brûler du feu des phares
3 novembre 2018



Je saute ainsi d’un jour à l’autre
rond polychrome et plus joli
qu’un paillasson de tir ou l’âtre
quand la flamme est couleur du vent
Vie ô paisible automobile
et le joyeux péril de courir au devant

Je brûlerai du feu des phares

Aragon, « Parti Pris » (Feu de joie, 1920)



Lhasa de Sela, « Anywhere on This Road »
(The Living Road, 2003)



Semaine indéchiffrable comme ce roman écrit à même la ville, par mille mains, et qui sait tout raconter pourtant ; traverser cette semaine par gros temps, et même, lundi, voir les vagues passer au-dessus de la voiture depuis le bord de la mer qui n’était plus que le bord de la ville sur le point de tomber. C’était force quatre ou cinq. Je rentrais. Chaque soir, je rentrerai sous un ciel neuf à la même heure : vers six heures, voir le soleil s’effondrer dans l’ouest en pleine mer. La journée, je l’aurais passé dans l’université vide, les mots de Gabily, la voix des jeunes acteurs. Au retour, le silence intérieur. Les embouteillages. Toujours au même niveau, vers Plan de Campagne, la laideur des centres commerciaux qui couvrent l’horizon. Les noms des enseignes, néons crachant les slogans pauvres. Au passage, j’en saisis un pour la plus grande laideur, pour le seul programme de vie que cette existence néo-libérale promet : vie & véranda.

Voiture lancée contre la tempête, on ne voit pas à dix mètres, à cinq mètres ; on devine. Il y a d’autres voitures, comme nous, lancées, devinant qu’il y a une route, un virage, peut-être une ville au loin ; chaque mètre est un pari, une hypothèse. Chaque seconde en vérifie la validité, postule une autre hypothèse. Conduire est une science : le critère de réfutabilité du monde est suspendu. Soudain, un embouteillage. Je suis arrêté à hauteur du radar. Une image de nouveau de cette vie.

Parmi les autres images retrouvées de ma semaine, il y a celle-ci. Mes pieds devant le chiffre de mon appartenance. Je possède mille photographies semblables et différentes. Ce n’est pas par fétichisme au contraire. Mais c’est que j’ai la mémoire faible. Et l’habitude de me perdre. Il faut bien ruser. Je prends en photo la place. Il y a une leçon, aussi, à retenir : les parkings sont des mondes intérieurs sans mémoire où tout est à sa place et où chaque place est introuvable. On peut errer en eux des heures, des jours, des nuits, des siècles : chaque souterrain est le même, et un autre. Il faut le numéro. Sinon, comment rentrer ? Reste à savoir où.

Quand au passage le temps cède, qu’une seconde soudain m’est offerte entre deux autres secondes pressées, urgentes – ou que je décide d’être en retard pour toujours –, je regarde le ciel vide, vérifie qu’il est bien ce vide qu’en moi je devine toujours quand je pense au ciel et au vide.

Autre image retrouvée : j’ignore le lieu ; la date, c’est vendredi, jour des morts. Juste image, sans doute, du jour ? Non. Vendredi, toutes mes pensées tournées vers le Mexique, les corps qu’on déterre, l’alcool qu’on répand sur les os, les cris qu’on pousse, de joie, en buvant à la santé des cadavres.

Sur les tableaux de l’université, on trouve d’étranges énigmes. Des mots, des phrases dans des langues inouïes, des formules mathématiques qui sont des mystères, des simples flèches qui font signes vers des dehors terribles ; et puis, parfois, des notes de musique. On imagine trois heures passées à seulement parler autour de ces notes ; on imagine trois heures de questions, de rêves, de déchiffrement à tâtons. Devant des notes qu’on ne peut déchiffrer, le silence a tort.

Couloirs vides de l’université, toute la semaine.

Couloirs inhabités.

Couloirs où ma présence en surimpression, en suspension sur les parois transparentes serait comme posée, légèrement, fantomatique. Quand tout le monde est ailleurs, suis-je là ?

J’apprends le concept, ce matin, d’introjection : « processus par lequel le sujet fait passer, sur un mode fantasmatique, du "dehors" au "dedans" des objets ». Est-ce cela, écrire, aussi ?


arnaud maïsetti - 3 novembre 2018

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