Samuel Beckett | trois voiles
27 décembre 2018


Trois occurrences de voile
dans L’Innommable de Samuel Beckett, 1955

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et ce silence contre lequel ils glapissent en vain et qui un jour se rétablira, c’est le même que naguère. Un peu écorché, on dirait, en transit. C’est entendu, moi qui suis en route, de paroles plein les #voiles, je suis aussi cet impensable ancêtre dont on ne peut rien dire. Mais j’en parlerai peut-être, et des temps impénétrables où j’étais lui, quand eux ils se seront tus, enfin persuadés que je ne naîtrai jamais, faute de m’être laissé concevoir. Oui, j’en parlerai peut-être, un instant, comme dans un écho, moqueur, avant de le rejoindre, celui dont on n’a pas su me séparer.

… à ce jeu-là on finirait par avoir besoin de Dieu, on a beau être besogneux, il est des bassesses qu’on préfère éviter. Restons en famille, c’est plus intime, on se connaît, pas de surprises à craindre, on a vu le testament, rien pour personne. Cet œil, curieux comme cet œil appelle le regard, supplie qu’on s’occupe de lui, qu’on fasse quelque chose pour lui, qu’on l’aide, on ne sait pas au juste à quoi, à ne plus pleurer, à regarder, à arder, à se fermer. On ne voit que lui, dans ce visage, c’est à partir de lui qu’on cherche un visage, c’est à lui qu’on revient n’ayant rien trouvé, rien qui vaille, rien que comme des traînées de cendre, c’est peut-être de longs cheveux grisâtres, tombant plus bas que la bouche, gluants de vieilles larmes, ou les franges d’un manteau en haillons faisant #voile, ou des doits s’écartant se resserrant s’efforçant de tout oblitérer, ou tout cela ensemble, doigts, cheveux, haillons, emmêlés, inextricables.

Mais Murphy et les autres, à finir par nos deux gaillards, ne pouvaient les arrêter, les choses qui m’arrivaient, à eux non plus il ne pouvait rien arriver, rien de ce qui m’arrivait, rien d’autre non plus, il n’y a rien d’auter, ne nous payons plus de mots, que les choses qui m’arrivent, comme d’entendre, comme de parler, comme de chercher, qui ne peuvent pas m’arriver, qui rôdent autour de moi comme des corps en peine, en peine de se fixer, en peine de s’arrêter, non, comme des hyènes, hurlant et riant, non plus, tant pis, je leur ai fermé mes portes, je n’y suis pour rien, mes portes leur sont fermées, c’est peut-être là le silence, là la paix, ouvrir ses portes et se laisser dévorer, elles s’arrêteraient d’aboyer, elles se mettraient à manger, les gueules qui aboient, Ouvrez, ouvrez, vous serez bien, vous verrez. Que ça fait du bien, les retours en arrière, les larges tours d’horizon sans #voile, enter deux plongées, c’est un plaisir, ma foi, que de ne pouvoir se noyer, dans ces conditions.


arnaud maïsetti - 27 décembre 2018

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