le déguerpissement, et la fuite amoureuse des morts
30 octobre 2019



Une porte claqua, et sur la place du hameau, l’enfant tourna ses bras, compris des girouettes et des coqs des clochers de partout, sous l’éclatante giboulée. Madame*** établit un piano dans les Alpes. La messe et les premières communions se célébrèrent aux cent mille autels de la cathédrale.
Les caravanes partirent. Et le Splendide Hôtel fut bâti dans le chaos de glaces et de nuit du pôle.

Rimb., Après le Déluge



Ce qu’on craignait, autrefois, c’était le déguerpissement de ses gens : et c’était surtout les Seigneurs et les Maîtres qui possédaient cette crainte ; les gens, ceux qui fuyaient, en avaient souvent le désir, mais seulement le désir — que les Seigneurs et les Maîtres savaient si savamment calmer, et éteindre. Le mot est beau : le déguerpissement dit la dispersion, et sa joie. Il dit l’abandon en rase campagne. Il dit le garnement aussi, ou celui qui cherche d’autres terres dans le chagrin. Il dit, de l’autre côté de la fuite, la brutalité de celui qui proclame le déguerpissement des vauriens. Je ne vois pas le vaurien dans celui qui déguerpit sans crier gare. Parce qu’il ne dit pas gare à quoi, à qui.

Je lis ces jours des pages sur les fuites, les sorties, les fugues, les trahisons pour lesquels il faut le courage ; les courages qui sont ceux de la trahison : comme tous ces mots mentent, évidemment (je croise les yeux du Duc de Bourgogne, trahi par Philippe de Commynes : et je le reconnais).

Fuir, est-ce quitter les vivant, ou laisser les morts (de peur qu’ils deviennent exigeants : qu’on les reconnaisse comme des ancêtres) ?

Ceux qui cherchent dans les Notre-Dame-des-Landes du présent les possibilités de fonder ce qui ne sera pas Rome, fuient aussi l’Histoire des meurtres fondateurs, tâchent sans doute de ne rien fonder, plutôt d’habiter un mouvement. Peut-être qu’on habite seulement à la condition de rendre possible la fuite, et qu’on vit plus librement dans le refus de se raciner : c’est l’idée reçue, mais par qui envoyée ? Et quelle destination perdue de quelle poste restante ? On confond trop souvent dans cette vie se loger et habiter : et c’est parce qu’on pense trop les conditions matérielles du premier qu’on a oublié jusqu’au sens du second : et qu’on rend impossible l’un et l’autre.

Il faudrait savoir habiter : fuir son identité racinée et sa propre histoire pour habiter ses amours possible, ses devenirs aberrants : ses morts qui ne seraient pas des ancêtres.

Habiter, ce serait savoir comment faire mourir les morts : rendre leur emprise légère : regagner d’autres rivages. En mer, les Grecs n’emportaient pas de cercueil. La mer était devant eux la possibilité de l’oubli.

Oui, il faudrait apprendre collectivement (est-ce cela l’amour ?) à calmer le scandale qui consiste à laisser les morts derrière soi.

La catastrophe a déjà eu lieu (c’est la phrase que j’ai prononcé ce soir, malgré moi). Mais ce qui n’a pas eu lieu (je n’ai pas ajouté cela), ce serait de l’expérimenter vivante en nous pour en finir avec elle. Expérimenter, est-ce que ce n’est pas répondre aux questions paralysantes en en faisant la matière de sa vie ?

Ce monde n’aura su écrire l’histoire que comme on célèbre une messe des morts : l’oraison funèbre lui aura été l’horizon des fins. Ce dont j’ai besoin, c’est d’une élégie silencieuse où je parviendrai à entendre le vacarme des voix qui viennent, lentement, m’arracher à moi — et je serais l’une d’elle.


arnaud maïsetti - 30 octobre 2019

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