Le scandale en littérature
25 septembre 2009



« Le scandale de ce livre, c’est que tout ce qui y figure est rigoureusement, catastrophiquement vrai, et ne cesse de s’avérer chaque jour un peu plus. »
Julien Coupat, à propos de L’insurrection qui vient

Plus rien ne fait scandale en littérature — ce n’est pas un jugement, c’est un constat. Ce qui fait parfois encore scandale, ce ne sont que les circonstances accidentelles de tel ou tel livre. Mais jamais, depuis près d’un demi-siècle, un livre en lui-même ne trouble l’autorité : plus jamais un texte, de lui-même, et par lui, n’entraîne une riposte du pouvoir. Jamais peut-être jusqu’à la parution du texte L’insurrection qui vient, aux éditions de La Fabrique – publication qui a entraîné une déferlante policière rare allant jusqu’à la convocation de l’éditeur par commission rogatoire à la sous-direction de l’anti-terrorisme, le livre étant par ailleurs versé au dossier d’une instruction en cours, à charge, contre l’auteur présumé (qui nie l’être), sous l’accusation la plus grave de notre époque, celle de terrorisme [1]

Comment un tel livre a-t-il pu faire scandale – ou mieux, être le scandale (ne se contentant pas de le faire naître) ? Pourquoi ? Si l’on suppose que ce livre (et nous le supposons) appartient à la littérature, nous soutiendrons également que c’est peut-être le seul livre, paru ces dernières années, qui ressortit à la littérature – non pas selon une illusoire essence scandaleuse de la littérature, mais parce que précisément ce livre questionne la littérature dans ses enjeux les plus profonds : sa nécessité, son urgence, son rapport à son contraire qui est le pouvoir (l’aliénation du réel à une logique policière), l’incitation au rêve et à la beauté, sa force de désignation du monde, de nomination de la vie.

Aucun manuel de terrorisme (il en existe des dizaines) n’avait jusqu’alors connu un tel sort [2]. Aucun traité contre-révolutionnaire, dans un pays qui en publie des centaines par an, n’avait à ce point provoqué un engagement de tels moyens par les pouvoirs publics. Or ce livre, contrairement à ce que prétend les autorités policières, n’est ni un manuel de terrorisme, ni un traité contre-révolutionnaire : c’est un essai philosophique d’analyse politique d’une part, une approche pragmatique qui tente de proposer des solutions immédiates de réorganisation du monde, d’autre part.

Avant tout, c’est un livre – porté par une langue, c’est-à-dire par une vision du monde engagé de part en part dans le langage : désaccentuation du substantif au profit du verbe qui redevient noyau de la phrase en même temps que le moteur et l’impulsion [3] ; redéploiement de l’indicatif et surtout du présent de l’indicatif en temps mobile, projeté et catalysant ; structuration d’une première partie en sept cercles, (évocation des neuf cercles de la Divine Comédie de Dante) qui décentre les lois du monde pour mieux les pénètrer dans une langue elle-même pénétrante, scandée et dépouillée... On pourrait multiplier les indices de puissance du livre, qui ne se contente pas d’être en acte l’ouvrage qui décrit le monde, mais se donne comme forme-force qui parvient à le produire aussi, et à produire dans le même geste une critique radicale, plongée à la racine et du réel et de la langue.

Ainsi, ce qui empêche le livre d’être un simple tract, c’est non seulement le refus d’appartenance à une organisation, mais c’est aussi cette langue affranchie du dogme de l’écriture exposée, libérée d’elle-même en quelque sorte, invisible [4]en tant que tel.

Jadis le scandale littéraire contre lequel l’Etat employait ses ressources policières était avant tout moral, c’est-à-dire religieux — au XIXème s., Flaubert, Baudelaire, Zola : reproches successifs d’obscénité [5], de dégradation [6], de pornographie [7]. Le scandale de la réalité, réalité que la littérature endossait, le pouvoir ne pouvait le souffrir simplement parce qu’il n’était pas, à ses yeux, du ressort de l’art de le dévoiler : parce que la morale n’était pas jusqu’alors objet de représentation, mais d’édification — parce qu’enfin la nature du pouvoir était morale, sa finalité, sa légitimité, son assise étaient morales.

