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	<title>arnaud ma&#239;setti | carnets</title>
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	<description>Carnets d'&#233;critures et de lectures, journal, images, textes &amp; fictions web. (Depuis octobre 2005)</description>
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		<title>arnaud ma&#239;setti | carnets</title>
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		<title>Malte Schwind avec Rabelais | Lorsqu'il n'y a plus de larmes &#224; pleurer</title>
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		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;Rien plus qu'un peu de moelle&lt;/i&gt;&lt;br&gt;
Aix-en-Provence, Th&#233;&#226;tre Antoine-Vitez, Janv. 26&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/critiques-theatre/" rel="directory"&gt;CRITIQUES | TH&#201;&#194;TRE&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/img_1560.jpg?1769758442' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='106' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/img_1561.jpg?1769758447&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#8212; &lt;i&gt;Rien plus qu'un peu de moelle,&lt;/i&gt; d'apr&#232;s Rabelais, Cie En devenir 2 &lt;br /&gt;&#8212; &lt;strong&gt;Mise en sc&#232;ne &lt;/strong&gt; : Malte Schwind ; &lt;strong&gt;Assistanat &amp; dramaturgie&lt;/strong&gt; : &#201;milie H&#233;riteau&#8232;Jeu : Julie Cardile, Sarah Cosset, Julien Geffroy, &#201;lo&#239;se Gu&#233;rineau, Mayeul Victor-Pujebet ; &lt;strong&gt;Sc&#233;nographie&lt;/strong&gt; : Margaux Nessi ; &lt;strong&gt;Costumes&lt;/strong&gt; : Axelle Terrier ; &lt;strong&gt;Lumi&#232;res&lt;/strong&gt; : Anne-Sophie Mage ; &lt;strong&gt;Son&lt;/strong&gt; : Jos&#233; Amerveil ; &lt;strong&gt;R&#233;gie g&#233;n&#233;rale&lt;/strong&gt; : Victoire S&#233;brier&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div class='spip_document_16661 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/png/image4.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/png/image4.png?1769758095' width='500' height='250' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#171; Le monde ne faict plus que resver. Il approche de sa fin. &#187; Entre les l&#232;vres d'un Chicanou, arrogant et proc&#233;durier, la phrase r&#233;sonne comme une d&#233;ploration de puissant qui crache sur le r&#234;ve comme sur une faiblesse &#224; gu&#233;rir, &#233;rige la d&#233;cadence en diagnostic commode, et convoque ces mots d'ordre &#8212; &#171; regarder le r&#233;el en face &#187;, &#171; &#234;tre raisonnable &#187; &#8212; dont l'autorit&#233; feinte d&#233;ploie sa violence tranquille, assez s&#251;re d'elle pour r&#233;duire la puissance du possible &#224; l'&#233;troitesse du consenti. Mais arrach&#233;e de sa bouche, elle s'entend autrement et comme on renverse le stigmate : c'est parce qu'il approche de sa fin que le r&#234;ve, quand il ne se r&#233;duit pas &#224; cette langueur complaisante, et repli dans les territoires int&#233;rieurs de la conscience impuissante, devient force implosive et conjuratoire. Force qui a pour nom Rabelais. Rabelais, o&#249; ce r&#234;ve au rire &#233;norme qui cr&#232;ve les peaux mortes des mondes vieillissants. Et ces mondes savent vieillir &#224; chaque &#233;poque, et &#224; chaque &#233;poque davantage. C'est alors sans doute que renouer &#224; lui s'impose, comme &#339;uvre de salut public. Vous avez dit Rabelais ? L'auteur de livres inscrits dans les manuels scolaires, nom de rues dans chaque village autour de Chinon, statufi&#233; en patrimoine de la litt&#233;rature fran&#231;aise, caution d'une &#171; truculence &#187; devenue marque de fabrique, label d'un art de vivre &#224; la fran&#231;aise que le marketing culturel aime tant exhiber. Il semble d'autant plus n&#233;cessaire de reprendre Rabelais &#224; la lettre, le lire tel que ses livres nous l'ont laiss&#233;, avant les usages qui l'ont peu &#224; peu recouvert. &#201;couter non pas l'&#233;cho lointain et affadi de ce rire, mais ce rire en lui, et mieux apprendre de ce rire conjuratoire. Les quatre r&#233;cits &#8212; &lt;i&gt;Pantagruel&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Gargantua&lt;/i&gt;, le &lt;i&gt;Tiers Livre&lt;/i&gt; et le &lt;i&gt;Quart Livre&lt;/i&gt; ne sont au juste que de faux Bildungsromane : ils ne nous conduisent pas tant &#224; revenir &#224; nous-m&#234;mes enrichis d'exp&#233;rience, qu'&#224; nous inciter &#224; nous engager sur le chemin de soi, non pour rentrer au bercail de l'identit&#233;, mais pour s'inventer autrement, et autrement arm&#233; face au monde. Reprendre Rabelais aujourd'hui, c'est donc reprendre le projet humaniste contre la scl&#233;rose de ce qu'est devenu l'humanisme qui a &#233;chou&#233;, ou trop bien r&#233;ussi : &#224; force de rationalisation et de positivisme triomphant, il a ainsi patiemment fabriqu&#233; ce d&#233;sastre d&#233;coup&#233; en parts de march&#233;, et dessin&#233; le monde comme une carte d'op&#233;rations militaires o&#249; chaque territoire devient zone d'exploitation ou de conflit. La promesse &#233;mancipatrice s'est retourn&#233;e en instrument de domination. Revenir &#224; Rabelais, c'est retrouver l'humanisme dans sa juv&#233;nile f&#233;rocit&#233; quand il cherchait encore des forces pour combattre l'obscurantisme, les docteurs en Sorbonne, les ag&#233;lastes de toute esp&#232;ce &#8211; et qu'il les trouvait dans la langue elle-m&#234;me, sa puissance de prolif&#233;ration joueuse d'elle-m&#234;me et son refus d'&#234;tre mise en ordre. Voici donc que se l&#232;ve sur les plateaux pas moins que Rien plus qu'un peu de moelle, mis en sc&#232;ne par Malte Schwind et sa joyeuse compagnie &#8212; et leur projet de renouer au &#171; didactisme pantagru&#233;lique &#187;, qui comme le didactisme brechtien, vise moins &#224; nous enseigner quelque chose, qu'&#224; nous apprendre &#224; apprendre. Trois heures trente (et un peu davantage) d'un spectacle qui traverse &#224; sauts et gambades les aventures de Pantagruel et de Panurge, de leur rencontre &#224; leur voyage maritime vers les confins du monde pour renouer &#224; lui et le mieux affronter.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16655 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/png/capture_d_e_cran_2026-01-29_a_16.59_06.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/png/capture_d_e_cran_2026-01-29_a_16.59_06.png?1769758087' width='500' height='706' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Bonnes gens, Beuveurs tr&#232;s illustres, et vous Goutteux tr&#232;s pr&#233;cieux&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le spectacle s'ouvre sur un paradoxe spectaculaire qui se donne aussit&#244;t comme sa r&#232;gle : en montrant sa fabrique, il affirme sa loi. Ce qui saisit d'embl&#233;e rel&#232;ve d'un certain d&#233;nuement expos&#233;, celui d'un atelier qui tient lieu de th&#233;&#226;tre, o&#249; l'&#339;uvre et l'instrument qui la produit se confondent, tenus dans la m&#234;me main et laiss&#233;s visibles. Le spectaculaire ne tient pas ici &#224; l'effet, mais au fait m&#234;me que se donne en spectacle sa mati&#232;re, &#224; nu. En exhibant ce peu, il se tient &#224; sa propre mesure, &#233;laborant &#224; vue des moyens ajust&#233;s &#224; son d&#233;sir. Au centre du plateau, un panneau court sur une grande partie de la largeur de la sc&#232;ne sur lequel s'affichent les images du monde, puisque le monde nous parvient comme image, qu'il ne se saisit d'abord que comme image de lui : cartes, tableaux renaissants de portraits d'humanistes que recouvrent les portraits de puissants de ce monde eux-m&#234;mes recouverts de paysages qui t&#226;chent de les renverser. Surimpression, vertige fix&#233;. Ailleurs, ce sont les embl&#232;mes de ce temps qui s'ouvre alors comme un cadavre qu'on diss&#232;que en public, image par quoi s'autorise un autre savoir que celui des autorit&#233;s religieuses. Car c'est par les images qu'on peut le voir aussi, le saisir et le d&#233;fier. Sur la table devant le panneau sont d&#233;pos&#233;s les livres, &#224; c&#244;t&#233; de quoi se poseront les assiettes et les couverts, les verres, quand la table de travail se changera en table &#224; manger : mais se change-t-elle ? Ou s'op&#232;re-t-il une sorte de m&#233;taphorisation &#224; vue de ce que la pens&#233;e est la chair de l'esprit &#8212; image devenue lieu commun de la Renaissant que la sc&#232;ne ici imm&#233;diatement assemble et traverse avec d&#233;sinvolture. Il y aurait ainsi l&#224; quelque chose qui rel&#232;verait d'embl&#233;e de l'atelier, comme d'un laboratoire humaniste : les instruments pour penser, et qui ordonnent le chaos du r&#233;el en signes lisibles. Parmi ces images, discr&#232;tement, on reconna&#238;t le cadavre du Christ ex&#233;cut&#233; par Holbein &#8211; rappel muet que ce monde est dress&#233; sur les charniers des hommes et des dieux. Accol&#233; &#224; ce panneau, autre surface : un large rideau blanc qui s&#233;pare et joint, cache en laissant deviner tout un th&#233;&#226;tre de l'autre c&#244;t&#233; d'o&#249; va surgir le th&#233;&#226;tre. Rideau qu'on va tirer &#8212; non lever, mais tirer : rideau de la farce qui dit aussi d'embl&#233;e ce dont il s'agit et d'o&#249; l'on rel&#232;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'on voit donc, qu'on apprend &#224; voir : un monde qu'on fabrique &#224; mains nues, de peu et de soin, &#224; l'image de ces costume devant nous qui tiennent de l'image qu'on a de la Renaissance, mais loin de la reconstitution minutieuse ou luxeuse, et qu'on rev&#234;t comme une &#233;thique du pass&#233; qui n'est pas v&#233;n&#233;ration, mais &#233;change (de bons proc&#233;d&#233;s). Le pass&#233; comme une citation reconnaissante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l&#224; aussi, dans cette &#233;thique du don (ce qu'on donne &#224; voir) et de l'&#233;change, du pr&#233;sent en somme, ce qu'on reconna&#238;t d'un geste artistique et qui touche d'abord (en premier lieu et centralement) &#224; l'art de l'acteur. Ce que ce th&#233;&#226;tre expose, et ne cesse de construire tout le spectacle durant, de sorte que le spectacle est avant tout travail de ce travail, tient &#224; une certaine qualit&#233; d'adresse &#8212;comme on parle de qualit&#233; d'attention, une texture plus qu'une vertu. Dans les pr&#233;c&#233;dents spectacles d&#233;j&#224;, tel &#233;tait le lieu du travail. Pour &lt;i&gt;La Promenade&lt;/i&gt; &#224; partir de Robert Walser, l'amicalit&#233; partag&#233;e comme une mani&#232;re de faire face aux m&#233;chancet&#233;s du temps ; dans &lt;i&gt;Les M&#233;tamorphoses&lt;/i&gt; d'apr&#232;s Ovide, l'adresse comme condition d'un rite immanent. Ici, ce geste les assemble et les emporte. Adresse au public et entre les acteurs &#8211; et il ne semble pas y avoir de grande diff&#233;rence entre la fa&#231;on dont les acteurs s'adressent entre eux et au public &#8211;, et entre les personnages entre eux : et il n'y a gu&#232;re plus de diff&#233;rence dans la mani&#232;re dont les acteurs s'adressent comme personnage aux personnages qui les entourent, et &#224; leur propre personnage. Pas de quatri&#232;me mur, &#233;videmment, mais pas non plus cette adresse frontale et d&#233;monstrative du th&#233;&#226;tre &#233;pique traditionnel. Plut&#244;t une porosit&#233; entre les plans, une circulation fluide qui fabrique une sorte d'enveloppe d'amicalit&#233;. D&#232;s les premiers mots, elle est l&#224; : &#171; Bonnes gens, Beuveurs tr&#232;s illustres, et vous Goutteux tr&#232;s pr&#233;cieux &#187; &#8211; ouverture du Tiers Livre que le spectacle emprunte pour son prologue. Cette adresse se donne comme la condition du spectacle et sa pulsation, sa structuration m&#234;me. Ce &#224; quoi nous sommes convi&#233;s n'est pas tant &#224; une pi&#232;ce qu'&#224; la mise en partage d'un r&#233;cit, un r&#233;cit &#224; l'&#233;preuve des corps qui vont l'&#233;prouver pour jouer avec lui, jouer &#224; lui. Th&#233;&#226;tre, donc, qui va se fabriquer au contact de la langue pour prendre corps &#8211; prendre fait et cause aussi de ce r&#233;cit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La langue justement. Autre paradoxe, et autre spectaculaire &#233;vidence du retrait et de l'exposition par quoi le spectacle se fonde et va se formant infiniment : le spectacle nous refuse la clart&#233; p&#233;dagogique de la &#171; le&#231;on &#187; rabelaisienne, pour se dire &#224; m&#234;me la langue de Rabelais, &#224; peine modernis&#233;e &#8212; pari insens&#233;, qu'on pourrait croire perdu d'avance. Voici un spectacle, pourrait-on croire, condamn&#233; &#224; n'&#234;tre compris que par des sp&#233;cialistes, et vou&#233; &#224; lever une distance infranchissable entre le plateau et la salle. Au contraire. D&#232;s les premi&#232;res phrases, l'inou&#239; se produit, comme inou&#239; d'abord, son invention de chaque instant, ses tournures impossibles, ses mots d'autres temps, mais saisis comme d'un dehors de notre langue, cet inou&#239; nous parvient &#8212; par la gr&#226;ce du mouvement de la pens&#233;e qui la sous-tend, le rythme et sa pulsation int&#233;rieure, par le souvenir aussi qui continue d'habiter (de hanter) notre langue pr&#233;sente : et voici que, le spectacle durant, notre langue se met &#224; parler autrement en nous ; le d&#233;chiffrement dure un instant, puis la compr&#233;hension s'installe comme une &#233;vidence, ce n'est vite plus la peine de traduire : nous nous mettons &#224; parler silencieusement la langue de Rabelais pour l'entendre. Est-ce parce que les acteurs la traversent &#224; rebours d'une langue morte &#224; reconstituer, mais depuis le versant vivant du langage, sa vigueur qui tient &#224; son rythme, et pas &#224; son articulation ? Est-ce aussi en vertu des quelques r&#232;gles assouplies, adopt&#233;es pour que la travers&#233;e soit plus ais&#233;e ? On reconna&#238;t cette langue qu'on n'a jamais entendu : ou, comme l'&#233;crivait Val&#233;ry : on comprend cette &#171; langue &#233;trang&#232;re qu'on se d&#233;couvrirait savoir d'avance. &#187; Langue inventive, prolif&#233;rante, jubilatoire, qui semble s'engendrer d'elle-m&#234;me, portant avec elle une sorte de joie qui t&#233;moigne de cette joie &#8212; langue faite pour &#234;tre dite, travers&#233;e, qui n'existe que dans la passage par la bouche plus que dans la fixation &#233;crite ; langue savoureuse donc, caresse, langage sensible de la sensation. L'image n'est pas gratuite, elle est ch&#232;re &#224; Rabelais &#8211; entre le go&#251;t et le parler, la pens&#233;e et la nourriture : si les acteurs nous donnent &#224; go&#251;ter cette langue, c'est comme quand, tout au long du spectacle, ils passent dans nos rangs pour nous tendre un verre de vin blanc, une mandarine trop sucr&#233;e, des friandises qui &#233;claircissent la gorge. La langue serait cette mati&#232;re du corps qui prend corps dans la pens&#233;e, ou qui est la pens&#233;e prenant corps en nous : et parce qu'elle est ce corps en chair et en acte, qu'elle est prof&#233;r&#233;e avec le go&#251;t de cette pr&#233;sence pleine, elle nous atteint avant m&#234;me qu'on ait d&#233;crypt&#233; le sens : ou en-de&#231;&#224; du sens demeure quelque chose qu'on saisi &#8212; ce qui peuple le sens et le vainc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce spectacle ob&#233;irait &#224; cette loi premi&#232;re, de s'offrir au pr&#233;sent comme pr&#233;sent, et &#224; nu, ce qu'il &#233;labore &#224; sa mesure. De l&#224; d&#233;coule le reste de ses principes : ayant lieu &#224; chaque instant, c'est &#224; chaque instant que le spectacle s'ajustera, se d&#233;placera pour mieux se rencontrer et s'emporter. D'o&#249; peut-&#234;tre ce mouvement insaisissable qui l'organise et le d&#233;fait tout &#224; la fois : un jeu avec des th&#233;&#226;tralit&#233;s sans cesse diff&#233;rentes et contrast&#233;es, qui viennent jouer les unes avec les autres, et contre les autres. Ainsi en premier lieu du jeu. Cinq acteurs : Julie Cardile, Sarah Cosset, Julien Geffroy, &#201;lo&#239;se Gu&#233;rineau, Mayeul Victor-Pujebet, et cinq mani&#232;res de jouer, cinq fa&#231;ons d'habiter le jeu, d'habiter leur corps et la relation aux autres. Nulle homog&#233;n&#233;isation des techniques de jeu, plut&#244;t celle de les faire jouer entre elles. Quelque chose de l'esprit des troupes baroques, o&#249; chaque com&#233;dien apportait son savoir faire et son registre propre. &#192; cette pluralit&#233; des modes de jeu r&#233;pond celle des th&#233;&#226;tres convoqu&#233;s, invit&#233;s plut&#244;t. On passe du r&#233;cit &#233;pique &#224; la situation comique, de l'adresse frontale au dialogue entre personnages, de la farce la plus joueuse &#224; la m&#233;ditation la plus grave, du monologue lyrique &#224; la pantomime muette &#8212; un moment plong&#233; dans le conte, un autre o&#249; Panurge ex&#233;cute ses tours ; une joute mimique rejouant sa commedia dell'arte succ&#232;de un &#233;loge paradoxal qui tient du d&#233;bat scolastique, une temp&#234;te qui se l&#232;ve, de l'&#233;v&#232;nement pur. Il s'agirait d'&#233;pouser les mutations du texte de Rabelais lui-m&#234;me, qui ne cesse de changer de genre, de ton et de mode d'adresse. &#338;uvre prot&#233;iforme et inclassable, elle m&#234;le tous les genres litt&#233;raires de son temps &#8211; chronique, dialogue philosophique, r&#233;cit de voyage, po&#232;me, lettre, m&#233;ditation, pamphlet : lui r&#233;pondre sur sc&#232;ne revient &#224; mettre le th&#233;&#226;tre &#224; l'&#233;preuve de ce m&#233;lange, &#224; le conduire l&#224; o&#249; il vacille, &#224; le relancer autrement. Il ne s'agit pas de rendre compte du roman, mais d'en d&#233;placer l'&#233;nergie dans les ressources propres du plateau, afin que la pens&#233;e qu'il porte puisse advenir aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16656 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/png/capture_d_e_cran_2026-01-29_a_16.59_18.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/png/capture_d_e_cran_2026-01-29_a_16.59_18.png?1769758088' width='500' height='699' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Mieulx est de ris que de larmes escripre.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Rabelais, aujourd'hui ? C'est qu'il s'agit ici comme ailleurs, de chercher de quoi &#233;tonner la catastrophe. L'ancien moine devenu m&#233;decin en traversa plus d'une de pr&#232;s : censures de la Sorbonne et soup&#231;ons d'h&#233;r&#233;sie ; guerres qui &#233;ventrent le royaume et famines qui creusent les ventres, pestes qui vident les villes ; savoirs plac&#233;s sous surveillances &#8212; violences th&#233;ologiques et politiques qui s'abattent sur les corps et dans les livres. Partout les b&#251;chers ; la route devant lui. De cette proximit&#233; avec le d&#233;sastre naquit ce rire qui n'ignore rien du monde, mais le retourne : rire non pour oublier, mais afin de ne pas perdre en m&#233;moire de quoi on est issu. Le b&#251;cher est peut-&#234;tre le point de vue jamais tout &#224; fait nomm&#233; de l'&#339;uvre, de cette pens&#233;e : bord de la mort sur quoi se tient la vie, ne cesse de la menacer. La mort, certes, dans sa finitude but&#233;e et ses hasards terrible, vieillesse qui surprend toujours trop t&#244;t ; la mort surtout, dans sa part mauvaise que fabriquent les hommes et les pouvoirs lorsqu'ils veulent r&#233;gner sur les corps et les pens&#233;es pour se perp&#233;tuer. Rabelais : ce nom par quoi vaincre &#8212; mieux affronter en tous cas &#8212; la tristesse des temps mauvais, et la facult&#233; que poss&#232;de l'&#233;poque pour nous habituer &#224; la tristesse, nous donner l'illusion que la tristesse et la gravit&#233; &#233;taient une r&#233;action face au monde, alors qu'il n'en est que la prolongation, et finalement, la validation, qu'ils reconduisent ce monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est au pied du b&#251;cher, dans l'air vici&#233; du temps, que s'adosse le grand rire de Rabelais, tant il puise sa force dans ce qu'il affronte et cherche &#224; conjurer. D&#232;s l'ouverture du spectacle, apr&#232;s l'accueil et les gestes d'amiti&#233; par lesquels les acteurs-personnages s'avancent vers la communaut&#233; du public, une &#233;vocation du tonneau de Diog&#232;ne installe la sc&#232;ne sous le signe d'une fraternit&#233; pr&#233;caire, bient&#244;t travers&#233;e par des images de guerre que l'on vient placarder sur les murs formant l'horizon du plateau &#8212; comme si cet horizon sc&#233;nique rejoignait l'horizon historique qui nous encercle comme il ceignait d&#233;j&#224; Rabelais, et peut-&#234;tre est-ce le m&#234;me horizon de menaces. Les images surgissent &#224; la dict&#233;e des mots qui les appellent, et le spectacle de s'ouvrir, comme un ventre sous le poignard, sur une litanie saisissante des armes de la Renaissance, dont l'inventivit&#233; meurtri&#232;re rivalise avec celle qui fit na&#238;tre la peinture et l'&#233;criture, tandis que la langue, en les nommant, invente elle aussi son propre m&#233;tal. Arquebuses, coulevrines, serpentines, bombardes : les syllabes r&#233;sonnent en chocs d'acier, et la nomenclature prend la forme d'un po&#232;me sonore dont la beaut&#233; tremble d'une terreur sous-jacente, car, l'&#233;crivait Rilke, &#171; le beau commence comme le Terrible, &#224; peine soutenable, et nous l'admirons tant parce qu'il d&#233;daigne, serein, de nous d&#233;truire. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De cette &#233;num&#233;ration affreuse na&#238;t un chant, puisque ces mots, en creux, dessinent les corps d&#233;chiquet&#233;s, les chairs ouvertes, l'&#233;tendue du carnage, et que leur passage dans la langue les fait basculer du r&#233;gime de la sid&#233;ration vers celui du jeu possible, du transformable. Nommer les armes devient une mani&#232;re de s'armer autrement, d'introduire la violence dans le champ du langage afin qu'elle cesse d'&#234;tre pure terreur pour devenir mati&#232;re &#224; retournement, &#224; contre-chant, &#224; &#171; parodie &#187; au sens le plus strict : chant port&#233; contre elle, rire dress&#233; face &#224; elle.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce geste inaugural rejoindrait celui de Boccace qui, avant de confier &#224; ses dix jeunes gens la joie de raconter, d&#233;crit longuement en pr&#233;lude de son Decameron la peste qui ravage Florence et les corps, comme si la parole partag&#233;e trouvait son ressort dans la reconnaissance lucide de l'effroi. L'effroi agit alors comme le terreau d'o&#249; surgit la parole joyeuse, parce qu'il situe l'&#233;tat des forces en pr&#233;sence et rappelle que les hommes d&#233;ploient une inventivit&#233; &#233;gale pour se d&#233;truire et pour cr&#233;er de la beaut&#233;. Et ce serait dans cette conscience aigu&#235; du p&#233;ril que se fonde l'urgence du rassemblement : se r&#233;unir pour raconter, boire, manger et rire, prend sens sous la menace dans l'affirmation imm&#233;diate d'une vie qui se sait fragile. La communaut&#233; qui se forme sur sc&#232;ne, &#224; l'image de celle du Decameron ou de la troupe pantagru&#233;lique, trouve sa n&#233;cessit&#233; dans cette alliance forg&#233;e &#171; &#224; l'instant du danger &#187; afin de maintenir cette &#171; certaine gayet&#233; d'esprit &#187; que tout, autour d'elle, cherche &#224; dissoudre.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16657 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/png/capture_d_e_cran_2026-01-29_a_16.59_32.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/png/capture_d_e_cran_2026-01-29_a_16.59_32.png?1769758089' width='500' height='388' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Fais ce que vouldras&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s cette ouverture, le spectacle s'engage dans l'embard&#233;e joyeuse de Pantagruel : naissance d&#233;mesur&#233;e dans un monde trop &#233;troit, chemins d'&#233;tude, rencontres fondatrices. La gloutonnerie du g&#233;ant prend alors la valeur d'un masque th&#233;&#226;tral qui donne figure &#224; sa vitalit&#233; d&#233;bordante, &#224; un app&#233;tit de vivre que l'ordre &#233;conomique du monde, obs&#233;d&#233; de mesure et d'aust&#233;rit&#233;, s'emploie &#224; contenir. Lorsque Pantagruel boit au matin le lait de plusieurs vaches avant d'engloutir les b&#234;tes elles-m&#234;mes, ce corps excessif exprime l'accord profond du d&#233;sir avec la vie, quand l'&#233;poque &#233;rige la restriction en vertu et la privation en r&#232;gle. Le spectacle ne cherche pas l'illusion du g&#233;ant, refuse proth&#232;ses ou trucages, et laisse le gigantisme travailler autrement, par l'&#233;nergie, du jeu, sa simplicit&#233; tranquille qui lui permet d'accueillir l'intelligence de la b&#234;tise, et par cette mani&#232;re qu'a l'acteur d'occuper l'espace comme s'il manquait d'air. Pantagruel appara&#238;t alors moins comme un monstre que comme un r&#233;v&#233;lateur : la monstruosit&#233;, elle, se loge dans l'&#233;troitesse du monde, son culte de la &#171; bonne mesure &#187;, cette &#233;conomie qui appelle vertu ce qui n'est souvent qu'une confiscation. Cette d&#233;mesure du corps ne se referme pas sur la gloutonnerie : elle se prolonge aussit&#244;t en app&#233;tit de conna&#238;tre, comme si le d&#233;sir de vivre d&#233;bordait naturellement vers le d&#233;sir de savoir. Le voil&#224; donc sur les routes des universit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le chemin de l'&#233;tude r&#233;v&#232;le la m&#234;me tension : ce d&#233;sir de savoir &#233;pouse la pens&#233;e comme le vin prend la forme de la bouteille qui le contient, et la chair devient le versant sensible d'une intelligence en qu&#234;te d'espace. Cette voie est aussi celle de la d&#233;ception : les livres s'entassent, p&#232;sent, encombrent, promettent l'&#233;mancipation et livrent des savoirs empes&#233;s, des commentaires qui se regardent commenter, une langue qui tourne sur elle-m&#234;me &#8212; et les &#339;uvres ne sont plus distincts des manuels de coaching dont la liste enivre et donne le vertige autant qu'elle consterne : face &#224; quoi rire est cruel, aussi. Le savoir, lorsqu'il sert &#224; dominer, ferme &#224; verrou la pens&#233;e au lieu de l'ouvrir. Tant et si bien que l'apprentissage v&#233;ritable se d&#233;place sur les routes. L'errance prend le relais, et la rencontre devient m&#233;thode.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une premi&#232;re rencontre met Pantagruel face &#224; un &#233;tudiant revenu de Paris dont la langue, satur&#233;e de latin, s'est rendue incompr&#233;hensible ; la le&#231;on s'impose aussit&#244;t, puisque le savoir fig&#233; dans une langue morte cesse de relier les &#234;tres. Secouer cet &#233;tudiant revient &#224; restituer &#224; la parole sa source vive, et le voil&#224; qui retrouve le limousin maternel, et sous la face se donne la v&#233;rit&#233; : comme si la langue devait rena&#238;tre au lieu m&#234;me de son simple renouement &#224; sa promesse de dire, et d'&#234;tre don d'adresse, au lieu de se faire code d'exclusion. Le rire frappe ici au point o&#249; la langue cesse de se lier. C'est la premi&#232;re le&#231;on que re&#231;oit Pantagruel, et c'est lui qui l'&#233;prouve : qu'entre nous et les autres, il y a cette police du langage qui se dresse souvent pour lever ces herses de savoir qui nous s&#233;pare et nous isole. &#192; peine la langue remise d'aplomb, voici qu'elle se d&#233;ploie &#224; profusion. Un second compagnon de hasard est trouv&#233; sur la route. Affam&#233;, assoiff&#233;, &#233;puis&#233;, le voil&#224; qu'il parle successivement plusieurs langues &#233;trang&#232;res, et cette profusion d&#233;centre le sujet en ouvrant la voie d'une entente qui ne r&#233;duit pas l'autre au m&#234;me. L'incompr&#233;hension change de nature : elle ne signale plus une langue malade, mais ouvre un carrefour, oblige &#224; chercher des intersections plut&#244;t qu'une domination du m&#234;me. Voici Panurge, qui cherchait simplement &#224; dire sa soif et qui parlait bien fran&#231;ais pour peu qu'on lui en laisse la place. &#171; J'ai soif &#187;. L'immense revient &#224; l'&#233;l&#233;mentaire, et l'amiti&#233; na&#238;t aussit&#244;t, dans le vin et la nourriture partag&#233;s, dans le plaisir des mots qui circulent, dans une douceur de plateau qui n'a rien d'un attendrissement d&#233;coratif mais la nettet&#233; d'un pacte. L'autre est bien le chemin le plus s&#251;r pour se rencontrer soi-m&#234;me. L'humanisme se dessine alors comme naissance du sujet dans l'&#233;preuve de l'alt&#233;rit&#233;, via une connaissance qui traverse les h&#233;ritages anciens pour trouver en soi la facult&#233; de se penser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le roman s'invente chapitre &#224; chapitre dans cette dynamique comme un genre capable d'accueillir r&#233;cits ench&#226;ss&#233;s, m&#233;ditations, &#233;chapp&#233;es po&#233;tiques, listes prolif&#233;rantes o&#249; la mati&#232;re des mots travaille jusqu'&#224; faire craquer le langage et comme cette anarchie f&#233;conde fabrique ses propres lois en articulant &#233;mancipation, connaissance et naissance autour de la puissance premi&#232;re de la langue, le spectacle enveloppe le roman dans les corps qui l'activent : communaut&#233; sensible en geste o&#249; la chair et la pens&#233;e se reconnaissent vivants ensemble. Rabelais ne le savait pas, il n'&#233;tait qu'un &#233;crivain de plateau et la Compagnie En devenir2 ses farceurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce pacte se v&#233;rifie aussit&#244;t dans la joute mimique contre Thaumaste : bataille de signes o&#249; le p&#233;dant croit exhiber un code, mais o&#249; Panurge triomphe en inventant le geste au fur et &#224; mesure, fabriquant la r&#232;gle en m&#234;me temps qu'il la d&#233;joue. La le&#231;on est joyeuse, presque insolente : le sens appartient &#224; ceux qui font vivre les signes, et la virtuosit&#233; se reconna&#238;t &#224; ce pouvoir de cr&#233;er l'instrument qui cr&#233;e. Les &#233;pisodes s'encha&#238;nent, librement, &#171; &#224; vue &#187; : aucun noir de plateau pour paresseusement jouer &#224; l'illusion que le th&#233;&#226;tre repr&#233;sente ce qu'il donne &#224; voir &#8212; plut&#244;t partage-t-on de part et d'autre de la rampe la responsabilit&#233; de ce lieu qui se l&#232;ve devant nous et en nous, services allum&#233;s dans la salle, dans l'esprit, et tout se fait devant nous, puisque tout se fait avec nous. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rabelais pousse alors l'&#233;tranget&#233; plus loin et le th&#233;&#226;tre pourrait &#234;tre pris au pi&#232;ge de sa mimesis : Pantagruel est rappel&#233; en Utopie, son pays natal en d&#233;tresse, et le narrateur trouve alors refuge dans la bouche du g&#233;ant, retrouvant &#224; l'int&#233;rieur de ce corps gigantesque les paysages de son enfance tourangelle. Cette plong&#233;e n'a rien d'un repli identitaire, puisqu'elle r&#233;v&#232;le au contraire que &#171; la moiti&#233; de notre monde ne sait comment vit l'autre &#187;, ouvrant l'int&#233;riorit&#233; sur une ignorance partag&#233;e. Quant au th&#233;&#226;tre, il prend acte de l'&#233;tranget&#233; et de cette puissance &#339;uvrante du n&#233;gatif : le dedans est dehors, alors le lointain est proche. Le g&#233;ant Pantagruel recueillant finalement, apr&#232;s l'avoir crach&#233;, l'auteur dans sa main, se penche sur sa paume et lui parle : l'acteur qui le joue, &#224; genoux tout pr&#232;s, lui tourne le dos, et nous regarde en face. Ou comment le champ contre champ du th&#233;&#226;tre est ramass&#233; dans la superposition des corps, jeu de perspective alt&#233;r&#233;, sous la loi des regards, la convention d'&#234;tre ensemble ici ceux qui fabriquent du temps avec de l'espace, construisant le petit par le grand, l'ici dans l'ailleurs, avec la complexit&#233; rieuse de l'&#233;vidence. De ce voyage (ou d&#233;tour ? Mais tout d&#233;tour est voyage ici), le spectacle n'en fait pas un repli, plut&#244;t une secousse : l'alt&#233;rit&#233; ne se trouve pas seulement dehors, elle habite le dedans, travaille m&#234;me et surtout ce que l'on croyait familier. Un paysage d'enfance que la vie et le temps nous ont fatalement arrach&#233;, ne peut plus revenir que comme fabuleux &#8212; &#224; la fois perdu et &#224; recrer : &#233;v&#233;nement de langage, ou monde d&#233;sirable. L&#224; se tient aussi ce qui &#233;chappe &#224; l'identit&#233; administrative et &#224; la capture de l'&#201;tat : une zone ant&#233;rieure &#224; toute assignation. &#171; Notre seule patrie : l'enfance &#187;, avait &#233;crit Breton &#8212; phrase que les insurg&#233;s d'Ath&#232;nes tagu&#232;rent sur les murs lors des &#233;meutes de la crise de la dette, comme si la po&#233;sie d&#233;posait la pulsion d'&#234;tre ingouvernable. &lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16659 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/png/capture_d_e_cran_2026-01-29_a_17.00_11.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/png/capture_d_e_cran_2026-01-29_a_17.00_11.png?1769758093' width='500' height='712' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Je ne bastis que pierres vives, ce sont hommes&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;C'est dans cette logique de circulation &#8212; dehors et dedans, autre et soi, loin et proche, toi et moi &#8212; qu'&#233;clate le fameux &#233;loge paradoxal de la dette lev&#233; par Panurge, sommet de verve et de pens&#233;e, si souvent comment&#233;, soup&#231;onn&#233;, tant il a pu passer pour une bouffonnerie de Panurge, un num&#233;ro de mauvaise foi o&#249; Rabelais r&#233;glerait ses comptes avec son personnage farceur. Le choix de la mise en sc&#232;ne consiste &#224; lui faire place et le laisser advenir, &#224; le laisser penser, et l'on voit alors le discours se d&#233;placer : la farce demeure, la pens&#233;e surgit, et le th&#233;&#226;tre devient l'atelier m&#234;me de cette surgie. Saisissant moment de vertige, de pens&#233;e et de corps (autant dire de th&#233;&#226;tre) travers&#233; par Julie Cardile, qui, refusant de surplomber le texte, laisse Panurge s'y d&#233;battre et d&#233;battre avec lui, pensant et &#233;laborant comme dans le m&#234;me temps la pens&#233;e, sans jamais la pr&#233;c&#233;der, laissant le temps &#224; cette pens&#233;e de venir se faire en elle, ajust&#233;e &#224; cette pens&#233;e formul&#233;e &#224; voix haute et &#224; hauteur d'&#233;paules du monde, faisant acte de ce qui se disait, comme si la parole devait trouver ses appuis dans le corps avant de tenir debout. La dette cesse d'&#234;tre un mot comptable, elle devient une &#233;nergie relationnelle, une circulation vitale entre les &#234;tres et les choses : le poumon et le c&#339;ur, le soleil et la lune, la lune et la mar&#233;e, les poissons et la bouche qui les avale, tout un monde d'interd&#233;pendances o&#249; chacun se d&#233;couvre cr&#233;ancier et d&#233;biteur, pris dans une cha&#238;ne d'&#233;changes qui emp&#234;che la vie de se figer. L'&#233;poque aime rabattre la dette sur la culpabilit&#233; et sur la punition, pour faire accepter la restriction comme destin et l'aust&#233;rit&#233; comme vertu ; Panurge, lui, la renverse en puissance de lien, en obligation mutuelle, en promesse de relation. La langue po&#233;tise l'aride, fait basculer le &#171; bilan &#187; dans le vivant, et laisse entendre une &#233;vidence simple, presque scandaleuse : l'existence se soutient de ce qu'elle doit et de ce qu'elle donne, l'identit&#233; se forge dans ce qui la relie, et la dette, pens&#233;e transversalement plut&#244;t qu'en autorit&#233;, ouvre une politique de la relation d&#233;nu&#233;e de fin. &lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Certaine gayet&#233; d'esprit conficte en m&#233;pris des choses fortuites&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le spectacle avance ainsi en inventant sa propre courbe, qu&#234;te d'elle-m&#234;me qui privil&#233;gie dans sa deuxi&#232;me partie l'exp&#233;rience sc&#233;nique aux d&#233;tours narratifs d&#232;s lors que le plateau devient aussi la mati&#232;re de l'exp&#233;rience du roman. Sans rompre l'&#233;lan, on passe au Tiers Livre comme on traverse un gu&#233; au pas de course. La question du mariage de Panurge file &#224; vive allure, et, en fond de sc&#232;ne, Pantagruel en propose une traduction en langue des signes volontairement brinquebalante, gestes larges, approximations joyeuses, dr&#244;lerie contagieuse. Cette d&#233;sinvolture t&#233;moigne sans mot ce que ce livre met en jeu : la qu&#234;te affol&#233;e des signes, une fr&#233;n&#233;sie d'interpr&#233;tations, Panurge tendant l'oreille &#224; tout ce qui parle pour y surprendre la d&#233;cision qui lui manque, mais qu'il ne trouvera pas en dehors de lui. Il faut partir. Le d&#233;part tient lieu de d&#233;cision, qui se formule ensemble. Il se prend dans la compagnie des amis, cette communaut&#233; qui rend possible l'&#233;preuve de soi, parce que l'&#233;mancipation y circule d'un corps &#224; l'autre et que la v&#233;rit&#233; s'y cherche &#224; plusieurs. La qu&#234;te se d&#233;place d&#232;s lors du c&#244;t&#233; de l'&#233;preuve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette derni&#232;re partie s'ouvre ainsi vers la Dive Bouteille et, dans le m&#234;me mouvement, vers le large du th&#233;&#226;tre lui-m&#234;me. Le rideau de farce se d&#233;ploie et s'&#233;largit pour laisser appara&#238;tre le plateau nu, puis se m&#233;tamorphose en voile. Le tissu qui s&#233;parait devient surface &#224; prendre le vent. On reconna&#238;t l&#224; un geste familier &#224; ce th&#233;&#226;tre qui aime lever des toiles comme on l&#232;ve l'ancre, appel discret aux ailleurs. Cette voile blanche, qui garde la m&#233;moire d'autres spectacles, se met &#224; faseyer au bord du plateau et signale que l'on change de r&#233;gime : le lieu d'&#233;tude devient espace d'exp&#233;dition. Alors se noue une fraternit&#233; silencieuse entre deux m&#233;tiers que tout semble opposer et que tout rapproche : celui des marins et celui des gens de th&#233;&#226;tre. M&#234;me superstition autour de la corde qu'on ne nomme pas, m&#234;mes poulies, m&#234;mes cintres, m&#234;mes n&#339;uds, m&#234;mes gestes pr&#233;cis appris par le corps. L'actrice circassienne grimpe avec gr&#226;ce au mot de ce th&#233;&#226;tre bateau en vigie vigilante des horizons. Le th&#233;&#226;tre s&#233;dentaire se souvient qu'il partage avec le grand large une m&#234;me science des vents, des toiles et des tensions. Tendresse de m&#233;tier dont t&#233;moigne ce spectacle qui affleure sans discours, simplement par la mani&#232;re dont le plateau se transforme en bateau. La temp&#234;te surgit donc sans pr&#233;avis. Elle ne passe pas par les mots. Le vent emplit l'espace, la voile claque, les corps luttent. Le th&#233;&#226;tre retrouve l&#224; quelque chose de son artisanat premier : non repr&#233;senter la temp&#234;te, mais l'affronter. La pens&#233;e cesse de se dire, elle s'&#233;prouve dans les &#233;l&#233;ments. Le plateau devient atelier de survie o&#249; l'on apprend en faisant, o&#249; le rire, toujours pr&#233;sent, se frotte &#224; une v&#233;rit&#233; physique qui engage les corps. Apprendre revient ici &#224; s'exposer, &#224; tenir dans la violence du vent, &#224; d&#233;couvrir que certaines connaissances ne passent que par l'exp&#233;rience directe. Et cette temp&#234;te d&#233;borde aussit&#244;t le plateau. Elle fait signe vers d'autres gros temps, vers les temp&#234;tes historiques que nous traversons, vers ce mauvais temps du pr&#233;sent qui secoue les existences. Le vent qui frappe la toile devient l'&#233;cho sensible d'une violence plus large, et l'affrontement sc&#233;nique prend la valeur d'une m&#233;taphore tenue : comment tenir quand le monde tangue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s la temp&#234;te, un silence d'une autre nature s'installe. Le spectacle fait alors entendre, presque &#224; voix basse, le r&#233;cit de la mort du dieu Pan, tel que Jean-Christophe Bailly le reprend &#224; Plutarque : cette rumeur port&#233;e par la mer, cette voix qui traverse les flots pour annoncer que &#171; le grand Pan est mort &#187;. Rien de spectaculaire ici encore, aucune emphase, seulement une gravit&#233; qui s'insinue, comme si, apr&#232;s avoir affront&#233; les &#233;l&#233;ments, il fallait traverser autre chose encore qui est le deuil des dieux. Ce passage ne vient pas assombrir le rire qui pr&#233;c&#232;de, mais semble comme en r&#233;v&#233;ler la profondeur. Ce rire, pens&#233;e du monde, gaiet&#233; opini&#226;tre dont le spectacle ne cesse de faire l'&#233;preuve, ne peut prendre appui que sur une absence. &#171; Dieu est mort. Mais tels sont les hommes qu'il y aura encore pendant des mill&#233;naires des cavernes dans lesquelles on montrera son ombre&#8230; Et nous&#8230;, il faut encore que nous vainquions son ombre &#187; &#8212; phrases fameuse de Nietzsche arrach&#233;es au Gai Savoir. Apprendre &#224; reconna&#238;tre l'ombre et en traverser les &#233;paisseurs, savoir les dissiper sans rien nier, ce serait notre t&#226;che de vivants apr&#232;s eux. Le r&#233;cit de Pan agit alors comme l'ancienne m&#233;moire de cette disparition. Joie paradoxale : celle d'un monde pa&#239;en qui a consenti &#224; sa fin en chantant la mort de ses dieux, a ordonn&#233; dans le langage le retrait des figures sacr&#233;es, laissant aux hommes la charge enti&#232;re de leur destin. Le spectacle accueille cette tonalit&#233; fun&#232;bre sans s'y complaire. Il passe par elle, comme par un seuil n&#233;cessaire. Faire le deuil des dieux ne conduit pas &#224; un ciel vide, ni &#224; une s&#233;cheresse de l'ath&#233;isme r&#233;duit &#224; une simple n&#233;gation &#8212; plut&#244;t s'agirait-il d'un geste de r&#233;v&#233;rence ultime : abandonner les cultes, refuser leurs substituts, et accepter que le sens ne descende plus d'en haut. Alors le rire, la parole et l'amiti&#233;, le th&#233;&#226;tre m&#234;me prennent une autre valeur. Endosse aussi la charge de Pan, deviennent ce lieu o&#249; s'invente ce qui, autrefois, se demandait aux dieux. Ce moment fun&#232;bre &#233;claire r&#233;trospectivement tout le spectacle : si Pantagruel et Panurge peuvent rire ainsi, et penser ainsi, et chercher ainsi, c'est parce que le monde ne leur est plus garanti par aucune transcendance. La responsabilit&#233; leur revient enti&#232;re &#8212; et &#224; nous aussi, de devenir pour chacun le Dieu Pan et le po&#232;te qui le chante. