Jacques Rancière | Hors-Champ
27 avril 2016




Reprise ici de deux entretiens que Rancière a donnés à France Culture, en 2011.
Et des textes de présentation sur le site de France Culture
Pour le courage qu’il donne, dans nos jours.


Premier entretien de Jacques Rancière par Laure Adler.
Évocation de son parcours, depuis sa rencontre avec Louis Althusser jusqu’à sa passion pour le cinéma.

Jacques Rancière a reçu une éducation « normale » dans une France d’après-guerre. « J’ai grandi à l’école publique. En même temps j’étais aussi un jeune catholique, donc influencé par un certain christianisme un peu progressiste ». De ce christianisme, il tirera les premières bases d’une pensée sociale qui, par la suite, le rapprochera de Louis Althusser et de la pensée marxiste de l’époque.

Lorsque Mai 68 éclate, Jacques Rancière est à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’ULM. Devenu l’élève de Louis Althusser, il observe d’abord les événements avec une certaine méfiance : « je croyais que tous ces jeunes petits bourgeois s’agitaient de manière un peu désordonnée et qu’il fallait d’abord que la science les éduquent ». Mais « quand j’ai vu qu’ils se révoltaient contre l’autorité du savoir, au début, j’ai été un petit peu choqué. Après ça, je me suis dit : peut-être qu’il faut prendre les choses à l’envers, que (…) l’idée qu’il faut apporter la science aux gens pour qu’ils se révoltent et se libèrent était peut être une idée à réexaminer. »

De son maître Louis Althusser, il se souvient de ses discours qui, avant sa rupture avec le PCF, suivait de très près l’orthodoxie marxiste. Mais, celui qui a aussi été le maître d’autres penseurs contemporains - tels qu’Etienne Balibar-, lui a offert « l’occasion d’une remise en question ». « Moi je vous ai dit je venais d’un univers d’humanistes chrétiens, comme beaucoup de gens à l’époque. (…) Donc voilà je dirais qu’à chaque fois qu’on est amené à travailler contre soi-même, on avance forcément. J’ai avancé avec Althusser ».

Puis, s’émancipant de son maître, il s’extirpe de l’évolutionnisme encore latent chez Althusser. Tout en conservant sa visée émancipatrice, Jacques Rancière ambitionne de développer une pensée indépendante ; et plus fidèle aux complexités des processus politiques : « J’ai été amené à penser de plus en plus que les révolutions, les révoltes, n’étaient pas le résultat d’un processus historique avec un bel enchaînement des causes et des effets, mais que c’était une série d’émergences dont les causes étaient beaucoup plus complexes et finalement beaucoup moins liées à une sorte d’évolution [ou] de nécessité économique et historique... »


Second entretien avec Jacques Rancière pour France Culture.
Regard sur l’actualité depuis la montée du Front National jusqu’à la crise de confiance que traversent les institutions politiques.

Il évoque l’histoire de la gauche, cette histoire « qui maintenant n’existe plus », et dont l’aboutissement consistait en une révolution ; laquelle conduit aujourd’hui « au triomphe du marché mondial ». Parce que moribonde, Jacques Rancière s’est évertué et s’évertue encore à la faire renaître.

Serait-ce la ruine de la notion de progrès ? « De toute façon elle a toujours été une idée problématique, répond-t-il, j’ai essayé d’être de ceux qui la creusaient ». Il préfère parler d’émancipation plutôt que de progrès. « Aujourd’hui lorsque les gens évoquent le progrès ça veut dire qu’il a eu lieu, qu’on en est les héritiers et que les autres, eh bien qu’ils se débrouillent et qu’ils croupissent dans leur marécage ».

Les années 1970 et 1980 ont initié une longue période de déconstruction de l’histoire et des mythes de la gauche. « On est parti de la critique de la révolution, le goulag, et puis la Révolution française, qui, en fait, avait préparé le goulag. Puis on est venu nous dire que l’anticolonialisme et l’antiracisme étaient en fait une nouvelle forme de totalitarisme ! Et ainsi de suite… (…) Il y a eu une espèce de fantastique (…) contre-révolution intellectuelle (…) disant que tous les signifiants égalitaires (…) étaient extrêmement dangereux. »

Lorsqu’on l’interroge sur l’état actuel de nos démocraties, il souligne un impensé concernant notre système politique : « On ne peut repenser la démocratie que si on la pense comme complètement étrangère sinon opposée à la représentation. La représentation a été, historiquement, la représentation des élites. (…) il faut repartir de cet écart (…) qui a été manifesté par les mouvements des places : les mouvements Occupy Wall Street par exemple. Il y aura un renouveau de la démocratie si on peut repenser l’existence de forces qui soient des forces affirmatives d’une capacité commune, égale et qui soient à l’écart du système électoral, ça je crois que c’est quelque chose qui est fondamental… »


arnaud maïsetti - 27 avril 2016

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_écritures & résistances _Jacques Rancière _politiques & commune