deux villes
5 octobre 2010




Rue des Marais (Dominique A, ’L’Horizon’, 2006)


La réalité que j’avais connue n’existait plus. Il suffisait que Mme Swann n’arrivât pas toute pareille au même moment, pour que l’Avenue fût autre. Les lieux que nous avons connus n’appartiennent pas qu’au monde de l’espace où nous les situons pour plus de facilité. Ils n’étaient qu’une mince tranche au milieu d’impressions contiguës qui formaient notre vie d’alors ; le souvenir d’une certaine image n’est que le regret d’un certain instant ; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas ! comme les années.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann (’Noms de pays : le nom’)


Deux villes : sur la rive basse, les maisons alignées les unes à côté des autres, la grande cohérence d’ensemble, le temps perçu de loin dans sa ligne pure et claire, les livres alignés dans la bibliothèque par ordre alphabétique, les reflets de mon corps sur l’écran qui l’écrit : les volets à peine baissés pour laisser passer le jour qui ne fait que monter.

Sur la rive haute au contraire, dressée comme une échelle, la ville sans ordre, toujours dérangée, défaite comme un visage au réveil après trois heures de train, et ne rien trouver à la même place, jamais, toute une vie dans un sac, les nuits blanches, autels renversés, conversations par bribes toujours interrompues, reprises dans l’interruption même à plusieurs semaines d’écart ; l’écran pour seulement regarder des films, des vieux films surtout, entourés de l’éclat de leur première fois pour moi — par exemple : voir Le Mépris ce matin, dans le bouleversement des six heures de l’aube.

Rien de part et d’autre du fleuve : les ponts imaginaires sur lesquels on pourrait danser ont été retirés par des puissances étrangères — tête lourde ; sentiment ce matin de la relativité des choses avec une si grande évidence, une si profonde violence que le ciel, le livre, le travail, le désir : tout cela s’est mêlé dans la même profusion, le même regret (celui destiné aux choses qui n’ont pas encore été accomplies), la même précieuse angoisse qui ressaisit avant de se précipiter dans son propre reflet, quand sur la marche raide du pont, on voit les deux villes répandues dans le noir, et le bras du fleuve qui les écarte.

arnaud maïsetti - 5 octobre 2010

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