisse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Jean Genet, une grande travers&#233;e&lt;/i&gt; de Netchma Boackra, r&#233;alis&#233;e par Ang&#233;lique Thibault.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#11835;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb5-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Journal du Voleur.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Romanci&#232;re&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Auteur, directeur litt&#233;raire de l'IMEC.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#201;crivain et philosophe&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Acteur&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Traducteur&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ambassadrice de la Palestine, au micro d'Albert Dichy, Radio Libre, 2002.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Jean Genet | L'art de la fugue, &#171; Mises en pi&#232;ce &#187; (3)</title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/article/jean-genet-l-art-de-la-fugue-mises-en-piece-2</link>
		<guid isPermaLink="true">https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/article/jean-genet-l-art-de-la-fugue-mises-en-piece-2</guid>
		<dc:date>2025-08-13T17:48:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;France Culture, par Nedjma Bouakra&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/" rel="directory"&gt;Genet, lignes de fuite&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/3_640x340_sc_jean-genet-a-essen-le-18-novembre-1967.jpg?1755712126' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='80' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Une s&#233;rie de quatre &#233;pisodes autour de la vie et l'&#339;uvre de Jean Genet pour France Culture, par Nedjma Bouakra &#8211; &#233;t&#233; 2025.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#201;pisode 3, &#171; Mises en pi&#232;ce &#187;&lt;/h2&gt;&lt;iframe src=&#034;https://embed.radiofrance.fr/franceculture/diffusion/b72fc8c2-5acb-436a-b1fe-6f47750b00bb&#034; frameborder=&#034;0&#034; width=&#034;100%&#034; height=&#034;auto&#034;&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet : Un jeune &#233;crivain m'a racont&#233; avoir vu, dans un jardin public, cinq ou six gamins jouant &#224; la guerre. Divis&#233; en deux troupes, il s'appr&#234;tait &#224; l'attaque. La nuit, disaient-ils, allait venir, mais il &#233;tait midi dans le ciel. Ils d&#233;cid&#232;rent donc que l'un d'eux serait la nuit. Le plus jeune et le plus fr&#234;le devenue &#233;l&#233;mentaire fut alors le ma&#238;tre des combats. IL &#233;tait l'heure, le moment, l'in&#233;luctable. De tr&#232;s loin, para&#238;t-il, il venait avec le calme d'un cycle, mais alourdi par la tristesse et la pompe cr&#233;pusculaire. &#192; mesure de son approche, les autres, les hommes, devenaient nerveux, inquiets. Mais l'enfant, &#224; leur gr&#233;, venait trop t&#244;t. Il &#233;tait en avance sur lui-m&#234;me. D'un commun accord, les troupes et les chefs d&#233;cid&#232;rent de supprimer la nuit, qui redevint soldat d'un camp.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : Ce qui est &#233;tonnant dans ce texte, c'est qu'il est &#224; la fois dans la sc&#232;ne et &#224; l'ext&#233;rieur de la sc&#232;ne. &lt;br /&gt;&#8212; Olivier Neveux&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Universitaire&#034; id=&#034;nh6-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : Et moi, ce qui me pla&#238;t beaucoup dans ce texte, c'est le petit th&#233;&#226;tre qui se cr&#233;e, qui est un th&#233;&#226;tre dont tout le monde est dupe, et dont personne n'est dupe. C'est-&#224;-dire qu'on confie &#224; quelqu'un la responsabilit&#233; d'&#234;tre la nuit. Et il va &#234;tre la nuit, et il y a cette phrase magnifique, &#171; il arrive trop t&#244;t, il &#233;tait en avance sur lui-m&#234;me. &#187; Il est trop bien la nuit, il est trop bien la nuit &#224; midi, l'ombre. Et que cet assentiment de tous fait que tout le monde est effray&#233; et qu'il faut rompre imm&#233;diatement l'illusion. Et je trouve que quelque chose se dit de la labilit&#233; des m&#233;tamorphoses chez Genet. Il suffit d'une d&#233;cision et d'un mot, de dire &#171; je suis la nuit &#187;. Cet enfant qui joue la nuit et qui ne joue plus la nuit, parce qu'il a trop bien jou&#233; la nuit&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet : Il y a encore une chose que je voudrais vous dire. J'ai su tr&#232;s vite, d&#232;s l'&#226;ge de 14-15 ans &#224; peu pr&#232;s, que je ne pourrais &#234;tre que vagabond ou voleur, un mauvais voleur bien s&#251;r. Mais enfin, voleur. Ma seule r&#233;ussite dans le monde social ne pouvait &#234;tre de de cet ordre, si vous voulez. Contr&#244;leur d'autobus, ou peut-&#234;tre &#234;tre boucher, ou une chose comme &#231;a. Et comme cette sorte de r&#233;ussite me faisait horreur, je crois que je me suis entra&#238;n&#233;, tr&#232;s jeune, &#224; avoir des &#233;motions telles qu'elles ne pourraient me mener que vers l'&#233;criture. &#201;crire, c'est peut-&#234;tre ce qui vous reste quand on est chass&#233; du domaine de la parole donn&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;En 1938, audience du tribunal militaire de Marseille. Le soldat de premi&#232;re classe Jean Genet, r&#233;giment d'infanterie coloniale du Maroc, a &#233;t&#233; d&#233;clar&#233; d&#233;serteur. Examen du psychiatre militaire : L'inculp&#233;, beau-parleur, aime manier la mystification &#8211; qui sait s'il ne se mystifie pas lui-m&#234;me. D&#232;s son jeune &#226;ge, ces traits de caract&#232;re sont accus&#233;s. Il n'est bien que seul, seul pour se promener &#224; l'aventure et r&#234;ver &#224; des exploits imaginaires dont il sera le protagoniste et le seul b&#233;n&#233;ficiaire. Sa premi&#232;re r&#233;v&#233;lation sexuelle se place vers ses 12 ans, nous dit-il, dans un champ de tr&#232;fles. Un camarade l'initie. Sit&#244;t perverti, il aime et n'ose lui dire, le boucher du village. Instabilit&#233; dans le vice. O&#249; qu'il soit il est emport&#233; par son imagination hallucinante qui lui montre le chemin des &#233;vasions. Conclusion : schizo&#239;de, fugueur, amoral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : L'art de la fugue, partir, se d&#233;tacher&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; Abdellah Ta&#239;a&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#201;crivain et cin&#233;aste&#034; id=&#034;nh6-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : Je crois que c'est une strat&#233;gie de survie inn&#233;e. Ce n'est pas quelque chose auxquels on pense d'abord, mais les circonstances, la vie, ce que les autres d&#233;cident pour nous, en tout cas pour moi. &#192; un moment donn&#233;, on n'a pas d'autre choix que de brutalement partir, essayer de trouver dans un espace loin, mais en m&#234;me temps pas si loin que &#231;a, des endroits o&#249; on peut peut-&#234;tre r&#233;inventer les choses, ou peut-&#234;tre se retrouver soi-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet : Ils ont fait des vols, petits ou grands, des larcins, petits ou grands, des fugues, des vagabondages. Ce qu'on fait quand on a 15 ans et qu'on en prend pour 3 mois ou 6 mois. C'est que la soci&#233;t&#233; ne vous convient pas.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Abdellah Ta&#239;a : L'abandon dans lequel on nous installe, dans lequel on installe les pauvres, et malheureusement, ce sont toujours les pauvres qui se coltinent, tout ce que les autres ne veulent pas r&#233;soudre, dans la soci&#233;t&#233;, dans un pays, dans un groupe social, etc. Et quand le c&#339;ur sec devient la norme, c'est quelque chose de tr&#232;s, tr&#232;s, tr&#232;s dur. Je ne sais pas comment dire. Le non-amour, le non-regard qu'on nous jette, parce que c'est vraiment un non-regard qu'on nous jette, parfois on va ailleurs pour le chercher, le trouver. Du coup, on croit que le retour &#224; un &#233;tat plus naturel, plus sauvage entre guillemets, c'est-&#224;-dire de sortir de toute cette construction de la soci&#233;t&#233; et du monde, va nous apporter la solution. L'appel, cet appel peut &#234;tre tr&#232;s, tr&#232;s, tr&#232;s, tr&#232;s dangereux, d'autant plus qu'il y a beaucoup de loups affam&#233;s, de crocodiles sans c&#339;ur, et des violeurs, de plus grands violeurs que ceux qu'on c&#244;toie tous les jours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; M&#233;lina Balcazar&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Universitaire et autrice&#034; id=&#034;nh6-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : J'ai &#233;t&#233; tr&#232;s touch&#233;e par ce passage o&#249; il dit qu'il restera fid&#232;le &#224; cette image de lui, mendiant, ayant faim, finalement, dans le d&#233;nuement physique. C'est quelque chose qui revient souvent &#8211; le froid. &lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : Et cette faim-l&#224;, elle le poursuit, elle poursuit aussi Divine&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les Paravants&lt;/i&gt; : Rose, le ciel est rose.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le Miracle des Roses&lt;/i&gt; : Dans une petite ville, o&#249; les matins dor&#233;s, roses ou blafards, des clochards &#224; l'&#226;me qu'allait voir on croirait na&#239;ves, de poup&#233;es, s'abordent avec des gestes que l'on dirait fraternels. Ils viennent de se lever d'un banc, des all&#233;es o&#249; ils dormaient, d'un banc de la place d'armes, ou de na&#238;tre d'une pelouse du jardin public. Ils se confient des secrets qui concernent les asiles, les prisons, la maraude et la mar&#233;e chauss&#233;e. Le laitier les d&#233;range &#224; peine. Pendant quelques jours, je fus aussi des l'heure. Je me nourris alors de quelques croutons m&#234;l&#233;s de cheveux trouv&#233;s dans les poubelles.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Albert Dichy&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Auteur, directeur litt&#233;raire de l'IMEC&#034; id=&#034;nh6-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : L&#224;, il va faire une esp&#232;ce de travers&#233;e, en mendiant de l'Europe de l'Est. Il prend le bateau pour fuir, donc il arrive en Italie. Puis, comme il a des papiers qui ne sont pas tr&#232;s en r&#232;gle, qu'il a traficot&#233;s, il se fait arr&#234;ter &#224; chaque fois. Il d&#233;barque en Albanie, on l'expulse d'Albanie. Il arrive en Tch&#233;coslovaquie. L&#224;, il est pris en charge par la Ligue des droits de l'homme &#224; qui il s'adresse. On est quand m&#234;me peu avant la guerre. En Tch&#233;coslovaquie, il y a encore tous les Allemands qui fuient, qui essaient de se mettre &#224; l'abri. Il est pris en charge par une famille juive qui l'h&#233;berge. On le charge d'un message secret, il traverse l'Allemagne, pour un officier allemand qui est contre Hitler, qui lutte contre la main mise par le nazisme de l'Allemagne. Il lui confie ce message, cet officier qui deviendra g&#233;n&#233;ral, va &#234;tre pendu par Hitler au moment de la r&#233;volte des g&#233;n&#233;raux. Genet continue son p&#233;riple, il traverse l'Allemagne et l'Hitlerienne. Il trouve que ce n'est pas un bon pays pour voler, parce que le mal r&#232;gne sur l'Allemagne, et on ne commet pas le mal dans le mal. Il dit &#171; je vole &#224; vide &#187;. Alors il pr&#233;f&#232;re rentrer en France pour devenir un vrai voleur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Jean Marais&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Acteur&#034; id=&#034;nh6-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : C'est un &#234;tre qui m'a beaucoup intrigu&#233;. Le C'&#233;tait merveilleux, parce que Jean Genet &#233;crivait, mais il vivait de vol. Jean Cocteau lui a dit, &#233;coute tu es un grand po&#232;te, mais tu es un tr&#232;s mauvais voleur puisque tu te fais prendre tout le temps. Il ne faut plus voler, non pas par morale, mais parce que tu fais &#231;a tr&#232;s mal, et &#233;crire. Et comme Jean Genet disait : &#171; Mais avec quoi je vivrais ? &#187;, Jean Cocteau lui dit : &#171; je vais demander &#224; mon secr&#233;taire de devenir &#233;diteur et on va &#233;diter ton livre Notre-Dame-des-Fleurs. &#192; ce moment-l&#224;, Paul Morienne vendait les livres de Jean Genet en cachette. C'est-&#224;-dire que dans sa librairie, il n'y avait que deux ou trois livres de Jean Genet et tous les autres livres &#233;taient dans un garage rue Montpensier, parce qu'on avait peur d'une descente de police &#8211; on &#233;tait sous le coup de la loi si on avait &#233;t&#233; pris avec des livres soi-disant &#233;rotiques.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Miracle de la Rose&lt;/i&gt; : La nuit, quand une voiture sur la route l'&#233;clairait tout &#224; coup, mais pour lui-m&#234;me et pour elle, en &#233;vidence, ces pauvres loques. Il faut peut-&#234;tre descendre encore dans la honte. [&#8230;] Je recevais des crachats dans ma bouche distendues que la fatigue n'arrivait pas &#224; refermer. Nous &#233;tions au centre du parc le plus fleuri de France. J'attendis des roses. Je priais Dieu de fl&#233;chir un peu son attention, de faire un faux mouvement afin que les enfants ne me ha&#239;ssent plus mes masses. Ils auraient continu&#233; ce jeu, mais avec des mains pleines de fleurs.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Albert Dichy : Le personnage de Divine, qui est quand m&#234;me un travesti flamboyant qui traverse tout le roman de &lt;i&gt;Notre-Dame-des-Fleurs&lt;/i&gt;. Genet pr&#234;te son enfance &#224; Divine &#8211; les souvenirs de ses fugues o&#249; il erre dans les villes&#8230; Il dit d'ailleurs qu'il met sur ses &#233;paules &#224; la fois ses hayons et ses habits de prince. Et donc on a un personnage qui est &#224; la fois splendide et mis&#233;rable. Et Divine, c'est au fond le personnage par lequel Genet fait son entr&#233;e dans la litt&#233;rature. Et c'est Genet lui-m&#234;me qui se projette en lui.