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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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une vie, ou l’imminence
dimanche 2 octobre 2016
[/Rien n’a d’importance, et je crois que bien des gens ont considéré la vie comme un enfant turbulent, en soupirant après le calme qu’ils allaient enfin connaître quand il irait se coucher.Pessoa, Le Livre de l’intranquillité/]
Radiohead, « Life in a Glasshouse », Amnesiac (2001)
Celui qui a écrit, rapidement, comme en fuyant, UNE VIE sur le rebord de muret face à l’université, est-ce qu’il voulait déposer sa vie, ou seulement en arracher une, une autre, une plus grande ou plus simple, une possible, une qui recommencerait, une qui en finirait avec la vie, celle que la vie impose malgré tout et qui exige des réponses aux questions qu’on lui pose, et qui s’échappe quand on lui trouve une forme ?
Que la création du monde soit ce mouvement qui jamais ne se termine : voilà une raison de croire (heureusement, toutes les autres raisons de croire rendent impossible la croyance). Jamais la vie ne s’achèverait : on pourrait même l’écrire, même la vivre. On pourrait la déposer sur un muret au milieu de la nuit face à la gare avant de prendre un train sans voir la direction, qu’est-ce que cela changerait ? Tout.
Ces derniers jours sont ceux qui précèdent. Une vie toute entière prête à mordre, à dévorer, à s’échapper. On serait juste avant. On se tiendrait devant la porte avant d’entrer. Ou juste avant que la vague ne vienne s’échouer sur les pieds, juste ce moment avant l’immensité de l’océan sur une parcelle de peau qui aurait rejoint New York depuis Pointe Rouge, juste avant. Avant qu’on touche le sol après s’être élancé depuis la hauteur de son corps : avant de sauter dans les flaques d’eau plus petites qu’une fourmi. Et avant le silence qui suivrait la dernière note, avant la dernière image qui nous rendra vivant et dehors, loin du film, loin de tout, vivant de nouveau, enfin, dans cette vie nouvelle.
La pluie tombe très fort ce jour-là (c’était hier : je n’écrirai donc que les jours passés, les vies disparues) et je la regarde couler le long des murs, j’essaie de comprendre les courbes et les vitesses, j’apprends à connaître les habitudes qu’elle prend dans ce coin du monde que j’ignore, où la pluie sait tomber pour la joie de suivre sa pente. La vie qui vient tient de cette pluie, de ses lois neuves. Pluie qui m’apprend tout de son destin qu’elle dessine elle-même, lâchée au hasard d’elle-même. La vie qui vient est le contraire de disparaître. Le contraire du destin. Le contraire d’un livre : comme une façon d’écrire plutôt. La vie qui vient ira où elle veut, choisira les espaces où aller et s’éloigner de moi.
Sur le muret, je regarde ce mot pensant qu’il est écrit pour moi : sachant qu’il est écrit pour moi, et je l’endosse comme ma vie, celle qui vient, qui est là déjà, que je n’attends plus tant je vais vers elle, allant comme la pluie tombée invente les pentes qu’elle emprunte pour donner corps et vie aux chemins tracées sous elle qui s’en vont.
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d’une saison l’autre, oubli, ravage
jeudi 22 septembre 2016
Ainsi, dans l’année, ma saison favorite, ce sont les derniers jours alanguis de l’été, qui précèdent immédiatement l’automne, et dans la journée l’heure où je me promène est quand le soleil se repose avant de s’évanouir, avec des rayons de cuivre jaune sur les murs gris et de cuivre rouge sur les carreaux. De même la littérature à laquelle mon esprit demande une volupté sera la poésie agonisante des derniers moments de Rome, tant, cependant, qu’elle ne respire aucunement l’approche rajeunissante des Barbares et ne bégaie point le latin enfantin des premières proses chrétiennes.Mallarmé, Plaintes d’automne
Une saison après l’autre – comme les étoiles, comme les vagues. Il faudrait ainsi que passe ce temps infiniment passé sur soi comme on échapperait aux éclats de verre. On n’y échappe jamais. Quinze jours ainsi perdus dans la succession des jours : quelque part évanouis, mais où ?
