Marseille Belle de Mai | les murs de cette ville
3 décembre 2014



des mots qui ne sont pas prononçables, pas lisibles — et on lirait sur eux autre chose ; seulement des coups qu’on porterait au visage de ce qui n’en a pas ; des phrases sans point sans majuscule sans verbe sans forme possible donnée au sens ; et des appels ; des signes sur les parois d’une ville — et déjà entendre ceux qui hurlent les yeux crevés devant ce qui formule la fin d’une civilisation : ne voient pas que se dresse là quelque chose qui relève d’un plan secret pour en inventer une autre — ; des lettres comme des dessins, des dessins comme des nuages qui prennent la forme du temps quand il pleut et que le vent chasse les dieux invisibles ; la façon qu’avait Antonin Artaud de cracher sur son cahier posé à plat, debout, tournant autour d’une page à moitié arrachée : cette façon-là, qui n’a besoin ni du nom d’Artaud, ni de la page maintenant dressée, ni rien d’autre que de la nuit et de la peinture qu’à pleines mains on dépose, en vitesse, avant d’être vus, et partir ; des mots qui n’en sont pas ; des lettres qui parfois pourraient être celles-ci, celles-là, une autre plutôt ; des colères ; des manières de ne pas s’en tenir là ; des appels aux guerres civiles que le langage mène contre ce qui le possède ; des villes ici dressées rien que par ça : des murs qui tiennent par les mots écrits sur eux comme des noms propres appellent Babylone de son propre nom ;

D’avoir beaucoup rêvé sur les écritures des villes, jamais pu me défaire du regard magique : écritures qui désarment et donnent courage aussi ; des rêves de littérature échappée d’elle ; le mouvement des lettres forment la géographie intérieure de cette ville. D’avoir beaucoup écrit sur ces lettres, toujours demeure la fascination comme devant les murs de bruit que dans certains concerts on traverse pour atteindre la justesse : et puis, sur la dernière image, la page blanche d’un mur qui en regard des autres révèle sa fragilité, son inachèvement : appel à la défiguration qui saura lui donner vie. De n’avoir jamais fait ce geste, d’écrire sur le mur, m’en tient préservé, comme de la mort, et de la vie.


le ciel comme mirage, et le nombre de mètres qui nous en sépare : nul
comme des griffures, des cicatrices, des ratures sans rien qui ne soit raturé

pile : le négatif de la paroi

face : le positif de sa lumière

par villes interposées, les insultes ricocheraient jusqu’à Babel

la séparation n’était pas nette entre telles lettres et telles autres, entre silence et cri, entre mot et

on tournerait la tête jusqu’à l’horizon : c’était un défilé ininterrompu de tels cris portés sur les murs pour ralentir l’écho

écrire, c’est écrire quand même — quitte à écrire le défaut de couleur, le défaut de correction, le défaut de défaut

dans la porte ouverte par le graff, creuset de langues inouïes, comme une porte battante laisser passer le vent qui le met en mouvement

parfois seulement un désir sans objet, adressé à celui qui le voulait (et le mot restait là tant que personne ne souhaitait endosser l’adresse, tant pis)

les Archives Municipales ? suffisait de prendre à droite ; sur le trottoir, ici, c’était le contraire des archives, mais on ne disposait pas encore de mots pour dire le contraire des archives, alors on dessinait cela

sur d’autres murs, la pensée articulait de la pensée, encerclait des lettres pour mieux les lire ; et le souvenir de Rome soufflait des braises sur les mémoires (mais l’incendie de Rome avait emporté avec elle à la fois la ville et son souvenir)

les couches de murs ne suffisaient pas pour soulever l’épaisseur de rage ; il arrivait que les mots fassent fatalement le tour des poteaux

sur les bâtiments en construction aussi : et même surtout

image d’un mur sur un mur sur un mur : et le déposant ici, sur la surface levée d’une autre verticalité, un autre mur sur lequel j’écris — reste ce geste émouvant de chevaucher les surfaces, l’intuition sublime vraiment de ne jamais s’en tenir au cadre posé par le mur, surtout quand ils sont deux l’un sur l’autre ; guerre au dispositif

explore : le type qui l’avait écrit s’est tenu sans doute à bout de bras sur une pierre tranchante ; derrière, le soleil aussi

carré sur fond écrit : Malévitch avait bien ouvert des portes, des fenêtres, des édifices entiers ; la preuve

on croit pouvoir lire : mais non ; il faut rêver, penser, désirer dans le mouvement des lettres et c’est tout

des fragments de formules magiques, des blaz qui n’en sont peut-être pas ; et toujours dans la vitesse qui confond sciemment la précipitation

même les numéros de téléphones étaient incomplets ; l’adresse, l’appel, tout qui demandait à s’inachever

les visages avaient le même visage que nous, dedans

et quand on s’approche, c’est pareil, mais de plus loin

puisque les mots ne veulent plus rien dire, les équations ridicules : les images dessinées avec un pochoir de fortune plus dérisoire encore pour souligner le dérisoire — l’humour, c’est rire quand même

des siècles de perfectionnement de l’art typographique : les notes de bas de page évacuées d’un seul geste par celui de renverser le bas et le haut, le bleu et le noir et le rouge, le mur et la ville, la légende de son récit, et l’image de la légende qui n’explique plus qu’elle-même

comme sur île déserte, mais à l’échelle d’un continent surpeuplé

les lettres qui n’en sont pas font apparaître l’arbitraire essentiel des formes géométriques qui pourraient être celle de nos vies, brisées

les portes ouvriraient sur des destins parallèles ; ce sont derrière sans doute d’autres portes sur l’envers des mots

justesse nulle part

puisque Chester is laughing at you

Zone À Défendre, tout simplement — et je suis pour la défense

l’arrachement soit ma façon d’écrire

What do you read, my lord ?


arnaud maïsetti - 3 décembre 2014

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