Paris dans Hanoi le soir
9 octobre 2017



Peut-être me direz-vous  : «  Es-tu sûr que cette légende soit la vraie  ?  » Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis  ?

Baudelaire, « Les fenêtres », Petits poèmes en prose, 1869.

Angel Olsen, « Windows », (Burn Your Fire for No Witness, 2014

Paris : en coup de vent, comme on dit. D’une ville à l’autre, je perds dix degrés et le mistral. Ici, c’est de nouveau les grandes rues larges, la noirceur rapide des choses, les cafés chaque mètre, la mer si loin. Ici, c’est revenir, c’est bientôt, toujours, repartir bientôt. Dans le train, j’ai passé les trois heures du trajet à répondre aux courriers laissés sans réponse ; je passerai les trois heures du retour à continuer : répondre déclenche d’autres réponses qui exigent d’autres réponses. Dehors, le pays passera aussi sans que je le voie : a-t-il eu lieu ? Dans les rêves, c’est l’allure des êtres à côté du tempo régulier de la vie. Le train, c’est cela aussi – je lirai un peu le journal avec écœurement, à cause du balancement des voitures ou à cause de l’époque ? Peu importe.

Ces images prises à la volée avant d’aller au théâtre : la Loge est au fond d’une cour intérieure. Je ne sais pas pourquoi, je penserai à Hanoï. Je penserai aux vivants entassés là, les uns sur les autres sur vingt mètres de hauteur qui existent sans rien savoir de ceux qu’ils croisent, peut-être. Je penserai aux vies de l’autre côté, juste avant le théâtre : et je penserai : le théâtre, c’est vraiment le contraire de la vie. On s’y rend et on sort, on regardera, on saura – et même ce qu’on ignore. Autour de moi, toutes ces vies : je ne vois pas cela à Marseille. À Marseille, Pointe Rouge est un village étal où la mer bat lentement les jours ; les vies qu’on croise, elles ne se donnent pas toutes ensemble comme dans ces immeubles. Je pense à Hanoi à cause de cela : des immeubles qui se chevauchent et des cris chuchottés dans la nuit. Dans la nuit à Paris avant le théâtre, je pense à cela. Je n’ai plus de voix dans la gorge – depuis deux mois maintenant, la voix me quitte, peu à peu, à force de la tousser –, et l’après-midi a été belle et dense d’échanges, de parler d’une œuvre qu’on voudrait pouvoir traverser et donner, mais ce soir, sans voix devant la ville, je passe dans Paris comme si j’en étais loin, la vie est comme dans ces immeubles, si proches, si immensément loin. De l’autre côté des fenêtres, d’autres vies que les miennes peut-être : et qui, se penchant sur moi, se disent : d’autres vies que les miennes, peut-être.


arnaud maïsetti - 9 octobre 2017

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