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les rencontres du voyage durcissent l'horizon : les affrontements se succ&#232;dent comme autant d'&#233;preuves physiques, presque brutales. Les Chicanous sont roul&#233;s dans la farine et ross&#233;s, veng&#233;s par la farce de leur malveillance proc&#233;duri&#232;re &#8212; sont veng&#233;s &#224; travers eux les bureaucraties oppressante de ce monde. Puis, les Andouilles d&#233;clarent la guerre et le plateau bascule dans un d&#233;cha&#238;nement de marionnettes, de masques, de poursuites, de chutes, de corps qui se heurtent. Le r&#233;cit c&#232;de la place &#224; la situation pure, de cape, d'&#233;p&#233;e, et de saucisses en peluche : on ne raconte plus, on agit avec l'&#233;nergie d'enfance qui nous reste. Apr&#232;s des heures o&#249; le spectacle aura travaill&#233; la langue et l'imaginaire, quelque chose s'ouvre encore qui rel&#232;ve de l'hallucination physique, au sens o&#249; Artaud appelait &#224; porter le th&#233;&#226;tre &#171; au niveau de la peur et de l'hallucination &#187;. On rit de sc&#232;nes affreuses, grotesques, terribles. On rit alors de ce qu'on n'est plus capables de pleurer, ou est ce d'avoir trop pleur&#233; : et parce que c'est trop, que ce n'est pas possible &#8212; comme on dit d'un enfant qu'il est d&#233;cid&#233;ment impossible, on rit encore, devant la b&#234;tise qu'on s'autorise pour n'&#234;tre pas tout &#224; fait indigne de ce qui nous arrive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au c&#339;ur de la turbulence surgit une image d'une puissance singuli&#232;re : celle des paroles gel&#233;es. La m&#233;taphore rabelaisienne devient ici un acte th&#233;&#226;tral &#224; part enti&#232;re. De gros blocs de glace sont jet&#233;s sur le plateau, massifs, opaques. On les frappe, on les brise, on cherche &#224; l'int&#233;rieur comme on fouillerait une m&#233;moire fig&#233;e. On traque dans la parole devenu pire que la langue de bois ce qui pourrait vivre encore, qui t&#233;moignerait de la vie. On lib&#232;re les voix. Des fragments de paroles, des cris, des souffles. Le travail sonore du spectacle, d'une finesse remarquable, fait entendre ces voix comme si elles sortaient r&#233;ellement de la mati&#232;re. On croit reconna&#238;tre des accents, des pr&#233;sences, jusqu'&#224; cette voix d'Artaud qui semble chercher &#224; percer la gangue du langage ordonn&#233; pour revenir &#224; l'&#233;tat brut du cri. Intuition d&#233;cisive : prendre la m&#233;taphore des paroles &#171; gel&#233;es &#187; au s&#233;rieux, la rendre concr&#232;te, sensible et op&#233;rante. Les paroles gel&#233;es disent &#224; la fois la m&#233;moire des violences pass&#233;es et la menace qui p&#232;se sur le langage lorsqu'il se fige, cesse de circuler, de respirer et de porter la vie. C'est &#224; cet endroit que quelque chose se d&#233;place. Car tandis que tout le monde rit encore, quelqu'un ne rit plus tout &#224; fait, c'est Panurge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La farce, qui jusque-l&#224; absorbait la violence du monde dans son &#233;nergie, se fissure. La peur surgit chez lui avec une intensit&#233; organique, qui traverse la bouffonnerie et la d&#233;chire. Le corps l&#226;che, se trouble, se trahit ; la peur se manifeste jusque dans cette mat&#233;rialit&#233; basse que le th&#233;&#226;tre ose montrer sans insister, rappel discret que nous sommes faits de chair vuln&#233;rable avant d'&#234;tre des esprits. Alors s'ouvre un ab&#238;me int&#233;rieur aussi vertigineux que l'oc&#233;an sous le pont du navire dont nous sommes s&#233;par&#233;s par deux pouces et demi de plancher. Panurge d&#233;couvre que sa peur n'est pas un accident, qu'elle est une part de lui-m&#234;me, la profondeur ignor&#233;e de l'&#234;tre qui t&#233;moigne pourtant de sa vitalit&#233;. Ce n'est plus la peur dont on rit, c'est la peur que l'on &#233;prouve. Que faire d'elle ? Il ne la chasse pas. Il l'accueille. Il s'en approche. Il tourne autour. Il la nomme. Et lentement, se met &#224; tourner autour d'elle. En dresse la liste, comme celles des armes ou des injures, et le langage, peu &#224; peu, reprend prise. La peur devient partenaire invisible d'une danse lente et pr&#233;cis&#233;ment d&#233;saccord&#233;e, o&#249; le corps apprend &#224; tenir debout avec elle. La sid&#233;ration se transforme en mouvement. La vuln&#233;rabilit&#233; en puissance d'attention. Buvez ! C'est la fin du spectacle.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16660 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/png/capture_d_e_cran_2026-01-29_a_17.00_18.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/png/capture_d_e_cran_2026-01-29_a_17.00_18.png?1769758094' width='500' height='707' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Trinch&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Tout s'y est inscrit dans cette ligne de conversion o&#249; l'effroi se trouve abord&#233; de face, travers&#233; jusqu'&#224; changer de r&#233;gime et devenir une mati&#232;re active de jeu, de pens&#233;e et de pr&#233;sence. La terreur circule encore, la peur demeure sensible, et pourtant leur charge se d&#233;place au fil de l'exp&#233;rience sc&#233;nique, comme si l'&#233;nergie qui &#233;crase, dans le monde, se trouvait conjur&#233;e pour trouver ici peu &#224; peu une autre direction, et une autre intensit&#233;, une autre forme d'inscription dans les corps. Ce mouvement engage une mani&#232;re d'entrer dans ce qui menace de l'habiter sans s'y perdre, de faire de l'affrontement une pratique vivante qui transforme ce qui pesait en ce qui met en mouvement. Maintenir une &#171; certaine gayet&#233; d'e&#383;prit conficte en me&#383;pris des cho&#383;es fortuites &#187; prend alors une valeur exigeante, presque int&#233;rieurement h&#233;ro&#239;que, tant cette gaiet&#233; rel&#232;ve d'une pers&#233;v&#233;rance, effort continu pour demeurer debout au bord de l'ab&#238;me et qui emp&#234;che le vivant de se laisser r&#233;duire &#224; la tristesse que le temps fabrique et r&#233;clame. Gaiet&#233; qui s'&#233;prouve sur ce bord, et se partage avec d'autant plus de n&#233;cessit&#233;, qui circule de corps en corps, et fait du th&#233;&#226;tre ce lieu d'alliance : alliance contre l'ombre, contre le gel des paroles ou contre les r&#233;tractions du monde &#8212; trois menaces qui sont unes. Elle suppose que l'on traverse ce mauvais temps du monde en conservant intacte la facult&#233; de rire, et de se lier aux autres, comme si cette &#233;nergie fragile et obstin&#233;e constituait la condition m&#234;me de la survie sous r&#233;gime de catastrophe. La gaiet&#233; devient ainsi discipline du vivant, fa&#231;on de r&#233;sistance qui agit en profondeur en d&#233;pla&#231;ant la violence du pr&#233;sent en la travaillant de l'int&#233;rieur, la laissant se heurter &#224; une vitalit&#233; qui persiste &#224; circuler, &#224; se transmettre, &#224; se partager : une mani&#232;re obstin&#233;e de rester vivant dans le gros temps du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'existence tangue, les temp&#234;tes au dehors se l&#232;vent &#8212; et une voix, une table, une communaut&#233; de vivants dont le rire porte nous confient ce rire, qui sait d'o&#249; il vient pour mieux s'armer de ce qu'il doit affronter.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16658 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/png/capture_d_e_cran_2026-01-29_a_17.00.00.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/png/capture_d_e_cran_2026-01-29_a_17.00.00.png?1769758091' width='500' height='379' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Creuzevault, conspirer avec Pasolini | Inachever P&#233;trole</title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/critiques-theatre/article/creuzevault-conspirer-avec-pasolini-inachever-petrole</link>
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		<dc:date>2025-12-12T10:06:54Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Petrolio, de Pier Paolo Pasolini, mise en sc&#232;ne Sylvain Creuzevault, d&#233;cembre 2025&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/critiques-theatre/" rel="directory"&gt;CRITIQUES | TH&#201;&#194;TRE&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/img_1564.jpg?1769758840' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;
&lt;small&gt;&lt;i&gt;P&#201;TROLE&lt;/i&gt;, d'apr&#232;s le roman de Pier Paolo Pasolini&lt;br&gt;
adaptation et mise en sc&#232;ne Sylvain Creuzevault&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;avec Sharif Andoura, Pauline B&#233;lier, Gabriel Dahan, Bouta&#239;na El Fekkak, Pierre-F&#233;lix Gravi&#232;re, Anne-Lise Heimburger, Arthur Igual, S&#233;bastien Lefebvre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;musique Pierre-Yves Mac&#233; ; son Lo&#239;c Waridel ; vid&#233;o Simon Anquetil ; cadre vid&#233;o Fran&#231;ois-Joseph Frotbol ; sc&#233;nographie, accessoires Jean-Baptiste Bellon, Valentine L&#234; ; lumi&#232;re Vyara Stefanova ; costumes Constant Chiassai-Polin ; masques Lo&#239;c N&#233;br&#233;da ; maquillage, perruques Mityl Brimeur ; assistant &#224; la mise en sc&#232;ne &#201;milie H&#233;riteau Ivan Marquez ; texte fran&#231;ais Ren&#233; de Ceccatty&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cr&#233;ation &#224; l'Od&#233;on &#8211; Th&#233;&#226;tre de l'Europe, Paris &#183; Festival d'Automne &#224; Paris, 2025&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/center&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div class='spip_document_16579 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/png/capture_d_e_cran_2025-12-12_a_10.20_49.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/png/capture_d_e_cran_2025-12-12_a_10.20_49.png?1765533297' width='500' height='226' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C'est au petit matin du 2 novembre 1975, sur le terrain vague de l'Idroscalo d'Ostie, entre la plage, un terrain de football et les pistes d'atterrissage des hydravions, qu'on a d&#233;couvert le corps, battu &#224; mort et &#233;cras&#233; par une voiture. Ninetto Davoli est appel&#233; sur les lieux et reconna&#238;t, plus que le corps, les v&#234;tements, quelques traits du visage de son ami. Pasolini laisse, outre ce cadavre presque m&#233;connaissable, une pens&#233;e et une &#339;uvre, un texte inachev&#233; que la police trouve en &#233;vidence sur le bureau du po&#232;te, via Eufrate &#8212; 521 pages gliss&#233;es dans une chemise bleue : 492 tap&#233;es &#224; la machine et griffonn&#233;es d'annotations &#224; la main, en bleu, noir, rouge, selon les phases ; des centaines de blocs num&#233;rot&#233;s, mais en d&#233;sordre, certains passages proches d'une mise au net, beaucoup d'autres &#224; l'&#233;tat d'&#233;bauche. Seize ans durant, il reposera ; le manuscrit est massif, inachev&#233;, explosif &#8212; on raconte qu'un chapitre portant sur les strat&#233;gies politico-mafieuses du gouvernement a &#233;t&#233; d&#233;rob&#233; lors de la perquisition (l&#233;gende) &#8212;, surtout, que faire de cet amas de notes trou&#233; d'incises indiquant ici et l&#224; des reprises &#224; venir, des pr&#233;cisions qui ne viendront jamais ? En 1992, Maria Corti d&#233;cide de faire para&#238;tre le livre : &lt;i&gt;Petrolio&lt;/i&gt;. Un roman ? La deuxi&#232;me page du manuscrit l'indique &#8212; mais partout ailleurs, l'auteur nommera son texte &lt;i&gt;Po&#232;me&lt;/i&gt; : po&#232;me donc, sauf qu'il semble plut&#244;t gorg&#233; d'une mati&#232;re qui le d&#233;borde, commentaires de l'auteur, analyse politique, m&#233;ditation, d&#233;lires, saisies m&#233;tapo&#233;tiques, contes ench&#226;ss&#233;s, r&#233;flexions : on manque de mots, et chaque nouvelle tentative rate la cible ; le texte est ailleurs. Un monstre qui se produit sous nos yeux et sous nos yeux s'&#233;chappe mais tout &#224; la fois nous fait face : quel est ce miracle ? Il fallait bien, pour s'en saisir, une fa&#231;on de saisir le pr&#233;sent de cette forme, autant dire le th&#233;&#226;tre dans la mesure o&#249; celui-ci refuserait d'&#234;tre seulement du th&#233;&#226;tre (condition n&#233;cessaire pour qu'il advienne). Soit donc : &lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt;, dans la mise en sc&#232;ne de Sylvain Creuzevault, une lutte &#224; mort avec cette forme et tout ce que cette forme exige d'elle-m&#234;me dans son &#233;laboration (d'&#233;chapper &#224; la fixit&#233; de la forme), une puissance de m&#233;tabolisation puisque tel est le travail du collectif de cr&#233;ation Le Singe depuis plusieurs ann&#233;es : m&#233;taboliser ce que &lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt; fabrique avec lui-m&#234;me, trafique contre ses penchants pour mieux leur c&#233;der plus f&#233;rocement, et comment il &#233;labore autrement le monde aussi, et nos d&#233;sirs, et nos terreurs. Trois heures et demie de conspiration plus tard, rentrant dans le froid affreux de d&#233;cembre qui vaut bien celui de l'&#233;poque, on est surpris de constater que la m&#233;tabolisation se poursuit, ent&#234;tante, presque enivrante, sa m&#233;chancet&#233; sans r&#233;pit &#224; l'&#233;gard de ceux qui ont et de ce qui a assassin&#233; l'homme appel&#233; Pasolini ; sa tendresse aussi pour les fr&#232;res et s&#339;urs d'armes, la joie terrible de ceux qui restent &#8212; tandis que reste, alors que la foule s'&#233;parpille devant l'Od&#233;on, ahurie, terrass&#233;e, et soulev&#233;e (dans le d&#233;sordre), cette vitalit&#233; d&#233;sesp&#233;r&#233;e en gage de reconnaissance.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16596 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_8752-3.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_8752-3.jpg?1765558436' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Note A. Franchir le seuil, enjamber un cadavre&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Un corps g&#238;t, &#233;tendu sur un terrain vague qu'est toujours un plateau nu quand s'ouvre (s'&#233;ventre) la repr&#233;sentation, se r&#233;pandent ses entrailles. &#192; m&#234;me le sol, allong&#233; doublement, et contradictoirement : face &#224; nous, sur le sol &#8212; et devant nous, projet&#233; sur l'immense &#233;cran qui le filme, de son point de vue de cadavre, cam&#233;ra pos&#233;e sur le ventre. Bascule, perspective : vertige. Ce cadavre inaugure bien davantage qu'une figure biographique ou symbolique : il travaille une position de regard. Ainsi le spectacle s'ouvre-t-il depuis un corps &#224; terre, une hauteur abolie, point de vue priv&#233; de surplomb &#8212; comme si la sc&#232;ne choisissait d'embl&#233;e de regarder le monde &#224; m&#234;me sa chute. La cam&#233;ra, plac&#233;e &#224; hauteur du corps, impose cette perspective basse, instable, o&#249; le visible se donne dans ce l&#233;ger vertige, non comme un panorama ma&#238;trisable, mais &#233;tendue incertaine, parcourue depuis ses marges. Le terrain vague &#8212; plage d'Ostie, piste d'a&#233;roport, plateau nu &#8212; devient alors une condition plus qu'un d&#233;cor : l'espace m&#234;me d'un th&#233;&#226;tre qui prend appui sur les restes : ce qui a &#233;t&#233; laiss&#233; l&#224;, abandonn&#233;, d&#233;j&#224; travaill&#233; par la destruction, et qui engage le spectateur &#224; partager cette situation : regarder depuis ce lieu d'effondrement o&#249; toute lecture commence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui commence donc : une fa&#231;on d'apprendre &#224; voir autrement, selon les lois de cette syntaxe d&#233;routante du double et du vertige. Des voix brutalement : d&#233;j&#224; le retrait du corps devant ce corps expos&#233;, vuln&#233;rable, mais muet. Des voix l'appellent, l'invectivent : on est sur une piste d'atterrissage &#8212; pas d'hydravion ni mer, seulement le th&#233;&#226;tre tout cru : contr&#244;leurs qui voudraient d&#233;gager la piste, faire le vide, place nette, que &#231;a &lt;i&gt;d&#233;colle&lt;/i&gt; enfin : que &#231;a commence ? Et voil&#224; qu'ils butent sur une chose trop humaine pour leurs protocoles : un corps, et &#224; ses pieds, une valise. Les voix commentent : pas de v&#234;tements dans la valise, des livres : des noms. Dosto&#239;evski (tout) et Gogol et Dante et Swift Schreber Strindberg Longhi Apollonios de Rhodes Ferenczi Locke Hobbes Sollers Sade Joyce Pound Propp Platon Aristote Sterne Chklovski (commentant Sterne). Cette valise concentre alors une mani&#232;re d'entrer en litt&#233;rature, qui s'offre d'abord comme un inventaire impressionnant, mais compose surtout une cartographie de tensions, o&#249; chaque nom agit comme un point de condensation critique, un foyer possible de d&#233;rive, d'&#233;cart ou de reprise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une biblioth&#232;que portative vid&#233;e comme une marchandise suspecte. Effet comique, oui &#8212; on entend tout de suite que ces voix, de droite &#233;videmment, manient avec suspicion les titres qu'ils imaginent appartenir &#224; un &#233;tudiant de gauche (&#233;videmment). Autre chose affleure, d'autant plus que cette liste n'appara&#238;t pas dans le roman lui-m&#234;me &#8212; en t&#234;te dans la premi&#232;re &#233;dition, rel&#233;gu&#233;e en fin de volume dans les suivantes &#8212;, la sc&#232;ne la ram&#232;ne ici dans le corps m&#234;me de la sc&#232;ne, la mat&#233;rialise en valise, comme un seuil &#224; enjamber. Alors la valise cesse d'&#234;tre un simple appendice narratif, autre chose qu'une bibliographie charriant les r&#233;f&#233;rences &#224; avoir, pour mieux transporter une histoire souterraine des livres soustraits &#224; l'Histoire et sauv&#233;s malgr&#233; elle. Valises de contrebande qu'on transporte d'un r&#233;gime &#224; l'autre, d'une &#233;poque &#224; l'autre : celle que Max Brod emporte en mars 39 hors de Prague, o&#249; tout Kafka repose en quelques feuillets ; celle que Genet trimballe d'errance en garde &#224; vue ; les valises sovi&#233;tiques o&#249; Mandelstam, Tsveta&#239;eva, Grossman ont cach&#233; ce qui restait de leur vie. Sur cette piste (de d&#233;collage ou d'atterrissage ?), c'est ce fil-l&#224; qui revient : la valise comme instrument politique, arme par destination : r&#233;serve de forces, dispositif conjuratoire &#8212; une biblioth&#232;que comme on en porte dans la solitude quand on tient &#224; ne pas &#234;tre seul ; non pas des mod&#232;les mais des forces et des alli&#233;s pour la conspiration. Valise qui n'appartient ni au personnage ni seulement &#224; Pasolini : touche aussi aux &#339;uvres que Creuzevault traverse depuis longtemps &#8212; Dosto&#239;evski (tout) en premier lieu, bien s&#251;r, et ses &lt;i&gt;D&#233;mons&lt;/i&gt;, les autres &#8212; ces cairns dress&#233;s dans le paysage pour s'orienter, avancer, affronter. Une valise ouverte par erreur, fouill&#233;e par des contr&#244;leurs, mais derri&#232;re la situation affleure l'autre v&#233;rit&#233; : on n'emporte pas des titres, mais des coordonn&#233;es, ce qui nous a tenus debout dans les moments o&#249; le sol se d&#233;robe. Voil&#224; qu'au milieu de la sc&#232;ne, cette petite bo&#238;te noire irradie tout : d&#233;p&#244;t fragile, foyer clandestin, seuil o&#249; une &#339;uvre recommence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On enjambe.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16577 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/b5gpcqia55hvvlpshzu7jhvv7y.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/b5gpcqia55hvvlpshzu7jhvv7y.jpg?1765533297' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Note B. De la montruosit&#233; de la forme et de l'inach&#232;vement comme principe&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;On a enjamb&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Geste qui ouvre le spectacle et que le spectacle recommencera sans cesse, comme si la travers&#233;e, plut&#244;t que l'entr&#233;e, constituait la v&#233;ritable condition de ce voyage &#8212; geste inaugur&#233; d&#232;s avant le d&#233;but, dans ces moments o&#249; la salle bruisse, qu'on feuillette l'ample &#171; programme &#187; distribu&#233; &#224; l'entr&#233;e, dialogue entre Sylvain Creuzevault et William Ravon qui proposait une premi&#232;re dense couche de lecture &#8212; face &#224; nous, la sc&#232;ne de l'Od&#233;on est barr&#233;e d'un rideau de fer blanc, virginit&#233; de la page sur quoi tout reste &#224; &#233;crire. Blancheur qui conjure nos repr&#233;sentations et renverse l'apparence d'un rideau bien souvent rouge (sang)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;D&#233;j&#224; la critique devant Notre terreur avait fantasm&#233; dans ses comptes rendus (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16597 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_8757.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_8757.jpg?1765558508' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Blancheur et cl&#244;ture, paradoxale cl&#244;ture de ce seuil &#8212; travail de la n&#233;gativit&#233; : sur le rideau de fer, un nom et deux dates, naissance et mort, comme d'une pierre tombale, o&#249; le tout de la vie se ramasse et se dit, sans mot ; entre les dates, un simple tiret qui lance, tire et appelle &#224; &#234;tre creus&#233;, rempli. Paradoxe redoubl&#233; de ces dates formant cl&#244;ture et ouvrant la lecture d'un spectacle s'agissant d'un roman qui se donne d'embl&#233;e comme n'ayant ni d&#233;but ni fin : qui s'ouvre sur un premier chapitre vide, hors cette note : &#171; Ce roman n'a pas de d&#233;but &#187;. Il n'aura pas davantage de fin &#8212; la nuit du 1er novembre, Jour des Morts, n'aura &#233;t&#233; que la sienne, et encore : est-il mort le 1er ou le 2 ? Dans la nuit. Le roman reposait donc sur la table, chemise entrouverte et tant de pages encore &#224; &#233;crire &#8212; il en pr&#233;voyait 2000, n'en aura couch&#233; que la moiti&#233;. Ni d&#233;but ni fin donc, pur milieu. &#192; la note 34b &#8211; intitul&#233;e &#171; Premier conte sur le Pouvoir &#187; (fable ahurissante dans le c&#339;ur noir du r&#233;cit, o&#249; Dieu, travesti en Diable, &#233;prouve sournoisement la puret&#233; d'un intellectuel cherchant d&#233;sesp&#233;r&#233;ment le pouvoir dans la saintet&#233;), on lit : &#171; le Mal n'est qu'une exp&#233;rience transitoire : il ne r&#233;side ni dans le d&#233;but ni dans la fin. Il faut passer au milieu, voil&#224; tout. &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16592 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_9015.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_9015.jpg?1765533884' width='500' height='576' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Au milieu : par le milieu &#8212; voil&#224; o&#249; se &#171; d&#233;roulera &#187; le r&#233;cit : champ des multiplicit&#233;s, le milieu, on le sait bien, est &#171; l'oppos&#233; d'une structure &#187; : se d&#233;finit par un ensemble de points et de positions, de rapports entre ces points et de relations biunivoques entre ces positions &#8212; faits de lignes, de segments, de strates, et de dimensions&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; [Le rhizome] n'a pas de commencement ni de fin, mais toujours un milieu, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : si l'herbe pousse par le milieu, c'est pour ne jamais se rejoindre qu'&#224; l'infini. Ainsi s'&#233;nonce la loi du texte, de son spectacle : r&#233;gime de circulation continue, o&#249; l'on entre toujours en cours de route, pris dans un mouvement d&#233;j&#224; lanc&#233; et port&#233; par une vitesse variable qui acc&#233;l&#232;re, ralentit, bifurque, reprend, sans jamais proposer de point d'arr&#234;t stable. Les s&#233;quences s'encha&#238;nent selon sa dynamique d'embranchements, de reprises et de d&#233;rivations, comme si la forme se composait &#224; mesure qu'elle se traverse, et que sa coh&#233;rence tenait moins &#224; un plan pr&#233;&#233;tabli qu'&#224; la persistance d'un flux, &#224; la mani&#232;re dont les mat&#233;riaux &#8212; sc&#232;nes, adresses, visions, r&#233;cits, commentaires &#8212; se relaient et se contaminent. Le spectacle se d&#233;ploiera ainsi dans cet espace sans seuil fixe (ou faits seulement de seuils d&#233;plac&#233;s), o&#249; chaque moment vaut comme point de passage, zone d'intensification provisoire, avant d'&#234;tre relay&#233; par un autre, selon une logique de prolif&#233;ration qui engage le regard &#224; suivre plut&#244;t qu'&#224; anticiper.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soit donc ce roman, &lt;i&gt;Petrolio&lt;/i&gt;, qui n'en est pas un : inachev&#233; par la mort, qui cruellement l'ouvre d'autant plus &#224; son fonctionnement propre, l'inach&#232;vement &#8212; achev&#233;e, l'&#339;uvre n'aurait pas moins port&#233; en elle ce processus de composition en expansion permanente, hant&#233;e par des lignes de fuite, m&#233;tamorphos&#233;es de l'int&#233;rieur par ses tensions. Ainsi abandonn&#233;e &#224; la vie par l'assassinat de son auteur, l'&#339;uvre para&#238;t ainsi mieux &#233;ventr&#233;e et profuse &#8212; m&#234;me si la pens&#233;e fait violence eu &#233;gard &#224; la perte d'un homme &#8212; et plus proche de sa propre forme, d&#233;s&#339;uvr&#233;e, d&#233;s&#339;uvrante, d&#233;s&#339;uvrant l'id&#233;e m&#234;me de forme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est qu'il ne s'agit pas tant d'un roman que d'un contre-roman, et de plusieurs qui plus est (dont chacun est d&#233;doubl&#233;, ou redoubl&#233;). R&#233;cit et son commentaire ; m&#233;ditations sur la forme et sur l'histoire ; fable creus&#233;e d'autres fables ; digressions engendrant d'autres digressions jusqu'&#224; perdre de vue de quoi elles digressent &#8212; d&#233;veloppements qui lorgnent vers l'essai politique, la note m&#233;ta (physique / romanesque / linguistique), ench&#226;ss&#233;s &#224; l'infini ou presque, qui d&#233;rivent vers les digressions politiques, fragments d'essai, petites sc&#232;nes comiques, tableaux &#233;rotiques, parodie de r&#233;cit d'espionnage, paraboles th&#233;ologiques, analyses g&#233;opolitiques. Une &#171; kebab &#187;, dira le spectacle (une brochette, note le roman) : non parce qu'il tourne sur lui-m&#234;me, mais qu'il est ce &#171; grouillement &#187; (et dans cette image, celle d'un cadavre en d&#233;composition vivante grouillant de vers), diverses couches qui ne se m&#234;lent pas, mais s'avalent ensemble &#8212; se m&#233;tabolisent simultan&#233;ment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un roman h&#233;t&#233;rotopique : une somme, multipliant les formes et les lieux, ceux de la fable &#8212; l'ENI, les terrains vagues, les salons, Damas, les salles capitonn&#233;es des psychanalystes &#8212; et ceux que la diffraction interne multiplie dans la forme elle-m&#234;me. &#192; la question &#171; Qui &#234;tes-vous ? &#187;, Pasolini r&#233;pond : &#171; Autant demander ce qu'est l'infini. &#187;. Car le roman se lit aussi &#233;videmment comme un autoportrait, mais diffract&#233; &#8212; corps et monde d&#233;membr&#233;s, recousus ailleurs, volumes greff&#233;s, identit&#233;s traversantes et d&#233;compos&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les derni&#232;res pages, souhaitant ressaisir le roman dans un geste formel, Pasolini renonce et trouve cette id&#233;e, derni&#232;re ruse de l'histoire, qu'il ne mettra m&#234;me pas &#224; ex&#233;cution. &#171; La totalit&#233; de p&#233;trole devra se pr&#233;senter sous la forme d'une &#233;dition critique d'un texte in&#233;dit (consid&#233;r&#233; comme une &#339;uvre monumentale un &lt;i&gt;Satiricon&lt;/i&gt; moderne.)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;P., p. 879&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224; se joue le premier travail de la n&#233;gativit&#233; du r&#233;cit &lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt; : pas de psychologie, mais des id&#233;ologies, pr&#233;vient-il dans les premi&#232;res pages ; pas de perspective historique, mais l'&#233;dification d'une forme ; un geste qui r&#233;voque la tradition du roman bourgeois et installe &#224; sa place une dynamique d'exposition. Pasolini ne raconte pas une histoire : il fabrique une forme qui montre sa fabrique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cons&#233;quence : pas de chapitres dans ce roman, qui d&#233;signerait trop visiblement la perspective historique de la subordination de la forme &#224; l'intrigue, mais des &#171; notes &#187;, entr&#233;es fragmentaires, qui fonctionnent comme des &#233;clats d'un texte en mouvement, ou comment le r&#233;cit premier est celui qui donne &#224; voir l'aventure de l'&#233;criture, et de l'&#233;criture exhib&#233;e au moment et comme lieu de sa pens&#233;e m&#234;me : &#171; Notes &#187;, comme s'il s'agissait moins d'&#233;crire que d'envisager ce qui va s'&#233;crire &#8212; et jeter l&#224; des id&#233;es pour plus tard, quand bien m&#234;me on n'y reviendra plus (la vie ou la mort, en d&#233;cideraient autrement).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt;, ou ce monstre. Litt&#233;ralement : texte qui se montre dans sa difformit&#233; m&#234;me, expose en chaque page son inach&#232;vement, ses coutures et ses b&#233;ances. Le manuscrit d&#233;voile autant ses lacunes que son principe de composition, amas prolif&#233;rant, mati&#232;re qui refuse de se totaliser. Notes qui refusent la lin&#233;arit&#233;, la progression narrative, ou l'id&#233;e m&#234;me qu'un texte doive aller quelque part. &lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt; prolif&#232;re et se ramifie, revient sur lui-m&#234;me, se contredit, se reprend, h&#233;site, creuse une galerie qu'il n'empruntera pas. C'est bien s&#251;r en cela que l'inach&#232;vement porte en lui son projet politique &#8212; celui du refus de toute capture par la cl&#244;ture, de toute assignation au sens r&#233;troactif que conf&#232;re toujours la r&#233;alit&#233; n&#233;o-lib&#233;rale qui met en coupe r&#233;gl&#233;e le r&#233;el et son intelligence, image elle-m&#234;me r&#233;alis&#233;e de la totalit&#233; organique du bel animal aristot&#233;licien, p&#233;tri par Pasolini en monstre d&#233;bordant. Et pourtant, cette puissance d&#233;vorante est une qu&#234;te vou&#233;e &#224; l'&#233;chec, tant l'&#233;criture ne peut pas ne pas donner forme, malgr&#233; tout &#8212; but&#233;e sur quoi tombe, in&#233;vitablement, le poignet qui t&#226;che pourtant d'&#233;chapper &#224; cette fatalit&#233; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Donc, mon roman, (...) allait prendre forme... Forme : c'est, h&#233;las, le mot. Cette forme avait ses lois internes, qui l'instituaient et la conservaient [...] Et tout cela recr&#233;ait un nouvel ordre. Si l'historique ne co&#239;ncidait pas avec le v&#233;cu, sinon par hypocrisie, voici que le v&#233;cu, autoritairement, voulait s'instituer comme historique. C'&#233;tait, pour moi, l'&#233;chec, la fin de l'illusion de la libert&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Lutte, et lutte &#224; mort (et Pasolini ignorait que cette mort n'&#233;tait pas qu'un jeu formel d'esprit) : et cependant, n'est-ce pas justement cela, qu'&#233;crit in fine le po&#232;te ? Cette lutte m&#234;me, mise &#224; mort sans cesse recommenc&#233;e d'une langue qui s'agence comme forme, et qui se d&#233;fait par l'&#233;criture pour s'&#233;chapper autrement de la forme. Pasolini de noter :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; En projetant et en commen&#231;ant d'&#233;crire mon roman, j'ai bien r&#233;alis&#233; autre chose que de projeter et d'&#233;crire mon roman : j'ai organis&#233; en moi le sens et la fonction de la r&#233;alit&#233; ; et une fois que j'ai organis&#233; le sens et la fonction de la r&#233;alit&#233;, j'ai essay&#233; de m'emparer de la r&#233;a-lit&#233;. M'emparer, peut-&#234;tre, sur le plan doux et intellectuel de la connaissance ou de l'expression ; mais malgr&#233; tout, essentiellement, brutalement et violemment, comme cela se passe pour chaque possession, pour chaque conqu&#234;te. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Travail de la forme contre elle, et ses pi&#232;ges &#8212; tant la forme &#339;uvre aussi par colonisation, extractivisme : arracher &#224; la pens&#233;e ses forces pour les drainer dans le moule st&#233;rile d'un sarcophage vou&#233; &#224; la contemplation, &#224; l'inertie. &#201;chec de la forme ? Ou mise en forme de la lutte contre la forme pour mettre &lt;i&gt;incessamment&lt;/i&gt; en &#233;chec cette trag&#233;die de la formalisation : &lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; ces cons&#233;quences radicales : &lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt; &#233;choue &#224; chaque page comme roman, &#224; se lire comme un roman : il ne peut que s'&#233;prouver comme puissance qui mine sa possibilit&#233; &#8212; le fil de l'intrigue se d&#233;vide ; les personnages se d&#233;robent comme personnages (sont eux-m&#234;mes moins des formes que des forces &#8212; &#171; des id&#233;ologies &#187;). Violence inhospitali&#232;re faite au lecteur qui est aussi une forme de respect : refus de nous conduire, ou alors comme on accompagne Dante aux enfers, non pas guid&#233; par lui, mais en t&#226;chant de le suivre, m&#234;me quand il presse le pas, dispara&#238;t dans l'angle que fait le cercle qui l'avale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ici que le travail de Sylvain Creuzevault se fonde et fonde sa lecture avec lui : moins mise en sc&#232;ne du roman que spectacle de sa lecture, cherchant par elle &#224; trouver comment lire le roman, et donner &#224; voir, &#224; &#233;prouver et penser la lecture de cette lecture. Spectacle monstrueux, d&#233;bordant la forme qu'elle s'acharne &#224; former, sous nos yeux, et par nos yeux la formant, l'&#233;puisant pour mieux la fabriquer, encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s lors, spectacle de la monstration du dispositif lui-m&#234;me, l'exhibition de ses rouages, de ses rat&#233;s, de ses impossibilit&#233;s &#8212; voir comment chaque note num&#233;rot&#233;e (exhibant sur grand &#233;cran sa num&#233;ration et la litt&#233;rarit&#233; de son titre : jetant &#224; la face le texte &#233;crit comme note) devient tel point de vue, tel angle d'attaque, une tentative de saisie qui imm&#233;diatement se d&#233;robe. On ne suivra l'intrigue que pour mieux la perdre, assistant (&#224;) la multiplication des tentatives afin de cerner quelque chose qui restera hors de port&#233;e. Puisque le texte se donne comme exp&#233;rience avant de se donner comme r&#233;cit, l'exp&#233;rience de sa lev&#233;e sera le r&#233;cit d'une telle fragmentation, de la discontinuit&#233; et de l'inach&#232;vement constitutif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette mesure, ce geste de saisie de l'&#233;criture dans le refus d'une mise &#224; plat des reliefs, ou d'une adaptation, m&#234;me sc&#233;nique : plut&#244;t jeter sur le plateau ces grands drap&#233;s de textures, travailler le d&#233;coupage plut&#244;t que le montage, organiser le champ de force par court-circuit et mise en tension plut&#244;t que par condensation. De l&#224; le choix de maintenir cette proximit&#233; absolue avec le texte, refusant d'interpr&#233;ter ses discontinuit&#233;s, de pallier les &#171; d&#233;fauts &#187; de composition qu'il faudrait suturer ou souligner. Au contraire, tout est d&#233;ploy&#233; &#224; m&#234;me surface, dans une lin&#233;arit&#233; pleinement assum&#233;e qui ne hi&#233;rarchise ni les registres ni les tonalit&#233;s (grand rire et th&#233;orie, lyrisme et obsc&#233;nit&#233;, le roman politique et sa parodie dans un m&#234;me geste qui les rend tous deux lisibles, &#233;tude g&#233;opolitique et satire de toute enqu&#234;te, roman et son contraire, l'analyse de la n&#233;vrose comme sympt&#244;me de la n&#233;vrose, et &lt;i&gt;tutti quanti&lt;/i&gt;.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette logique de la monstration s'oppose frontalement &#224; celle de la narration innocente. Narrer, c'est toujours, en quelque sorte qu'on le prenne, &#233;tablir un sens et relier les &#233;v&#233;nements selon leur logique causale (ext&#233;rieure) et produire une intelligibilit&#233; qui r&#233;sout du dehors. Creuzevault s'acharne donc &#224; ne pas raconter ce que raconte Pasolini alors qu'il ne raconte pas, mais montrer ce que le r&#233;cit montre quand il s'expose : le fonctionnement m&#234;me d'une forme qui se construit dans son propre effondrement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Th&#233;&#226;tre donc.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16576 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/1e03d1f_upload-1-pgjpucnl8a8k-petrole3-a-jeanlouisfernandez-102.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/1e03d1f_upload-1-pgjpucnl8a8k-petrole3-a-jeanlouisfernandez-102.jpg?1765533296' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Note C. Mais de quoi s'agit-il ? (Avant de commencer : des obsessions)&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;De quels sous-sols turgescents et bouillonnants vient &lt;i&gt;Petrolio&lt;/i&gt; ? Arrach&#233; aux vieilles obsessions d'un auteur qui n'a eu de cesse, ces ann&#233;es, de virage en d&#233;tournement, d'affronter une obsession qui a su prendre mille visages, et qui s'impose ici frontalement en une image, en une mati&#232;re, liquide et visqueuse, plus opaque que l'Histoire dans laquelle pourtant elle se laisse miroiter et s'impose : c'est ainsi que le roman puisa sa mati&#232;re dans la mati&#232;re m&#234;me du monde. Le p&#233;trole.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Printemps ou &#233;t&#233; 1972.&lt;br&gt;