De Marseille à Aix, l’entrée dans la ville (et le retour vers le soir) me fait passer ces quinze derniers jours devant le Port : à gauche, le théâtre de la Minoterie ; à droite, les quais d’embarcation pour l’Afrique. Devant, la ville s’ouvre en deux lentement, les motos fraient dans les embouteillages et le temps s’arrête comme le vent battu sur moi, fenêtre ouverte. Je rentre. Les bateaux à l’ancre rentrent aussi, ou repartent : dans ce mouvement de balancier, aucune autre pensée que celle-ci : rentrer, repartir, recommencer l’année début septembre est un mouvement sans repos d’une année sur l’autre, sans autre but que son recommencement prochain.
Devant un chantier, toujours cette impression de ruines, tenace. Toujours ce sentiment des villes défaites, de la fatalité de pierre et de poussière à laquelle tout est voué. Ici, plusieurs de nos milliards servent à nettoyer des murs pourtant récents, déjà frappés par la ruine le jour où on les a inaugurés : le temps de nettoyer, ces murs seront-ils déjà destinés à une réfection prochaine ? Image de ce monde-ci, lentement reconstruit sur le tempo de ses ruines. Sauf qu’ici, l’image se double d’une autre : c’est l’université qu’on reconstruit.
Alors, tous ces premiers matins, devant les murs impeccablement propres et nets – provocation aux tags qui ne tarderont pas à joyeusement répliquer –, passer aux pieds des ruines neuves armé du seul souci du présent.
Ces jours, trouvé le temps (arraché plutôt, conquis, oui) de lire le dernier récit de Michel Surya : dans la hantise de l’enfance et de ses cadavres intérieurs.
Sur cela aussi, le jour est passé, et la nuit, et un autre jour – et sur l’indifférence de ce qui passe avec le ciel, et sans lui.
Les murs de Saint-Charles – loin des grandes manœuvres d’Aix – sont une autre université : chaque mercredi, je passerai donc ces murs, et jetterai un regard sur les écritures qui dialoguent, raturent l’histoire, crachent les espoirs et les lâchetés, indiffèrent les passants, sauf moi.
Plus loin, plus haut, vers le cour Lieutaud, s’écrivent d’autres murs et d’autres colères : vibrants de l’inquiétude du monde, désireux de battre sous la ville les corps pour qu’ils remuent, bouleversent l’ordre d’un réel abject contre lequel pied à pied tenter d’être encore un homme.
Ici, les cartons s’accumulent, vont bien finir par fabriquer une maison, un passé, une vie. Je trouve par hasard, si soigneusement rangées que j’ignorais qu’elles étaient là, ces disquette où évidemment j’avais consigné sans doute la part la plus tangible, la plus secrète, la plus précise et précieuse de mon existence : au tournant du siècle passé, on avait ces outils. On enregistrait près de 200ko de texte, c’était presque l’infini.
Aujourd’hui, je serai bien en peine de savoir ce qu’il y avait là – je sais seulement que j’avais déposé tout ce qui importait. Aujourd’hui, je serai incapable de trouver une machine pour ouvrir cela comme un ventre, et lire dans ces entrailles, une jeunesse perdue.
Il n’y a pas que nos vies qui soient obsolètes : le monde aussi. C’est ce qui est rassurant. Dans la poubelle devant les bâtiments de droit de la fac d’Aix, ce mémoire sur l’utilité fiscale des sociétés Holdings. J’ignore tout des holdings et de leur utilité fiscale, s’il en est une. Et sans doute pour la marche du monde, cette utilité est décisive. Devant le grimoire déjà illisible ruisselle l’utilité plus efficace de la pluie, de la pluie, de la pluie, de la pluie
Lecture de Winter’s Tale de Sandra Fastré : quand je dis lecture, je veux dire : regarder longuement, patiemment, chaque image : la sensation d’un secret (et sa levée) ; l’intuition d’un désir, très précis, et très puissant ; et le sentiment d’un corps quand il voudrait fouiller ce qui le tient aux corps des autres, aux objets, aux temps qui le traversent et qu’il traverse. L’évidence, aussi, de la beauté et l’émancipation de ce mot aux formes mortes que ces images incarnent, et laissent épuisées de tant de joie et de douceur.
