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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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Le calme du blanc. Le reste est le temps.
Marguerite Duras, La mer écrite
On pense à tort vivre en temps de catastrophe — c’est faux. Ce qui pèse lourd ici et partout, dans le monde comme en soi, c’est combien l’époque donne l’impression d’une catastrophe déjouée de peu, et toujours ce lâche soupir de soulagement qui fabrique au-dessus de ces jours l’air rance qu’on respire avec les volutes épaisses d’hydrocarbures brûlées. Dans ce cap au pire, le pire est toujours débordé, et toujours pourtant, on lui fait face : prodige des temps d’un capitalisme tardif. Soyez heureux, nous avons échappé au désastre — disent-ils. Le désastre, lui, continue de s’étendre de tout son long, grand cadavre joyeux qui n’a besoin ni de dead line ni de traité pour s’établir sur la terre comme au ciel, et entre chacun des vivants et des morts, racontant son histoire qui serait la somme de catastrophes évitées de peu, autant dire accomplies selon le plan.
Rêve de cette nuit : on me demande de faire l’éloge funèbre d’un poète bien vivant — l’idée étant d’en finir avec lui, et, chantant sa mort, de le terrasser pour de bon. Je résiste un peu. Après tout, je connais si mal cette œuvre (je n’en ai même jamais entendu parler). Je me lève pourtant, confiant qu’un coup de théâtre viendra me délivrer, et sauver la vie du malheureux poète, présent, là, au fond de la salle.
L’odeur des fleurs surgies du sol comme par effraction : emportée à grande eau de javel répandue sur les trottoirs ce matin.
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J’écris avec une grande force d’expression ; ce que j’éprouve, je ne sais même pas ce que c’est. Pour moitié, je suis somnambule, et pour moitié, rien.
Fernando Pessoa, Le Livre de l’Intranquillité
Nils Frahm, Said and Done
Ravages ; des sortilèges qu’il faut pour trouver le sommeil (le débusquer patiemment, suivre sa trace dans les traces qu’il consent à laisser, faire le tour de ses cachettes habituelles — en vain —, et au moment où on renonce, le voir détaler devant nous avec fureur, sorti d’un mauvais fourré, dressant au-dessus de sa tête sa hache et poussant un cri, un dernier, avant qu’on l’abatte en fermant les yeux), je n’en connais pas assez. Ravages, oui, qui laisse sans forces : et le lendemain, on n’est pas plus avancé que la veille. On n’a rien appris — le soir, il faudra tout recommencer : s’endormir est une tâche de démon, surtout quand il fait des nuits quand celles-là, nées de ces mauvais jours comme ceux-là, et du travail pour mille ans pour les terrasser à mains nues.
Une vie qui serait une somme de regrets : à quoi ressemblerait-elle ? De maladresses ; de malentendus : une vie qui serait à la puissance ce qu’il faudrait faire autrement : une vie qui serait ce papier froissé pour la millième fois après le premier mot et qu’on jette dans la poubelle (poubelle qu’on manque).
Je m’installe dans les frappes de Nilhs Frahm ce matin, j’habite chacune d’elles, que je quitte plus tristement que jamais pour m’abriter dans la prochaine, songeant y rester jusqu’à mort, et je le fais, sauf que je ne meurs pas, pas encore.
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Mon travail se clôt, comme peut se fermer une plaie qui n’est pas guérie.
Kafka, Journal (9 mai 1922)
J’ai vécu tant de fins du monde que celle-ci ne me détruira pas — phrase entendue et jetée à la hâte, et désormais je ne sais plus d’où, de qui, et c’est dans ces absences là aussi que les fins commencent. Dans la Cathédrale d’Albi, les dessins d’enfer tracées avec plus d’attention et de soin, à hauteur de regard, que les pauvres figures du paradis déposées là-haut pour se donner bonne conscience : ce que cela dit de ce monde, de l’autre, et de ce qui les déchire en nous.
Dans nos rêves, nous sommes parfaitement éveillés. Image de ce qui fait nos jours noirs, cernés d’ombres, dans quoi nous avançons.
