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Éric Vuillard | L’Histoire éventrée

Une sortie honorable, Actes Sud

vendredi 14 janvier 2022

« Chaque jour nous lisons une page du livre de notre vie,
mais ce n’est pas la bonne. »
EV, p. 77.

Raconter la guerre d’Indochine ? Les logiques coloniales à l’œuvre dans les choix politiques ; les erreurs tactiques commises par orgueil colonial ; les aveuglements ; les crimes — et d’abord celui, par nature, qu’est le colonialisme : oui. Mais l’écrire ? L’écrire : excéder la pure forme narrative de l’enchaînement des faits pour mieux les rendre visibles : et qu’on puisse se tenir face à l’Histoire, cette chose morne et puissante commise par les vainqueurs pour assurer la domination afin de la prouver. Écrire, non pas recouvrir l’Histoire par des mots qui l’orneraient, mais en dégager sous les immondices le corps : et dire ce qu’il en est de lui, ce qu’on en a fait.

Une sortie honorable ou l’art et la méthode : où l’art est la méthode. Non pas se contenter, donc, de faire des phrases et d’éclairer ici et là l’histoire tue et cachée de l’horreur que fut, que demeure, cette guerre et ce pour quoi elle fut conduite, non. Mais démonter froidement les mécanismes de sa mise en branle, en révéler précisément les règles et les lois de composition, et constater combien elles ne sont pas seulement celles qui expliquent le passé, mais combien ce sont elles qui sont à l’œuvre dans le présent et organisent implacablement notre époque.

Alors bien sûr, le récit : organiser le temps, prélever les faits, agencer l’espace et faire lever des noms qui viendront endosser les rôles. Mais le récit ici n’est toujours que l’allure que prend l’histoire pour qu’elle se révèle, telle qu’en elle-même, cette machine à massacrer.

Récit, le nom que revêt la littérature quand elle a lieu où l’Histoire a pris corps avant de se confondre dans la vie, le temps et l’oubli, et qu’il ne reste finalement plus que le vide où le passé s’est enfoncé, ou le trop plein de documents et de dates, de noms qui rendent inintelligible ce qui s’est passé. Rôle de la littérature : dégager du vide et du plein les lignes de force pour rendre lisible et visible ce qui ne l’est plus — opérer l’alliance du visible et du lisible, pour dresser de la boue des faits quelque chose comme une forme donnant contours à cet effort de la vie pour ne pas en avoir.

Ainsi, s’en tenir à ce qui a eu lieu, les faits et les noms, les lieux. Mais leur donner corps : tâche de l’écriture, jeter de la chair et du sang, des visages. Pour mieux voir les forces qui organisent le temps.

Récits après récits, Vuillard raconte la même histoire : celle de l’Histoire accomplie à force de cadavres formant cette sorte de monticule qu’on nomme le monde et que gravissent les puissants. Même histoire de dominants en guerre au nom de leur propre pouvoir et pour son affirmation. Face aux dominants, des corps qui se dressent et qui sont écrasés pour cette seule raison qu’ils se dressent, par intervalles, dans le refus d’être seulement écrasés, pas sans le refuser. Les dominants pensent qu’ils écrasent des révoltes, mais non : la révolte naît de l’écrasement qui la précède.

Voilà l’Histoire, elle est simple, mais rendue obscure à force d’arguties et de répétitions ; elle est cette simple et immense lutte, dans le corps à corps, des puissants contre ceux qui ne le sont pas — guerre que mènent les puissants pour le demeurer ; tandis qu’en face, personne ne cherche à l’être, puissants, seulement à ne pas être écrasés, ne pas former ce monticule de cadavres servant à hisser le puissant d’où il contemplera la situation historique. La lutte a lieu partout, chaque jour, et parfois elle éclate dans des événements qui en révèlent la nature nue, la vérité profonde. Mais même dans ces moments, cette nudité et cette profondeur sont voilées par un fatras de réalité qu’ont jeté les puissants pour mieux la rendre ambiguë ou illisible.

Arracher à l’illisible sa forme : écrire. Donner à l’invisible de l’Histoire ses contours : raconter. Dégager du grand mécanisme des choses telles qu’elles vont ses lois et ses principes, pour mieux constater que ce mécanisme n’est pas naturellement concédé par des Lois Éternelles, mais qu’elles sont établies, consignées, dictées par ceux qui en sont les maîtres, et qui les établissent pour cela, et pour eux.

Décrire, donc, avec la tranquille férocité de la langue, comment les choses sont, non pas immuables, réalité telle qu’elle est, mais la conséquence de ce qui voudrait passer pour immuable afin de mieux le demeurer, et même d’empêcher toute possibilité de le penser autre : l’Histoire, objet de choix et de décisions — et à ce titre nécessairement transformable.

