les arbres nous regardent (le geste de toute une vie)
2 janvier 2014





Heures, couleur mai, fraîches.
Ce qui n’est plus à nommer, brûlant,
audible dans la bouche.

Voix de personne, à nouveau.

Profondeur douloureuse de la prunelle :
la paupière
ne barre pas la route, le cil
ne compte pas ce qui entre.

Une larme, à demi,
lentille plus aiguë, mobile,
capte pour toi les images.

Paul Celan, Un oeil, ouvert


On m’avait dit enfant qu’il ne fallait pas toucher à l’arbre (cela date peut-être de ce jour où j’avais coupé du bois vert, massacré le jeune arbre) : dès lors enfant, la simple idée de l’effleurer semblait un crime (le rappelait), ou de le griffer, alors je n’approchais pas. Les cicatrices sur les arbres comme des blessures profondes (on m’avait dit : un trait au couteau, et l’arbre ne s’en remettra jamais), inguérissables, affolantes — en moi comme le sentiment premier du tragique : griffé, l’arbre ne savait pas qu’il allait mourir.

Sur les berges de la Seine, pas un seul arbre qui ne porte pas trace de ces coups de couteau, ou de clés, des cœurs d’amoureux, noms, dates, signes indéchiffrables — les arbres refusent de mourir. Ce doit être une race des villes, des arbres qui ne mourront pas, les pieds dans le ciment : peut-être parce qu’ils ne vivent pas vraiment ici.

Un soir, il faisait très chaud, avec un couteau, une entaille au niveau de mon visage : la sève qui tombe, brûlante, s’écoule comme du miel et la main portée à la blessure, caressée jusqu’à mes lèvres (la peur qu’on me voit ; la fascination surtout).

Mais ces arbres je ne les avais jamais vus : avec des contours que je perçois mal d’abord, et au dernier de la rangée, je saisis — ce sont des yeux, dessinés autour de quelques noirceurs. La cicatrice est cruelle quand elle joue avec les mouvements de l’écorce. Mais étrangement, ces regards, parce qu’ils s’inscrivent dans le corps des arbres dépassent l’intention qui a voulu les défigurer : ce n’est pas l’homme qui a prêté des yeux à l’arbre, mais l’arbre qui soudain nous regarde parce qu’il nous regardait depuis toujours : et notre geste l’a révélé.

À chercher des signes, dans le ciel bas, je tombe inévitablement sur le hasard : j’accepte celui-ci, et m’y confie ce soir, pour toute l’année. Si je n’aime pas les bilans, j’aime les planches d’appel, et ce qu’ils ouvrent, comme des portes. Ce soir, la lecture de Celan m’amène des vers clairs comme ces yeux : miroités dans ses larmes, comme l’œil double, trouble de Verlaine, je regarde l’année à venir, doublée, troublée, désirable.

La paupière ne barre pas la route, lâche Celan à mon passage, et comme à mon adresse. Et en passant, je songe à cette marchande de bonne aventure qui dessinait le mauvais œil sur le dos de la main pour le repousser, et dit en moi-même : je suis préservé du malheur puisque je regarde le ciel comme il me regarde : parce que c’est ainsi qu’il regarde la terre, la ville, les hommes qui vont de l’une à l’autre, et ce qui bat entre et ce qui respire entre.

« Théâtre : lieu d’où on voit » — peut-être : mais la ville aussi, qui est le contraire du théâtre ; reste ce que je vois, et sur la peur de mes enfances le geste de toute une vie, l’espace du désir : celui de transformer en soi la blessure en caresses.


arnaud maïsetti - 2 janvier 2014

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