Lisbonne à la nuit tombée, soir effondré sur le Tage dévorant la mer vers New York : on est parfois possédé d’image qui ne nous appartiennent pas, et qui sont l’envers exact des images qu’on possède (le vent cherchant dans le maquis un endroit à l’abri du vent) — et je me tiens, entre ces deux images, à bonne distance l’une de l’autre, et même : à égale distance. Ne suis-je pas aussi à égale distance de moi-même ?
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Frappe nos cœurs en allés en lambeaux
Anarchie ! Ô porteuse de flambeaux !
Chasse la nuit ! Écrase la vermine !
Et dresse au ciel, fût-ce avec nos tombeaux,
La Claire Tour qui sur les flots domine !Laurent Tailhade, Ballade Solness
Le ciel de nouveau établi à bonne distance. La grande solitude intérieure qui s’abat en moi comme de l’eau jetée sur de la terre sèche. Les regrets qu’on tourne et qui finissent par devenir le passé lui-même quand il refuse de s’oublier, qu’il est comme les rêves d’enfant, indissociable des souvenirs qu’on nous a tant raconté qu’ils nous appartiennent. Ce qu’on écrit cent fois, et qu’on efface cent une fois – ce avec quoi je ne serai jamais quitte. Les pensées qui viennent au milieu des paroles. Tout ce qui meurt et n’a jamais vécu.
Le taxi dans la nuit frôle donc la Concorde et je lève les yeux. Jusqu’alors, quand je passais ici, mes pensées mauvaises allaient toujours joyeusement vers le corps du roi, minuscule et ridicule, la foule rassemblée à cent mètres, les hurlements qu’il n’entendit même pas, les canons. Mais ce soir-là je pense à Saint-Just et à Robespierre, aux camarades — tandis que la voiture pivote sur la place et va enjamber le fleuve, je sais alors que je tourne autour de l’axe du monde : la Concorde, dans la ville déchirée en moi par tous ces passés à la fois est l’épée fichée de l’occident détestable d’où partent toutes les bombes de ce réel vaincu.
Le corps des choses si opaques dans lequel je me suis enfoncé une semaine durant — jusqu’au silence froid comme des larmes – ne m’appartient pas : alors je m’invente une discipline neuve, faite d’effroi envers moi-même, d’urgence terrible contre le jour qui va se lever, d’abandon sur les images du monde, de haine sans recours contre ce qu’on fait de nous, de fatigue aussi, et de travail pour arracher à toutes les peaux mortes qui m’enveloppent leur apparence stérile, et parvenir, de toute cette colère de moi, à jeter sur la nudité des trottoirs salie de sang une ombre dans laquelle je saurai disparaître.
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J’ai tant vécu sans jamais vivre ! J’ai tellement pensé sans jamais penser ! Je sens peser sur moi des mondes de violences immobiles, d’aventures traversées sans aucun mouvement. Je suis saturé de ce que je n’ai jamais eu et n’aurai jamais, excédé de dieux encore inexistants. Je porte sur moi les cicatrices de toutes les batailles que j’ai évité de livrer. Mon corps musculaire est éreinté par l’effort que je n’ai même pas imaginé d’accomplir.
Pessoa, Le livre de l’intranquillité
Percevoir le monde comme le ferait une peinture — une ruine au ralenti. La neige qui fond dès qu’elle tombe : et tout ce qui tombe, les corps et les regrets, les feuilles, ce qu’on n’écrit qu’en effaçant intérieurement les mots qu’il faudrait, ceux qui manquent toujours. Le monde existe en s’entassant, disent les archéologues : que disent les autres ? Dans les cimetières aussi, le monde existe : entassent le contraire des villes (leur désir). J’attrape, à cent dix à l’heure, la phrase que j’entends à la radio – je la note sur les Notes© du téléphone, la route que j’avale s’écrit aussi en palimpseste : « habiter un lieu, c’est faire quelque chose pour y être ». (Il y avait un contexte, avalé lui aussi, mais où ?).
Plus tard, la voix parlerait de ce qu’est marcher : quand je descends l’escalier, je sais l’écart de la marche, je suppose que l’écart est le même que la veille et ainsi je tombe d’une marche à l’autre sans me vautrer dans la réalité défaite : non, la réalité est là, assise dans sa fondation, immuable et assurée, et je lui fais confiance, j’avance, je descends : en ce monde, existe-il encore des escaliers ?
