Bernard-Marie Koltès | 15 avril, et peut-être l’éternité
15 avril 2020



image : sur la pierre, seulement le nom, et les dates

note du 15 avril 2020

Je n’irai pas sur la tombe de Bernard-Marie Koltès aujourd’hui, ni moi ni personne. Sous la terre, rien ne changera à la solitude ; d’ailleurs, rien ne peut changer la solitude, sous la terre. Seulement, alors que les rues sont vides, cette pensée vient ce jour, comme chaque 15 avril [1] qu’elles le sont davantage depuis 31 ans. Alors je relis certaines lettres, comme celles écrites de New York (ravagé ces jours, par la maladie — New York vide comme un cimetière), en juin 1981. Tout près de l’Hudson River, il aimait aller dans ce bar, le Peter Rabbit : à Dieu, c’est ce lieu que Koltès aurait décrit pour y passer l’éternité. Le bar existe-t-il encore ? Est-ce qu’on y passe le même reggae jusqu’à la fin des temps ?

À Madeleine
carte postale de New York, juin 1981

Ma petite chérie,
Mon nouveau tee-shirt noir et le rose sont en train de sécher, j’espère que j’arriverai à les repasser. Quand ils seront secs, j’irai m’allonger au soleil à Central Park, sans idées noires et plein d’idées noires. Puis je descendrai Broadway pour aller à mon bar préféré, Peter Rabbit, un lieu que j’aime plus que mon lit, que le ventre de ma mère, où il me pousse des racines sous les pieds, un lieu que le bon dieu me dirait à ma mort : connard, dessine exactement comment tu veux que ça soit pour pas te faire chier l’éternité, je dessinerais exactement Peter Rabbit, encore que ça ait plutôt les couleurs de l’enfer. Il y a toujours une magnifique femme qui fait des vocalises blues sur la musique, je la regarde la bouche ouverte et après elle me fait un clin d’œil qui me fait tomber de la chaise. C’est sur les quais de l’Hudson, et après, ivre de Coca, de whisky, de sourires, d’images de romans de Jack London, je vais au bord de l’eau, les docks à droite les docks à gauche, personne n’assassine personne, les « les bars de voyous sont d’une douceur à faire trembler, je tremble. Je te promets que la prochaine sera une vraie lettre où je te raconterai. Je suis en train de créer à l’intérieur de moi des besoins et des accoutumances qu’il me sera « difficile de satisfaire ailleurs. Peut-être suis-je né pour habiter une chambre au-dessus de Peter Rabbit, dans l’extrême West Side de Manhattan, New York, USA.

Je t’aime, à bientôt.

M. [2]


note du 15 avril 2019

On est trente ans après. Presque une vie d’homme : une vie d’homme et de femme, presque, avec ses amours et ses peines, ses amours définitives et perdues, ses échecs et ses réussites qui font hausser les épaules sur ce que veut dire réussir, et échouer : toute une vie déjà, avec les cicatrices sur la jambe et sur la peau déjà les marques au bord des yeux, les leçons apprises et perdues, le corps sur son corps qui porte déjà la beauté de ce qui a eu lieu au nom de ce qui va avoir lieu. On est trente ans après la mort, et de ce côté de l’histoire où on pourrait se dire appartenir au même monde.

À Metz il y a quelques jours, je marchais au hasard. Dans cette bonne ville de Metz qui est un désert, il faisait presque beau. La vie pouvait être possible, ici, à travers les vitraux de Chagall et la couleur de la pierre, les reflets de la Moselle et de la Seille. Je marchais, c’était le hasard. On m’avait pourtant raconté, la veille, cette histoire : que certains défenseur de la Mémoire de l’Auteur avait demandé à la ville qu’on nomme une rue à son nom, si ce n’est un boulevard, une avenue. Un adjoint influent avait eu cette réponse : « on fera mieux que cela ! »

C’est vers le nord, justement en franchissant la Moselle, et je ne sais pas si on est sur une île, ou sur un bras mort. Désormais, quand on marche dans Metz, dans ce fragment vert que la Moselle encercle, on tombe ainsi par hasard sur ce jardin. Un arbre y est planté au milieu, et c’est peut-être l’arbre de la Nuit Triste de Mann, ou le rejeton de cette plante bâtarde et inconnue que regarde infiniment pousser la Cocotte dans la terre fécondée par la pluie chargée des cendres de Nécata.

C’est le jardin « Bernard-Marie Koltès », trente ans après sa mort, sur lequel on peut s’allonger à la recherche de l’ombre.


note du 15 avril 2018

On est donc vingt-neuf ans après le 15 avril où quarante-et-un ans devinrent pour toujours l’âge d’une vie, et soixante-dix ans après le premier cri : toutes ces dates donnent le vertige, et ne disent finalement rien de ce dont pourrait témoigner une vie – la vie elle-même.


« On entend des sirènes de bateaux sur le fleuve.
Tony s’approche lentement de la portière ouverte ; s’appuie à celle-ci, regarde E.E. avec un petit sourire.
E.E. a des larmes dans les yeux ; il est couvert de sueur.

E.E. – Ils sont tous morts. Bruce Lee est mort ; Bob Marley est mort. Qu’est-ce qu’on fout là ? » [3]


note du 15 avril 2016

(27 ans plus tard, c’est presque une vie)


Bernard-Marie Koltès, 9 avril 1948 - 15 avril 1989

C’est pourquoi ne voulant parler d’Ali, je ne parlerai donc plus de rien, laissant la parole aux chroniqueurs des apparences et de l’éphémère, sachant de toute évidence que ce Mann, et toute cette population de Babylone, et moi-même, et vous bien sûr, serons autant de fois oubliés que l’on nous a connus, davantage peut-être même, oubliés au point que notre souvenir à nous ne sera plus nulle part, ni même sur un bout de pavé battu par la pluie, ni même sur un bout de papier porté par le vent ; tandis que celui d’Ali existe dans le battement du bongo et dans celui du cœur de l’homme, dans le claquement des feuilles contre les branches, dans le bruissement des vagues sur les falaises, dans le silence glacial du vide avant la création et dans les explosions du cosmos qui empliront peut-être l’éternité .

[/Prologue, fin du roman inachevé/]


arnaud maïsetti - 15 avril 2020

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arnaud maïsetti | carnets




[1Genet aussi est mort un 15 avril

[2à ses proches, Koltès s’inventait des noms, signait ainsi parfois Manu, ou seulement M.

[3Bernard-Marie Koltès, Nickel Stuff

par le milieu

_Bernard-Marie Koltès _Chantier critique _deuil _vies des morts