Une sortie honorable : titre ironique qui dit la volonté de la toute-puissance défaite de ne pas le paraître. Elle dit la débandade de Hanoï, de la décolonisation, de toutes les guerres perdues par les puissants — qui voudraient réclamer l’honneur, après avoir tant massacré, et pillé, et ne s’est pas contenté de verser le sang, mais aussi le sel sur les plaies et les cultures. Titre qui nomme ironiquement toutes les luttes.

Cette-ci, où a-t-elle lieu, cette fois ? La France est un pays vainqueur qui s’est défait de l’occupation ennemie par acharnement et goût de la liberté, bien sûr. Et peu importe que la plupart du personnel politique de 50 ait voté les pleins pouvoirs à Pétain, ce sont les mêmes qui fêtaient la Libération en 44, alors. Alors, on ne comprend pas qu’au moment même où elle se libérait, ses colonies proclamaient sa propre libération. Et qu’elles prenaient les armes pour se défaire, avec acharnement de la patrie. Le récit ne raconte pas seulement l’aveuglement de la classe politique, il témoigne des raisons qui rendent impossible que cette classe comprenne quoi que ce soit des forces en cours.

Il déploie le théâtre politique : dans les Assemblées et les coursives, les grands noms de l’époque qui rivalisent de discours pour dire ce qu’il en est de l’Indochine et qu’il n’est pas question de la céder, puisque, quand on est possédant, le droit de propriété est inaliénable et fonde pour une grande part la rationalité de leur monde. Le récit trace les lignes et jette les lumières sur cet aveuglement ; nomme les véritables enjeux sous les apparats qu’on dit souvent — le jeu subtil des alliances, la fable de l’instabilité de la République (quand ce sont toujours les mêmes ministres à la manœuvre, d’un gouvernement à l’autre), les atermoiements moraux. Non. Il n’y a qu’une logique et c’est celle du possédant. Elle prend bien des formes, sociales ou politiques, militaires ou financières. En dernier ressort, le ministre ou le général, le fils de bonne famille ou le banquier appartient au même monde, c’est-à-dire au même conseil d’administration qui ne cherche sur terre qu’à marier ses filles à ses semblables et à arracher chaque année quelques dividendes de plus aux travaux du coolies dans les champs de Bamako ou sur la plaine du Tonkin.

La bourgeoisie apparaît ainsi dans sa caricature, c’est-à-dire sa vérité lisible. Elle dévore, littéralement : sa jouissance est dans les repas, les fêtes qu’elle se donne pour se donner en spectacle : son mode d’existence est le spectacle de sa propre existence. Elle mange ; elle baise ; elle frappe : ce qui est une autre manière de dévorer. Elle donne les formes au tabassage ; au viol. La bourgeoisie apparaît toujours en état de donner à la violence les formes les plus civilisées, jusqu’au point où toutes les formes de civilités sont traversées par sa violence — la discussion à l’Assemblée ; la fête ; la famille. Pages sidérantes où le récit décrit le système de parenté dans le grand stylème anthropologue à la manière de Lévi-Strauss : où le 8e arrondissement de Paris s’observe comme une tribu amazonienne, dans laquelle l’inceste n’est pas un tabou, un totem : mais un principe, une façon de garantir l’entre-soi et la domination, la propriété entre ses propres murs, attisant la haine de ce qui est en dehors d’elle.

Le récit éclaire, d’un chapitre ramassé à l’autre, cette grande lutte de part et d’autre des mondes. Les portraits de la bourgeoisie d’affaire ou militaire témoignent de ce qu’il en est de la réalité quand on sait la posséder et en dicter les termes comme on dit à l’issue d’un siège, ou à l’école. Mais justement, on est à ce moment de l’Histoire où quelque chose se dérobe à son propre ordre. Un déraillement, une secousse. Soudain, c’est comme si l’image ne s’ajustait pas à elle-même et alors on aperçoit les contours qui craquent, on voit sur quoi repose toute la réalité — sur rien, la croyance qu’on est la vérité et la loi, le point de vue unique à partir duquel le jour se fait.

Ce moment, concentré dans ce qu’on nomme la bataille de Diên Biên Phu a eu lieu : ces quelques jours, quelques heures, d’un effondrement où le dominant ne peut comprendre ce qu’il voit, qui est son propre effondrement, comme si on ouvrait son ventre, et qu’il voyait de quoi il était fait, de l’intérieur : et que tout se répand au dehors, et qu’il meurt d’étonnement une fois qu’il s’est vidé, davantage que de douleur.

