Zola | « au sommeil de la ville »
2009



Emile Zola, L’Œuvre


Oui, il s’y rendait tout droit : la place du Théâtre-Français, le Carrousel, enfin le pont des Saints-Pères. Il y marcha un instant, s’approcha de la rampe, au-dessus de l’eau, et elle crut qu’il se jetait ; un grand cri s’étouffa dans l’étranglement de sa gorge, Mais non, il demeurait immobile. N’était-ce donc que la Cité, en face, qui le hantait, ce cœur de Paris dont il emportait l’obsession partout, qu’il évoquait de ses yeux fixes au travers des murs, qui lui criait ce continuel appel à des lieues, entendu de lui seul ? Elle n’osait l’espérer encore, elle s’était arrêtée en arrière, le surveillant dans un vertige d’inquiétude, le voyant toujours faire le terrible saut, et résistant au besoin de s’approcher, et redoutant de précipiter la catastrophe, si elle se montrait. Mon Dieu ! être là, avec sa passion ravagée, sa maternité saignante, être là, assister à tout, sans pouvoir même risquer un mouvement pour le retenir !

Lui, debout, très grand, ne bougeait pas, regardait dans la nuit.

C’était une nuit d’hiver, au ciel brouillé, d’un noir de suie, qu’une bise, soufflant de l’ouest, rendait très froide.

Paris allumé s’était endormi, il n’y avait plus là que la vie des becs de gaz, des taches rondes qui scintillaient, qui se rapetissaient, pour n’être, au loin, qu’une poussière d’étoiles fixes. D’abord, les quais se déroulaient, avec leur double rang de perles lumineuses, dont la réverbération éclairait d’une lueur les façades des premiers plans, à gauche les maisons du quai du Louvre, à droite les deux ailes de l’Institut, masses confuses de monuments et de bâtisses qui se perdaient ensuite, en un redoublement d’ombre, piqué des étincelles lointaines. Puis, entre ces cordons fuyant à perte de vue, les ponts jetaient des barres de lumières, de plus en plus minces, faites chacune d’une traînée de paillettes, par groupes et comme suspendues. Et là, dans la Seine, éclatait la splendeur nocturne de l’eau vivante des villes, chaque bec de gaz reflétait sa flamme, un noyau qui s’allongeait en une queue de comète. Les plus proches, se confondant, incendiaient le courant de larges éventails de braise, réguliers et symétriques ; les plus reculés, sous les ponts, n’étaient que des petites touches de feu immobiles. Mais les grandes queues embrasées vivaient, remuantes à mesure qu’elles s’étalaient, noir et or, d’un continuel frissonnement d’écailles, où l’on sentait la coulée infinie de l’eau. Toute la Seine en était allumée comme d’une fête intérieure, d’une féerie mystérieuse et profonde, faisant passer des valses derrière les vitres rougeoyantes du fleuve. En haut, au-dessus de cet incendie, au-dessus des quais étoilés, il y avait dans le ciel sans astres une rouge nuée, l’exhalaison chaude et phosphorescente qui, chaque nuit, met au sommeil de la ville une crête de volcan.

Le vent soufflait, et Christine, grelottante, les yeux emplis de larmes, sentait le pont tourner sous elle, comme s’il l’avait emportée dans une débâcle de tout l’horizon.

Claude n’avait-il pas bougé ? N’enjambait-il pas la rampe ?

Non, tout s’immobilisait de nouveau, elle le retrouvait à la même place, dans sa raideur entêtée, les yeux sur la pointe de la Cité, qu’il ne voyait pas. Il était venu, appelé par elle, et il ne la voyait pas, au fond des ténèbres. Il ne distinguait que les ponts, des carcasses fines de charpentes se détachant en noir sur l’eau braisillante. Puis, au-delà, tout se noyait, l’île tombait au néant, il n’en aurait pas même retrouvé la place, si des fiacres attardés n’avaient promené, par moments, le long du Pont-Neuf, ces étincelles filantes qui courent encore dans les charbons éteints. Une lanterne rouge, au ras du barrage de la Monnaie, jetait dans l’eau un filet de sang. Quelque chose d’énorme et de lugubre, un corps à la dérive, une péniche détachée sans doute, descendait avec lenteur au milieu des reflets, parfois entrevue, et reprise aussitôt par l’ombre. Où avait donc sombré l’île triomphale ? Était-ce au fond de ces flots incendiés ? Il regardait toujours, envahi peu à peu par le grand ruissellement de la rivière dans la nuit. Il se penchait sur ce fossé si large, d’une fraîcheur d’abîme, où dansait le mystère de ces flammes. Et le gros bruit triste du courant l’attirait, il en écoutait l’appel, désespéré jusqu’à la mort.
Christine, cette fois, sentit, à un élancement de son cœur, qu’il venait d’avoir la pensée terrible. Elle tendit ses mains vacillantes, que flagellait la bise. Mais Claude était resté tout droit, luttant contre cette douceur de mourir ; et il ne bougea pas d’une heure encore, n’ayant plus la conscience du temps, les regards toujours là-bas, sur la Cité, comme si, par un miracle de puissance, ses yeux allaient faire de la lumière et l’évoquer pour la revoir.

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