l’or du soir (dernier regard sur la ville)
30 août 2013



Avec l’or du soir qui tombe, laisser retomber en soi la ville elle-même, et toute la poussière de ville qui se soulève une dernière fois pour se poser sur chaque chose dans le plus grand des silences au milieu des sirènes que la nuit fait tourner, sur elle-même – dernière heure du jour, comme si la ville une dernière fois cherchait à se voir, chant du cygne, de la lumière éclaboussée dans un dernier jet pour s’y chercher davantage, les secousses avant le repos – ; de tout cela, il n’y aura bientôt plus que du passé, pourtant, pour le moment, je me demande comme je saurai me tenir après.

J’avais oublié la fin de Andreï Roublev, on me la raconte (et je sais pourquoi alors je ne m’en souviens pas) : le fils est maintenant en charge de l’office du père mort, et doit le remplacer pour la fabrication de la cloche de l’église. Il n’a pas appris à le faire, mais tous le regardent et attendent de lui qu’il donne les ordres, précise les mesures, forge et invente, réalise la tâche. Alors il donne les ordres, précise les mesures, forge et réalise la tâche. Finalement, on monte la cloche, qui sonne et donne la note juste. Comment a-t-il fait, lui demande-t-on ? Il répond qu’il ne sait pas, puis s’effondre.

Passant d’un jour à l’autre, il faut passer d’un jour à l’autre, mais comment faire ? Quand on se retourne, l’ensemble de cette vie se rassemble comme une note sonnée dans la mémoire, et c’est toute une vie, même minuscule. Ce dont il faut prendre mesure, ce n’est pas de la justesse de la note, mais de comment elle parvient jusqu’à nous, et comment elle s’ajuste à nous, d’évidence. Dehors est la vague certitude que le temps est cette note, dehors est la paroi qui fait tenir longtemps la note en nous, comme un fil, et sur ce fil il faudrait aller.

D’ici je peux voir toute la ville, mais pas la ville entière : je peux voir toute la ville que je peux voir (mais où le nord, l’est, l’ouest, le sud ?). Dernière lumière, comme d’un commencement (les promesses) – lumière perçue d’un autre regard que le mien, pour mieux m’y confier.

Sur ce fil il faudrait même danser, peut-être ; et se dresser encore – ce qui tombe est le propre des cadavres (lisais-je ce matin), et ce qui se dresse le propre des vivants. Avec l’or du soir qui tombe, un dernier regard jeté à la ville, comme on jette des pierres dans l’eau, non pour voir la pierre tomber, mais regarder lentement l’eau fabriquer des vagues et se soulever, un peu, et lentement lentement, par cercles, s’allonger jusqu’à nos pieds nus.


arnaud maïsetti - 30 août 2013

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_1001 nuits _Journal | contretemps _lumière _naître _nuit _Paris _ville