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Notre-Dame-des-Fleurs&lt;/i&gt; : &#202;tre les filles de la honte. La honte produit sa propre lumi&#232;re. [&#8230;] Elles arrivaient, provocantes ou timides, parfum&#233;es, maquill&#233;es, s'exprimaient avec recherche. Elles n'&#233;taient plus le bocage de papier cr&#234;pel&#233; fleurissant aux terrasses des caf&#233;s. Elles &#233;taient de la mis&#232;re bariol&#233;e. (D'o&#249; viennent les noms de guerre des tantes ? Mais, d'abord, notons bien qu'aucun d'eux ne fut choisi par ceux qui les portent. Pour moi, il n'en est pas de m&#234;me. Il ne m'est gu&#232;re possible de pr&#233;ciser les raisons qui m'ont fait choisir tels ou tels noms : Divine, Premi&#232;re Communion, Mimosa, Notre-Dame-des-Fleurs, Prince-Monseigneur, ne sont pas venus au hasard. Il existe entre eux une parent&#233;, une odeur d'encens et de cierge qui fond, et j'ai quelquefois l'impression de les avoir recueillis parmi les fleurs artificielles ou naturelles dans la chapelle de la Vierge Marie, au mois de mai, sous et autour de cette statue de pl&#226;tre goulu dont Alberto fut amoureux et derri&#232;re quoi, enfant, je cachais la fiole contenant mon foutre.)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Agn&#232;s Vannouvong&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Romanci&#232;re.&#034; id=&#034;nh6-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : &lt;i&gt;Notre-Dame-des-Fleurs&lt;/i&gt; est un texte qui circule dans un premier temps sous le manteau. Cocteau adorait ce texte, Cocteau a m&#234;me m&#234;me que c'&#233;tait bombe litt&#233;raire, qu'il aurait aim&#233; &#233;crire. C'est un texte qui parlait de la marge, avec ses figures travestis, Divine, Mimosas&#8230; Et toute cette bande de copines qui &#233;taient entre filles, gar&#231;ons, et qui faisaient leur vie et leur nuit &#224; Montmartre. C'est un texte de la marge qui s'adresse peut-&#234;tre &#224; des gens en marge. Et de la marge, il est pass&#233; &#224; la lumi&#232;re. Genet ne cesse d'&#233;crire entre la boue et le ciel. Effectivement, les vespasiennes des carolines qui rendent hommage &#224; ces toilettes disparues &#224; Barcelone dans &lt;i&gt;Journal du voleur&lt;/i&gt;, et le ciel que les bonnes regardent avant de tuer madame, c'est de cet espace sacr&#233; et d&#233;sacralis&#233; que jeunesse &#233;crit.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;center&gt;Rose ? Le ciel est rose. Rose. &lt;/blockquote&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Albert Dichy : Dans &lt;i&gt;Notre dame des fleurs&lt;/i&gt;, lorsqu'il &#233;voque Divine, il dit &#171; Divine n&#233;e secret &#187;, comme si c'&#233;tait son nom de jeune fille. Son premier livre, c'est &lt;i&gt;Notre dame des fleurs&lt;/i&gt;, puis &lt;i&gt;Miracle de la rose&lt;/i&gt;, on a comme &#231;a une floraison de ce nom &#224; travers l'ensemble de son &#339;uvre. Le premier mot des &lt;i&gt;Paravents&lt;/i&gt;, c'est rose. &lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : Le ciel est rose. &lt;br /&gt;&#8212; Albert Dichy : &#171; Rose ? Le ciel est rose. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Albert Dichy : Lorsque le premier &#233;diteur de Genet lui propose de supprimer son nom de l'&#233;dition, pour qu'il n'encourt pas des risques de poursuite, Genet est absolument offusqu&#233;. Il dit &#171; Je risque ma vie en &#233;crivant mes livres, mais l'&#233;diteur a peur de me rejoindre en prison &#187;. Il refuse absolument qu'on touche &#224; son nom parce qu'au fond, il n'a rien d'autre. Il a d&#251; attendre l'&#226;ge de 15 ans pour savoir comment son nom s'&#233;crivait, tout simplement &#8211; &#224; sa premi&#232;re condamnation. Il ne savait pas tr&#232;s bien s'il fallait mettre un accent circonflexe sur le &#171; e &#187;. Son bapt&#234;me dans le village &#224; Alligny mentionne &#8220;Genest &#187;&#8230; il y a une incertitude qui l'a pendant toute son enfance sur son propre nom. Genet est quelqu'un qui de toute sa vie n'a jamais rencontr&#233; quelqu'un qui &#233;tait parent &#224; lui. La premi&#232;re fois qu'il entend le nom de sa m&#232;re, c'est dans un proc&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Jean Marais : D'apr&#232;s Jean Genet, il a &#233;t&#233; mis &#224; l'Assistance Publique, puis il s'est &#233;vad&#233;, il est all&#233; en maison de correction, puis il s'est &#233;vad&#233;, et a &#233;t&#233; mis en prison. Et il aurait fait toute son &#233;ducation, qui est immense, il est d'une culture, il sait tout, Jean Genet&#8230; en volant des livres, en les lisant et en les revendant apr&#232;s. Mais moi, je crois que c'est une l&#233;gende qu'il s'est donn&#233;e, c'est pas possible, c'est pas possible, comment voulez-vous ?&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Albert Dichy : Il y a quelques t&#233;moignages qui me montrent m&#234;me que Genet transportait avec lui des manuscrits, m&#234;me lorsqu'il &#233;tait vagabond en Tch&#233;coslovaquie&#8230; Il y a des choses&#8230; mais il y a un moment o&#249; l'&#233;criture prend. C'est-&#224;-dire o&#249; le livre brusquement se dessine : c'est 1942. C'est l'ann&#233;e la plus noire de sa vie, parce qu'il est en prison, il encourt la prison &#224; perp&#233;tuit&#233; pour r&#233;cidive de vol, il est &#224; son 13e ou 14e vol, il est sur le point de dispara&#238;tre. Et il se trouve que c'est aussi l'ann&#233;e la plus noire de l'histoire de France. Et c'est quand m&#234;me inou&#239; parce qu'entre 1942 et 1947, c'est-&#224;-dire en l'espace de cinq ans, Genet qui n'a rien publi&#233;, il va publier &#224; la fois cinq romans &#8211; des romans chacun importants &#8211; et encore quatre ou cinq pi&#232;ces qui sont de cette p&#233;riode&#8230; c'est-&#224;-dire qu'il y a comme un ph&#233;nom&#232;ne irruptif dans l'&#339;uvre de Genet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : 1943.	Il risque la d&#233;portation, Jean Genet ? &lt;br /&gt;&#8212; Emmanuelle Lambert&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Autrice&#034; id=&#034;nh6-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : Oui, il risque la d&#233;portation parce qu'il a multir&#233;cidiv&#233; et qu'il n'a pas d'homisile. Il est dans un camp d'internement en attente d'&#234;tre d&#233;port&#233; et c'est vrai qu'il va &#234;tre sauv&#233; par les relations de son premier bienfaiteur qui est Jean Cocteau, qui a lu &lt;i&gt;Le condamn&#233; &#224; mort&lt;/i&gt; et qui en a &#233;t&#233; tout &#224; fait boulevers&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/1CumaK6iQng?si=xRSU_cgGiaW9X_kZ&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&#034; referrerpolicy=&#034;strict-origin-when-cross-origin&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/CqJiEeYjOaA?si=ANVGft7nFYgL4qDI&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&#034; referrerpolicy=&#034;strict-origin-when-cross-origin&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Albert Dichy : Il se trouve au camp des Tourelles qui est effectivement un camp de triage pour la d&#233;portation. C'est l&#224; d'ailleurs que passent Dora Bruder, l'h&#233;ro&#239;ne du roman de Modiano. Des enfants juifs, mais aussi des vagabonds, des prisonniers politiques&#8230; il est effectivement dans cet espace. Alors la seule chose qui va jouer un r&#244;le important quand m&#234;me dans sa vie, c'est que lorsque la guerre s'ach&#232;ve, Genet voit les prisonniers de droit commun qui sont condamn&#233;s &#224; rester dans la prison alors que les prisonniers politiques sont lib&#233;r&#233;s. Il ne comprent pas la chose, et pour lui c'est le m&#234;me combat. Les droits communs et les politiques, c'est le m&#234;me combat. Et c'est une des ambigu&#239;t&#233;s d'ailleurs qui va nourrir et f&#233;conder l'ensemble de son &#339;uvre.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Notre-Dame-des-Fleurs&lt;/i&gt; : Le tribunal. Les policiers, fauteurs d'anarchisme, se retir&#232;rent en faisant au pr&#233;sident une courbette jolie. Dehors, la neige tombait. Cela se devinait au mouvement des mains dans la salle, redressant le col des parts dessus. Le temps &#233;tait couvert, la mort s'avan&#231;ait &#224; pas de loup sur la neige.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Albert Dichy : C'est une &#339;uvre o&#249; Genet se d&#233;bat en permanence. On a &#224; la fois un auteur qui est entre deux mondes, mais aussi qui utilise la langue comme un immense violoniste utilise son instrument. La langue, on sait aussi ce que c'est que la langue. La langue, c'est la loi, c'est la grammaire. Le premier entretien que Genet donne dans une toute petite revue, il est encore totalement inconnu, il y a quelqu'un qui lui pose quelques questions, et qui lui demande quel est le livre qui pour vous a &#233;t&#233; le plus important. Et Genet dis pas Dostoiesvski, Dante, Shakespeare, il dit le livre de grammaire. &lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : La grammaire comme rigueur. &lt;br /&gt;&#8212; Albert Dichy : Oui, il est en prison et il n'a qu'une seule chose, c'est la langue. Et l&#224;, il l'utilise comme une arme et c'est par elle qu'il va sortir de prison. Et en m&#234;me temps, il sait bien que la langue, c'est plus qu'un instrument, c'est quelque chose qui vous construit en m&#234;me temps qu'on l'utilise. C'est un &#233;crivain, c'est une &#339;uvre qui est produite par quelqu'un qui est dans un &#233;tat d'urgence. Et ce qu'il fait &#224; ce moment-l&#224;, c'est qu'il a le sentiment qu'il est en train d'&#233;crire, et qu'il est peut-&#234;tre le seul &#224; le faire, pour dire l'envers du monde. C'est-&#224;-dire&#8230; Genet est le seul &#233;crivain qui ne provient de nulle part. Il ne vient pas d'un milieu populaire, il ne vient pas d'un milieu ouvrier, il ne vient pas d'un milieu agricole, il vient de nulle part. C'est-&#224;-dire d'une frange sociale qui n'appartient &#224; aucune cat&#233;gorie. Et il va faire son &#339;uvre en pensant qu'il est le seul &#224; pouvoir dire ce qu'est le monde des exclus, ce qu'est le monde des petits d&#233;linquants, des enfants plac&#233;s en colonie p&#233;nitentiaire &#8212; &#231;a compte &#233;norm&#233;ment pour lui, l'envers du monde. Donc &#231;a, c'est aussi faire effraction &#224; l'int&#233;rieur du monde litt&#233;raire, donner libre cours &#224; cette parole qu'on n'entend pas et qui vient d'ailleurs. Ce n'est pas pour rien qu'il commence &#224; &#233;crire en prison : il a besoin d'&#234;tre mis hors de ce monde pour pouvoir l'exprimer. Et au fond, c'est la prison qui lui donne son lieu d'expression, son lieu d'&#233;nonciation capitale. C'est-&#224;-dire qu'&#224; partir du moment o&#249; Genet n'est plus en prison, il n'arrive plus &#224; &#233;crire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre 1937 et 1944, Genet effectue treize s&#233;jours en prison. Premier flagrant d&#233;lit : vol de mouchoir &#224; la Samaritaine, puis une rafle. Il est poursuivi par le bruit des imperm&#233;ables caoutchout&#233; des inspecteurs. Il d&#233;tient le passeport d'un Allemand antinazi, falsifi&#233; avec tant de maladresses qu'on s'en est aper&#231;u. Et un pistolet de poche. De la prison de la Sant&#233;, il est d&#233;f&#233;r&#233; &#224; la maison centrale de Fresnes. Il &#233;crit &#224; Jean Cocteau : &#171; je n'ai plus de papier . De pr&#233;f&#233;rence, un cahier d'&#233;colier, &#233;pais &#187;. &#201;voque un amant : &#171; Que te dire de lui ? Ma s&#233;paration me fait l'id&#233;aliser. Il prend sa place dans mon &#339;uvre. C'est ma fa&#231;on de poss&#233;der les gens que j'aime. Je les fixe, je les mure vivants dans un palais de phrases. On entend crier les pierres. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le Condamn&#233; &#224; mort&lt;/i&gt;, son po&#232;me, est sans doute compos&#233; &#224; Fresnes en septembre 1942. Puis vient &lt;i&gt;Miracle de la rose&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Haute Surveillance&lt;/i&gt;, tous &#233;crits par un homme tenaill&#233; par la faim, s'enroulant dans des phrases hallucinatoires. Il se brouille avec Cocteau et surgit Jean-Paul Sartre. &#192; la demande de Gaston Gallimard, Sartre r&#233;dige une pr&#233;face destin&#233;e &#224; l&#233;gitimer la publication de Jean Genet. Elle fera 500 pages, un tome, le premier des &#233;ditions compl&#232;tes de Jean Genet : &lt;i&gt;Saint Genet, com&#233;dien et martyr&lt;/i&gt;. Je cite :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Un phare &#233;blouissant le transperce de ses feux : le regard de l'autre, le pouvoir de nommer. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Celui de Sartre aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Emmanuelle Lambert : Et ce n'est pas inint&#233;ressant parce que Genet doit finalement d'avoir pu continuer &#224; vivre &#224; Cocteau, et il doit sa nouvelle vie &#224; Sartre. Et c'est aussi un &#233;crivain, je crois, qui va se sortir de ses dettes, ou va essayer de se sortir de ses dettes, ce qui est compliqu&#233; parce qu'on ne sait jamais &#224; quel moment une dette s'arr&#234;te &#8211; d'o&#249;, sans doute, d'ailleurs, la d&#233;pression argu&#233;e par Genet &#224; la suite de l'&#233;criture du &lt;i&gt;Saint Genet&lt;/i&gt; par Sartre. C'est sans doute vrai que de se voir mis &#224; nu, comme il le dit lui-m&#234;me, &#231;a a &#233;t&#233; d'une tr&#232;s grande violence. Mais il y a aussi quelque chose qui &#233;tait sans doute tout aussi violent, c'est qu'au fond Genet &#233;tait devenu une sorte de coqueluche du tout-Paris, parce qu'il avait &#233;t&#233; cr&#233;&#233; par deux de ses plus &#233;minents repr&#233;sentants qui &#233;taient Cocteau pour les po&#232;tes, et Sartre pour les intellectuels. Et &#231;a, &#231;a vous met dans une position dont il faut pouvoir se tirer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Bertrand Olgivie&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Philsophe&#034; id=&#034;nh6-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : J'ai toujours senti une esp&#232;ce de diarque dessous entre Genet et Sartre, que Genet souligne parfois d'ailleurs quand il dit lui-m&#234;me, qu'&#224; plusieurs reprises, quand il l'&#233;coute, finalement, &#231;a l'ennuie ou l'endort. Quand il le lit, au bout de trois pages, il laisse tomber. &lt;br class='autobr' /&gt;
Nedjma Bouakra : Jean Genet reconna&#238;t &#224; Sartre le fait d'&#234;tre un immense interpr&#232;te, et d'ailleurs il lui parle de longues heures. Et par exemple, Sartre insiste sur une chose : quand il vole, il n'envie pas l'objet. Mais il vole parce qu'il souhaite &#234;tre lui aussi propri&#233;taire, puisqu'il n'est pas &#171; fils de &#187;. Il souhaite aussi &#234;tre dans cette ligne-l&#224; qui permet de dire qu'on a quelque chose &#224; soi. &lt;br class='autobr' /&gt;
