Ramifications et devenirs actuels du Speak White de Michèle Lalonde
9 juin 2013



Intervention le 30 mai dernier à Cergy Pontoise « Situations des poésies de langue française », dans la matinée consacrée aux poésies des Nords. Grand merci aux organisateurs.

Ce texte doit beaucoup à deux personnes : à Mahigan Lepage et Kateri Lemmens. Mahigan Lepage, pour m’avoir rendu sensible à ces questions de langue à Montréal même (ô le Pick-up), et m’avoir parlé de ce poème qui est devenu important pour moi. Kateri Lemmens, de m’avoir invité à l’UQÀR pour animer un atelier d’écriture, que j’aurais conduit justement à partir des questions suscitées par ce texte. C’était il y a tout juste un an. Et un an plus tard, impression qu’en suis au tout début du chemin commencé au Québec.

images : manifestations à Montréal, le 18 mai 2012

speak white

c’est une langue universelle

nous sommes nés pour la comprendre

avec ses mots lacrymogènes

avec ses mots matraques

J’ai passé quelques semaines au Québec au printemps dernier, après et pendant les manifestations étudiantes, au cours desquelles, à Montréal, à Québec, et dans d’autres villes de la région comme à Victoriaville, les forces de police avaient fait usage de tir de flashball et de gaz lacrymogènes sur des foules d’étudiants et d’enseignants pacifiques qui défendaient le droit à l’éducation contre la hausse excessive des tarifications et la libéralisation du service publique de l’enseignement supérieur.

À l’invitation généreuse de Kateri Lemmens, Je m’étais rendu à Rimouski pour conduire une après-midi durant un atelier d’écriture avec les étudiants en création de l’UQÀR, et dans la ville, sur certains murs et sur toutes les lèvres, les matraques et les lacrymogènes, les mots qu’il faut pour le dire.

J’avais apporté avec moi un texte, et j’avais conduit l’atelier sur son incitation : ce poème de Michèle Lalonde, Speak White, écrit en 1968. Dans l’atmosphère d’ébullition politique et intellectuelle que vivait le Québec alors, et dans les traces laissées sur les étudiants par la fatigue des veilles et des marches, des réunions et des lectures qui agitaient les idées sans parfois les fixer, j’avais été surpris de voir ces étudiants se saisir de la langue de Michèle Lalonde à l’endroit même où elle activait des tensions fécondes d’interpellation du monde – de réquisition du réel : là où finalement l’enjeu de l’engagement de la jeunesse dans ce printemps qu’on disait érable, portait non pas seulement sur des questions de frais de scolarité, mais des enjeux plus profonds qui pouvaient par exemple les opposer à Toronto et au Canada anglophone, que ce soit sur le choix d’un modèle économique ou de société, ou sur la question plus large et enveloppante de l’identité (non pas d’identité nationale ou de repli identitaire, mais d’invention de soi aussi, de son avenir choisi en fonction d’une histoire conçue comme commune) – sur la question de ce que l’on nomme aujourd’hui le vivre ensemble, l’être ensemble.

Mais là où le discours politique s’arrête, là où justement le politique ne pouvait saisir de ce mouvement que des revendications sous la forme de mesures à prendre ou à refuser, là où par conséquent le politique ne pouvait que parler la langue du discours libéral pour se faire entendre, le poétique prenait le relais, et plutôt qu’un témoin, traversait ce discours pour en retour l’envisager dans ce qu’il sous-tendait, le dévisageait aussi dans sa violence, et vengeait enfin peut-être en nommant le champ de force que la politique, dans l’angle mort de sa perception, était incapable de considérer.

