Lautréamont | La chevelure de l’hermaphrodite
26 juillet 2013



Lautréamont, Chants de Maldoror (chant 2)

O voyageur égaré, par ton esprit
d’aventure qui t’a fait quitter ton père et ta mère, dès l’âge
le plus tendre ; par les souffrances que la soif t’a causées,
dans le désert ; par ta patrie que tu cherches peut-être, après
avoir longtemps erré, proscrit, dans des contrées étrangères ;
par ton coursier, ton fidèle ami, qui a supporté, avec toi,
l’exil et l’intempérie des climats que te faisait parcourir ton
humeur vagabonde ; par la dignité que donnent à l’homme les
voyages sur les terres lointaines et les mers inexplorées, au
milieu des glaçons polaires, ou sous l’influence d’un soleil
torride, ne touche pas avec ta main, comme avec un frémissement
de la brise, ces boucles de cheveux, répandues sur le sol, et
qui se mêlent à l’herbe verte.

Écarte-toi de plusieurs pas, et
tu agiras mieux ainsi.

Cette chevelure est sacrée ; c’est
l’hermaphrodite lui-même qui l’a voulu. Il ne veut pas que des
lèvres humaines embrassent religieusement ses cheveux, parfumés
par le souffle de la montagne, pas plus que son front, qui
resplendit, en cet instant, comme les étoiles du firmament.
Mais, il vaut mieux croire que c’est une étoile elle-même qui
est descendue de son orbite, en traversant l’espace, sur ce
front majestueux, qu’elle entoure avec sa clarté de diamant,
comme d’une auréole. La nuit, écartant du doigt sa tristesse,
se revêt de tous ses charmes pour fêter le sommeil de cette
incarnation de la pudeur, de cette image parfaite de
l’innocence des anges : le bruissement des insectes est moins
perceptible.

Les branches penchent sur lui leur élévation
touffue, afin de le préserver de la rosée, et la brise, faisant
résonner les cordes de sa harpe mélodieuse, envoie ses accords
joyeux, à travers le silence universel, vers ces paupières
baissées, qui croient assister, immobiles, au concert cadencé
des mondes suspendus. Il rêve qu’il est heureux ; que sa nature
corporelle a changé ; ou que, du moins, il s’est envolé sur un
nuage pourpre, vers une autre sphère, habitée par des êtres de
même nature que lui.

Hélas ! que son illusion se prolonge
jusqu’au réveil de l’aurore !

Il rêve que les fleurs dansent
autour de lui en rond, comme d’immenses guirlandes folles, et
l’imprégnent de leurs parfums suaves, pendant qu’il chante un
hymne d’amour, entre les bras d’un être humain d’une beauté
magique. Mais, ce n’est qu’une vapeur crépusculaire que ses
bras entrelacent ; et, quand il se réveillera, ses bras ne
l’entrelaceront plus.

Ne te réveille pas, hermaphrodite ; ne te
réveille pas encore, je t’en supplie.

Pourquoi ne veux-tu pas
me croire ? Dors... dors toujours.


arnaud maïsetti - 26 juillet 2013

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