(voir) la fin de ton empire
25 septembre 2004


La dernière fois que je l’ai vue, c’était un peu avant l’hiver quand le soir tombait vers cinq heures. Ecrire cette nuit, et voir ce qui a disparu, entrer dans cette nuit de la mémoire où les fantômes passent au fond de la nuit, dans la nuit où l’on ne trouve pas la mort, mais son visage, “l’oubli qui s’oublie” qui est au coeur de ma nuit, le souvenir sans repos : l’interminable, l’incessant. 


Incessant comme ce ciel illisible qui s’affaissait sur la ville la dernière fois que je l’ai vue, partir sous une pluie qui ne finissait pas de tomber. Dans cette rue où j’aime retourner seul je la vois s’éloigner, l’air triste et glissant, l’air de s’en aller. Je n’ai rien vu sur son visage qu’une profonde sérénité, un regard lointain qui m’a transpercé. Elle partait à jamais en ne me laissant rien d’autre que ce regard impossible déposé sur moi comme on dépose un roi –ou une reine. 


La dernière fois qu’elle est partie, l’ombre aux cheveux coupés, la dernière fois éloignée, encore si désirable…et alors j’ai dû traverser l’hiver sans elle. Seul, sans personne. Mais étais-je vraiment seul ? Il y avait tous les autres, ces autres présences autour de moi, avec leurs parfums qui savaient si bien m’envelopper, comme pour me faire oublier le seul visage qui importait à mes yeux. Le sien ravi, perdu et l’absence comme une douleur incompréhensible, se confondait avec le monde d’ors et déjà achevé. Il y a désormais longtemps, des mois qu’elle a décidé de partir, et à l’écrire pourtant il me semble que tout cela vient d’arriver, de se produire : longtemps, et puis le temps passé une certaine limite ne compte plus, plus vraiment.

Elle avait un tel pouvoir sur moi, je m’en rends compte à présent, et je ne mesure pas encore tout ce que cela veut réellement dire. Je n’attends plus sa lettre : les histoires ne se terminent pas, elles prennent fin, et alors le temps se poursuit, s’approche comme la nuit de l’instant où le désir de se revoir, de veiller va cesser, et d’autres jours vont passer, se passer entre nous, effleurer nos promesses et les recouvrir. Personne n’appartient vraiment au temps, je commence à comprendre. Elle doit être loin maintenant. 


J’ai retrouvé quelques-unes de ses anciennes lettres, celles de son temps, du temps où son influence sur moi se faisait totale, celles où elle ne signait même plus. Lire ces lettres, pleines de silence éparpillé, me donne l’impression violente, anachronique, qu’elles ne me sont plus destinées : je n’entends plus ces exigences vides, ces appels toujours plus définitifs adressés à un autre de glace que je n’arrive même plus à envier, un fantôme muet qui cherche à hanter vainement mon ombre bâtie sur son absence. 


J’entends les ruines s’écrouler de cet empire perdu, perdu et presque oublié, et qui renvoie pierre contre pierre l’écho d’un royaume disparu. C’est comme si rien n’avait existé que le temps passé à se mentir. Amitié de cendres, morte née au secret d’une entente profonde comme une blessure. Enfin délivrée, si douloureusement enfin. Je ne me rappelle plus très bien ni ton corps, ni tes mains que j’aimais voir s’agiter nerveusement au-dessus de tes paroles, mais je revois parfaitement encore les contours de notre liberté, notre honte de nous savoir si seuls à nous connaître, et puis notre peur d’être les seuls, enfermés dans cette liberté. 


J’aurais tant voulu être à la hauteur de ce que tu me proposais : tu désirais mon consentement immédiat à une amitié que tu rêvais exclusive, exigeante, en exil. Cela m’était impossible, comme une promesse de vent, de larmes séchées. C’était sans véritable espoir, et tu ne l’ignorais pas. Je n’étais pas à la hauteur de tous ces sacrifices. Nous le savions tous les deux. 
Et moi qui t’attends malgré tout, encore, dans ce café sale et bruyant, où l’on aimait se retrouver, et toi qui viens moins souvent et puis moins longtemps, et puis enfin toi qui n’arriveras plus. Et la nuit, qui ce soir où j’écris ne vient pas elle aussi, et à penser à toi, ne voudra peut-être pas de moi. L’insolence de la nuit. 


Le décor de ces mois se vide peu à peu dans ma mémoire passive, soumise à ce qui ressemble à la vie. La vie après ton empire. 
Le monde renversé, déchiré, inconnu se dresse devant moi et j’ai peine désormais à le reconnaître, à y prendre part. je me blottis loin de lui dans un rêve que je fais avec obsession : je m’y vois te dire des mots enfin justes et délestés du mensonge, si juste que je m’arrête au milieu d’une phrase pour les écouter, à la fois fier et surpris de dévoiler toute cette vérité neuve qui dégouline de moi. Le silence ensuite revient tout seul et plus fort. Il y a cette solitude maintenant qui s’empare du réveil, qui se débat et s’impose comme tout à l’heure autour de ce rêve. 


Peut-être est-ce mieux ainsi.

Ce rêve, je le fais de moins en moins souvent. Dans la veille qui suit, il me semble apprendre un peu plus à t’oublier. Je suis dans la nuit où le ciel est sans vérité, nu comme un diamant d’étoile, et je retrouve mon souffle. Il n’y a là de place pour personne, ni pour toi, ni pour tes ombres de papier : tes lettres y parlent une langue étrangère. Un jour peut-être il faudra songer à les brûler, je dormirai mieux alors de les savoir en cendres. Ce soir-là enfin, je pourrai écrire la fin de ton empire, éblouissante de banalité et d’évidence. La chute de ton royaume sans guerre ni invasion, qui s’abattit sur nous et nous a ensevelis sous le monde. Sans un cri la fin de ton empire sur moi. 


Un soir peut-être mais il n’est pas l’heure. A ce moment, je crois la voir cette fin. Ce crépuscule criblé de sable écroulé d’un seul coup. Voir le terme de ton empire sur moi et l’écrire. 


L’aube alors viendrait elle-même sans effort ni pitié, je serrerais dans mes bras la promesse de ne jamais te revoir. Et au milieu de la terre effondrée, quand tout a disparu dans la nuit, que l’oubli au coeur du temps a effacé l’oubli, une princesse sans fleur ni couronne, comme un songe, dormira arrachée au ciel et à l’absence — comme avant de la connaître.


arnaud maïsetti - 25 septembre 2004

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