Si la langue poétique, ou si l’espace poétique de la langue a un sens, et je l’ai vu notamment dans les textes des étudiants ce jour-là, c’était dans la saisie de cet espace : la poésie et le lyrisme ne figurant pas l’au-delà politique d’une langue haute, langue débarrassée du monde, trop élevée en regard des basses considérations des intérêts humains, mais au contraire, l’espace d’un feu croisé, où la prise de parole lyrique, est saisie de la parole politique, là où le monde fait problème et là où la langue en intensité s’y affronte, où ce qui s’active dans la langue fait retour sur ce qui constitue la communauté dans la communauté.

Et si la poésie est bien l’activité d’une solitude, la recherche dans une langue qui est la sienne élaboré seulement dans/par une singularité inaliénable, c’est aussi la mise en tension de solitudes en partage, parce que la langue que l’on parle est celle par laquelle on s’entend et signe d’une appartenance – je pense notamment à cette phrase de Derrida, qui pourrait ici assigner la tâche politique de la poésie, et qui résonnait, au printemps dernier, à Québec, à travers ou avec les mots de Michèle Lalonde, dans les écrits des étudiants et dans les textes de certains poètes ou écrivains québécois alors : ces mots de Derrida, qui résonnaient aussi pour le français que je suis, tissant comme une parole commune, par-delà les communautés différentes, au-delà des différences évidemment qui demeurent entre langue de France et langue du Québec, mais à travers l’exigence commune aussi de la langue radicale que l’on parle : ces mots de Derrida dans politiques de l’amitié qui nomme cette inscription politique de la littérature :

Que faisons-nous et qui sommes-nous, nous qui vous appelons à partager, à participer et à ressembler ? Nous sommes d’abord, comme amis, des amis de la solitude, et nous vous appelons à partager ce qui ne se partage pas, la solitude. Des amis tout autres, des amis inaccessibles, des amis seuls parce qu’incomparables et sans commune mesure, sans réciprocité, sans égalité. Sans horizon de reconnaissance donc. Sans parenté, sans proximité, sans oikeiotes

Après cette bien trop longue présentation,je voudrais qu’on entende le poème de Michel Lalonde, dans son enregistrement du 27 mars 1970, filmé par Jean-Claude Labrecque, lue à l’occasion de la célèbre Nuit de la Poésie – le poème avait été lu une première fois lors d’un spectacle politique en 1968, mais interdiction avait alors été faite de filmer ou d’enregistrer. Il s’agit donc ici de la version de 1970.

Speak White – une insulte : mais laquelle ? il me semble impossible de comprendre la complexité du dispositif poétique mis en place par Michèle Lalonde (et l’enjeu de ses ramifications après 1970…) sans prendre la mesure de la nature de cette insulte.

« Parler blanc », c’est, au XIXe s., parler la langue du maître, et dans cet étrange transfert, qu’on dirait métonymique, de la couleur vers la langue (avec comme vecteur, l’autorité totalitaire du majeur, au sens où Deleuze et Guattari emploient ce terme), le Maître est Anglais, et l’esclave, le mineur, le nègre, parle Français. L’insulte était banale et entendue sur les chantiers, dans les usines, où les cadres anglophones imposaient leurs lois jusque dans la parole, mais elle avait aussi cours, de façon peut-être plus spectaculaire, à la Chambre des communes, à la fin du XIXe s.
L’insulte raciste n’a (il me semble) plus court aujourd’hui, même si en décembre 1999, des militants avaient tendus une banderole sur le pont qui sépare le Québec et l’Ontario [1]

Si l’insulte tombe en désuétude à partir des années 60, Michèle Lalonde s’en ressaisit justement au moment où elle pourrait paraître obsolète pour la réactiver – et dans le contexte très singulier, si puissant, de la fin des années 60 de la Révolution tranquille, ce poème peut se lire comme un manifeste politique et lyrique sur la place du Québec dans la confédération, et surtout en tant que peuple et espace nommés par une langue capable de nommer le monde, il est plus largement encore une mise en réflexion de la poésie comme arme capable de produire une saisie du Québécois en langue parlée par un peuple et possédant une histoire. Une sorte de défense et illustration de la langue québécoise – un geste politique en acte et en mot.
Intituler ce poème Speak White joue alors dans le double sens contradictoire que manipulent bien des communautés mineures (procédés bien étudiés aujourd’hui, je pense à ce qui s’est joué dans la sémantique homophobe ou raciste, et comment les communauté homosexuels et Noirs ont utilisé le mot de l’insulte en terme pour les sur-qualifier eux-mêmes). Speak White, ce serait une manière de reprendre à son compte cette insulte, pour écrire, en quelques vers, un manifeste produisant sa contre-insulte.