Danse la lumière sur la vie qui recommence, si elle l’ose (et elle l’ose) : entre ces murs, c’est là qu’il faudra apprendre à marcher, apprendre à parler, apprendre à apprendre au visage qui m’apprendra aussi ce que j’ignore.
Dans le défilement des jours, reprendre la route de ces salles mortes, parfois vides, où tâcher d’aller plus avant dans l’épaisseur des choses et des mots, dans leur déchirure si possible, de simplement passer, de simplement confier à d’autres que moi, ceux qui sauront mieux que moi, faire vivre les choses et les mots qui résisteraient au monde, acquiesceraient à son renouveau.
Et puis, chaque matin la foule, chaque matin les escaliers de Saint-Charles, d’une passerelle à l’autre du jour, d’un bout à l’autre de cette année qui recommence, il faudra traquer les endroits où trouver la force de poursuivre le jour sur quelques pages, même sans les écrire, sur la chair même de cette vie qui recommence, qui commence à peine.
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images du monde inéluctable
jeudi 8 septembre 2016
L’arbre devient solide sous le vent.
Sénèque
Alexandre Desplats, River (’Tree’, 2011)
Dans les replis de Paradis, là où toutes les rues grimpent vers la Basilique, la ville fait un angle avec cette partie du réel où je suis par hasard perdu, cherchant la première rue qui descend. C’est une image récurrente dans les rêves : chercher son chemin, qui change à chaque seconde. Ici, l’arbre planté dans le vent pourrait être un point de repère : mais non. C’est simplement un hasard ou une aberration, quelque chose du monde qui résiste en dépit du bon sens. Simplement une image. Elle dit ces jours, qui basculent sur un pivot immobile et indifférent : elle dit ce qui bascule et elle dit l’indifférence. En quelques jours ici, la ville s’est vidée de ses touristes : mais les vagues sur la côte possèdent même rythme et même lassitude, même fougue. On échoue toujours comme ces vagues sur une telle image : un arbre planté dans le vent, tordu et arrogant, qui danse dans l’immobilité de septembre sans que personne ne le voit, sauf un qui fatalement, follement, le prendra comme un point de repère de ces jours au moment de plonger vers Castellane, emportant entre ses mains une autre image, celle d’une vie blottie en elle-même qui renverse toutes les autres.
Plus tôt, le matin, c’était une autre image qui semblait surgir d’un rêve : sur le campus Saint-Charles, le bâtiment des sciences humaines percé de trous où, à intervalles réguliers, on indique les accès pour les pompiers. Impression qu’on a construit cela seulement pour les incendies. Que sans les incendies l’immeuble est inutile, inachevé même. Oui, une autre image du monde, de l’inéluctable perte à laquelle elle se voue joyeusement, préparant soigneusement sa destruction prochaine, dans le respect des normes qu’il édicte scrupuleusement. C’était jour de pré-pré-rentrée à l’université : où anticiper les directives, organiser les contre-attaques avant les offensives, toutes ces manœuvres sur le champ de bataille invisible des institutions. On est toujours dans l’avant. Les images sur ma route ne cessent de désigner l’image possible de ces jours. Par exemple, le soir, de nouveau cette fleur entêtante dont j’ignore le nom : et dont l’ignorance tient pour une grande part dans son évidence.
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en attendant, ne rien attendre
dimanche 4 septembre 2016
Bob Dylan, ’Can’t Wait’ (Time Out of Mind, 1997)
Le langage n’est pas la vie, il donne des ordres à la vie ; la vie ne parle pas, elle écoute et attend.
Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux, p. 95-96.