A partir du moment où la littérature s’en emparait (et s’en emparait comme objet de représentation et de questionnement : non plus comme sujet de la fable simplement, mais comme territoire de la fiction, matériau de l’écriture et de la langue, sensation du monde éprouvée depuis sa réalité hétérogène, qui donne tout le prix à la laideur [8]]), le pouvoir se trouvait devant un discours autre qui le démasquait, dévoilait sa nature. De fait, la morale cessa d’être une question politique – et dès lors, la morale cessa d’être source de scandale. En la désignant comme territoire esthétique, la littérature réduisit la morale à n’être qu’un objet de plus – non plus fondement du pouvoir, mais arrière-fond dévalué du privé.
Dès lors, plus aucun sujet moral ne saurait faire scandale, puisque la morale n’est plus un sujet à proprement parler. L’éditeur Jean-Jacques Pauvert [9] est sans doute le dernier exemple dans nos sociétés d’un homme de lettres qui aura eu à affronter le pouvoir sur ce terrain (et encore, J.J. Pauvert plaçait sans doute l’enjeu de son travail ailleurs que dans l’affrontement moral). Cependant, le scandale n’est pas un accident de l’art : il ne saurait être recherché pour lui-même. Nombre de pseudo scandales en littérature ne sont que des coups promotionnels, scandales consensuels en somme, scandales voulus par le marché même, puisqu’il sont souvent sources de revenus : scandales périphériques, rappelons-le, puisque le livre est bien souvent la formulation publicitaire d’une vulgarité médiatique préparée en amont (le livre comme produit dérivé de son auteur).

Si le scandale recherché en tant que tel annule l’acte qui le produit, et participe du fonctionnement vide de la société du spectacle [10], celui qui se produit par le livre sans que celui-ci ne le programme témoigne à la fois de la valeur de l’ouvrage, et de la crise d’une société qui se trouve dévoilée. Et c’est pourquoi le scandale ne peut être que politique désormais — il y a scandale seulement quand la littérature s’engage à vouloir désigner, non pas les fondements du pouvoir, mais son essence même, dénonçant sa logique et sa légitimité.

Mais ce livre, L’insurrection qui vient, appartient-il au champ de la littérature ? Question un peu vaine, et même pleine de sous-entendus dangereux si on attribue une essence à la littérature — attribution foncièrement totalitaire. Ce que ce livre dénonce en effet, c’est sa nature littéraire – et sans doute est-ce cela qui a rendu possible le vrai scandale : puisque le pouvoir n’a eu de cesse de faire de la littérature une activité coupée, où rien d’essentiel ne se joue, divertissement seulement apte à toucher, pour lequel le mot fiction est plus qu’un synonyme de la littérature, mais sa véritable fonction – et le mot fiction vaut largement celui de mensonge et de virtualité.

Dès lors, oui — plus rien ne fait scandale en littérature parce que la littérature est définie par le pouvoir comme territoire coupée, profane, espace où rien n’importe dans la marche du monde, par opposition à un territoire sacré, où les choses qui s’y déroulent seules sont essentielles. La grande puissance de ce livre est d’opérer, par lui, une déterritorialisation essentielle – de conquérir un territoire hors de la littérature : déplacement paradoxal par lequel se reconnaît le mouvement même de la littérature.
Le texte, ainsi, et le pouvoir le reconnaît d’emblée, peut être dangereux – non pas parce qu’il appelle à l’insurrection, mais parce qu’il accomplit un discours critique sur lequel l’autorité ne saurait avoir de prise. Il ne s’agit pas d’efficace – et le texte ne réalise pas ce qu’il énonce. Ce qu’il produit, c’est de l’intérieur, ce à quoi il appelle : la constitution d’une Commune. L’utopie de ce texte se confond avec sa poétique – et c’est sans doute ce qui le rend le plus scandaleux : l’espace textuel construit en effet ce territoire possible d’une parole autre, la constitue comme autre et dans le même temps la produit en partage.

« Qui a connu la joie démunie de ces quartiers de la Nouvelle-Orléans avant la catastrophe, la défiance vis-à-vis de l’État qui y régnait déjà et la pratique massive de la débrouille qui y avait cours ne sera pas étonné que tout cela y ait été possible. Qui, à l’opposé, se trouve pris dans le quotidien anémié et atomisé de nos déserts résidentiels pourra douter qu’il s’y trouve une telle détermination. Renouer avec ces gestes enfouis sous des années de vie normalisée est pourtant la seule voie praticable pour ne pas sombrer avec ce monde. Et que vienne un temps dont on s’éprenne ». [11]


Geste de nomination de la révolte, non pas depuis le discours de la politique (à l’heure où s’écrivent ces lignes, un ouvrage critique du pouvoir est en tête des ventes – celui de l’ancien candidat à l’élection présidentielle, François Bayrou : volonté caricatural de scandale qui n’est que le symptôme de l’affermissement du consensus institutionnel), mais par le politique fondé dans la parole, celle qui emprunte au moins autant à Blanqui qu’à Rimbaud :

Qu’il vienne, qu’il vienne,
Le temps dont on s’éprenne.