Enfin, dans le contexte de 1968, le poème se veut un écho et un soutien au livre de Pierre Vallières, Nègres d’Amérique 2, qui venait alors d’être saisi par la Police. Un comité d’aide avait été créé, et fut organisé, à l’initiative de Pauline Julien et Gaston Miron, un spectacle « Chansons et poèmes de la Résistance ».

C’est donc largement contre le pouvoir central anglophone que ce texte est bien sûr conçu, et écrit. « Les Québécois sont un peuple sans histoire et sans littérature », disait le rapport sur Les affaires de l’Amérique du Nord britannique, ou rapport Durham rédigé en 1838, prélude au projet, plus tard réalisé, d’union des deux provinces du Bas et du Haut Canada, et qui fut reçu comme une insulte par les Québécois : phrase à laquelle à distance de l’histoire, mais précisément pour en signer la vacuité, répond « la langue bègue d’un peuple inculte » [2]

Un texte militant d’une cause, fondateur, revendicateur ? Très vite, le poème devient en effet un étendard du Mouvement souverainiste. Il est publié dans la revue Socialisme et gagne rapidement le statut de symbole, à la fois lieu de formulation d’une identité, et preuve de cette identité : un signe en même temps qu’une trace.

Se lit pourtant plus profondément dans ce poème autre chose. Il travaille un mouvement qu’on pourrait dire centripète, et non centrifuge : non pas tourné sur la communauté de laquelle il émane, mais cherchant partout où c’est possible dans la langue, des dynamiques de déterritorialisations : c’est avec le Québec, l’appel à une émancipation de toutes les autorités de discours qui nient la singularité des langues et des hommes, dans les colonies françaises, ou les anciennes colonies françaises, comme dans tous les endroits du monde où une telle violence symbolique (et pas seulement symbolique) se fait : la communauté de frères d’une même histoire bafouée, au sein même de la langue (comme au Congo, au Viet-Nam, en Afrique du Nord)

speak white

tell us again about Freedom and Democracy

nous savons que liberté est un mot noir

comme la misère est nègre

et comme le sang se mêle à la poussière des rues d’Alger ou de Little Rock

C’est un appel à la communauté de ces peuples entre eux, jusqu’à l’affirmation terminale, qui n’est qu’un point de départ des luttes à venir : nous ne sommes pas seuls. Nous ne sommes pas seuls à être étrangers dans la langue que nous parlons. Nous ne sommes pas seuls à être niés dans notre langue. Nous ne sommes pas seuls à dire que nous ne sommes pas seuls.

On comprend en ce sens pourquoi Michèle Lalonde ne défend pas la pureté de la langue française, et son texte en ce sens est d’une complexité plus grande qu’il pourrait n’y paraître. C’est au contraire contre la pureté originelle que s’écrit ce texte :

parlez un français pur et atrocement blanc

comme au Viêt-Nam au Congo


Deux blancheur sont renvoyées dos-à-dos : celle de l’anglais et celle du français : c’est que le québécois est d’une double minorité : minorité dans la langue majeure anglaise, et minorité dans la langue majeure française, pour reprendre les concepts forgés par Deleuze et Guattari dans leur essai sur Kafka.