À la recherche des signes, on perd souvent sa propre trace. J’aurai tant aimé la ville et je m’en éloigne, de plus en plus : pour mieux (me dis-je et me console) en retrouver la violence, la déchirure, la beauté terrible et nécessaire. La ville est comme sa terre : on ne peut l’éprouver qu’en y revenant, et on ne peut y revenir que loin d’elle. Pensais-je, ici : alors que la ville s’éloigne et que je n’y pense plus.
J’écris dans le déferlement des cloches de l’église proche – qui appelle-t-elle ? Ceux qui veulent s’y rendre n’ont rien d’autres à faire, et les autres ne l’entendent plus. Au moins, les appels à la prière ont pour eux la beauté du chant et le mystère de la langue. Dans la chambre, au milieu des cartons, dans ce temps de l’entre-deux qui n’existent que par ce qu’il annonce, je suis un peu comme la musique de ces cloches qui ne me parviennent qu’avec le distance des siècles et des croyances. Je suis loin, et je suis tout près. La ville bat. Je pourrais la toucher, presque. Tout est dans le presque qui me tient lieu de vie désormais.
Jour de chaleur, accablant le jour même. Lire d’une seule haleine un bref récit puissant ; écouter les leçons de l’histoire d’Ambroise de Milan ; avancer (dans) les vies imaginaires de Rimb. ; remplir des cartons, les vider ; poursuivre cette vie sociale et administrative aberrante, donner le change au réel : et tricher avec le secret des jours et des nuits pour conjurer l’ordre véritable du monde (en fait : rêver). Ce pourrait être le compte rendu de tous les jours ces jours-ci, et ceux à venir. Ces jours qui sont surtout ceux de l’attente d’une vie qui saura rendre la vie relative.
En attendant, attendre. Et faire de l’attente un geste – écrire par exemple (ça ne suffit pas, ça ne suffit jamais). Déposer ici une image du ciel, une autre de la mer : avec l’intention de vouloir dire ce qui bat entre les deux, la ville et l’attente, ce que dans l’attente on fait qui n’attend pas : rêver encore, désirer toujours, l’automne par exemple : et par exemple : le geste qui fait de l’attente un désir et un rêve mêlé de l’automne réalisé en chair.
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habiter dans la conquête du vide
samedi 3 septembre 2016
Air, Empty House (The Virgin Suicides, 2000) J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources…
De tels lieux n’existent pas, et c’est parce qu’ils n’existent pas que l’espace devient question, cesse d’être évidence, cesse d’être incorporé, cesse d’être approprié. L’espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n’est jamais à moi, il ne m’est jamais donné, il faut que j’en fasse la conquête.
G. Perec, Espèces d’espaces (1974)
Devant le vide, certains sautent, d’autres reculent, la plupart ne le voient pas – ici, pour quelques heures dans la maison vide, je le regarde lentement , tâche d’y trouver leçon pour mieux ne pas la retenir. En haut d’une falaise, on ne voit que de l’horizon. Dans les combats, le point le plus haut d’une barricade bascule toujours sur d’autres armes pointées vers soi. Le vide, comme le désir, lui, ne bascule pas. C’est le contraire du manque : seulement l’appel vers des conquêtes qui l’élargiront. D’où vient l’affection égale pourtant tenue vers les barricades et vers le vide ? La plénitude, et le retrait ?
Dans la maison vide : on ne sait pas si on est après ou avant. Partout ailleurs, on est toujours après, même avant. Ici, ce vide est du temps qui vibre de tout un passé mort, qui restera toujours. Le vide de la maison, on le perçoit dans sa chair : par le bruit mat qu’il renvoie sur nous, comme un soupir étouffé. La maison vide est le contraire d’un lit : dans le lit vide on est toujours aussi dans l’après. Ou dans les soupirs consentis, dans la fatigue qui se refuse, qui se donne, ou s’abandonne. Un lit n’est rien d’autre que la promesse des draps défaits. Des corps épuisés. La chair rétablie dans le petit matin, éperdue, vague. On jette un regard vers les toits : vide, la ville prêt à occuper tout l’espace du jour. Tout le contraire est la maison vide : mais quoi ?