J’ai tant fait patience
Qu’à jamais j’oublie.
Craintes et souffrances
Aux cieux sont parties.
Et la soif malsaine
Obscurcit mes veines.

Qu’il vienne, qu’il vienne.
Le temps dont on s’éprenne [12]


Quand le texte appelle à cesser d’occuper le territoire, pour être le territoire, il se définit dès lors en territoire que l’écriture cesse d’occuper, comme un langage chargé de délivrer des informations, pour être ce territoire de langage qui arpente le monde pour le rendre de nouveau possible. Le texte énonce la fin des zones dont les contours ont été défini par le pouvoir [13], tout en produisant le territoire en surplomb qui donne sens à ce brouillage nécessaire à la circulation de la vie – le texte comme donnée finalement brute de territoire non organisé, corps désarticulé et rendu vivant par la pulsion qui l’anime – corps sans organe [14]- en somme.

« Le territoire actuel est le produit de plusieurs siècles d’opérations de police. On a refoulé le peuple hors de ses campagnes, puis hors de ses rues, puis hors de ses quartiers et finalement hors de ses halls d’immeuble, dans l’espoir dément de contenir toute vie entre les quatre murs suintants du privé. La question du territoire ne se pose pas pour nous comme pour l’État. Il ne s’agit pas de le tenir.

Ce dont il s’agit, c’est de densifier localement les communes, les circulations et les solidarités à tel point que le territoire devienne illisible, opaque à toute autorité. Il n’est pas question d’occuper, mais d’être le territoire. Chaque pratique fait exister un territoire – territoire du deal ou de la chasse, territoire des jeux d’enfants, des amoureux ou de l’émeute, territoire du paysan, de l’ornithologue ou du flâneur. La règle est simple : plus il y a de territoires qui se superposent sur une zone donnée, plus il y a de circulation entre eux, et moins le pouvoir trouve de prise. Bistrots, imprimeries, salles de sport, terrains vagues, échoppes de bouquinistes, toits d’immeubles, marchés improvisés, kebabs, garages, peuvent aisément échapper à leur vocation officielle pour peu qu’il s’y trouve suffisamment de complicités. L’auto-organisation locale, en surimposant sa propre géographie à la cartographie étatique, la brouille, l’annule ; elle produit sa propre sécession. » [15]


Il importe peu ici de savoir si c’est l’écriture de ce livre qui a produit les dégradations sur les lignes de chemin de fer en Moselle [16] – ce qui est remarquable, c’est la façon dont l’Etat a pu désigner ce livre comme menace, non pas seulement par ce qu’il véhiculait, mais par le simple fait de son existence : et parce que des hommes s’étaient mis à vivre non pas seulement comme le livre le préconisait, mais depuis le même moment d’incitation à la vie que le comité invisible nomme la vérité.

« Une rencontre, une découverte, un vaste mouvement de grève, un tremblement de terre : tout événement produit de la vérité en altérant notre façon d’être au monde. Inversement, un constat qui nous est indifférent, qui nous laisse inchangés, qui n’engage à rien, ne mérite pas encore le nom de vérité. Il y a une vérité sous-jacente à chaque geste, à chaque pratique, à chaque relation, à chaque situation. L’habitude est de l’éluder, de gérer, ce qui produit l’égarement caractéristique du plus grand nombre dans cette époque. En fait, tout engage à tout. Le sentiment de vivre dans le mensonge est encore une vérité. Il s’agit de ne pas le lâcher, de partir de là, même. Une vérité n’est pas une vue sur le monde mais ce qui nous tient liés à lui de façon irréductible. Une vérité n’est pas quelque chose que l’on détient mais quelque chose qui nous porte. Elle me fait et me défait, elle me constitue et me destitue comme individu, elle m’éloigne de beaucoup et m’apparente à ceux qui l’éprouvent. L’être isolé qui s’y attache rencontre fatalement quelques-uns de ses semblables [17].