Mineur ne qualifie plus certaines littératures, mais les conditions révolutionnaires de toute littérature au sein de celle qu’on appelle grande (ou établie). Mais celui qui a le malheur de naître dans le pays d’une grande littérature doit écrire dans sa langue (cf. Kafka, le juif tchèque qui écrit en allemand) : écrire comme un chien qui fait son trou, un rat qui fait son terrier. Et, pour cela, trouver son propre patois, son tiers-monde à soi, son désert à soi [3]

Ici, le Québécois a le malheur, et et donc ce bonheur, d’écrire dans cette double minorité. Michèle Lalonde revendique cette minorité à la puissance, aussi, et avec force, un certain héritage culturel et métissé : la langue qui se parle ici n’est pas un français originel vers lequel il faudrait tendre pour renouer aux racines utopiques, historiques, non – mais là où se joue la singularité de la langue, c’est lorsqu’elle travaille la langue en précipice intime d’une histoire, qui est aussi américaine, dans une terre qui n’est pas l’Europe, et qui s’est inventée dans des croisements multiples, un rapport tiers au monde et au verbe, qui n’est ni celui de l’anglais, ni celui du français d’Europe.

Speak White est donc un texte complexe, qui s’inscrit dans une histoire elle-même complexe et ouverte, et dont le devenir lui-même est éminemment fracturée.

En 1980, un auteur de théâtre, Marco Micone, qui se présente (sur son site) comme un « francophone ayant l’italien comme langue maternelle », publie un poème intitulé Speak What, qui sera l’objet de nombreuses controverses et révèlera des fractures au sein même des défenseurs de la souveraineté du Québec et de la défense de la langue.

La récente réédition de L’Anthologie de la poésie Québécoise par Mailhot et Nevpeu, a introduit celui de Marco Micone. Les éditeurs parlent de ce dernier comme d’un texte « emblématique de la nouvelle identité québécoise ». Il a été inscrit au programme des écoles, et soutenu par le Ministère de l’éducation du Québec – on peut en lire un extrait par exemple dans la récent Histoire de la littérature québécoise, parue en 2008 aux éditions Boréal.

Or que dit ce poème ? Sur le même patron rythmique, et adoptant une scansion similaire, à tel point qu’il ne me semble pas excessif de parler à son propos de pastiche (voire, de plagiat assumé – l’auteur revendique une conception de la littérature comme faite « de suite d’emprunts, de réécritures, de recyclages et de contaminations » ), il paraît si ce n’est en opposition, du moins en profonde dissension avec le poème de Michèle Lalonde. J’en lis ici des extraits :


Il est si beau de vous entendre parler 

de La Romance du vin 

et de L’Homme rapaillé 

d’imaginer vos coureurs des bois 

des poèmes dans leurs carquois […]


speak what now 

nos parents ne comprennent déjà plus nos enfants 

nous sommes étrangers à la colère de Félix 

et au spleen de Nelligan […]

speak what 

comment parlez-vous dans vos salons huppés 

vous souvenez-vous du vacarme des usines 

and of the voice des contremaîtres 

you sound like them more and more […]



speak what now

que personne ne vous comprend 

ni à St-Henri ni à Montréal-Nord 

nous y parlons la langue du silence 

et de l’impuissance […]

speak what 

« productions, profits, et pourcentages » 

parlez-nous d’autres choses

des enfants que nous aurons ensemble […]

Répondant presque point par point à Michèle Lalonde, il lui reproche semble-t-il un militantisme de salon, un enfermement dans l’autarcie revendicatrice, une clôture d’un entre-soi qui finalement se retournerait contre la volonté émancipatrice qui l’avait fondée.

Cette réécriture, Michèle Lalonde et ses défenseurs, comme Gaëtan Dostie, l’ont douloureusement reçue – et ce fut l’occasion de violentes réparties, d’échanges d’insultes sur lesquels on ne reviendra pas. Michèle Lalonde refuse depuis de laisser publier son poème dans les mêmes ouvrages que le dramaturge. Elle a même rompu avec son éditeur, lorsqu’il est devenu celui de Marco Micone. Elle refuse également de figurer dans les mêmes recueils que le poème de Micone, ce qui produit cette absurdité : dans l’anthologie Maillot / Nepveu on peut lire la réécriture, et non le poème originel.