Mes yeux sont tomb&#233;s par hasard sur le mot &#171; P&#233;trole &#187; dans un petit article, je crois, de &lt;i&gt;L'Unit&#224;&lt;/i&gt;, et ce n'est que d'avoir pens&#233; au mot &#171; P&#233;trole &#187; comme titre de livre qui m'a pouss&#233; &#224; concevoir la trame de ce livre. En moins d'une heure, cette &#171; trace &#187; a &#233;t&#233; pens&#233;e et &#233;crite.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;P., p. 872&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Il suffisait donc que le signifiant brut surgisse pour qu'il devienne d&#233;sir : et de d&#233;sir en trame, et de trame en trace, le brut raffin&#233; en soi conduisait &#224; l'&#339;uvre : le livre &#233;tait fait ; ne restait qu'&#224; l'&#233;crire. En mat&#233;rialiste, le po&#232;te con&#231;oit le mot dans sa brutalit&#233; immanente ; puissance d'un cratylisme forcen&#233;, le p&#233;trole est bien l'image du monde, ce qui le d&#233;signe et l'aimante, le fait fonctionner et le mat&#233;rialise. C'est le p&#233;trole qui rend possible ce monde, p&#233;trole extirp&#233; aux profondeurs pour devenir la surface de toutes choses, sac plastique ou essence, murs porteurs de la r&#233;alit&#233;. Oui, ici se fixe l'obsession qui trouve l&#224; l'image et la chose que la pens&#233;e traquait jusqu'alors dans des concepts ou des id&#233;es. Si la modernisation de l'Occident d&#233;truit le monde, lamine les individus pour les forcer &#224; entrer dans l'Histoire en les massacrant, elle ne le fait que via son instrument mortel qu'est le p&#233;trole, pour qui on fait la guerre et vend des armes, avant de poursuivre cette guerre ailleurs, dans nos vies. Car ce monde ne se b&#226;tit qu'en fabriquant de la destruction : celles des pays du Golfe envahis et vendus, comme des corps paysans, et leurs formes de vie li&#233;es au rythme du soleil et des chants &#8212; absorb&#233;es d&#233;sormais par le consum&#233;risme ambiant. Au fondement de tout, le p&#233;trole : source de la d&#233;vastation et objet d&#233;vast&#233;, terre qu'on &#233;ventre, &#233;ventrement sauvage rationalis&#233; de la terre par la technologie dite avanc&#233;e : croissance du monde b&#226;tie sur ces mati&#232;res fossiles qui fabriquent le fossile futur du monde. L'extractivisme, avant d'&#234;tre cette m&#233;thode de colonisation, est bien ce fait social total du capitalisme tardif (et dernier). Au fondement de tout, et donc de l'&#233;criture : p&#233;trole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui exploite le p&#233;trole contr&#244;le le monde &#8212; cette &#233;vidence, dans l'Italie des ann&#233;es 60-70, circule d&#233;j&#224; comme une rumeur d'&#201;tat. &#192; la surface : un sigle, l'ENI, l'&lt;i&gt;Ente Nazionale Idrocarburi&lt;/i&gt; ; en profondeur : une structure tentaculaire, pieuvre &#233;tatique et para-&#233;tatique qui plonge ses ventouses dans les sous-sols du Golfe, de l'Afrique, de l'Iran, du Venezuela et remonte jusqu'au Parlement italien. Rien n'y &#233;chappe. Le p&#233;trole irrigue tout : contrats, pots-de-vin, amiti&#233;s de couloir, fid&#233;lit&#233;s achet&#233;es, &#233;quilibres maintenus &#224; coups de valises de billets. Un pays entier tenu par l'arri&#232;re-boutique de son &#233;nergie. &#192; la t&#234;te de cette machine : la D&#233;mocratie chr&#233;tienne, qui ne se contente pas de gouverner &#8212; mais occupe, colonise, rampe et se r&#233;pand. Elle fait davantage que diriger l'&#201;tat, elle le poss&#232;de, le p&#233;n&#232;tre dans la moindre de ses strates. Derri&#232;re les minist&#232;res, les couloirs, les secr&#233;tariats, une seule et m&#234;me logique de gestion, glaciale, implacable, administre le vivant comme une propri&#233;t&#233; priv&#233;e. L'ENI n'est pas un organisme public : c'est un mode d'&#234;tre du pouvoir. Un r&#233;gime qui met au pas un pays et la perception de sa r&#233;alit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce pouvoir, install&#233; depuis l'apr&#232;s-guerre, se d&#233;couvre menac&#233; des deux c&#244;t&#233;s &#8212; par la r&#233;surgence des fascistes qu'il n'a jamais vraiment r&#233;prim&#233;s, et par l'essor irr&#233;sistible du Parti communiste que la soci&#233;t&#233; italienne pourrait un jour porter au gouvernement. La r&#233;ponse ne sera pas politique, mais polici&#232;re. C'est ici que se noue ce n&#339;ud noir nomm&#233; &lt;i&gt;strat&#233;gie de la tension&lt;/i&gt;. Le principe est d'une simplicit&#233; gla&#231;ante : cr&#233;er le chaos pour mieux r&#233;gner, provoquer la peur pour s'&#233;riger en rempart, faire trembler la soci&#233;t&#233; pour l'obliger &#224; supplier l'ordre. Le gouvernement met le feu, en accuse l'ennemi, se fait pompier de l'incendie qu'il a allum&#233;. Ce qu'on voit &#233;merger dans ces ann&#233;es terribles, c'est la v&#233;rit&#233; nue d'un pouvoir qui ne se maintient que par le vertige qu'il diss&#233;mine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un attentat &#233;clate &#8212; Piazza Fontana, 12 d&#233;cembre 1969. Seize morts. Une banque souffl&#233;e. Les d&#233;bris fument encore que d&#233;j&#224; la version officielle se met en place pour accuser les anarchistes. Giuseppe Pinelli est d&#233;fenestr&#233; du quatri&#232;me &#233;tage de la pr&#233;fecture de police. La machine referme ses m&#226;choires. Mais sous la version de fa&#231;ade, les strates bougent : fascistes d'Ordine Nuovo, services parall&#232;les, complicit&#233;s internes, couvrent l'op&#233;ration. Pasolini assemblera patiemment les pi&#232;ces : l'extr&#234;me droite a bien frapp&#233;, mais la D&#233;mocratie chr&#233;tienne a laiss&#233; faire, organis&#233;, orient&#233;. Besoin d'un monstre pour jouer l'ange. D'un Gepetto pour tirer les ficelles d'un pantin au bras tendu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; droite, donc, on laisse prosp&#233;rer la violence pour mieux la canaliser. &#192; gauche, on invente la menace, on l'exag&#232;re, et on l'accuse : les communistes deviennent l'ennemi int&#233;rieur, l'alt&#233;rit&#233; absolue, le corps &#233;tranger de l'arc r&#233;publicain. Deux p&#244;les en apparence contraires, fabriqu&#233;s pour mieux enfermer le milieu &#8212; et dans cet extr&#234;me centre, &#233;cras&#233;, le prol&#233;tariat. Le vrai perdant de l'histoire, le premier sacrifi&#233; de cette fable nationale. Pasolini voit &#224; l'&#339;uvre un m&#233;canisme qui n'a rien d'accidentel : la strat&#233;gie de la tension comme mode de gouvernement. Le fascisme n'est pas seulement la d&#233;mocratie bourgeoise en temps de crise : il est son inavouable int&#233;riorit&#233;, sa v&#233;rit&#233; refoul&#233;e et sa structure profonde. La D&#233;mocratie lib&#233;rale chr&#233;tienne n'a de fait pas &lt;i&gt;besoin&lt;/i&gt; de devenir fasciste : elle l'est d&#233;j&#224;, dans son mode op&#233;ratoire, sa logique de pouvoir, et sa volont&#233; de se perp&#233;tuer &#224; tout prix. Le fascisme, c'est aussi bien la d&#233;mocratie en puissance &#8212; que sa forme faussement pacifi&#233;e par l'institution, qui sous le masque de l'ordre cache mal une violence d'&#201;tat constitutive &#224; l'&#233;tat latent, pr&#234;te &#224; surgir d&#232;s qu'un tel ordre est menac&#233;. Ce que montre &lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt;, c'est cette violence mise &#224; nu et cette terreur fondatrice, ce massacre n&#233;cessaire au maintien de l'ordre &#233;conomique. L'extractivisme &#224; l'ext&#233;rieur exige la r&#233;pression &#224; l'int&#233;rieur, car l'exploitation des ressources du Sud requiert la neutralisation du prol&#233;tariat au Nord. Si le p&#233;trole fait couler le sang, il est autant celui des pays colonis&#233;s que des ouvriers massacr&#233;s, sang li&#233; et s&#233;ch&#233; sur les sols battus par la police de la d&#233;mocratie repr&#233;sentative. Le fascisme, d&#233;crit Pasolini, n'est pas derri&#232;re nous, ni m&#234;me &#224; venir : il est dedans, int&#233;gr&#233; au fonctionnement m&#234;me de l'ordre d&#233;mocratique, toujours pr&#234;t &#224; resurgir d&#232;s que le pouvoir chancelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ce qui vaut pour 1969 vaudra encore pour 1980. Pasolini n'aura pas v&#233;cu la gare de Bologne, son explosion et ses quatre-vingt-cinq morts. Mais il l'a d&#233;j&#224; &#233;crite, vu et pr&#233;vu dans le roman : une gare, un hall, un souffle, et des membres dispers&#233;s. Dans &lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt;, la sc&#232;ne existe d&#233;j&#224; &#8212; non comme proph&#233;tie mystique, mais comme &#233;vidence politique, cons&#233;quence logique d'un r&#233;gime qui a fait de la terreur sa m&#233;thode d'exploitation tous azimuts. Le p&#233;trole lubrifie les machines de l'&#201;tat, autant qu'il englue les corps dans un ordre qui se pr&#233;tend d&#233;mocratique et n'est qu'une forme plus ou moins &#233;l&#233;gante (autant dire de moins en moins soucieuse de ne paraitre pas vulgaire) de son contraire. Ce que montre implacablement &lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt;, c'est cette articulation elle-m&#234;me implacable entre &#233;conomie, politique et terreur.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16580 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/eef0c37_upload-1-vo9px5fjho0o-petrole3-jeanlouisfernandez-253.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/eef0c37_upload-1-vo9px5fjho0o-petrole3-jeanlouisfernandez-253.jpg?1765533297' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Note C (bis). Mais de quoi s'agit-il ? (Avant de poursuivre : m&#233;ditation sur le sacrifice)&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Voici donc qu'un monde (le n&#244;tre) a fond&#233; sa modernit&#233; sur le refus du sacrifice &#8212; plus de rituel de mise &#224; mort exhib&#233;e devant le Soleil ou sur les marches du Temple, plus d'ex&#233;cution f&#233;condant moissons ou vendanges. Voici pourtant que, sous le refus proclam&#233; de l'atroce rituel sacrificiel, sourd en profondeur des pulsions &#231;&#224; et l&#224; surgissantes, un foyer ardent qui remonte. Tandis que nos dites soci&#233;t&#233;s modernes se donnent pour horizon l'ordre autor&#233;gul&#233; du march&#233;, l'&#233;quivalence g&#233;n&#233;ralis&#233;e et le contrat individuel, les voil&#224; qui ne cessent de reconduire cette part enfouie de l'antique m&#233;canisme qui ordonnait autrefois les communaut&#233;s humaines, faite de violence concentr&#233;e, de figures offertes et de vies livr&#233;es pour que la vie des autres demeure praticable. Paradoxe qui ne rel&#232;ve pas d'une contradiction morale, mais institue plut&#244;t son principe de fonctionnement. D&#232;s que les soci&#233;t&#233;s lib&#233;rales renvoient au pass&#233; le rituel qui circonscrivait autrefois la mont&#233;e mim&#233;tique des d&#233;sirs, elles laissent cette mont&#233;e sans borne ni exutoire, et l'&#233;conomie qui pr&#233;tend absorber les tensions se transforme en th&#233;&#226;tre permanent de rivalit&#233;s. Le sacrifice se d&#233;place alors vers des zones o&#249; il ne dit plus son nom, dans l'ombre port&#233;e d'une comp&#233;tition pr&#233;sent&#233;e comme naturelle, dans l'obsolescence programm&#233;e de certains corps, et l'exclusion silencieuse de ceux qui ne parviennent plus &#224; se tenir dans le flux, les sans-parts laiss&#233;s pour compte et tenus pour marginaux dans l'avanc&#233;e de l'Histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hantise sacrificielle&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jean-Pierre Dupuy, Le sacrifice et l'envie. Le lib&#233;ralisme aux prises avec (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; qu'&#233;claire d'un jour particulier la mati&#232;re hautement inflammable de &lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt;. Car le roman se d&#233;ploie dans cette r&#233;gion trouble o&#249; le d&#233;veloppement &#233;conomique exige ses victimes, o&#249; la croissance s'adosse au maintien d'une zone d'abandon et o&#249; la stabilit&#233; politique r&#233;clame l'exposition continue d'un groupe sacrifiable. Pasolini d&#233;signe ce groupe sous le nom propre dans quoi se loge le paradigme sacrificiel : le prol&#233;tariat, tenu &#224; l'&#233;cart de l'histoire de la domination qui s'&#233;crit, maintenu dans un &#233;tat de vuln&#233;rabilit&#233; qui autorise l'ordre &#224; se maintenir. La strat&#233;gie de la tension, avec ses attentats, ses manipulations, ses faux coupables, inscrit dans le pr&#233;sent italien cette dramaturgie sacrificielle d'autant plus redoutable qu'elle n'appara&#238;t plus comme rituel, mais comme s&#233;rie d'&#233;v&#233;nements contingents, tandis qu'elle r&#233;pond &#224; une logique plus profonde. Le pouvoir offre au corps social ses figures expiatoires, produit des victimes dont l'&#233;limination entretient la fiction d'une soci&#233;t&#233; menac&#233;e de toute part, stabilise les hi&#233;rarchies, r&#233;assure le centre sous pr&#233;texte de chaos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le sacrifice n'appara&#238;t ainsi plus comme c&#233;r&#233;monie, c'est parce qu'il est encod&#233; dans cette strat&#233;gie : c'est pour cette m&#234;me raison qu'il circule sous forme de fragilit&#233; per&#231;ue comme naturelle, d'accidents provoqu&#233;s, de cadavres d&#233;sign&#233;s comme perturbateurs de l'ordre public. Les bombes de la Piazza Fontana, les victimes de la gare de Bologne, les corps d'ouvriers broy&#233;s dans les structures industrielles, les silhouettes anonymes abandonn&#233;es sur le bord d'une route, composent la trame refoul&#233;e par laquelle l'Italie n&#233;olib&#233;rale scelle sa coh&#233;sion. Le syst&#232;me ne proclame aucunement ce qu'il op&#232;re ; il transforme la violence en n&#233;cessit&#233;, l'&#233;limination en fait divers, la vie sacrifi&#233;e en simple effet collat&#233;ral d'un mouvement historique qui se veut irr&#233;sistible. Le sacrifice revient ainsi d&#233;pouill&#233; de sa dimension symbolique, r&#233;duit &#224; une pure op&#233;ration d'ajustement. Cette r&#233;duction accro&#238;t la violence, car une soci&#233;t&#233; qui ne reconna&#238;t plus ses victimes se condamne &#233;videmment &#224; les produire sans mesure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt;, ce m&#233;canisme gouverne non seulement l'&#233;conomie et la politique, mais encore la texture intime de la subjectivit&#233;. Le &#171; h&#233;ros &#187;, Carlo Valletti, porte dans sa chair la division qui travaille tout le roman : une part de lui s'arrache aux forces sociales pour se consumer dans un d&#233;sir sans limite, tandis qu'une autre se livre aux exigences de l'ordre, se conforme, s'&#233;l&#232;ve, gravit les paliers d'un pouvoir qui exige des renoncements successifs jusqu'&#224; la mutilation. La sc&#232;ne de l'&#233;masculation ne rel&#232;ve pas seulement de la parabole mythologique ou de la provocation &#233;rotique : elle offre la figure la plus explicite du sacrifice moderne, celui qui ne passe plus par l'autel ni par le couteau symbolique, mais par une recomposition du corps afin qu'il devienne ad&#233;quat aux exigences du syst&#232;me. Le corps de Carlo I se d&#233;fait pour entrer dans l'appareil, alors que Carlo II explore, au contraire, la d&#233;mesure d'un d&#233;sir qui cherche dans l'abandon une forme d'int&#233;grit&#233; sensible. La scission manifeste la tension fondamentale d'un monde qui exige simultan&#233;ment la conformit&#233; et la jouissance, et qui ne cesse de substituer au sacrifice ancien des m&#233;canismes plus subtils, plus intimes, plus destructeurs, o&#249; l'individu devient son propre sacrificateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le spectacle de Creuzevault prolonge ce mouvement en projetant sur le plateau ces immenses images o&#249; la violence sacrificielle s'inscrit moins dans les gestes que dans la structure m&#234;me du dispositif : corps sacrifi&#233;s au regard et surexpos&#233;s par la cam&#233;ra, figures litt&#233;ralement dissoci&#233;es, paroles offertes &#224; la projection comme pour une mise &#224; nu permanente. La vid&#233;o creuse un espace o&#249; l'acteur devient une surface livr&#233;e, visage soumis &#224; une lumi&#232;re qui ne lui laisse aucun repli. Le sacrifice s'y d&#233;ploie sous forme de d&#233;voilement forc&#233;, de d&#233;subjectivation m&#233;thodique, de disponibilit&#233; totale aux forces qui traversent le texte. La sc&#232;ne devient alors le lieu o&#249; se r&#233;invente une ritualit&#233; perdue, et o&#249; l'on redonne forme &#224; ce que le lib&#233;ralisme diss&#233;mine sans jamais le reconna&#238;tre : la n&#233;cessit&#233; d'un corps expos&#233; pour que l'ordre se maintienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; mesure que le spectacle avance, l'image d'un autre sacrifice affleure : celui de l'auteur. Pasolini travaille son texte comme s'il se livrait lui-m&#234;me &#224; la nuit, comme si &#233;crire &lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt; engageait un mouvement de sortie du monde qui trouve son accomplissement dans la derni&#232;re sc&#232;ne choisie par Creuzevault, lorsque le corps s'allonge dans la lumi&#232;re, glisse vers la mer et se dissout. Le roman conserve la trace de cette pente : la forme aspire l'auteur, qui d&#233;pose son manuscrit et part vers le Sud comme on part vers une cons&#233;cration obscure. L'&#233;criture se change en offrande, et l'abandon du manuscrit devient l'acte par lequel l'&#339;uvre se ferme et s'ouvre &#224; la fois, suspendue dans un &#233;tat paradoxal o&#249; la mort r&#233;elle donne &#224; la forme son ultime vibration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi le sacrifice traverse &lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt; comme un courant souterrain, alimente sa structure, &#233;claire le pouvoir qu'il d&#233;crit, fa&#231;onne ses personnages, innerve ses images, et rejaillit sur la sc&#232;ne o&#249; Creuzevault le rejoue en l'extrayant de son refoulement n&#233;olib&#233;ral. L'&#339;uvre recompose ainsi un espace o&#249; l'on peut enfin reconna&#238;tre ce que la soci&#233;t&#233; dissimule : la violence constitutive sans laquelle rien ne tient, et la possibilit&#233; fragile d'un regard qui, en affrontant cette violence, redonne &#224; la pens&#233;e son aiguillon.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16578 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/png/capture_d_e_cran_2025-12-12_a_10.20_32.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/png/capture_d_e_cran_2025-12-12_a_10.20_32.png?1765533297' width='500' height='570' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Note C. (Ter) De quoi s'agit-il encore ? Qu&#234;te et enqu&#234;te &#8212; Matt&#233;i, la v&#233;rit&#233; explos&#233;e dans son avion et le roman comme dispositif d'investigation&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans la p&#233;nombre o&#249; &lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt; d&#233;ploie ses ramifications, un nom affleure comme une balise que le roman ne cesse d'approcher sans jamais la fixer : Mattei. Non la figure abstraite du technocrate, mais l'homme r&#233;el, Enrico Mattei, capitaine d'industrie devenu symbole d'une autre id&#233;e de l'Italie, mort dans l'explosion de son avion en octobre 1962, au moment pr&#233;cis o&#249; il tentait de remodeler le rapport de force &#233;nerg&#233;tique mondial. L'histoire officielle parle &#233;videmment d'un accident ; l'histoire secr&#232;te ouvre d'autres pistes ; Pasolini, lui, choisit de transformer cet &#233;v&#233;nement en matrice narrative, en point de fuite o&#249; se cristallise la violence d'un pays tenu par ses appareils de pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt;, c'est la figure d'amorce de la pseudo-fable. Mattei s'y nomme Ernesto Bonocore : celui qui, &#224; la lettre, a &#171; bon c&#339;ur &#187;. H&#233;ros de la R&#233;sistance, strat&#232;ge g&#233;n&#233;reux, figure d'un humanisme industriel qui tente d'arracher l'Italie &#224; l'emprise des compagnies am&#233;ricaines et aux compromissions de la D&#233;mocratie chr&#233;tienne. Bonocore, qui arme le FLN alg&#233;rien, para&#238;t aussi d'un id&#233;alisme qui confine &#224; la na&#239;vet&#233;, voire &#224; l'incons&#233;quence : il imagine des alliances avec les pays du Sud et refuse que le p&#233;trole italien devienne l'instrument d'une domination &#233;trang&#232;re. Cependant, ces man&#339;uvres ne rel&#232;vent pas tant d'un romantisme politique qu'elles n'esquissent les traits, historiquement plausibles, d'autres horizons &#8212; sa disparition scellera cette bifurcation avort&#233;e. Lorsque l'avion explose dans le roman, la fiction rejoint la rumeur, et la rumeur rejoint la structure m&#234;me du pouvoir : derri&#232;re Bonocore se dessine la silhouette d'un successeur, Aldo Troya, double fictionnel du v&#233;ritable Eugenio Cefis, de sinistre m&#233;moire, le num&#233;ro deux de l'ENI. Ce personnage, qui prend les commandes apr&#232;s la mort du patron, incarne moins un homme qu'une logique. Il personnifie ce moment o&#249; la direction de l'&#233;nergie devient l'exact miroir de la direction de l'&#201;tat, o&#249; l'&#233;conomie (sous la mainmise de la sous-direction p&#233;trochimique) s'empare de la souverainet&#233; pour en redessiner toutes les lignes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La figure de Cefis &#8212; retranch&#233; ensuite en Suisse, pr&#233;sident d'un immense conglom&#233;rat p&#233;trochimique &#8212; s'aur&#233;ole d'une parole qui d&#233;finit l'&#233;poque : un discours prononc&#233; &#224; l'Acad&#233;mie militaire de Mod&#232;ne en 1972, dont une phrase a travers&#233; le temps : &#171; Ma patrie s'appelle multinationale. &#187; Cette sentence ne rel&#232;ve pas de la provocation ; elle d&#233;crit l'&#233;mergence d'un ordre nouveau o&#249; la puissance des &#201;tats se subordonne aux flux &#233;conomiques, o&#249; la souverainet&#233; s'efface devant la circulation du capital, o&#249; les fronti&#232;res ne d&#233;limitent plus des territoires mais des zones d'influence financi&#232;re. Cefis ne proclame rien ; il constate l'av&#232;nement d'un monde o&#249; les anciennes structures politiques deviennent les instruments administratifs d'un pouvoir sans visage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pasolini per&#231;oit ce basculement avant qu'il ne devienne manifeste. &lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt; s'organise alors comme un vaste appareillage d'enqu&#234;te, moins au sens journalistique que dans son acception anthropologique et m&#233;taphysique. Le roman ne cherche ni coupable ni mobile &#8212; cat&#233;gories qui appartiennent &#224; la logique polici&#232;re qu'il entend pr&#233;cis&#233;ment exc&#233;der. L'enqu&#234;te qu'il d&#233;ploie vise plut&#244;t &#224; d&#233;voiler les structures profondes par lesquelles une soci&#233;t&#233; produit ses morts, absorbe ses disparitions et transforme les fissures de son histoire en m&#233;canismes de gouvernement. Le texte renonce &#224; r&#233;soudre l'affaire pour mieux comprendre comment un &lt;i&gt;simple&lt;/i&gt; meurtre devient structure et comment la structure se confond avec l'air du temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Geste d'investigation, qui participe &#224; refuser la cl&#244;ture du r&#233;cit et la r&#233;duction du r&#233;el &#224; sa causalit&#233; seulement lisible, et fa&#231;onne la forme m&#234;me du roman. Il s'agirait de composer un v&#233;ritable diagramme de pouvoir, dans lequel chaque &#171; note &#187; recueille son fragment du r&#233;el italien et trace un d&#233;placement, o&#249; chaque digression ouvre un tunnel o&#249; se d&#233;pose une nouvelle strate de compr&#233;hension. Pasolini cherche ainsi dans l'affaire Mattei ce point o&#249; se cristallise l'opacit&#233; d'un syst&#232;me et il d&#233;couvre sous ses yeux, et sous les n&#244;tres qui le lisons mot apr&#232;s mot, un seuil o&#249; la r&#233;alit&#233; se d&#233;robe pour se d&#233;voiler dans la convergence de r&#233;cits incompatibles. Cette impossibilit&#233; devient, par congruence, la mati&#232;re m&#234;me du livre &#8212; t&#226;che donn&#233;e &#224; la litt&#233;rature (l'&#233;criture plut&#244;t) de penser ce qui traverse toute enqu&#234;te judiciaire incapable de mettre &#224; jour ce &#224; quoi elle est prise : la structure sacrificielle du pouvoir et l'architecture invisible qui relie l'&#233;conomie aux cadavres, la politique aux silences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le spectacle de Creuzevault capte cette dynamique en la reconduisant sur sc&#232;ne comme un mouvement de d&#233;voilement sans r&#233;solution. Le plateau devient un laboratoire o&#249; se rejoue l'enqu&#234;te pasolinienne &#8212; o&#249; l'on joue &#224; l'enqu&#234;te : cartons d'archives, sch&#233;mas, r&#233;cits ench&#226;ss&#233;s, zones obscures qui se d&#233;ploient sur la vid&#233;o comme autant de contre-champs possibles. L'enqu&#234;te se transforme en mime sc&#233;nique d'un th&#233;&#226;tre &#224; fonction documentaire, tandis qu'un tel th&#233;&#226;tre ne parvient jamais &#224; faire autre chose, d&#233;sormais, qu'&#224; exhiber des preuves d&#233;j&#224; constitu&#233;es &#8212; et alors ? Illusion d'un tel th&#233;&#226;tre r&#233;duit &#224; sa bonne conscience didactique, que Creuzevault met en pi&#232;ce(s) : r&#233;v&#233;ler l'identit&#233; du meurtrier ? Mais la &#171; v&#233;rit&#233; &#187; sur Mattei importe moins que la structure qui a rendu sa mort n&#233;cessaire : il s'agit plut&#244;t de faire appara&#238;tre la constellation de forces qui relie un attentat &#224; un mod&#232;le &#233;conomique, un avion explos&#233; &#224; un discours sur les multinationales, la disparition d'un homme &#224; l'&#233;mergence d'un pays gouvern&#233; par la peur et la manne p&#233;troli&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cartographier les conditions qui rendent cet assassinat intelligible plut&#244;t que les zones de forage au Moyen-Orient, donc : l'enqu&#234;te pasolinienne n'offre aucun coupable, car le coupable se diss&#233;mine dans la structuration m&#234;me du monde. Ce que la mort de Mattei r&#233;v&#232;le, ce que le roman explore et que Creuzevault met en tension sur sc&#232;ne, c'est la forme d'un pouvoir qui ne se maintient qu'en engendrant ses propres cadavres, et transforme chaque disparition en pierre d'angle de son &#233;difice. L'enqu&#234;te devient alors une mani&#232;re de regarder : la seule qui permette d'approcher ce territoire o&#249; la v&#233;rit&#233; est occult&#233;e &#224; force d'&#234;tre d&#233;voil&#233;e, car si la politique se trame en coulisses, son obsc&#233;nit&#233; tient &#224; ce que ces coulisses, cet envers, soient l'endroit sans cesse sollicit&#233; de la logique m&#233;diatique qui la documente et rend impossible qu'on le voie : o&#249; l'obsc&#233;nit&#233; doit &#234;tre &#224; son tour renvers&#233;e, c'est-&#224;-dire : doubl&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16582 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/maxresdefault-3.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/maxresdefault-3.jpg?1765533298' width='500' height='281' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Note C (et derni&#232;re) . De quoi s'agit-il enfin ? Carlo, la fable et la dissociation&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Retour &#224; la premi&#232;re image, cadavre &#233;tendu sur la piste d'atterrissage &#8212; de d&#233;collage : entre ciel et sol, &#233;tendu devant nous et projet&#233; sur l'&#233;cran, film&#233; depuis le point de vue m&#234;me de la d&#233;pouille, comme si le mort regardait sa propre exposition, et que le regard du spectateur &#233;pousait un instant cette place impossible. De ce corps, le spectacle ne tarde pas &#224; dire qu'il porte un nom, Carlo Valletti, et qu'il s'agit moins d'une fin que d'un commencement, puisque c'est &#224; partir de ce cadavre que tout s'organise &#8212; que tout se d&#233;chire donc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-dessus de ce cadavre, deux figures penchent leur visage : deux mauvaises f&#233;es du destin, double corps monstrueux de la Providence, que Creuzevault dresse en caricature rigolarde de l'ange (Polis) et du d&#233;mon (Th&#233;tis), et &#224; qui il donne voix tout aussi caricatur&#233;e d'op&#233;rette, avec force gesticulation marionnettique, m&#233;canique plaqu&#233;e sur ce divin. Les deux puissances se disputent : &#224; qui le cadavre ? Polis lorgne vers le corps et Th&#233;tis vers le poids qu'il y a dans le corps : march&#233; conclu. Plut&#244;t que d'orienter le r&#233;cit vers sa fable th&#233;ologique, ces figures d&#233;terminent la mani&#232;re dont le sujet moderne se trouve d&#233;compos&#233;. Dans le deal, l'une emporte ainsi la surface, l'autre la profondeur : &#224; Polis le corps social, sa visibilit&#233;, ses gestes, ses r&#244;les et ses insignes, tout ce qui permet &#224; un individu de se tenir &#224; la place qui lui est assign&#233;e, de circuler dans le monde des institutions, pour mieux endosser les costumes de la respectabilit&#233; ; &#224; Th&#233;tis ce qui p&#232;se dedans, la masse obscure des pulsions, le d&#233;sir qui traverse le corps dans sa mat&#233;rialit&#233; la plus brute, la jouissance, la honte, la violence, tout ce qui &#233;chappe &#224; la codification et que les normes tentent d'absorber sans jamais tout &#224; fait y parvenir. Le sujet qui advient de ce partage na&#238;t ainsi d&#233;j&#224; dissoci&#233; : le roman inscrit dans sa premi&#232;re sc&#232;ne la condition d'un monde o&#249; l'on s'&#233;prouve comme surface gouvernable et profondeur tumultueuse, fa&#231;ade int&#233;gr&#233;e et nuit int&#233;rieure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Carlo Valletti se pr&#233;sente alors comme un &#171; h&#233;ros &#187; d'autant plus probl&#233;matique que sa trajectoire &#233;pouse ce clivage initial. Ing&#233;nieur catholique issu de la bourgeoisie, il avance dans la fresque politique &#224; la faveur de ses comp&#233;tences et de quelques id&#233;aux qu'il croit d'abord placer sous le signe de Bonocore, ce patron d'ENI qui prolonge la R&#233;sistance dans l'&#233;conomie, et dont la disparition ouvre la voie aux puissances les plus cyniques du n&#233;olib&#233;ralisme. Carlo I, plac&#233; sous la garde de Polis, gravit une &#224; une les marches de l'appareil p&#233;trolier, se familiarise avec les r&#233;seaux, man&#339;uvre les fascistes et les communistes au gr&#233; des n&#233;cessit&#233;s strat&#233;giques, se laisse progressivement instruire par les m&#233;canismes mafieux qui tiennent la d&#233;mocratie italienne, jusqu'&#224; sacrifier son propre corps dans un rituel d'&#233;masculation qui marque la soumission ultime au pouvoir. Carlo II, livr&#233; &#224; Th&#233;tis, emprunte une tout autre ligne : revient d'abord dans sa maison d'enfance, couche avec sa m&#232;re, ses s&#339;urs &#8212; et le scandale fait (une tr&#232;s br&#232;ve &#233;vocation suffit &#224; marquer ce point de non-retour qui d&#233;signe la mati&#232;re mythique de son destin, plut&#244;t que le trait vers le fait divers sordide), il peut entreprendre sa catabase : descend infiniment dans les profondeurs du monde et de la chair, sous-sols de la ville, terrains vagues, explore avec une obstination fr&#233;n&#233;tique les formes extr&#234;mes de la sexualit&#233;, se masturbe sans rel&#226;che au bord de la jouissance &#8212; ayant tout poss&#233;d&#233;, comprend qu'il s'agit d&#233;sormais de toucher &#224; la totalit&#233; en &#233;tant poss&#233;d&#233; : la note 55, avec cette sc&#232;ne o&#249; une vingtaine de jeunes hommes se livrent tour &#224; tour dans son corps, compose une sorte de litanie &#224; la Genet, o&#249; chaque gar&#231;on re&#231;oit son portrait, o&#249; se m&#234;lent sid&#233;ration et beaut&#233;, o&#249; la langue met en s&#233;rie les gestes violents et la gr&#226;ce des silhouettes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La division entre Carlo I et Carlo II semble inscrire &lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt; dans la grande tradition du roman bourgeois, note pour lui-m&#234;me Pasolini : celle qui, depuis Cervant&#232;s, consent &#224; diviser le personnage pour mieux faire appara&#238;tre les contradictions de la subjectivit&#233; occidentale ; Don Quichotte et Sancho Pan&#231;a, l'illumin&#233; et le paysan, celui qui habite la fiction et celui qui semble garder raison, ont fond&#233; ce mod&#232;le qui organise la duplicit&#233; pour mieux la ressaisir, en derni&#232;re instance, dans une unit&#233; qui se reconquiert au moment de la mort ou de la d&#233;sillusion &#8212; qui est un m&#234;me instant chez Quichotte. Mais la dissociation ne constitue ici qu'un th&#232;me conventionnel. Le v&#233;ritable enjeu r&#233;side ailleurs, dans cette paradoxale obsession de l'identit&#233; pouss&#233;e jusqu'&#224; son broyage. La dissociation procure une forme de lisibilit&#233;, cadre qui rend supportable l'exc&#232;s de d&#233;sordre, tandis que l'obsession identitaire entra&#238;ne le texte vers une illimitation qui menace toute forme. Carlo I et Carlo II ne composent pas la promesse d'une synth&#232;se ; ils dessinent la ligne de fracture d'un sujet que la soci&#233;t&#233; capitaliste d&#233;sarticule au point de rendre impossible toute reconstitution d'un moi unifi&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La modernit&#233; d&#233;crite par Pasolini se configure alors comme un passage d'un fascisme visible &#224; celui int&#233;rioris&#233;. Le fascisme historique s'emparait des corps par la surface : uniformes, d&#233;fil&#233;s, mots d'ordre, discipline des gestes, violence exhib&#233;e. Le fascisme consum&#233;riste s'insinue &#224; l'int&#233;rieur du d&#233;sir, module les go&#251;ts, configure les pulsions, oriente les fantasmes &#8212; devient habitus ; il colonise Th&#233;tis autant qu'il administre Polis. Carlo I incarne cette part int&#233;gr&#233;e du sujet, &#171; valeur d'&#233;change &#187; et force de travail convertie en comp&#233;tence gestionnaire, la libido investie dans les circuits du pouvoir ; Carlo II concentre la &#171; valeur d'usage &#187;, la brutale &#233;nergie rudoy&#233;e du corps qui cherche dans la sexualit&#233; son &#233;chapp&#233;e, le lieu o&#249; la parcellisation capitaliste semble un instant suspendue. La note 65 (&#171; Confidence au lecteur &#187;) d&#233;crit patiemment ce passage o&#249; Carlo, cessant de poss&#233;der des corps f&#233;minins dans une insatisfaction morbide, &#233;prouve dans la r&#233;ceptivit&#233; passive une jouissance qui dissout les fronti&#232;res internes, le fait se sentir totalit&#233;, et transforme m&#234;me son anatomie en empruntant &#224; la figure de Tir&#233;sias un sexe f&#233;minin greff&#233; sur un corps d'homme. Ce moment ne produit pas une r&#233;conciliation durable ; il t&#233;moigne d'une exp&#233;rience fugitive o&#249; le sujet, pulv&#233;ris&#233; par la soci&#233;t&#233; marchande, &#233;prouve une continuit&#233; sensible que le r&#233;cit enregistre comme possibilit&#233; toujours &#224; traverser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au fur et &#224; mesure de l'&#233;criture, Pasolini per&#231;oit bien les impasses dans lesquelles il se plonge : le dispositif du d&#233;doublement, con&#231;u au d&#233;part comme instrument de d&#233;voilement, tend finalement &#224; occuper tout l'espace et &#224; devenir une fin en soi, une fin litt&#233;raire &#8212; et il est vrai que l'effet est puissant, Carlo I et Carlo II conduits sur des pentes si oppos&#233;es qu'on ne voit plus les pentes, et seulement la distinction qui d&#233;chire encore et encore un m&#234;me individu (est-ce encore un individu scind&#233; en deux, ou deux rassembl&#233;s par une m&#234;me identit&#233; ?). &#192; force de scinder Carlo et de commenter la scission, d'en multiplier les effets (ahurissants), le roman a pris le risque de faire glisser l'attention du lecteur vers sa m&#233;canique formelle plut&#244;t que vers la destruction r&#233;elle du sujet par les contradictions sociales. La dissociation, qui devait d'abord rendre lisible l'obsession identitaire et son broyage, en vient &#224; constituer une sorte de machine herm&#233;neutique autonome, formidable et vertigineuse, qui attire le regard sur elle-m&#234;me. Le geste critique se retourne sur son propre proc&#233;d&#233;, et cette circularit&#233; compose une des zones les plus tragiques de l'&#339;uvre pasolinienne &#8212; parce qu'&#233;galement saisie de l'int&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224; qu'op&#232;re pr&#233;cis&#233;ment, et &#224; c&#339;ur ouvert, le th&#233;&#226;tre de Creuzevault. C'est que, si le roman ne dispose que d'un m&#234;me signifiant couch&#233; sur la page &#8212; quand bien m&#234;me &#171; not&#233; &#187; I et II &#8212;, la sc&#232;ne distribue dans l'espace deux corps distincts, partageant l'&#233;preuve d'un m&#234;me temps, en m&#234;me temps. En confiant les deux Carlo &#224; deux acteurs, Creuzevault d&#233;ploie les coordonn&#233;es de la partition romanesque au plus juste de son projet m&#234;me et prenant &#224; revers l'impasse de son &#233;criture : rend imm&#233;diatement sensibles ces deux corps tenus sur le m&#234;me plateau, traversant des s&#233;quences qui s'appellent et se r&#233;pondent sans jamais converger. La discontinuit&#233; qui, dans le texte, sollicitait l'intelligence, envahit ici la &lt;i&gt;perception&lt;/i&gt; et le syst&#232;me nerveux du spectateur : la division cesse d'&#234;tre ce jeu intellectuel pour devenir exp&#233;rience physique de jeu th&#233;&#226;tral. D&#232;s lors, la cam&#233;ra, qui plaque sur l'&#233;cran des gros plans de l'un ou de l'autre, accentue ce trouble en d&#233;doublant encore les pr&#233;sences ; des m&#234;mes visages surgissent agrandis, isol&#233;s, comment&#233;s par le dispositif optique. Plut&#244;t que de r&#233;soudre l'impasse du roman, le spectacle l'expose jusqu'au bout, et cette exposition prend ainsi la forme d'un &#233;v&#233;nement partag&#233;, ce temps v&#233;cu ensemble, o&#249; la difficult&#233; de penser un sujet coh&#233;rent se traduit par un vertige collectif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La sc&#232;ne ne commente donc pas la dissociation ; elle la fait agir, et la distribue dans l'espace de la sc&#232;ne, et l'on se trouve ainsi plac&#233; devant deux figures qui refusent de s'unifier, au sein d'un dispositif qui multiplie les points de vue. Cette impossibilit&#233; de synth&#232;se est d'une clart&#233; impressionnante : on ne saurait &#171; accuser &#187; ce th&#233;&#226;tre d'entretenir une complaisance &#224; l'&#233;gard d'un trouble complice de l'ordre n&#233;olib&#233;ral : tout y est ici lisible, concret, disponible aux sens et &#224; l'intelligence. Surtout, il donne le sentiment aigu d'un r&#233;el lui-m&#234;me d&#233;chir&#233;, d'un temps o&#249; l'identit&#233; ne se conquiert plus au terme du r&#233;cit, mais se d&#233;fait &#224; mesure que l'Histoire avance. Carlo, gisant au d&#233;but sur la piste d'atterrissage, appara&#238;t alors comme le nom propre d'une exp&#233;rience qui exc&#232;de sa personne : celle d'une existence contemporaine pour laquelle la dissociation ne repr&#233;sente plus un motif litt&#233;raire, mais la condition ordinaire, et pour laquelle le th&#233;&#226;tre, en reprenant cette condition &#224; bras-le-corps, invente une forme capable d'en mesurer la violence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Banalit&#233; : le th&#233;&#226;tre inscrit cette dissociation au c&#339;ur de son propre geste : c'est ainsi en effet que l'acteur entre dans la fiction en traversant un espace de d&#233;doublement o&#249; son corps r&#233;el s'ouvre &#224; la pr&#233;sence d'un autre. Qu'on dise qu'il s'agit d'entrer dans la peau d'un personnage ou que le r&#244;le investisse le corps de l'acteur, qu'on parle d'incarnation ou d'interpr&#233;tation, l'art de l'acteur est rompu au vocabulaire d&#233;signant ces passages &#8212; p&#233;n&#233;tration et porosit&#233;, ou masque et faux-semblant, tous les termes ont &#233;t&#233; us&#233;s jusqu'&#224; la corde sans qu'on soit parvenu &#224; se d&#233;faire de ces relents d'obsc&#233;nit&#233; qui portent &#224; envisager la relation acteur / personnage comme un corps &#224; corps toujours difficilement nommable. Cette op&#233;ration th&#233;&#226;trale du travail de l'acteur, qui associe simultan&#233;ment le porteur et la figure, se d&#233;ploie comme une pratique singuli&#232;re de la division : un &#234;tre se tient sur sc&#232;ne, et dans ce corps offert s'accomplit la venue d'un personnage qui l'oriente, le traverse et l'aimante, tandis qu'une part irr&#233;ductible demeure en retrait, secr&#232;te, li&#233;e &#224; la m&#233;moire, &#224; la technique, ou &#224; la pens&#233;e du jeu. Le r&#244;le advient ainsi dans un intervalle, et cet intervalle devient forme : le th&#233;&#226;tre d&#233;ploie une topologie int&#233;rieure o&#249; le sujet respire &#224; plusieurs niveaux de profondeur, o&#249; la pr&#233;sence s'accorde &#224; la fiction par glissements successifs, o&#249; l'identit&#233; se transforme en vibration. L'intuition pasolinienne de la dissociation comme &#171; image &#187; et processus donnant lisibilit&#233; aux forces de la domination rel&#232;ve de la m&#234;me grammaire que le banal principe dramaturgique de la distribution, ici interrog&#233; comme combustible tout &#224; la fois de ce monde et de la sc&#232;ne : personnage qui circule entre les interpr&#232;tes, dont la cam&#233;ra (re)double les pr&#233;sences, le dispositif &#233;tend l'espace du r&#244;le sur plusieurs corps, et le spectateur se trouve invit&#233; &#224; &#233;prouver l'instabilit&#233; de la figure, son &#233;clatement ou sa pluralit&#233;. Alors, la sc&#232;ne r&#233;v&#232;le ce que le roman travaille dans son tissu de notes et de fables : une mani&#232;re d'&#234;tre au monde o&#249; la continuit&#233; se fragmente, o&#249; le sujet cherche sa place dans un paysage qui le sollicite de toutes parts, o&#249; la forme de soi ne s'&#233;labore qu'en accueillant des lignes contraires. Cette v&#233;rit&#233;, d'abord litt&#233;raire, trouve dans le th&#233;&#226;tre un mode d'apparition imm&#233;diat, parce que l'acteur, par le simple acte de jouer, donne corps &#224; la scission, et fait de cette scission un lieu o&#249; la pens&#233;e respire. Le th&#233;&#226;tre : e(s)t son double.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16583 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/p20-petrole_lun.jpg.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/p20-petrole_lun.jpg.jpg?1765533298' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Note C (et ultime cette fois). Des dissociations et pourquoi elles sont distinctes.