Olivier Roller | face[s]
11 décembre 2007


Visages hantés

C’est une pièce faite d’angles – aux lignes rompues, à peine esquissées et déjà brisées – c’est une pièce sans géométrie dans laquelle j’entre, sans largeur ni profondeur véritable, une pièce insaisissable renouvelant sans cesse perspectives, ouvertures, distances. La lumière est pesante, sa lenteur s’écrase partout.

On ferme les yeux : le noir trace ses reliefs, se creuse peu à peu de nervures où aller. Où se perdre.

On voulait trouver refuge ; on est entré sans voir. Dehors il pleut, ou il fait trop chaud ; qu’importe. Cette pièce où l’on entre est la mienne.
Dans ma tête, je m’habitue peu à peu au bruit que fait la conscience quand la fatigue écrase tout. Quand je lâche soudain le corps que je suis, pour n’être qu’un corps possédé qui s’enfuit à mesure que j’apprivoise le noir dans la tête – que j’entre dans cette pièce mental, neutre et blanche par à coup ; le noir blanchi de ma tête s’allonge, et le temps ne pèse plus la même distance de mes doigts à mes yeux qui se ferment encore, et c’est la tête qui s’ouvre, fendue en deux parts égales – la conscience que j’ai ce corps m’échappe. Je sais que je peux voir. Quand je le veux, je vois : cette pièce que j’arpente soudain est hors moi, le dedans que j’ai cherché.
Je connais le sol, reconnais le plafond, l’odeur moite des après-midi enfoncés dans l’ennui, dans l’attente de quelque chose qui n’arriverait pas, l’enfance dépassée, oubliée – est là. Ce n’est pas mon enfance. Pas la mienne vraiment. C’est une pièce qui prend toute la place devant soi – ce lieu commun. C’est une pièce où l’on entre, qui a la taille de la mémoire. C’est un rêve que l’on fait, et qui plonge en nous le rêve que nous lui faisons. C’est cette maison hantée. Il n’y a que des visages aux murs.

Dehors inhospitalier nous rejette ici ; on entre, on n’est pas préparé. On regarde partout. On n’est plus protégé vraiment, ni par la pluie ni par la chaleur : la moiteur du dedans absorbe tout – on n’y échappe pas. Aux murs, il n’y a que des visages : et dans cette pièce il n’y a que des murs. Je voudrais bien m’asseoir sur un canapé posé nonchalamment dans un coin, mais il ne m’appartient pas ; dans ma tête, il ne m’appartient pas : paysage mental troué de ces visages seulement ; pièce sans nul autre but, nulle autre fonction que de distribuer devant moi qui ferme les yeux plus forts – qui les voient plus forts encore – les visages dessiner comme je porte les mains dans le noir, un fil perdu qui d’étoiles en étoiles me mène en dehors de moi : d’où je sais que je viens. Les visages diffractent le possible d’un chemin ; et je vais.

Visages découpés par des cadres en bois noir – biais du regard qui traverse la pièce au rythme des pas ; aux murs les visages accrochés dévisagent le monde : sont la source du regard qui les dévisage. Dans cette pièce, pièce morte et enterrée sous les pas, des visages partout où que l’on pose les yeux, comme une pièce disposée autour des visages : comme un cimetière dressé à la verticale – des murs tapissés de ces visages en rond et qui circulent leur énergie diffuse.

On vient là pour les voir. On vient là pour chercher quoi au juste. Des visages en rond qui discutent leur indifférence à nous voir les parcourir, qui reflète notre sourde participation à leur circulation. On vient là du dehors, on n’est pas invité, peut-être qu’on n’est là par hasard, (je ferme les yeux plus forts encore, derrière la tête, derrière l’endroit du corps qui se trouve juste derrière l’esprit encore), impression qu’on est là en plus ; et on est happé. On entre, les visages sont déjà partout. On n’en sort pas. On voulait trouver refuge pourtant. On se perd. On est menacé.
On ne fait que passer : on regarde les murs. Et les murs ne se laissent pas faire. L’endroit est peuplé.