Je resterai toute l’après-midi dans le vide de la maison – plutôt que dans la maison vide, à regarder les lumières sur le sol basculer vers le soir, à apprendre les aspérités du jour sur le mur, à tâcher de voir ce que l’habitude me dérobera bientôt. Quand l’ombre ajouré des fenêtres aura tourné vers la nuit, je partirai.
Faire la conquête de ce jour : habiter un nouvel espace n’est pas différent de se lever chaque matin et sortir des draps défaits pour rejoindre l’épuisement du soir. Seulement, cette conquête possède pour elle le tremblement des premières fois et la silhouette d’une vita nueva. Demain, j’aurai su où iront les ombres sur le sol. Ce savoir me dépossèdera de l’espace que j’habiterai en maître et possesseur. Pour l’heure, je suis à sa merci. Je suis le corps dans les draps défaits. Je suis l’aube face au soir. Dans la maison vide aujourd’hui, je ne suis ni avant ni après, mais là.
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l’automne, disent-ils
lundi 29 août 2016
[/L’automne, déjà ! – Mais pourquoi regretter un éternel soleil, si nous sommes engagés à la découverte de la clarté divine, – loin des gens qui meurent sur les saisons.
Rimb./]
Ils appelaient ces jours la rentrée. Ils oubliaient que le mot porte en lui la mélancolie des soleils couchants tard dans le soir de l’été, et le chagrin des enfants qui recommenceront à partir de septembre à compter le temps jusqu’au dimanche, éperdus qu’ils étaient à vivre dans l’éternité du soleil brûlant – ils nommaient cela la rentrée pour ces raisons aussi : cruelles et inutiles.
On en éprouvait beaucoup de colère, et beaucoup de fatigue.
Après la fatigue, il nous fallait regarder le ciel : voir comme il était vide encore, et y puiser le courage d’être de la fatigue et de la colère en vie.
Ces mots de rentrée portent la vulgarité du monde qui recommencerait toujours à la même place. Les livres sur les étagères étaient toujours les plus inutiles. Sur les bandeaux rouges qui cernaient les couvertures, ils annonçaient vulgairement les best-sellers avant même qu’ils soient vendus : allégorie. Toute cette réalité semblait déjà écrite. Et pourtant, on la refusait terriblement.
Contre les rentrées de toute sorte, il y a les arbres et les feuilles, dans les villes, ces étés brûlés d’un début de siècle qui en est déjà à son quart. La couleur de feu des feuillages tremblent : la rentrée est littéraire et politique, disent-ils, mais cette littérature et cette politique sont le contraire de la littérature et de la politique. Elle est scolaire aussi : et en voyant les enfants courir vers les cours d’école, il faut les imaginer aller, s’armer du désir d’un jour fouler aux pieds les livres tièdes et les politiques de papier comme des feuilles d’automne.
En attendant, ce n’est pas encore l’automne ni la rentrée : mais ce n’est plus l’été. On ne sait pas ce que c’est. On y resterait un peu, comme dans les marais salants, respirer le fleuve et la mer. Avec la colère, la fatigue et l’amertume du sel pour compagnons.
Et les horizons en partage des arbres bientôt dévastés, eux qui n’en savent rien.
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dans ces jours d’ignorance
jeudi 18 août 2016
On ne sait plus rien. Le ciel est vide et la terre est couverte de cimetières où les grands inventeurs dorment sous le bruit des marteaux piqueurs. Les cartes sont remplies : on ne sait plus où aller. Les mers sont découvertes : on y plonge pour chercher dans les cales des bateaux naufragés la vaisselle d’or et d’argent brisée. On ne sait plus rien : on regarde dans le ciel en crachant sur la terre.
On ne sait pas le temps qu’il a fallu à l’histoire pour parvenir jusqu’ici, ce présent où nous marchons entre les rues nommées par ceux qui ont fait l’Histoire et en sont morts. On ne sait pas le secret de la chute des corps. On sait certaines lois de certains mouvements : on ne sait la raison d’aucune, alors on rêve. On ne sait pas d’où vient le rêve : et on rêve à cela, aussi.