La violence est donc la forme que prend infiniment le monde pour se faire, et l’effet du monde sur nous : son effort pour faire advenir le monde à nous, et le signe de notre appartenance à lui.
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Parole d’attente, silencieuse peut-être, mais qui ne laisse pas à part silence et dire et qui fait du silence déjà un dire, qui dit dans le silence déjà le dire qu’est le silence. Car le silence mortel ne se tait pas.
Maurice Blanchot, L’Écriture du désastre
Lumière de novembre sur février des premiers jours déjà agonisants — et partout dimanche, ce lundi soir qui miroite dans les dimanches après-midi de l’enfance sous le ciel d’Artois répandu partout jusqu’à donner la main à ces nuages de Méditerranée qui n’ont jamais de nom, s’enfuient, se terrent quelque part d’où ils finissent toujours par revenir, sur moi. William Blake, de nouveau ouvert sur la table de travail — pourquoi ? Et le feu, et le sacré, et même les morts de Bárcena, et le désastre, et l’écriture, et « étreins-toi », et tous les livres qu’un seul suffit à appeler à lui en moi, et qui ne vient pas, et que je poursuis, comme une mauvaise lumière de théâtre. Et le reste : de la pluie, je ne sais pas, elle tombe pire que des larmes, et tout ce regret qui vient au moindre souvenir, au moindre — le ciel en est témoin, et il ment dès qu’il prête serment.
Il faut plutôt penser que Narcisse, voyant l’image qu’il ne reconnaît pas, voit en elle la part divine, la part non vivante d’éternité (car l’image est incorruptible) qui, à son insu, serait la sienne, et qu’il n’a pas le droit de regarder sous peine d’un désir vain ; de sorte que l’on peut dire qu’il meurt (s’il meurt) d’être immortel, immortalité d’apparence qu’atteste la métamorphose en fleur, fleur funèbre ou fleur de rhétorique.
Le bouquet de fleurs mortes devant moi ne cesse de mourir pour la même raison qu’il fut vivant : n’être pas là — devant moi — ce qui n’existe à cet instant que pour que je le voie, l’écrive sans pouvoir trouver les mots, et l’abandonne, comme tout le reste.
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Jamais tu ne tireras de l’eau des profondeurs de ce puits. Quelle eau ? Quel puits ? Qui donc pose cette question ? Silence. Quel silence ?
Kafka (peut-être 1920)
Ciel de traîne sur toute la journée, comme s’il s’agissait de tirer les draps de la nuit sur cette vie, ce jour — images qui, au fond de soi, traînent aussi, vase qu’on ne remue que pour troubler davantage et répandre partout le poids mort de ce qui, de toute manière, est voué à toujours retomber, au profond, qui forme la surface sur quoi avancer malgré tout. Toulouse égale à elle-même : ces villes dont on ne fait que passer, empruntant toujours les mêmes couloirs pour ne pas trop se perdre, et qui semblent donc réduites à quelques façades butées, visages anonymes, présences qui n’existent sur terre que le temps de les croiser, et puis ? Habiter le monde comme une ville qu’on verrait deux fois l’an, trois jours — chambre d’hôtel aux murs d’épaisseur relative —, une vie, oui, si on était assez lâche pour s’y confier ; mais on n’a même pas cette lâcheté, on a toutes les autres, et ce n’est pas assez pour se penser tout à fait mort, en dépit des apparences.
Sur l’écran de l’ordinateur, le reflet de ses mains qui tapent ces phrases pour dire ce reflet, et comme on frappe sur un mur, avec le désir furieux de le traverser — ces reflets et ces phrases, ce monde comme parois, ces parois comme ce qui déchire la réalité et son envers — ; mais je sais bien que l’envers de la réalité lui appartient aussi, comme le passé au présent, ou le chagrin à l’impossible consolation.
Dans Ombres Blanches, marcher. Tous les livres jamais lus, sur quoi on pose la main comme pour leur arracher des forces — les croiser suffit, parfois — ; ces livres qui font honte aussi, plus nombreux ; livres qui font signe, ou qui insultent, livres sont pour d’autres, ou livres qui n’ont été écrits que pour soi : ceux qui agencent leur complot pour dessiner en soi d’étranges appels, comme ce type en bas de l’hôtel qui, vers trois heures, soudain, s’est mis à pleurer en hurlant à son chien d’arrêter d’hurler.