Le « What » surtout du titre a cristallisé bien des tensions : l’injure se retournait contre la première, et s’adressait à la langue même qui avait voulu se défaire pour se libérer : chat, cela revenait à dire que tout ce mouvement n’avait produit qu’une langue incompréhensible, inapte à l’ouverture qu’elle se proposait, un quelque chose qui ne trouvait ni finalité, ni consistance.

La où finalement le texte de Lalonde cherchait un devenir révolutionnaire par delà la langue mineure dans la minorité même de la langue, Micone ne lisait qu’un problème de colonisés embourgeoisés, et en palimpseste détournait chaque proposition pour les renverser au nom d’un multiculturalisme bon teint qui finalement n’a rien à voir avec la solidarité active que travaillait Lalonde.

Des malentendus aux contradictions – ce sont deux manières de revendiquer la langue québécoise qui s’affrontent, ou se confrontent. En 1980, le problème s’était déplacé, cette fois sur la question des migrants, et Micone reprend le questionnement de Lalonde en le produisant sur cet enjeu. Ce faisant, il attaquait profondément le poème de 1968 : en disant, dans le sillon même de Lalonde qu’il ne comprenait plus la langue revendiquée par les souverainistes issus de la Révolution Tranquille, n’était-ce pas une violence, une insulte, une provocation agissant en récusation, au nerfs même qui la constituait alors ?

Dernier avatar, ou prolongement – Speak Red : sur un texte de Catherine Côté-Ostiguy, et dans un film réalisé par Jean-David Marceau, des étudiants, pendant le mouvement du printemps dernier, récitent un poème qui dit l’opposition aux mesures entreprises par le gouvernement fédéral. Là où justement le texte de Lalonde s’arrêtait, sur les questions au présent de son énonciation d’un contenu politique à donner à la défense de la langue, le Speak Red s’en saisit, parle dans sa bouche pourrait-on dire, pour le faire parler, après lui, et en lui, engageant la lutte avec le monde que le poème matriciel avait initié.

C’est comme si Speak White avait fourni une matrice, poétique, lyrique, politique, une sorte de sillon à prendre et reprendre (et n’est-ce pas le sens premier de la poésie ?), dans son sens et en son contraire, aux risques des contradictions, paroles successives le creusant à chaque passage d’une profondeur insoupçonnée, autorisant pour ainsi dire la langue à forer dans ces endroits de passage et de bascule aux soubresauts du monde.

Si Speak White est une prise de parole, c’est aussi à une incitation majeure d’une reprise au lieu où la parole fut entreprise qu’elle invite. Nous ne sommes pas seuls, disait le texte.

Il y a quelques jours par décret ministériel, la littérature est devenue une option dans le nouveau programme culture et communication au Cégeps : changement de nom, ou véritable renoncement à l’approche des arts comme arts, de la langue comme rapport au monde et au verbe, et non comme vecteur d’une information à transmettre ?
Là où un texte comme celui de Michèle Lalonde peut donner des armes, c’est quand il désigne le point d’articulation de la langue et de l’histoire, non pas dans la diffusion d’une connaissance, d’une communication d’un donné, mais dans la tâche de nomination : celle d’une structure de pouvoir, celle d’une relation à la vie et à l’histoire (celle qu’on choisit, voire invente) par la langue.

