confluences
16 septembre 2010





River Theme (Bob Dylan, ’Patt Garrett & Billy The Kid’, 1973)



Et en même temps que ce sentiment de véracité désespérante où il te semble que tu vas mourir à nouveau, que tu vas mourir pour la seconde fois (Tu te le dis, tu le prononces que tu vas mourir. Tu vas mourir : Je vais mourir pour la seconde fois.), voici que l’on ne sait quelle humidité d’une eau de fer ou de pierre ou de vent te rafraîchit incroyablement et te soulage la pensée, et toi-même tu coules, tu te fais en coulant à ta mort, à ton nouvel état de mort. Cette eau qui coule, c’est la mort, et du moment que tu te contemples avec paix, que tu enregistres tes sensations nouvelles, c’est que la grande identification commence. Tu étais mort et voici que de nouveau tu te retrouves vivant, - SEULEMENT CETTE FOIS TU ES SEUL.

Antonin Artaud, L’Art et la mort

C’est l’endroit du partage des eaux ; l’endroit où les deux rivières se rejoignent pour former le fleuve : l’endroit précis donc, et quand je plongerai mon corps, je prouverai qu’Héraclite avait tort.

C’est l’endroit où rien ne coule, rien ne passe : où un corps s’interpose au flux des choses et de l’air, de l’eau, de la terre, se pose entre les limites qu’il vient former lui-même à la limite avec le temps, l’espace, la réalité objective des choses : avant, après, derrière-lui, devant-lui : l’endroit où mourir même ne peut avoir lieu. Alors, on s’y enfonce. On avance.

Pensées à chaque pas au tableau d’Arnold Bocklin, celui que Strindberg avait voulu voir présent dans ses représentations de la si somptueuse Sonate des Spectres — dont la pièce n’était qu’une image, qu’un décor, qu’un tableau posé au-devant.

L’eau jusqu’à la taille, on avance désormais dans l’eau, ou à travers elle ; les pieds bougent de l’eau sous eux, et la paume effleure la surface pour éviter que le corps ne s’y reflète. De part et d’autre des éléments, on sent le courant nous entourer ; comme des requins à l’affut, au moindre geste déplacé, à la moindre goutte de sang, pourraient nous prendre et nous emmener dans les fonds.

De l’eau jusqu’au menton maintenant, on sautille sur la pointe des pieds, on avance verticalement, et les mains ne servent qu’à assurer un équilibre plus ou moins stable ; on trébuche à chaque pas. On respire la tête penchée en arrière, c’est proche, la confluence est là qui sauvera. Qui nous situera hors d’ici, je le veux — maintenant.

Mais maintenant ne vient pas tout de suite : une autre bouffée d’air adressée au ciel, une autre encore, qui sera peut-être la dernière : elle n’est pas la dernière, une autre encore la suit ; regard lancé au morceau de ciel que je vois encore ; mes yeux coulent de tout le fleuve, et des deux fleuves même, mes yeux pleurent ce qu’ils peuvent l’insuffisance du corps, et tout ce qui rend la journée lourde (de coups et de silences dans la gorge entassés), pleurent tous les cimetières possibles, et les jours à venir, à enterrer — la ligne des eaux figure bien l’année qui vient, qui est là — maintenant —, l’année qui va se ceindre sous mes yeux, et qui peut-être vient ceindre mes yeux eux-mêmes, bleus déteints dans la boue répandue sur le lit défait du fleuve comme du ciel — maintenant, c’est l’année en partage, les partages qu’il faudra faire, l’impossible, l’insupportable ; et c’est les yeux dans l’eau comme un hoquet, maintenant ; les yeux qui tombent dans l’eau et qui reviennent à la surface, à chaque pas ; alors une ultime fois respirer et cette fois est véritablement ultime : oui, le dernier regard sera pour cette maison que je m’en vais rejoindre de l’autre côté de la rive sans savoir si je pourrai retenir ma respiration jusque là-bas ; ma dernière pensée est-celle ci : j’y arriverai — et je m’enfonce.

arnaud maïsetti - 16 septembre 2010

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