Bertrand Olgivie : C'est une position winnicottienne, en quelque sorte. Les voleurs sont toujours ceux qui essayent de r&#233;cup&#233;rer un statut qu'ils n'ont pas eu : &#224; savoir d'&#234;tre effectivement dans le cercle de la propri&#233;t&#233;, avoir un &#171; propre &#187;, un &#171; propre de &#187;. C'est ce que Winnicott analyse. Mais je pense que Sartre ne connaissait pas Winnicott, mais enfin, oui, il a raison sur ce point bien s&#251;r.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Emmanuelle Lambert : Il y a la phrase de Sartre qui dit qu'il convoite l'&#233;tat de propri&#233;taire quand il vole, qu'il ne convoite pas l'objet. Moi je dirais qu'il convoite aussi l'&#233;tat de voleur. Pourquoi le convoite-t-il ? Eh bien parce qu'il y a une pens&#233;e de la solitude et des libert&#233;s chez Genet qui passent par la trahison. &lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : Est-ce que vous partagez le regard de Sartre sur Jean Genet ? Quelle est cette litt&#233;rature ? Est-ce que c'est une litt&#233;rature qui choisit d&#233;lib&#233;r&#233;ment le mal ? &lt;br /&gt;&#8212; Emmanuelle Lambert : De fait, c'est une entreprise de pr&#233;dation intellectuelle absolument hallucinante. Mais elle a le m&#233;rite de dire ce qu'elle fait, elle ne se cache pas derri&#232;re des vertus qu'elle n'aurait pas. Et donc dans &lt;i&gt;Saint Genet&lt;/i&gt;, Sartre d&#233;plie &#224; peu pr&#232;s tout ce qui peut &#234;tre d&#233;pli&#233; des livres de Genet. Or, les livres de Genet, comme on le sait, parlent de sa vie. Et il en fait, non pas un portrait, mais vraiment une analyse, qui le rapporte &#224; ses propres th&#233;ories sur la libert&#233;, sur le fait que nous sommes des glaises, qu'il ne tient qu'&#224; nous de nous modeler en allant &#224; l'encontre de ce qu'on a fait de nous. De tout &#231;a, il ressort effectivement un Genet &#233;crivain fascin&#233; par le mal &#8211; donc une cr&#233;ature quasiment baudelairienne au fond &#8211;, et moi, je trouve que &#231;a reste quand m&#234;me une lecture d'une pertinence extraordinaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Albert Dichy : Ce n'est pas pour rien que Sartre dit &lt;i&gt;Saint Genet, com&#233;dien et martyr&lt;/i&gt;. Donc il y a bien s&#251;r com&#233;dien, mais il y a la question du salut. Je dirais que Genet ne veut pas d'un salut bon-march&#233;, c'est-&#224;-dire d'un salut qui ne rach&#232;te pas le mal. Il n'y a pas que le saint, il faut que le criminel y soit inclus. Il n'y a pas, non pas vraiment un rachat &#8212; ce serait peut-&#234;tre un terme trop chr&#233;tien &#8212; mais il y a quelque chose qui essaie d'&#234;tre sauv&#233; dans l'&#339;uvre de Genet. Ce qui essaie d'&#234;tre sauv&#233;, c'est le lien avec ceux qui sont consid&#233;r&#233;s comme les derniers des hommes : les grands criminels, les assassins, mais aussi les miliciens, tous ceux qui font l'objet d'une r&#233;probation sociale unanime ou d'un vomissement social, tous ceux qui sont les repr&#233;sentants du mal absolu, cette esp&#232;ce de reste de la soci&#233;t&#233;. Je crois que Genet &#233;crit au nom des coupables : il n'&#233;crit pas tellement les innocents qu'il d&#233;fend. Eux, il sait qu'ils sont d&#233;fendus, mais il d&#233;fend ce que personne ne d&#233;fend.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les Bonnes&lt;/i&gt; : Madame est bonne. Madame est belle, Madame est douce, mais nous ne sommes pas des ingrates, et tous les soirs dans notre mansarde, comme l'a ordonn&#233; Madame, nous prions pour elle. Jamais nous n'&#233;levons la voix et devant elle nous n'osons m&#234;me pas nous tutoyer. [&#8230;] Madame nous adore ; elle nous aime comme ses fauteuils, comme son bidet, plut&#244;t comme le si&#232;ge en fa&#239;ence rose de ses latrines. [&#8230;] Ainsi, avec sa bont&#233;, Madame nous empoisonne, car Madame est bonne, Madame est belle, Madame est douce. [&#8230;] J'en ai assez, assez d'&#234;tre l'araign&#233;e, le fourreau de parapluie, la religieuse sordide, et sans Dieu, sans famille, j'en ai assez d'avoir un fourneau comme h&#244;tel. Je suis la pimb&#234;che, la putride. [&#8230;] Madame est bonne, Madame est bonne, Madame nous adore et nous ne pouvons pas nous aimer. La crasse n'aime pas la crasse. C'est facile d'&#234;tre bonne et souriante et douce quand on est belle et riche, mais &#234;tre bonne quand on est une bonne&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet s'ennoblie des crimes les plus retentissants. Il a lu &lt;i&gt;D&#233;tective&lt;/i&gt; et dit avoir crois&#233; l'assassin Pilorge, ce qui est faux, il s'approprie aussi le crime des s&#339;urs Papin. Mais Jean Genet au travail est en train d'&#233;crire &lt;i&gt;Les Bonnes&lt;/i&gt; lit Jacques Lacan dans la revue &lt;i&gt;Le Minotaure&lt;/i&gt;, et r&#233;fl&#233;chit &#224; la question de la parano&#239;a, c'est &#231;a Jean Genet au travail ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Olivier Neveux : Oui, les s&#339;urs Papin, il le d&#233;ment, et il le d&#233;ment en partie malhonn&#234;te parce qu'il est &#233;vident que l'inspiration a &#224; voir avec ce fait divers, mais c'est int&#233;ressant qu'il le d&#233;mente, parce que c'est une indication pour lire la pi&#232;ce. Je crois que c'est un petit th&#233;&#226;tre mental, c'est quelqu'un qui travaille sur la parano&#239;a, qui est peut-&#234;tre d'ailleurs en partie la sienne, qui travaille sur les repr&#233;sentations, les repr&#233;sentations qui engendrent d'autres repr&#233;sentations qui font qu'il n'y a aucune solidit&#233; de la repr&#233;sentation, aucun moment o&#249; &#231;a s'arr&#234;te, &#231;a n'arr&#234;te pas de prolif&#233;rer comme &#231;a. Et &#231;a a &#224; voir avec la parano&#239;a, et &#231;a a &#224; voir avec une esp&#232;ce de mise en crise du regard. Qu'est-ce que je suis en train de regarder ? Qui me regarde ? Est-ce que je suis en train de regarder ce qui me regarde ? &#199;a s'empare de questions dont on voit bien que psychiquement et politiquement, elles sont extr&#234;mement pr&#233;cises, pr&#233;cieuses et importantes : la question de la pers&#233;cution, la question de la domination, la question de la vengeance, la question de la haine et de la haine de classe. Mais oui, il n'&#233;crit pas des dissertations, c'est-&#224;-dire que l'&#339;uvre r&#233;siste constamment &#224; ces gros mots qu'on peut poser dessus, parce qu'il y a encore une fois, &#224; chaque signe, se voit soutirer son sens. Mais &#231;a a &#224; voir avec le th&#233;&#226;tre de Genet : derri&#232;re les mots, il n'y a rien, derri&#232;re les mots, il y a d'autres mots, derri&#232;re l'apparence il n'y a rien, il y a du vide, derri&#232;re le signe, il n'y a pas un sens, il y en a beaucoup, ou pas.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le Balcon&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Mise en sc&#232;ne par Peter Brook, 1975.&#034; id=&#034;nh6-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : Carmen, c'est moi qui ai d&#233;cid&#233; de nommer mon &#233;tablissement une maison d'illusion, mais je n'en suis que la directrice. Et chacun, quand il sonne, entre, il apporte son sc&#233;nario parfaitement r&#233;gl&#233;. Moi je n'ai plus qu'&#224; louer la salle et &#224; fournir les accessoires, les acteurs et les actrices. Ma maison, je l'ai d&#233;tach&#233;e de terre, tu vois ce que je veux dire. Je lui ai donn&#233; depuis longtemps le coup d'envoi et de vol, je coupais les amarres, tout s'envole, lustres, miroirs, tapis, piano, cariatides, tout s'envole. Mes salons, mes c&#233;l&#232;bres salons. Le salon dit des Foins, tendu de sc&#232;nes rustiques, le salon des Tortures, &#233;clabouss&#233; de sang et de larmes, le salon Salle du tr&#244;ne, drap&#233; de velours, fleurs de liser&#233;. Le salon des miroirs, le salon d'apparat, le salon des jets d'eau parfum&#233;s, le salon Urinoir, le salon Clair de Lune, tout s'envole. Ah ! J'oubliait le salon des Mendiants, des Clochards, o&#249; la crasse et la mis&#232;re sont magnifi&#233;es. J'oubliais le plus beau de tous. Parure d&#233;finitive, couronne de l'&#233;difice, si sa construction est un jour achev&#233;e. Je parle du salon Fun&#233;raire, orn&#233; d'urnes de marbre. Le salon de la Mort solennelle, le tombeau. Salon, filles, cristaux, dentelles, balcon, tout fout le camp, s'&#233;l&#232;ve et m'emporte.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Emmanuelle Lambert : &lt;i&gt;Le Balcon&lt;/i&gt;, c'est un bordel. Par exemple, il y a des clients qui veulent se d&#233;guiser en juge, d'autres qui veulent se d&#233;guiser en pape &#8211; en &#233;v&#234;que, je crois. Toujours est-il que ce sont les figures, on va dire, de l'exercice de la domination. C'est le jeu du pouvoir et le pouvoir, c'est toujours une id&#233;e du pouvoir. Et &#231;a, c'est quand m&#234;me tr&#232;s fort politiquement. C'est-&#224;-dire que ce n'est pas uniquement de l'exercice du pouvoir, mais c'est d'abord l'id&#233;e qu'on s'en fait. C'est d'abord une image. Et tout l'enjeu de la pi&#232;ce, c'est qu'&#233;videmment, &#224; un moment donn&#233;, comme il y a des forces r&#233;volutionnaires qui poussent fort &#224; l'ext&#233;rieur pour renverser le pouvoir, et que &#231;a fonctionne, comment on fait quand il y a un vide ? Comment on fait ? On le remplace par une illusion. Et donc, d'un seul coup, il faut trouver des gens &#224; la hauteur pour incarner ces figures du pouvoir. Et ce que dit, finalement, Genet, &#224; travers la pi&#232;ce, c'est que le pouvoir, c'est toujours une id&#233;e du pouvoir. Qu'est-ce que &#231;a g&#233;n&#232;re comme fantasme ? Qu'est-ce que &#231;a g&#233;n&#232;re comme fausse r&#233;alit&#233; ? Qu'est-ce que &#231;a provoque comme &#233;clat, au fond, chez les gens ? Et Genet d&#233;monte tout &#231;a. Il d&#233;monte l'&#233;cho de la chose. Mais la chose en elle-m&#234;me, il s'en fout. C'est pas un &#233;crivain r&#233;aliste. C'est un po&#232;te qui fait du th&#233;&#226;tre.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Archives d'actualit&#233;s&lt;/i&gt; : Dans quelques jours, sera cr&#233;&#233; &#224; Paris, au Th&#233;&#226;tre de Lut&#232;ce, la nouvelle pi&#232;ce de M. Genet, &lt;i&gt;Les N&#232;gres&lt;/i&gt;, par la troupe des Griots, sous la conduite de Roger Blin. M. Genet est un auteur qui s'&#233;broue volontiers comme Artaud ou Malaparte dans le scandale.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;La compagnie des Griots, mise en sc&#232;ne : &lt;i&gt;Les N&#232;gres&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Roger Blin, 1959 : Et alors ? Je ne sais pas. Ce qui me r&#233;jouit le plus, enfin ce que j'aime le plus dans le Th&#233;&#226;tre de Genet, c'est son insolence. C'est une jubilation. C'est un mot qui ne peut servir qu'&#224; lui. Jubilation de l'enfant puni qui se venge, jubilation du n&#232;gre r&#233;volt&#233;. Mais plein d'humour. Genet n'a pas vu la pi&#232;ce &#224; Paris, il l'a vue &#224; Londres, je l'ai mont&#233;e en anglais apr&#232;s. Et il m'a fait l'amiti&#233; d'&#234;tre content.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Les Ma&#238;tres fous, de Jean Rouch (extraits) : Accra, capitale de la Gold Coast, est une v&#233;ritable Babylone noire. Ici se retrouvent des hommes venus de toute l'Afrique occidentale, du Nigeria, du Niger, de Haute-Volta, du Soudan, pour vivre la grande aventure des villes africaines.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Genet a vu le film &lt;i&gt;Les Ma&#238;tres fous&lt;/i&gt; de l'ethnologue Jean Rouch. Dans une clairi&#232;re de for&#234;t vierge, je cite : &#171; des n&#232;gres refont les blancs &#187;. L'un est le gouverneur, l'autre le g&#233;n&#233;ral, tel autre la femme du docteur, tel autre enfin la locomotive qui, bien qu'&#233;tant un engin m&#233;canique, est suppos&#233;e appartenir &#224; juste titre, &#224; juste titre po&#233;tique, &#224; la race blanche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean-Genet destine sa pi&#232;ce &lt;i&gt;Les N&#232;gres&lt;/i&gt; &#224; un public blanc. Il dira de lui : &#171; En naissant blanc et en &#233;tant contre les blancs, j'ai jou&#233; sur tous les tableaux &#224; la fois. Je suis ravi quand les blancs ont mal et je suis couvert par le pouvoir blanc puisque moi aussi, j'ai l'&#233;piderme blanc, les yeux bleus, verts et gris. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Olivier Neveux : C'est un th&#233;&#226;tre qui se donne un destinataire, le blanc, et qui d&#233;cide : je suis l&#224; pour le blesser. Et le blanc, c'est aussi Genet. De fait, il a dit : &#171; le fait d'&#234;tre blanc et d'&#233;crire contre les blancs, c'est int&#233;ressant, &#231;a a mis la pagaille en moi. Mais ce dont on est s&#251;r, c'est qu'on ne donnera pas d'arme &#224; la blancheur pour s'en sortir une fois de plus. &#187; Quand on soutient la lutte des militants noirs nord-am&#233;ricains, on ne fait pas un th&#233;&#226;tre chaleureux et de la r&#233;conciliation. On ne vient pas &#233;manciper les noirs, ce serait &#233;videmment obsc&#232;ne, mais on ne vient pas plus &#233;manciper les blancs. On ne vient pas faire assaut de vertu sur un plateau. On va aller chercher la situation la plus douloureuse et la plus extr&#234;me. Et puis on va jouer avec &#231;a puisque ce sont des personnes noires qui portent des masques blancs, qui jouent un tribunal, qui vont condamner des personnes noires. Bon, dans une esp&#232;ce comme &#231;a de renversement permanent.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le Funambule&lt;/i&gt;. Funambule. Une paillette d'or et un disque minuscule en m&#233;tal dor&#233;, perc&#233; d'un trou. Mince et l&#233;g&#232;re, elle peut flotter sur l'eau. Il en reste quelquefois une ou deux accroch&#233;es dans les boucles d'un acrobate. [&#8230;] Tu entres et tu es seul, apparemment, car Dieu est l&#224;. Il vient d'une saison et peut-&#234;tre que tu l'apportais en entrant ou la solitude le suscite, c'est pareil. C'est pour lui que tu chasses ton image, tu danses le visage boucl&#233;, le geste pr&#233;cis, l'attitude juste, s&#233;v&#232;re et p&#226;le, danse, et si tu le pouvais, les yeux ferm&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : On sait qu'Abdallah chute. &#192; plusieurs reprises.