Ce à quoi invite le texte de Lalonde, c’est aussi à une pratique en acte de la langue dans cette tâche incessante de nomination, celle du temps présent en tant qu’il peut être celui du temps à venir, parce qu’il aura été celui d’un temps passé qui demeure l’utopie du réel possible, l’autre nom de ce qu’est le politique, quand il reste après le polissage des convenances, que le cri et que l’insulte pour rester digne.

mais pour vous dire

l’éternité d’un jour de grève

pour raconter

une vie de peuple-concierge

mais pour rentrer chez nous le soir

à l’heure où le soleil s’en vient crever au-dessus des ruelles

mais pour vous dire oui que le soleil se couche oui

chaque jour de nos vies à l’est de vos empires

rien ne vaut une langue à jurons


arnaud maïsetti - 9 juin 2013

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arnaud maïsetti | carnets




[1Ici la brève telle qu’on pouvait la découvrir le 9 décembre 1999 sur le site de Radio-Canada : « Des employés du ministère fédéral des travaux publics ont enlevé une banderole de mauvais de goût sur le pont interprovincial. On pouvait lire sur la banderole accrochée du côté québécois du pont : « Bienvenue à Ottawa : From this point speak white ! » La banderole a été installée durant la nuit et a été enlevée vers 8 h 15. Bien en vue, les automobilistes et les piétons en direction d’Ottawa qui franchissaient le pont ce matin à l’heure de pointe ne pouvaient pas la rater. Quatre jeunes franco-ontariens ont téléphoné à la salle des nouvelles de Radio-Canada pour dire qu’ils ont installé la bannière sur le pont interprovincial ce matin. Ils disent qu’ils ont posé ce geste pour dénoncer le fait que les Jeux de la Francophonie risquent de se tenir dans une ville unilingue anglaise. Ils ajoutent que l’expression « SPEAK WHITE » était employée il y a 100 ans à l’endroit des francophones qui traversaient de ’Hull à Ottawa. Le groupe de militants dit préparer d’autres coups d’éclat. »

[2Parole bègue qui fait écho à ce que disait Mandelstam de son propre rapport à sa langue et son histoire : « Ma mémoire est non pas d’amour mais d’hostilité et elle travaille non pas à reproduire mais à écarter le passé – pour un intellectuel de médiocre origine, la mémoire est inutile, il lui suffit de parler des livres qu’il a lus, et sa biographie est faite (…) Là où chez les générations heureuses, l’épopée parle en hexamètre et en chronique, chez moi se tient un signe de béance, et entre moi et le siècle gît un abîme, un fossé rempli du temps qui bruit. Que voulait dire ma famille ? Je ne sais. Elle était bègue de naissance et cependant elle avait quelque chose à dire. Sur moi et sur beaucoup de mes contemporains, pèse le bégaiement de la naissance ; nous avons appris non pas à parler mais à balbutier, et ce n’est qu’en prêtant l’oreille, au bruit croissant du siècle et une fois blanchi par l’écume de sa crête, que nous avons acquis une langue. »

[3On rappellera brièvement les trois dynamiques de la littérature mineure pour Deleuze et Guattari :
— Le premier consiste à affecter la langue d’un fort coefficient de déterritorialisation : « L’allemand de Prague est une langue déterritorialisée, propre à d’étranges usages mineurs. (Dans un autre contexte aujourd’hui, ce que les Noirs, peuvent faire avec l’américain) ».
— Le deuxième caractère de la littérature mineure, c’est que tout y est politique. C’est le branchement de l’individu sur l’immédiat-politique. « Dans les grandes littératures l’affaire individuelle (familiale, conjugale) tend à rejoindre d’autres affaires non moins individuelles, le milieu social servant d’environnement et d’arrière-fond. (…) La littérature mineure est tout à fait différente : son espace exigu fait que chaque affaire individuelle est immédiatement branchée sur la politique. (…) C’est en ce sens que le triangle familial se connecte aux autres triangles, commerciaux, économiques, bureaucratiques, juridiques, qui en déterminent les valeurs
— Le troisième (et dernier) caractère de la littérature mineure, c’est que tout prend une valeur collective. Il s’agit de « l’agencement collectif d’énonciation. »

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