Plus je vais dans le noir, plus les visages éclairent au devant de moi, les pas que je dois faire, et je plonge. Je touche la solitude dans ce qu’elle a de plus net, de moins discutable : fermer les yeux pour isoler le monde hors du dedans implosé sous l’impact – mais quand je pénètre dans cette pièce, je ne suis pas seul.

La pièce est habitée par les regards qui se posent sur moi, se prolongent dans le regard renvoyé, plus loin, sur le prochain regard fuyant ; perspectives innombrables – oui, proprement sans nombre. Sur les murs, photographies noires et blanches des visages sans figure ; du corps, du visage brutalement adossé aux parois lisses du dehors au-dedans de moi. Les murs appartiennent au dehors. Non, je ne suis pas en sécurité. La pièce est hantée.

L’affolement est sans voix : quand j’ouvre la bouche, la pièce grandit avec le cri muet qui m’absorbe entièrement. La pièce grandit, et les photos dressées dans leurs cadres noirs partout se multiplient.
Les portraits aux murs – comme celui du patriarche qui nous accueille à peine gravi l’étroit escalier jusqu’ici – prolongent encore l’immense de la pièce, spectre répété sur des murs et des murs – le patriarche immense dans son cadre accroché au dessus du canapé pose sur moi un regard qui ne me quitte plus. Le regard spectral diffracté en moi sur les autres regards qui me poursuivent, je le vois bien.

On voudrait s’en défaire : le regard redouble de pesanteur, et pénètre. Rosmersholm – cette pièce d’Ibsen, ce manoir écrasant qui domine tout, (et dans lequel on n’entendit jamais rire d’enfants), ce théâtre terrible qui s’ouvre par une description minutieuse des portraits accrochés aux murs, des officiers, des pasteurs, des magistrats : la famille Rosmer, des siècles vous contemplent – Rosmersholm. Les ancêtres toujours là, au coin de l’âtre, cendre froides sur lesquels souffler à peine suffit. Fermer à peine les yeux remonte les menaces effroyables de l’héritage.

Quand je passe à sa hauteur, je peux sentir sur mon épaule la froideur de la lame, l’épaisseur de l’injure, cette indignité d’être vivant après la mort.
La photo, l’image rétinienne de la race, prolonge la malédiction que générations après générations, on se repasse sans la toucher – celle du nom, peut-être : celle du regard qu’on va portant sur plus vivant que soi, quand mort on reste accroché aux murs sans parler : et qu’on laisse parler le reste, les moments où fermer les yeux arrachent aux siècles un regard, entrepose les générations en une seule et même pièce, cette pièce où je vais – qui s’enfonce.

Derrière moi, quand je tourne le dos au patriarche, quatre portraits encadrés d’autrefois, un homme et une femme, deux cadres chacun – sur l’un, le regard démesuré ; sur l’autre, l’absence seule, témoigne d’une attention plus démesurée encore : les fantômes sourient sur mon passage, leur regard suit chacun de mes pas, et quand je me retourne soudain, voulant les surprendre, ils demeurent en place, mimant l’immobilité – bien sûr leurs réflexes sont éprouvés. Mais leur immobilité vacillante les trahit. Je peux sentir dans la pesanteur de l’air, l’effort qu’ils font pour demeurer là. Et me regarder tenir au plus profond d’eux même, leur rire redoutable prêt à fondre sur moi. L’imminence de leur rire est plus redoutable encore.

Oui, la maison est hantée. La hantise à chacun de mes pas est celle d’une reconnaissance qui m’échappe : les portraits d’une famille composée par moi seule et à laquelle je ne fais pas partie – famille intégrale qui me dépossède de tout.

Redoublent encore la profondeur de la pièce. Sur d’autres portraits (celui-ci, presque minuscule à côté des autres, posé simplement sur un petit buffet, cette femme au visage nu comme un masque), on ne regarde plus ; le regard que je pose sur eux supplée seul ce manque de regard que je devine. Soudain la photo à nouveau regarde, et j’ai cessé de la voir, pour m’y plonger – la pièce encore et encore s’agrandit, le vide tout autour s’épaissit.

