Patrice Chéreau | « parce qu’un homme meurt d’abord, puis cherche sa mort et la rencontre finalement »
7 octobre 2013




Patrice Chéreau, les bras croisés à l’entrée de la majestueuse salle du Louvre, regardant les spectateurs passer l’un après l’autre devant lui pour gagner les rangées, quelques minutes avant La Nuit juste avant les forêts mise en scène avec Thierry Thieû-Niang ; même image, trois mois plus tard, à la Ville, avant la représentation de I’m The Wind de Jon Fosse. C’est un regard, comme une présence — et tout le reste qui se tait, ce soir.

Quand on travaille, de si près, comme je l’ai fait ces dernières années avec les livres de Koltès, ce n’est pas comme l’on dit trop souvent, que s’étend l’ombre de Chéreau enveloppant tout cela, mais c’est plutôt une forme de magnifique compagnonnage, un si puissant champ de forces qui rend possible de part et d’autre de l’écriture et de la scène l’invention d’une œuvre, celle qui rend préhensible le monde qui nous entoure, celle qui rend possible son appartenance.

Rien à dire, aux centaines d’hommage déjà qui ne vont pas manquer — évidemment qu’on lui doit. Rien à ajouter, ici, dans la solitude, si ce n’est déjà le manque, en partage de tous ceux qui n’ont jamais connu Patrice Chéreau, mais dont le travail était si essentiel. Rien d’autre que la pensée de ce soir-là, quand en retard pour La Nuit, je rejoins parmi les derniers la salle du Louvre, et qu’il attend, patiemment, tendrement, simplement.

Ce soir, je retrouve et relis le court texte qu’il avait rédigé quelques jours après la mort de Bernard-Marie Koltès : « Un ami », c’était le titre, ce 19 avril 1989, de cet article publié dans le Monde.

Pensées à nos solitudes.


C’est une dure loi, celle qui veut qu’on ne doit pas se contenter de subir la perte ignoble d’un ami, mais qu’il faut témoigner, en quelques lignes écrites hâtivement, de l’affection et de l’admiration profondes qu’on lui porte — et pourtant on le fait parce qu’on se dit qu’un mort ne doit pas être oublié, pas tout de suite. Surtout un jeune mort.

Il a été une météorite qui a traversé notre ciel avec violence dans une grande solitude de pensée et avec une incroyable force, à laquelle il était parfois difficile d’avoir accès. Il m’intimidait et aujourd’hui encore plus que jamais.

Il n’était pas toujours d’accord avec mon interprétation de ses pièces. Il me le faisait rarement savoir : il avait la courtoisie de penser que je commettais plutôt moins de fautes que les autres. De mon côté, j’ai voulu rendre compte le moins mal possible et avec l’enthousiasme que procure le travail quotidien avec un écrivain, un vrai, de son monde à lui — une lame tranchante à laquelle je me suis souvent coupé.

Alors, que dire ? Au moins ceci auquel il tenait : il ne supportait pas que l’on qualifie ses pièces de sombres ou désespérées, ou sordides. Il haïssait ceux qui pouvaient le penser. Il avait raison, même si parfois c’était plus facile, dans l’instant, de les monter ainsi. Elles ne sont ni sombres ni sordides, elles ne connaissent pas le désespoir ordinaire, mais autre chose de plus dur, de plus calmement cruel pour nous, pour moi. Tchekhov aussi, après tout, était fâché qu’on ne voie que des tragédies dans ses pièces. « J’ai écrit une comédie », disait-il de La Cerisaie, et il avait raison, lui aussi.

« Il n’y a pas d’amour il n’y a pas d’amour », dit l’un des deux personnages de Solitude dans les champs de coton [sic]. Bernard demandait qu’on ne coupe surtout pas cette phrase qui le faisait sourire de sa façon si incroyablement lumineuse parce qu’il voulait qu’on la regarde, cette phrase, bien en face sans faire trop de sentiments. À nous de nous débrouiller, nous autres pauvres metteurs en scène sentimentaux, avec ce paradoxe, où se tient peut-être enfermée une part de sa vérité. D’ailleurs, voici le reste de la phrase : « Non, vous ne pourrez rien atteindre qui ne le soit déjà, parce qu’un homme meurt d’abord, puis cherche sa mort et la rencontre finalement, par hasard, sur trajet hasardeux d’une lumière à une autre lumière, et il dit donc ce n’était que cela ».

Alors, que dire ? C’était un desperado joyeux, voilà. Moi, je ne suis pas un desperado et j’étais souvent moins joyeux que lui qui savait si bien rire.

Pardon, Bernard, pour ma maladresse. »


arnaud maïsetti - 7 octobre 2013

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