On sait que ceux qui tapissent les cimetières ont rêvé aussi : eux savaient : les noms des dieux et des étoiles, les continents à trouver derrière cette mer provisoirement inconnue : tout tenait dans ces ignorances provisoires qui n’étaient que des promesses éternelles : une longue phrase ponctuée par mille deux-points fabriquait la tapisserie du temps. Ils voulaient savoir les noms des oiseaux alors ils en ont attribué un à chaque oiseau : ils prétendaient savoir les corps et ont nommé les maladies ; ils assuraient gouverner les hommes et ont fabriqué des églises et des dieux, dont ils savaient les noms : et ils ont fait toutes ces guerres qui sont notre histoire, avec des dates à savoir, qui étaient des dates de combats, de défaites, des lieux dans des pays dont il nous fallait savoir les frontières, que les oiseaux traversaient.
Et puis, quand on a fini par tout savoir, rien n’était su.
Rien de véritable. Les dieux avaient des noms, mais ne répondaient à aucun – et n’étaient dignes d’aucun cimetière. Dans les fosses communes, ceux qui savaient dormaient trop bruyamment : il fallait bien que certains d’entre nous creusent la terre et jettent dans l’air et la mer leurs poussières.
Un savoir après l’autre a conduit à plus d’ignorances.
On ne sait rien : c’est tout ce qu’on sait.
Dans ce non-savoir, on avance dans ces rues et cette vie qui n’est plus la nôtre : dans ce non-savoir, on est mieux armé, affranchi de cette histoire et de cette vie qui serait la nôtre. On invente les noms des pays et les visages de ceux qui ne sont pas des dieux. On crache sur la terre par tendresse et non plus par dépit. On regarde la mer en songeant qu’elle est pleine de cadavres d’oiseaux.
Alors, quand on veut savoir quelque chose, on pose les yeux sur un visage et on nomme cela l’amour et le désir, et cela suffit pour ignorer le reste.
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feux aux portes de la ville, nuit en plein jour
jeudi 11 août 2016
[/
Ces feux à la pluie du vent de diamants
jetée par le cœur terrestre éternellement carbonisé pour nous.
— Ô monde !Arthur Rimbaud, Barbare
/]
Une odeur de brûlé par dessus les toits, et très rapidement, la lumière qui bascule : orange, ocre presque, puis poudreuse, diffuse, sfumato altéré par le vent qui le renforce, et bientôt : gris de cendre, noir de poudre, de nuit.
Aux portes de la ville, le feu ravage tout. Vitrolles, Fos peut-être, où sont les réserves de pétrole : feu qui lèche le feu prêt à tout embraser. Les journaux annoncent l’apocalypse.
Le feu nous parvient par sa fumée : à des kilomètres, la fumée qui dit combien on est préservé, et combien on est proche aussi des flammes et de la brûlure. Distances relatives : sur le chemin de ronde, être de ce côté du murs d’enceinte tandis que les troupes en armes là-bas dévastent.
Légendes du feu : fascination pour le feu. Beauté des flammes, terreur. Le feu qui donne la vie, qui la prend. Le feu qui, surtout, reste incontrôlable. On dit l’homme au stade ultime de la chaine des vivants : le chasseur qui n’est la proie de personne. On se trompe. Le feu qui dévore, le feu qui s’attise : qui ravage, qui est le ravage.
Et puis, il y a l’autre feu : le feu qui, dans la poésie lyrique, est le sentiment même au plus haut : mère de toutes les images, feu qui dévore aussi intérieurement, passion, amour, désir – tout ce qui, dans le théâtre du Grand Siècle est l’aversion, condamné pour cela même qu’il est écrit : mieux l’approcher et s’en tenir à l’écart. Feu qui, dans notre siècle, est partout la vulgarité même du sentiment banal, infini à la portée des caniches : par quel retournement ? Par quelle glorieuse conquête démocratique de soi et de l’autre ?