&lt;br /&gt;&#8212; Abdellah Ta&#239;a : C'est &#231;a qui peut-&#234;tre me serre le c&#339;ur, cette image de quelqu'un comme Abdallah, qui est donc fran&#231;ais d'origine &#233;trang&#232;re, et m&#234;me en rencontrant quelqu'un comme Jean Genet, il chute et il vit l'abandon. &#199;a me fait &#233;trange que voil&#224;, que&#8230; L'ombre de Jean Genet domine encore la vie et le suicide d'Abdallah. Puisqu'on dit Abdallah s'est suicid&#233;, Jean Genet s'est arr&#234;t&#233; d'&#233;crire.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le Funambule&lt;/i&gt; : Le fil te portera mieux, plus s&#251;rement qu'une route. Je ne serai pas surpris quand tu marches par terre, que tu tombes et te fasses une entorse. La mort, la mort dont je te parle, n'est pas celle qui suivra ta chute, mais celle qui pr&#233;c&#232;de ton apparition sur le fil. C'est avant de l'escalader que tu meurs. Celui qui dansera sera mort, d&#233;cid&#233; &#224; toutes les beaut&#233;s, capable de toutes. Plus rien ne te rattachant au sol, tu pourras danser sans tomber. Mais veille de mourir avant d'appara&#238;tre et qu'un mort danse sur le fil.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Antoine d'Agata&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;photographe&#034; id=&#034;nh6-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : J'avais le &#171; Le Funambule&lt;/i&gt;, et &#231;a m'avait troubl&#233; &#224; quel point la mort est pr&#233;sente&#8230; &lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : Il incite son amante tant aim&#233;e &#224; &#234;tre au plus pr&#232;s du vertige et de la mort. &lt;br /&gt;&#8212; Antoine d'Agata : Je parlais de Dieu&#8230; Il me semble qu'il y avait de tr&#232;s belles d&#233;finitions en creux de Dieu dans &lt;i&gt;Le Funambule&lt;/i&gt;. La somme des possibilit&#233;s, des actions, des gestes possibles, quelque chose choses comme &#231;a&#8230; Je trouve que c'est une mani&#232;re tr&#232;s efficace de d&#233;finir ce qu'est Dieu, qui est plus un inconnu qui t'habite, dans lequel on subsiste. C'est ce que je trouvais beau dans sa fa&#231;on de parler de Dieu, c'&#233;tait qu'il n'y avait rien de spirituel. C'&#233;tait un rapport &#224; notre ignorance et &#224; la condition qui est la n&#244;tre, qui nous est faite, mais &#231;a impliquerait que quelqu'un en train de le faire. Il y avait un rapport tr&#232;s clair, c'est un rapport au vide. Il parle de solitude aussi. C'est cette solitude dans le n&#233;ant et de fait, ce vide et ces possibles, et ces doutes, et cette ignorance elle-m&#234;me devient&#8230; prend une forme divine.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le Funambule&lt;/i&gt; : Il va de soi que je n'ai pas voulu dire qu'un acrobate qui op&#232;re &#224; huit ou dix m&#232;tres du sol doive s'en remettre &#224; Dieu, &#224; la Vierge, les funambules. Et qu'il prie et se signe avant d'entrer en piste, car la mort est au chapiteau. Comme au po&#232;te, je parlais &#224; l'artiste seul. Danserais-tu &#224; un m&#232;tre au-dessus du tapis, mon injonction serait la m&#234;me. Il s'agit, tu l'as compris, de la solitude mortelle, de cette r&#233;gion d&#233;sesp&#233;r&#233;e et &#233;clatante o&#249; op&#232;re l'artiste.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Albert Dichy : Abdallah est n&#233; dans un cirque, il y travaille, il est funambule. Genet fait pour lui un num&#233;ro de funambulisme qui est formidable. Il dessine son costume, il trouve la musique ad&#233;quate, il l'accompagne de cirque en cirque. Et puis un jour, il se passe cette chose : Abdallah tombe du fil, il se casse le genou, il remonte. Il retombe une seconde fois et cette fois-ci, c'est fini. Genet essaie de trouver d'autres mani&#232;res&#8230; le faire monter &#224; cheval, des num&#233;ros de voltige &#224; cheval. Mais Genet, d'une certaine fa&#231;on, &#224; partir du moment o&#249; il ne travaille plus avec Abdallah, se d&#233;sint&#233;resse un peu de lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : Abdallah qui va attendre de longues heures Jean Genet quand il sera handicap&#233;. &lt;br /&gt;&#8212; Abdellah Ta&#239;a : Et Jean Genet ne vient pas. Il ne vient pas, il l'a abandonn&#233;, il l'a d&#233;laiss&#233;. Il lui a lou&#233;, je crois, un petit studio et quand il comprend qu'il ne reviendra pas&#8230; d'ailleurs comment il s'est suicid&#233;, c'est tr&#232;s symbolique. Il a mis tous les livres de Jean Genet autour de lui, autour de son petit lit et il s'est ouvert les veines. Et on l'a trouv&#233; mort avec les livres de Jean Genet imbib&#233;s du sang d'Abdallah. L'image est claire : il y a l&#224; l'image de Jean Genet comme un grand soleil qui avale&#8230; Je me suis rendu compte qu'&#224; chaque fois on pr&#233;sentait cet Abdallah d'une mani&#232;re un peu romantique et que m&#234;me sa mort tragique, ultra tragique, &#233;tait devenue un mythe qui emp&#234;chait de voir qui &#233;tait cet Abdallah.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet : J'ai connu Abdallah, je l'ai emmen&#233; en Gr&#232;ce, il &#233;tait d&#233;serteur, il &#233;tait demi-allemand et demi-alg&#233;rien, donc demi-fran&#231;ais, du m&#234;me coup, puisque son p&#232;re &#233;tait alg&#233;rien donc fran&#231;ais, et il devait faire son service militaire pendant la guerre en Alg&#233;rie et je l'ai fait d&#233;serter. Et on est venus en Gr&#232;ce o&#249; il a appris &#224; danser sur le fil. Mais Abdallah, &#231;a fait partie de ma vie tellement intime que je pr&#233;f&#232;re ne pas en parler devant la cam&#233;ra. Je ne veux pas en parler plus.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Abdellah Ta&#239;a : Je cherchais quelqu'un qui avait connu Abdallah, le fameux funambule, le grand amour de Jean Genet. En tout cas c'est comme &#231;a qu'il est pr&#233;sent&#233;. Parce que j'ai crois&#233; plusieurs fois la fille de Monique Lange, Carole Achache, qui a tr&#232;s tr&#232;s bien connu Jean Genet, et elle &#233;tait ab&#238;m&#233;e par le milieu culturel que fr&#233;quentait sa m&#232;re Monique Lange et Juan Goytisolo. Juan Goytisolo &#233;tait le mari de l'&#233;crivaine Monique Lange, qui &#233;tait elle-m&#234;me l'assistante de Jean Genet aux &#233;ditions Gallimard. C'est Carole Achache, quand je l'ai rencontr&#233;e, qui elle, &#224; mes yeux, a rendu justice &#224; Abdallah, en disant qu'on n'avait pas le droit de faire de quelqu'un &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Little Blue Girl&lt;/i&gt;, Mona Achache : Genet m'invite &#224; d&#233;jeuner en t&#234;te-&#224;-t&#234;te pour son h&#244;tel. Je suis fier, Monique aussi, elle est si contente qu'il s'int&#233;resse &#224; moi. Nous sommes les deux &#234;tres qu'elle aime le plus au monde, m&#234;me Juan n'a pas cette place-l&#224;. Fr&#233;quenter Genet, la meilleure chose qui puisse m'arriver en ce moment, je ne peux que tirer profit de sa singularit&#233;. Elle se dit que c'est merveilleux, c'est une chance inou&#239;e et c'est vrai, je sens qu'il a du plaisir &#224; me d&#233;couvrir. Il se marre avec moi, il m'apporte une fa&#231;on insolite de r&#233;fl&#233;chir, il m'aide &#224; confirmer ma r&#233;volte, &#224; ne pas &#234;tre comme les autres. Il est joyeux en ma pr&#233;sence, j'ai des dons que Monique n'a pas, je leur donne le go&#251;t de vivre, je suis bien plus marrant qu'elle, et en lui des moments infantiles aussi pu&#233;rils que les miens.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;center&gt;Et un soir, &#224; ta tr&#232;s grande biblioth&#232;que, tu t'es pendue.&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Contre Jean Genet est port&#233;e une accusation d'abus. Depuis, cet auteur de toutes parts travers&#233; par son &#339;uvre, qui se joue des logiques perverses, se trouve accus&#233; de perversit&#233; lui-m&#234;me. Cet abus n'est pas celui de Jean Genet, mais de son jeune amant, avec une toute jeune fille, Carole Achache, fille de son &#233;ditrice Monique Lange. Jean Genet n'a jamais &#233;t&#233; accus&#233; de p&#233;dophilie de son vivant. Mona Achache, fille de Carole Achache, d&#233;cide de rendre justice &#224; sa m&#232;re, victime donc de l'amant de Jean Genet et selon elle de la complicit&#233; de Jean Genet, autorisant la lev&#233;e des interdits. Nous sommes quelques ann&#233;es avant mai 68, et dix ans plus tard, une tribune puis une p&#233;tition sign&#233;e dans Le Monde par 80 intellectuels fran&#231;ais, parmi lesquels Jean-Paul Sartre, Michel Foucault et Fran&#231;oise Dolto, plaident pour d&#233;criminaliser les rapports sexuels entre les adultes et les enfants de moins de 15 ans. Le consentement des mineurs est au c&#339;ur des d&#233;bats. Pourtant, comme il peut nous sembler retors, ce tour de force lib&#233;ral, faire du consentement des mineurs l'argument offrant aux adultes toute licence vis-&#224;-vis des adolescents, voire des enfants. Dans &lt;i&gt;Little Blue Girl&lt;/i&gt;, Mona Achache interroge la violence des m&#232;res, laissant leur fille &#224; la merci de leur propre fascination pour des hommes de lettres. Une question demeure : pourquoi faire de Jean Genet ce pivot de relations d&#233;bordantes ? Le fut-il ? Et puis Jean Genet, auteur de la d&#233;possession, que ferait-il de cette accusation l&#224; port&#233;e en ricochet ? Il ne serait peut-&#234;tre pas surpris de se voir accus&#233; de &#171; sale type &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Antoine Agata : C'est l&#224; peut-&#234;tre o&#249; on se rejoint, c'est-&#224;-dire que&#8230; je ne sais pas comment le dire&#8230; mais souvent je fais des images qui sont ambigu&#235;s et qui peuvent &#234;tre comprises ou vues comme inacceptables. Et ces images, elles sont tout le contraire de ce qu'elles disent, elles sont plut&#244;t des contresens volontaires, mais ma mati&#232;re c'est cette violence. Et cette violence, pour la montrer, je n'ai pas &#224; la traduire ou &#224; l'introduire, je la jette au visage du spectateur.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet : &#192; chaque accusation port&#233;e contre moi, f&#251;t-elle injuste, du fond du c&#339;ur je r&#233;pondrais oui. Avais-je prononc&#233; ce mot en moi-m&#234;me ? Je sentais le besoin de devenir ce qu'on m'avait accus&#233; d'&#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Bertrand Olgivie : Oui, il y a un jeu avec la limite, un jeu avec la limite qui consiste justement &#224; se placer sur la limite, dans une position de bascule, de telle fa&#231;on qu'en &#233;tant d'un c&#244;t&#233; et de l'autre &#224; la fois, celui qui est accus&#233;, celui qui assume, celui qui revendique m&#234;me des crimes imaginaires, etc., il fait appara&#238;tre la pr&#233;sence saisissante, indubitable de la limite elle-m&#234;me, comme &#233;tant finalement la vie comme norme. Au fond, la grande question que Genet pose peut-&#234;tre toute sa vie, c'est : que faire du fait que la vie est impos&#233;e comme norme ? Alors qu'en r&#233;alit&#233;, elle est autre chose, elle est aussi d&#233;chet, elle est grossi&#232;ret&#233;, elle est perte, elle est violence, elle est insaisissable. Et la norme, sans cesse, l'a ramen&#233; &#224; une univocit&#233; que Genet ne cesse de rejeter, sous une forme grotesque, violente, brutale, insupportable, insupportable &#224; voir et &#224; saisir, parce que c'est la norme elle-m&#234;me, mais vue &#224; l'envers, qui devient du coup monstrueuse. Toute l'&#339;uvre de Genet, et surtout son th&#233;&#226;tre, c'est cette ambivalence permanente et ce jeu avec les codes et cette passion d'assumer la mauvaise place.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Avec Abdelatayah, Melina Bal azar, Emmanuel Lambert, Olivier Neveux, Albert Dichy, Antoine d'Agata, Bertrand Ogilvyie
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Responsable &#233;ditoriale : Emmanuel Laurentin. Coordination : Christine Bernard. Charg&#233;e de programme : Anne-Vanessa Pr&#233;vot. Bruitage : Aur&#233;lien Bianco. Documentation musicale : Antoine Villose. &#201;quipe technique : Emmanuel Couturier, Benjamin Tureau et Nicolas Matias. Prise de son : H&#233;l&#232;ne Langlois. Mixage : Bruno Mourland. Documentation : Alice Signor&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb6-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Universitaire&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#201;crivain et cin&#233;aste&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Universitaire et autrice&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Auteur, directeur litt&#233;raire de l'IMEC&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Acteur&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Romanci&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Autrice&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Philsophe&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Mise en sc&#232;ne par Peter Brook, 1975.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;photographe&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Jean Genet | L'art de la fugue, &#171; &#201;crire sous &#233;crou &#187; (2)</title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/article/jean-genet-l-art-de-la-fugue-ecrire-sous-ecrou-2</link>
		<guid isPermaLink="true">https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/article/jean-genet-l-art-de-la-fugue-ecrire-sous-ecrou-2</guid>