« L’image est une mise à mort », écrit Philippe Forest. Quelque chose de sourd et d’opaque me faisait voir au contraire, la puissance de substitution que l’image posée là opérait sur la mort ; nudité parfaite, regard intransitif, présence nue du visage – Loi, Loi totale : la Loi morale, la Loi sacrée dont parle Levinas quand face au visage je me fais face et m’éprouve hors moi. La mort de la mort. Quand je fais l’épreuve de mon dehors – au-dedans de moi – hors la reconnaissance fade que m’impose le miroir. Par l’autre, l’autre qui me fait face rend présent cette totalité en moi insaisissable : hors moi délivrée. Forest : « On convoque des ombres dans le soir. Et soi-même l’on devient une ombre parmi elles. Il faut bien qu’il en soit ainsi. L’apparence s’efface déjà ».

Et derrière l’apparence, la pièce s’ouvre encore, les angles morts se déploient et se créent. Donnent naissance à d’autres angles, sans cesse. Et dans cette pièce où je me croyais seul, je croise d’autres types, des types comme moi, des types sans visage ni présence, des types qui pourraient être moi peut-être, des types qui regardent aussi épouvantés que moi l’indifférence des visages sur les murs : des types qui scrutent aussi apeurés que moi une reconnaissance possible, un rapport tangible entre les regards posés sur moi (sur nous), et notre regard en surimpression qui se déplie sur eux, comme on pose une question.

Des portraits sur les murs, soudain, je ne sais plus faire la différence avec les visages que je croise dans cette pièce (comme des miroirs déformants à la surface mon visage qui s’y dépose – dans un portrait que je vois, je crois reconnaître le visage de cette femme croisée il y a une seconde : et déjà disparue. je ne sais qui le modèle, qui l’effigie.) Moi-même suis-je sans doute le portrait de ces images aux murs. Moi-même comme cette femme : sommes nous destinés à n’être qu’un modèle à ces photographies peintes sur le mur, accrochés comme des trophées de chasse aux murs des vanités. Peut-être sommes nous nous-mêmes les photographies de ces photographies, les portraits en mouvement de ces portraits plus vivants que nous – moins figés dans la peur, dans l’ignorance.

Remontée. Je remonte. Je sais que la fin est proche ; que sans le savoir j’ai déjà fait demi-tour. Touché au bout de la pièce ce moment où les rôles étaient près de s’inverser : où je sentais qu’il s’en fallait de peu pour que je devienne l’immobilité que je regardais, et je commençais déjà à être saisi dans la pose. Mais je remonte.

La mise à mort qu’on célèbre – moins celle du visage, que de son apparence alors. Que de sa reconnaissance infligée à cet autre que soi qui parle dans le sommeil, fait les comptes, et poursuit la vie imaginaire que la fatigue nous interdit. Dans la pièce, les visages affichés apurent les comptes – mort de la mort étalée en songe par l’ombre de mes propres pas, songe où ma propre ombre poursuit ses ombres qui le peuplent et le dévorent.

Et avant de partir, dans le dernier regard jeté sur ces portraits, (le visage continu des regards qui m’observent, que j’emporte avec moi), c’est une manière de se défaire de cette pièce toute entière de laquelle je m’extirpe, épuisé ; traversée à nouveau comme le puits d’Alice, terrier sans fond.
J’ouvre les yeux.

L’apprentissage de se dessaisissement : se dessaisir de son regard, endosser le visage des murs. Et soudain surgit en moi le visage dépouillé de mon histoire, de l’histoire – celle que raconte l’image inlassablement portée comme une ombre par le soleil, déplaçant avec elle la pièce, les histoires sans fin qu’une maison hantée murmure à l’oreille, en passant. La pièce quittée, cet innombrable nous peuple – « et soi même l’on devient une ombre parmi elles ».

Une ombre parmi soi.

arnaud maïsetti - 11 décembre 2007

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