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s les premi&#232;res pages, Pasolini l'indique : Carlo porte le nom du p&#232;re. Sauf que l'&#226;ge de Carlo le renvoie vers l'auteur. D'une dissociation l'autre, qui en multiplie les possibles. C'est que le po&#232;te souligne une distinction essentielle entre la dissociation qu'il observe chez son propre p&#232;re (et chez tant de sujets domin&#233;s par l'ordre n&#233;olib&#233;ral) et celle qu'il attribue &#224; Carlo, distinction qui engage deux r&#233;gimes de subjectivit&#233; et deux formes d'histoire. Le p&#232;re, officier antifasciste et propri&#233;taire terrien, concentre en lui les contradictions d'une bourgeoisie italienne capable d'adh&#233;rer &#224; une morale catholique tout en participant &#224; la gestion quotidienne d'un ordre violent ; il vit dans un compromis que la soci&#233;t&#233; autorise et m&#234;me valorise, et ce compromis se d&#233;ploie sous le signe d'une conscience qui organise la coexistence de ses principes et de ses privil&#232;ges. Il est antifasciste, &lt;i&gt;mais&lt;/i&gt; propri&#233;taire terrien, de la m&#234;me mani&#232;re qu'il est propri&#233;taire terrien, &lt;i&gt;mais&lt;/i&gt; antifasciste. Ce qui organise la conciliation de cette contradiction est le terreau catholique qui lui permet de faire &lt;i&gt;contre mauvaise fortune bon c&#339;ur&lt;/i&gt;, et de s'asseoir sur elle, ou de la plier soigneusement pour la ranger dans son portefeuille. Cette dissociation demeure r&#233;gl&#233;e par un horizon de stabilit&#233;, fond&#233;e sur l'assurance que les structures de classe absorberont les tiraillements internes, et qu'une unit&#233; personnelle subsistera gr&#226;ce &#224; l'autorit&#233; des institutions qui la soutiennent. L'ambigu&#239;t&#233; devient m&#234;me, pourquoi pas, un style, une mani&#232;re de tenir sa place dans le monde, cette articulation entre morale et pouvoir &#8212; continuit&#233; travers&#233;e de f&#234;lures, semblable &#224; ces lignes que Deleuze d&#233;crit comme &#224; la fois dures et mall&#233;ables, capables de composer des surfaces lisses et des courants de fuite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Carlo appartient &#224; un tout autre r&#233;gime de division. Sa dissociation proc&#232;de d'un acte d&#233;lib&#233;r&#233; par lequel la conscience s'expose &#224; sa propre fragmentation, comme si le sujet d&#233;couvrait en lui un champ de forces inconciliables capables de redessiner sa forme. L&#224; o&#249; le p&#232;re trouvait dans la soci&#233;t&#233; les moyens de maintenir une image de lui-m&#234;me, Carlo d&#233;couvre dans l'ordre capitaliste ce qui le pousse &#224; se scinder davantage, entra&#238;n&#233; par des forces politiques et &#233;conomiques qui exc&#232;dent toute possibilit&#233; d'&#233;quilibre. Sa division ne pr&#233;serve rien ; elle ouvre un espace o&#249; la personne se transforme en champ de bataille, o&#249; la trajectoire professionnelle, le d&#233;sir, les croyances, les fid&#233;lit&#233;s anciennes, l'ambition et la jouissance se mettent &#224; diverger jusqu'&#224; produire deux lignes d'existence dont chacune revendique l'int&#233;gralit&#233; de son nom. Carlo I et Carlo II poursuivent alors leur chemin comme deux courants issus d'une m&#234;me source, et ces courants, &#224; mesure qu'ils s'&#233;cartent, se chargent d'autres divisions encore : Carlo I &#233;prouve la tension entre son ascension sociale et la part de lui qui cherche une d&#233;possession sexuelle plus profonde ; Carlo II, travers&#233; par l'&#233;lan de l'id&#233;alisme et celui d'une qu&#234;te fr&#233;n&#233;tique de jouissance, r&#233;unit en lui des impulsions qui s'&#233;prouvent d'abord comme exc&#232;s puis comme vertige.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224; o&#249; le p&#232;re maintenait l'apparence d'une unit&#233;, Carlo invente une mani&#232;re d'habiter la division, et cette invention devient la condition m&#234;me d'un r&#233;cit qui cherche la v&#233;rit&#233; dans l'angle o&#249; l'identit&#233; vacille.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16584 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/petrole3__r_jeanlouisfernandez_160.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/petrole3__r_jeanlouisfernandez_160.jpg?1765533298' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Note D. De la n&#233;gativit&#233;, qui n'est pas (entre autre) la dialectique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Logiques de la dissociation qu'on pourrait rapidement rabattre vers cet autre lieu commun que serait la dialectique (dans sa port&#233;e h&#233;g&#233;lienne). Rien de plus distinct pourtant que cette dissociation &#224; l'&#339;uvre ici, qui s'&#233;prouve au contraire comme et dans le travail de la n&#233;gativit&#233;. Elle ouvre un espace tragique, au sens strict : o&#249; les forces en pr&#233;sence coexistent sans promesse de r&#233;conciliation, o&#249; leur partage m&#234;me rend impossible toute restitution d'une unit&#233; perdue. Le corps confi&#233; &#224; Polis et la chair d&#233;volue &#224; Th&#233;tis ne constituent pas les deux moiti&#233;s d'un tout &#224; recomposer, mais les lignes divergentes d'une existence condamn&#233;e &#224; se d&#233;ployer sous le signe de l'&#233;cart. Carlo appara&#238;t d&#232;s lors comme un sujet irr&#233;ductiblement disjoint, vou&#233; &#224; exp&#233;rimenter sa propre vie sur des plans h&#233;t&#233;rog&#232;nes qui ne se rejoignent jamais, sinon dans la violence de leurs effets. La fable ne raconte pas la lutte entre deux principes, mais l'impossibilit&#233; m&#234;me de leur synth&#232;se, et c'est cette impossibilit&#233; qui devient le v&#233;ritable moteur du r&#233;cit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi par r&#233;cusation successive que se b&#226;tit l'individu : Carlo I, d'abord nourri d'id&#233;alisme, rejette l'affairisme de l'ENI avant de se laisser gagner par lui, et cette volte-face n'&#233;puise pas le mouvement qui traverse sa trajectoire puisqu'elle ouvre un nouvel espace o&#249; les valeurs initiales s'inversent en &#233;nergie de pouvoir. Carlo II, de son c&#244;t&#233;, vit une m&#233;tamorphose du d&#233;sir qui d&#233;place l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; normative vers une exp&#233;rience homosexuelle v&#233;cue comme totalit&#233;, engagement du corps entier dans un plaisir qui reconfigure son identit&#233;. La n&#233;gativit&#233; agit ici comme moteur de transformation &#8212; par &#171; conversions &#187; successives, tournants abrupts, renversements int&#233;rieurs qui d&#233;placent l'axe m&#234;me de l'existence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette puissance de la n&#233;gativit&#233; semble trouver son point d'aboutissement dans la fable grandiose de la note 99. Le roman y expose la figure d'un &#234;tre dont les membres se dispersent, se recomposent dans d'autres corps, nourrissent une foule qui se d&#233;veloppe comme une constellation vivante, anim&#233;e par des fragments du personnage initial. Dans cette sc&#232;ne, que Bouta&#239;na El Fekkak porte au plateau avec une intensit&#233; impressionnante, l'identit&#233; se pulv&#233;rise et se propage, et cette propagation compose une communaut&#233; mouvante o&#249; chaque fragment ouvre sur une pluralit&#233; de vies. Le d&#233;membrement devient alors une mani&#232;re d'acc&#233;der &#224; une dimension plus vaste de soi, o&#249; l'&#234;tre circule dans la mati&#232;re humaine comme une &#233;nergie diffuse plut&#244;t que comme une unit&#233; close.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette dynamique innerve tout &lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt;. Les personnages se composent par d&#233;composition ; les figures s'ouvrent les unes dans les autres ; les registres se percutent. Le texte avance par collisions, changements brusques de r&#233;gime, transitions soudaines entre mythe, politique, &#233;rotisme et satire. Pasolini con&#231;oit son po&#232;me comme une organisation de forces o&#249; la forme se r&#233;invente dans la n&#233;gativit&#233; qui l'&#233;branle, et la dissociation de Carlo en devient le sch&#232;me principal. Le sujet se manifeste en champ d'intensit&#233;s o&#249; d&#233;sir, pouvoir, m&#233;moire, fable et histoire composent un espace polyphonique, non stratifi&#233;, ouvert aux flux contradictoires qui l'orientent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce paysage, la dissociation n'est pas un d&#233;faut du personnage ; elle devient le geste m&#234;me de la cr&#233;ation, garantissant au roman sa respiration, sa capacit&#233; &#224; accueillir l'exc&#232;s, &#224; faire tenir ensemble des mondes incompatibles. Elle offre au lecteur l'exp&#233;rience d'une identit&#233; en expansion, dont le centre se d&#233;place &#224; chaque note. Elle rejoint enfin le th&#233;&#226;tre, o&#249; le r&#244;le, le personnage et l'acteur s'articulent selon le m&#234;me principe : un corps r&#233;el devient l'espace d'un autre, et cette division, loin d'appauvrir la pr&#233;sence, ouvre une zone o&#249; la v&#233;rit&#233; sensible circule.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16585 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/petrole3__r_jeanlouisfernandez_297.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/petrole3__r_jeanlouisfernandez_297.jpg?1765533298' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Note E. De la pulv&#233;risation : logique onirique et d&#233;subjectivation&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#192; mesure que le roman progresse, la dissociation qui organise ses premi&#232;res strates se d&#233;ploie selon un r&#233;gime plus profond, celui d'une pulv&#233;risation du sujet, qui engage une logique onirique &#8212; non parce qu'elle rel&#232;verait d'un r&#234;ve qui s'opposerait &#224; la veille, mais parce qu'elle active une redistribution des places et des formes o&#249; l'identit&#233; circule, se fragmente, se diffracte, et s'incarne momentan&#233;ment dans des figures successives. Le sujet ne se retire pas : il se disperse. Il ne se dilue pas : il se projette. Il trouve dans cette dispersion un espace o&#249; la pens&#233;e se d&#233;place librement entre plusieurs intensit&#233;s. Dans cette logique, le lyrisme ne renvoie plus &#224; l'affirmation d'un &#171; moi &#187; central, mais &#224; la capacit&#233; du sujet &#224; traverser des &#233;tats multiples, comme le parfum d'une pr&#233;sence qu'on pulv&#233;rise. On sait la rupture de la modernit&#233;, formul&#233;e par exemple par Nerval &#8212; un je tour &#224; tour veuf, t&#233;n&#233;breux, inconsol&#233;, ou prince d'Aquitaine &#8212;, offre l'image d'une subjectivit&#233; qui se d&#233;ploie par multiplicit&#233;s successives, comme si l'identit&#233; n'apparaissait qu'en se d&#233;posant dans des figures provisoires, chacune abyssale, mais chacune porteuse d'un &#233;clat singulier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt;, Carlo &lt;i&gt;n'incarne&lt;/i&gt; pas seulement deux lignes existentielles ; il se d&#233;multiplie en une s&#233;rie de projections qui engagent tout le spectre de la subjectivit&#233; moderne : l'ing&#233;nieur catholique, l'arriviste, l'homme du pouvoir, l'homme de la d&#233;possession, l'&#234;tre de pulsion, l'&#234;tre mystique, la victime consentante, l'animal politique, la figure du d&#233;sir, l'all&#233;gorie de l'Intellectuel ou du Saint. Chacune de ces figures se dresse comme une condensation de forces, et chacune s'&#233;vanouit d&#232;s que les forces qui la soutiennent se recomposent, laissant la place &#224; une autre configuration du sujet. Cette dynamique s'inscrit dans une pens&#233;e du sujet qui ne se fonde plus sur la continuit&#233; h&#233;rit&#233;e des Lumi&#232;res, mais sur une travers&#233;e des formes, un passage par diff&#233;rents modes d'existence, comme si l'&#234;tre cherchait hors de lui la possibilit&#233; de se penser. La logique onirique devient alors une logique de v&#233;rit&#233; : elle met en mouvement les puissances qui composent l'individu et fait appara&#238;tre leurs tensions, leurs contradictions et leurs possibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pulv&#233;risation ne d&#233;truit pas le sujet : elle ouvre l'espace o&#249; il peut se r&#233;inventer. Elle op&#232;re comme une force de d&#233;subjectivation, condition indispensable de toute subjectivation v&#233;ritable. Car il n'existe pas, chez Pasolini, d'acc&#232;s &#224; une forme pleine du sujet sans travers&#233;e pr&#233;alable de ses &#233;clatements, de ses pointes, de ses zones de nuit. On se subjectivise en se d&#233;subjectivant. Le roman offre alors une sc&#232;ne o&#249; le sujet est moins une unit&#233; qu'un mouvement, et ce mouvement circule dans un espace qui combine mythologie, psychanalyse, politique, &#233;rotisme, mystique. &lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt; devient un lieu d'&#233;preuves successives, o&#249; l'individu apprend &#224; se percevoir sous des traits qui le d&#233;passent, comme si l'identit&#233; v&#233;ritable ne pouvait surgir que dans le passage &#8212; et non dans la fixation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le spectacle de Creuzevault reprend cette dynamique : les visages projet&#233;s, les corps multipli&#233;s, les passages entre acteurs, les glissements de registres, tout cela compose une sc&#232;ne du sujet pulv&#233;ris&#233;, une sc&#232;ne o&#249; l'acteur ne cesse de s'ouvrir &#224; des lignes &#233;trang&#232;res, o&#249; l'identit&#233; circule &#224; travers les voix, les images, les interventions, en une chor&#233;graphie qui conjure l'illusion d'une unit&#233; int&#233;rieure. Dans ce r&#233;gime, le th&#233;&#226;tre manifeste la v&#233;rit&#233; profonde du texte : le sujet n'est pas un noyau, mais une nu&#233;e ; non une forme stable, mais la constellation mouvante d'&#233;nergies. Et cette constellation, dans &lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt;, devient le v&#233;ritable lieu de la politique : un espace o&#249; l'individu, travers&#233; par l'histoire et les forces du d&#233;sir, cherche sa place en se laissant traverser par d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16586 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/petrole3__r_jeanlouisfernandez_301.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/petrole3__r_jeanlouisfernandez_301.jpg?1765533298' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Note F. De la m&#233;tabolisation : sur un geste cabajoutique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Depuis quelques ann&#233;es, Creuzevault a avanc&#233; le terme de &#171; cabajoutis &#187; pour d&#233;signer son geste : une fabrique o&#249; coexistent des &#233;l&#233;ments h&#233;t&#233;rog&#232;nes, assembl&#233;s dans une forme qui laisse visibles les traces du montage, comme si le spectacle exhibait ses coutures, &#233;chardes, outils, autres r&#233;sidus de sa fabrication. Le front de sc&#232;ne en offre l'embl&#232;me : une image nette, haute d&#233;finition, pos&#233;e sur un &#233;cran recouvert d'une patine de salet&#233;, mati&#232;re biface qui conjugue le lisse et le rugueux, l'impeccable et le bricol&#233;, et donne au visible sa profondeur tactile. Rien ne s'y fond ; les mat&#233;riaux conservent leur alt&#233;rit&#233;, et cette alt&#233;rit&#233; devient la dynamique de la composition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans ce cadre que s'inscrit la po&#233;tique propre au collectif du Singe de la &lt;i&gt;m&#233;tabolisation&lt;/i&gt;. L'enjeu ne consiste pas &#224; adapter une &#339;uvre r&#233;put&#233;e indigestible, ni &#224; la r&#233;duire &#224; un fil narratif lisible ; plut&#244;t faire circuler l'illisibilit&#233; pour l'engager dans une exp&#233;rience sensible, de la transmuter non en intensit&#233; visible. Ainsi m&#233;tabolisa-t-il la R&#233;volution fran&#231;aise (&lt;i&gt;Notre terreur&lt;/i&gt;) et Dosto&#239;evski (&lt;i&gt;Les D&#233;mons&lt;/i&gt;), Marx (&lt;i&gt;Le capital et son singe&lt;/i&gt;) ou Peter Weiss (&lt;i&gt;L'Esth&#233;tique de la r&#233;sistance&lt;/i&gt;) ; ainsi m&#233;tabolise-t-il &lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt;, non en apprivoisant la forme-monstre, mais en d&#233;couvrant comment la sc&#232;ne peut la porter &#224; son degr&#233; d'incandescence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#233;tabolisme, combien de division ? Non, le m&#233;tabolisme n'absorbe pas pour convertir, mais transforme en laissant subsister une tension entre ce qui se m&#234;le et ce qui r&#233;siste. Dans l'organisme, &lt;i&gt;anabolisme&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;catabolisme&lt;/i&gt; coexistent, l'un construisant, l'autre d&#233;composant ; l'&#233;nergie ne se fixe pas, elle circule, elle s'&#233;change. Creuzevault s'empare de cette image : m&#233;taboliser l'&#339;uvre, c'est construire un espace o&#249; l'&#339;uvre-source demeure active et non absorb&#233;e, non poss&#233;d&#233;e, et o&#249; le spectacle invente sa propre vibration en dialoguant avec elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette m&#233;tabolisation sc&#233;nique s'invente comme palimpseste vivant : les strates apparaissent, r&#233;sonnent, s'interp&#233;n&#232;trent, mais aucune ne s'efface. La sc&#232;ne devient un organisme o&#249; les couches du texte continuent d'agir &#224; travers leurs mutations, o&#249; l'origine circule sans jamais se figer. Il ne s'agit ni de citer ni de dig&#233;rer, mais de transformer en maintenant l'alt&#233;rit&#233; en mouvement. Le spectacle devient alors un lieu o&#249; les forces du roman travaillent encore, par propagation, contamination et s&#233;cr&#233;tion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parler de m&#233;tabolisation engage ainsi un rapport &#224; l'&#339;uvre qui se joue dans la dur&#233;e, son effort : travers&#233;e qui transforme autant ce qui est travers&#233; que celui qui traverse. L'&#339;uvre-source continue d'agir &#224; l'int&#233;rieur du spectacle comme une mati&#232;re active, irr&#233;ductible &#224; une citation ou &#224; un motif reconnaissable, circulant dans les corps, les rythmes, les adresses, et affectant la forme m&#234;me de la repr&#233;sentation. Ce qui se produit sur le plateau rel&#232;ve alors d'un travail de transformation continue, o&#249; la fid&#233;lit&#233; ne tient ni &#224; la conservation des formes ni &#224; leur transposition, mais &#224; la persistance d'une &#233;nergie critique maintenue &#224; vif, expos&#233;e dans son instabilit&#233;, et relanc&#233;e de s&#233;quence en s&#233;quence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce geste exige &#233;galement un court-circuit de l'ic&#244;ne Pasolini. La figure de l'auteur, aur&#233;ol&#233;e de scandale, de saintet&#233; profane, de dissidence radicale, tend &#224; occulter ce que l'&#339;uvre transporte r&#233;ellement : une force qui n'admet aucune idol&#226;trie. L'h&#233;ritage pasolinien se charge d'une mythologie si dense qu'elle risque d'immobiliser ce qu'elle pr&#233;tend d&#233;fendre. Creuzevault r&#233;pond &#224; cette menace par une op&#233;ration de d&#233;mythification : il rend Pasolini &#224; son tranchant, &#224; sa violence th&#233;orique, &#224; son &#233;clat de pens&#233;e. La sc&#232;ne devient l'espace o&#249; l'auteur cesse d'&#234;tre ic&#244;ne pour redevenir champ de forces &#8212; et silhouette. Il suffit finalement de lui mettre sur le nez ces lunettes noires iconiques pour en faire un pur signe de pr&#233;sence qui d&#233;samorce ce qui, dans l'ic&#244;ne, fait &#233;cran &#224; cette pr&#233;sence : quand un acteur a ses lunettes, Pasolini para&#238;t : voil&#224; tout. D&#233;sinvolture qui a le m&#233;rite de court-circuiter les repr&#233;sentations en la saisissant comme repr&#233;sentation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Surtout, une analogie profonde relie alors le roman et le plateau. Pasolini lui-m&#234;me s'essaie au cabajoutis dans ce roman : il d&#233;range la forme romanesque en la for&#231;ant &#224; accueillir une multiplicit&#233; de registres, d'all&#233;gories, de voix, de vitesses, dans une copr&#233;sence qui ne conna&#238;t ni arri&#232;re-plan, ni profondeur hi&#233;rarchis&#233;e, ni perspective. Creuzevault transpose cette op&#233;ration au th&#233;&#226;tre en la redoublant par son th&#233;&#226;tre : il cr&#233;e une forme o&#249; tout se pr&#233;sente sur un m&#234;me plan d'immanence, o&#249; l'ex&#233;g&#232;se et la farce, la pornographie et la th&#233;ologie, la satire g&#233;opolitique et le lyrisme archa&#239;que, la psychanalyse et le roman d'espionnage se d&#233;ploient ensemble, dans un m&#234;me rythme, sans niveler leurs &#233;carts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette mise &#224; plat ne constitue ni un aplatissement ni un chaos : elle produit un espace o&#249; les contraires coexistent sans jamais se r&#233;soudre, o&#249; la pens&#233;e respire par tensions simultan&#233;es, o&#249; la n&#233;gativit&#233; demeure active. La division de Carlo en deux personnes fournit la cl&#233; : une copr&#233;sence qui d&#233;fie la synth&#232;se, une organisation qui fait tenir les incompatibles. Le spectacle assume cette structure mentale, non pour l'expliquer, mais pour en faire l'exp&#233;rience, en y ajoutant son propre langage sc&#233;nique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le geste fondateur consiste alors &#224; offrir au spectateur une intelligibilit&#233; moins clarifi&#233;e, mais intensifi&#233;e : non pas simplifier, mais rendre saisissable ce que l'&#339;uvre transporte d'obscur, de violent et d'intraitable. Le po&#232;te, exigeait Rimbaud, doit donner forme &#224; ce qui en a, et donner l'informe lorsque cela s'impose. La m&#233;tabolisation de Creuzevault reprend ce mot d'ordre : &#171; trouver une langue &#187; pour l'informe, donner corps &#224; ce qui r&#233;siste &#224; la forme, et inscrire dans la mati&#232;re sc&#233;nique ce qui ne peut &#234;tre circonscrit par la rationalit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette langue, Creuzevault la forge par ses images les plus franches : jusqu'&#224; cet acteur qui &#233;jacule du p&#233;trole, image &#224; la fois obsc&#232;ne, rituelle, politique, qui condense le rapport du sujet &#224; l'&#233;nergie, au d&#233;sir, au pouvoir, au capitalisme, et transforme la mati&#232;re du roman en substance sc&#233;nique. Le plateau devient un lieu de s&#233;cr&#233;tion et de combustion, o&#249; le texte, loin de s'illustrer, se m&#233;tabolise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, le spectacle ne r&#233;sout pas le roman : il en active la dynamique interne, et en prolonge la monstruosit&#233; afin de mieux en &#233;prouver la puissance. La sc&#232;ne devient le lieu o&#249; l'informe acquiert sa langue, o&#249; la pens&#233;e pasolinienne se donne &#224; vivre dans son &#233;clat, sa pluralit&#233;, son d&#233;sordre fertile. Et dans ce passage, le th&#233;&#226;tre d&#233;couvre sa fonction : offrir un organisme vivant &#224; ce qui, dans le texte, d&#233;borde toute forme.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16587 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/petrole3_jeanlouisfernandez_133.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/petrole3_jeanlouisfernandez_133.jpg?1765533299' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Note G. De la vid&#233;o et de l'impasse th&#233;&#226;tre / pas th&#233;&#226;tre&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Sur le plateau vide, un conteneur : c'est ici, bo&#238;te noire de la bo&#238;te noire, que va se jouer une tr&#232;s grande partie du spectacle, sinon sa totalit&#233;. L'immense plateau de l'Od&#233;on laiss&#233; vacant, d&#233;s&#339;uvr&#233;, inutilis&#233;, donc &#8212; au profit (au d&#233;triment ?) de sc&#232;nes tourn&#233;es dans le conteneur et projet&#233;es sur l'&#233;cran sur quoi on aura donc les yeux riv&#233;s. Vraiment ? Mais rien ne m'emp&#234;chera de poser les yeux, comme on dit, sur le vide du plateau pour en &#233;prouver le possible et le manque, ou la chair &#224; vif, rendue disponible, et voil&#224; aussi de quoi je suis responsable. Loin d'&#234;tre inutilis&#233;, le plateau est la surface du visible qui me rend pr&#233;sent ici : face &#224; quoi je suis celui qui regarde (m&#234;me un &#233;cran). De nouveau ce travail de la n&#233;gativit&#233;, &#233;cran contre sc&#232;ne, et inversement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'entends, ici et l&#224; (partout), les plaintes &#224; l'&#233;gard d'une essence trahie du spectacle par l'usage castorfien d'une vid&#233;o d&#233;voratrice, qui laisse le plateau nu, enferme les com&#233;diens dans des espaces isol&#233;s, &#171; se contentant &#187; de les filmer en direct et de les projeter dans ce th&#233;&#226;tre devenu cin&#233;ma. Face &#224; ces plaintes qui ne cessent (depuis au moins 2005 et les proto-scandales d'Avignon) de r&#233;clamer du th&#233;&#226;tre qu'il soit ce qu'il est, on peine &#224; r&#233;pondre que le th&#233;&#226;tre n'est seulement que ce qu'il fait : qu'il met en pr&#233;sence le travail du pr&#233;sent. Qu'un &#233;cran lev&#233; sur un plateau n'est plus une novation depuis au moins les ann&#233;es 20 (celles de l'autre si&#232;cle) et qu'&#224; ce titre l'image anim&#233;e ne peut plus se penser comme pos&#233;e sur le plateau, plut&#244;t que comme produite par lui &#8212; qu'elle est une part de son vocabulaire d&#233;sormais. D&#233;plore-t-on avec la m&#234;me force d'indignit&#233; la disparition des lustres et de la bougie ? L'&#233;lectricit&#233; a-t-elle vendu le th&#233;&#226;tre aux maquereaux de la technologie impure ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soit donc : un conteneur o&#249; tout se d&#233;roulera, film&#233; en direct et dont les images seront projet&#233;es sur l'&#233;cran tendu en fond de sc&#232;ne. L'int&#233;rieur restera litt&#233;ralement invisible, mais il deviendra l'espace actif d'au moins toute la premi&#232;re partie : lieu clos, &#233;clair&#233; de l'int&#233;rieur, qui joue le r&#244;le d'un organe opaque. On devinera seulement que quelque chose s'y d&#233;roule, et cette privation attise le regard que l'&#233;cran frontal re&#231;oit et redistribue. &#192; la seconde partie, un arbre se substitue au conteneur, comme si le monde prenait soudain racine dans une verticalit&#233; nouvelle, et l'on se rappelle les phrases de Kafka : l'impatience nous a chass&#233; du jardin, la paresse nous emp&#234;che d'y revenir. Le plateau : ce lieu d'hypoth&#232;ses : espace de travail et table mentale o&#249; les formes se mettent en mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'usage de la vid&#233;o transforme alors cette sc&#233;nographie en dispositif de vision. Creuzevault note que l'adresse frontale, telle que le th&#233;&#226;tre la pratique, ne permettrait pas d'atteindre la force d'adresse que produit le roman. Le texte de Pasolini s'adresse comme au th&#233;&#226;tre, mais cette th&#233;&#226;tralit&#233; litt&#233;raire ne peut &#234;tre rejou&#233;e frontalement sans se dissoudre dans sa propre convention ; il a fallu donc trouver un autre plan d'adresse, une autre ligne, un autre axe que le th&#233;&#226;tre seul, qui aurait reconduit l'adresse dans ses propres termes, sans la saisir comme adresse. Ce d&#233;placement que le roman a trouv&#233; dans le th&#233;&#226;tre, le th&#233;&#226;tre le trouve dans la vid&#233;o : un regard m&#233;canique, objectif, intrusif, qui redonne au th&#233;&#226;tre sa frontalit&#233; perdue &#8212; son autorit&#233; m&#234;me &#8212; en la d&#233;pla&#231;ant vers l'&#339;il technique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Creuzevault parle d'un &#171; corps th&#233;&#226;tral qui manque de dictature &#187; pour d&#233;signer l'adresse th&#233;&#226;trale : formule qui d&#233;signe la n&#233;cessit&#233; d'un cadre formel strict, d'une r&#232;gle qui impose sa pression et qui oblige la pens&#233;e &#224; se resserrer. La cam&#233;ra institue cette pression : elle acc&#233;l&#232;re le jeu, condense la masse de signes, rend possible une adaptation qui ne renonce &#224; rien, car elle abolit la distance physique et installe l'acteur au plus pr&#232;s du spectateur &#8211; tout en demeurant au lointain, inapprochable : pour mieux dire, lointain qu'accuse sans cesse l'illusion du proche &#8212; &lt;i&gt;aura&lt;/i&gt;. L'image devient ainsi l'outil d'une vitesse nouvelle, la mati&#232;re m&#234;me d'une intelligence sc&#233;nique auraculaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Logique tripartite : Carlo II est projet&#233; sous une lumi&#232;re &#233;cras&#233;e, Carlo I en noir et blanc, et les &#171; visions &#187; en couleurs. Chromatique qui n'illustre pas ; oriente les strates du regard pour d&#233;plier l'espace mental o&#249; les figures se d&#233;placent. La vid&#233;o installe elle aussi donc un processus de d&#233;subjectivation : elle objective le regard et multiplie les points de vue, expose l'acteur &#224; une surveillance qui, loin de r&#233;duire son jeu, en r&#233;v&#232;le la texture la plus fine. La cam&#233;ra fabrique par l&#224; une subjectivit&#233; nouvelle, non pas celle de l'acteur, mais du point de vue ; elle ouvre un espace o&#249; la sc&#232;ne se voit elle-m&#234;me tout en se d&#233;robant, puisque la plupart des actions se d&#233;roulent dans le conteneur ferm&#233;. On nous prive des corps pour mieux nous donner leur image. L'int&#233;rieur devient ext&#233;riorit&#233; sur l'&#233;cran, et cette inversion offre une intensit&#233; qui n'existe nulle autre part qu'au th&#233;&#226;tre. Par l&#224; voit-on qu'un tel usage de la vid&#233;o le met au travail, et qu'il est ainsi &#224; sa t&#226;che, et pleinement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le gros plan ouvre alors une seconde sc&#232;ne : le visage devient ic&#244;ne n&#233;gative, un site o&#249; la pr&#233;sence vacille, o&#249; les affects se lisent comme des intensit&#233;s bris&#233;es. Le visage &#8212; sa nudit&#233; expos&#233;e &#8212; entre en combat, on le sait, avec les signes voil&#233;s du sexe, exhib&#233; ici avec jeu : d&#232;s lors, il propose un r&#233;gime d'apparition qui contourne le hiatus entre ce que le corps montre et ce que le texte prof&#232;re. Ce travail du visage dialogue explicitement avec celui de Castorf, ou de Julien Gosselin, ou de S&#233;verine Chavrier, et toute une tradition d&#233;sormais o&#249; la cam&#233;ra d&#233;compose le corps pour le jeter ensuite &#224; sa totalit&#233; quand elle l'expose en sc&#232;ne, selon une oscillation troublante : voit-on mieux le corps agrandi dans le cadre, ou le corps entier mais au lointain, dans l'espace de la sc&#232;ne ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sc&#232;ne proprement miraculeuse o&#249; le corps de Carlo, v&#234;tu des signes de la saintet&#233; (voire : de son costume imaginaire, avec aur&#233;ole, toge, et tout le reste), &lt;i&gt;prend corps&lt;/i&gt; sur sc&#232;ne, apr&#232;s des heures de retrait, mais &#224; contre-jour, comme si, au moment o&#249; l'on pouvait &#171; enfin &#187; voir un corps, on n'&#233;tait capable d'en percevoir que son exc&#232;s, ou son retrait, au lieu m&#234;me de son exposition. Pr&#233;sence r&#233;elle du corps glorieux de l'acteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste ce qui fait qu'un spectacle demeure un spectacle : le jeu de l'acteur, sa pr&#233;sence continue, sa capacit&#233; &#224; faire surgir une pens&#233;e dans la langue, &lt;i&gt;occuper&lt;/i&gt; la sc&#232;ne dans un pr&#233;sent sans cicatrices, sans aucun &#171; noir de plateau &#187;, pr&#233;sent &#233;tir&#233; travers&#233; par les tirets successifs d'une pens&#233;e qui cherche incessamment &#224; &#171; d&#233;coller &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'entretien r&#233;cent paru aux &#201;ditions th&#233;&#226;trales &#8212; passionnant &#233;change avec Olivier Neveux pour sa collection &#171; M&#233;thodes &#187; &#8212; Creuzevault semble faire du mot &#171; th&#233;&#226;tre &#187; le synonyme de &#171; jeu d'acteur &#187; : r&#233;duction qui a le m&#233;rite de la clart&#233; et de la radicalit&#233;. &#192; ce titre, la vid&#233;o, loin de le remplacer, le met en mouvement, le d&#233;double et l'intensifie. Le plateau devient le lieu o&#249; se fabrique la th&#233;&#226;tralit&#233; de la vid&#233;o, et o&#249; la vid&#233;o, ne cessant jamais de se montrer telle, n'existe plus que comme sc&#232;ne du jeu : la pens&#233;e circule dans le corps, non dans l'image, et c'est cette circulation que le spectacle expose.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16588 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/sylvain-creuzevault-adapte-petrole-de-pasolini-scaled.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/sylvain-creuzevault-adapte-petrole-de-pasolini-scaled.jpg?1765533299' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Note H. Apprendre le texte ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Comment travaillent les acteurs chez Creuzevault ? Habituellement, pas tout &#224; fait comme &#231;a, donc. S'&#233;crivaient dans les autres spectacles des situations dans lesquelles les acteurs s'engouffrent, r&#233;p&#233;tition par immersion, par vertige ; personne ne &#171; retient &#187; un texte quand il s'agit de le lib&#233;rer au pr&#233;sent de la repr&#233;sentation &#8212; et que, des semaines durant, on s'acharne plut&#244;t &#224; en laisser tomber les traces dans le corps, improvis&#233; avec l'&#233;l&#233;gance du d&#233;sordre. Mais Pasolini n'offre ni situation ni dialogue : des forces, et &#233;parses qui plus est. Des sautes, des creux, plaques tectoniques. Une langue sans interlocuteur, et qui souvent parle seule, contre elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le metteur en sc&#232;ne a pu d&#233;crire concr&#232;tement par o&#249; passait ce geste&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Entretien avec O. Neveux, S&#233;rieux - Pas S&#233;rieux, op. cit., p. 46&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : travailler un texte commence par le d&#233;monter &#8212; voir la fascination d'enfance pour ces sc&#232;nes de films o&#249; quelqu'un d&#233;monte une arme &#224; toute vitesse, geste s&#251;r, pi&#232;ces qui s'alignent sur la table dans un ordre aussi pr&#233;cis qu'&#233;l&#233;gant. Voil&#224; le travail ; on d&#233;monte, on s&#233;pare, on &#233;tale. On pose les morceaux sur le plateau, on les regarde, on les d&#233;place, on les combine. Tel fragment accroche tel autre texte, d&#233;rape vers tel geste, vient s'aimanter au corps de tel acteur, d&#233;clenche telle association impr&#233;vue. &#199;a circule, &#231;a trafique et contamine. Le texte cesse alors d'imposer sa masse et devient une mati&#232;re maniable (inflammable ?), nerveuse et disponible. Improviser : d&#233;monter pour exposer les pi&#232;ces, faire jouer les possibles avant toute tentative de recomposition. D&#233;monter, ici, serait le contraire &#8212; ou l'envers ? &#8212; de l'explication ; geste d'exposition. Voire de destruction. (Genet : tout livre qui n'inscrit pas en lui-m&#234;me son principe de d&#233;molition est une imposture). Le reste appartiendrait au travail de l'acteur : l'art de remettre ces &#233;l&#233;ments en mouvement pour les faire passer dans une pr&#233;sence vivante, m&#233;lange de pr&#233;cision et d'intuition o&#249; le corps pense autant que la t&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce geste de d&#233;montage, Creuzevault le nomme d'un mot : conspiration. Il renvoie peut-&#234;tre d'abord &#224; son sens le plus litt&#233;ral, presque archa&#239;que : respirer ensemble. Faire conspirer des fragments, des corps, des textes, des gestes, c'est les engager dans une m&#234;me respiration (une m&#234;me tension) sans les fondre ni les r&#233;concilier. La conspiration pr&#233;f&#232;re la mise en relation &#224; la mise au pas ; la circulation &#224; l'orientation ; la copulation &#224; la contractualisation. Ce &#224; quoi cela conspire n'est jamais donn&#233; d'avance : puissance commune qui trame son risque. Conspiration : conjuration : appeler et d&#233;tourner ; la sc&#232;ne devient alors le lieu o&#249; se conjure ce qui menace d'&#234;tre neutralis&#233; &#8212; la charge d'un texte, la violence d'une pens&#233;e, l'inqui&#233;tude d'un corps &#8212; en les maintenant &#224; l'&#233;tat de forces irr&#233;ductibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; cet endroit, l'acteur n'est plus seulement interpr&#232;te : il devient acteur-dramaturge, pris dans l'intelligence active de tout le dispositif. Il travaille la parole, mais les images aussi (et surtout ?), les cadres, les rythmes et les machines et les accidents ; tout ce qui circule sur le plateau, y compris ce qui d&#233;borde l'interpr&#233;tation. Jouer consisterait alors &#224; capter et infl&#233;chir des forces : conspirer &lt;i&gt;avec&lt;/i&gt; elles. L'acteur respire avec le texte d&#233;mont&#233;, avec les autres corps, avec la vid&#233;o, avec l'histoire elle-m&#234;me telle qu'elle travaille la mati&#232;re sans jamais se fixer en r&#233;cit. &lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt; d&#233;j&#224; conspirait : par d&#233;montage, ou par faisceaux d'indices, montages instables, et r&#233;v&#233;lations partielles qui refusent toute v&#233;rit&#233; pacifi&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et si &lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt; n'est pas une pi&#232;ce de th&#233;&#226;tre, ce n'est pas non plus tout &#224; fait un roman, plut&#244;t une lutte contre toute forme donn&#233;e d'avance &#8212; vision, note s&#232;che, article, po&#232;me, citation, plagiat, sc&#233;nario &#8212; &#233;criture qui d&#233;borde la dramaturgie pour rejoindre quelque chose de plus brut, tout en &#233;tant pass&#233;e au filtre d'une conscience qui l'&#233;labore toujours en la r&#233;ajustant. Ce qui rapproche &lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt; du th&#233;&#226;tre tient pourtant &#224; cette sensation (propose Creuzevault) de travailler avec une fi&#232;vre directement reli&#233;e au corps de l'auteur &#187; : des pages-corps, un corps-trame Pasolini, non pas autobiographique au sens psychologique, mais politique, au sens presque cynique du terme &#8212; en chair et en os.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On comprend donc pourquoi cette fois Creuzevault a demand&#233; aux acteurs d'apprendre le texte, ce qui revient &#224; le faire passer par le corps, et &#224; en &#233;prouver physiquement la trame, &#224; laisser la r&#233;p&#233;tition l'appr&#233;hender comme une mati&#232;re vivante. Le jeu commence l&#224; : dans cette appropriation corporelle d'un texte qui ne se donne pas &#224; interpr&#233;ter, mais &#224; traverser. Mais donc, apprendre quoi dans le texte ? Pas tant les &lt;i&gt;apunti&lt;/i&gt;, les notes, que les continuit&#233;s dans ce texte sans continuit&#233;, sa langue sans personnages, son architecture qui ressemble, explique le metteur en sc&#232;ne, &#171; &#224; un homme dont on aurait la main, puis plus rien, puis soudain l'&#233;paule &#187;. Voil&#224;, se disent-ils, &#171; tu as la main, pas l'avant-bras, puis l'&#233;paule. D&#233;brouille-toi avec &#231;a. &#187; La partition para&#238;t ce corps manquant. Alors apprendre ces notes, c'est apprendre d'elles, leur rythme &#8212; &#224; toute allure, avec ce style de diction qui tient du sprint philosophique, o&#249; une phrase enjambe l'autre comme si elle la poussait du pied pour prendre son &#233;lan. Le roman souffle, souffle sur le plateau pour devenir lui-m&#234;me cette parole souffl&#233;e (et a-t-on bien entendu ce qu'on a entendu ?). Les r&#233;p&#233;titions, dit-il, consistaient alors &#224; raccorder les vides, b&#226;tir des situations &#224; partir des creux m&#234;mes du texte, comme si le th&#233;&#226;tre devait fabriquer les membres absents du marbre &#8212; membres fant&#244;mes qui d&#233;mangent, l&#224;, sous le ventre. Le texte donne la pulsation, et l'acteur la cadence. Pasolini &#233;crit au couteau ; Creuzevault demande qu'on joue au nerf : langue qui file, glisse et se d&#233;r&#232;gle, qui doit tenir au bord de la perte. L&#224; g&#238;t l'invention du jeu : porter une pens&#233;e avant de la comprendre, lui pr&#234;ter son souffle, puis d&#233;couvrir qu'elle pense &#224; travers soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste dans le spectacle quelques s&#233;quences &#171; habituelles &#187; du Singe : moments de repas, zones o&#249; le collectif respire, o&#249; les acteurs se jettent dans la situation, o&#249; l'on reconna&#238;t leur fa&#231;on d'habiter un cadre avec une d&#233;sinvolture presque documentaire. Mais le c&#339;ur, cette fois, c'est le texte &#8212; et le texte seul, qui gouverne le rythme comme un m&#233;tronome d&#233;traqu&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et l'acteur donc ? M&#233;dium &#233;lectrique d'une langue qui ne lui appartient pas, mais qui l'habite comme une voix venue du dessous. Avance dans les notes comme on traverse un paysage sans carte : reconna&#238;t des reliefs, des failles, des trou&#233;es. Doit sentir, poser, relancer. Le jeu, d&#232;s lors, n'incarne rien ni personne, ou alors une logique, des intensit&#233;s de quelque nature, une coupure, pens&#233;e qui n'a pas encore pris forme, qui va l'&#234;tre, l&#224;, peut-&#234;tre, on attend, on est au bord comme de la jouissance, et on comprend, ensuite, que c'est en nous que la pens&#233;e vient, n&#233;e l&#224;-bas, morte ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette mani&#232;re de travailler &#8212; humble et t&#233;m&#233;raire &#8212; donne au plateau sa sensation de risque : quelque chose peut rater &#224; chaque instant (rate), s'effondrer, d&#233;raper, mais ce sera tant pis pour nous, et pas tant pis pour la sc&#232;ne : d'ailleurs, tout reprend &#224; chaque instant, parce que l'&#233;chec n'est pas l'envers de la r&#233;ussite, mais la condition du pr&#233;sent. Le spectateur voit des acteurs qui pensent en jouant, qui jouent en pensant, qui traversent un texte comme un champ magn&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faire du jeu d'acteur non la traduction d'un sens, mais d'un lieu o&#249; le texte se met &#224; exister pour la premi&#232;re fois. Le roman inadaptable ne le sera pas : &#224; la place ? Autre chose, plus loin &#8212; en soi, dans l'intervalle.