		<dc:date>2025-08-12T14:25:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;France Culture, par Nedjma Bouakra&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/dramaturgies-scenes-travaux/ressources-documents-theatralites/genet-lignes-de-fuite/" rel="directory"&gt;Genet, lignes de fuite&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/2_640x340_sc_jean-genet-1950-2.jpg?1755699926' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='80' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Une s&#233;rie de quatre &#233;pisodes autour de la vie et l'&#339;uvre de Jean Genet pour France Culture, par Nedjma Bouakra &#8211; &#233;t&#233; 2025.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#201;pisode 2, &#171; &#201;crire sous &#233;crou &#187;&lt;/h2&gt;&lt;iframe src=&#034;https://embed.radiofrance.fr/franceculture/diffusion/c94b0725-538e-43a1-80ac-1bdf98771550&#034; frameborder=&#034;0&#034; width=&#034;100%&#034; height=&#034;auto&#034;&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; Jean Genet, &lt;i&gt;Notre-Dame-des-Fleurs&lt;/i&gt; : L'enfant qui nous occupe &#233;tait &#224; ce point hors d'ici que de sa fugue, il devait retenir : une vieille accroupie que l'arriv&#233;e soudaine de l'enfant fait pisser sur ses bas de coton noir ; devant les glaces des restaurants explosant de lumi&#232;res, de cristaux et d'argenterie, encore vides de d&#238;neurs, il assistait, m&#233;dus&#233;, aux trag&#233;dies qu'y jouent des gar&#231;ons en frac, &#233;changeant des r&#233;pliques qui ont du panache, disputant de questions de pr&#233;s&#233;ance jusqu'&#224; l'arriv&#233;e du premier couple &#233;l&#233;gant qui jette &#224; terre et le brise, le drame ; des p&#233;d&#233;rastes qui ne lui donnaient que cinquante centimes et s'enfuyaient, pleins de bonheur pour une semaine ; aux grandes gares de bifurcation il observait de la salle d'attente, la nuit ; les multitudes de rails parcourus d'ombres m&#226;les porteuses de tristes fanaux ; il eut mal aux pieds, aux &#233;paules. Il eut froid.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Emmanuelle Lambert&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Auteur&#034; id=&#034;nh7-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : Genet commence ses premi&#232;res fugues &#224; l'&#226;ge de 10 ou 11 ans sans qu'on puisse bien les expliquer, il &#233;crira : &#171; Mon enfance a r&#234;v&#233; de palmiers &#187; . Il prend le train, il prend le train sans billet, et c'est l&#224; que la d&#233;linquance commence. C'est toutes ces petites infractions qui vont conduire &#224; la colonie p&#233;nitentiaire de Mettray.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet, entretien &#224; la BBC, 12 novembre 1985 : Je vous ai dit &#8211; &#231;a marche ? la cam&#233;ra ? tr&#232;s bien &#8211; je vous ai dit hier que vous faisiez un travail de flic. Et vous le continuez maintenant, ce matin. Et je vous l'ai dit hier, et vous l'avez d&#233;j&#224; oubli&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Emmanuelle Lambert : &#192; son entretien tardif &#224; la BBC avec Nigel Williams, on dirait qu'il est accul&#233;, en fait, par le journaliste&#8230; &lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet : Exactement. Comme le voleur que j'&#233;tais il y a 30 ans &#233;tait interrog&#233; par une escouade des policiers. Sur le petit si&#232;ge, seul, interrog&#233; par plusieurs personnes.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Emmanuelle Lambert : Il a cette phrase g&#233;niale, il dit : &#171; Je suis tout seul ici &#187;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet : Vous, deux, trois, quatre, cinq, six, sept...&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Emmanuelle Lambert : Et &#231;a commence tr&#232;s t&#244;t, et oui, il r&#233;pond. Il r&#233;pond aux policiers qui l'interrogent quand on le prend apr&#232;s ses fugues. Il r&#233;pond &#233;videmment aux psychiatres parce qu'il est bien oblig&#233; de leur r&#233;pondre. Il a quand m&#234;me r&#233;pondu qu'il &#233;tait ing&#233;nieur-&#233;lectricien. Je sais plus qu'un interrogateur de police. &#171; Qu'est-ce que c'est votre profession ? &#187;, &#233;videmment, il ne peut pas dire &#171; Je suis voleur &#187;, il r&#233;pond : &#171; Je suis ing&#233;nieur-&#233;lectricien. &#187; Donc, &#231;a commence, il est adolescent, il faut quand m&#234;me se repr&#233;senter. Il est tr&#232;s jeune. On a ses empreintes digitales. On les a dans les registres d'&#233;crou, des prisons. Tout &#231;a, il va le travailler dans ses romans, o&#249; il y a &#233;videmment des sc&#232;nes d'interrogatoires &#224; l'int&#233;rieur de commissariat, dans des tribunaux, dans des cabinets m&#233;dicaux. Le fait d'&#234;tre soumis au regard m&#233;dical, &#233;videmment, &#233;tait doublement significatif pour lui, en tant que d&#233;linquant d'une part et en tant qu'homosexuel de l'autre. Puisque c'&#233;tait vraiment consid&#233;r&#233; &#224; l'&#233;poque comme une perversion, une anomalie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6 mars 1926. Jean Genet est &#233;crou&#233; sous le nom de &#171; Genest &#187;. Au tribunal pour enfants, le greffier observe : &#171; il se ronge les ongles &#187;. Au juge pour enfants, Jean Genet promet de s'amender. Larcin, fugue, s'encha&#238;nent. Le directeur de l'Assistance Publique note : &#171; Pour l'instant, il n'a re&#231;u que le pardon et l'exhortation au bien. Il est intelligent, bien trop intelligent. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : &#192; qui appartient-il, Jean Genet ?
&lt;br /&gt;&#8212; Bertrand Ogilvie&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;philosophe&#034; id=&#034;nh7-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : C'est un enfant qui ne s'appartient pas &#224; lui-m&#234;me, d'abord, et qui est jet&#233; dans une histoire qui remonte loin, qui est tr&#232;s symptomatique, tr&#232;s int&#233;ressante de la r&#233;pression, une histoire de la cr&#233;ation des lieux d'enfermement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mandat de d&#233;p&#244;t, 29 avril 1926. La peine d'enfermement, jusqu'&#224; la majorit&#233;, 20 ans, est le lot commun des mineurs vagabonds, soudain, contraint aux silences et &#224; l'immobilit&#233;, &#224; la surveillance continue. La Petite Roquette construite en 1836 comprend 588 cellules individuelles. L'isolement y est une pratique dite th&#233;rapeutique. Les dimensions des cellules sont les suivantes :hHauteur, 2,25 m&#232;tres ; profondeur, 2,35 m&#232;tres ; largeur, 2,80 m&#232;tres. Jean Genet l'a d&#233;crit peint en noir &#224; mi-hauteur. Il s'en souvient dans &lt;i&gt;Miracle de la rose&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : Que ce soit la Petite Roquette, puis &#224; la colonie p&#233;nitentiaire de Mettray, Jean Genet va subir des p&#233;riodes d'isolement complets ?
&lt;br /&gt;&#8212; Jean-Michel Sieklucki&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;avocat&#034; id=&#034;nh7-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : La Petite Roquette, c'est l'horreur. C'est l'horreur. Alors, on est &#224; l'&#233;poque o&#249; on consid&#232;re que des mineurs d&#233;linquants vont s'amender par la solitude et le remord. Et donc, il y a un syst&#232;me, qui est le syst&#232;me philadelphien, qui consiste &#224; vivre en prison dans l'isolement de jour et de nuit. M&#234;me dans la chapelle de la Petite Roquette, ils sont dans des niches, ils ne se voient jamais les uns et les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Bertrand Ogilvie : &#199;a fait partie de la politique r&#233;&#233;ducative de ces institutions qui visent &#224; faire de l'internement du syst&#232;me punitif de la prison, un syst&#232;me de r&#233;insertion. C'est ce que Foucault d&#233;crit tr&#232;s bien dans &lt;i&gt;Surveiller et punir&lt;/i&gt;. Il s'agit de faire que ces moments d'enfermement ne soient pas ce qu'ils sont devenus &#8211; on le dit couramment &#224; la prison, c'est l'&#233;cole de la criminalit&#233;. Le projet de d&#233;part, c'est l'inverse. C'est l'id&#233;e qu'il faut que les enfants soient isol&#233;s pour se retrouver face &#224; Dieu, face &#224; leur conscience morale. C'est marqu&#233; sur les murs, c'est marqu&#233; &#171; Dieu te voit &#187;. Donc l'&#233;quivalent du panoptique, c'est un panoptique qui n'est pas architecturale, mais qui est diss&#233;min&#233; en quelque sorte de bon.
&lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : On sait que Foucault a rencontr&#233; Jean-Genet en 1972. Ce qu'ils se sont dit, on ne sait pas.
&lt;br /&gt;&#8212; Bertrand Ogilvie : On ne sait pas, mais on peut l'imaginer. J'imagine que Foucault a d&#251; &#233;couter Genet, parce que Foucault savait &#233;couter, et qu'il a eu la confirmation dans ses entretiens, dans ses discussions, de la repr&#233;sentation qui se faisait &#224; partir des textes, de ce que c'&#233;tait que ces institutions tr&#232;s particuli&#232;res de cet archipel carc&#233;ral, qu'il th&#233;orise dans &lt;i&gt;Surveiller et Punir&lt;/i&gt;. C'est-&#224;-dire le fait qu'il y ait une logique carc&#233;rale d'enfermement, de contr&#244;le, d'observation, de dressage, qui va depuis les institutions les plus dures, les plus enfermantes, jusqu'&#224; celles qui sont en apparence les plus ouvertes, une esp&#232;ce de continuum &#8211; il appelle &#231;a un continuum carc&#233;ral &#8211;, c'est-&#224;-dire le fait qu'il y ait une logique carc&#233;rale d'enfermement, de contr&#244;le, d'observation, et Foucault &#233;tablit une continuit&#233; surprenante et choquante aux yeux de certains, entre l'&#233;cole et la prison, entre l'&#233;cole et l'asile, entre l'&#233;cole et l'exclusion psychiatrique et p&#233;nale. Et Genet est un repr&#233;sentant assum&#233; de cette violence que la France exerce sur ses propres enfants de fa&#231;on soit explicite, soit diffuse.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet, &lt;i&gt;Notre-Dame-des-Fleurs&lt;/i&gt; : Les douces cellules de prison. Apr&#232;s la monstruosit&#233; immonde de mon arrestation, de mes diff&#233;rentes arrestations, dont chacune est toujours la premi&#232;re, qui m'a paru avec ses caract&#232;res d'irr&#233;mediable, en une vision int&#233;rieure d'une vitesse et d'un &#233;clat fulgurant, fatals, d&#232;s l'emprisonnement de mes mains dans le cabriolet d'acier brillant, beau comme un bijou ou comme un th&#233;or&#232;me, la cellule de prison, que j'aime maintenant comme un vice, m'apporta la consolation de moi-m&#234;me, par soi-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Encha&#238;n&#233; au gardien qui le conduit par des menottes, Jean Genet arrive de la prison de la Roquette &#224; la colonie p&#233;nitentiaire de Mettray par un soir de septembre. Conduit au quartier de discipline, attenant &#224; l'&#201;glise Mirador Centrale, il entend le pas cadenc&#233; de sabots et les cailloux fendus &#224; la carri&#232;re. &#192; la colonie p&#233;nitentiaire de Mettray, le travail et la discipline sont les voies de la r&#233;demption. Ras&#233;, il re&#231;oit le matricule 426. Jean Genet conna&#238;t les ann&#233;es noires de la colonie. Les conditions sanitaires se d&#233;gradent en 1926. Tuberculose, rougeole, 400 enfants flottent dans leur tenue de marins. La place d'arme, une large place rectangulaire, deux rang&#233;es de pavillon, 12 m&#232;tres de long sur 6 m&#232;tres de large, plus &#233;troits que des casernes, servent le jour d'atelier et de dortoir la nuit. T&#234;te b&#234;che, 50 colons de 10 &#224; 20 ans dorment dans des hamacs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Simon, dit le Petit B&#226;tard, onze ans et demi, deux ans de prison pour vol d'un lapin et de deux canards. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Document retrouv&#233; par Marie Rouanet, Les Enfants du bagne, Payot &amp; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet, &lt;i&gt;Le Miracle de la Rose&lt;/i&gt; : J'arrivais &#224; la colonie, un soir tr&#232;s doux de septembre [&#8230;] j'eus la stupeur et l'&#233;pouvante de constater que nous y &#233;tions, sans avoir franchi de murs, de barbel&#233;s, de ronces, de pont-levis. La colonie de Mettray n'est pas un p&#233;nitencier, c'est une grande famille.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Un chef de famille, deux fr&#232;res a&#238;n&#233;s, ont tout pouvoir de discipline. Jean Genet est affect&#233; &#224; la famille B.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Albert Dichy&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Auteur, directeur litt&#233;raire de l'IMEC&#034; id=&#034;nh7-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : Je pense que c'est l&#224; o&#249; au fond, Genet &#233;tablit une une classification tr&#232;s pr&#233;cise de la hi&#233;rarchie qui r&#232;gne &#224; la colonie, c'est-&#224;-dire entre les enfants. Donc il y a ce qu'il appelle les vautours, il y a ce qu'il appelle les ca&#239;ds, et puis il y a la derni&#232;re cat&#233;gorie qui est constitu&#233;e par les cloches. Et Genet se classe parmi les cloches. Et c'est l&#224; aussi qu'il d&#233;couvre cette admiration pour les durs.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet, &lt;i&gt;Le Miracle de la Rose&lt;/i&gt; : Comment rendre sensible, compr&#233;hensible la saveur d'un dimanche matin ? Un marle me rasait les joues et les caressait. J'&#233;tais seul au monde. La colonie &#233;tait mon univers. La famille B &#233;tait ma famille.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Jean-Michel Sieklucki : Il y a eu dans toute &#8211; et encore &#224; Mettray, il n'y a pas eu vraiment de r&#233;voltes &#8211;, mais dans beaucoup de colonies en France, il y a des r&#233;voltes. Il y a la c&#233;l&#232;bre r&#233;voltes de Belle-&#238;le-en-Mer, il y en a un peu partout. Et les deux motifs de r&#233;voltes, c'est la discipline des gardiens &#8211; la duret&#233; des gardiens &#8211; et la nourriture. La nourriture qui est insuffisante en quantit&#233; et &#233;pouvantable en qualit&#233;. Et d&#232;s qu'il y a une punition, c'est privation de nourriture, pain sec, &#224; l'eau, etc. Comme on est quand m&#234;me en pr&#233;sence d'adolescents, &#233;videmment, c'est tout &#224; fait dramatique et pr&#233;judiciable. Il faut savoir qu'il y a des portions au d&#233;part qui sont pr&#233;vues. Et puis, &#231;a passe entre les mains des gardiens. Donc, il y a des pr&#233;l&#232;vements, il y a du commerce qui est fait. Et ce qui arrive dans l'assiette &#224; la fin, dans l'assiette du colon, n'a rien &#224; voir avec ce qui est pr&#233;vu &#224; l'origine. Oui, oui, ils ont faim. &lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : Jean Genet &#233;voque ces marles qui trahissent, qui sont &#224; la fois ceux qui sont choisis, d&#233;sign&#233;s, et ceux qui ne cessent de trahir leur condisciple.
