connexions déconnexions
21 août 2017



Auger […] m’avait fait cadeau d’un mot, il n’y a pas de plus beau cadeau. Il m’avait dit je te donne un mot : et c’était espace quelconque. […] Les espaces quelconques c’est très simple : ce sont des espaces qui se présentent soit comme des espaces vides, c’est-à-dire sans présence humaine, soit des espaces dont les parties sont déconnectées, désorientées, les unes par rapport aux autres. Soit les deux à la fois, ça ne s’oppose pas. Espace vide ou déconnecté. Et on disait ah ben oui ça c’est bien, on peut appeler ça espaces quelconques. Pourquoi ? Parce qu’ils sont pas « qualifiés ». Sous-entendus ils sont pas qualifiés par une action qui s’y passe.

Gilles Deleuze, Cinéma et pensée, cours 89 du 21 mai 1985 à Vincennes (transcription : Nadia Ouis)


Sylvain Chauveau, I Follow Rivers

Vingt jours loin — déconnexions : s’éloigner d’abord, c’est laisser l’ordinateur à la table, l’éteindre (pour la première fois depuis un an), partir. Bien sûr, avec le téléphone, je verrai tomber les mails, mais les laisser sans réponse vingt jours, c’est cela, aussi, surtout, partir. Près de Bordeaux, le ciel est rempli de nuages étranges, massifs, rapides. Ici, à Marseille, on ne voit pas de tels nuages. C’est cela encore, être loin : percevoir la vitesse relative des nuages.

Dans les espaces sans connexion, on s’éprouve préservé du monde et plus affecté encore par ses drames : les titres des journaux qu’on aperçoit parfois, par hasard, semblent afficher plus terriblement encore l’indifférence de tous aux abjections de notre réel. Les morts qui se dénombrent ne sont que des statistiques : de loin où on est, on est bizarrement davantage meurtri encore, parce que les morts traversent l’indifférence que les journaux exhibent au milieu de leurs grotesques Cahiers d’été. Les nuages passent sur cela, on tâche de forger la promesse de ne jamais s’habituer à aucun chiffre.

J’ai emporté le Marx Intempestif de Daniel Bensaïd, dont je lirai quelques pages seulement, rêvant avec férocité à ce qu’on pourrait en faire : de ces quelques pages et de celles que je n’ai pas lues, que je lirai cette semaine — je finirai L’Esthétique de la résistance de Peter Weiss commencé à Avignon dans un même mouvement. Avec la rentrée littéraire qui s’annonce aussi affligeante que tiède, on a tant besoin d’alcool fort, rageur, brûlant encore.

J’ai pris beaucoup de photos, comme on prend des forces.

Déconnexion, cela veut dire : trouver l’élan pour renouer, se reconnecter ensuite. C’est un geste de la main qui dit partir et revenir dans le même désir : on ne revient pas si on ne part pas. Du réel comme d’un désir, et du corps comme de la pensée, du ciel aussi, comme à l’écran.

Depuis la mi-juillet, les épreuves du livre attendent : j’avais dit : je les relirai le 21 août. On y est : ce qui s’est passé depuis ? Le contraire de l’attente, l’oubli peut-être, et maintenant ?

Dans les espaces quelconques, ce n’est pas le vide : plutôt le battement, comme entre la porte et le dehors, ce qui bat, s’ouvre et vient s’engouffrer, la plaie et la blessure — mais vive. Dans les espaces sans action, la diastole. Étrange et évident : le temps consigné dans les pages de ce journal à contretemps notent toujours l’intervalle entre deux jours non écrits, et ce n’est pas le jour écrit qui importe le plus. Finalement, ce qui s’écrit, c’est toujours le temps entre deux temps battus sur soi, pulsation irrégulière de l’époque.

Il me faudra peut-être une journée entière pour répondre aux messages : essentiels ou administratifs, amicaux, professionnels (je cherche le sens de ce mot) — je n’ai pas de stratégie. Y répondre dans l’ordre ? Ou dans le sens des importances ? La plupart resteront sans réponse, et gratteront comme une piqure sur le membre amputé. Il y aura la vie au milieu de tout cela qui fera un sort à l’oubli.

Ce matin, l’araignée dans le lavabo se débat : je fais couler l’eau, sans cruauté, non, seulement pour abréger sa vie ou ses souffrances (rêvant aux souffrances que peut bien éprouver une araignée). Elle se recroqueville ; je la crois morte, et soudain elle se déplie, recommence l’impossible tâche de gravir la paroi lisse du lavabo, retombe, recommence. Je la regarde. Une image de nos jours ?

Le feu aux portes de la ville : tout ce mois, c’était ma lecture continue, régulière, dans les journaux : suivre l’avancée des feux. Pourquoi ? Une autre image, une autre énigme qui pourrait désigner le chiffre du jour, mais qui reste scellée. Par elle je suis resté connecté à la ville, au monde, à sa rigoureuse marche. Mais ces nouvelles, j’aurais pu les lire l’an dernier, et je les lirai l’an prochain : les feux autour de la ville, ici, marquent chaque été — c’est à se demander s’il reste quelque chose à brûler. Le feu trouve toujours de quoi brûler.

C’est une autre image de ces jours : pas la dernière. La dernière ne viendra pas : et cela aussi, cela surtout, est une image de ces jours déconnectés.


arnaud maïsetti - 21 août 2017

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