En fait, tout processus insurrectionnel part d’une vérité sur laquelle on ne cède pas. Il s’est vu à Hambourg, dans le cours des années 1980, qu’une poignée d’habitants d’une maison occupée décide que dorénavant il faudrait leur passer sur le corps pour les expulser. Il y eut un quartier assiégé de tanks et d’hélicoptères, des journées de bataille de rue, des manifestations monstres – et une mairie qui, finalement, capitula. Georges Guingouin, le « premier maquisard de France », n’eut en 1940 pour point de départ que la certitude de son refus de l’occupation. Il n’était alors, pour le Parti communiste, qu’un « fou qui vit dans les bois » ; jusqu’à ce qu’ils soient 20000, de fous à vivre dans les bois, et à libérer Limoges. »


Quel est l’auteur de ces lignes ? La question est posée en haut lieu. Peut-être est-elle obsolète parce qu’elle appartient à une conception de la littérature (et du monde) autre, là encore, vieilli et sans doute déjà morte. Barthes définissait dans un court article comment il distinguait selon lui l’œuvre (comme détermination close) du texte (comme expansion ouverte), et voilà ce qu’il notait, en 1971, à propos de la question de l’auteur :

« L’œuvre est prise dans un processus de filiation. On postule une détermination du monde (de la race, puis de l’Histoire) sur l’œuvre, une consécution des œuvres entre elles et une appropriation de l’œuvre à son auteur. L’auteur est réputé le père et le propriétaire de son œuvre ; la science littéraire apprend donc à respecter le manuscrit et les intentions déclarées de l’auteur, et la société postule une légalité du rapport de l’auteur à son œuvre (c’est le « droit d’auteur » à vrai dire récent, puisqu’il n’a été vraiment légalisé qu’à la Révolution.) Le Texte, lui, se lit sans l’inscription du Père. La métaphore du Texte se détache ici encore de la métaphore de l’œuvre ; celle-ci renvoie à l’image d’un organisme qui croît par expansion du vitale, par « développement » (mot significativement ambigu : biologique, et rhétorique) : la métaphore du texte est celle du réseau ; si le Texte s’étend, c’est sous l’effet d’une combinatoire, d’une systématique (image d’ailleurs proche des vues de la biologie actuelle sur l’être vivant) ; aucun « respect » vital n’est donc dû au Texte : il peut-être cassé (c’est d’ailleurs ce que faisait le Moyen Age avec deux textes pourtant autoritaires : l’Ecriture sainte et Aristote) ; le Texte peut se lire sans la garantie de son père ; la restitution de l’intertexte abolit paradoxalement l’héritage [18]. »


Le véritable scandale de ce livre (en fait, de ces textes), c’est précisément qu’ils s’affranchissent des socles qui ont bâti la société actuelle : la propriété, la filiation, l’héritage. Non qu’il n’y a pas d’auteur, mais que l’auteur n’est plus ce qui donne au texte sa garanti, voilà le scandale — non qu’il n’y a plus d’auteur qui écrirait le texte, mais celui-ci n’est le dépositaire désormais ni du sens, ni de sa finalité.

Ce que le pouvoir a reconnu (ne lui retirons pas cette lucidité : sans doute est-ce cela que l’on appelle l’instinct de survie), c’est surtout cette déliaison radicale et dangereuse qu’une telle littérature proposait s’il s’était seulement agi d’appel à l’émeute, rien n’aurait eu lieu qu’une surveillance plus poussée des individus qui s’en seraient rendus coupables. Ici, au contraire pourrait-on dire, le scandale a résidé dans le fait que ce livre n’était que l’impulsion à l’essentiel, une autre organisation de la vie devenue elle aussi scandaleuse :

« Il s’agit de savoir se battre, crocheter des serrures, soigner des fractures aussi bien que des angines, construire un émetteur radio pirate, monter des cantines de rue, viser juste, mais aussi rassembler les savoirs épars et constituer une agronomie de guerre, comprendre la biologie du plancton, la composition des sols, étudier les association de plantes et ainsi retrouver les intuitions perdues, tous les usages, tous les liens possibles avec notre milieu immédiat et les limites au-delà desquelles nous l’épuisons ; cela dès aujourd’hui (…) [19] »


L’appel à retrouver l’usage du monde [20], en somme – voilà ce qui a provoqué le scandale de ce livre

« De mémoire française, il ne s’était pas vu depuis bien longtemps que le pouvoir prenne peur à cause d’un livre. On avait plutôt coutume de considérer que, tant que les gauchistes étaient occupés à écrire, au moins ils ne faisaient pas la révolution. Les temps changent, assurément. Le sérieux historique revient. Ce qui fonde l’accusation de terrorisme, nous concernant, c’est le soupçon de la coïncidence d’une pensée et d’une vie ; ce qui fait l’association de malfaiteurs, c’est le soupçon que cette coïncidence ne serait pas laissée à l’héroïsme individuel, mais serait l’objet d’une attention commune. Négativement, cela signifie que l’on ne suspecte aucun de ceux qui signent de leur nom tant de farouches critiques du système en place de mettre en pratique la moindre de leurs fermes résolutions ; l’injure est de taille »  [21].