&lt;br /&gt;&#8212; Jean-Michel Sieklucki : Si vous voulez, on retrouve &#224; Mettray en plus jeune et un peu plus petit ce qu'on voit en Guyane, c'est vrai. Le bagne des adultes va inspirer le bagne des enfants. Et pour obtenir des faveurs, on est pr&#234;t &#224; tout, c'est vrai. On retrouve tout, il y a tous les commerces, il y a du prox&#233;nitisme, il y a de la prostitution, il y a tout &#231;a, &#224; Mettray dans l'entre-deux-guerres, en tout cas. Quand vous isolez dans une prison des gens, que la soci&#233;t&#233; rejette, ils vont avoir pour premier souci de recr&#233;er une hi&#233;rarchie. Tout en bas, il y a les lopes, les faibles qui subissent, qui subissent. Lui dira que la moiti&#233; des colons passe son temps a enjamb&#233; l'autre moiti&#233;. Vous mettez des adolescents ensemble, c'est des pulsions, il y a des connaissances, il y a des d&#233;couvertes, etc. Voil&#224;, il se passe des choses et les gardiens ne s'en privent pas.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet, &lt;i&gt;Le Miracle de la Rose&lt;/i&gt; : Quand on me parla de lui, &#224; mon arriv&#233;e &#224; Mettray, il &#233;tait en prison &#224; Orl&#233;ans. Lors d'une &#233;vasion, les gendarmes l'avaient repris &#224; Beaugency. Il &#233;tait rare qu'un colon puait aller plus loin en direction de Paris. Et apr&#232;s un s&#233;jour assez bref, au quartier de punition, il sortit, affect&#233; &#224; la famille B, la mienne. Le soir m&#234;me, je pus sentir dans sa bouche la saveur des m&#233;gots ramass&#233;s dans les lauriers, aussi d&#233;sesp&#233;rante que le jour que je la connus pour la premi&#232;re fois de ma vie. J'avais dix ans. Sur le trottoir, je marchais la t&#234;te au ciel quand je heurtais un passant, un jeune homme. Il allait &#224; ma rencontre, tenant entre ses doigts, &#224; hauteur de sa poitrine, donc de ma bouche, une cigarette allum&#233;e. Et ma bouche se colla contre elle, quand je butai dans ses jambes. Cet homme &#233;tait le c&#339;ur d'une &#233;toile. Convergeant &#224; sa braguette, les plis que forme jusque sur les cuisses le pantalon, lorsqu'on s'assied, demeurait, pareil aux rayons tr&#232;s aigus d'un soleil d'ombre. Enlevant les yeux, je vis le regard brutal, agac&#233; du jeune voyou. J'avais &#233;teint sa cigarette entre mes dents. Je ne saurais dire la douleur qui supplanta l'autre, la br&#251;lure au l&#232;vre ou au c&#339;ur. Ce n'est que cinq ou dix minutes plus loin que je distingue la saveur du tabac, et quand l&#233;chant mes l&#232;vres, ma langue rencontra quelques grains de cendres et de gris. Je reconnus cette saveur dans l'haleine chaude que la bouche de Divers me soufflait, alors que je savais les difficult&#233;s de trouver du tabac. De quelle race plus souveraine &#233;tait Divers.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Bertrand Ogilvie : On enferme les enfants, on les s&#233;pare pour qu'ils se retrouvent face &#224; Dieu et &#224; la conscience, et en fait ils se retrouvent face &#224; leur imaginaire, leur imaginaire foisonnant, leur imaginaire &#233;rotique, aux aux passions bouillonnantes qui vont se d&#233;ployer quand ils vont sortir de l'isolement et retrouver cette esp&#232;ce de famille &#233;trange organis&#233;e, selon les mod&#232;les qui sont &#224; la fois militaires et familiaux dans la cit&#233; de Mettray, et qui vont produire cette esp&#232;ce de double vie tr&#232;s &#233;trange avec des mariages de nuit qui se d&#233;roulent dans la chapelle&#8230; C'est le fameux &#233;pisode &lt;i&gt;Dans le miracle de la rose&lt;/i&gt; o&#249; Genet se marier avec un des d&#233;tenus, avec une description extraordinaire de tous ces enfants aux cr&#226;nes ras&#233;s qui s'introduisent la nuit dans la chapelle et qui accomplissent un mariage, un mariage invers&#233;, un mariage, je ne dirais pas civil, mais un mariage sauvage qui va consacrer son couple avec cet amoureux du moment qui s'appelle Divers.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet, &lt;i&gt;Le Miracle de la Rose&lt;/i&gt; : Ce fut par une nuit claire et glac&#233;e, &#233;tincelante. Du dedans, on entreb&#226;illa la porte de la chapelle. Un gamin passa sa boule ras&#233;e, regarda dans la cour, un spectacle clair de lune, et moins d'une minute apr&#232;s, le cort&#232;ge sortait. Description du cort&#232;ge. Douze couples de colombes ou colons, de quinze &#224; dix-huit ans, tous beaux, m&#234;me le plus laid, leur cr&#226;ne &#233;tait ras&#233;. En t&#234;te courent le mari&#233;, Divers, et moi, la mari&#233;e. Je n'avais sur la t&#234;te ni voile ni fleur ni couronne, mais flottait autour de moi dans l'air froid, tous les id&#233;ales attributs des noces On venait de nous marier secr&#232;tement en face de toute la famille B r&#233;unie, moins les cloches ou clodos, bien entendu. Le colon, qui d'habitude servait d'aumonier, avait vol&#233; la cl&#233; de la chapelle. Et vers minuit, nous y &#233;tions entr&#233;s pour accomplir le simulacre des noces, dont les rites furent parodi&#233;s, mais les vraies pri&#232;res murmur&#233;es du fond du c&#339;ur. Et le plus beau jour de ma vie fut cette nuit. Silencieusement, parce qu'il &#233;tait pieds nus dans des chaussons de drap beige et qu'il avait trop froid et trop peur pour parler, le cort&#232;ge gagna l'escalier de la famille B, l'escalier ext&#233;rieur, en bois qui conduit au dortoir. Plus nous allions vite et plus l'instant s'all&#233;geait, plus notre c&#339;ur battait, plus nos veines se gonflaient d'hydrog&#232;ne. La surexcitation suscite la f&#233;&#233;rie.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : Ici, il se trouvait un immense crucifix&#8230; &lt;br /&gt;&#8212; Eric Labayle&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Historien&#034; id=&#034;nh7-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : Oui.
&lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : Un immense crucifix en bois. &lt;br /&gt;&#8212; Eric Labayle : En bois, apparemment, oui. De trois m&#232;tres de haut, trois, quatre, m&#232;tres de haut. Le c&#339;ur de la chapelle est constitu&#233; d'un grand vitrail, un vitrail d&#233;cor&#233; de motifs floraux avec une grande croix au centre, qui &#233;tait autrefois une sorte de vitre sans tain, derri&#232;re laquelle les pensionnaires de l'institution la Paternelle venaient assister &#224; la messe sans &#234;tre vus des autres colons de la colonie. Les jours de messe, les colons entrent dans l'&#233;glise, et ce qu'ils ne savent pas, ce qu'ils ne peuvent pas voir, c'est que de l'autre c&#244;t&#233; du grand vitrail qui marque la fin du c&#339;ur de l'&#233;glise, il y a d'autres enfants qui eux aussi assistent &#224; la messe sans pouvoir &#234;tre vus, qui sont les pensionnaires de la Paternelle, qui est une institution sp&#233;cialement consacr&#233;e &#224; des enfants plac&#233;s par leur famille pour &#234;tre r&#233;&#233;duqu&#233;s, pour &#234;tre ch&#226;ti&#233;s d'avoir commis des actes ou avoir eu des comportements r&#233;prouv&#233;s par le milieu social de leur famille.
&lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : Certains pouvaient contaminer les autres ?
&lt;br /&gt;&#8212; Eric Labayle : En fait, derri&#232;re le vitrail du c&#339;ur ici, on a un alignement de cellules qui se font face, de part et d'autre d'une all&#233;e centrale, dans le prolongement de l'&#233;glise. On a d'un c&#244;t&#233; la maison de Dieu, et de l'autre c&#244;t&#233; la maison des r&#233;prouv&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/fxUe_SU0TmQ?si=9s_qgmZo5qmwj4s9&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&#034; referrerpolicy=&#034;strict-origin-when-cross-origin&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Eric Labayle, : L&#224; on arrive &#224; une porte qui am&#232;ne &#224; un escalier extr&#234;mement &#233;troit qui permet de descendre sous l'&#233;glise, o&#249; se trouvent une douzaine de cachots align&#233;s de part et d'autre d'un couloir central. Maintenant, nous sommes dans une cellule, avec la grille au soupirail qui parvient &#224; peine &#224; &#233;clairer la cellule. Un plafond en arc de cercle. Une vo&#251;te. &lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : Il fait froid&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; Eric Labayle : Oui. &lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : Une porte en bois, un oeilleton, une petite lucarne qui se referme avec un volet en bois, tout petit volet en bois. Des cellules, qui mesurent combien ?
&lt;br /&gt;&#8212; Eric Labayle : Oh, deux m&#232;tres sur deux. Deux m&#232;tres sur deux, oui. Avec chacune &#224; un petit regard sur l'ext&#233;rieur, un petit souperail, avec une lumi&#232;re blafarde qui descend sur les personnes qui sont enferm&#233;es. Il y a un bas, un bas pour d&#233;bours, une enclume, ici, on a des binettes, des fourches, qui sont des vestiges de la colonie.
&lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : Ce sont des outils imposants si l'on pense &#224; la taille des enfants et des adolescents qui les manipulaient.
&lt;br /&gt;&#8212; Eric Labayle : Pour des petites mains, pour les colons les plus jeunes, effectivement, ce sont des outils d'adulte. Il n'y a pas d'adaptation de la taille de l'outil &#224; l'&#226;ge de l'enfant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Jean-Michel Sieklucki : Il y a des grands propri&#233;taires qui vont prendre le statut de colonie. &#199;a dure quatre, cinq ans, &#231;a ne dure pas longtemps, &#231;a leur permet d'avoir des gamins et de les faire travailler gratuitement. Mettray a accueilli des gamins qui avaient 9 ans. Et les premiers colons qui vont arriver vont aller dans les carri&#232;res, chercher des pierres et vont travailler sur leur maison. Il y a 700 hectares et il n'y a rien. &#199;a choque personne. Aujourd'hui, &#231;a nous choquerait. &#192; l'&#233;poque, &#231;a choque personne de faire travailler des gosses de 14-15 ans. Dans des conditions dures, dans une carri&#232;re &#224; extraire des pierres. Non, &#231;a choque pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : &#171; Colon &#187; , arr&#234;tons-nous &#224; ce mot &#171; colon &#187;. &#171; Colon &#187; pour la terre, c'est &#231;a ? et de la terre pour les colons ?
&lt;br /&gt;&#8212; Fr&#233;d&#233;ric Chauveau : Alors, les colons, parce que dans l'imaginaire collective de cette &#233;poque-l&#224;, c'est la colonie. Et qu'est-ce qu'on colonise ? Des terres. Donc l'id&#233;e, c'est de pouvoir assurer le redressement moral des enfants par le travail de la terre. Au moment o&#249; Jean Genet est pr&#233;sent dans la colonie, en 1920 et 1930, c'est ce qu'on appelle la d&#233;cennie noire. En 1926, par exemple, les r&#233;coltes ont chut&#233;. &lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : Alexis Danan&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Journaliste et &#233;crivain, n&#233; en 1890, mort en 1979&#034; id=&#034;nh7-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; d&#233;nonce&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; un surveillant g&#233;n&#233;ral aujourd'hui &#224; la retraite, il y a notoirement tu&#233; des enfants. Tous ont &#224; leur actif des souffrances, des agonies sans nom. A cause d'eux, des enfants se sont enduits, les yeux de chaud vivent, ont absorb&#233; du gr&#233;sil, de la peinture, du verre pill&#233;, ont enflamm&#233; leurs plaies de r&#233;veil matin, ont provoqu&#233; en telle ou telle partie du corps des abc&#232;s, des ulc&#232;res, se sont froidement mutil&#233;s dans l'espoir de mourir. Et, le plus odieux de tous ces tortionnaires, comment ne vous le citerez-je pas, M. le ministre ? Leur instructeur et leur chef, celui qui fut pendant pr&#232;s de 40 ans, M. le surveillant g&#233;n&#233;ral Gu&#233;pin, ancien moniteur de Joinville, Aujourd'hui, &#224; la retraite. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cet homme mourra peu de temps apr&#232;s. Jean Genet a crois&#233; cet homme ?
&lt;br /&gt;&#8212; Fr&#233;d&#233;ric Chauveau : Dans &lt;i&gt;Le miracle de la rose&lt;/i&gt;, Jean Genet affirme avoir crois&#233; Gu&#233;pin. Gu&#233;pin est responsable directement de la mort de plusieurs colons. &lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : Ces enfants sont confront&#233;s &#224; une absolue d&#233;tresse.
&lt;br /&gt;&#8212; Fr&#233;d&#233;ric Chauveau : Les enfants qui arrivaient, surtout les plus jeunes, &#233;taient plac&#233;s dans un pavillon qu'on appelait le pavillon Jeanne d'Arc. Et, comme ils &#233;taient relativement jeunes, ils peuvent tr&#232;s bien avoir 8 ans, 10 ans ou 11 ans. Ils &#233;taient les plus d&#233;munis, les ressources pour faire face. Il y a une expression &#224; l'&#233;poque qui circulait, c'&#233;tait celui de &#171; gibier p&#233;nal &#187;. Donc, on pouvait, &#224; ce moment-l&#224;, s'acharner sur eux, s'en craindre beaucoup de r&#233;actions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Jean-Michel Sieklucki : Il faut dire les choses, entre les deux guerres, qu'est-ce qu'on va embaucher, comme surveillant, des anciens de 14 ? Donc, des gar&#231;ons traumatis&#233;s par ce qu'ils ont v&#233;cu, des gar&#231;ons alcoolis&#233;s, parce qu'on sortait pas des tranch&#233;es &#224; jeun, bien &#233;videmment. C'est des p&#233;riodes noires o&#249; il va y avoir des gamins tu&#233;s par des surveillants. Alors, apr&#232;s qu'on bien eu de victimes, on a s&#251;rement eu un certain nombre, bien s&#251;r. Alexis Danan a eu le courage dans &lt;i&gt;Paris Soir&lt;/i&gt; de nommer les &lt;i&gt;surveillants assassins&lt;/i&gt;, comme il dit, les nomm&#233;s Gu&#233;pin, les nomm&#233;s Bienvaux. J'ai retrouv&#233; des exemples d'un gamin, grelotant de fi&#232;vre, arros&#233; d'eau glac&#233;e et qui va en mourir, d'un autre qui est tabass&#233;, coup de pied dans le ventre, qui va en mourir&#8230; bien s&#251;r.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet fait le r&#233;cit des colons s'organisant pour d&#233;jouer l'attention et puis trahi par d'autres. Lui-m&#234;me tente de s'enfuir. En 1926, on compte 189 tentatives d'&#233;vasion et 22 d&#233;c&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Fr&#233;d&#233;ric Chauveau : Jean Genet tente de s'&#233;chapper. Les colonies agricoles et p&#233;nitentiaires n'est pas cl&#244;tur&#233;es. Il n'y a pas des fils de fer barbel&#233;s ni de murs d'enceinte. Il suffit d'aller jusqu'au bout du chemin, de traverser les espaces agricoles, de franchir la petite rivi&#232;re ou le cours d'eau, avec leur petit sabot. Et &#224; ce moment-l&#224;, il n'y a pas d'obstacles. Et certains, par contre, ont enlev&#233; les sabots et sont nu-pieds pour essayer de s'&#233;chapper parce que du coup, il y a moins de traces sur le sol parce que les sabots &#233;crasent l'herbe par exemple et c'est plus facile de retrouver leurs traces. Mais &#224; ce moment-l&#224;, on organise une chasse &#224; l'enfant. &lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : Je crois qu'il y a un petit train qui passe non loin de la colonie de Mettray. Est-ce qu'un enfant, au moins un, a pu s'&#233;chapper ?