Mais Diên Biên Phu n’est qu’un nom qui en porte d’autres ; ce peut être aussi la Bastille [1], ou le sud de l’Allemagne vers 1524 [2] ; le regard de Buffalo Bill [3] ou le Congo [4] ; ou le chemin des Dames l’automne 1917 [5] — tous lieux sur terre où d’un même geste s’est révélé et défait le monde connu passant pour véritable et définitif : ce geste qui défait révèle, et ce geste révèle parce qu’il défait, voilà aussi la tâche de l’histoire lorsqu’elle soulève à soi ses défaites, et celle de la littérature quand elle est cet acte qui intervient dans l’Histoire afin de mieux la soulever de nouveau, devenant ce soulèvement par répliques sismiques d’elle-même.

Didactisme ? On sait bien que le didactisme a mauvaise presse ; on a oublié que la leçon de Brecht n’en était pas une ; on le confond avec la lourdeur du roman à thèse. Le didactisme, c’est avant tout éprouver pour soi-même le possible de l’histoire : c’est tâcher d’en finir avec les illusions de l’incarnation qui anesthésie la pensée, pour observer avec minutie les principes, mécanismes, engrenages et logiques à l’œuvre. C’est montrer, par la preuve, que rien dans l’ordre des choses ne relève de l’immuable, trajectoires d’astres : non. Que cette construction monstrueuse qu’on nomme cette réalité n’est pensable qu’en tant qu’elle sera lisible ; qu’elle ne serait transformable que si elle est rendue à ses contours.

Renommer les batailles d’Indochine relève de cette entreprise de relecture de l’Histoire qui en réajuste sa lisibité. Renommer la Bataille de Cal Bang, d’octobre 50, en Bataille pour la société anonyme des Mines d’Étain de Cal Ban ; renommer la Bataille de Mao Khé, en mars 51, Bataille pour la Société Française de Charbonnage du Tonkin ; renommer la bataille de Nihn Bìhn, en mai 51, Bataille pour la Société Anonyme des Charbonnages de Ninh Bình ; renommer la bataille d’Hòa Bình, en décembre 51, la Bataille pour la société anonyme des Gisements Aurifères d’Hòa Bình ; renommer la bataille de Dông Triêu, la Bataille pour la Société Anonyme des Charbonnages de Dong Trieu — toutes batailles qui auront été pensées, menées, perdues depuis le même endroit : au 96, boulevard Haussmann, à la Banque d’Indochine. Voilà l’Histoire nue.

Distancier, c’est historiciser, disait à peu près Brecht. Saisir l’Histoire dans sa circonstance s’opère dans le double jeu : elle ne peut avoir lieu que selon telles ou telles contingences, bien sûr, et il importe de les situer ; mais ces circonstances toujours différentes ne sont que le théâtre où une même pièce a lieu, et l’occasion de toujours la mettre en pièces. En retour, l’écriture dévoile ces jeux et ces rôles, disant ce qu’ils sont : et qu’ils ne sont que cela, en dépit des ravages qu’ils commettent. D’où le rire, puissant, de certaines pages. Un rire qui n’amoindrit pas leur menace et leur puissance de mort, mais qui situe la grande mascarade de ce au nom de quoi cette puissance s’exerce.

L’ironie est l’instrument d’une vérité. Une arme seulement si elle dénude, non pour s’en tenir quitte, mais comme une condition afin qu’on regarde en face ce qu’est la véritable nature de la domination : un corps morne seulement portée par sa force d’inertie.

Récit d’Éric Vuillard, comme cette tranchée donc sous le ventre. Regard tranquille, féroce, méthodique. Une page après l’autre, la Guerre d’Indochine poursuit la liste des combats : où la domination fut laissée à nu dans une cuvette, implorant qu’on ne la fusille pas (phrase du Général de Castries quand les forces de l’Armée populaire ont fait irruption dans son PC), hissant le drapeau blanc (contre l’avis de l’État major), tandis que dans la boue tout autour, les soldats mouraient. Ceux qui portaient à l’épaule le drapeau français étaient surtout des coloniaux venus d’Algérie ; ils mêlaient leurs corps avec ceux qui avaient avancé dans la jungle en sandales — frères d’armes, de souffrance. Les chiffres ne veulent rien dire, on peut les écrire : aux quatre cent mille morts vaincus répondent les trois millions six cents milles cadavres vietnamiens — autant que de Français et d’Allemands tombés au champ d’honneur dans les tranchées de 14-18.

Non, aligner ces chiffres ne veut rien dire. Ils font le contraire de dire, ils sont comme les faits bruts et têtus, ils taisent. Là où le silence s’installe, allié des assassins, l’écriture s’obstine. Elle nomme les cadavres et la boue qui les unissent, et ceux qui les ont jetés là, pour eux, pour rien, pour qu’ils demeurent ceux dont la tâche historique est de jeter les cadavres dans la boue qui s’entasse autour de la jungle.


[114 juillet, 2016.

[2La Guerre des Pauvres, 2019.

[3Tristesse de la Terre, 2014.

[4Congo, 2012

[5La Bataille d’Occident, 2012