Si je cite cet extrait d’un entretien récent de Julien Coupat, ce n’est pas par provocation, c’est parce que celui-ci se dit être lecteur de ce livre — geste tout aussi scandaleux peut-être, que l’est son écriture ou sa parution. La lecture d’un tel livre engage : elle ne peut être lecture assistée, elle impose en retour une activité critique, regard sur le monde et sur le livre qui se rejoigne en geste profondément radical.

« J’en suis, en revanche, un lecteur. Le relisant, pas plus tard que la semaine dernière, j’ai mieux compris la hargne hystérique que l’on met, en haut lieu, à en pourchasser les auteurs présumés. Le scandale de ce livre, c’est que tout ce qui y figure est rigoureusement, catastrophiquement vrai, et ne cesse de s’avérer chaque jour un peu plus. »


Car ce qui s’avère, sous les dehors d’une "crise économique", d’un "effondrement de la confiance", d’un "rejet massif des classes dirigeantes", c’est bien la fin d’une civilisation, l’implosion d’un paradigme : celui du gouvernement, qui réglait tout en Occident – le rapport des êtres à eux-mêmes non moins que l’ordre politique, la religion ou l’organisation des entreprises.

Il y a, à tous les échelons du présent, une gigantesque perte de maîtrise à quoi aucun maraboutage policier n’offrira de remède. Ce n’est pas en nous transperçant de peines de prison, de surveillance tatillonne, de contrôles judiciaires, et d’interdictions de communiquer au motif que nous serions les auteurs de ce constat lucide, que l’on fera s’évanouir ce qui est constaté. Le propre des vérités est d’échapper, à peine énoncées, à ceux qui les formulent [22]. »

Scandale d’un ouvrage qui constitue sa lecture en geste scandaleux : le lecteur devenant à son tour l’auteur des lignes, en tant justement que garant de sa viabilité, de son scandale, de sa justesse. Scandale est ici à entendre non pas selon la définition moderne (« grand retentissement d’un fait ou d’une conduite qui provoque la réprobation, l’indignation, le blâme », selon le Trésor de la Langue Française), mais selon la définition relavant de l’anthropologie métaphysique rappelée par René Girard [23] — le scandale, c’est le mot avec lequel dans les Evangiles, on désigne le Christ : le bouc émissaire [24].

Le mot scandale ne désigne plus aujourd’hui que des ragots – il a perdu son sens fort pour n’être employé qu’en usage moral : sauf à certains moments de l’histoire, où certains livres, dans certains sociétés, sont désignés scandaleux parce qu’ils retrouvent le vieux geste de la littérature : désigner le monde, le nommer, et l’inventer par la langue, c’est-à-dire, littéralement, lui trouver une issue.


arnaud maïsetti - 25 septembre 2009

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arnaud maïsetti | carnets




[1Un groupe de jeunes hommes et femmes étant accusés de sabotage sur une ligne de TGV (sans dommages humains) – groupe parmi lequel un homme, Julien Coupat, est soupçonné par la police d’être l’auteur de cet ouvrage, préconisant, toujours selon la police, d’encourager les activités de terrorisme. Cet aspect proprement judiciaire ne sera pas abordé dans l’étude qui voudrait traiter uniquement de la portée du livre.

[2Rappelons tout de même que, en dépit des accusations et de la mise en examen de l’éditeur, hypocrisie ou cynisme, le livre n’est pas interdit de vente.

[3Il suffit de relever les premiers sous-titres de la deuxième partie « En route ! » : S’attacher à ce que l’on éprouve comme vrai. Partir de là / Ne pas reculer devant ce que tout amitié amène de politique / Ne rien attendre des organisations. Se défier de tous les milieux existants, et d’abord d’en devenir un. / Se constituer en communes. Etc.