&lt;br /&gt;&#8212; Fr&#233;d&#233;ric Chauveau : Je crois pas. Je n'ai rien trouv&#233;. Non, non. Et m&#234;me Jean-Genet dit que aucun enfant n'a r&#233;ussi &#224; s'&#233;vader.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Jean-Michel Sieklucki : Les fermi&#232;res de la Touraine sont des coquines parce que elles savaient que les &#233;vad&#233;s voulaient changer de v&#234;tements. Donc elles mettaient, comme il y avait des primes pour les ramener, eles mettaient sur leur fil &#224; linge un pantalon et une chemise. Mais elles mettaient une petite clochette au bout du fil &#224; linge donc elles &#233;taient alert&#233;es et on pouvait arr&#234;ter les &#233;vad&#233;s et toucher la prime.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet, &lt;i&gt;Notre-Dame-des-Fleurs&lt;/i&gt; : Nos enfants attendirent donc une nuit favorable &#224; leurs nerfs, pour voler chacun une jupe, un caraco et une cornette [&#8230;] ; Ils march&#232;rent vite. Les paysans s'&#233;tonn&#232;rent &#224; peine ; ils s'&#233;merveill&#232;rent plut&#244;t de voir sur les routes ces deux petites bonnes s&#339;urs au visage grave, l'une en sabots, l'autre boitant, se presser ainsi, avec des gestes mignons : deux doigts fins qui relevaient trois plis d'une lourde jupe grise. Puis la faim crispa leur estomac. [&#8230;] le soir, le chien-loup d'un berger ne se f&#251;t approch&#233; de Pierre en reniflant. Le berger, qui &#233;tait jeune et &#233;lev&#233; dans la crainte de Dieu, siffla son chien, qui n'ob&#233;it pas. Pierre se crut d&#233;couvert. Il partit, aux jambes la frousse agile. Il courut en boitant jusqu'&#224; un pin isol&#233; sur le bord de la route, qu'il escalada. Culafroy eut la pr&#233;sence d'esprit de grimper sur un autre arbre plus proche. Ce que voyant, le chien se mit &#224; genoux sous le ciel bleu, dans l'air du soir, et fit la pri&#232;re : &#171; Puisque les s&#339;urs, comme les pies, font leurs nids dans les pins-parasols, Seigneur, accordez-moi la r&#233;mission de mes p&#233;ch&#233;s. &#187; Puis, s'&#233;tant sign&#233;, il se releva et rejoignit le troupeau. &#192; son ma&#238;tre le berger, il redit le miracle des pins, et tous les villages alentour en furent avertis le soir m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet : Si &#233;crire veut dire &#233;prouver des &#233;motions ou des sentiments si forts que toute votre vie sera d&#233;cid&#233;e par eux. S'ils sont si forts que seuls leur description, leur &#233;vocation ou leur analyse pourra r&#233;ellement vous en rendre compte, alors oui, c'est &#224; Mettray que j'ai commenc&#233; et &#224; 15 ans que j'ai commenc&#233; &#224; &#233;crire. &#201;crire c'est peut-&#234;tre ce qui vous reste quand on est chass&#233; du domaine de la parole donn&#233;e&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Lib&#233;ration, 11 septembre 1982.&#034; id=&#034;nh7-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Sur la place d'arme de Mettray, un navire fut longtemps pos&#233; ventre &#224; terre. Les jeunes gens y apprenaient le gr&#233;ement, et les usages de la marine. La fr&#233;gate a disparu mais pas les r&#234;ves d'un ailleurs pour ces jeunes captifs appel&#233;s &#224; servir dans les colonies comme soldats. &#171; M&#232;ne-moi loin d'ici, battre notre campagne. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : La p&#233;riode d'errance de Jean Genet, elle est assez secr&#232;te. Il est dans l'arm&#233;e, il devient soldat, lui dit j'y suis rest&#233;e 3 jours et je me suis &#233;vad&#233;e mais &#231;a c'est Rimbaud, ce n'est pas Jean Genet. Il est rest&#233; six ans, non ?
&lt;br /&gt;&#8212; Albert Dichy : Oui, Genet, il l' a dit d'ailleurs dans &lt;i&gt;Journal du voleur&lt;/i&gt;, il dit &#171; la v&#233;rit&#233; n'est pas mon fait &#187;, et effectivement on peut le v&#233;rifier sur un certain nombre de points, comme sur l'arm&#233;e &#8211; l&#8216;arm&#233;e qui a &#233;t&#233; une p&#233;riode tr&#232;s importante pour Genet, puisqu'au fond une fois sorti de Mettray, qu'il a r&#233;ussi &#224; &#233;chapper &#224; cette enfance enferm&#233;, il n'a aucun lieu o&#249; aller. Donc il s'engage dans l'arm&#233;e, il a une p&#233;riode dans lequel il vagabonde, je pense que cette p&#233;riode de vagabondage qui est aussi une p&#233;riode o&#249; il ne sait pas quoi faire de sa vie, il n'est pas encore un &#233;crivain il n'est rien, et l&#224;, il y a un rapport de l'Assistance Publique, qui d&#233;crit l'&#233;tat de mis&#233;rabilisme et de pauvret&#233; dans lequel il se trouve. Il traverse l'Europe en clochard. Au fond, ce voyage en Espagne, il le d&#233;crit comme une &#233;pop&#233;e alors que c'est une d&#233;bandade mis&#233;rable.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet, : Le long des c&#244;tes espagnoles, tous les trois ou quatre kilom&#232;tres les douaniers ont fabriqu&#233; des huttes d'o&#249; l'on peut surveiller la mer. Quand j'&#233;tais mis&#233;rable marchant dans la pluie ou le vent, la plus petite anfractiosit&#233; le moindre abri devenait habitable. Quelquefois je lorgnais d'un savant confort tir&#233; de ses particularit&#233;s. L&#224; j'ai le th&#233;&#226;tre, la chapelle d'un cimeti&#232;re, une caverne et une carri&#232;re abandonn&#233;e, un wagon de marchandises.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : Jean Genet, lui-m&#234;me prostitu&#233;, dit-il ? &lt;br /&gt;&#8212; Albert Dichy : Effectivement, les prostitu&#233;s occupent dans l'&#339;uvre de Genet une place tr&#232;s importante. D'abord parce qu'il a pu penser que sa m&#232;re &#233;tait une prostitu&#233;e, c'est une chose qu'il a pu penser, qui a &#233;t&#233; une des images qui ont tra&#238;n&#233; dans la l&#233;gende de Genet. Mais aussi parce que lui-m&#234;me s'est prostitu&#233;, quand il &#233;tait jeune dans son voyage en Espagne. Et puis, il y a je pense aussi l'id&#233;e de la prostitu&#233;e comme d'une figure un peu sacr&#233;e. Il y a une sc&#232;ne qui est tr&#232;s belle dans Journal du voleur, o&#249; il croise dans la rue une femme, c'est la nuit, &#224; Paris, il fait quelques pas et puis il a l'id&#233;e que cette femme est sortie de prison, il dit son visage de poisson lune.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet, &lt;i&gt;Journal du voleur&lt;/i&gt; (p. 21) : &#8230; sous un r&#233;verb&#232;re, dans une rue de la ville o&#249; j'&#233;cris, le visage blafard d'une petite vieille, un visage plat et rond comme la lune, tr&#232;s p&#226;le, dont je ne saurais dire s'il &#233;tait triste ou hypocrite. Elle m'aborda, me dit qu'elle &#233;tait tr&#232;s pauvre et me demanda un peu d'argent. La douceur de ce visage de poisson-lune me renseigna tout de suite : la vieille sortait de prison. &lt;br /&gt;&#8212; C'est une voleuse, me dis-je. En m'&#233;loignant d'elle, une sorte de r&#234;verie aigu&#235;, vivant &#224; l'int&#233;rieur de moi et non au bord de mon esprit, m'entra&#238;na &#224; penser que c'&#233;tait peut-&#234;tre ma m&#232;re que je venais de rencontrer. Je ne sais rien d'elle qui m'abandonna au berceau, mais j'esp&#233;rais que c'&#233;tait cette vieille voleuse qui mendiait la nuit. &lt;br /&gt;&#8212; Si c'&#233;tait elle ? me dis-je en m'&#233;loignant de la vieille. Ah ! Si c'&#233;tait elle, j'irais la couvrir de fleurs, de gla&#239;euls et de roses, et de baisers ! J'irais pleurer de tendresse sur les yeux de ce poisson-lune, sur cette face ronde et sotte ! Et pourquoi, me disais-je encore, pourquoi y pleurer ? Il fallut peu de temps &#224; mon esprit pour qu'il rempla&#231;&#226;t ces marques habituelles de la tendresse par n'importe quel geste et m&#234;me par les plus d&#233;cri&#233;s, par les plus vils, que je chargeais de signifier autant que les baisers, ou les larmes, ou les fleurs. &lt;br /&gt;&#8212; Je me contenterais de baver sur elle, pensais-je, d&#233;bordant d'amour. (Le mot gla&#239;eul prononc&#233; plus haut appela-t-il le mot glaviaux ?) De baver sur ses cheveux ou de vomir dans ses mains. Mais je l'adorerais cette voleuse qui est ma m&#232;re.)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Albert Dichy : Derrida tire le titre du livre qu'il a consacr&#233; &#224; Genet de ce rapprochement entre le mot &#171; Gla&#239;eul &#187; et &#171; Glaviaux &#187; &#8211; puisque le livre de Derrida s'appelle &lt;i&gt;Glas&lt;/i&gt;, et donc le glissement de de gla&#239;eul et glaviaux fournit la matrice du livre de Derrida. Ce sont deux mots contraires mais qui forment ce que Derrida appelle le &#171; glas &#187; de Genet.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;center&gt;Glisser, glaive, gland, gala, sanglot, sangle, glouton aveugle, goulu, glace, global, globe, &#233;glantine, glaise, &#233;glise, gluant, glu.&lt;/center&gt;&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Jacques Derrida, &lt;i&gt;Glas&lt;/i&gt; (p. 137) : Et si tout ce labeur de gal&#233;rien s'&#233;tait &#233;puis&#233; &#224; &#233;mettre (le mot &#233;mettre me para&#238;t int&#233;ressant mais insatisfaisant, il faudrait dire aussi oindre, induire, enjoindre, enduire). GL [&#8230;] Il est aussi imprudent d'avancer ou de mettre en branle le ou la GL, de l'&#233;crire ou de l'articuler en majuscules. Cela n'a pas d'identit&#233;, de sexe, de genre, ne fait pas de sens, ce n'est ni un ton d&#233;fini, ni la partie d&#233;tach&#233;e d'un tout. GL reste gl. Tombe comme il faut le caillou dans l'eau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Morceau de glose,&lt;/i&gt; Jacques Derrida, 1976 : Un calembour, un jeu de mots&#8230; J'essaie de d&#233;montre, l'affinit&#233;, disons s&#233;mantique si vous voulez, entre le lait comme h&#233;ritage et le lait de la m&#232;re, le sein de la m&#232;re, le rapport entre le sein de la m&#232;re et la signature, etc. Pour solder, soudoyer, le d&#233;j&#224; de l'a&#239;eule absolue, c'est un d&#233;j&#224; absolu, qu'il s'agit sans cesse sous le nom de la m&#232;re de renvoyer &#224; un pass&#233; absolu qui n'est pas simplement le pass&#233; de la g&#233;n&#233;ration pr&#233;c&#233;dente, etc, ou de la veille, mais un pass&#233; qui n'a jamais &#233;t&#233; pr&#233;sent, c'est pourquoi je parle d'A&#239;eule absolue, tous les gla&#239;eules du texte, renvoient &#224; cette a&#239;eule absolue.&lt;/p&gt;
&lt;iframe src=&#034;https://embed.radiofrance.fr/franceculture/diffusion/c2066be4-a15e-102d-9c2c-fcfcfc001444&#034; frameborder=&#034;0&#034; width=&#034;100%&#034; height=&#034;auto&#034;&gt;&lt;/iframe&gt;
&lt;p&gt;Le glas, le glas de Gabrielle : Jean Genet &#233;voque le pr&#233;nom de sa m&#232;re, Gabrielle, et pourtant elle s'appelait Camille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Albert Dichy : La premi&#232;re fois qu'il entend le nom de sa m&#232;re, c'est dans un proc&#232;s, o&#249; on prononce le nom de sa m&#232;re. Gabrielle. Alors Genet, dans &lt;i&gt;Journal du voleur&lt;/i&gt; dit Gabrielle, mais en r&#233;alit&#233;, Gabrielle &#233;tait son second nom, le premier nom c'&#233;tait Camille, mais c'est comme si Genet n'avait pas voulu donner son premier nom, il n'avait pas voulu le conserver pour lui. On est dans l'ordre du secret. Et, d&#232;s qu'il est sorti, de la colonie de Mettray, il fait des premiers recherches, et il &#233;crit &#224; plusieurs reprises, il rencontre les gens de l'Assistance Publique, mais &#224; cette &#233;poque-l&#224; l'institution &#233;tait garante du secret, et il a voulu &#8211; alors ce qui est aussi assez &#233;mouvant c'est que la derni&#232;re fois o&#249; il s'adresse &#224; l'Assistance Publique pour avoir des renseignements sur sa m&#232;re, c'est exactement en 1941, c'est-&#224;-dire l'ann&#233;e qui pr&#233;c&#232;de ses premiers &#233;crits connus. Il &#233;crit pour &#233;crire sa l&#233;gende, et cette l&#233;gende elle na&#238;t sur l'absence. Quand il est dit &#171; Tout aura lieu sur fond de nuit &#187;, il est n&#233; sur fond de nuit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet est en deuil et ses premiers romans commencent peut-&#234;tre tous par des fun&#233;railles, comme dans &lt;i&gt;Pompes fun&#232;bres&lt;/i&gt; : &#171; Avant que je connaisse Jean, du b&#226;tard de la fille m&#232;re, j'avais choisi l'enterrement plus loin, disait par les mots maquill&#233;s par eux, orn&#233;s par eux d&#233;figur&#233;s. &#187; Nous suivons la procession derri&#232;re le cercueil une petite bonne qui est la m&#232;re de cet enfant et peut-&#234;tre de Jean Decarnin, l'amant, de Jean Genet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : Tous ses premiers livres sont des livres de deuil ?
