dans l’état de l’apparition
30 septembre 2010





Atrocities (Antony & The Johnsons, ’Antony & The Johnsons’, 2004)


Je vous ai dit aussi qu’il fallait écrire sans correction, pas forcément vite, à toute allure, non, mais selon soi et selon le moment qu’on traverse, soi, à ce moment-là, jeter l’écriture au-dehors, la maltraiter presque, oui, la maltraiter, ne rien enlever de sa masse inutile, rien, la laisser entière avec le reste, ne rien assagir, ni vitesse ni lenteur, laisser tout dans l’état de l’apparition.

Marguerite Duras, Émily L.


Je ne me souviens plus si j’ai dormi — en rentrant tard du théâtre, c’était minuit, pile le lendemain, alors ça ne servait à rien de dormir, prendre des forces (pour quel jour à venir, puisqu’il était déjà là ?). Relire la même page plusieurs fois, Duras, cela faisait longtemps, peut-être deux ou trois ans (je crois m’être dit il y a deux ou trois ans que c’était la dernière fois que j’étais capable de lire ces livres : j’avais tort).

Je me suis posé sur le lit, et j’ai regardé le noir le temps qu’il se défasse, c’est tout : quand j’ai ouvert les yeux, le réveil sonnait déjà, peut-être depuis plusieurs minutes. Je me suis levé machinalement comme on descend des escaliers, une marche après l’autre jusqu’en bas.

Quelques heures avant j’étais au même endroit, et je remontais la rue ; maintenant que je la descends habillé comme hier, je ne suis plus sûr de l’endroit d’où je viens, et où je vais : de la nuit froide et de son rêve, du théâtre encore, du train de nouveau, et de quelle ville je suis issu pour dans quelle autre ville émerger ensuite.

Dehors, l’aube était dans le même état que la nuit d’hier, salement éclairé par les lampadaires de la rue Nollet. La même nuit droite à descendre jusqu’à la Place Clichy, et le métro, et le train, et dans la nuit le même dehors qu’hier. La seule chose qui change, c’est que je tire une valise derrière moi — quelques livres, et quelques affaires, l’ordinateur, c’est tout : si je devais partir pour un pays lointain de l’autre côté de la terre, je n’emmènerais pas autre chose sans doute.

Ma montre est maintenant définitivement arrêtée : j’ai fini par me résoudre et positionne les aiguilles à minuit, ou midi : comme cela impossible de savoir. À Montparnasse il faisait jour. Trois heures plus tard à Saint-Jean, c’était déjà dans le pli de la journée qu’on se pressait, et les retards qui se voyaient sur les visages. Je me souviens d’une certaine pesanteur dans le corps mêlée d’une euphorie douce et légère, comme après les nuits blanches d’adolescents, et je pense au rêve de cette nuit que j’ai oublié sans doute parce que je ne l’ai pas fait —

je me souviens aussi que la dernière pensée que j’ai eue avant de sombrer avait été pour le rythme obséquieux des applaudissements pendant le rappel à la fin de la pièce, quand après un certain temps tous se mettent à frapper des mains en cadence ; sous mes yeux de spectateur, la couleur de la pièce qui passe comme au soleil et qu’on ne reverra plus, les masques redeviennent des visages, et ensuite, la nuit, toute seule, qui vient — bat au rythme désuni d’applaudissements adressés à la fin.

arnaud maïsetti - 30 septembre 2010

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