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Jrn | Dans les sombres temps
[26•01•16]
vendredi 16 janvier 2026

In den finsteren Zeiten
Wird da auch gesungen werden ?
Da wird auch gesungen werden.
Von den finsteren Zeiten.Dans les sombres temps
Est-ce qu’on chantera aussi ?
Oui, on chantera aussi.
À propos des sombres temps. »Bertolt Brecht, « Motto » [« Devise »] (Svendborger Gedichte, 1939)
On a ouvert le capot de l’Histoire. En exhalent les mots prédateurs de prédation, les mots conquérants de césarisme ; on rappelle le cortège vieillard des vassaux et des féaux ; la colonisation suit la décolonisation dans un mouvement de vertige qui donne davantage que la nausée — on envisage la guerre de territoire pour l’eau, la glace, ce qu’on ignore mais qui doit bien dormir là-dessous, ou pour rien : parce que prendre suffit à flatter le puissant, que le pouvoir n’existe que s’il se prouve. La technocratie sait revêtir de termes bureaucratiques la violence la plus nue — on dit zone d’influence pour chasse gardée, et chasse gardée pour propriété privée ; on dit : ceci est mon corps ; non, on ne prend même pas la peine de dire : on crache les mots qui disent tout et leur contraire, parce qu’ils ne disent rien, que la main a déjà pris, l’arme enfoncée dans les ventres. Voilà qu’on pend aux grues des corps déjà massacrés, qu’on rassemble les troupes aux frontières et on s’étonne à peine que les frontières n’existent plus, alors on les fabrique de nouveau pour la jouissance de les franchir bientôt. On invoque des mots plus ignobles encore ; on comprend qu’au moment où commençait de s’effondrer l’impunité des viols sur les corps, la domination se jette en avant pour affermir son droit de cuissage sur la réalité elle-même ; on ne fait plus que tirer à balles réelles. Sombres temps, dans lesquelles chanter fait honte si le chant cherche à l’éclaircir plutôt qu’à l’éclairer.
1939, Brecht réfugié au Danemark — comme si c’était un refuge — feint de se poser la question : est-ce qu’on chantera ces temps ? Le jour où on pleure son cadavre, les troupes soviétiques entrent en Hongrie. Un jeune poète le pleure dans des vers qui portent aussi la rage sombre de ces temps : Heiner Müller écrit : Vraiment, il vécut en des temps obscurs. / Les temps se sont éclaircis. /
Les temps se sont obscurcis. / Quand la clarté dit je suis l’obscurité / Elle a dit la vérité. / Quand l’obscurité dit je suis / La clarté, elle ne ment pas. » Oui, les temps se sont obscurcis autant qu’éclairés par l’espoir révolutionnaire lui même assombri par le stalinisme : la clarté et l’obscurité, tant emmêlés qu’on ne peut les distinguer. Il faudra faire quelque chose du deuil de Müller faisant le deuil de Brecht. Un autre lit de mort : celui de Galilée. Il demande à Virginia dans un dernier souffle de regarder par la fenêtre pour lui décrire la nuit. « Claire » [1], répond-elle. Dehors, la RDA tâchait de travailler malgré tout le bonheur du peuple ; les fonctionnaires camarades, pour la plupart d’anciens nazis, obéissaient à Staline — mais il fallait œuvrer, voir dans la nuit la clarté qui finirait bien par gagner, là-bas. Penché sur son dernier manuscrit, cinquante ans plus tard, Müller repense à Brecht, à Galilée, à l’aube, au cadavre de la RDA éparse dans les ruines éparses d’un mur effondré, il griffonne rageusement sur la dernière page ces derniers mots — en majuscules :
« NOIR, CAMARADES, EST LE COSMOS, TRÈS NOIR » [2]
Dans les journaux, l’expression puérile « siffler la fin de la récréation » pour décrire ce qui se joue — dans le ciel, toujours le vent depuis trois jours ; on se penche pour avancer et on plisse les yeux en espérant l’éviter, on ne l’évite pas. Sur les tombes, les dates s’effacent, se confondent. On est comme dans cette scène vue en rêve dans nos terreurs : minuit, un homme se jette sur nous, on tombe, on fouille dans le sol quelque chose qui pourrait servir d’armes — une pierre, un tesson de bouteille, la terre elle-même ; tout pourrait être utile. On ramasse de la poussière qu’on jette sur l’assaillant, on crie, on voudrait faire face, on serre les poings, on se récite des poèmes, on cherche des forces et on les trouve malgré nous dans les souvenirs ou les rêves qu’on faisait enfants, plein de terreurs, dans lesquels un homme se jetait sur nous, minuit, qu’on avait réussi à fuir alors en jetant de la poussière dans ses yeux, mais cette fois que faire, que faire, on appelle à l’aide, personne ne vient, les volets se ferment, les chiens hurlent, on se coule dans le hurlement des chiens, on ne se réveillera pas cette fois, on serre le poing, l’homme en face de nous dit seulement : es-tu prêt ? Le jour refuse de se lever, on entend au loin une voix chanter un chant qu’on ne reconnait pas.