On fait de ses rêves devant le feu, stériles et contradictoires : surtout quand du feu on ne voit que la fumée, et de cette fumée, seulement son odeur de cendre froide.
Le matin, au café ou dans le marché, ils ne parlent que de cela : et même on s’adresse à moi, qui ne dis rien, qui ne dis jamais rien : vous avez vu le feu ? On partage l’effroi rétrospectif, le soulagement, la fascination pour les images terribles au-dessus de la ville le soir.
On reconnaît les catastrophes à ce qu’elles donnent à des inconnus la joie de parler ensemble. Un autre théâtre : celui des dialogues sans réponses lancés à ceux qui ne se connaissent pas. On reconnaît le désastre à l’humanité qui en réchappe.
De ce côté-ci du chemin de ronde, tandis qu’on regarde la terre ravagée, on peut continuer à parler du temps qu’il fait, qui passe : vivant de n’être pas mort. On reconnaît la mort à la vie qui reste.
Et on reconnaît le feu, à la fumée noire qui se répand à six heures du soir sur Marseille, au milieu alangui de l’été, dans la beauté terrible de cette lumière des derniers jours.
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sagesse des arbres : de renier un mort ou méconnaître un Dieu
mardi 2 août 2016
On parlerait sous l’ombre de l’arbre devant le flot du temps passé avec l’eau du fleuve tranquille. Ce serait une vie, sa fin, quelque chose que rien ne pourrait recommencer. On parlerait ainsi des heures dans l’or tombé du soir comme un voile sur un corps endormi, lassé de l’amour. Ce serait ma vie, au soir.
On serait ces deux vieilles personnes dont je devine les cadavres intérieurs et les rêves impossibles : les deuils. Les vies tissées de joies immenses pour toujours recouvertes par quelques drames rares et puissants. La rivière devant elles s’éloigne vers la Loire, sauvage et déterminée à en finir avec la source des origines.
La Vienne a plusieurs sources : je le découvre en pianotant mon téléphone derrière ces vieilles personnes qui parlent doucement. Cinq au moins, qui viennent se perdre dans la montagne et s’emmêler quelques mètres aval. Mais l’endroit où la Vienne se jette dans la Loire, on le sait, le mesure, le nomme : à Candes, où Saint-Martin est mort, là où on a volé son corps la nuit. Je divague. Le fleuve continue son chemin incessant et les vieilles personnes échangent les banalités qui restent après un siècle.
Les arbres se perdent dans ces banalités dérisoires. Le ciel aussi. Je me souviens de ce passage où Proust évoque ces trois arbres qui portent en eux toute une vie perdue. Je le retrouve ce soir : je divague en bonne compagnie :
Je regardais les trois arbres, je les voyais bien, mais mon esprit sentait qu’ils recouvraient quelque chose sur quoi il n’avait pas prise, comme sur ces objets placés trop loin dont nos doigts allongés au bout de notre bras tendu, effleurent seulement par instant l’enveloppe sans arriver à rien saisir.
Je me souviens de la tristesse infinie de ce passage sans me souvenir d’aucun détail. C’est peut-être cela lire : ne garder que l’émotion, et perdre ce qui l’a suscité. Ce pourrait être cela, vivre, un peu, de nos jours. L’aventure des siècles est tout entière la nôtre désormais : et nous ne sommes capables que d’émotion. Devant les arbres pourtant, et devant le fleuve, je n’ai pas renoncé à vouloir produire ma propre histoire, et voir de mes yeux les révolutions solidaires, être parmi elles. C’est la tâche de mes jours : traquer des champs de force qui pourraient désigner les territoires où aller, encore, s’enfoncer dans l’épaisseur des signes qui soulèvent. Un simple banc me suffit parfois, avec deux vieilles, très vieilles personnes, qui parlent lentement devant le fleuve leur vie passée – moi, silencieux, ravagé par la colère, le besoin terrible de n’être pas elles, pas encore, je me tiens et observe le vent dans les arbres et le souffle du fleuve qui emporte tout cela, dans le souvenir de Proust et le désir des émeutes.
