les jours perdus
29 juin 2018



c’est pour dire que ce n’est rien, la vie
voilà donc les Saisons

Rimb.
(rature dans le brouillon de Ô saisons, ô châteaux…)

Elliott Smith, In the lost and found


Passés sur moi d’un souffle la journée de Bloom et le vingt-et-un juin, passés sur moi tous ces jours ensemble, la bascule du printemps et les premières chaleurs, ce moment où tout surgit et s’écroule bientôt, les saisons qui emportent, les insultes des pouvoirs, les émeutes qui s’effondrent, la possibilité de l’histoire encore écartée et les tristesses des fins, confondues avec celles des joies, celles de l’année au milieu de l’année, les cris des enfants dans l’école qui nomment ce vendredi où tout s’achève et tout commence enfin, oui, dans les cris et les courses éparpillés, et moi au milieu de ces commencements et de ces fins, je n’aurais eu le temps de rien, ni écrire ni prendre soin de ne pas écrire, j’aurais été balloté d’un jour à l’autre, m’effondrant dans les nuits semblables, allant d’un soir à l’autre pour leur survivre, j’aurais été comme cette ruine croisée quelque part – peut-être en train de s’effondrer, peut-être en train d’être bâtie, et je serai allé ainsi, prenant un jour après l’autre ce mois de juin comme une seule phrase qui ne finira jamais sauf à l’interrompre brutalement par exemple en écrivant que

Garder le silence comme un troupeau ; garder le silence comme un secret : garder le silence comme un otage surtout – j’aurais été troupeau qu’on mène aveuglement, et secret et otage : j’aurais été tout entier silence ; pas un jour sans écrire, paraît-il : pas un jour, donc, de traversé vraiment ; seulement des nuits où je me serai écroulé pour prendre la force d’en rejoindre d’autres.

Pour me souvenir des jours, je regarde les images prises : elles sont rares. Elles disent toutes cela : que je ne fais que passer, de Marseille à Aix, de l’université à la ville, et de la ville à ce qui la récuse, elles disent que je reviendrai peut-être ; je ne reviens pas. Sur l’une d’elles, dans une salle de classe abandonnée, deux chaises font face. Je ne retiens pas cette image ici. Elle dit trop ce qui manque, ce qui creuse, ce qui appelle à être renversé.

L"image que je garde : ces lignes dans le ciel qui se croisent ; qui lancent des directions ; le soleil en travers de la gorge ; quelques éclats qui font croire que quelque chose est possible — je sais bien que ce silence porte en lui sa vitalité essentielle aussi, sa joie pure d’être livré au monde, à l’enfance ; je sais bien que ce silence appelle aussi. Je sais bien qu’après le livre, il ne peut y avoir que le silence, comme après la marée descendante, l’estran remué de poissons morts, et qu’il faut que la marée remonte, et qu’elle emporte. Ce matin, malgré moi, ai repris le vieux récit abandonné des vies de Rimb. Douze pages d’une seule haleine, et qu’elles tenaient droite quand à la fin j’ai voulu les saisir et secouer ; quelque chose de la vie peut-être ici, une vie seconde qui double la première pour la relancer ? Je ne sais pas ; je regarde les lignes lancées au-dessus de toute cette vie passée, qui s’élance, qui ne cesse pas de se jeter sur moi.


arnaud maïsetti - 29 juin 2018

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_Arthur Rimbaud _Journal | contretemps _Marseille _silence _temps