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Faut jamais rien raconter à personne. Si on le fait, tout le monde se met à vous manquer.
J. D. Salinger, L’Attrape-cœurs
Ce qui a eu lieu — l’expression « ce qui a eu lieu » — le resserrement du temps dans l’espace, le recueillement plutôt d’un temps mis aux arrêt et forclos, et ainsi, on pourrait enfin le voir : le temps saisi dans le lieu d’où on le toise, le reconnaît, un peu, à cette manière d’être perdu là, immobilisé par l’instant. Et on ne peut rien faire pour lui : tout est fini déjà ; rien ne peut être réparé du temps. On essaie de penser à qui l’on était, de mémoire, et on ne parvient qu’à oublier. On est à soi-même le parchemin indéchiffrable des médiévistes, sur quoi le moine copiste s’est acharné à fixer l’éternité, dont il ne reste que quelques griffures : ce qui a eu lieu. Je n’écris pas pour me peindre, mais pour noter le passage (je ne saurai jamais de mémoire la phrase de Montaigne, qu’il n’a peut-être jamais écrite, mais qu’il a pensée si puissamment en lui puisque je m’en souviens).
Dans mes carnets que je remplis à la volée, j’aurai noté ceci : « la sidération, au ralenti ». Je n’ai pas précisé — cela allait de soi — et désormais je ne sais plus si c’était l’Iran, des vagues et du vent, des empires arrogants, le rêve de la nuit, de ce moment où la voiture devant moi a calé et m’a contraint de m’arrêter sur les rails du tram lancé vers moi, de rien, de tout ce qui, sous la lune, passe sur moi comme un tram et que j’évite par quel hasard, et quelle nécessité.
La fatigue, haute comme le poing qui se dresse sur le chien et va l’abattre. Alors je ferme les yeux et ne trouve pas le sommeil : c’est lui qui me trouve, à force de me traquer — lui qui va m’abattre — et je n’aboierai pas.
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Autant en emporte le vent du moindre fait qui se produit, s’il est vraiment imprévu. Et qu’on ne me parle pas, après cela, du travail, je veux dire de la valeur morale du travail. Je suis contraint d’accepter l’idée du travail comme nécessité matérielle, à cet égard je suis on ne peut plus favorable à sa meilleure, à sa plus juste répartition. Que les sinistres obligations de la vie me l’imposent, soit, qu’on me demande d’y croire, de révérer le mien ou celui des autres, jamais. Je préfère, encore une fois, marcher dans la nuit à me croire celui qui marche dans le jour. Rien ne sert d’être vivant, le temps qu’on travaille. L’événement dont chacun est en droit d’attendre la révélation du sens de sa propre vie, cet événement que peut-être je n’ai pas encore trouvé mais sur la voie duquel je me cherche, n’est pas au prix du travail.
André Breton, Nadja [1928]
Descendant de quelques bâtards massacrés, Felipe Guamán Poma de Ayala n’est plus fils des enfants du Soleil depuis quelques générations déjà, depuis ce soir-là où Pizarro a lancé son cheval sur l’Inca en hurlant le nom de Dieu, de l’or et de la soif — liant par son hurlement tous ses fils et tirant ; mais Felipe n’est pas encore espagnol, peut-être le deviendra-t-il dans un siècle ou deux, alors il écrit ; il compose le calendrier. Puisqu’il ne sait plus la langue de ses pères, il invente les syllabes des mots qui lui viennent aux lèvres quand il tâche de se souvenir de ce que lui disait une grand-mère aveugle, qui tenait de sa grand-mère aveugle les contes de leurs grands-mères : on n’écrit pas l’histoire autrement que comme Felipe Guamán Poma de Ayala. Pour chaque mois, quelques silhouettes jetées à grands traits, comme si c’était un cheval. Au mois d’août, ceci :
AOÛT : LE CHANT RITUEL PAR LEQUEL ON OUVRE LES CHAMPS ET ON PRÉPARE LA TERRE.
