Koltès | 1988, de Succo à Zucco
29 janvier 2018


Pour accompagner la parution le 1er février du récit biographique sur la vie et l’œuvre de Bernard-Marie Koltès, chaque jour une vidéo, un enregistrement ou une image autour du dramaturge.


C’est une archive troublante, périlleuse, fascinante.

Printemps 1988. Dans le métro, on placarde un avis de recherche – fait si rare déjà. Un homme est en cavale après avoir abattu plusieurs femmes en Savoie, et récemment un policier, à Toulon. Koltès voit l’affiche. Le visage l’arrête : c’est un choc.

L’écriture lui est toujours suscitée par une nécessité qui engage tout, ravage. Il y a eu Maria Casarès, quelques bouleversements de théâtre (rares), des villes monstrueuses, Moscou et les icônes d’Andréi Roublev, Lagos, New York et les quais près de l’Hudson River, des corps terriblement fragiles et puissants, Bruce Lee, Bob Marley – et Rimbaud, toujours. Cette fois, le coup de foudre frappe au lieu de la vie qui rejoint la mort.

Koltès reviendra à de nombreuses reprises sur cette rencontre : le visage du meurtrier, d’autant plus beau qu’il se dressait au milieu du récit de ses crimes abjects. Immédiatement, il décide d’écrire. Demande à Claude Stratz de lui retrouver l’avis de recherche : ce qu’il fera, après de nombreuses difficultés. Sur le mur de sa chambre, face à sa table d’écriture, il affiche le visage de Roberto Succo.

C’est un récit fait de nécessités successives, terribles et fatales.

Koltès qui ne regarde jamais la télévision tombe par hasard, le 1er mars, sur des images d’un type qui s’évade : c’est en direct. Cet homme, c’est justement Roberto Succo. Koltès regarde, fasciné évidemment : tout un théâtre qui se déroule sous les yeux du monde.

Enfermé dans la prison de Trévise après que son amie l’a dénoncé, placé en isolement dès son arrivée, Succo s’est en effet évadé : alors qu’il effectue la promenade quotidienne dans la cour, il fausse compagnie à ses gardiens, escalade le mur et se retrouve sur le toit de la prison.

Succo insulte les policiers qui pointe leurs armes sur lui : l’homme hurle : "Allez-y, tirez-moi dessus !"

Pendant une heure, il insulte également les journalistes, criant : "Je vous tue tous !" Puis, en français : "Dites à Sabrina qu’elle m’a trahi ! Tu m’as trahi, Tu es une putain !"

Soudain, il se déshabille.

Il montre ses muscles, s’énerve : "Si j’avais su, je ne serais pas revenu en Italie. Je ne peux pas rester en prison. Les oiseaux meurent en prison et je suis un oiseau."

Puis, il commence à lancer des tuiles sur les passants et les automobiles.

Enfin, Succo se suspend à un fil électrique, fait deux pas, tombe mais se rattrape.

mais fait une chute de cinq mètres et disparaît aux yeux des journalistes qui le croient mort.

Koltès ne manque rien.

Quand il racontera cela dans ses entretiens ensuite, il dira : ça ne s’invente pas. Pour écrire sa pièce pourtant il inventera tout.

Le nom d’abord : Succo s’appellera Zucco – le retournement du S en Z, cicatrice de l’écriture sur le réel. Et les événements : les meurtres de Zucco seront symboliques (son père, sa mère, un enfant et un policier - pour qu’il ne reste rien de l’origine et de la fin, du Pouvoir et de la Vie). Car ce qu’écrit Koltès est une autre histoire : celle d’un face à face avec la mort.

La maladie est là, qui gagne. La vitesse avec laquelle il écrit témoigne d’une urgence, qui est aussi celle, vitale, et horrible, de Succo.

Mais on aurait tort évidemment de faire de Roberto Zucco une pièce testimoniale. Et un éloge de l’assassin. C’est au contraire un immense poème à la volonté de vivre, quand elle est menacée de s’effondrer. C’est un mythe qu’il cherche à reconstruire : celui d’un homme puissant qu’une jeune fille suffit à faire tomber, ou un coup de vent. C’est une fuite, une cavale de la mort, désespérée et mélancolique.

Survivant de sa chute, Succo se suicide quelques semaines plus tard – de la même manière qu’il avait tué son père, par étouffement. Koltès revendiquera d’avoir conservé ce geste, non pas de la mort, mais de l’identité du crime : seulement, Zucco ne tue pas son père en l’étouffant, mais en le jetant par la fenêtre. Ainsi, c’est sur l’envol de Zucco que la pièce se termine, et non sa chute.

Dans l’une de ses dernières lettres écrites depuis sa prison italienne, Succo a écrit : « Quand ils vous diront que je serai mort, n’ayez pas trop de chagrin, je serai en train d’écouter le chant des oiseaux. »

Ce sera la dernière pièce que Koltès écrira.


arnaud maïsetti - 29 janvier 2018

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