L. Cohen | Her regards
5 mars 2008


Je connaissais cette chanson par hasard, elle était arrivée là un jour ; c’est une reprise récente d’une ancienne chanson inconnue de moi ; elle avait pris peu à peu, sans que je ne m’en rende compte, la couleur du soir avant que le soir ne tombe, la couleur des murs ; elle avait pris la place des murs.

Ce soir, par le même hasard, le même hasard objectif qui me trouve chaque soir à écouter encore (et encore) cette mélodie, j’écoute enfin l’ancienne chanson telle qu’elle est, les cordes à peine pincées, la voix posée plus lentement et plus lourde d’énergie mimée, défaite qui n’a pas dit son dernier mot mais qui répète inlassablement cette impossible vie qu’elle aurait pu endosser, telle qu’on la voit en rêve jouer par d’autres.


"Famous Blue Raincoat", Leonard Cohen

Bien sûr, la mélodie est semblable que la reprise. Mais ce que j’entends ce soir, à contretemps comme pour tout et toujours, c’est cette voix de femme plus lointaine qui déchire malgré tout la voix de l’homme, cette douleur joyeuse traversée par cette femme (que vous n’entendrez peut-être pas, que j’invente sans doute), ce sourd et tenace fredonnement qui défie le long dépli du chant du type échoué comme le ressac sur ce souple vocalise - tissage de voix qui me semble être la musique même, tout ce que la reprise récente dans sa vulgaire répétition sensible et fausse n’a pas saisi.

Cette idée que la voix de la fille creuse plus loin la plainte dans le corps, jusqu’à le mettre à nue, le délester de sa peau, de sa douleur, laisser sa peur quelque part où elle ne sera plus que de la musique, et emmener le type, ailleurs, où on n’aura pas besoin de parler, ni de chanter, ni même de se toucher, ni de ne rien faire d’autre que d’être ailleurs, et s’en aller plus loin, remplacer la couleur des murs par des routes, des trains qu’on attend et qu’on laisse passer, des rails qui remplacent les routes et sur lesquels on dépose nos traces au vent, deux foulées mélangées dans la poussière.



It’s four in the morning, the end of December
I’m writing you now just to see if you’re better
New York is cold, but I like where I’m living
There’s music on Clinton Street all through the evening.

I hear that you’re building your little house deep in the desert
You’re living for nothing now, I hope you’re keeping some kind of record.

Yes, and Jane came by with a lock of your hair
She said that you gave it to her
That night that you planned to go clear
Did you ever go clear ?

Ah, the last time we saw you you looked so much older
Your famous blue raincoat was torn at the shoulder
You’d been to the station to meet every train
And you came home without Lili Marlene

And you treated my woman to a flake of your life
And when she came back she was nobody’s wife.

Well I see you there with the rose in your teeth
One more thin gypsy thief
Well I see Jane’s awake —

She sends her regards.
And what can I tell you my brother, my killer
What can I possibly say ?
I guess that I miss you, I guess I forgive you
I’m glad you stood in my way.

If you ever come by here, for Jane or for me
Your enemy is sleeping, and his woman is free.

Yes, and thanks, for the trouble you took from her eyes
I thought it was there for good so I never tried.

And Jane came by with a lock of your hair
She said that you gave it to her
That night that you planned to go clear

Sincerely, L. Cohen


arnaud maïsetti - 5 mars 2008

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