&lt;br /&gt;&#8212; Albert Dichy : Genet est marqu&#233; par le deuil d&#232;s le d&#233;part de son &#339;uvre. C'est comme si, au fond, c'est comme s'il &#233;tait mort quand il &#233;tait jeune. Et il y a une phrase de lui qui dit : &#8220;Survivre, c'est survivre &#224; un enfant mort.&#8221; C'est de lui dont il parle : il survit, il a surv&#233;cu toute sa vie &#224; un enfant mort. On ne sait pas exactement &#224; quel moment survient cette mort, mais on voit bien qu'au cours de son enfance elle a eu lieu. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Emmanuelle Lambert (lisant &lt;i&gt;Pompes Fun&#232;bres&lt;/i&gt;) :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; &#171; La petite bonne rentra dans sa chambre : il faisait nuit. Elle ne pr&#233;vint personne. Elle s'assit sur son petit lit de fer, toujours coiff&#233;e de sa couronne, comme d'une casquette de voyou. Le sommeil la surprit ainsi, assise, balan&#231;ant une jambe et sa marguerite fan&#233;e &#224; la main. Quand elle se r&#233;veilla tard dans la nuit, un rayon de lune, passant par la fen&#234;tre, faisait une tache claire sur le tapis r&#226;p&#233;. Elle se leva et, tranquillement, pieusement, elle d&#233;posa sa marguerite sur cette tombe merveilleuse de sa fillette. Puis elle se d&#233;shabilla et s'endormit jusqu'au matin. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;La petite bonne est un personnage particuli&#232;rement bouleversant, parce que c'est un personnage innocent. Mais elle a une forme d'innocence, elle a une forme de na&#239;vet&#233;. Et le livre se cl&#244;t avec elle, le livre se cl&#244;t avec le retour de la petite bonne chez elle, apr&#232;s avoir subi deux des pires choses, je crois, qui puissent arriver &#224; quelqu'un : c'est-&#224;-dire la perte d'un enfant et le viol. &lt;br /&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : Pas de consolation&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; Emmanuelle Lambert : Pas de consolation, sinon une : une consolation dans ce qu'il appelle le merveilleux, c'est-&#224;-dire, comme l'imaginaire, ce rectangle de lumi&#232;re d&#233;coup&#233; sur un petit tapis. Et puis cette petite offrande&#8230; L&#224;, on est au c&#339;ur, pour moi, de ce qui fait la beaut&#233; de l'&#233;cho des livres de Genet : c'est-&#224;-dire cette pens&#233;e tellement forte de la solitude, ces personnages qui rentrent en eux-m&#234;mes, et qui, en eux-m&#234;mes, trouvent quelque chose de l'ordre du sacr&#233; pour r&#233;sister au monde. Voil&#224;. Si on veut chercher un personnage qui serait proche, au fond, de ce qu'on conna&#238;t de Genet quand on le fr&#233;quente, eh bien, je dirais que c'est sans doute le personnage qui est le plus proche d'&#234;tre son double.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Melina Balcazar (Universitaire, autrice) : C'est vraiment un texte qui est construit, dirig&#233;, pens&#233;, senti pour les morts, par cette d&#233;dicace constante, c'est-&#224;-dire un jeune mort, des gens qu'il aimait. C'est une d&#233;dicace concr&#232;te, vraiment. Mais en m&#234;me temps, &#231;a se rapproche de quelque chose de plus fondamental : ce qui est peut-&#234;tre la nature m&#234;me du langage, cette mani&#232;re d'&#234;tre en rapport avec l'absence. Parce que c'est comme &#234;tre une mani&#232;re de se d&#233;pouiller, quelque chose de plus radical, d'encore plus exigeant, d'une mani&#232;re qui est plus que pertinente aujourd'hui. Et il y a beaucoup de tentatives pour presque salir ce rapport profond au politique chez lui. En disant qu'il &#233;tait marqu&#233; par la fascination du mal, par la haine, par les ressentiments. Mais je pense que ce n'est pas de tout &#231;a. Il y a tous ces morts qui n'ont pas le droit d'&#234;tre pleur&#233;s, parce que ce sont des marginaux, des gens qui n'appartiennent pas &#224; la communaut&#233; politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Emmanuelle Lambert : C'est tr&#232;s difficile de lire &lt;i&gt;Pompes fun&#232;bres&lt;/i&gt; sans revenir &#224; la situation de d&#233;part. On a le narrateur, Jean Genet, qui est devant le cercueil de son amant mort. Cet amant, c'&#233;tait quelqu'un qui avait vraiment exist&#233; dans la vie de Genet : Jean Decarmain, qui &#233;tait r&#233;sistant, communiste, et qui est mort pendant la Lib&#233;ration de Paris. Et donc, en fait, tout le livre se pr&#233;sente comme un long d&#233;lire issu de ce deuil, de la mani&#232;re dont il se repr&#233;sente les derniers instants de la vie de son amant, et dont il se repr&#233;sente la vie de ceux qui l'ont approch&#233; de pr&#232;s ou de loin, y compris ses bourreaux. C'est un livre qui fonctionne comme &#231;a, par m&#233;tamorphoses successives, qui fait des plong&#233;es dans la conscience des personnages, y compris ceux qui incarnent l'abomination de l'&#233;poque, c'est-&#224;-dire l'Allemagne nazie, l'id&#233;ologie hitl&#233;rienne, mais aussi le collaborationnisme et la milice. Dans &lt;i&gt;Pompes fun&#232;bres&lt;/i&gt;, Genet va tr&#232;s loin. Et il le fait de mani&#232;re tr&#232;s peu claire, tr&#232;s peu univoque. On s'arr&#234;te parfois en se demandant si on a bien lu ce qu'on est en train de lire. Et d'ailleurs, m&#234;me au-del&#224; du fait que ce qu'on est train de lire nous para&#238;t trop choquant ou trop scandaleux, mais du simple point de vue du sens&#8230; est-on bien l&#224; o&#249; on croit qu'on est ? Parfois, il y a des embard&#233;es soudaines : de grands passages lyriques sous la lune, sous les &#233;l&#233;ments, on est avec les b&#234;tes rampantes, et puis d'un seul coup, on se retrouve dans le salon de la maitresse d'un personnage qui se trouve &#234;tre un officier nazi ; puis on repasse &#224; Berlin&#8230; Il y a cette technique de collage des lieux, des temps et des consciences, qui fait qu'en fait c'est un livre qui vous maltraite, &lt;i&gt;Pompes fun&#232;bres&lt;/i&gt;, c'est un livre qui vous prom&#232;ne d'un point de vue &#224; l'autre, et c'est une exp&#233;rience d'hallucination, c'est vraiment une travers&#233;e du mal, et de ce que Genet &#8212; c'est-&#224;-dire le narrateur du livre &#8212; per&#231;oit alors de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise, au moment o&#249; il &#233;crit, en pleine Lib&#233;ration. Et l&#224; le contenu politique du livre fait mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Albert Dichy : Hitler est &#224; la fois ce que Genet appelle &#171; le diamant du mal &#187;, la pointe de ce qui a repr&#233;sent&#233; le mal et puissance du mal de son temps, et en m&#234;me temps Genet renverse cette figure en figure grotesque : il se fait sodomiser par des soldats fran&#231;ais&#8230; Il est donc &#224; la fois celui qui a voulu r&#233;gner par le culte de la beaut&#233;, et en m&#234;me : temps il y a une d&#233;rision &#233;norme qui s'applique au nazisme. Cela a cr&#233;&#233; beaucoup d'ambigu&#239;t&#233;s par rapport &#224; Genet, parce que certains lecteurs ont pu croire, un moment, qu'il &#233;tait dans le culte du nazisme ou du fascisme. Alors que si on lit vraiment Genet, c'est absolument impensable, et on ne peut pas imaginer ce qu'on aurait pu penser un v&#233;ritable officier nazi en train de lire &lt;i&gt;Pompes fun&#232;bres&lt;/i&gt;. On a beaucoup parl&#233; des ambigu&#239;t&#233;s de Genet par rapport &#224; l'arm&#233;e d'occupation, &#224; Hitler, au nazisme. Genet a dit en effet qu'une des images &#233;rotiques les plus grandes, pour lui, c'&#233;tait celle d'un soldat allemand, en grand uniforme noir, qui bat du tambour. Mais en m&#234;me temps qu'il le dit, il dit quelque chose de ce qu'a &#233;t&#233; effectivement le nazisme : la construction d'une image fascinante, qui a fonctionn&#233; parce qu'elle &#233;tait fascinante, et qu'il d&#233;construit compl&#232;tement dans &lt;i&gt;Pompes fun&#232;bres&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Yves Pag&#232;s&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Auteur&#034; id=&#034;nh7-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : On est alors dans l'imm&#233;diat apr&#232;s-guerre, dans un consensus qui peut nous sembler aujourd'hui &#233;tonnant, allant des gaullistes &#8211; recyclant parfois quelques personnes de la collaboration &#8211; et les communistes, le parti des fusill&#233;s. Voil&#224;, ils font consensus. Et pour lui, d&#232;s qu'il y a consensus, c'est louche, c'est suspect. Donc c'est une opposition &#224; ces fausses gloires de la victoire. Tout &lt;i&gt;Pompes fun&#232;bres&lt;/i&gt; est une adresse provocatrice &#224; la bourgeoisie des juges, des notables, des policiers, de l'ordre bourgeois exploiteur dominateur, qu'il a fui en &#233;tant un pi&#232;tre voleur, mais n&#233;anmoins un voyou. Et en m&#234;me temps, on entre dans la r&#233;alit&#233; de ce qu'il pouvait y avoir dans une conscience de r&#233;prouv&#233; de l'&#233;poque qui, d'une certaine mani&#232;re, se disait : &#8220;Mais &#231;a me venge.&#8221; C'est aussi un type de discours qui a pu traverser la t&#234;te de tellement gens massacr&#233;s dans leur existence par l'ordre, par tous les r&#233;prouv&#233;s, les &#234;tres inf&#226;mes, qui avaient &#233;t&#233; victimes de la violence de l'ordre morale de la III&#7497; R&#233;publique.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet : Personne ne peut dire si je sortirai d'ici, ni si j'en sors quand ce sera.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Bertrand Ogilvie : &lt;i&gt;Le Miracle de la rose&lt;/i&gt; commence par la description de Fontevrault. Il y a un passage magnifique sur Fontevrault, qui est tr&#232;s beau parce que c'est un passage dans lequel Genet montre &#224; quel point que le nom de Fontevrault &#8212; sa sonorit&#233;, son signifiant, sa puissance d'&#233;vocation &#8212; est en quelque sorte un r&#233;sum&#233; de tout un pan de l'histoire de France. Et c'est cette ambiance qui r&#232;gne &#224; Fontevrault, et qui va se prolonger &#224; Mettray sous d'autres formes, a comme caract&#233;ristique tr&#232;s claire et tr&#232;s frappante que c'est un lieu o&#249; les condamn&#233;s, les d&#233;linquants, les rel&#233;gu&#233;s peuvent aller jusqu'au bout de la logique qui les enferme, qui est la mort. Il y a tout ce passage tr&#232;s long o&#249; il va rencontrer ce d&#233;tenu qui s'appelle Harcamone, condamn&#233; &#224; mort, et qui repr&#233;sente &#224; ses yeux le destin supr&#234;me : celui qui exprime de la fa&#231;on la plus claire la situation de rejet&#233;, de d&#233;chet, d'homme jetable, auxquels ils sont tous vou&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet, &lt;i&gt;Le Miracle de la Rose&lt;/i&gt; : &#171; J'arrivais le matin, venant d'une cellule de punition o&#249;, [&#8230;] j'avais commenc&#233; la r&#233;daction de ce livre sur les feuilles blanches qu'on me remettait pour la confection de sacs en papier. Mes yeux &#233;taient effarouch&#233;s par la lumi&#232;re du jour, et tout endoloris par le r&#234;ve de la nuit : un r&#234;ve o&#249; l'on ouvrait une porte &#224; Harcamone.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Yves Pag&#232;s : Tout &#224; coup, il fait na&#238;tre une image &#224; travers la grande &#171; une &#187; et la photo dans un journal d'un criminel, dans un point de vue qui est probablement un point de vue de masturbation, puisqu'il collait comme &#231;a ses images de criminels ador&#233;s dans sa cellule. Finalement, il nous fait rentrer par l'image dans ce qui est un pur imaginaire. C'est-&#224;-dire, la cellule du prisonnier est un dispositif de bo&#238;te noire cin&#233;matographique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Nedjma Bouakra : Il d&#233;coupe ses images.
&lt;br /&gt;&#8212; Yves Pag&#232;s : Il les d&#233;coupe, et puis ensuite il encha&#238;ne dans un univers totalement irr&#233;el, avec un pr&#233;sent de la narration qui est le pr&#233;sent m&#234;me de la claustration.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Jean Genet, &lt;i&gt;Le Miracle de la Rose&lt;/i&gt; : Weidmann vous apparut dans une &#233;dition de cinq heures, la t&#234;te emmaillot&#233;e de bandelettes blanches, religieuses, et encore aviateur bless&#233;, tomb&#233; dans les seigles un jour de septembre r&#233;v&#233;lant au bourgeois attrist&#233; que leur vie quotidienne est fr&#244;l&#233;e d'assassins enchanteurs, &#233;lev&#233;s sournoisement jusqu'&#224; leur sommeil qu'ils vont travers&#233; par quelques escaliers d'office qui, complices pour eux, n'a pas grinc&#233;. Sous son image &#233;clat&#233;e d'aurore, ses crimes &#8212; meurtre un, meurtre deux, meurtre trois, et jusqu'&#224; six &#8212; disaient sa gloire secr&#232;te et pr&#233;paraient sa gloire future. Ces assassins, maintenant morts, sont pourtant arriv&#233;s jusqu'&#224; moi. Et chaque fois qu'un de ces astres de deuil tombe dans ma cellule, mon c&#339;ur bat fort, mon c&#339;ur bat la chamade &#8212; si la chamade est le roulement de tambour qui annonce qu'une ville capitule. Et s'ensuit une ferveur comparable &#224; celle qui me tordit, et me laissa quelques minutes grotesquement crisp&#233;, quand j'entendis au-dessus de la prison l'avion en allemand passer et l'&#233;clatement de la bombe qu'il l&#226;cha tout pr&#232;s. Toutes les cellules &#233;taient tremblantes, grelottantes, folles d'&#233;pouvante. Les d&#233;tenus cognaient aux portes, se roulaient sur le plancher, vocif&#233;raient, pleuraient, blasph&#233;maient et priaient Dieu. Je vis &#8212; dis-je, ou crus voir &#8212; un enfant de dix-huit ans dans l'avion, et du fond de ma cellule 426 je lui souris d'amour.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Avec Albert Dichy, Bertrand Ogilvie, Emmanuelle Lambert, Melina Balcazar, Eric Labayle, Fr&#233;d&#233;ric Chauveau, Ma&#238;tre Jean-Michel Sieklucki, Yves Pag&#232;s.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Jean-Genet est interpr&#233;t&#233; par Fran&#231;ois Chaignaud, Thierry Ancisse, Zakary Bairi.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Responsable &#233;ditoriale Emmanuel Laurentin ; coordination Christine Bernard, charg&#233;e de programme Anne-Vanessa Prevot ; documentation musicale Anoitne Vilose ; Bruitage Aur&#233;lien Bianco ; Prise de son J&#233;r&#233;mye Tuile et Emmanuel C&#244;turier ; Mixage Bruno Mourland, Documentation Anne-Lise Signor&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb7-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Auteur&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;philosophe&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;avocat&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Document retrouv&#233; par Marie Rouanet, &lt;i&gt;Les Enfants du bagne&lt;/i&gt;, Payot &amp; Rivages, 1992.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Auteur, directeur litt&#233;raire de l'IMEC&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Historien&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Journaliste et &#233;crivain, n&#233; en 1890, mort en 1979&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Lib&#233;ration, 11 septembre 1982.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Auteur&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>



</channel>

</rss>