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16589 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/theatre-une-premiere-nationale-a-bonlieu-avec-petrole-de-sylvain-creuzevault-1762100013.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/theatre-une-premiere-nationale-a-bonlieu-avec-petrole-de-sylvain-creuzevault-1762100013.jpg?1765533299' width='500' height='288' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Note I. Du pr&#233;sent impr&#233;sentable : et de l'actualit&#233; sans actualisation&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il faudrait, un jour, faire l'histoire de cette obsession consistant &#224; demander aux spectacles de &#171; parler du pr&#233;sent &#187;, comme si le th&#233;&#226;tre devait se justifier dans le bulletin d'information de ses actualit&#233;s en temps r&#233;el. Quoi qu'il en soit, cette sc&#232;ne-l&#224; n'actualise rien : laisse plut&#244;t l'actualit&#233; venir. Et elle arrive d'elle-m&#234;me, par la g&#233;ologie, par la structure, par les coordonn&#233;es politiques qui n'ont cess&#233; de se r&#233;p&#233;ter, depuis les ann&#233;es 70, avec la fid&#233;lit&#233; impitoyable des cauchemars. Les noms des politiciens italiens nous glissent entre les doigts, presque illisibles ou us&#233;s par l'air du temps ; mais la situation, elle, continue d'irradier &#224; travers eux, intacte, presque neuve ; Pasolini avait parl&#233; de nous en parlant d'hier. Voire : lisant Pasolini, on prend de nos nouvelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ici donc, pas un clin d'&#339;il, signal, de fl&#232;che lumineuse vers la France de 2025 ; le plateau refuse l'allusion, comme il refuse l'ironie complice, ou la facilit&#233; du &#171; vous voyez bien de quoi on parle &#187;. Mais on parle bien de cela, bien s&#251;r : la strat&#233;gie n&#233;o-fasciste, par laquelle la d&#233;mocratie repr&#233;sentative ventriloque le fascisme pour l'emp&#234;cher d'arriver au pouvoir &#8212; et, pour cela m&#234;me, exerce son pouvoir &#224; sa place.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A-t-on besoin de le dire et d'un spectacle pour le voir ? On a besoin d'un spectacle pour traverser ce paysage et en &#233;prouver &#224; l'&#233;chelle le terrain o&#249; le temps a lieu, et mieux prendre position : ce paysage, bien s&#251;r, c'est le n&#244;tre. Pasolini avait pr&#233;venu : &#171; pas de perspective historique &#187;. Nous sommes dedans. Dedans, encore. Il ne s'agit alors pas de comprendre, mais de suivre. Suivre le mouvement, la cr&#234;te, les fractures, les zones de silence. Suivre ce qu'il y a entre les fragments plut&#244;t que les fragments eux-m&#234;mes. Et c'est peut-&#234;tre la grande d&#233;livrance de ce spectacle : on ne nous demande jamais de nous attacher aux personnages &#8212; Carlo I, Carlo II, les mineurs, les pontes de l'ENI, les psychanalystes sur leur chaise longue : ils passent ; ils agissent, se dissipent, reviennent, se dissolvent. Aucune empathie possible : comment &#234;tre affect&#233; par ce qui leur arrive ? En lieu et place, &#234;tre plut&#244;t affect&#233;, oui, par ce qui arrive &#8212; flux continu de catastrophes qui ne cesse de d&#233;border sa propre sc&#232;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt; est une &#339;uvre fond&#233;e sur les sens, oui &#8212; le sexe exhib&#233;, le corps offert, la chair laborieuse &#8212; mais elle est loin de se refermer sur son sensible ; la beaut&#233; exc&#232;de sans cesse, dans ces lignes fuyantes : la langue, sa vitesse, cette mani&#232;re de perforer le r&#233;el. Au mi-chemin de l'intelligible et du sensible, on erre ainsi, dans cette zone o&#249; l'intelligence chauffe tellement qu'elle devient sensation, et o&#249; la sensation se tend tellement qu'elle devient pens&#233;e. Une intelligibilit&#233; sensible, une sensibilit&#233; devenue intelligible : vibrante ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ce miracle (critiques unanimes, au moins sur ce point) : on n'est jamais tout &#224; fait, ni vraiment, &lt;i&gt;perdu&lt;/i&gt;. On devrait l'&#234;tre, cent fois. La fable ricoche, les blocs se succ&#232;dent, les registres se renversent, les voix bondissent d'un corps &#224; l'autre. Mais l'histoire n'est pas la matrice de la lisibilit&#233;. Ce qui rend le spectacle lisible, c'est le geste qui le fabrique. Pasolini l'avait compris : l'adresse directe, cette fa&#231;on de parler au lecteur pour lui dire ce qu'on est en train de faire, de d&#233;plier, de projeter &#8212; c'&#233;tait d&#233;j&#224; du th&#233;&#226;tre, th&#233;&#226;tre point&#233; vers un lecteur mental. Creuzevault reprend cette adresse et la retourne dans la forme : la mise en sc&#232;ne devient adresse, non pas m&#233;taphorique, mais litt&#233;rale, frontale, m&#233;diatis&#233;e par la cam&#233;ra, le geste, ou l'oscillation du corps. Les signes font signe sur leur propre fabrication : un acteur s'adresse &#224; une cam&#233;ra, puis se retourne vers une seconde cam&#233;ra, puis revient &#224; la premi&#232;re, et la sc&#232;ne, en l'espace de trois gestes, devient une fabrique d'angles (on s'adresse &#224; nous &#224; trois endroits &#224; la fois : &#224; trois endroits de nous diff&#233;rents), une petite machine &#224; montrer que ce qui fait sens est son signe : l'op&#233;ration de montrer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le conteneur comme sur le plateau, la parole traverse les arbres, ou s'&#233;l&#232;ve vers les cintres, o&#249; une cam&#233;ra la saisit d'en haut, comme si la pens&#233;e tombait du ciel sur le corps de l'acteur. Le spectacle dit alors : l'actualit&#233; n'est pas un d&#233;cor ; elle n'est pas un clin d'&#339;il ; elle n'est pas un sens : elle est un r&#233;gime d'apparition. Elle arrive parce que le monde est d&#233;j&#224; l&#224;, avec nous, dans chaque b&#233;ance de la forme &#8212; et que le th&#233;&#226;tre, lorsqu'il ne cherche pas &#224; &#234;tre actuel, est enti&#232;rement ce pr&#233;sent capable d'accueillir tous les pass&#233;s, et tous ses devenirs.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16593 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/local/cache-vignettes/L225xH225/images-4-10292.jpg?1769980277' width='225' height='225' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Note J (et derni&#232;re). Image finale : abandon, et ce qui reste de l'&#339;uvre&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Carlo revient donc ; nous sommes trois heures et demie apr&#232;s le d&#233;but, et tout va s'achever &#8212; et il se manifeste enfin, corps restitu&#233; apr&#232;s ces heures d'absence, d'effacement, de duplication, silhouette qui sort de l'ombre pour entrer dans une lumi&#232;re si forte qu'elle efface ce qu'elle r&#233;v&#232;le. Il a rev&#234;tu ce costume d'ange, de saint : l'attirail d&#233;risoire et bouleversant d'une saintet&#233; de th&#233;&#226;tre. Il avance &#224; contre-jour, irradi&#233;, intouchable : le corps nous est rendu au moment m&#234;me o&#249; il nous &#233;chappe. Dans ce th&#233;&#226;tre sur le pouvoir, voil&#224; qu'il affirme son propre pouvoir : offrir une pr&#233;sence en la retirant, produire la figure au lieu exact o&#249; elle se dissout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; cet endroit pr&#233;cis que le spectacle accomplit son geste le plus risqu&#233;, en acceptant de s'abandonner &#224; ce qu'il a lui-m&#234;me mis en mouvement. Rien ne vient refermer la forme, rien ne vient en garantir le sens, comme si l'&#339;uvre ne pouvait trouver son point d'&#233;quilibre que dans cet &#233;tat de suspension o&#249; elle continue d'agir tout en se retirant. L'inach&#232;vement cesse alors d'appara&#238;tre comme un manque pour devenir une condition de possibilit&#233; : celle d'un th&#233;&#226;tre qui renonce &#224; ma&#238;triser ce qu'il fait surgir, et qui consent &#224; laisser la pens&#233;e, les corps et les images poursuivre leur trajectoire au-del&#224; de la repr&#233;sentation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Carlo s'allonge dans une flaque de p&#233;trole, bat des ailes, tandis qu'est prononc&#233; le r&#233;cit d'eau et d'enfance, souvenir de l'auteur qui trouva refuge en Calabre, alors que l'&#233;criture du roman se refusait &#224; lui : la mer apparaissait comme une barri&#232;re bleue, suspendue au-dessus d'un ciel plus clair, et o&#249; la d&#233;cision de mourir, prise calmement, presque en dehors de lui, se donnait comme un devoir silencieux. Est d&#233;crit le fond de la mer, la lumi&#232;re diffuse, les tourbillons, les ombres transparentes, cette vision d'Enfer et de Paradis (dissociation de l'&#233;ternit&#233; du pr&#233;sent) qui s'ouvre au moment o&#249; il touche l'ab&#238;me. Ach&#232;ve : non, n'ach&#232;ve pas : ne trouve pas d'image : queue de poisson, donc, derni&#232;re plaisanterie lanc&#233;e du fond des profondeurs.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Quelle vision de supr&#234;me beaut&#233; se pr&#233;senta &#224; mes yeux ! La lumi&#232;re, l&#224;-dessous, &#233;tait diffuse et en m&#234;me temps comme emplie d'&#233;clairs et de tourbillons, tr&#232;s doux, et d'ombres transparentes, qui dessinaient dessinaient autour un immense paysage paradisiaque. Donc (..) je n'&#233;tais pas, comme je le croyais, &#224; quelques dizaines de m&#232;tres de la c&#244;te, mais vraiment dans les ab&#238;mes marins : le fond, que les lumi&#232;res et les ombres sugg&#233;raient en ondoyant, &#233;tait le fond inexplor&#233; de l'oc&#233;an. Tout autour de moi &#233;tait ti&#232;de, ainsi que m&#339;lleusement lumineux : et la respiration &#233;tait merveilleusement facile et l&#233;g&#232;re. Dans cette immensit&#233;, je montais et descendais, je faisais de lents tours sur moi-m&#234;me, comme un bienheureux : je ne pourrais pas dire que j'&#233;tais en train de nager, mon lent fr&#233;tillement l&#224;-dedans ressemblait plut&#244;t &#224; un vol sans ailes... Voil&#224;, mon histoire est toute l&#224;. Elle - c'est vraiment le cas de le dire - &#171; &lt;i&gt;desinit in piscem&lt;/i&gt; &#187; : mais ne croyez pas que, pour &#234;tre hallucinatoire, elle en soit moins r&#233;elle.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Fin du spectacle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas la fin du roman. Plusieurs notes suivent encore. Mais c'est la fin de l'&#233;criture. La derni&#232;re image que Pasolini a laiss&#233;e dans son manuscrit, d&#233;pos&#233;e l&#224; comme une balise, m&#232;che encore allum&#233;e au moment o&#249; il quitte son bureau, laisse le texte ouvert et la vie en suspens. Creuzevault la choisit comme fin pour inachever le spectacle, peut-&#234;tre parce qu'elle porte la signature du renoncement : le geste d'abandon, le point o&#249; l'&#339;uvre l&#226;che son auteur, ou l'inverse. Avec, &#233;videmment, ce tour de force que ce renoncement de l'&#233;criture &#8212; l'auteur laissant le manuscrit sur son bureau et rejoignant la mer &#8212;, on le trouve dans le manuscrit lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On relit donc, on revient &#224; ce geste &#8212; non, Pasolini ne dit pas seulement qu'il renonce &#224; ce roman, il &#233;crit :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Au moment m&#234;me o&#249; je projetais et &#233;crivais mon roman&#8230; je d&#233;sirais aussi me lib&#233;rer de moi-m&#234;me, c'est-&#224;-dire mourir. Mourir dans ma cr&#233;ation : mourir comme on meurt en accouchant. Mourir comme on meurt en &#233;jaculant dans le ventre maternel. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Voici que se formule la trag&#233;die sans faute ni destin (mais pas sans vengeance, peut-&#234;tre) de l'&#233;criture, o&#249; la mort n'est pas punition, mais passage, transformation, retour du corps &#224; ce qui l'a pr&#233;c&#233;d&#233;. Pasolini r&#234;ve d'une disparition dans la forme, d'une dissolution dans l'&#339;uvre, d'un engloutissement dans la mer originelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les pens&#233;es banales de ce qui se produira apr&#232;s notre mort (&#171; Mais que va-t-on dire de moi sur ma tombe ? &#187;, et autres niaiseries), l'&#233;crivain en fait l'&#233;preuve &#224; chaque livre : chaque mot. Sauf que cette &#233;preuve n'est pas de l'ordre du jugement (&#233;thique ou esth&#233;tique), mais existentielle : de ce qu'il laisse de lui, de ce qu'il met &#224; mort de sa mort. Tragique qui n'est donc pas moral ; physiologique plut&#244;t : mourir dans ce qu'on cr&#233;e et se fondre dans la mati&#232;re qu'on fa&#231;onne, &#234;tre repris par ce qu'on a tenu entre ses mains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dignit&#233; du spectacle de Sylvain Creuzevault : lever la beaut&#233; du moment o&#249; l'&#233;criture renonce, cet instant qui d&#233;signe que l'&#339;uvre poursuivait autre chose qu'elle-m&#234;me, o&#249; le geste cr&#233;ateur devient geste d'arrachement. Mais abandonner l'&#339;uvre n'est pas la quitter : c'est la laisser aller l&#224; o&#249; elle d&#233;sirait aller. Alors Pasolini revient, ajoute une note, et une note encore, qui n'abolit pas celle qui disait la fin, mais &#8212; c'est le miracle &#8212; l'accomplit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc dans cette image que le spectacle trouve sa fin : Carlo-ange, surexpos&#233;, couch&#233; dans une flaque noire, miroitement de p&#233;trole et de ciel, battement d'ailes d&#233;risoire, voix qui s'effile. Une fin suspendue, fin qui n'en est pas une, fin qui imite la mer : recouvre et ouvre, s'&#233;choue sur ses propres rives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que reste-il ? Inachever &lt;i&gt;Petrolio&lt;/i&gt; par le th&#233;&#226;tre, c'est accepter que le roman soit proprement insoutenable pour la sc&#232;ne, et que celle-ci, d&#233;bord&#233;e par l'&#233;criture, soit moins le lieu du d&#233;bordement que l'acte qui le submerge. Du r&#233;cit au conte et du conte &#224; la parabole, de la m&#233;ditation &#224; l'enqu&#234;te : de l'enqu&#234;te &#224; la vision : les signes s'&#233;changent et tout se renverse sans jamais rien r&#233;soudre &#8212; les acteurs jettent leur texte dans ce terrain vague devenu le seul poste d'observation possible de l'Histoire et aucun autre lien n'est fait, entre ces ann&#233;es de plomb et les n&#244;tres, parce que nous sommes, face &#224; ce terrain vague, les seuls capables de les articuler : qu'en ferons-nous ? Inachever &lt;i&gt;Petrolio&lt;/i&gt;, comme l'emporter malgr&#233; lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;sonne cette phrase &#8212; note 9 :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;center&gt; &#171; On peut passer de la r&#233;alit&#233; au r&#234;ve ; &lt;br&gt;mais il est impossible de passer d'un r&#234;ve &#224; un autre r&#234;ve. &#187;&lt;/center&gt;&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;P&#233;trole&lt;/i&gt;, ce r&#234;ve o&#249; l'on entre pour passer d'un r&#234;ve &#224; l'autre &#8212; spectacle qui se laisse au bord de son rivage, et qui se r&#234;ve comme on le respire : comme on le joue, man&#339;uvre contre les formes mortes que le monde formule pour nous : d&#233;joue, d&#233;fait &#8212; relance. Prendre le large pour mieux rejoindre. Passer d'un r&#234;ve &#224; un autre r&#234;ve qui saura conjurer le cauchemar.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16591 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/petrole3_jeanlouisfernandez_289_.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/petrole3_jeanlouisfernandez_289_.jpg?1765533723' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;D&#233;j&#224; la critique devant &lt;i&gt;Notre terreur&lt;/i&gt; avait fantasm&#233; dans ses comptes rendus des sc&#232;nes forc&#233;ment sanglantes s'agissant d'un spectacle o&#249; il n'y avait pourtant nul sang, jetant ses pr&#233;jug&#233;s sanguinolents sur le souvenir du visage pourtant seulement fard&#233; de blanc de Robespierre : de m&#234;me, pour le po&#232;te de &lt;i&gt;Sal&#242;&lt;/i&gt; serait-il si convenu d'y trouver un tableau sanglant &#224; l'or&#233;e du spectacle revenant sur son dernier roman inachev&#233; par sa mort violente ; mais non : blancheur virginale, puissance de la page blanche sur quoi &#233;crire la vie, sur-&#233;crire le r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; [Le rhizome] n'a pas de commencement ni de fin, mais toujours un milieu, par lequel il pousse et d&#233;borde. Il constitue des multiplicit&#233;s lin&#233;aires &#224; n dimensions, sans sujet ni objet, &#233;talables sur un plan de consistance, et dont l'Un est toujours soustrait (n-1). Une telle multiplicit&#233; ne varie pas ses dimensions sans changer de nature en elle-m&#234;me et se m&#233;tamorphoser. &#192; l'oppos&#233; d'une structure qui se d&#233;finit par un ensemble de points et de positions, de rapports binaires entre ces points et de relations biunivoques entre ces positions, le rhizome n'est fait que de lignes : lignes de segmentarit&#233;, de stratification, comme dimensions, mais aussi ligne de fuite ou de d&#233;territorialisation comme dimension maximale d'apr&#232;s laquelle, en la suivant, la multiplicit&#233; se m&#233;tamorphose en changeant de nature. &#187; Gilles Deleuze, F&#233;lix Guattari, &lt;i&gt;Mille plateaux&lt;/i&gt;, &#171; Introduction : rhizome &#187;, Paris, Minuit, p. 30-32&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;P&lt;/i&gt;., p. 879&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;P&lt;/i&gt;., p. 872&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jean-Pierre Dupuy, &lt;i&gt;Le sacrifice et l'envie. Le lib&#233;ralisme aux prises avec la justice sociale&lt;/i&gt;, Calmann-L&#233;vy, 1992.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Entretien avec O. Neveux, &lt;i&gt;S&#233;rieux - Pas S&#233;rieux&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p. 46&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Emmanuel Noblet | Intimes convictions</title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/critiques-theatre/article/emmanuel-noblet-intimes-convictions</link>
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		<dc:date>2025-08-29T08:54:40Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;Article 353 du code p&#233;nal&lt;/i&gt;, d'apr&#232;s le roman Tanguy Viel (Minuit, 2017) &#8211; ao&#251;t 2025&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/critiques-theatre/" rel="directory"&gt;CRITIQUES | TH&#201;&#194;TRE&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/article-353-du-code-penal_1.jpg?1756457678' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='107' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;center&gt;Mise en sc&#232;ne d'Emmanuel Noblet&lt;br&gt;Avec Vincent Garanger et Emmanuel Noblet.
&lt;br&gt;&#192; l'Espace culturel Montrichard, Pont-&#224;-Mousson&lt;br&gt;Dans le cadre de la Mousson d'&#233;t&#233;, le 25 ao&#251;t 2025.&lt;/center&gt;&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un homme confesse, et dans ce geste prend la parole comme un dernier recours o&#249; se rejouerait le proc&#232;s du monde : il &lt;i&gt;d&#233;pose&lt;/i&gt; devant le juge, devant nous, cette parole qui est &#224; la fois t&#233;moignage, accusation, soul&#232;vement. Le th&#233;&#226;tre, ici, tient ensemble la sc&#232;ne polici&#232;re de l'interrogatoire, la sc&#232;ne religieuse de l'aveu, et la sc&#232;ne politique de la prise de parole. Dans cette articulation, la confession devient adresse : elle ne cherche pas l'absolution, mais la possibilit&#233; d'&#234;tre entendu ; elle ne demande pas pardon, mais appelle &#224; partager une responsabilit&#233;. Sur le plateau d'Emmanuel Noblet, la langue de Tanguy Viel se replie sur l'intime pour mieux se jeter sur le collectif, et ouvrir la question de ce que nous faisons, nous, spectateurs-jur&#233;s, de ce qui nous est confi&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16408 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/a53e1b8_sirius-fs-upload-1-sy70pwdrb4ly-1737627629038-article353codepei-nala-jeanlouisfernandez-033.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/a53e1b8_sirius-fs-upload-1-sy70pwdrb4ly-1737627629038-article353codepei-nala-jeanlouisfernandez-033.jpg?1756457582' width='500' height='250' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le spectacle s'ouvre donc sur une adresse : un homme, Vincent Garanger, intense et pr&#233;cis, demande qu'on lui &#244;te les menottes pour pouvoir r&#233;pondre &#8211; r&#233;pondre au juge qui l'interroge, r&#233;pondre de ses actes. Et soudain, ce n'est plus seulement un personnage qui se raconte, c'est une classe sociale qui trouve, par le d&#233;tour du th&#233;&#226;tre, une mani&#232;re de dire ce qu'on n'entend presque jamais dans l'espace public. Quand la personne se jette dans &lt;i&gt;personne&lt;/i&gt; &#8211; celui qui ne compte pas, n'a pas part, selon la formule de Ranci&#232;re, aux partages de la parole publique &#8211; , pour devenir quelqu'un o&#249; fond le tout de l'humaine condition. Celui qui n'a pas voix au chapitre, soudain, l&#232;ve la voix. Ainsi, ce qui s'avance sur le plateau, c'est moins l'histoire d'un crime que le r&#233;cit d'une d&#233;prise qui viserait &#224; reprendre possession de sa vie : celle d'un marin-p&#234;cheur pris dans les rets d'un promoteur v&#233;reux, celle d'un territoire ravag&#233; par la sp&#233;culation, celle d'un corps social rel&#233;gu&#233; aux marges d'un monde qui se pr&#233;tend moderne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l'histoire de Martial Kermeur, ancien ouvrier de l'arsenal devenu ch&#244;meur, tromp&#233; par un promoteur immobilier, un certain Antoine Lazennec qui l'a d&#233;pouill&#233; de ses &#233;conomies et de son avenir &#8211; Kermeur qui, dans un geste &#224; la fois fou et implacable, finit par le jeter &#224; la mer. &lt;i&gt;Finit&lt;/i&gt; ? C'est l&#224; pourtant que commence le r&#233;cit de Tanguy Viel (le spectacle) : aucun suspense. Oui, Kermeur est coupable aux yeux de la loi, et il ne se d&#233;fendra pas &#8211; au contraire, dans ce geste pleinement assum&#233;, il a reconquis sa dignit&#233; et ne s'esquivera pas. Seulement, sa &#171; culpabilit&#233; &#187; le rend-il &#171; coupable &#187; ? Pourquoi &lt;i&gt;au juste&lt;/i&gt; a-t-il commis ce crime ? Le juge demande &#224; Kermeur d'expliquer ce geste et de reprendre &#171; depuis le d&#233;but &#187;. Le r&#233;cit remonte alors en amont du geste criminel pour en retracer la g&#233;n&#233;alogie, ce qui pr&#233;c&#232;de les premi&#232;res pages &#8212; et c'est une toute autre histoire qui se raconte. L'histoire d'un homme tromp&#233; par l'Histoire, menti, d'un corps social humili&#233; par le pouvoir &#233;conomique ; l'histoire d'une r&#233;gion aussi, la Bretagne, que les promesses d'un progr&#232;s illusoire ont laiss&#233;e exsangue : port abandonn&#233;, usines ferm&#233;es, villages d&#233;sert&#233;s. Le meurtre alors ne se comprend pas comme l'&#233;nigme d'un polar, mais comme le sympt&#244;me d'une faillite collective. Et le r&#233;cit de raconter tout autre chose que les faits bruts et purs, ces faits recherch&#233;s aveuglement par l'instruction judiciaire et qui t&#233;moignent avec accablement : ce qui se raconte serait plut&#244;t le renversement du corps victimaire en corps assaillant. La reconqu&#234;te d'une dignit&#233; bafou&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le plateau, le lieu de la repr&#233;sentation &#8212; une cellule de commissariat de province, &#233;troite et confin&#233;e &#8212; se d&#233;ploie en un lieu repr&#233;sent&#233; d&#233;r&#233;alis&#233; : un chantier &#224; l'abandon, avec son trou de terre dans l'herbe verte, un tombeau en friche o&#249; gisent les espoirs des hommes trop cr&#233;dules. La situation d'audition de l'accus&#233; devant son juge (interpr&#233;t&#233; par le metteur en sc&#232;ne lui-m&#234;me, Emmanuel Noblet, sobre et profond) se m&#233;tamorphose ainsi en espace symbolique, o&#249; la contrainte carc&#233;rale et l'enfermement psychologique dialoguent avec la d&#233;possession sociale et territoriale qu'incarne ce chantier laiss&#233; aux promesses trahies. Ce d&#233;placement d'un lieu clos vers un ext&#233;rieur apparemment vaste &#8212; la rade de Brest, la presqu'&#238;le transform&#233;e par les promoteurs et vite abandonn&#233;e &#8212; installe une tension entre enfermement et libert&#233; illusoire, entre contrainte individuelle et d&#233;possession collective. L'&#233;cran, qui diffuse de temps &#224; autres des plans de la mer, accentue cette sensation d'espace ouvert, de respiration et de fuite possibles, mais toujours sous l'ombre du syst&#232;me qui broie. Emmanuel Noblet choisit ainsi la sobri&#233;t&#233; : d&#233;pouill&#233;, le plateau est r&#233;duit &#224; son ossature et renvoy&#233; &#224; l'&#233;nigme de son all&#233;gorie, sc&#233;nographie faite silence pour que r&#233;sonne la langue de Tanguy Viel &#8212; langue sans ornement qui &#233;pouse les contours d'une parole ordinaire et qui, par l&#224; m&#234;me, rend visible ce qui trop souvent demeure hors-champ. C'est l&#224; que r&#233;side l'&#233;l&#233;gance de ce geste th&#233;&#226;tral : refuser l'illusion spectaculaire pour laisser toute la place &#224; cette langue patiente et latente, qui dit la mis&#232;re sociale, les humiliations communes, la m&#233;canique implacable par laquelle un homme est conduit jusqu'au meurtre. Le th&#233;&#226;tre devient ainsi cette chambre d'audience o&#249; se rejoue, sous nos yeux, la tension entre la loi et la justice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est l&#224; que le spectacle touche &#224; son enjeu politique : non pas d&#233;noncer de l'ext&#233;rieur les violences &#233;conomiques, mais les faire entendre depuis la perception intime de celui qui les subit. Le spectateur est convoqu&#233;, plac&#233; dans la position du juge, somm&#233; de mesurer ce que veut dire &#171; responsabilit&#233; &#187; lorsqu'un syst&#232;me entier produit les conditions du crime. L'&#171; intime conviction &#187; que consacre l'article 353 du code de proc&#233;dure p&#233;nale ne s'entend plus seulement dans le droit : elle devient la question adress&#233;e &#224; chacun de nous sur ce que nous consid&#233;rons comme tol&#233;rable dans l'ordre du monde. Il suffit de suivre le fil des mots pour entendre comment le droit, cens&#233; rendre justice, se retourne contre ceux qu'il devrait prot&#233;ger. L'article 353 du code p&#233;nal devient alors le nom d'une br&#232;che : la possibilit&#233;, dans les interstices de la loi, de faire entendre la l&#233;gitimit&#233; de la col&#232;re face aux puissances de l'argent. D&#232;s lors le th&#233;&#226;tre redouble la sc&#232;ne judiciaire : il ne s'agit plus seulement de repr&#233;senter une histoire, mais de contraindre chacun de nous &#224; entrer dans la position du jur&#233;. Jur&#233; de quoi ? Non pas tant pour d&#233;cider de jeter (ou non) un homme en prison, mais pour juger de ce qui fonde la v&#233;rit&#233; d'un fait, arrach&#233; &#224; sa nudit&#233;, et le situer enfin sur le plan historique, dans sa conjoncture et sous l'immense prisme des structures sociales. L'article 353 du code de proc&#233;dure p&#233;nale, lu en cour d'assises avant le d&#233;lib&#233;r&#233;, trouve alors sur le plateau une nouvelle adresse :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Sous r&#233;serve de l'exigence de motivation de la d&#233;cision, la loi ne demande pas compte &#224; chacun des juges et jur&#233;s composant la cour d'assises des moyens par lesquels ils se sont convaincus, elle ne leur prescrit pas de r&#232;gles desquelles ils doivent faire particuli&#232;rement d&#233;pendre la pl&#233;nitude et la suffisance d'une preuve ; elle leur prescrit de s'interroger eux-m&#234;mes dans le silence et le recueillement et de chercher, dans la sinc&#233;rit&#233; de leur conscience, quelle impression ont faite, sur leur raison, les preuves rapport&#233;es contre l'accus&#233;, et les moyens de sa d&#233;fense. La loi ne leur fait que cette seule question, qui renferme toute la mesure de leurs devoirs : &#8220;Avez-vous une intime conviction ?&#8221; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;div class='spip_document_16407 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/183563-article353codepe_nal_jeanlouisfernandez_062.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/183563-article353codepe_nal_jeanlouisfernandez_062.jpg?1756457582' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Au th&#233;&#226;tre comme au tribunal, rien ne nous est impos&#233; sinon cela : r&#233;pondre &#224; cette question. Et c'est bien l&#224;, sans doute, la d&#233;finition d'un th&#233;&#226;tre v&#233;ritable &#8212; non celui qui se contente de repr&#233;senter le monde, mais celui qui nous oblige &#224; nous situer en ce monde, &#233;prouver dans le secret de notre conscience ce que nous tenons pour juste et vrai, &#224; d&#233;cider ce que nous faisons de ce que nous venons d'entendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme dans &lt;i&gt;Le Proc&#232;s&lt;/i&gt; de Kafka, le spectateur pourrait &#234;tre tent&#233; de se faire juge de l'accus&#233;, de mesurer, de trancher, de classer le geste selon le code p&#233;nal et la morale. Mais le spectacle d'Emmanuel Noblet refuse cette tentation : il nous place dans une position plus juste et plus exigeante. Nous ne sommes pas appel&#233;s &#224; condamner Martial Kermeur, mais &#224; juger de notre propre humanit&#233; face aux conditions qui ont rendu possible son acte. L&#224; o&#249; Kafka met en sc&#232;ne l'impuissance d'un individu face &#224; un syst&#232;me opaque, Noblet et Viel nous offrent un espace d'&#233;coute et de r&#233;flexion : la salle devient tribunal de nos consciences, lieu o&#249; la question n'est plus de savoir si l'homme est coupable, mais de mesurer la port&#233;e des m&#233;canismes sociaux, &#233;conomiques et moraux qui fa&#231;onnent ce que nous consid&#233;rons comme juste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Politique, le mot jet&#233; &#224; tout vent sur les spectacles &#8211; m&#234;mes les moins politiques, peut-&#234;tre surtout les moins, ceux qui convoquent le motif social pour mieux le neutraliser dans le conformisme de sa repr&#233;sentation (comme si illustrer par la sc&#232;ne une question sociale suffisait de caution morale), alors que ce n'est pas le savoir de la domination qui nous manque, au contraire : &#171; ce savoir ne nous donne aucune arme contre elle &#187; note Ranci&#232;re dans un r&#233;cent &lt;a href=&#034;https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2025/08/25/jacques-ranciere-philosophe-aujourd-hui-le-peuple-du-ressentiment-fabrique-par-les-milliardaires-tient-le-haut-du-pave_6634651_3451060.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;entretien au Monde&lt;/a&gt;. &#171; Il nous incite bien plut&#244;t &#224; nous soumettre &#224; la n&#233;cessit&#233; des choses, avec la seule consolation de savoir ce qu'ignorent les ignorants et de m&#233;priser les puissances qui nous m&#233;prisent. &#187; Il est temps de sortir de la logique de la soumission et des illusions du savoir, pour entrer finalement par effraction dans le pouvoir : non celui qui fait autorit&#233;, mais celui qui donne capacit&#233; d'agir et de parler. Ce que fait l'accus&#233; ici : il prend la parole car il le peut parler, alors il le fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le plateau, la sc&#232;ne se construit comme ce jeu de corps et de pr&#233;sence : d'un c&#244;t&#233;, celui qui parle, Martial Kermeur, dont la parole contraint &#224; l'&#233;coute ; de l'autre, celui qui &#233;coute, le juge, figure de l'autorit&#233; mais sans v&#233;ritable emprise, et dont le r&#244;le ne consiste qu'&#224; relancer la parole. Cette partition cr&#233;e ce rythme dramatique o&#249; la parole devient mati&#232;re empathique : le coupable, en racontant sa d&#233;possession, se transforme en victime d'un ordre immoral, et le juge, confront&#233; &#224; cette humanit&#233;, adopte son regard. Dans la conclusion, ce basculement se cristallise : le juge propose de masquer le meurtre en accident et de fabriquer ainsi une &#171; erreur judiciaire &#187;, non pas pour tricher avec la loi, mais parce que la v&#233;ritable injustice &#8211; la v&#233;ritable &lt;i&gt;erreur&lt;/i&gt; &#8211; est ailleurs : dans la manipulation politique, la spoliation orchestr&#233;e par le promoteur v&#233;reux que Kermeur nomme lui-m&#234;me &#171; erreur historique &#187;. Une dramaturgie fait s'imbriquer alors puissance &#233;motionnelle et vertige politique : la sc&#232;ne ne montre pas seulement un proc&#232;s, mais expose la mani&#232;re dont l'injustice structure le monde, et comment la parole, transmise et entendue, peut transformer la hi&#233;rarchie des corps et des responsabilit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette tension, le spectacle refuse de se r&#233;fugier dans l'abstraction d'un propos. Il inscrit la fable au plus pr&#232;s d'une r&#233;alit&#233; sociale : la d&#233;sindustrialisation, les promesses immobili&#232;res, les vies rendues pr&#233;caires. C'est un th&#233;&#226;tre qui ne cherche pas &#224; &#171; illustrer &#187;, mais qui fait de la conjoncture historique son mat&#233;riau m&#234;me : la sc&#232;ne comme lieu d'exp&#233;rience o&#249; s'&#233;prouve la violence du capitalisme triomphant, mais aussi la possibilit&#233; d'une autre &#233;coute &#8212; celle qui reconna&#238;t la dignit&#233; d'une voix, f&#251;t-elle celle d'un meurtrier. Emmanuel Noblet ne force jamais l'&#233;motion, et c'est pour cela qu'elle surgit, tenace, poignante : dans la retenue des gestes, dans la clart&#233; du phras&#233;, dans l'&#233;conomie sc&#233;nique qui donne &#224; chaque silence la densit&#233; d'une mer pr&#234;te &#224; d&#233;border. Le spectateur sort du th&#233;&#226;tre avec la sensation sans doute d'avoir entendu une v&#233;rit&#233; qu'aucun tribunal ne saurait vraiment trancher. Geste &lt;i&gt;fou&lt;/i&gt;, &#233;crivait-on plus haut : tout le spectacle vient pourtant d&#233;plier cette folie pour lui donner sa rationalit&#233; et sa profondeur, sa n&#233;cessit&#233; aussi &#8212; car la vengeance de Kermeur n'est pas celle d'un d&#233;sir priv&#233; de r&#233;tribution, mais celle d'un corps social entier qu'il repr&#233;sente. Ce geste de jeter Lazennec &#224; la mer venge les humiliations subies par sa classe, les promesses bris&#233;es, les territoires ravag&#233;s. On se tromperait en lisant dans cette vengeance une impulsion uniquement punitive : elle r&#233;tablit bien plut&#244;t une dignit&#233; bafou&#233;e, redonne corps &#224; ceux que le syst&#232;me avait r&#233;duits au n&#233;ant. D'un point de vue anthropologique, elle s'inscrit dans la logique des soci&#233;t&#233;s o&#249; le ch&#226;timent n'est pas strictement judiciaire mais moral et symbolique : venger, loin d'&#234;tre cet acte purement destructeur, et fondateur &#8211; c'est reconna&#238;tre et restituer, c'est se donner &#224; ses yeux d'abord une humanit&#233; restaur&#233;e. Sur le plateau, le meurtre devient ainsi acte de r&#233;sistance et de m&#233;moire collective, et le spectateur est amen&#233; &#224; percevoir que la justice ne se limite pas aux r&#232;gles &#233;crites, qu'elle se joue dans l'&#233;coute attentive et dans la mesure de ce que le monde fait aux vies ordinaires. La vengeance, ici r&#233;v&#232;le, dans sa radicalit&#233;, ce qui a &#233;t&#233; vol&#233;, et restitue ce qui ne peut l'&#234;tre autrement que par la parole et le geste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est peut-&#234;tre l&#224;, le geste le plus pr&#233;cieux de ce spectacle : faire du th&#233;&#226;tre non une reconstitution, mais un espace o&#249; l'intime et le politique se nouent, o&#249; un homme seul parle au nom de tous ceux que l'ordre social contraint au silence &#8211; parle et agit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La force du spectacle d'Emmanuel Noblet r&#233;side dans sa facult&#233; &#224; tenir ensemble l'exigence esth&#233;tique, dans sa radicalit&#233; minimale, et la n&#233;cessit&#233; politique de conf&#233;rer dignit&#233; et puissance &#224; la geste sociale de la vengeance, sans c&#233;der ni &#224; la tentation du pathos ni &#224; la froideur d&#233;monstrative d'un logos pur. Ici, le th&#233;&#226;tre ne pr&#233;tend pas &#171; donner la parole &#187; : il la re&#231;oit, la d&#233;ploie comme pouvoir, m&#234;me heurt&#233;e, tr&#233;buch&#233;e sur le b&#233;gaiement d'une langue qui ne domine pas son propos, mais se laisse habiter par ceux qui, d'ordinaire, sont exclus du champ du sensible, et nous met en demeure de ne pas nous en d&#233;tourner. Et dans ce geste, il dit peut-&#234;tre ce qu'il y a encore de vital, et de n&#233;cessaire &#224; faire r&#233;sonner des voix qui racontent la brutalit&#233; du monde et des corps qui lui tiennent t&#234;te &#8212; pour que nous n'oublions pas que ce monde, pr&#233;cis&#233;ment, peut &#234;tre combattu.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16409 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/article-353-du-code-penal_2.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/article-353-du-code-penal_2.jpg?1756457582' width='500' height='357' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Youssra Mansar | Saisie du corps glorieux de l'acteur par le drone</title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/critiques-theatre/article/youssra-mansar-saisie-du-corps-glorieux-de-l-acteur-par-le-drone</link>
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		<dc:date>2023-03-11T12:32:54Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;NovaBot&lt;/i&gt;, mise en sc&#232;ne par Youssra Mansar [Marseille, Turbulence] &#8211; mars 2023&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/critiques-theatre/" rel="directory"&gt;CRITIQUES | TH&#201;&#194;TRE&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/capture-decran-2023-03-08-a-16.26_27.png?1678537605' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='94' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#171; Faudra un jour qu'un acteur livre son corps vivant &#224; la m&#233;decine, qu'on ouvre, qu'on sache ce qui se passe dedans, quand &#231;a joue. Qu'on sache comment c'est fait, l'autre corps. &#187; Depuis le terrain d'exploration offerte par une recherche doctorale, Youssra Mansar tente de prendre au mot ces paroles de Novarina &#8212; et &#224; revers : ou comment op&#233;rer une ouverture du dedans de l'acteur par le dehors de l'image que le th&#233;&#226;tre offre de lui &#8212; et si le th&#233;&#226;tre &#233;tait cette &lt;i&gt;op&#233;ration&lt;/i&gt; &#224; c&#339;ur ouvert expos&#233; du corps ? La jeune chercheuse et metteuse en sc&#232;ne proposait &#224; mi-parcours de ses recherches, &#224; Turbulence, b&#226;timent des Arts d'Aix-Marseille universit&#233;, ce lundi 6 mars, un &#233;tat de son travail et de ses hypoth&#232;ses rigoureusement mises &#224; l'&#233;preuve de la sc&#232;ne. Pour cela, un dispositif tout &#224; la fois spectaculaire et d'une grande &#233;l&#233;gance plastique &#233;labor&#233;e &#224; partir d'une captation en direct faite depuis une cam&#233;ra et un drone voulait approcher au plus pr&#232;s de ce moment &#8212; et de ce lieu &#8212; d'&#233;laboration du mot : et c'est le surgissement de l'acteur qui se donne &#224; voir, au cours d'une singuli&#232;re exp&#233;rience o&#249; la technologie &#224; force de se d&#233;ployer dispara&#238;t pour laisser place &#224; ce &#171; myst&#232;re de l'&#233;vidence &#187; du corps glorieux d'un acteur arrach&#233; &#224; la chair de l'homme qui lui donne naissance.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