Mais on se trompe, puisque c’est écrit TRAVXA HAYLLI CHACRAIAPVIC — qui, dans le mauvais quechua de Felipe, voudrait furieusement dire : le chant victorieux des champs. Mais il ne le dit pas ; il n’a pas, comme dans le français inculte, la pesanteur du calembour qui associe le travail de la voix à celui de la terre. Il faut pourtant faire avec ces pesanteurs, les hasards objectifs des dérives sémantiques, et comprendre comment le chant consonne avec le champ. Sous l’image qui me regarde, du soir au matin, me juge elle aussi comme tout le reste, j’existe désormais ; je frappe en cadence le clavier qui ne sait produire que la musique mate des mots, qu’en silence j’aligne comme s’ils pouvaient bousculer les évidences (les miennes) et ouvrir les passages secrets.
La terre opaque comme du ciel, large comme le cri, pesante aussi comme l’absence d’or, triste comme les promesses et intacte comme l’espérance : la terre qu’on ouvre en la chantant, en enfonçant en elle, comme si c’était une gorge, l’air, la morsure de l’air. Sur toute face de la terre : la terre.
Ce serait donc elle, l’image, celle que je n’ai pas cessé de poursuivre et qui était là, sur mes talons, fondant sur moi : le travail est celui qui, le chantant, s’exerce dans l’enfouissement comme celui d’un cadavre qui va pousser quand on l’aura suffisamment arrosé de nos larmes, écrire. C’est donc écrire : août à chaque instant du soir où la terre s’éventre sous la frappe sourde de la pioche, des doigts qui grattent la surface des lettres isolées sur le clavier, et où s’invente la dictée inversée de la ténèbre.
Travail qui ne ressemble en rien au travail : rien. D’un mot à l’autre, le même, il résonne pourtant autrement, sur la toile d’araignée du sens, la vibration et ce qu’elle appelle, conjure. Dans la rue, le jour, quand on rentre en métro du travail, épuisé, veilleur d’un parking presque toujours vide, et qu’on retrouve dans la chambre l’odeur du tabac froid qui domine la ville, le travail qui attend sur la table — et qui renverse celui qui pourtant donne le pain, et la force qui suffit juste pour affronter la nuit.
Felipe Guamán Poma de Ayala disparaît des archives après l’achèvement de sa Nueva corónica y buen gobierno vers 1615. Aucune source ne documente sa mort, ni la date, ni le lieu, ni les circonstances. Ceux qui savent ne savent rien et supposent qu’il meurt peu après, probablement vers Ayacucho ou Huamanga, dans la misère et l’oubli — mais comme on ne savait pas qui il était, ce mot d’oubli est impropre : l’indifférence, plutôt. Pendant près de trois siècles, on ne savait pas qu’il était mort, n’ayant rien su de sa vie. Par quelles voies obscures ce travail acharné parvint au Danemark, lui qui était destiné au roi d’Espagne, on ne sait pas ; est-il passé par l’Islande ? En 1908, l’érudit allemand Richard Pietschmann, rat de la Bibliothèque royale de Copenhague, tombe par hasard — y en a-t-il ? — sur ce volume anonyme, massif, rempli de dessins et d’un espagnol étrange mêlé de quechua. Le manuscrit dormait là depuis près de trois siècles d’un lourd sommeil de vieillard, catalogué mais jamais ouvert. Je l’ouvre ce soir, au couteau, et j’enfonce ma main entière dans les entrailles, porte à mes lèvres le sang épais et lentement le bois pour mieux le cracher.
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In den finsteren Zeiten
Wird da auch gesungen werden ?
Da wird auch gesungen werden.
Von den finsteren Zeiten.Dans les sombres temps
Est-ce qu’on chantera aussi ?
Oui, on chantera aussi.
