mille nuits (et une nuit)
30 janvier 2013



La nuit, l’amie oh ! la lune de miel

Cueillera leur sourire et remplira


De mille bandeaux de cuivre le ciel.

A. Rimb.

Vue du ciel, rien que du ciel qui mord jusqu’où ne plus le voir et seulement l’espérer encore, qu’il soit le même peut-être : et soi-même là-bas, oui : soi-même y être aussi ; c’est être ici une manière de conjurer l’absence et de dire : je suis là-bas aussi puisque je le veux ; mais non, je suis là, d’ici d’où je peux voir le ciel mordre là où je ne suis pas, pas encore, et le voir aller ne suffit pas pour me savoir là-bas, quand ici derrière la vitre qui se dresse comme un rideau de lumière entre moi et la lumière qui tombe je suis là de ce côté-ci de la vitre et de la lumière tombée sur tout cela qui me permet de voir la lumière et la ville en allée dans les voitures qui passent et les trains qui s’éloignent et la fumée plus haut encore dans mon reflet.

… Hélas, Lui, comme


mille anges blancs qui se séparent sur la route,


s’éloigne par-delà la montagne ! Elle, toute


froide, et noire, court ! après le départ de l’homme !

A. Rimb.

Toutes ces nuits qu’il aura fallu pour écrire toutes ces nuits, on l’ignore, sinon on ne se lèverait jamais le matin pour passer le jour et voir où il tombe ; cheveux blancs sur tous, sauf un, si jeune, qui passe et qui pourrait avoir les lèvres en sang de les avoir serrées comme des poings dans les poches, je le vois de loin, c’est comme s’il avançait vers moi et quand il passe à ma hauteur, qu’il s’en va, j’ai cette image de lui dans son lit de mort qui ne me quitte pas — je pense aux photographies anciennes, au temps glorieux où la photographie était une science jeune, ou un art, on l’ignorait, et les sourires d’enfants : je pense à cette pensée que j’ai devant les sourires d’enfants de ces photographies jeunes, cette pensée que tous sont morts maintenant et que j’ai peine, moi qui suis si jeune et si vieux de l’être dans ce siècle qui n’en est même pas encore un, à lire leur nom aujourd’hui dans le cimetière Montparnasse au milieu des chats, maintenant que les pierres des ces vieillards sont à louer, je pense à cela, et dans ma folie je me mords les lèvres davantage quand je passe à la hauteur de ce jeune garçon que je ne verrai plus que mort ; et que suis-je d’autre pour lui qui ne pense pas du tout à cela, au contraire, lui qui ne pleure pas, lui qui n’est pas fou, lui qui habite ici.

Qu’est-ce pour nous, Mon Cœur, que les nappes de sang


Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris


De rage, sanglots de tout enfer renversant


Tout ordre ; et l’Aquilon encor sur les débris

A. Rimb.

J’ai oublié — comme j’oublie tous mes rêves, sauf quelques images, celle-ci par exemple, cette nuit : qu’il était jour, et que je n’avais pas froid, je disais c’est le miracle que j’attendais, les gens autour de moi, quel miracle, on le savait bien que le froid ne durerait pas, alors tous partaient et j’attendais dans le coin de soleil où je me trouvais jusque’à ce que la mer monte jusqu’à moi alors autour tous étaient engloutis, et se formait jusqu’à moi comme une langue de terre qui me protégeait, pourquoi moi ; du ciel, toute la ville, d’où je vois toute la ville, il aura fallu combien de nuits pour l’écrire celle-là, celle-là seule qui nommera l’endroit où portent mes pas, et les corps choisis pour les allonger auprès, et dire : c’est jusqu’ici que le soleil est tombé et nous fermons les yeux comme dans la nuit pour cette fois le voir, et dire : le ciel est parmi nous, dont nous sommes issus, et ses enfants sont les nôtres aussi.

Voilà mille loups, mille graines sauvages


Qu’emporte, non sans aimer les liserons,


Cette religieuse après-midi d’orage


Sur l’Europe ancienne où cent hordes iront !

A. Rimb.

Mille nuits pour arriver à cette nuit seule — de la première comme un serment, et l’une après l’autre comme les vagues, jusqu’à la dernière qui les répète toutes et les déplace, continue de les mouvoir, mille nuits et une nuit comme on se pencherait pour boire, tous les soleils mirés, et au miroitement de soi on ne verrait plus que deux visages approchés pour approcher le désir et avec lui tout le désir des hommes tombés jusqu’à nous pour que nous puissions nous pencher au-dessus du fleuve ou de nos vies ou de cette promesse de se tenir devant cette vie comme devant la nuit qui suivrait la mille et unième nuit, combien sommes-nous, d’y croire et de simplement faire de cette vie la croyance en cette vie ; que le fleuve passe importe moins que sa vitesse ; et comme il emporte les étoiles, oh, je le vois aussi, je sais qu’il emporte aussi mon corps de vingt-deux ans, je le sais aussi fort que je sais que jamais je n’aurai mille ans, jamais.

Oui, tous ces continents à enjamber pour voir la terre, sous le ciel, et dire : je suis ici.


arnaud maïsetti - 30 janvier 2013

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