Je vis les arbres s’éloigner en agitant leurs bras désespérés, semblant me dire : ce que tu n’apprends pas de nous aujourd’hui tu ne le sauras jamais. Si tu nous laisses retomber au fond de ce chemin d’où nous cherchions à nous hisser jusqu’à toi, toute une partie de toi-même que nous t’apportions tombera pour jamais au néant. En effet, si dans la suite je retrouvai le genre de plaisir et d’inquiétude que je venais de sentir encore une fois, et si un soir — trop tard, mais pour toujours — je m’attachai à lui, de ces arbres eux-mêmes en revanche je ne sus jamais ce qu’ils avaient voulu m’apporter ni où je les avais vus. Et quand la voiture ayant bifurqué, je leur tournai le dos et cessai de les voir, tandis que Mme de Villeparisis, me demandant pourquoi j’avais l’air rêveur, j’étais triste comme si je venais de perdre un ami, de mourir moi-même, de renier un mort ou de méconnaître un Dieu [1]
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foules du présent, images de ces jours
samedi 30 juillet 2016
Une foule immense, compacte, silencieuse, s’était levée, peut-être un matin, un soir : on ne savait pas. Quand on passait auprès d’elle, on cherchait à y tirer une leçon : il n’y en avait pas. C’était peut-être cela, la leçon : foule qui était, de ces semaines, l’image parfaite, terrible et calme sous le jour. Immense, compacte, et silencieuse, et qui ne réclamait rien que d’être ici, foule sous le jour, commune appartenance au désir de commune.
De loin, on avait l’impression que la foule regardait d’un même mouvement vers la même direction, qu’elle communiait d’une même foi dans un même geste : mais on se trompait. Quand on approchait, on voyait bien qu’aucune de ces silhouettes ne se ressemblait vraiment, que chacune se tournait dans un angle singulier, unique : qu’ensemble ces angles formaient sans doute une totalité, mais que toutes conservaient une singularité absolue. C’était la beauté manifeste de cette foule : leur solitude partagée d’une même tranquille force, d’une douceur que rien ne pouvait réduire, une résistance à la fusion dans ce commun tenu de toute leur hauteur.
On éprouvait une tendresse plus vive encore pour ceux qui, plus fragiles et mélancoliques, participaient de la foule minusculement, à leur échelle d’être, avec leur force à eux, dérisoire et pourtant intensément portée aussi, en eux-mêmes.
Il y avait de plus zélés, de plus férocement arrimés à leur destin d’être de foule, qui se distinguait au contraire par une élévation plus féroce : ces êtres voulaient montrer le chemin – tendresse aussi, pour ceux qui immobiles veulent désigner la route : en s’élevant vers le ciel sans vouloir le toucher, ils voulaient surtout prouver le mouvement par la racine et le vent, crier sans mot l’en-allé de leur histoire.
Le vent de l’Histoire justement passait sur cela, indifférent au temps : indifférent à lui-même : mais la foule en regard du ciel se tenait aussi pour cela, comme une réponse à l’indifférence du ciel, responsable de cette indifférence là aussi, rendait cette indifférence honteuse à l’égard du temps qui, sous les nuages, passait aussi, allié objectif des foules – désireuse de révolution obscure et décisive à la mesure des révolutions des astres et des amours : de communs élans.
Oui, c’était l’image de ces jours : de ces semaines, de ces mois : une foule qui disposait pour seule arme de son désir de lumière, de sa soif, de son intelligence du présent, de sa joie terrible ; et dans ces temps où la mélancolie était une tentation pour se replier, les silhouettes tendaient de tout leur être vers leur propre devenir, et ne réclamaient finalement que la beauté sauvage et sans délai, sans recours, sans rémission.
[1] Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, II.














