À propos des sombres temps. »Bertolt Brecht, « Motto » [« Devise »] (Svendborger Gedichte, 1939)
On a ouvert le capot de l’Histoire. En exhalent les mots prédateurs de prédation, les mots conquérants de césarisme ; on rappelle le cortège vieillard des vassaux et des féaux ; la colonisation suit la décolonisation dans un mouvement de vertige qui donne davantage que la nausée — on envisage la guerre de territoire pour l’eau, la glace, ce qu’on ignore mais qui doit bien dormir là-dessous, ou pour rien : parce que prendre suffit à flatter le puissant, que le pouvoir n’existe que s’il se prouve. La technocratie sait revêtir de termes bureaucratiques la violence la plus nue — on dit zone d’influence pour chasse gardée, et chasse gardée pour propriété privée ; on dit : ceci est mon corps ; non, on ne prend même pas la peine de dire : on crache les mots qui disent tout et leur contraire, parce qu’ils ne disent rien, que la main a déjà pris, l’arme enfoncée dans les ventres. Voilà qu’on pend aux grues des corps déjà massacrés, qu’on rassemble les troupes aux frontières et on s’étonne à peine que les frontières n’existent plus, alors on les fabrique de nouveau pour la jouissance de les franchir bientôt. On invoque des mots plus ignobles encore ; on comprend qu’au moment où commençait de s’effondrer l’impunité des viols sur les corps, la domination se jette en avant pour affermir son droit de cuissage sur la réalité elle-même ; on ne fait plus que tirer à balles réelles. Sombres temps, dans lesquelles chanter fait honte si le chant cherche à l’éclaircir plutôt qu’à l’éclairer.
1939, Brecht réfugié au Danemark — comme si c’était un refuge — feint de se poser la question : est-ce qu’on chantera ces temps ? Le jour où on pleure son cadavre, les troupes soviétiques entrent en Hongrie. Un jeune poète le pleure dans des vers qui portent aussi la rage sombre de ces temps : Heiner Müller écrit : « Vraiment, il vécut en des temps obscurs. / Les temps se sont éclaircis. / Les temps se sont obscurcis. / Quand la clarté dit je suis l’obscurité / Elle a dit la vérité. / Quand l’obscurité dit je suis / La clarté, elle ne ment pas. » Oui, les temps se sont obscurcis autant qu’illuminés par l’espoir révolutionnaire lui même assombri par le stalinisme : la clarté et l’obscurité, tant emmêlés qu’on ne peut les distinguer. Il faudra faire quelque chose du deuil de Müller faisant le deuil de Brecht. Un autre lit de mort : celui de Galilée. Il demande à Virginia dans un dernier souffle de regarder par la fenêtre pour lui décrire la nuit. « Claire » [1], répond-elle. Dehors, la RDA tâchait de travailler malgré tout le bonheur du peuple ; les fonctionnaires camarades, pour la plupart d’anciens nazis, obéissaient à Staline — mais il fallait œuvrer, voir dans la nuit la clarté qui finirait bien par gagner, là-bas. Penché sur son dernier manuscrit, cinquante ans plus tard, Müller repense à Brecht, à Galilée, à l’aube, au cadavre de la RDA éparse dans les ruines éparses d’un mur effondré, il griffonne rageusement sur la dernière page ces derniers mots — en majuscules :
« NOIR, CAMARADES, EST LE COSMOS, TRÈS NOIR » [2]
Dans les journaux, l’expression puérile « siffler la fin de la récréation » pour décrire ce qui se joue — dans le ciel, toujours le vent depuis trois jours ; on se penche pour avancer et on plisse les yeux en espérant l’éviter, on ne l’évite pas. Sur les tombes, les dates s’effacent, se confondent. On est comme dans cette scène vue en rêve dans nos terreurs : minuit, un homme se jette sur nous, on tombe, on fouille dans le sol quelque chose qui pourrait servir d’armes — une pierre, un tesson de bouteille, la terre elle-même ; tout pourrait être utile. On ramasse de la poussière qu’on jette sur l’assaillant, on crie, on voudrait faire face, on serre les poings, on se récite des poèmes, on cherche des forces et on les trouve malgré nous dans les souvenirs ou les rêves qu’on faisait enfants, plein de terreurs, dans lesquels un homme se jetait sur nous, minuit, qu’on avait réussi à fuir alors en jetant de la poussière dans ses yeux, mais cette fois que faire, que faire, on appelle à l’aide, personne ne vient, les volets se ferment, les chiens hurlent, on se coule dans le hurlement des chiens, on ne se réveillera pas cette fois, on serre le poing, l’homme en face de nous dit seulement : es-tu prêt ? Le jour refuse de se lever, on entend au loin une voix chanter un chant qu’on ne reconnait pas.