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&lt;p&gt;C'est la contradiction au fondement m&#234;me de l'art du jeu : ce qui se d&#233;voile au dehors est un dedans arrach&#233; &#224; soi &#8212; contradiction aussi au c&#339;ur de cette d&#233;chirure qui n'a cess&#233; d'inqui&#233;ter les penseurs du th&#233;&#226;tre : qui parle, au juste, dans la voix du corps en sc&#232;ne ? D'o&#249; parle ce qui parle ? Et de l'homme ou de l'acteur, du &#171; personnage &#187; ou de la figure jet&#233;e au-devant de soi pour endosser les mots, qui ? Puis, pour nous face &#224; cela, que voit-on de ce qui s'origine d'une parole fond&#233;e sur cette &#233;nigme et le vertige qui ne cesse de se relancer, &#224; chaque mot de chaque spectacle ? Quelle est la nature de ce corps qui travaille &#224; sa propre disparition pour mieux na&#238;tre &#224; lui-m&#234;me et par la parole qu'il nous jette, exister autrement ? Corps glorieux, myst&#232;re d'un double corps qui rejouerait &#8212; mais dans le temps fragile et provisoire de la s&#233;ance th&#233;&#226;trale &#8212; le myst&#232;re m&#233;di&#233;val de cette double nature du corps royal. Les questions sont anciennes et il revient &#224; chaque &#233;poque de les reprendre et d'&#233;prouver sur elles des hypoth&#232;ses qui valent pour nous, et pour aujourd'hui, avec, en chaque temps, les outils du pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soit donc un corps expos&#233; le plus simplement possible aux regards &#8212; regards pos&#233;s sur lui par un public assembl&#233; ici pour cela, et regard d'une cam&#233;ra (Quentin Rameau) projetant son image sur un &#233;cran dispos&#233; &#224; jardin, l&#233;g&#232;rement en avant de l'acteur plac&#233; au lointain &#224; cour, avant qu'un drone &#233;quip&#233; &#233;galement d'un objectif ne le filme en mouvement, &#224; quelques m&#232;tres de lui. Telle est du spectacle son image : qui ne dit rien de l'exp&#233;rience qu'on traverse tant il s'agit moins d'une repr&#233;sentation film&#233;e qu'une &#233;laboration &#224; vue de l'image jusqu'&#224; la fabrication au pr&#233;sent de la diction d'un autre corps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis ce dispositif minimal (et complexe, dont la mise en place &#233;nonc&#233;e par l'acteur au seuil du spectacle expose comme une loi performative : c'est la parole qui dresse ce monde comme si c'&#233;tait &#224; elle que revenait la t&#226;che de lever aussi, par et dans le langage, le champ de force qui la rend possible et dont elle est issue) se constitue le myst&#232;re : nous voyons tout, et jusqu'&#224; l'ostensible et le d&#233;tail, mais si rien n'&#233;chappe &#224; l'&#339;il de la cam&#233;ra, quelque chose se d&#233;robe. Un corps, on ne le per&#231;oit comme tel que dans sa totalit&#233; : jet&#233; ici en fragments, on le reconna&#238;t &#224; peine. La cam&#233;ra le fr&#244;le de son &lt;i&gt;regard&lt;/i&gt;, parcourt la surface de sa peau au plus pr&#232;s et le corps est projet&#233; &#224; l'image dans une d&#233;coupe qui l'arrache &#224; lui : le grain de la peau, le mouvement de la glotte, la barbe naissante quasi sous nos yeux &#8212; c'est le corps sans organe, sans centralit&#233; organisatrice et pour ainsi dire d&#233;fait de lui-m&#234;me qui nous est jet&#233; au visage, dont la vue est presque peu soutenable tant para&#238;t l'obsc&#233;nit&#233; du corps quand celui-ci n'est plus attach&#233; &#224; un visage, une allure. De fait, plus le corps est montr&#233; en d&#233;tail, plus il se fait invisible : moins on le saisit comme corps, plus le trouble grandit d'&#234;tre face &#224; ce double garant d'une vie autre : &#171; Quand je vis, je ne me sens pas vivre. Mais quand je joue, c'est l&#224; que je me sens exister &#187;, notait Artaud.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jouer, donc, mais &#224; quoi, et avec qui ? On ne joue jamais seul : pour qu'il y ait jeu, il faut n&#233;cessairement un autre, qu'il soit de corps et de chair, ou de fantasme, de d&#233;sir et de pens&#233;e. Le partenaire du jeu n'est ici ni tout &#224; fait un corps ni tout &#224; fait une fiction : c'est d'abord la cam&#233;ra, qui scrute, coupe, d&#233;taille. Ce sera ensuite un &#233;trange appareil qui tient du jeu d'enfant et de la complexit&#233; technologique : un drone, dont on sait les usages aujourd'hui sur les &lt;i&gt;th&#233;&#226;tres d'op&#233;ration&lt;/i&gt;, et qu'on apprend &#224; apprivoiser aussi dans le champ de l'exploration urbaine, humaine. C'est de lui qu'il s'agit : &lt;i&gt;NovaBot&lt;/i&gt;, sorte de moteur &#224; h&#233;lice arm&#233;e d'un &#339;il panoramique : &#224; distance command&#233;e et programm&#233;e en fonction des gestes &#8212; r&#234;ve-t-on d'un meilleur &lt;i&gt;partenaire&lt;/i&gt; ? Ni trop lointain, au risque de la perte, ni trop proche, au p&#233;ril de la collusion, il se tient dans cette distance qui permet le regard, la relation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que l'on voit sur le plateau est ainsi ce corps &#224; corps de l'acteur avec le drone filmant, autant qu'un corps &#224; corps de l'acteur avec lui-m&#234;me &#8212; &#171; cet &lt;i&gt;autre&lt;/i&gt; corps &#187; de l'acteur fait (avec) du corps de l'homme selon Novarina &#8212; , avec son image, et avec le langage : luttes ench&#226;ss&#233;es les unes dans les autres qui toutes dialoguent avec le corps &#224; corps du th&#233;&#226;tre avec ce qui para&#238;t son envers radical qu'est la vie. Ainsi, notre regard voyage, du corps de l'acteur en sc&#232;ne vers son corps projet&#233; &#224; l'&#233;cran, et si nous allons de l'un &#224; l'autre, nous ne reconnaissons pas le corps &#8212; ou alors : comme on reconna&#238;t un mort, au fait que c'est bien &lt;i&gt;lui&lt;/i&gt;, et qu'il n'est plus &lt;i&gt;l&#224;&lt;/i&gt; &#8212;, et nous ne l'identifions pas &#224; &lt;i&gt;lui&lt;/i&gt; : rien de semblable entre ces corps dont l'un, au lointain du plateau, dans sa r&#233;alit&#233; pr&#233;cise et concr&#232;te de corps r&#233;el nous appara&#238;t pourtant dans l'appartenance &#224; l'individu qui le porte ; et l'autre, morcel&#233; &#224; l'image, nous semble pr&#233;cis&#233;ment une pure image, d&#233;coupe d'un corps donn&#233; dans un tel d&#233;tail qu'il en para&#238;t abstrait, et c'est presque comme une id&#233;e de corps auquel on assiste. Car on &lt;i&gt;assiste&lt;/i&gt; &#8212; comme lors d'une op&#233;ration &#8212; &#224; cette fabrication de l'image, et autant dire : &#224; l'&#233;laboration du corps devant nous et en nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il ne s'agit pas d'un pur corps expos&#233; dans sa mat&#233;rialit&#233; sensible : ce corps, il ne cesse en effet de &lt;i&gt;parler&lt;/i&gt; pour mieux relancer cette dialectique de la chair et de l'image, des corps &#224; corps et de son corps projet&#233;. L&#224; est le lieu d&#233;cisif de cette recherche : dans le vertige de la parole qui na&#238;t de l'acteur et qui lui vient du texte, l'acteur se r&#233;alise comme tel, voire se donne naissance par les mots qu'il jette devant lui pour les rejoindre. Sur les plateaux des sc&#232;nes d'aujourd'hui, l'image film&#233;e en direct a trop souvent pour r&#244;le de saisir quelque chose de l'action du com&#233;dien et retombe souvent sur une fonction pauvrement illustrative, quand elle ne vient pas faiblement combler les trous de la repr&#233;sentation (on verrait simplement &#224; l'&#233;cran le hors-sc&#232;ne). Ici, c'est une singuli&#232;re ph&#233;nom&#233;nologie radicale de la parole dont on fait l'exp&#233;rience : capturer le moment o&#249; &#231;a parle, et ce qui parle, saisir sur le vif comme d'une b&#234;te sauvage le mouvement fuyant de ce qui conduit l'envol des mots : et ce n'est pas qu'affaire m&#233;canique, mais d'assise du langage qui &lt;i&gt;s'ouvre&lt;/i&gt; ainsi dans la mesure o&#249; il fracture le son et le sens, mais o&#249; aussi il agrandit la perception de ce geste qu'est la parole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quels mots capables de s'exposer &#224; une telle &lt;i&gt;chasse&lt;/i&gt; &#8212; qu'on sait sans doute impossible : tant de sauvagerie indompt&#233;e depuis si longtemps ne se laissera pas capturer imm&#233;diatement &#8212;, &#224; une telle op&#233;ration quasi sacrificielle ?&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Le th&#233;&#226;tre nous pr&#233;sente l'homme anatomie ouverte et les voix et circuits internes du langage offerts &#224; la vue. Nous y voyons les forces de la parole agir l'espace. Il y a un drame quasi g&#233;ologique et une tectonique de la parole. Lorsque nous parlons, bougent des blocs erratiques, se d&#233;placent des strates, des s&#233;diments, des r&#233;seaux souterrains, des nappes, des plis et des effondrements : la respiration, le jeu du langage, sont &#224; l'image des lois insaisissables, immat&#233;rielles, a&#233;riennes, de la physique.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Val&#232;re Novarina, &#171; Lettre aux acteurs &#187;, Le th&#233;&#226;tre des paroles.&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Les fragments de Novarina &#8212; principalement aux &lt;i&gt;Viviers des noms&lt;/i&gt; et &#224; &lt;i&gt;L'Animal imaginaire&lt;/i&gt; &#8212; joueraient le r&#244;le d'un autre partenaire, de lutte et de d&#233;sir, tout en travaillant l'acteur &#8212; Mat&#233;o Duluc &#8212; dans ce frottement de la pens&#233;e et du langage que le texte &#233;prouve. C'est bien ce &lt;i&gt;double&lt;/i&gt; jeu du texte ici, qui permet non seulement d'&#233;voquer, par ces motifs, cette puissance du langage &#224; faire se lever le monde dans l'acte de sa prof&#233;ration, mais surtout, par le processus qu'il exige, d'imposer &#224; l'acteur qui s'en saisit une lutte avec l'insaisissable syntaxe, le rythme &#233;chevel&#233; des images, la concat&#233;nation des sons et des &#233;clats prosodiques. Loin d'&#234;tre un morceau de bravoure &#8212; un moment qui serait seulement destin&#233; &#224; c&#233;l&#233;brer l'art de l'acteur &#8212;, le texte engage n&#233;cessairement ce corps &#224; corps du corps avec le texte qui permettrait une lev&#233;e ; langage qui t&#226;che moins de rendre compte du verbe et de son contenu, que d'exposer la lutte &#224; vue capable d'extirper &lt;i&gt;l'autre&lt;/i&gt; (du) corps.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Une voix invisible dans le noir annonce avec un tr&#232;s l&#233;ger nasillement tarin des informations contradictoires ; silence tendu, nouveau silence. Soudaine lumi&#232;re : fuyons ! [&#8230;] Le bruit du temps tout le temps passait, le bruit du temps courant filait tout le temps de la m&#234;me fa&#231;on, et &#224; une seconde deux, toute seconde d'autre s'arr&#234;ta tout soudain de nous g&#233;mir la suite en moins.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Val&#232;re Novarina, Le Vivier des noms.&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Voix projet&#233;e et reprise, comme le corps sur l'&#233;cran, amplifi&#233;e dans les &lt;i&gt;hauts parleurs&lt;/i&gt; : mais voix parfois donn&#233;e &#224; nue &#8212; jeux multiples sur ce jeu de la voix et de son double qu'est la vie. L'acteur ainsi, doubl&#233;e vocalement, dispose de ce double &#8212; spectre sonore et visuelle, fant&#244;me de voix, de corps jusqu'&#224; cette question : lequel, du corps en sc&#232;ne et du corps &#224; l'&#233;cran est l'ombre de l'autre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis, &#224; l'issue de cette lutte de la parole et du corps, de l'image contre la chair, prendrait le relai comme pour la prolonger et l'infl&#233;chir, une autre forme de mise &#224; l'&#233;preuve du corps &#339;uvrant &#224; sa destitution / refondation : c'est d'abord la spectaculaire danse &#8212; allong&#233;e sur le dos &#8212; d'une performeuse, Sara Chiostergi, transe immobile d'un corps travaillant &#224; s'arracher &#224; lui-m&#234;me : spasmes fr&#233;n&#233;tiques, exorcisme des forces ou comme un corps dont l'agonie vise &#224; rena&#238;tre par sa mort &#8212; &#171; La beaut&#233; convulsive sera &#233;rotique-voil&#233;e, explosante-fixe, magique-circonstancielle ou ne sera pas &#187;, &#233;crivait Breton. C'est ensuite, dans le calme retrouv&#233;, la musique alanguie d'une &lt;i&gt;Gnosienne&lt;/i&gt; de Satie interpr&#233;t&#233;e par Sasa Chan d'o&#249; &#233;merge l'&#233;trange ballet silencieux de l'acteur et du drone suspendu dans sa l&#233;g&#232;ret&#233; singuli&#232;re, se d&#233;pla&#231;ant souplement dans les airs ou comme un insecte, par brusques sauts dans l'espace. Puis, le robot voit &#8212; il regarde m&#234;me, dirait-on &#8212;, et c'est une autre &#233;trange &#233;vidence : car nous voyons ce qu'il voit sur l'&#233;cran qui projette son regard en m&#234;me temps qu'y est projet&#233;e le corps de l'acteur, son image : regard d'insecte volant donc, percevant l'homme depuis une horizontalit&#233; mouvante, circulaire, presque toujours mouvante, &#224; bout touchant du visage de l'acteur, &#224; port&#233;e de regard, et s'installe comme un autre perception de ce corps &#8212; dans sa fragilit&#233; sous l'emprise du regard de la machine. Ce qu'on voit : d'une part, sur le plateau, le drone face &#224; l'acteur ; et sur l'&#233;cran, l'acteur seul du point du vue du drone.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oscillant de l'&#233;cran &#224; la sc&#232;ne, nous saisissons cette fois quelque chose comme une totalit&#233; : une r&#233;alit&#233; per&#231;ue du dehors, et une autre depuis un dedans qui l'envisage. Surtout, ce que l'on voit est cette d&#233;liaison du corps et de l'image : l'&#233;cran enregistre avec un l&#233;ger retard l'image du corps, et cette latence du signal &#233;labore comme un temps distendu, non contemporain avec lui-m&#234;me. &lt;i&gt;Simultan&#233;ment&lt;/i&gt;, nous percevons le corps, sa projection &#224; l'&#233;cran, et la non-ad&#233;quation du corps avec son image ; c'est comme si l'image avait besoin d'un certain temps pour se constituer : fiction du corps projet&#233; en attente de lui-m&#234;me, puissance d'un corps toujours en puissance, et en attente de lui &#8212; vue sur ce qui toujours sera en retard sur le pr&#233;sent, et qui est le temps lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi que le dispositif &lt;i&gt;produit&lt;/i&gt; son propre effacement : l'&#233;cran devient cette partie d&#233;coup&#233;e du monde o&#249; le corps double de l'acteur rayonne souverainement dans une solitude qui le fracture et ne cesse de le renvoyer &#224; la r&#233;alit&#233; du th&#233;&#226;tre, ce double du r&#233;el, qui produit la pr&#233;sence du drone comme si celui-ci rendait pr&#233;sent l'acteur, &#233;tait sa condition m&#234;me d'existence. Alors dans le trouble qui s'op&#232;re, par le jeu &#224; double fond du vertige de l'image, c'est bien de pr&#233;sence qu'il s'agit : d'une &#233;laboration &#224; vue de cette pr&#233;sence ; t&#226;che du th&#233;&#226;tre que de la fabriquer, non de la prendre pour acquis. C'est pourquoi le dispositif &#8212; d'apparence si &lt;i&gt;pr&#233;sent&lt;/i&gt; &#8212; dispara&#238;t au profit de cette puissance d'&#234;tre, d'un devenir toujours naissant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Waterloo, du point de vue de Fabrice dans &lt;i&gt;Le Rouge et le Noir&lt;/i&gt;, n'&#233;tait pas la sc&#232;ne historique que le discours &#224; rebours reconstruit : mais un vaste champ de boue dans lequel le soldat plonge pour sauver sa peau. La peau de l'acteur est cette profondeur sans fond ni contours, &#224; l'image de l'univers pour la science astrophysique, &#171; cet espace-temps ferm&#233; sans bord ni fronti&#232;re &#187;. Voir le corps de l'acteur au travail de lui-m&#234;me et du langage, non comme une surface expos&#233;e, mais depuis sa profondeur m&#234;me explor&#233;e via le lieu o&#249; s'origine la parole : t&#226;che impossible, dans la mesure aussi o&#249; l'impossible est l'appui pour Novarina de toute pens&#233;e f&#233;condante. Soit donc cette op&#233;ration, et comme telle cette exp&#233;rience. Un travail de recherche sur cette liaison du corps et du langage est pr&#233;cieux, par l'image qui tout &#224; la fois en projette la chair et l'invisibilise, pr&#233;cieux pour qui voudrait puiser dans l'exp&#233;rience de voir celle de saisir ce qui se d&#233;fait dans l'&#233;laboration d'un corps d'acteur et percevoir depuis cette d&#233;faite la fabrication d'un autre corps au moment o&#249; le langage le saisit dans la prof&#233;ration. Vertige. &#171; Fixer des vertiges &#187; nommait pour Rimbaud le r&#244;le de l'&#233;criture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette parole, proche de l'incantation &#8212; du chant et du cri articul&#233;, d'un sort jet&#233; sur la r&#233;alit&#233; &#8212; pourrait s'apparanter au geste du sportif, ou de &#171; l'athl&#232;te affectif &#187; appel&#233; de ses v&#339;ux par Artaud. Par l&#224; l'int&#233;rieur du corps nous est d&#233;voil&#233;, non dans son aspect biologique, mais comme l'envers du corps social : l&#224; o&#249; il puiserait sa facult&#233; &#224; s'inventer. &#192; l'image, l'&#233;piderme se donne &#224; nous comme surface infranchissable, mais il se livre comme transparence d&#232;s lors que le parole op&#232;re, dans le corps noir du th&#233;&#226;tre, une ouverture en nous, tandis que nous fabriquons int&#233;rieurement des images lev&#233;es par la parole qui les suscite.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Jouer c'est avoir sous l'enveloppe de peau, l'pancr&#233;as, la rate, le vagin, le foie, le rein et les boyaux, tous les circuits, tous les tuyaux, les chairs battantes sous la peau, tout le corps anatomique, tout le corps sans nom, tout le corps cach&#233;, tout le corps sanglant, invisible, irrigu&#233;, r&#233;clamant, qui bouge dessous, qui s'ranime, qui parle.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Val&#232;re Novarina, &#171; Lettre aux acteurs &#187;, Le th&#233;&#226;tre des paroles.&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Le spectacle &#8212; le travail &#8212; s'ouvrait sur le prologue du &lt;i&gt;Vivier des noms&lt;/i&gt; : &#171; [Il faudrait] Qu'on sache comment c'est fait, l'autre corps. Parce que l'acteur joue avec un autre corps que le sien. Avec un corps qui fonctionne dans l'autre sens. &#187; L'autre du sens rel&#232;ve ainsi d'un sens autre, obtenu par effacement du sens, recouvrement de la signification par l'intensit&#233; permettant de passer outre toutes formes d'explication afin d'acc&#233;der au r&#233;gime d&#233;sordonn&#233; &#8212; et &lt;i&gt;raisonn&#233;&lt;/i&gt; &#8212; du d&#233;r&#232;glement de tous les sens. Et si l'autre corps se laisse voir, c'est parce qu'il joue avec l'acteur &#224; l'instant de son retrait au cours de cette singuli&#232;re lutte &#224; mort o&#249; l'enjeu est d'arracher le somptuaire au/du temps ; instant de v&#233;rit&#233;, disait Georges Bataille : &#171; Il est vrai : cet instant n'est autre que la mort. Et pourtant, il est jeu. &#201;tant disparition, il est le jeu par excellence &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Youssra Mansar, qui conduit l'exp&#233;rience &#8212; accompagn&#233;e de Julien Serres, ma&#238;tre de conf&#233;rences en robotique bio-inspir&#233;e &#224; l'Institut des Sciences du Mouvement, et de Louis Dieuzayde, ma&#238;tre de conf&#233;rences en esth&#233;tique th&#233;&#226;trale au Laboratoire d'Etudes en Sciences des Arts &#8212;, nomme ce travail : &#171; Acteur et drone : dialectique du corps en sc&#232;ne et de son image fragment&#233;e. &#187; Dialectique suspendue, sans r&#233;solution, d'un mouvement qui toujours trouve dans le d&#233;s&#233;quilibre entre corps et image l'absence de point fixe, absence par lequel se joue, dans ce noyau noir de l'&#233;nigme th&#233;&#226;tral, ce qui le fonde et sans cesse le relance.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Alors je me dis : sortir de soi-m&#234;me vaut-il la peine de sortir en sac. Sortir de ma vie vaut-il la peine de ressortir d'un sac ? ou d'un &#233;ternuement ? Enfant, maintenant qu'il est l'heure de la peur de votre mort, voici la vie. Tout est en vivant, tout est en passant. J'avais bien vu que j'avais v&#233;cu le tempos en trop. [&#8230;] Nous n'avons rien rien &#224; voir quand il fait tout noir, sauf au dedans de nous et que la vie est dans les yeux des uns les autres. &#201;coutez le temps ; &#233;coutez le temps autour de vous : le premier instant dure toujours.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Val&#232;re Novarina, L'Animal imaginaire.&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Val&#232;re Novarina, &#171; Lettre aux acteurs &#187;, &lt;i&gt;Le th&#233;&#226;tre des paroles&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Val&#232;re Novarina, &lt;i&gt;Le Vivier des noms&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Val&#232;re Novarina, &#171; Lettre aux acteurs &#187;, &lt;i&gt;Le th&#233;&#226;tre des paroles&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Val&#232;re Novarina, &lt;i&gt;L'Animal imaginaire&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Le Radeau | La vie ne suffira pas</title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/critiques-theatre/article/le-radeau-la-vie-ne-suffira-pas</link>
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		<dc:date>2022-12-08T10:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;Item&lt;/i&gt; mise en sc&#232;ne par Le th&#233;&#226;tre du Radeau [Aix, Bois de l'Aune] &#8211; juin 2021&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/critiques-theatre/" rel="directory"&gt;CRITIQUES | TH&#201;&#194;TRE&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/arton2692.jpg?1625568239' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Note du 8 d&#233;cembre 2022.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Ce jour, nous apprenons la disparition de Fran&#231;ois Tanguy, nouvelle incompr&#233;hensible. Relire pour moi ces quelques notes &#233;parses autour de ce travail qui aura &#233;t&#233; sans doute le plus consid&#233;rable de ces derni&#232;res ann&#233;es.&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Article du 6 juillet 2021&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;small&gt;&lt;i&gt;Item&lt;/i&gt;, mise en sc&#232;ne de Fran&#231;ois Tanguy,&lt;br&gt;
avec Laurence Chable, Frode Bj&#216;rnstad, Martine Dupr&#233;, Erik Gerken, Vincent Joly&lt;br&gt;
Bois de L'Aune, Aix-en-Provence, le 30 juin 2021&lt;/center&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/2qinu8E1BW0&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;/center&gt;&lt;center&gt;&lt;div class='spip_document_8326 spip_document spip_documents spip_document_file spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt;
&lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/pdf/item-paroles.pdf' class=&#034; spip_doc_lien&#034; title='PDF - 1 Mio' type=&#034;application/pdf&#034;&gt;&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/local/cache-vignettes/L64xH64/pdf-b8aed.svg?1773500871' width='64' height='64' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/center&gt;&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;C'est la fin. Quand les lumi&#232;res s'allument, apr&#232;s le noir, que tout se dissipe, que les acteurs, salu&#233;s, ont salu&#233;, que tout est vide devant nous, que la poussi&#232;re est retomb&#233;e sur le bric-&#224;-brac de tables et de chaises, de cadres dress&#233;s, de poussi&#232;re, que les premiers rangs ont d&#233;guerpi, qu'on reste sagement parce qu'on &#233;vacue le th&#233;&#226;tre avec m&#233;thode, l'un apr&#232;s l'autre, comme on quitte le bateau qui prend l'eau lentement, sans panique, mais r&#233;solu &#8212; dehors il fait jour encore &#8212;, soudain la silhouette de Fran&#231;ois Tanguy surgit &#224; Cour ; non, c'est sa voix d'abord qui pr&#233;c&#232;de son corps, et qui dit : qui implore presque :&lt;/i&gt; si vous voulez qu'on en parle, s'il vous pla&#238;t, parlons-en &lt;i&gt; (quelque chose comme cela, de simple et d'humble, de fragile et de terriblement inquiet). Et il ajoute, avec ce sourire triste :&lt;/i&gt; &#171; s'il reste quelques &#233;nigmes, on pourra peut-&#234;tre vous les &#233;clairer &#187;&lt;i&gt;. Derri&#232;re moi, une femme, debout, qui partait, comme agac&#233;e, mais sans m&#233;chancet&#233;, lui lancera :&lt;/i&gt; &#201;clairer les &#233;nigmes ? La nuit ne suffira pas.&lt;i&gt; Et Tanguy, d&#233;sol&#233;, sinc&#232;rement, r&#233;pondra alors, dans un souffle :&lt;/i&gt; la vie non plus. &lt;i&gt;C'&#233;tait&lt;/i&gt; Item&lt;i&gt;, un soir d'ouverture des th&#233;&#226;tres &#224; Aix-en-Provence, au Bois de l'Aune, c'&#233;tait le Th&#233;&#226;tre du Radeau et ces &#233;nigmes que rien ne pourrait &#233;puiser.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;/small&gt; &lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;&#171; Si en moi l'&#233;crivain est &#233;veill&#233; &#187;&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un spectacle apr&#232;s l'autre, le Radeau est &#224; sa t&#226;che, qu'on dirait une et seule. Bien s&#251;r, il est dans l'air du temps de r&#233;clamer &#224; l'artiste du neuf, qu'il soit l'homme nouveau &#224; chaque instant, et que les spectacles r&#233;inventent &#224; chaque pas l'art de marcher. Cette soif de nouveau, comme elle &#233;puise aussi, ass&#232;che &#8212; on sait aussi ce qu'il en a co&#251;t&#233; &#224; notre Histoire de fonder son avenir sur le d&#233;sir pur du nouveau. Non, le th&#233;&#226;tre du Radeau vogue en ces directions, sur le m&#234;me bateau forg&#233; &#224; sa mesure ; la mer autour change et le ciel, pas les forces qu'il faut pour l'affronter.&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Comme les marins, nous sommes de ceux qui doivent transformer leur bateau en pleine mer sans jamais pouvoir le d&#233;monter en cale s&#232;che et le remonter avec de meilleurs morceaux&#8230; La voile color&#233;e et puissamment gonfl&#233;e se prend pour la cause du mouvement du bateau alors qu'elle ne fait que capter le vent qui &#224; tout instant peut tourner ou retomber&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;Hans Blumenberg, &lt;i&gt;Naufrage avec spectateur&lt;/i&gt;&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Il y a donc ces cadres lev&#233;s, vraies portes pour de faux par o&#249; les corps ne cesseront de passer, de traverser : plateau encombr&#233; fait de mille espaces, puisque le th&#233;&#226;tre est ce lieu forg&#233; de temps, et qu'on passe le lieu comme on passe le temps et comme on le franchit : qu'&#224; chaque franchissement sous tels panneaux on change de corps, d'espace. Si l'enjeu du th&#233;&#226;tre tient &#224; entrer et sortir, ici, on ne cesse pas d'entrer et de sortir, mais &#224; vue &#8212; l'effacement est fa&#231;on de resplendir dans ce demi-jour. Il y a ces corps d'acteurs accoutr&#233;s qui signent l'artifice, le drap&#233; : th&#233;&#226;tre fait de th&#233;&#226;tres rapi&#233;c&#233;s &#8212; costumes qui sont l'&#233;toffe dont le r&#234;ve est tram&#233; et qui, chaque instant, fait signe vers cette vie d'&#224; c&#244;t&#233; de la vie que le th&#233;&#226;tre dresse, ne se prend pas pour l'illusion de la vie, seulement son envers. Accoutrements qui sont l'image m&#234;me de cette grande toile de textes qui fa&#231;onnent la densit&#233; des temps : textes tiss&#233;s, raccord&#233;s, rapi&#233;c&#233;s &#8212; Walser, Dosto&#239;evski, L'Arioste, Goethe et Brecht dans cet ordre &#8212;, et qu'il n'existe pas de surplomb, seulement des forces qui passent, elles aussi, sous ou &#224; travers l'autre, et qu'&#224; chaque passage, chaque porte lev&#233;e par le texte, une d&#233;charge &#233;lectrique le relance, le secoue ou l'emporte. Th&#233;&#226;tre en toile d'araign&#233;e : chaque texte comme un fil que parcourt l'acteur, funambule, qui viendra secouer par r&#233;sonance l'autre bord de la toile qu'il viendra arpenter plus tard, ou qu'il a d&#233;j&#224; parcouru : et par r&#233;sonnance, &#233;chos &#8212; les mots de Walser dialogue avec ceux de Dosto&#239;evski, pour dire : dire quoi ?&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Si en moi l'&#233;crivain est &#233;veill&#233;, je passe sans faire attention &#224; c&#244;t&#233; de la vie, je dors en tant qu'homme, je n&#233;glige peut-&#234;tre le concitoyen en moi qui m'emp&#234;cherait tant de fumer des cigarettes que de faire l'&#233;crivain si je lui donnais forme.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;L'ouverture, par &lt;i&gt;Minotaurus&lt;/i&gt; de Walser donne le ton : non, le th&#232;me. Plut&#244;t la note par quoi s'accordera musicalement l'ensemble ensuite. &#201;tats m&#234;l&#233;s : le r&#234;ve n'est pas l'envers de la veille, mais une attitude au sein de la vie &#233;veill&#233;e ; schize essentielle et incontournable par quoi on fait face &#224; ce qui passe et nous traverse : comme &#233;crivain, l'&#233;coute du r&#233;el est flottante ; comme individu, elle &#233;crase et &#233;touffe. C'est d'aller de l'une &#224; l'autre : ni plong&#233; dans le r&#234;ve sans quoi le monde est perdu ; ni enfonc&#233; dans la r&#233;alit&#233; sans quoi il est ce poids mort sur la poitrine. Ainsi s'&#233;nonce une sorte de th&#233;or&#232;me, mais sans rigueur : quelque chose qui exigera un ajustement permanent. L&#224; est peut-&#234;tre la puissance politique d'une &#339;uvre qui postule un &#233;tat de r&#234;ve sans en faire un refuge, un abri : plut&#244;t une force d'appui. Une force ? Une fragilit&#233; tout aussi bien, peu sur d'elle-m&#234;me, avan&#231;ant chaque mot comme autant d'hypoth&#232;ses essay&#233;es &#224; l'aune de ce qu'on trouve devant soi, qui est hostile par nature, monde qui n'est dress&#233; que pour fonctionner contre nous-m&#234;mes. Ouverture de la fragilit&#233; donc, de l'hypoth&#232;se.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ouverture &#224; la fragilit&#233;. Le commencement v&#233;ritable du spectacle n'est pas dans le texte : elle est dans l'entr&#233;e de l'acteur qui sit&#244;t pr&#233;sent, tr&#233;buche. Nous y sommes : de plain-pied dans les sables mouvants. Si tomber est une gr&#226;ce, c'est aussi parce que la chute grotesque d&#233;fie la marche au pas du monde, l'en marche de tout ce qui file droit. Alors tomber, aussi pour se relever, ajuster le veston, et aller dans l'allure de la chute, qui est aussi une fa&#231;on de danser.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_8323 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/medias_banner_image_4b0e5fcf3bf21c876b81e3386b92d9f4.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/medias_banner_image_4b0e5fcf3bf21c876b81e3386b92d9f4.jpg?1625568152' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt; &#171; Quand on m'emmenait de Russie, &#224; travers plein de villes allemandes, je regardais sans rien dire, je me souviens, je ne posais m&#234;me aucune question &#187; &lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le Th&#233;&#226;tre du Radeau, refusant de se renouveler pour mieux creuser le sillon, va frapper le m&#234;me clou, croiser sur m&#234;me chaloupe les mers du pr&#233;sent, c'est pour d&#233;ployer sa travers&#233;e singuli&#232;rement. Au lieu des &#233;carts que le Radeau ex&#233;cutait, entre la geste burlesque et la gravit&#233; tragique, il semblerait qu'ici quelque chose s'ajuste &#8212; que l'&#233;cart se resserre ; que les jeux de contamination entre le dr&#244;le et le terrible s'estompent, pour lever une sorte de zone grise d'affect, o&#249; tout peut se renverser &#224; chaque instant, mais dans lequel rien ne bascule tout &#224; fait. Au c&#339;ur irradiant &#8212; mais d'une lumi&#232;re int&#233;rieure, comme sur le plateau, lumi&#232;re semblant venir du dedans m&#234;me de la sc&#232;ne, non pas au-dessus ou devant : mais dedans &#8212;, le long passage autour de &lt;i&gt;L'Idiot&lt;/i&gt; de Dosto&#239;evski : et puisque le roman est &#233;crit avec l'&#233;nergie morbide du th&#233;&#226;tre, le th&#233;&#226;tre relance la parole romanesque. C'est un long dialogue, autour d'un po&#232;me oubli&#233;, qu'il s'agit de remuer dans les m&#233;moires, m&#234;me si on en a peur, pour mieux le r&#233;citer : &#171; Toute ma vie, j'ai d&#233;test&#233; les po&#232;mes, comme si je pressentais quelque chose. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-ce une cl&#233; ? Mais pour quelle porte ? On aurait tort de guetter dans telle ou telle phrase une lumi&#232;re qui pourrait &#224; elle seule &#171; &#233;clairer l'&#233;nigme &#187;. Pourtant, se d&#233;livre l&#224; comme un secret : et le po&#232;me de d&#233;crire un pauvre chevalier, comme l'image m&#234;me de ce th&#233;&#226;tre.&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;center&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Il y eut un pauvre chevalier,/ Homme simple et la droiture m&#234;me,/ L'&#226;me fi&#232;re et le regard altier,/ La figure taciturne et bl&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il lui vint un jour une vision/La raison ne peut en rendre compte,/,Mais il en garda une impression Aussi indicible que profonde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis lors, son &#226;me avait br&#251;l&#233; ; / Il v&#233;cut pour cette pure flamme/ Et jura de ne jamais parler,/ De ne regarder aucune femme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il prit pour &#233;charpe un chapelet,/ Il s'&#233;tait reclus de la lumi&#232;re,/ Devant duc ou prince il ne levait/ Les barreaux d'acier de sa visi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Se vouant au r&#234;ve caressant/ D'un amour qui l'&#233;mouvait aux larmes,/ Il avait inscrit avec son sang/ A.M.D. sur ses nouvelles armes.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/center&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Le po&#232;me de Pouchkine ne peut &#234;tre le double du th&#233;&#226;tre que si on entend combien il est d&#233;grad&#233;, sans &#234;tre humili&#233; : Item n'est pas cette &#339;uvre martiale, emplie d'absolue et de certitude &#8212; s'il partage avec lui la trajectoire amoureuse, celle d'une vision indicible, et profonde, qui oriente la course, &#171; vou&#233;e au r&#234;ve caressant &#187;, il ne peut le faire que pauvrement et simplement : Chevalier &#224; la Triste Figure, fr&#232;re d'armes d'un Quichotte avec lequel il partage m&#234;mes guenilles, m&#234;mes r&#234;ves, m&#234;mes amours et m&#234;mes soifs de renouveler les regards port&#233;s sur un monde qui ressemble partout tant &#224; la d&#233;sol&#233;e Mancha qui chaque instant nous cerne.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_8323 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/medias_banner_image_4b0e5fcf3bf21c876b81e3386b92d9f4.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/medias_banner_image_4b0e5fcf3bf21c876b81e3386b92d9f4.jpg?1625568152' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt; &#171; In N&#252;rnberg machten sie ein Gesetz, dar&#252;ber weinte manche Frau &#187;&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le spectacle s'ach&#232;ve en chanson. Dans le noir qui se fait peu &#224; peu, le cercle des corps assembl&#233; simplement, une chanson comme une pri&#232;re : une ballade. Le texte de Brecht, ainsi psalmodi&#233;, ne se laisse pas entendre &#8212; ou comme un b&#233;n&#233;dicit&#233;. Il est murmur&#233; en allemand. C'est la Ballade de &#171; La putain &#224; Juifs &#187; Marie Sanders :&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;small&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Un matin, neuf heures c'&#233;tait&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle traversa la ville en chemise,&lt;br class='autobr' /&gt;
Pancarte au cou, cheveux ras&#233;s, la foule gueulait&lt;br class='autobr' /&gt;
Son regard &#233;tait froid &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/center&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Chant secret, lointain, qui dit pourtant ce sur quoi le spectacle a dans&#233;, lentement : sur la ligne de cr&#234;te du r&#234;ve et du r&#233;el, sans oublier l'un ou l'autre, et m&#234;me sous le regard de l'un et de l'autre : chanter Marie Sanders comme une pri&#232;re, c'est aussi une mani&#232;re de saisir la crudit&#233; du monde comme une menace, et lui adresser en retour les forces qu'il faut pour l'affronter &#8212; forces qui sont peut-&#234;tre de douceur, et de maladresse, aussi maladroites que le monde d&#233;ploie sa f&#233;rocit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur les derni&#232;res notes, le noir se fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quoi faire de l'&#233;nigme ? S'en repa&#238;tre et demeurer sur le seuil, &#224; la qu&#234;te d&#233;sesp&#233;r&#233;e de sens&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Souvenir d'un ancien spectacle du Radeau, au terme duquel un spectacle avait (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, ou bien plut&#244;t l'accueillir comme une mani&#232;re de d&#233;visager l'effarante transparence de sens que toute l'organisation du r&#233;el d&#233;ploie, exigeant explication et norme, s'&#233;tablissant sans angle mort ni myst&#232;re. La puissance d'&#233;nigme qui tient &#224; l'agencement aberrant des textes, &#224; la d&#233;liaison incessante des gestes et des mots, &#224; l'incompr&#233;hension de ce qu'on voit, de ce qu'on entend, hors le travail de le traduire int&#233;rieurement avec la langue du souvenir et de la m&#233;taphore, cette puissance ne s'aveugle pas dans la contemplation de sa propre obscurit&#233;. Plut&#244;t est-elle l'appel, moins d'un d&#233;chiffrement qu'un apprentissage, lent et long, d'une autre forme de connaissance &#8212; dans le noir d'abord, on ne voit rien, puis on s'habitue, on reconna&#238;t les asp&#233;rit&#233;s, on les devine plut&#244;t, on avance dans le noir en l'apprivoisant. On se d&#233;fait de la lumi&#232;re sans &#233;clat du r&#233;el ; on p&#233;n&#232;tre avec un autre corps dans un autre &#233;l&#233;ment qui met &#224; &#233;galit&#233; les &#234;tres : devant un tel monde, on est tous &#224; armes &#233;gales. On &#233;claire les &#233;nigmes non par le savoir constitu&#233; qui ex&#233;cuterait le myst&#232;re, mais par d'autres hypoth&#232;ses forg&#233;es en soi, et soudain on s'aper&#231;oit qu'on les poss&#233;dait, ces hypoth&#232;ses, qu'on &#233;tait plein d'une langue capable de traduire ces gestes et ces mots, et qu'on l'ignorait jusqu'alors. On &#233;claire l'&#233;nigme avec le peu qu'on poss&#232;de, et ce peu nous soul&#232;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dehors, il est neuf heures du soir ; il fait encore jour, un peu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8232;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_8324 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/medias_banner_image_292d97e900b5320b0ff9ebc3776a6491.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/medias_banner_image_292d97e900b5320b0ff9ebc3776a6491.jpg?1625568169' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Souvenir d'un ancien spectacle du Radeau, au terme duquel un spectacle avait hurl&#233; en sortant, en d&#233;sespoir de cause : &#171; Donnez-moi le sens de tout &#231;a ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Ali Charhour | La conjuration du deuil</title>
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		<dc:date>2022-07-29T11:23:40Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;Du temps o&#249; ma m&#232;re racontait &#1603;&#1605;&#1575; &#1585;&#1608;&#1578;&#1607;&#1575; &#1571;&#1605;&#1610;&lt;/i&gt;, Ali Chahrour [Avignon In] &#8211; juillet 2022&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/critiques-theatre/" rel="directory"&gt;CRITIQUES | TH&#201;&#194;TRE&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/226620_62d9614b4d31b.jpg?1659093732' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;center&gt;&lt;small&gt;Article &#233;crit pour le site de &lt;a href=&#034;http://www.insense-scenes.net/?p=5144&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;L'Insens&#233;, sc&#232;nes contemporaines&lt;/a&gt;&lt;/small&gt;&lt;/center&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;center&gt;&lt;small&gt;&#8212; Avec &lt;i&gt;Abbas Al Mawla, Ali Chahrour, Le&#239;la Chahrour, Ali Hout, Abed Kobeissy, Hala Omran&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&#8212; Chor&#233;graphie et mise en sc&#232;ne &lt;i&gt;Ali Chahrour &lt;/i&gt; &lt;br /&gt;&#8212; Musique Two or The Dragon &lt;i&gt;(Ali Hout, Abed Kobeissy)&lt;/i&gt; &lt;br /&gt;&#8212; Sc&#233;nographie &lt;i&gt;Ali Chahrour, Guillaume Tesson&lt;/i&gt; &lt;br /&gt;&#8212; Lumi&#232;re &lt;i&gt;Guillaume Tesson&lt;/i&gt; &lt;br /&gt;&#8212; Son &lt;i&gt;Woody Naufal&lt;/i&gt; &lt;br /&gt;&#8212; Assistanat &#224; la mise en sc&#232;ne, &#224; la chor&#233;graphie et traduction en anglais &lt;i&gt;Chadi Aoun&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&#8212; Photographies : &#169;Christophe Raynaud de Lage, Festival Avignon
&lt;/blockquote&gt;&lt;/center&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;center&gt;&lt;small&gt;Autres textes sur les cr&#233;ations d'Ali Chahrour
&lt;br /&gt;&#8212; &lt;a href=&#034;https://www.arnaudmaisetti.net/spip/critiques-theatre/article/ali-chahrour-danse-avec-la-mort&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Danse avec la mort&lt;/a&gt;, sur &lt;i&gt;May He Rise and Small The Fragrance&lt;/i&gt;, 2018
