la ville Narcisse (et, loin, les roseaux tremblés)
11 juin 2013





Regret des bras épais et jeunes d’herbe pure !
Or des lunes d’avril au cœur du saint lit ! Joie
des chantiers riverains à l’abandon, en proie
aux soirs d’août qui faisaient germer ces pourritures.

Qu’elle pleure à présent sous les remparts ! l’haleine
des peupliers d’en haut est pour la seule brise.
Puis, c’est la nappe, sans reflets, sans source, grise :
un vieux, dragueur, dans sa barque immobile, peine.


Je pense à Narcisse, et je crois qu’il y avait des roseaux à travers son visage déposé sur son reflet, je crois qu’il y avait du vent qui les faisait aller immobiles dans l’air dansé, et que le mouvement des roseaux faisaient trembler son visage, sans qu’il sache bien, Narcisse, si c’était le sien ou celui du reflet, parce que son visage tremblait aussi, alors il n’a plus bien su, et pour savoir, il fallait toucher, il a porté les mains sur son visage, mais il ne savait pas lequel, et derrière lui, tout le ciel entier qui était aussi dessous lui, alors il fallait bien savoir, il a tendu le corps après les mains vers son visage, et ensuite, les roseaux continuaient de danser l’air dans l’immobilité et dans la nuit ensuite.

Je pense à cela, et à d’autres choses aussi, et les roseaux continuent toujours d’être après ma dernière pensée, alors je pense à eux, et à la nuit qui ne leur suffit pas, mais à cette pensée toujours la ville à ce moment précis hurle, ou m’appelle, et demande qu’on la marche pour aller d’un endroit inutile à un autre endroit inutile, accomplir les tâches toutes plus inutiles qui lui donnent son sens (et jamais les roseaux, jamais dans la ville)

Je pense aussi, mais moins, au corps décomposé de Narcisse dans l’eau, et comme il doit être habité de poissons et d’algues, et qu’il a nourri des vivants de sa mort.

C’est Gare de Lyon, j’y suis passé tant de fois, et j’attendais le bon reflet, c’est quand on attend un bus (je n’attends pas le bus, moi je passe, rejoins pont d’Austerlitz, c’est là qu’est la tombe de), le reflet de la ville, de la grande horloge des trains qui ne vont jamais à Vladivostok, j’en intercepte la force, sous les nuages, je suis sauvé le temps de la photo parce que j’ai vu la ville en Narcisse, et les roseaux dans mes rêves avaient peut-être cette forme dressée comme du désir, sur l’image.

Je pense au désir, aux mains tendues de Narcisse, aux cheveux bientôt autour de lui répandus dans l’eau, lentement.

Je pense aux racines de nos corps aussi, et qu’il faudrait plutôt les rêver comme on arrache des fleurs et qu’on les jette en l’air en dévalant la collines de nos corps roulés jusqu’en bas de l’amour, parce que les fleurs sont faites aussi de cela, répandues dans les airs, et là où elles vont retomber sous le vent, là elles pousseront encore dans l’éclat de nos voix suspendues ici, tandis que là-bas, les cheveux emmêlés.

Je pense aux endroits de la vie enfin où le reflet n’est pas vertical comme des tours de verre, mais horizontal comme dansé parmi les roseaux tremblés après la chute d’un corps qui voulait simplement en caresser le mystère, pour l’implorer.


arnaud maïsetti - 11 juin 2013

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