au vertige du visible
16 octobre 2021



Loin des jeux serviles, je découvrais qu’on peut ne pas pas mimer le monde, n’y intervenir point, du coin de l’œil regarder se faire et défaire, et dans une douleur réversible en plaisir, s’extasier de ne participer pas : à l’intersection de l’espace et les livres naissait un corps immobile qui était encore moi et qui tremblait sans fin dans l’impossible vœu d’ajuster ce qu’on lit au vertige du visible.

Pierre Michon, Vies minuscules

Wandering II

Eydís Evensen


« […] c’est le nombre d’hommes et de femmes en France qui vivent isolés et ne rencontrent jamais personne » — lance la radio hier sur moi comme on crache, comme on lâche un chiffre de plus, mais cette fois sans le chiffre et c’était peut-être le plus indigne, d’être jeté dans le jour ainsi et qu’on n’en parle plus ; voici maintenant votre temps de la matinée il sera ensoleillé sur un quart nord-est ; j’ai éteint — j’avais trouvé Eydis Evensen, Wandering II et je n’écouterai que cela l’heure et demie de route au ralenti, trois carcasses de voitures auprès desquels les mêmes visages apeurés, appelant au téléphone, et nous autres qui roulons, ralentissant pour regarder — regarder quoi ? — les tôles défoncées, les vies sur le point de, le soleil dans les yeux vers Fuveau ou quand Sainte-Victoire se dresse soudain (une pensée, toujours la même, pour Germain Nouveau (pas une seule pour Van Gogh, non), son presque cadavre faisant la manche au pied de la colline), et quand je couperai le moteur, je me demanderai si c’est en milliers, ou en millions, ces êtres qui ne rencontrent personne.

À quel endroit précis de soi l’intersection de nos vies se rencontre, je ne sais pas : un mois ou presque après avoir écrit ici, j’aurai pris le train pour Metz (je ne suis pas passé cette fois au jardin où l’arbre rose ne fait pas assez d’ombre pour empêcher que des soldats au Guatemala ne tirent sur tous ceux qui bougent — mais assez pour qu’on puisse se reposer et écouter du reggae en s’imaginant dans Babylone) ; j’ai vu la Moselle couler emporter les corps d’hommes autrefois jetés à l’eau — nous sommes le 17 octobre demain — ; j’ai été incapable de travailler dans le train, et peut-être est-cela aussi, encore, ne plus avoir vingt-deux ans ; j’ai lu deux livres miraculeux ; j’ai buté sur l’année 1623 et les regards des Wendats posés sur moi avec colère ne me quittent pas cependant ; j’ai prononcé le nom d’Artaud avec toujours autant de maladresse depuis toutes ces années où je tâche de le remuer devant moi, ou devant des corps d’étudiants rêvant à autre chose (et tant mieux) (pourvu que dans leur rêve quelque chose d’Artaud fasse irruption malgré eux) ; j’ai oublié les rêves ; je suis venu entendre, dans ce petit restaurant de la Porte d’Aix, les colères dignes et terribles qui vengeaient le désespoir, en attendant d’être vengés [1] ; je ne sais pas quoi d’autres et pourtant.

Il faudrait qu’on sache ce que cela veut dire, rencontrer quelqu’un, et si cela existe : si c’est possible ; si ce monde qui broie n’a pas été conçu et ne se déploie pas chaque seconde contre l’idée même qu’on puisse rencontrer quelqu’un : que rencontrer quelqu’un est une tâche de violence et d’hostilité tenue à l’égard de ce monde-là, qu’il est la preuve que ce monde n’est pas seulement haïssable, mais que sa destruction est la condition même de nos existences, je cherche ce soir le chiffre et je ne le trouve pas, il est peut-être quelque part, et je ne comprends que ce soir qu’il est en chacun de nous.


arnaud maïsetti - 16 octobre 2021

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