&lt;br /&gt;&#8212; &lt;a href=&#034;https://www.arnaudmaisetti.net/spip/critiques-theatre/article/ali-chahrour-erotique-de-l-elegie&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#201;rotique de l'&#233;l&#233;gie&lt;/a&gt;, sur &lt;i&gt;Fatmeh&lt;/i&gt;, 2016&lt;/blockquote&gt;&lt;/center&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div style=&#034;position:relative;width:100%;display:inline-block;&#034;&gt;&lt;iframe src=&#034;https://www.theatre-contemporain.net/embed/LMJPoVPR&#034; allowfullscreen style=&#034;border:none;position:absolute;top:0;left:0;width:100%;height:100%;&#034;&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;div style=&#034;padding-top:56.25%;&#034;&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La nuit est maintenant tomb&#233;e. Elle n'est pas seulement le d&#233;cor, sombre et lourd, mais le temps o&#249; nous sommes d&#233;sormais. Les corps au lointain apparaissent, des semblants de corps, des ombres aux silhouettes d&#233;coup&#233;es dans le noir qui s'approchent pour prendre place l&#224;-bas, de l'autre c&#244;t&#233; de nous ; d&#233;j&#224; on sait qu'ils appartiennent &#224; la nuit. Une femme parmi eux s'avance et se met &#224; lire : elle raconte. C'est l'histoire d'un fils parti au combat pour mourir en martyr et qui a disparu en Syrie &#8212; alors l'histoire devient celle de sa m&#232;re persuad&#233;e qu'Hassan &#233;tait encore vivant et qui le chercha des ann&#233;es durant jusqu'&#224; mourir d'&#233;puisement ; c'est donc l'histoire d'une autre m&#232;re qui r&#233;ussit &#224; retenir son fils, Abbas. Entrelac&#233;e, ces deux histoires en racontent d'autres encore : celles des forces qui unissent les m&#232;res au fils, et de la mort &#224; ce qui vient en travers elle. Sur le plateau de la Cour Min&#233;rale de l'universit&#233; d'Avignon secou&#233;e par le vent, La&#239;la Charhour et son fils revenu sont l&#224;, tous deux : ils danseront. Ali Charhour a rassembl&#233; autour de lui cette cousine de son p&#232;re ; danseront &#233;galement les ombres de sa tante, Fathmeh et de ce qu'elle a perdu ; dansera la ronde de la vie et de ce qui conjure la mort. &lt;i&gt;Du temps o&#249; ma m&#232;re racontait&lt;/i&gt; dessine le paysage intime des &#233;l&#233;gies chant&#233;es pour ne pas s'abandonner &#224; l'oubli. Peu &#224; peu, ce qui se dresse parmi les ombres du soir d&#233;bordent largement le chagrin d'un deuil impossible d'une famille r&#233;unie devant nous pour mieux raconter une autre histoire plong&#233;e dans les racines sans fins des pertes face auxquelles les gestes commis par l'art ne peuvent rien, sauf &#224; leur donner formes et pr&#233;sence et vie &#8212; tout cela que patiemment la beaut&#233; rel&#232;ve.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_11286 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/226618_62d9611421c54.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/226618_62d9611421c54.jpg?1659093341' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Tout commence par des invocations : apr&#232;s le prologue lu qui nomme ce que l'on va voir, tranquillement, sereinement, cruellement &#8212; et avec un prosa&#239;sme droit et digne (l'histoire en miroir des deux m&#232;res, l'une qui n'est pas parvenue &#224; retrouver son fils et qui est morte ; l'autre, qui a vu son enfant revenir de Syrie) &#8212;, Hala Omram chante soudain les invocations au jeune gar&#231;on disparu. Ce qui se d&#233;chire alors, ce qui se dresse aussi, est d'une puissance sans &#233;gale. S'inaugure le temps des pri&#232;res &#224; l'au-del&#224; et &#224; l'immanence de la douleur ; oui, ce que le mot d'invocation soul&#232;ve est impossible &#224; dire. Peut-&#234;tre que le th&#233;&#226;tre tout entier se tient sous ce mot d'invocation, dans ce qu'il t&#233;moigne, et comment ce mot est davantage qu'une mani&#232;re de parler, plut&#244;t une fa&#231;on d'agir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'invocation appelle et frappe dans l'air nos langueurs accoutum&#233;es &#224; ce que le th&#233;&#226;tre soit seulement l'ex&#233;cution des paroles, des gestes r&#233;p&#233;t&#233;s et redonn&#233;s pour repr&#233;senter telle ou telle situation. Non, ici, l'invocation est une incantation&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Faire la m&#233;taphysique du langage articul&#233;, c'est faire servir le langage &#224; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; qui &#171; d&#233;chire et manifeste r&#233;ellement quelque chose &#187; : en appelant les morts &#224; soi, on rappelle la vie des morts, et on demande &#8212; on supplie &#8212; que les forces soient donn&#233;es pour pouvoir, ici et maintenant, les faire revenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le rituel d'incantation rejoint si terriblement celui de l'invocation, c'est qu'ils sont tous deux des exorcismes : on convoque les forces pour combattre avec eux, et combattre ici, cela veut dire danser, et chanter.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_11287 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/226619_62d9612ed642c.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/226619_62d9612ed642c.jpg?1659093379' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La danse est ce combat avec les ombres, ce combat amoureux et guerrier avec les spectres qu'on ram&#232;ne l&#224;, ce soir : le danseur devient lui-m&#234;me spectre de corps, double de corps &#233;rotique et martial, corps double doublant son propre corps d'une ombre qui le ravit &#224; lui. Ainsi, apr&#232;s la longue et puissante invocation vibrante de douleur par le rythme lancinant de pri&#232;re, Ali Charhour lui-m&#234;me, le chor&#233;graphe et centre irradiant de la cr&#233;ation, se l&#232;ve et seul danse : danse la danse d'un corps double, danse de femme, danse sans &#226;ge : &#171; Je veux essayer un f&#233;minin terrible. Le cri de la r&#233;volte qu'on pi&#233;tine, de l'angoisse arm&#233;e en guerre, et de la revendication. &#187; &#233;crivait Artaud. Peu &#224; peu, la danse &#233;rotique devient convulsion, le corps secou&#233; danse avec son corps int&#233;rieur, ou peut-&#234;tre danse-t-il contre son corps : le combat qu'il m&#232;ne n'a rien pourtant de destructeur, au contraire &#8212; c'est l'envers d'une guerre, plut&#244;t une fa&#231;on de ranimer la vie des corps et de faire du corps par cette entr&#233;e dans le spectacle le territoire o&#249; va se jouer la lutte avec les ombres. Autour de lui l'enveloppe la musique d'Ali Hout et d'Abed Kobeissy de Two or The Dragon, musique double elle aussi, entre percussion et cordes, acoustique et &#233;lectrique, entre m&#233;lodie r&#233;p&#233;titive et saturation explosive. Ainsi s'expose la grammaire du spectacle : aux paroles incantatoires succ&#232;de la mise en jeu des corps dansant non dans la perfection des gestes, mais dans le rappel rituel des actions commises dans l'air, cern&#233; par la musique qui loin d'&#234;tre un enrobement, est l'appui autant que ce qui relie les gestes et les corps entre eux, ce qui fabrique le temps et l'espace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le spectacle d&#233;ploiera ainsi cette langue, avec simplicit&#233; et douceur, avec m&#233;thode : au r&#233;cit tragique de Fatmeh et de son fils Hassan jou&#233;e, mais comme &#224; distance, par la chanteuse Hala Omran r&#233;pond le r&#233;cit r&#233;dempteur de La&#239;la et d'Abbas qu'ils interpr&#232;tent eux-m&#234;mes, dans le trouble des r&#244;les qu'ils jouent (double d'eux-m&#234;mes, jouant ce qu'ils &#233;taient par ce qu'ils sont devenus) &#8212; entrelacement de la vie et de la mort, et devenir de la fable dans ses virtualit&#233;s : Fathmeh aurait pu &#234;tre Hala si elle avait trouv&#233; Hassan ; et Hala aurait v&#233;cu l'inconsolable existence de Fatmeh en perdant Abbas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces r&#233;cits ne sont jamais repr&#233;sent&#233;s cependant en situation, jamais reconstitu&#233;s, seulement &lt;i&gt;jou&#233;s&lt;/i&gt; en quelques gestes simples et symboliques &#8212; et il ne s'agit pas &#224; proprement parler de &lt;i&gt;performance&lt;/i&gt; : le corps du fils roule sur lui-m&#234;me ; un instrument de musique sert &#224; mettre en joue ; on tombe, on se rel&#232;ve ; les gestes sont pos&#233;s et recommenc&#233;s jusqu'&#224; ce que le sens du geste s'efface pour laisser place au travail de r&#233;appropriation du corps qui d&#233;signe la t&#226;che de ce th&#233;&#226;tre, de cette vie quand elle affronte les forces de la destruction.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_11289 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/226621_62d96165d3796.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/226621_62d96165d3796.jpg?1659093380' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ainsi les r&#233;cits que l'on entend d&#233;passent leur simple caract&#232;re familial ou anecdotique, pour devenir tous les r&#233;cits de la perte et des renouements. Apr&#232;s la trilogie &#233;l&#233;giaque autour de la mort &#8212; &lt;i&gt;Layla se meurt&lt;/i&gt; ; &lt;i&gt;Fathmeh&lt;/i&gt; ; &lt;i&gt;May He Rise and Smell The Fragrance&lt;/i&gt; &#8212;, Ali Chahrour a entam&#233; un cycle sur l'amour dont &lt;i&gt;Du temps o&#249; ma m&#232;re racontait&lt;/i&gt; est le deuxi&#232;me moment, apr&#232;s &lt;i&gt;Layl-Night&lt;/i&gt;, et avant &lt;i&gt;The Love Behind My Eyes&lt;/i&gt; : la saisie &lt;i&gt;biographique&lt;/i&gt; n'est donc ici qu'un point de d&#233;part ou un angle d'attaque. Le travail conduit par le chor&#233;graphe libanais, qui cr&#233;&#233; chacun de ses spectacles dans cette faille du monde qu'est Beyrouth, se m&#232;ne rigoureusement, par temps de travail successif, creusant des questions qui en engendrent d'autres : ainsi l'amour suit-il le th&#232;me de la perte, et porte-t-il en lui ce qui a &#233;t&#233; d&#233;pos&#233; dans le travail ant&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car chaque cr&#233;ation n'annule pas la pr&#233;c&#233;dente ni ne commence de z&#233;ro. Le fil de la danse para&#238;t ainsi se tramer dans le long mouvement cousu d'une m&#234;me question, celle de la conjuration. Conjurer la mort, ce n'est pas la nier, mais trouver des puissances &#224; l'&#339;uvre qui sauraient la d&#233;passer &#8212; et pour cela Ali Chahrour choisit inlassablement de se confier &#224; ce qui donne forme &#224; l'&#233;motion et &#224; la pens&#233;e, &#224; ce qui forme m&#234;me les contours infinis de notre pr&#233;sence au monde capable de d&#233;fier sa laideur et sa violence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;i&gt;beaut&#233;&lt;/i&gt; pourrait &#234;tre le nom de cette forme &#233;labor&#233;e patiemment, par des gestes qui sont arrach&#233;s &#224; la vie quotidienne, dans la nuit qui n'est le jour que par m&#233;taphore, et dans la musique qui d&#233;coupe le silence.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_11290 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/226623_62d9619b8f82e.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/226623_62d9619b8f82e.jpg?1659093380' width='500' height='750' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Du silence surgit dans les derniers instants du spectacle la voix de Fathmeh chantant avec son fils Abbas : depuis la nuit o&#249; ils sont tous les deux plong&#233;s, ce spectacle qui pendant une heure et demi s'est dans&#233; dans la musique s'immobilise donc sous la voix des ombres revenues soudain, et faisant vibrer l'air de notre pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La voix des fant&#244;mes chante ensemble la m&#233;lodie joyeuse des retrouvailles. Invisibles, lointains, mais si proches, les voix qui rient n'ont pas de corps &#224; offrir : ce qui dansent devant nous est une pr&#233;sence qui poss&#232;derait le m&#234;me statut que le th&#233;&#226;tre &#8212; d'ombres et de fragilit&#233;, et qui, pour quelques instants, occupent le temps comme pour toujours.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_11291 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/226625_62d961d266078.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/226625_62d961d266078.jpg?1659093381' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ainsi ce th&#233;&#226;tre d'incantation qui se donne pour t&#226;che de relever les morts est une forme de conjuration : par la conjuration, on affronte l'histoire, ses d&#233;flagration qu'&#224; Beyrouth on per&#231;oit plus qu'ailleurs, comme au bord du crat&#232;re ; par elle, on prend les armes de nos corps, on en fait des ombres capables de dialoguer avec les ombres ; le d&#233;sespoir n'est pas renoncement, seulement une fa&#231;on lucide de ne pas s'aveugler ; par l'amour inconditionnel qu'une m&#232;re porte &#224; son fils se dit ce qu'on a &#224; opposer au monde b&#226;ti contre nous, qui n'est ni l'acceptation, ni la r&#233;paration : mais la facult&#233; &#224; renverser la laideur du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tant qu'on raconte &lt;i&gt;ce temps o&#249; l'on raconte&lt;/i&gt;, la beaut&#233; demeure cette force capable de d&#233;visager l'histoire et de soulever &#224; soi les puissances de la conjuration.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_11292 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/226626_62d961eb4a6e8.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/226626_62d961eb4a6e8.jpg?1659093382' width='500' height='750' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb4-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Faire la m&#233;taphysique du langage articul&#233;, c'est faire servir le langage &#224; exprimer ce qu'il n'exprime pas d'habitude : c'est s'en servir d'une fa&#231;on nouvelle, exceptionnelle et inaccoutum&#233;e, c'est lui rendre ses possibilit&#233;s d'&#233;branlement physique, c'est le diviser et le r&#233;partir activement dans l'espace, c'est prendre des intonations d'une mani&#232;re concr&#232;te et absolue et leur restituer le pouvoir qu'elles auraient de d&#233;chirer et de manifester r&#233;ellement quelque chose, c'est se retourner contre le langage et ses sources bassement utilitaires, on pourrait dire alimentaires, contre ses origines de b&#234;te traqu&#233;e, c'est enfin consid&#233;rer le langage sous la forme de l'Incantation. &#187; Antonin Artaud, &lt;i&gt;Le Th&#233;&#226;tre et son double&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Collectif Marthe | D&#233;sapprendre &#224; ne pas se battre</title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/critiques-theatre/article/collectif-marthe-desapprendre-a-ne-pas-se-battre</link>
		<guid isPermaLink="true">https://arnaudmaisetti.net/spip/critiques-theatre/article/collectif-marthe-desapprendre-a-ne-pas-se-battre</guid>
		<dc:date>2022-03-01T11:15:39Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;Tiens ta garde&lt;/i&gt;, du Collectif Marthe [Marseille, La Joliette] &#8211; f&#233;vrier 2022&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/critiques-theatre/" rel="directory"&gt;CRITIQUES | TH&#201;&#194;TRE&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/arton2818.jpg?1646133059' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff2818.jpg?1646133067&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;small&gt;
&lt;center&gt;Article &#233;crit pour le site de &lt;a href=&#034;http://www.insense-scenes.net/?p=4998&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;L'Insens&#233;, sc&#232;nes contemporaines&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;&lt;/small&gt;&lt;/center&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;small&gt;
&lt;center&gt;&lt;i&gt;Tiens ta garde&lt;/i&gt;, par le Collectif Marthe / Dramaturgie : Guillaume Cayet&lt;br&gt;
Mise en sc&#232;ne et interpr&#233;tation : Clara Bonnet, Marie-Ange Gagnais,&lt;br&gt; Aur&#233;lia L&#252;scher, Itto Mehdaoui &amp; Maybie Vareilles&lt;br&gt;
Sc&#233;nographie et costumes : Emma Depoid &amp; &#201;l&#233;onore Pease / Lumi&#232;re : Juliette Romens&lt;br&gt;
R&#233;gie : R&#233;mi B&#233;raud &amp; Camille Jaffrenou / Administration / production / diffusion : Florence Verney&lt;br&gt;
Coach autod&#233;fense : Elodie Asorin&lt;br&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Marseille, Th&#233;&#226;tre de la Joliette, 25 f&#233;vrier 2022&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/center&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div class='spip_document_8582 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/tienstagardejeanlouisfernandez-960x.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/tienstagardejeanlouisfernandez-960x.jpg?1646133084' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le monde se renverse par &#224;-coups r&#233;p&#233;t&#233;s. Apr&#232;s un premier spectacle puissant, &lt;i&gt;Le Monde renvers&#233;&lt;/i&gt;, le collectif Marthe remet les gants pour affronter le patriarcat et ses monstres, fant&#244;mes et corps, structures et pens&#233;es, r&#233;cits et formes. Mais loin d'un affrontement th&#233;orique ou pauvrement cathartique, &#233;cartant d'un m&#234;me revers la pesanteur p&#233;dagogique et la simple mise en drame d'une question, c'est de l'int&#233;rieur m&#234;me des corps et du th&#233;&#226;tre que le collectif entend rendre les coups. Sc&#232;ne o&#249; les actrices sont elles-m&#234;mes le lieu d'une lente reconqu&#234;te de leur corps et de ses forces, &lt;i&gt;Tiens ta garde&lt;/i&gt; est une travers&#233;e dr&#244;le et rageuse d'une histoire du f&#233;minisme &#8212; c'est-&#224;-dire aussi, d'une histoire de ses luttes et des violences de la domination dress&#233;e face &#224; elles &#8212;, mais par touches (comme on dit en escrime), emport&#233;e par sa propre &#233;nergie. Th&#233;&#226;tre document&#233; et bagarreur, qui poss&#232;de pour lui la joie cruelle et la violence sourde, la dr&#244;lerie inqui&#232;te, l'exigence de ne pas &lt;i&gt;se laisser faire&lt;/i&gt; et celle du combat, &lt;i&gt;Tiens ta garde&lt;/i&gt; affronte l'&#233;poque avec ses armes : la parole donn&#233;e, l'adresse franche, le corps &#224; corps avec l'Histoire, le go&#251;t de la lutte.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Relecture de l'essai essentiel d'Elsa Dorlin, &lt;i&gt;Se d&#233;fendre. Une philosophie de la violence&lt;/i&gt;, le spectacle s'appuie d'abord sur une Histoire, ou plut&#244;t sur une contre-histoire : sur une fa&#231;on de se situer dans le champ de bataille de la domination. Cette Histoire est celle en premier lieu d'un patriarcat triomphant exer&#231;ant sa violence sur le corps des femmes et sur l'esprit m&#234;me de l'Histoire selon un principe radical : d&#233;nier aux femmes le pouvoir et le droit de se d&#233;fendre. Elsa Dorlin, &#233;crivant cette histoire g&#233;n&#233;alogique et philosophique, propose ainsi la notion d'&lt;i&gt;autod&#233;fense&lt;/i&gt; comme une pratique collective conduisant des femmes ou des groupes sans d&#233;fense &#8212; et donc menac&#233;s, voire livr&#233;s &#224; la menace de la mort &#8212; &#224; apprendre &#224; faire face : acqu&#233;rir des techniques et des savoirs, tenir en respect la violence structurelle qui les agresse. Ce processus n'est pas un miroir du patriarcat (fa&#231;on d'armer une violence face &#224; une autre) : mais une mani&#232;re de se r&#233;approprier des forces et travailler &#224; l'&#233;mancipation par le corps. En somme de reprendre la main. &#171; Non pas apprendre &#224; se battre, mais d&#233;sapprendre &#224; ne pas se battre &#187;. Loin d'&#234;tre une pratique martiale, l'autod&#233;fense est une praxis politique de construction d'un imaginaire et d'un corps o&#249; la technique est une arme de connaissance et d'affranchissement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le plateau donc, une salle d'armes, th&#233;&#226;tre de la fable qui nous sera racont&#233;e : deux femmes s'y retrouvent pour prendre des cours d'autod&#233;fense &#8212; Marilou, salari&#233;e harcel&#233;e par son patron, et Masque, qui souhaite rester anonyme sous son masque de catcheuse &#8212;, rejointe par Solange, jeune doctorante qui r&#233;dige sa th&#232;se sur les suffragettes anglaises adeptes, au d&#233;but du si&#232;cle, du Ju-Ji-Tsu&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Article de Daniel Paris-Clavel, dans Le Monde Diplomatique, en f&#233;vrier 2016. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : c'est &#201;lo qui leur proposera des cours de combat o&#249; il s'agit avant tout de savoir tenir debout, comme de tenir sa garde. Esquisser dans l'air des gestes de &lt;i&gt;shadow boxing&lt;/i&gt; est l'occasion de red&#233;couvrir son corps (&#171; j'ai un sacrum ! &#187;, s'&#233;tonnera Masque), de mesurer sa force, de trouver l'&#233;quilibre entre centre de gravit&#233; et l&#233;g&#232;ret&#233; d'envol par quoi le coup saura partir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est bien entre gravit&#233; et l&#233;g&#232;ret&#233; qu'&#233;valuera le spectacle, depuis ce point de d&#233;part fictionnel qui structurera la dramaturgie entre fable et d&#233;gagement documentaire, entre r&#233;alit&#233; et r&#234;ve. Parce qu'on ne boxe pas que des fant&#244;mes : ou plut&#244;t, parce que les fant&#244;mes sont parmi nous, mauvais r&#234;ves de l'histoire qui viennent hanter le pr&#233;sent. &#201;lo s'endort dans la salle d'armes apr&#232;s le d&#233;part des trois autres, et son r&#234;ve sera l'autre th&#233;&#226;tre de la sc&#232;ne int&#233;rieure et historique des luttes : les figures d&#233;lirantes et caricaturales de son p&#232;re d'abord, de John Locke ensuite, p&#232;re d'une certaine histoire de l'Occident et de ses conqu&#234;tes, d'un membre du KKK ensuite, et d'un coureur de bois enfin &#8212;qui viennent &lt;i&gt;ici&lt;/i&gt; s'entretuer ou rivaliser de violence. Mani&#232;re, au pas de charge, de retisser les fils de l'Histoire virilistes, celle d'une longue suite de violences et de crimes et qui s'est engendr&#233;e par le viol et la force, o&#249; le monde s'est b&#226;ti selon le principe de la propri&#233;t&#233; et de la marchandise conquise et o&#249; le corps de la femme &#8212; comme celui de l'autochtone d'Am&#233;rique du Nord, ou de l'enfant &#8212; sont livr&#233;s aux d&#233;sirs de mort de l'homme rapace. Dans la danse hallucin&#233;e qui est le c&#339;ur du spectacle, &#201;lo t&#226;che de chasser ses fant&#244;mes, mais plus elle veut s'en d&#233;faire, plus elle les appelle &#8212; plus ils se d&#233;ploient selon la logique mortelle &#224; l'&#339;uvre : mais plus ils donnent des raisons de lutter contre eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand la r&#233;alit&#233; revient et qu'elle dissipe les mirages du r&#234;ve qui font la mati&#232;re documentaire du spectacle, document manipul&#233; avec le rire comme arme, le ridicule qui d&#233;masque, la d&#233;sinvolture joyeuse d'emprunter un masque pour l'arracher, &#201;lo est riche de cette travers&#233;e l&#224; des ombres : la le&#231;on qu'elle donne prend une autre force. Et le finale d&#233;vastateur de s'accomplir depuis la liquidation de ce &#171; r&#234;ve &#187; m&#226;le, fa&#231;on de conjurer le sort et de venger l'Histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette conjuration n'est pas purement th&#233;orique, encore moins consolatrice. Bien s&#251;r, nous sommes au th&#233;&#226;tre, non sur le th&#233;&#226;tre v&#233;ritable des luttes, mais c'est pr&#233;cis&#233;ment en se confiant au th&#233;&#226;tre, &#224; ses armes propres et &#224; ses moyens que le collectif Marthe entend engager cette lutte. Th&#233;&#226;tre, c'est-&#224;-dire corps en jeu et jeu sur le corps comme territoire des identit&#233;s provisoires habit&#233;es pour un temps, abandonn&#233;es et reprises. Alors tout se jouera sur le mode du jeu, de corps qu'on investit, de figures ex&#233;crables qu'on endosse comme un mauvais costume pour mieux s'en d&#233;faire. Ce th&#233;&#226;tre labile des jeux de r&#244;le est d'une souplesse hilarante qui travaille l'approximation avec s&#233;rieux, et inversement &#233;labore rigoureusement sa propre d&#233;sinvolture. Les quatre actrices jouent tous les r&#244;les de l'histoire : Marianne, Captain America, les apprentis peintres, le Conventionnel Amar, un gyn&#233;cologue agresseur&#8230; Le collectif Marthe convoque sur le plateau des dizaines de figures qui ne font souvent que passer et dont les quatre actrices s'emparent pour pouvoir les d&#233;laisser dans le grand tourniquet des r&#244;les. Simple jeu ? Ou prolongation de la geste (art-)martiale ? C'est que le corps est une technique, oui, et qu'il s'agit de dominer &#8212; ou plut&#244;t, d'en faire le point d'appui d'une &#233;mancipation o&#249; ce serait &#224; soi de se donner les r&#232;gles &#8212; : cette technique du corps qui est le propre du combat et aussi celui du th&#233;&#226;tre quand il est ce travail des identit&#233;s sur soi, de d&#233;figuration et de reconfiguration permanente, rieuse et instable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; des temps convoqu&#233;s et des figures invoqu&#233;es compose comme un rituel d'exorcisme o&#249; il s'agit de faire venir &#224; soi le mal(e) pour s'en arracher, arracher de soi la pesanteur du regard masculin. C'est ce &lt;i&gt;male gaze&lt;/i&gt; qui fa&#231;onne les femmes en objets pour mieux les asservir &#8212; ainsi du regard majuscule qu'est la peinture elle-m&#234;me, ici brillamment moqu&#233; &#224; travers une sc&#232;ne de le&#231;on de peinture, miroir de salle d'armes, o&#249; trois ma&#238;tres (Poussin, Renoir, Manet) composent leur toile avec leur fantasme autant qu'avec leur pinceau, modelant les corps pour jouir de leur propre d&#233;sir. &#192; ces temps m&#234;l&#233;s r&#233;pond, en sursaut, le travail des langues elles-m&#234;mes, frott&#233;es les unes sur les autres : langue p&#233;dagogique et militante (Elo), langue de la domination patriarcale (celle du p&#232;re et des figures du cauchemar) et langue domin&#233;e par la terreur du patron (Marilou), langue de la recherche universitaire, laborieuse et scrupuleuse, avant de se faire conqu&#233;rante (Solange), et surtout langues &lt;i&gt;autres&lt;/i&gt; : langues multiples qui appellent au d&#233;collement des langues par &#233;clats soudains arrach&#233;s &#224; la fable pour se dresser purement lyriques par-del&#224; le dramatique. Langues de June Jordan, de Paola Tabet, de Monique Wittig&#8230; Les quatre &lt;a href=&#034;http://www.leseditionsdeminuit.fr/livre-Les_Gu&#233;rill&#232;res-1894-1-1-0-1.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Guerill&#232;res&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;, comme dans le texte de Wittig, travaillent ainsi &#224; l'&#233;laboration d'un &lt;i&gt;Nous&lt;/i&gt; qui se constitue face aux &lt;i&gt;Ils&lt;/i&gt; criminels par le langage travers&#233;. Ainsi le spectacle de construire patiemment cette communaut&#233; fragile, instable, et cependant r&#233;solue, de corps et de pens&#233;e, qui vise &#224; recomposer l'imaginaire non pas d&#233;fait et apeur&#233;, mais s&#251;r de ses forces nouvelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s qu'une femme se d&#233;fend, elle est irr&#233;vocablement r&#233;duite par les hommes &#224; un corps soumis &#224; sa pure violence, et ainsi disqualifi&#233;e. Le spectacle t&#233;moigne en retour de la dignit&#233; de cette violence, de sa n&#233;cessit&#233; aussi : surtout, il distingue la brutalit&#233; des hommes de la violence des femmes &#8212; aux premiers, la pure volont&#233; de puissance et d'ali&#233;nation ; aux secondes, celle d'une r&#233;ponse qui vise &#224; refuser la domination, non &#224; en imposer une autre. D'o&#249; le raz-de-mar&#233;e final, o&#249; la violence exerc&#233;e &#8212; d&#233;finitive et puissante sur le corps masculin &#8211; ne poss&#232;de pour elle ni la cruaut&#233; satisfaite, ni le go&#251;t de l'arbitraire et du sang : plut&#244;t la n&#233;cessit&#233; de trancher dans le vif le corps social et cette alliance entre capitalisme et patriarcat pour se d&#233;faire de l'un par l'autre, et inversement. C'est ce qu'on r&#233;alise, finalement : la trajectoire exploratoire de tous les ressorts de la domination s'exerce sur le cops de la femme ou de la terre, de l'employ&#233; ou de l'enfant, selon la m&#234;me logique implacable &#224; l'&#339;uvre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Tiens ta garde&lt;/i&gt; r&#233;sonne plus amplement qu'un simple geste guerrier &#8212; m&#234;me s'il est aussi l'appel d'un tel geste. &lt;i&gt;Ce &#224; quoi l'on tient&lt;/i&gt; r&#233;v&#232;le les valeurs par lesquelles on tient &#224; l'autre ou au monde qu'on d&#233;fend, qu'on tient pour n&#233;cessaire et digne. Et quand &lt;i&gt;ce &#224; quoi l'on tient&lt;/i&gt; est attaqu&#233;, c'est nous-m&#234;mes qui le sommes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, on pourrait regretter le caract&#232;re panoramique de l'ensemble, qui prend le risque, &#224; force de multiplier les pistes et les lieux de questionnement, de manquer de radicalit&#233; ou d'exigence th&#233;orique, mais c'est peut-&#234;tre dans sa g&#233;n&#233;rosit&#233; de tout embrasser que se lie/lit ce projet d&#233;sirant nouer ensemble toute une logique souterraine et d&#233;pendante ; bien s&#251;r, on voudrait lire plus clairement les n&#339;uds d'articulation entre patriarcat et violences sociales, entre domination masculine et rapports sociaux : mais au juste, quand il faut passer &#224; l'acte, c'est vers le patron qu'on se tourne ; bien s&#251;r : l'essai d'Elsa Dorlin est parfois pris au pied de sa lettre : mais c'est aussi parce qu'on cherche des armes, et qu'on les ramasse l&#224; o&#249; elles sont, en tant qu'elles peuvent aussi &#234;tre model&#233;es &#224; la mesure de l'&#233;poque et de soi ; bien s&#251;r, la dr&#244;lerie de l'ensemble pourrait att&#233;nuer la violence &#233;prouver sous les coups de la domination, mais c'est aussi par la l&#233;g&#232;ret&#233; que se dit le plus grave. D&#232;s lors, en chaque endroit, le spectacle semble comme se resaisir de lui-m&#234;me, et ce qui pourrait sembler &#234;tre sa fragilit&#233; devient une autre de ses forces&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On se souvient d&#232;s lors du d&#233;but du spectacle : les actrices descendant depuis les gradins pour rejoindre le plateau comme s'il s'agissait d'explorateurs d'une grotte pr&#233;historique, d&#233;couvrant les peintures rupestres, t&#226;chant de les interpr&#233;ter avec leur grille de lecture masculine. C'est bien cette descente dans les arch&#233;types du savoir que le spectacle, modestement et avec sa l&#233;g&#232;ret&#233; d'apparence, nous convie. On se m&#233;prend souvent sur la fonction &lt;i&gt;didactique&lt;/i&gt; du th&#233;&#226;tre &#8212; sur ce que Brecht disait par exemple de la port&#233;e n&#233;cessairement didactique d'un th&#233;&#226;tre d'&#233;mancipation. Le didactisme tient avant tout &#224; l'acteur et &#224; sa facult&#233; &#224; travailler dans &lt;i&gt;son&lt;/i&gt; corps et &lt;i&gt;sa&lt;/i&gt; pens&#233;e le savoir, &#224; les &#233;prouver comme instrument de connaissance. Tenir la fable de ce th&#233;&#226;tre sur l'apprentissage des techniques de combat place radicalement la lutte sur la question de l'apprentissage, et fait de la connaissance (de son corps et de l'Histoire) la condition d'une connaissance plus large &#224; laquelle fait &#233;cho par exemple le r&#244;le de la chercheuse, transmettant davantage qu'un contenu de savoir &#224; ses co-combattantes : mais des forces et du courage par l'exemple du pass&#233; pour d'autres avenirs.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_8583 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_6328.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_6328.jpg?1646133115' width='500' height='667' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb5-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Article de Daniel Paris-Clavel, dans &lt;i&gt;Le Monde Diplomatique&lt;/i&gt;, en f&#233;vrier 2016. &#171; Suffragettes et jujitsu &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; l'aube du XXe si&#232;cle, le combat des suffragettes britanniques pour l'&#233;galit&#233; civique co&#239;ncida avec l'introduction des arts martiaux japonais en Europe. L'histoire d&#233;passant souvent la fiction, cette concomitance permit de bousculer &#8212; au sens propre &#8212; l'Etat patriarcal. &lt;a href=&#034;https://www.monde-diplomatique.fr/2016/02/PARIS_CLAVEL/54739&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Voir l'article en ligne&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Enzo Cormann &amp; Philippe Delaigue | In&#233;puiser le monde</title>
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		<dc:date>2022-02-09T12:47:30Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'Histoire Mondiale de ton &#226;me&lt;/i&gt;, d'Enzo Cormann, mis en sc&#232;ne par Philippe Delaigue [Marseille, La Joliette] &#8211; f&#233;vrier 2022&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/critiques-theatre/" rel="directory"&gt;CRITIQUES | TH&#201;&#194;TRE&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/arton2815.jpg?1644410695' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff2815.jpg?1644410705&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;small&gt;
&lt;center&gt;&lt;i&gt;L'Histoire Mondiale de ton &#226;me&lt;/i&gt;, d'Enzo Cormann, &lt;br&gt;mis en sc&#232;ne par Philippe Delaigue
&lt;br&gt;avec Agathe Barat, Enzo Cormann, Roberto Garieri, &lt;br&gt;V&#233;ronique Kapoian Favel, H&#233;l&#232;ne Pierre, Erwan Vinesse
&lt;br&gt;sc&#233;nographie Barbara Creutz assist&#233;e de Delphine Sabouraud
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Marseille, La Joliette &#8211; f&#233;vrier 2022&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/center&gt;&lt;/i&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;C'est un projet d'une folie d&#233;mesur&#233;e, autant dire d'une puissante n&#233;cessit&#233;. Enzo Cormann n'&#233;crit plus qu'un texte d&#233;sormais,&lt;/i&gt; L'Histoire mondiale de ton &#226;me&lt;i&gt;, somme compos&#233;e de pi&#232;ces br&#232;ves chacune d'une longueur de trente minutes, en trois mouvements et interpr&#233;t&#233;e par trois interpr&#232;tes. Pour l'heure, le premier volume rassemble dix-huit pi&#232;ces appel&#233;es &#224; &#234;tre augment&#233;es jusqu'&#224; atteindre le chiffre dantesque (puisque cette Histoire puise dans les enfers de Dante son mod&#232;le formel) de quatre-vingt-dix-neuf, auxquelles il faudra bien en ajouter une pour tout &#224; la fois accomplir et d&#233;faire la totalit&#233; trinitaire. Mais cette&lt;/i&gt; Histoire &lt;i&gt;n'est pas qu'un projet contraint : ou plut&#244;t cherche-t-il, dans cette contrainte, &#224; susciter sa libert&#233;. Panorama g&#233;n&#233;rique, travers&#233;e de l'histoire du th&#233;&#226;tre par ses possibles, parcours virtuose des formes dramatiques, l'&#339;uvre&lt;/i&gt; in progress &lt;i&gt;se saisit de sa contrainte pour poser, dans la jubilation inqui&#232;te qui est la sienne, des questions qui exc&#232;dent largement le jeu formel : quelle sont, dans nos vies soumises aux contraintes de tous ordres, intimes, sociales, existentielles ou politiques, les puissances d'&#233;mancipation &#224; l'&#339;uvre en nous, pour nous ? Questions lev&#233;es &#224; chaque pi&#232;ce, pos&#233;es et repos&#233;es, cherchant inlassablement d'autres angles d'attaques pour forer l'armure, &#233;chouant mieux, recommen&#231;ant sans rien &#233;puiser de sa force et de son d&#233;sir.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Th&#233;or&#232;me(s) Cormann&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soit donc une &#339;uvre dramatique comme un th&#233;or&#232;me. Son arbitraire math&#233;matique qui engendre sa n&#233;cessit&#233; formelle, sa rigueur absolue engag&#233;e dans un travail sur la contrainte. Ce soir-l&#224;, au th&#233;&#226;tre de la Joliette, nous verrons quatre pi&#232;ces : et quatre autres le lendemain, mises en sc&#232;ne par Philippe Delaigue &#8212; suivant la distribution trois fois ternaire exig&#233;e : six com&#233;diens, trois hommes (Erwan Vinesse, Roberto Garieri, Enzo Cormann) et trois femmes (Agathe Barat, H&#233;l&#232;ne Pierre, V&#233;ronique Kapoian) de 25, 45 et 60 ans qui se partageront le plateau &#8212; &lt;i&gt;les&lt;/i&gt; plateaux, puisque c'est le nom que donne l'auteur &#224; ces &#171; pi&#232;ces &#187;, &lt;i&gt;moments&lt;/i&gt; qu'on atteint et franchit, dont le mot &#233;voque autant le p&#233;dalier et ses vitesses, ou le paysage et ses horizons, que la pens&#233;e de Deleuze et Guattari. Ces soirs-l&#224;, nous verrons donc huit spectacles en une fois : ou deux fois quatre pi&#232;ces successivement ; autant de plateaux sur un seul. Mais ce n'est qu'une vue partielle sur l'ensemble qui propose d&#233;j&#224; pr&#232;s de vingt pi&#232;ces, avant la publication cet automne &#8212; toujours aux Solitaire Intempestifs &#8212; d'un deuxi&#232;me volume qui n'ach&#232;vera pas le projet toujours en cours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Th&#233;&#226;tre vertige, la sc&#232;ne bascule d'une pi&#232;ce &#224; l'autre en d&#233;clinant les possibles dans le genre et la forme, d'un th&#233;&#226;tre m&#233;tar&#233;flexif (&#171; Th&#233;&#226;tre anatomique &#187;) &#224; la fiction tragique (&#171; La Chair de ma chair &#187;), naviguant en eaux profondes sur les pens&#233;es philosophiques (&#171; Les Limitrophes &#187;), ou osant barboter dans les marais de l'intrigue politique (&#171; A Good Story &#187;), longeant les rives de l'intime, de l'autofictionnel ou du th&#233;&#226;tre documentaire (&#171; Fauves bless&#233;s &#187;), n'h&#233;sitant pas &#224; aborder la farce ou le fantastique cauchemardesque (&#171; N'importe qui &#187; ou &#171; Monument public &#187;) &#8212; Enzo Cormann fait feu de tous bois : et dans l'incendie rapide qu'il l&#232;ve, embrase une forme th&#233;&#226;trale qui se consume, puisqu'il s'agit moins de faire un sort &#224; un genre dramatique que de formuler une hypoth&#232;se &#224; partir de lui. Surtout, aucune forme ne s'installe pour l'achever : dans chaque pi&#232;ce, le dispositif se d&#233;traque pour se retourner, soit inqui&#233;ter le rire par l'effroi, ou le tragique sous la l&#233;g&#232;ret&#233; &#8212; soit fragilisant dans son principe m&#234;me ce qui semblait le conduire. Le jeu avec la forme n'existerait que pour son sabotage : et la jubilation manifeste avec lequel le th&#233;&#226;tre se d&#233;savoue est d'une profonde le&#231;on, d'humilit&#233; joyeuse, de m&#233;lancolie lucide et jamais triomphante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Dans le pas de charge assum&#233;, quelque chose se lib&#232;re donc, sous l'&#233;nergie radicale de ces courtes m&#232;ches, l'auteur cherchant &#224; affronter le nerf de ce qui constitue le principe dramaturgique de chaque pi&#232;ce. S'il s'autorise de telles audaces, c'est aussi en raison de la bri&#232;vet&#233; des formes, sortes de &#171; nouvelles &#187; qui imposent un tempo emport&#233;, et emport&#233; vers la pi&#232;ce suivante qui va la recouvrir. Mais dans l'&#233;conomie g&#233;n&#233;rale de la s&#233;ance th&#233;&#226;trale, des jeux d'&#233;chos et de r&#233;sonances se font fatalement jour, qui trament, par del&#224;, ou en souterrain, une puissance sourde d'organisation. Formelle, bien s&#251;r : s'entend avant tout &#224; chaque fois le d&#233;sir tendre et violent de raconter des histoires &#8212; c'est aussi dans ce geste que se lie ce th&#233;&#226;tre. Jeter, devant nous, des histoires t&#233;moignent d'un certain rapport &#224; ce que peut le th&#233;&#226;tre en temps d'acc&#233;l&#233;ration d'une syntaxe informative par quoi seule semble nous parvenir le monde, o&#249; le &lt;i&gt;story telling&lt;/i&gt; tend &#224; remplacer la fable, o&#249; raconter autrement les r&#233;cits de ce monde para&#238;t ainsi de salut public pour nous r&#233;approprier les virtualit&#233;s possibles de notre pr&#233;sent et de nos devenirs. Oui, &lt;i&gt;il y a une alternative&lt;/i&gt; au r&#233;cit majoritaire de la domination : et m&#234;me &lt;i&gt;des&lt;/i&gt; alternatives, la preuve par le nombre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Chute du cours de l'exp&#233;rience et investissements narratifs&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est alors que l'art de raconter les histoires vient frotter, par sa contrainte, &#224; une forme de lib&#233;ration, ou de d&#233;collement des assignations. Si nous sommes pauvres en exp&#233;riences, comme l'&#233;crivait Walter Benjamin, c'est aussi parce que nous sommes secs de r&#233;cits capables de les d&#233;ployer et rendre visibles la t&#226;che de vivre et celle de tenir t&#234;te. C'est cela qu'ouvre infiniment les possibles des r&#233;cits &#8212; et c'est cela qu'exp&#233;rimente l'&#233;criture et qu'&#233;prouve le th&#233;&#226;tre : sa force d'accueillir les innombrables fa&#231;ons de nommer notre appartenance et de doubler le r&#233;el d'une ombre, celle qui serait l'autre monde qui nous peuple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis, il y a ce que &lt;i&gt;raconte&lt;/i&gt; chacune de ses fables : une lutte de chaque instant entre des individus pris, voire &#233;cras&#233;s, dans la pesanteur de leur existence, et qui traquent le moment et le lieu d'une &#233;mancipation possible. Non que l'&#233;mancipation ait lieu, ou qu'elle soit arrach&#233;e pour toujours : les trajectoires des r&#233;cits t&#233;moignent plut&#244;t de moment o&#249; quelqu'un&#183;e d&#233;cide, soudain et parfois bri&#232;vement, de ne pas renoncer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien souvent, la lutte se joue sur le terrain paradoxal de la fragilit&#233; : c'est une jeune fille, viol&#233;e par son fr&#232;re, qui arrache sa libert&#233; dans son suicide, geste qui r&#233;v&#232;le enfin son identit&#233; arrach&#233;e aux enfermements familiaux ; c'est la jeune compagne d'un politicien ambitieux, qui le soir m&#234;me de son accession au pouvoir, le quitte ; c'est un couple qui cherche d&#233;sesp&#233;r&#233;ment la sortie d'un mus&#233;e d'art moderne dans lequel ils sont pi&#233;g&#233;s ; c'est un acteur en lutte avec le r&#244;le qu'un auteur voudrait le faire jouer, et c'est ce m&#234;me metteur en sc&#232;ne, en lutte avec l'histoire qu'il a h&#233;rit&#233;e et qu'il voudrait d&#233;fier ; c'est Ath&#233;na dans la rue et son destin prol&#233;taire d'actrice alcoolique ; c'est un homme qui en enjambe un autre devant chez lui et dont le destin bascule ; c'est une gamine emport&#233;e dans la trajectoire mortelle de son amant criminel, survivante d'elle-m&#234;me &#8212; c'est une constellation de vies qui se cherchent, ne se trouvent que dans les autres et les mots pour le dire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;L'in&#233;puisable ressource dramatique pour affronter la catastrophe&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Loin, loin de toi, se d&#233;roule l'histoire mondiale, l'histoire mondiale de ton &#226;me &#187;. La phrase de Kafka joue autant comme &#233;nigme que comme appel, comme programme. Dans l'&#233;cartement se jouerait l'approche : et par le lointain l'abord de soi o&#249; se d&#233;roule le drame politique des existences communes. L'&#226;me n'y est jamais l'affaire d'int&#233;riorit&#233;s en proie aux froissements pauvrement intimes : plut&#244;t ce qu'on jette hors de nous en certains moments propices, dans les &#233;preuves de feu qui nous d&#233;visagent et nous r&#233;v&#232;lent tels qu'en nous-m&#234;mes, pauvres de nous, et riches de cela m&#234;me qui nous confie un visage. Quant au monde, loin de figurer cette abstraction nue qu'on appelle en d&#233;sespoir de cause, il est bien au contraire la mati&#232;re de nos exp&#233;riences : le lieu de la lutte, le moment o&#249; tout se joue &#8212; la sc&#232;ne donc, tout aussi bien, pourvu qu'elle ne renvoie pas &#224; la simplicit&#233; d'une &#233;quivalence. &#171; Tout n'est pas &#224; jouer, mais tout joue &#187;, &#233;crit l'auteur comme seule indication &lt;i&gt;sc&#233;nique&lt;/i&gt;. Et il ajoute : &#171; La sc&#232;ne ne repr&#233;sente rien &#187;. Elle poss&#232;de pour elle l'ind&#233;termination qui les permet toutes : si le monde est un th&#233;&#226;tre, qu'il soit celui-l&#224;, ce soir o&#249; on l'aper&#231;oit, le saisit, o&#249; il passe, se jette sur nous parfois, nous terrasse souvent, se d&#233;voile fugacement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette histoire est d'abord celle d'une catastrophe qu'est le monde m&#234;me : sa facult&#233; &#224; n'&#234;tre que lui-m&#234;me, cette puissance organis&#233;e de d&#233;molition des d&#233;sirs, d'&#233;crasement des vies. C'est &lt;i&gt;en lui&lt;/i&gt; seul pourtant que pourrait avoir lieu son affrontement, celui qui rendrait digne celui qui n'aura pas tout &#224; fait renonc&#233;, ou refuserait d'&#234;tre seulement son ombre. (&#171; Les cr&#233;atures ne veulent pas &#234;tre des ombres &#187;, titre de ce premier ensemble : cr&#233;atures d&#233;signant tout aussi bien ces personnages sortis des mains de l'auteur, que nous autres, fils et filles de ce monde-l&#224;, de cette histoire mondiale-ci qui nous entoure et nous cerne). Car l'&#233;mancipation ne se joue pas en dehors du monde et de son histoire : mais malgr&#233; elle, et en elle : telle est aussi l'histoire que racontent les histoires de ce th&#233;&#226;tre et de sa catastrophe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La prolif&#233;ration des pi&#232;ces, mises en sc&#232;ne par Philippe Delaigue avec rigueur, tranchant dans le vif des situations l'&#233;clat des intensit&#233;s, cherchant surtout &#224; traquer dans le triple mouvement de chaque pi&#232;ce, les moments de bascule et de v&#233;rit&#233; trouble, ne vise ainsi en rien &#224; &#233;puiser un propos : au contraire, il s'agirait plut&#244;t de rendre in&#233;puisable le d&#233;sir de raconter et de t&#226;cher de nommer le monde, de jouer de toutes les situations qui en appelleraient d'autres pour ne pas leur suffire.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_8581 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_4952-2.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_4952-2.jpg?1644410715' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Jo&#235;l Pommerat | Des amours &#224; bout portant </title>
