où se perdre
15 avril 2014




[15 avril]

C’est le jour où les vers de Rimbaud, qui devaient sauver — eux qui avaient raison pour toujours — ne sauvent plus, s’échappent, s’enfuient entre mes doigts, pourquoi ?

Oisive jeunesse
À tout asservie,
Par délicatesse
J’ai perdu ma vie.
Ah ! que le temps vienne
Où les cœurs s’éprennent.

Je sais bien pourquoi. Comme chaque vers porte, aujourd’hui ; tous frappent fort et juste.
Ne rien écrire, ces jours derniers, ne rien dire, ne rien porter en soi — le journal et son adresse, comment y croire encore ? Il y a des jours qui sont plus lourds que d’autres, plus endeuillés que d’autres — ce jour-ci, par exemple, sans autre exemple.
Bien sûr, l’orgueil qui pèse sur ces pages, je l’ai su, et tant voulu le dompter, l’orgueil sur le moindre geste d’écrire, celui qui touche à l’audace de croire que dans les mots on pourrait avancer la vie en soi et en renouveler les forces, je le sais - oui, je sais l’orgueil qui menace tout, prêt à tout effondrer. Mais il y a des jours où finalement tout s’effondre quand même, prêt ou non — parce que le désir se retourne et brûle.

Pas plus de mystère — jour de repli, tentation.

Moi, j’avais voulu d’un journal quelque chose qui recueille dans le jour des instants de force contre l’idée du journal, contre l’idée du souvenir ou de la mémoire, seulement l’instant, l’espace d’un instant, une brèche dans laquelle je peux m’engouffrer et grandir, comme je grandis en lui. Je réalise aujourd’hui, des signes par milliers me le disent, et l’absence de signe aussi, combien j’ai échoué, et la porté de cet échec.
Dans ces jours où je le vois, si grand, si fort, si incontestable (pas un échec comme dans la vie sociale, les échecs contre les vies réussies, pas cet échec-là, non : l’échec comme les vagues échouent : à force de recommencer à mordre, ce qu’ils mordent n’est que du sable, et c’est pourquoi elles continuent d’aller : et pour la lune) — dans ces jours donc, où j’ai compris, par bien des voies, par bien des manières indirectes et violentes, et secrètes et intimes, et politiques, et — dans ces jours donc, écrire sur ce journal fait violence même à ma propre vie, comment le dire autrement ? L’écrire — et espérer ainsi le conjurer ?

La tentation du repli ; ici, simplement poser ces mots pour voir — noter ce jour.
Comme l’espérance est violente, oui.
Ce qui commence n’aura pas de fin — on est si pauvre en certitude, autant en posséder quelques unes comme celle-là, solide.

De l’écriture au désir, et de la folie du jour à la sagesse des nuits, je continuerai de regarder la lune comme elle est, dans le savoir que sous elle passe ce qui passe encore, de vivant, et de lumineux pour faire l’épreuve de la vie ; tandis que moi, ici, je serai celui qui regarde et se tait (c’est cela, la leçon de ces jours).

Apprendre d’autres mots, d’autres manières de parler maintenant — parce que maintenant que je sais l’adresse effondrée, il faudra bien en inventer une qui tiendrait dans le geste même, la foi que l’adresse traverse. Et sinon, alors seulement aller et qu’on n’en parle plus. Le vent souffle pour l’espace et le temps et à force de distance se rejoindre, peut-être. Où se perdre, se retrouver.

Je ne sais pas ce que je retirerai de ces jours. Mais je sais le deuil immense désormais, comme devant la terre remuée on imagine les corps qu’on n’aura jamais connus, et qu’on pleure pour cela, et qui nous console.

Tout à reprendre, tout à redire, et la faux du regard sur tout l’avoir menée, oui.


arnaud maïsetti - 15 avril 2014

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_deuil _Journal | contretemps _vies des morts