[4L’ouvrage est signé d’un nom collectif – Le Comité invisible. On reviendra sur ce point

[5Pour Madame Bovary, le gérant de la Revue de Paris (dans laquelle le roman est publié en feuilleton), Léon Laurent-Pichat, l’imprimeur, ainsi que l’auteur, Gustave Flaubert, sont jugés en février 1857 pour « outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs ». Ils seront acquittés.

[6Les Fleurs du mal de Charles Baudelaire paraissent en 1857 : le recueil est immédiatement poursuivi pour « offense à la morale religieuse » et « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ». Sur ce dernier chef d’inculpation (formulé par le procureur général Ernest Pinard, le même procureur qui plaide la même année contre Flaubert) Baudelaire et l’éditeur Auguste Poulet-Malassis sont condamnés à une forte amende.

[7A propos de Thérèse Raquin, paru en 1866, Louis Ulbach, sous le pseudonyme de Ferragus, parle de « littérature putride [...] d’une flaque de boue et de sang [...] qui s’inspire directement du choléra, son maître, et qui fait jaillir le pus de la conscience ». Zola développe sa défense dans la préface à la seconde édition de l’œuvre, en 1867.

[8« Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. – Et je l’ai trouvée amère. – Et je l’ai injuriée. Je me suis armé contre la justice. » Une Saison en enfer, Arthur Rimbaud, (1873), rééd. GF Flammarion, 1989, p. 105 (éd. J. L. Steinmetz)

[9Jean-Jacques Pauvert est le premier éditeur à avoir publié Sade sous son nom (à partir de 1946).

[10La société du spectacle, Guy Debord, Paris, éditions Buchet-Chastel, 1967 (rééd. Gallimard, Folio ; 1996)

[11L’insurrection qui vient, op. cit. p. 68

[12[« Chanson de la plus haute Tour », Arthur Rimbaud, in Une Saison en Enfer, éd. GF Flammarion,p 128 (édition établie par J.L Steinmetz).

[13[13]"(…) où aller, pas d’autre solution, et moi, j’ai repéré, depuis que je ne travaille pas, toute la série de zones que les salauds ont tracé pour nous, sur leurs plans, et dans lesquelles ils nous enferment par un trait au crayon, les zones de travail pour toute la semaine, les zones pour la moto et celles pour la drague, les zones de femmes, les zones d’hommes, les zones de pédés, les zones de tristesse, les zones de bavardage, les zones de chagrin et celles du vendredi soir, la zone du vendredi soir que j’ai perdue depuis que j’ai tout mélangé, et que je veux retrouvé tant j’y étais bien, au point que je ne sais pas comment te le dire (…)" Bernard-Marie Koltès, La Nuit juste avant les forêts, 1977.

[14Concept forgé par Deleuze et Guattari, dans Capitalisme et schizophrénie, Vol. 1 – L’Anti-Œdipe, Paris, Minuit, 1972

[15L’insurrection qui vient, op. cité p. 97-98.

[16Dégradations revendiquées par un groupe allemand militant contre les transports de déchets nucléaires entre l’Allemagne et la France, dans un communiqué posté depuis Hanovre, et envoyé à des journaux allemands – tract non pris en compte à ce jour par les autorités françaises.

[17« Que faisons-nous et qui sommes-nous, nous qui vous appelons à partager, à participer et à ressembler ? Nous sommes d’abord, comme amis, des amis de la solitude, et nous vous appelons à partager ce qui ne se partage pas, la solitude. Des amis tout autres, des amis inaccessibles, des amis seuls parce qu’incomparables et sans commune mesure, sans réciprocité, sans égalité. Sans horizon de reconnaissance donc. Sans parenté, sans proximité, sans oikeiotes » Jacques Derrida, Politiques de l’amitié, 1994.

[18« De l’œuvre au texte », Roland Barthes, repris dans « Le Bruissement de la langue », in Essais Critiques, IV, Paris, Seuil, 1997.

[19L’insurrection qui vient, op. cité. p. 96-97.

[20L’Usage du monde (1963), Nicolas Bouvier, rééd. Payot (poche), 1992.

[21[21] Propos de Julien Coupat, recueillis par Isabelle Mandraud et Caroline Monnot, paru dans Le Monde, en date du 25 mai 2009

[22Idem

[23Les origines de la culture, René Girard, Paris, Grasset, 2004.

[24[« Jésus crucifié, qui a été le scandale du monde, et qui a paru ignorance et folie aux philosophes du siècle, pour confondre l’arrogance humaine, est devenu le plus haut point de notre sagesse » Bossuet.

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