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		<dc:date>2022-01-24T11:30:47Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;Amours (2)&lt;/i&gt;, de Jo&#235;l Pommerat [Marseille, Friche Belle de Mai] &#8211; janvier 2022&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/critiques-theatre/" rel="directory"&gt;CRITIQUES | TH&#201;&#194;TRE&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/arton2805.jpg?1643023831' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='103' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff2805.jpg?1643023836&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;center&gt;&lt;small&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Amours (2)&lt;/i&gt;, une cr&#233;ation th&#233;&#226;trale de Jo&#235;l Pommerat
&lt;br&gt;Avec la collaboration artistique de Guillaume Lambert et Roxane Isnard
&lt;br&gt;Avec Agn&#232;s Berthon ; &#201;lise Douy&#232;re ; Samir Hammou ; &lt;br&gt;Roxane Isnard ; Redwane Rajel ; Jean Ruimi &lt;br&gt;Production Compagnie Louis Brouillard ; &lt;br&gt;en collaboration avec la Maison Centrale d'Arles&lt;br&gt; et la Direction Interr&#233;gionale des Services P&#233;nitentiaires Sud-Est.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Marseille, La Friche Belle de Mai, janvier 2022&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;/center&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;/small&gt;&lt;strong&gt;S'il semble vain de parler d'amour, c'est que le mot est tant us&#233;, tant d&#233;lav&#233; et d&#233;grad&#233;, qu'on ne peut rien lui faire endosser qui n'ait &#233;t&#233; d&#233;j&#224; port&#233;, et soit sublim&#233; soit sali. Puis, l'amour sert bien souvent &#224; faire &#233;cran pour r&#233;soudre faussement toute l'&#233;paisseur des liens qui unissent les &#234;tres et mieux taire ce qui les fracture. Justement : c'est ce chemin de la complexit&#233; et des contradictions &#8212; si p&#233;rilleux, mais tellement f&#233;cond &#8212; qu'emprunte Jo&#235;l Pommerat dans sa derni&#232;re cr&#233;ation, d'une beaut&#233; crue et d&#233;chirante. C'est qu'il ne s'agit pas ici de dire ce qu'il en est de l'amour, mais de traverser sa pluralit&#233;, et surtout d'observer, &#224; hauteur d'&#233;paules, ce qu'on ose dire en son nom qui est souvent d'une terrible violence. Plut&#244;t que la grande sc&#232;ne spectaculaire, plut&#244;t que la fable en surplomb, exemplaire et &#233;difiante, ce sont dix fragments arrach&#233;s &#224; son r&#233;pertoire que propose Pommerat, et tout change : ainsi &#224; l'os, l'&#233;criture se r&#233;v&#232;le telle qu'en elle-m&#234;me, cruelle et d&#233;vastatrice, dr&#244;le et irr&#233;vocable, d&#233;nudant les &#234;tres et les r&#233;v&#233;lant. Dix sc&#232;nes, qui sont autant de th&#233;&#226;tre des amours bless&#233;es o&#249; l'aveu t&#233;moigne des non-dits : dix moments ultras brefs qui d&#233;sossent le spectaculaire de la sc&#232;ne pour jeter, dans l'intimit&#233; de la pr&#233;sence, mille fa&#231;ons d'&#234;tre &#224; l'autre et pour soi-m&#234;me le visage monstrueux de l'amour comme on ne peut pas le dire.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Une heure, un peu plus : une travers&#233;e par &#233;clats &#8212; comme le verre bris&#233; d'un miroir. De &lt;i&gt;La r&#233;unification des deux Cor&#233;es&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;2013&#034; id=&#034;nh6-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, &lt;i&gt;Cet enfant&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;2005&#034; id=&#034;nh6-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et &lt;i&gt;Cercles/Fictions&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;2010&#034; id=&#034;nh6-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, Jo&#235;l Pommerat s'est saisi de quelques sc&#232;nes &#8212; une vingtaine, r&#233;duite ensuite &#224; dix &#8212; tournant autour de ce qui est un &lt;i&gt;th&#232;me&lt;/i&gt; seulement en apparence : l'amour y est &#224; chaque fois un levier servant &#224; soulever ce qui fonde la relation entre deux corps, deux d&#233;sirs. Dix fois, on rejouera le th&#233;&#226;tre ent&#234;tant de la d&#233;chirure : dix fois, se saisir de l'instant o&#249; tout se joue. Un th&#233;&#226;tre par intensit&#233; successive, par d&#233;flagration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un p&#232;re reproche &#224; son fils la mani&#232;re dont il &#233;l&#232;ve son enfant, et ce fils de lui r&#233;pondre, charriant des ann&#233;es de ressentiment, au nom de la honte &#233;prouv&#233;e d'&#234;tre celui qui s'est tu devant la violence de son p&#232;re ; deux amies se souviennent de leur rencontre : l'une des deux, malgr&#233; elle, met &#224; mort cette amiti&#233;, en rapportant combien l'autre lui paraissait arrogante alors ; une femme quitte son amant, mais sans pouvoir lui donner les raisons ; une jeune m&#232;re, incapable d'&#233;lever son enfant, l'abandonne &#224; ses voisins, &lt;i&gt;par amour&lt;/i&gt;&#8230; &#171; Par amour &#187; est toujours l'explication qu'on serait tent&#233; &lt;i&gt;paresseusement&lt;/i&gt; de donner aux situations aberrantes qui engagent notre d&#233;sir, &#224; nous-m&#234;mes inconnu. &#192; mettre &#224; nu ces situations, Pommerat op&#232;re vivant ce d&#233;sir : sans la chair des r&#233;cits, sans le long d&#233;veloppement des devenirs, des raisons, des alibis, il reste ces corps flottant dans leur existence et d&#233;rivant &#224; bord de leur solitude. Nous-m&#234;mes, renon&#231;ant &#224; deviner les raisons, n'envisageons que les cons&#233;quences qui seules importent au pr&#233;sent : les d&#233;vastations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car le pr&#233;sent est le seul crit&#232;re, le moment du danger. Il est ce lieu o&#249; se d&#233;nouent brutalement tout &#224; la fois la crise et les individus : o&#249; l'une et les autres se lib&#232;rent au prix de la d&#233;chirure. Plus que l'amour, inconsistant et multiple, c'est bien le pr&#233;sent qui semble la mati&#232;re avec laquelle travaillent les acteurs et le metteur en sc&#232;ne : ce territoire en partage, de bascule et de v&#233;rit&#233;. &lt;i&gt;Th&#233;&#226;tre en pr&#233;sence&lt;/i&gt;, c'&#233;tait le titre d'un bel essai &#233;crit par Jo&#235;l Pommerat en 2007 : et c'est pr&#233;cis&#233;ment l&#224; que tout se joue. Resterait &#224; dire en pr&#233;sence de quoi, de qui ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux sc&#233;nographies pr&#233;cises et impressionnantes des spectacles de la Compagnie Louis Brouillard &#8212; spectaculaire qui en est son empreinte, sa marque &#8212;, r&#233;pond ici, comme en contrepoint et en creux, une sc&#232;ne d&#233;pouill&#233;e, et plus encore. On est dans les entrailles de la Friche Belle de Mai, pas m&#234;me dans une salle, plut&#244;t un sas entre deux espaces, quelques n&#233;ons au plafond, quatre murs qui d&#233;limitent &#224; la fois le plateau et l'espace visible : une dizaine de chaises pos&#233;es contre ces parois qui accueilleront le public, plac&#233; sur l'espace de jeu, comme &#224; bout touchant &#8212; la parole des acteurs surgira parmi nous, assis comme nous, du m&#234;me endroit du monde et pourtant ailleurs, se levant, mais comme pour prendre appui sur le th&#233;&#226;tre, avant de le quitter, dispara&#238;tre derri&#232;re les murs ou revenir s'assoir &#224; c&#244;t&#233; de nous. Les noirs de plateau qui sont comme une signature des spectacles ant&#233;rieurs ne sont obtenus qu'en &#233;teignant les lumi&#232;res, &#224; vue. Le spectaculaire ne tient plus &#224; l'impeccable fabrique de l'illusion, mais rel&#232;ve tout entier de la parole et des pr&#233;sences, livr&#233;es, ainsi, paumes ouvertes. Spectacle de l'intimit&#233;, pour un th&#233;&#226;tre o&#249; l'intimit&#233; est v&#233;ritablement l'enjeu, celle d'une effraction, d'une impossible formulation. Spectacle qui ne pourra &#234;tre accueilli qu'hors des th&#233;&#226;tres, mais dans de tels espaces de l'entre-deux, &#171; pas fait pour &#231;a &#187;, o&#249; l'ind&#233;termination du lieu appelle aux territoires multiples des sc&#232;nes, &#224; ces possibles innombrables. &#171; Un th&#233;&#226;tre a capella &#187;, dira l'un des acteurs lors de l'&#233;change qui suivra le spectacle : la formule est belle qui t&#233;moigne aussi bien d'un d&#233;pouillement que d'un risque, d'un saut dans le vide et d'une lib&#233;ration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fallait sans doute cela pour dire &#8212; dans une langue elle-m&#234;me nue, mais jamais banale &#8212; l'amour, et ce qu'il en co&#251;te, les violences qu'on inflige en son nom et qui, elles aussi, mettent &#224; nu, font le vide. Il fallait cet espace vide pour l'emplir de toutes ces terreurs du lien, des beaut&#233;s aussi de ce qui reste innommable dans ce qui noue les &#234;tres ensemble, malgr&#233; eux. Ces amours d&#233;jouent la tentation de dire le tout de l'amour : au contraire : il fallait ce tourniquet des situations pour ne jamais &#233;puiser ce que, sous ce mot d'amour, on d&#233;signe mal, et dont on ne fait l'&#233;preuve que dans la tension, les choix impossibles, ceux qui d&#233;sarment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une sc&#232;ne &#224; l'autre, th&#233;&#226;tre(s) sans cesse d&#233;plac&#233;(s) par le vertige qui se produit, dans le d&#233;ferlement des sc&#232;nes : ces amours r&#233;pondent &#224; la m&#234;me dramaturgie du conflit qui lib&#232;re les forces et jette les acteurs &#224; chaque fois dans des situations intenses ou extr&#234;mes &#8212; brutalement, les acteurs abandonnent un r&#244;le pour un autre, exigeant d'eux tout &#224; la fois une empathie totale et un rel&#226;chement absolu, une pr&#233;cision folle dans la saisie des enjeux, mais sans jamais s'appesantir ; &#224; chaque fois, tout a eu lieu, de l'amour et de ses impasses, mais il faut tout reprendre &#8212; c'est comme s'il n'y avait jamais de le&#231;on, que des d&#233;sastres ou des reconnaissances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette cr&#233;ation, arrach&#233;e des textes ant&#233;rieurs, d&#233;pouillant une certaine mani&#232;re de faire du th&#233;&#226;tre, comme s'il s'agissait d'un pr&#233;cipit&#233; chimique rassemblant les exp&#233;riences pass&#233;es, mais les r&#233;duisant &#224; son extr&#234;me degr&#233; d'intensit&#233; et d'exigence, se saisissant de la fable seulement dans l'&#233;preuve de feu qui en r&#233;v&#232;le les failles et les puissances, t&#233;moigne aussi d'une exp&#233;rience de cr&#233;ation. Depuis plusieurs ann&#233;es, Jo&#235;l Pommerat intervient en Maison d'Arr&#234;t aupr&#232;s d'un groupe de th&#233;&#226;tre fond&#233; par un d&#233;tenu, &lt;a href=&#034;https://www.liberation.fr/culture/scenes/jean-ruimi-comedien-hors-les-murs-20220121_K5BYZ5GAU5A2TA7VYAVBIPO7NE/?redirected=&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Jean Ruimi&lt;/a&gt;, aujourd'hui lib&#233;r&#233;. Autour de lui, et dans le compagnonnage avec le metteur en sc&#232;ne, s'est &#233;crit et jou&#233; un premier spectacle &#8212; &lt;i&gt;D&#233;sordre d'un futur pass&#233;&lt;/i&gt;, &#233;crit par Jean Ruimi &#8212;, puis une adaptation de &lt;i&gt;Marius&lt;/i&gt; de Pagnol, pr&#233;sent&#233; au public dans la prison des Baumettes &#224; Marseille : spectacles interpr&#233;t&#233;s par les d&#233;tenus eux-m&#234;mes et travaill&#233;s au long d'ateliers au sein de la Maison centrale d'Arles. C'est dans ce cadre qu'a &#233;t&#233; &#233;labor&#233; &lt;i&gt;Amours (2)&lt;/i&gt;, qui fait suite &#224; un premier &lt;i&gt;Amours&lt;/i&gt;, d&#233;j&#224; r&#234;v&#233; sur la m&#234;me forme. Mais ce second &lt;i&gt;Amour&lt;/i&gt; a fait le mur : m&#234;lant d'anciens d&#233;tenus avec des com&#233;diennes de la compagnie, il donne &#224; entendre, &#224; &#233;galit&#233;, le travail d'acteurs et d'actrices aux trajectoires multiples : c'est aussi cela qu'on entend, ces voix travers&#233;es qui se livrent au seul pr&#233;sent qui importe, celui qui se fonde sur l'horizontalit&#233; de l'&#233;change.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#199;a recouvre quoi le mot &#171; amour &#187;, alors ? &#199;a recouvre tout, &#231;a ne recouvre rien ! Si on veut raconter d'une mani&#232;re un peu plus fine quand m&#234;me, on est oblig&#233; de prendre d'autres chemins &#187;, confiait Bernard-Marie Kolt&#232;s. &lt;i&gt;Amours (2)&lt;/i&gt; ne recouvre rien sous le mot d'&#171; amour &#187; des complexit&#233;s qu'il engage, mais en fait le point de d&#233;part de chemins qui visent &#224; observer les &#234;tres et leurs contradictions, et &#224; jouer, dans la radicale invention du pr&#233;sent, entre ce qui les d&#233;place et ce qui les ouvre &#224; eux-m&#234;mes et &#224; nous.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb6-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;2013&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;2005&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;2010&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Mohamed El Khatib &amp; Patrick Boucheron | Th&#233;&#226;tre portatif des mondes int&#233;rieurs</title>
		<link>https://arnaudmaisetti.net/spip/critiques-theatre/article/mohamed-el-khatib-patrick-boucheron-theatre-portatif-des-mondes-interieurs</link>
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		<dc:date>2021-12-11T14:12:51Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;Boule &#224; neige&lt;/i&gt;, spectacle de et avec Mohamed El Khatib et Patrick Boucheron [Aix, Bois de l'Aune] &#8211; d&#233;cembre 2021&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://arnaudmaisetti.net/spip/critiques-theatre/" rel="directory"&gt;CRITIQUES | TH&#201;&#194;TRE&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/arton2733.jpg?1639231968' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;a href=&#034;https://zirlib.fr/projet.php?project=16&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Boule &#224; neige&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;, &lt;br /&gt;&#8212; Conception, texte et r&#233;alisation, Mohamed El Khatib et Patrick Boucheron
&lt;br /&gt;&#8212; Sc&#233;nographie, Fred Hock&#233; / Image, Zacharie Dutertre
&lt;br /&gt;&#8212; Collaboration artistique, Vassia Chavaroche / Production Collectif Zirlib&lt;/small&gt;&lt;/center&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;small&gt;
&lt;center&gt;&lt;a href=&#034;http://www.insense-scenes.net/?p=4911&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Critique publi&#233;e dans l'Insens&#233;&lt;/a&gt;&lt;/center&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sommes-nous les gardiens de ce monde, ou est-ce lui qui nous garde ? Cette question, pos&#233;e, d&#233;pos&#233;e plut&#244;t, et d&#233;licatement, au milieu du spectacle &#8211; et comme &lt;i&gt;en passant&lt;/i&gt; &#8211; pourrait nommer autant que l'&#233;nigme qui l'inqui&#232;te, la joie aussi de cette travers&#233;e. De quoi sommes-nous &#224; l'abri et &#224; quoi nous exposons-nous ? Un peu plus d'une heure, autour de la sc&#232;ne circulaire qui rejoue le Globe, mais depuis son dedans : ce n'est pas une conf&#233;rence, pas une sc&#232;ne documentaire, ni une performance : tout cela &#224; la fois et davantage. C'est que cette r&#233;flexion joyeuse sur l'Histoire, ce qu'elle peut et ce qu'elle fait, se donne aussi avec les armes du th&#233;&#226;tre, celle de la parole donn&#233;e, et tenue, du geste arrach&#233; au pr&#233;sent, de l'&#233;coute des vivants et de l'adresse aux morts. Une heure, un peu plus, o&#249;, dans l'objet le plus minuscule, engouffrer le tout du monde et de ses exp&#233;riences : o&#249;, dans ce que l'on peut tenir pour insignifiant s'&#233;labore patiemment, &#224; hauteur d'hommes, une ronde historique de ce que nous sommes et de nos devenirs. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;center&gt;&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/nj95E7NVf4w&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;b&gt;&lt;i&gt;Th&#233;&#226;tre anatomique : de l'infiniment petit&lt;/b&gt;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pens&#233;, r&#234;v&#233;, &#233;crit il y a plus d'un an maintenant par le metteur en sc&#232;ne et dramaturge Mohamed El Khatib et l'historien Patrick Boucheron, &lt;i&gt;Boule &#224; neige&lt;/i&gt; a &#233;t&#233; cr&#233;&#233; &#224; la veille du Deuxi&#232;me Confinement. Le lendemain, il fallait tout ranger. Le monde se retrouvait sous cloche. Aujourd'hui, repris, on le regarde de l'autre c&#244;t&#233; de cela, alors que de nouveau tout menace. Les &#233;chos &#224; l'enfermement, &#224; ce qu'on prot&#232;ge au prix de l'asphyxie, &#224; ce qu'on abrite de soi de plus pr&#233;cieux au risque de l'aveuglement du dehors : tout cela joue, terriblement, dans l'image miroir que le spectacle tend. Qu'est-ce &#224; dire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le plateau, une sc&#232;ne et au c&#339;ur d'elle, une autre : jeu de reprise et de circularit&#233; vertigineuse et &#233;vidente &#8212; &#224; la circularit&#233; des gradins r&#233;pond un autre cercle, au dedans : sur les tables qui entourent un centre vide sont pos&#233;s des centaines de boules &#224; neige, objets d'enfance, souvenirs que les touristes emportent comme une proie de l'ailleurs qu'ils apporteront chez eux, en miniature. Objets d&#233;risoires et f&#233;tiches de passionn&#233;s : au seuil du spectacle, sur les &#233;crans, parole est donn&#233;e aux collectionneurs, qui rassemblent chacun plusieurs milliers de ces boules neigeuses. Pourquoi ? Il n'y a pas de r&#233;ponse. Quand il y en a, elles achoppent sur une simplification moralisatrice ou m&#233;prisante. La folie ? Le go&#251;t du kitsch ? D'embl&#233;e, observer cet objet issu de la culture populaire permet de voir cette op&#233;ration par quoi une culture dominante jauge (et exclut) une autre. Vieille histoire, aussi vieille que l'histoire de l'art : aussi puissante que l'Histoire. Et justement, nous y sommes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est qu'on devine, derri&#232;re ces r&#233;cits de collectionneurs, bien davantage qu'une histoire de capitalisation, d'accumulation de &lt;i&gt;richesses&lt;/i&gt;, on per&#231;oit plut&#244;t un jeu avec l'angoisse de la perte, le d&#233;sir moins de poss&#233;der que de contempler ce qu'on a perdu. L'enfance, le pass&#233;, son propre devenir &#8212; pour chacun, l'inqui&#233;tude formul&#233;e, terrible et sans r&#233;ponse : &#224; qui l&#233;guer ces milliers de boules &#224; neige ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela commence ainsi, dans cette l&#233;g&#232;ret&#233; inqui&#232;te, cette m&#233;lancolie qu'on croirait insignifiante. Le plateau se r&#233;v&#232;le, &#224; l'entr&#233;e des deux auteurs du spectacle, comme un cabinet de curiosit&#233;s autant que comme un amphith&#233;&#226;tre d'anatomie. Ce qu'on va autopsier ? Les boules &#224; neige ou leur histoire, l'histoire de cette histoire-l&#224;. La circularit&#233; de la sc&#233;nographie joue avec l'image de cette sph&#232;re : cerne et prot&#232;ge ; nous s&#233;pare de l'espace du jeu et nous relie &#224; lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le regard sera donc plong&#233; dans ce dedans, dans ce trou qui est aussi un plein : une boule &#224; neige, o&#249; la paroi de verre est le th&#233;&#226;tre lui-m&#234;me. Alors on pressent que l'objet du spectacle, la boule &#224; neige, est un pur jeu d'optique : un travail du regard o&#249; ce qu'on voit dans la boule &#224; neige est ce que la boule &#224; neige voit de nous. Un monde en petit ; le monde enferm&#233; dans le dedans qui permet qu'on le tienne &#224; distance, depuis le dehors. En cette vie, nous sommes plong&#233;s &lt;i&gt;dans&lt;/i&gt; le monde, incapable donc de le voir, confondus en lui. La boule &#224; neige : cette ruse par laquelle on se ressaisirait de ce dehors transform&#233; en dedans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce jeu d'&#233;chelle, du petit au grand, et du dehors au dedans, on n'est pas dupe du d&#233;risoire : c'est m&#234;me cette insignifiance qui rend le jeu essentiel, puisqu'on sait qu'en dernier ressort, on n'aura face &#224; soi qu'une reproduction approximative de cette r&#233;alit&#233; : une fiction qui joue sur sa croyance. Mais croyance qui permet qu'on se joue d'elle, aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce soir-l&#224;, au Bois de l'Aune d'Aix-en-Provence, les lumi&#232;res connaissaient quelques rat&#233;s ; les vid&#233;os s'enclenchaient dans l'al&#233;atoire ; les sons se perdaient, l'&#233;quilibre &lt;i&gt;technique&lt;/i&gt; avait peine &#224; se trouver. Un temps, on se demandera si cela ne faisait pas partie du spectacle lui-m&#234;me : mais non. Seulement, cette fragilit&#233; dans la fabrique du temps disait avec justesse ce qui allait avoir lieu, malgr&#233; tout, malgr&#233; les caprices de la machine, malgr&#233; la m&#233;chancet&#233; du soir.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_8456 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/medias_banner_image_049dac647ebbf1eb6f64b1d6a07e5cf2.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/medias_banner_image_049dac647ebbf1eb6f64b1d6a07e5cf2.jpg?1639231820' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;b&gt;&lt;i&gt;R&#233;sister &#224; la hantise des origines&lt;/b&gt;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est avec cela que jouera le spectacle : l'esprit de s&#233;rieux appliqu&#233; sur un objet qui ne l'est pas &#8212; et inversement : une dr&#244;lerie cavali&#232;re dans le propos port&#233; sur ce qui est le plus consid&#233;rable. Par exemple, l'&#233;vocation d'une controverse juridique autour de la fabrication d'une boule &#224; neige, qui s'est jug&#233; &#224; Nuremberg &#8212; (c'est &#171; l'autre proc&#232;s de Nuremberg &#187;). La Grande Histoire s'engouffre soudain, par effraction, dans la minuscule : on ne s'&#233;teindra pas ainsi, plus tard, quand &#224; la neige qui tombe lentement dans la sph&#232;re r&#233;pondra l'image des cendres m&#234;mes de nos morts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour l'heure, le spectacle ouvert sur la parole des collectionneurs est repris par les auteurs/acteurs. Le metteur en sc&#232;ne donne la parole &#224; l'historien, et voudrait l'assigner &#224; son r&#244;le : l'interroge ainsi, au titre d'historien, sur l'origine de la boule neigeuse. Et bien s&#251;r, l'historien, feignant de jouer son r&#244;le, &#233;chappe &#224; l'assignation. &#201;voquant Marc Bloch, Patrick Boucheron appelle &#224; r&#233;sister &#224; la hantise des origines. Car confondre histoire et r&#233;cit des origines pourrait entra&#238;ner irr&#233;m&#233;diablement vers le pire, on le sait, dans une qu&#234;te du pur qui &#233;chappe de toute mani&#232;re toujours &#224; la v&#233;rit&#233;, retombe in&#233;vitablement sur une construction rejouant les dominations. Il n'y a pas d'origine : plus on la cherche, mieux elle se d&#233;robe. La premi&#232;re boule &#224; neige existerait-t-elle qu'elle ne poss&#232;derait aucune v&#233;rit&#233; d'elle-m&#234;me ou des autres. Et derri&#232;re la Boule &#224; Neige Z&#233;ro se dessine ainsi tous ces mythes des origines depuis celle de Rome au moins &#8212; si l'&lt;i&gt;origo&lt;/i&gt; est fondateur, c'est en tant que fiction, r&#233;cit qui se raconte : au sens strict, histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, &#224; mesure qu'on recule dans le temps, on avance dans la connaissance de soi parce qu'en ouvrant le champ des origines, on trouve celui des devenirs par les histoires qu'on se donne, qu'on s'&#233;change pour faire durer le temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et le spectacle d'amorcer sa d&#233;rive sans jamais perdre de vue son objet (la boule &#224; neige) ni son sujet (l'histoire qu'elle renferme et rend possible). L'historiographie de ce pass&#233;, depuis l'infime, d&#233;ploie en grand les horizons historiques : ainsi nous racontera-t-on une histoire tout autant que la mani&#232;re dont l'histoire se raconte et nous parvient &#8212; dans ses aspects industriels, pour la conqu&#234;te du march&#233; de la boule &#224; neige, ou commerciaux, dans la guerre franco-allemande qui se livrent au cours du XXe si&#232;cle, th&#233;&#226;tre d'autres affrontements plus mortels ; ou ses enjeux politiques quand est &#233;voqu&#233;, au pr&#233;texte d'une boule &#224; neige comm&#233;morative, l'attentat de Lockerby ; voire en ses consid&#233;rations g&#233;ostrat&#233;giques (les eaux pollu&#233;es du port de Hong-kong dans les boules &#224; neige import&#233;es&#8230;) &#8212; et tout cela sans pesanteur, au rythme de l'&#233;change, du rebond, de la pens&#233;e vivace quand elle s'affronte au grand tout par le d&#233;tail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi le spectacle navigue &#224; vue, suivant son erre, vers le grand large. De la chronique glorieuse des inventeurs au r&#233;cit laborieux des affrontements industriels, jusqu'&#224; l'histoire de la repr&#233;sentation du monde vers le devenir hypoth&#233;tique de nos souvenirs. Car que diront les historiens du futur quand il ne restera de notre civilisation que quelques boules &#224; neige &#233;parses ? C'est ce moment de fiction dr&#244;le et puissante o&#249; les deux auteurs interrogent les boules &#224; neige comme s'ils ignoraient notre pass&#233;, depuis un futur oublieux de notre pr&#233;sent : Jeanne d'Arc ? Une amazone qu'on dirait Femen peut-&#234;tre ; la Statue de la Libert&#233; ? Une insondable repr&#233;sentation d'une pr&#234;tresse au culte perdu, sans doute.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_8457 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/medias_banner_image_66b0732afac88e3fd4abfad2af10b313.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/medias_banner_image_66b0732afac88e3fd4abfad2af10b313.jpg?1639231820' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;b&gt;&lt;i&gt;Theatrum Mundi et Mondes du th&#233;&#226;tre&lt;/b&gt;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le jeu trouble entre les pass&#233;s et les devenirs, entre le minuscule et le grand, entre le r&#233;cit, la fiction et l'Histoire, c'est tout le th&#233;&#226;tre qui se met d&#232;s lors en retour &#224; s'interroger lui-m&#234;me, sur ses moyens et ses forces, ses fragilit&#233;s. Car c'est avec inqui&#233;tude que la sc&#232;ne s'empare d'elle-m&#234;me, dans l'hostilit&#233; et la tendresse. C'est que la boule &#224; neige s'offre en miroir du th&#233;&#226;tre : d&#233;risoire, et essentiel, indispensable, mais pas &lt;i&gt;n&#233;cessaire&lt;/i&gt;, selon les mots de l'industrie culturelle de notre &#233;poque. &#192; quoi sert une boule &#224; neige, au juste ? &#192; se souvenir ? Ou &#224; &#234;tre contempl&#233;e ? Peut-&#234;tre ne sert-elle qu'&#224; son propre geste de la retourner qui l'accomplit et l'abolit en m&#234;me. &#171; Une boule &#224; neige, sans le geste, &#231;a n'est pas la boule &#224; neige &#187;, dira un collectionneur. Et c'est d&#233;j&#224;, toute une d&#233;finition du th&#233;&#226;tre, minuscule et immense. Le th&#233;&#226;tre n'existe que si on l'active, et il faut, comme la boule &#224; neige, le renverser pour qu'il prenne vie contre la vie elle-m&#234;me. Monde en miniature, dedans coup&#233; du dehors par quoi on le voit, d&#233;cor ridicule et grandiose du tout de la vie enferm&#233; dans un espace r&#233;duit, le th&#233;&#226;tre partage avec la boule &#224; neige la gr&#226;ce d&#233;risoire &#171; de n'avoir rien pour lui &#187; : d'&#234;tre en lui-m&#234;me son propre tout en tant qu'il d&#233;signe autre chose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au c&#339;ur du spectacle, Mohamed El Khatib rappelle l'origine (perdue) du projet : raconter une histoire populaire de l'art &#224; la Renaissance &#8212; s'il en reste des &lt;i&gt;traces&lt;/i&gt;, c'est peut-&#234;tre dans ce souci d'interroger l'art comme l'histoire des rapports de domination par le go&#251;t des &#233;lites, la boule &#224; neige &#233;tant ce paroxysme de &lt;i&gt;mauvais&lt;/i&gt; go&#251;t attaqu&#233; par ceux-l&#224; m&#234;mes qui pr&#233;tendent d&#233;fendre les classes populaires tout en m&#233;prisant leur culture. C'est dans un pr&#233;c&#233;dent spectacle, &lt;i&gt;STADIUM&lt;/i&gt;, par la rencontre d'Yvette, supportrice du RC Lens et collectionneuse de ces boules &#224; neige qu'&#233;tait n&#233; ce d&#233;sir : ainsi se dit &#171; l'arch&#233;ologie de la tendresse &#187; envers Yvette, la classe populaire, le th&#233;&#226;tre tenu dans l'hostilit&#233; &#224; l'&#233;gard d'un th&#233;&#226;tre souvent con&#231;u comme haut lieu du bon go&#251;t, autant dire espace d'exclusion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans cette tendresse qu'est tram&#233;e l'&#233;criture du spectacle &#8212; tendresse envers Yvette et les siens, par exemple Martine, cette seconde m&#232;re de l'auteur, la confidente. &#192; sa mort, la famille propose au metteur en sc&#232;ne de venir chez elle glaner des souvenirs ; tandis qu'il commence &#224; piocher dans sa riche biblioth&#232;que, on lui propose plut&#244;t d'emporter avec lui les boules &#224; neige : &#171; personne n'en veut &#187;. Th&#233;&#226;tre qui se fonde sur ce &#171; reste &#187; m&#233;pris&#233;, th&#233;&#226;tre de restes, du peu, du laiss&#233; pour compte, d'autant plus pr&#233;cieux que c'est aussi finalement dans ce qui reste que s'abrite ce qui importe des vies minuscules. De l&#224; s'esquissent, dans cette fin du spectacle, les lignes de fuite qui entra&#238;nent les boules &#224; neige, &#224; rebours du r&#233;cit des origines, vers celui des finitudes et de ce qui reste apr&#232;s la fin : le deuil. Quand on meurt, les notaires liquident tout, sauf ce qui est plac&#233; sur les rebords des chemin&#233;es, bibelots, riens inestimables non par la hauteur du prix, mais par son insignifiance. C'est cela que Mohamed El Khatib emporte ; cela dont Patrick Boucheron fait l'histoire : ce peu qui vaut par le lien qui nous lie &#224; lui, non par sa valeur propre. D&#232;s lors, on voit tout autre chose. La neige qui tombe, lentement, au-dedans des boules &#224; neige, t&#233;moigne d'un &lt;i&gt;memento mori&lt;/i&gt; o&#249; ce qui s'effondre est plus que l'enfance. La neige semble des cendres &#224; qui la regarde de ce c&#244;t&#233; de la vie quand la mort est &#224; venir. Keith Richards disait que c'&#233;tait ce qu'il avait snif&#233; de plus &#233;trange : les cendres de son p&#232;re. Certains de ces collectionneurs disent leur r&#234;ve : que leur cercueil soit une boule &#224; neige. O&#249; leurs cendres voltigeront dans l'&#233;ternit&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Et l'historien d'observer que l'engouement pour la boule &#224; neige est (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'on avait pris pour des joies inoffensives d'adultes rest&#233;s en enfance deviennent de v&#233;ritables autels portatifs que de son vivant on tiendrait dans la main pour contempler son propre devenir poussi&#232;re, neige, vide dans le d&#233;cor du monde.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_8458 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/png/capture_d_e_cran_2021-12-11_a_15.05.28.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/png/capture_d_e_cran_2021-12-11_a_15.05.28.png?1639231879' width='500' height='610' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;b&gt;&lt;i&gt;&#201;l&#233;gies&lt;/b&gt;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle serait la boule manquante ? C'est la derni&#232;re question, celle qui &lt;i&gt;reste&lt;/i&gt;, en suspens, celle que poursuivent tous les collectionneurs et qu'ils n'auront jamais. La premi&#232;re cr&#233;&#233;e ? Il y en a tant, de ces premi&#232;res boules qui sont comme autant de reliques de la Sainte Croix &#233;parpill&#233;es par centaines. Non, pas la premi&#232;re : au contraire, la derni&#232;re. Mohamed El Khatib raconte que sa m&#232;re, tr&#232;s affaiblie &#224; la fin de sa vie, ne pouvait se rendre &#224; la Mecque accomplir le dernier des piliers de l'Islam : faire les sept rondes autour de la Kaaba. Il chercha longtemps sans la trouver cette derni&#232;re boule, jusqu'&#224; en d&#233;nicher une, approchant : sorte de cube qui n'avait rien d'une boule &#224; neige, sauf qu'elle abritait cette reproduction en miniature du lieu sacr&#233;. C'est dans le geste de la m&#232;re que refait le fils que s'ach&#232;ve le spectacle : faire le tour de l'objet, sept fois, avec le doigt seulement, comme une fa&#231;on &lt;i&gt;minuscule&lt;/i&gt; de r&#233;aliser ce qui est le plus sacr&#233; &#8212; comme une mani&#232;re de rejouer le th&#233;&#226;tre et la boule &#224; neige ensemble, ces rapports d'&#233;chelle, cette saisie de l'infime port&#233; vers l'infiniment grand, cette tendresse capable de conjurer la douleur et la perte en la rejouant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gardiens du monde enclos dans quelques sph&#232;res, nous sommes aussi enclos en lui ; nous nous entourons tous de ces boules &#224; neige capables de rev&#234;tir mille formes, qui ne sont parfois pas des boules &#224; neige, mais poss&#232;dent ce m&#234;me pouvoir de &#171; conjuration contre la m&#233;chancet&#233; du monde &#187;, et nous permettent de nous affronter au d&#233;sastre sur lequel nous allons : talisman, f&#233;tiches, objets de rien qui donnent &#224; voir les mondes qui nous habitent &#8212; autant de mondes &lt;i&gt;autres&lt;/i&gt; capables de donner le change &#224; la laideur de celui qui pr&#233;tend r&#233;genter la r&#233;alit&#233; lev&#233;e autour de nous, hostile ; objets minuscules qui donnent le d&#233;sir et le manque. &#171; Or du temps &#187;, disait Breton, qui s'&#233;tait entour&#233; lui aussi de ces restes glan&#233;s dans l'&#233;pars &#8212; comme Walter Benjamin, autre collectionneur de boules &#224; neige, autre glaneur de l'infime dans quoi il cherchait les traces des signes, l'aura dissip&#233; des choses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un peu avant la fin, une boule avec &#233;t&#233; renvers&#233;e au passage, comme par m&#233;garde (une seconde, on croira m&#234;me que c'&#233;tait un accident du spectacle : jeu du th&#233;&#226;tre contre lui-m&#234;me, jeu avec la croyance et l'illusion que le th&#233;&#226;tre pourrait &#234;tre renvers&#233; par la vie) &#8212; fracass&#233;e sur le sol, la boule gisait &#233;clat&#233;e, r&#233;pandue, vers bris&#233;, perdue &#224; jamais. Et toute la fin de spectacle se jouera donc sur ces d&#233;bris de rien ; on entendra alors crisser sous le pas ce qui a &#233;t&#233; perdu et qui se prolonge dans le bruit imperceptible de la catastrophe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Patrick Boucheron, au d&#233;but du spectacle, nous l'avait dit : &#171; Nous marchons dans les ruines de notre avenir &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;iframe title=&#034;vimeo-player&#034; src=&#034;https://player.vimeo.com/video/418826253?h=8a419a3111&#034; width=&#034;640&#034; height=&#034;360&#034; frameborder=&#034;0&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;/center&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb7-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Et l'historien d'observer que l'engouement pour la boule &#224; neige est contemporain de celui pour nos incin&#233;rations, qui l'emporteront bient&#244;t sur les enterrements : rupture anthropologique majeur et imperceptible, puisqu'on est au-dedans de notre r&#233;alit&#233;, sans recul &#224; l'&#233;gard des bascules qui nous fondent pourtant. Aux cendres qu'on r&#233;pand sur la terre au lieu de nos corps d&#233;compos&#233;s r&#233;pondent, en silence, les minuscule flocons tombant dans l'infini d'une sph&#232;re insignifiante.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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